CHAPITRE XIX.

Les deux Frères rivaux.323

orothée et Feliciane de Montsalve etoient les deux plus aimables filles de Seville, et, quand elles ne l'eussent pas été, leur bien et leur condition les eussent fait rechercher de tous les cavaliers qui avoient envie de se bien marier. Dom Manuel, leur père, ne s'etoit point encore declaré en faveur de personne, et Dorothée, sa fille, qui, comme aînée, devoit être mariée devant sa soeur, avoit comme elle si bien menagé ses regards et ses actions, que le plus presomptueux de ses pretendans avoit encore à douter si ses promesses amoureuses en etoient bien ou mal reçues. Cependant ces belles filles n'alloient point à la messe sans un cortége d'amans bien parés; elles ne prenoient point d'eau benite que plusieurs mains, belles ou laides, ne leur en offrissent à la fois; leurs beaux yeux ne se pouvoient lever de dessus leurs livres de prières qu'ils ne se trouvassent le centre de je ne sais combien de regards immoderés, et elles ne faisoient pas un pas dans l'eglise qu'elles n'eussent des reverences à rendre. Mais si leur merite leur causoit tant de fatigues dans les lieux publics et dans les eglises, il leur attiroit souvent devant les fenêtres de la maison de leur père des divertissemens qui leur rendoient supportable la sevère clôture à quoi les obligeoient leur sexe et la coutume de la nation. Il ne se passoit guère de nuit qu'elles ne fussent regalées de quelque musique, et l'on couroit fort souvent la bague devant leurs fenêtres, qui donnoient sur une place publique.

Note 323:(retour)Traduite librement de la première nouvelle desAlivios de Cassandra, intitulée:La confusion de una noche. V. notre notice en tête du volume.

Un jour, entre autres, un etranger s'y fit admirer par son adresse sur tous les cavaliers de la ville, et fut remarqué pour un homme parfaitement bien fait par les deux belles soeurs. Plusieurs cavaliers de Seville, qui l'avoient connu en Flandre, où il avoit commandé un regiment de cavalerie, le convièrent de courir la bague avec eux; ce qu'il fit habillé à la soldate. À quelques jours de là, on fit dans Seville la ceremonie de sacrer un evêque. L'etranger, qui se faisoit appeler dom Sanche de Sylva, se trouva dans l'eglise où se faisoit la ceremonie, avec les plus galans de Seville, et les belles soeurs de Monsalve s'y trouvèrent aussi, entre plusieurs dames deguisées comme elles à la mode de Seville, avec une mante de grosse etoffe et un petit chappeau couvert de plumes sur la tête. Dom Sanche se trouva par hasard entre les deux belles soeurs et une dame, qu'il accosta, mais qui le pria civilement de ne parler point à elle et de laisser libre la place qu'il occupoit à une personne qu'elle attendoit. Dom Sanche lui obéit, et, s'approchant de Dorothée de Montsalve, qui étoit plus près de lui que sa soeur et qui avoit vu ce qui s'étoit passé entre cette dame et lui: «J'avois espéré, lui dit-il, qu'etant etranger, la dame à qui j'ai voulu parler ne me refuseroit pas sa conversation; mais elle m'a puni d'avoir cru trop temerairement que la mienne n'etoit pas à mepriser. Je vous supplie, continua-t-il, de n'avoir pas tant de rigueur qu'elle pour un etranger qu'elle vient de maltraiter, et, pour la gloire des dames de Seville, de lui donner sujet de se louer de leur bonté.--Vous m'en donnez un bien grand de vous traiter aussi mal qu'a fait cette dame, lui repondit Dorothée, puisque vous n'avez recours à moi qu'à son refus; mais, afin que vous n'ayez pas à vous plaindre des dames de mon pays, je veux bien ne parler qu'avec vous tant que durera la ceremonie, et par là vous jugerez que je n'ai point donné ici de rendez-vous à personne.--C'est de quoi je suis etonné, faite comme vous êtes, lui dit dom Sanche, et il faut que vous soyez bien à craindre ou que les galans de cette ville soient bien timides, ou plutôt que celui dont j'occupe le poste soit absent.--Et pensez-vous, lui dit Dorothée, que je sçache si peu comment il faut aimer qu'en l'absence d'un galant je ne m'empêchasse pas bien d'aller en une assemblée où je le trouverois à redire? Ne faites pas une autre fois un si mauvais jugement d'une personne que vous ne connoissez pas.--Vous connoîtriez bien, répliqua dom Sanche, que je juge de vous plus avantageusement que vous ne pensez, si vous me permettiez de vous servir autant que mon inclination m'y porte.--Nos premiers mouvemens ne sont pas toujours bons à suivre, lui dit Dorothée, et de plus il se trouve une grande difficulté dans ce que vous me proposez.--Il n'y en a point que je ne surmonte pour meriter d'être à vous, lui repartit dom Sanche.--Ce n'est pas un dessein de peu de jours, lui repondit Dorothée; vous ne songez peut-être pas que vous ne faites que passer par Seville, et peut-être ne sçavez-vous pas aussi que je ne trouverois pas bon qu'on ne m'aimât qu'en passant.--Accordez-moi seulement ce que je vous demande, lui dit-il, et je vous promets que je serai dans Seville toute ma vie.--Ce que vous me dites là est bien galant, repartit Dorothée, et je m'etonne fort qu'un homme qui sçait dire de pareilles choses n'ait point encore ici choisi de dame à qui il pût debiter sa galanterie. N'est-ce point qu'il ne croit point qu'elles en valent la peine?--C'est plutôt qu'il se defie de ses forces, lui dit dom Sanche.--Repondez-moi precisément à ce que je vous demande, lui dit Dorothée, et m'apprenez confidemment celle de nos dames qui auroit le pouvoir de vous arrêter dans Seville.--Je vous ai dejà dit que vous m'y arrêteriez si vous vouliez, lui repondit dom Sanche.--Vous ne m'avez jamais vue, lui dit Dorothée; declarez-vous donc sur quelque autre.--Je vous avouerai donc, puisque vous me l'ordonnez, lui dit dom Sanche, que, si Dorothée de Montsalve avoit autant d'esprit que vous, je croirois un homme heureux dont elle estimeroit le merite et souffriroit les soins.--Il se trouve dans Seville plusieurs dames qui l'egalent et même qui la surpassent, lui dit Dorothée; mais, ajouta-t-elle, n'avez-vous point ouï dire qu'entre ses galans il s'en trouvât quelqu'un qu'elle favorisât plus que les autres?--Comme je me suis vu fort eloigné de la meriter, lui dit dom Sanche, je ne me suis pas beaucoup mis en peine de m'informer de ce que vous dites.--Pourquoi ne la meriteriez-vous pas aussitôt qu'un autre? lui demanda Dorothée. Le caprice des dames est quelquefois étrange, et souvent le premier abord d'un nouveau venu fait plus de progrès que plusieurs années de service des galans qui sont tous les jours devant leurs yeux.--Vous vous defaites de moi adroitement, dit dom Sanche, en me donnant courage d'en aimer une autre que vous, et je vois bien par là que vous ne considéreriez guère les services d'un nouveau galant, au prejudice de celui avec qui il y a longtemps que vous êtes engagée.--Ne vous mettez pas cela dans l'esprit, lui repondit Dorothée, et croyez plutôt que je ne suis pas assez facile à persuader par une simple cajolerie pour croire la vôtre l'effet d'une inclination naissante, et même ne m'ayant jamais vue.--S'il ne manque que cela à la declaration d'amour que je vous fais pour la rendre recevable, repartit dom Sanche, ne vous cachez pas davantage à un étranger qui est déjà charmé de votre esprit.--Le vôtre ne le seroit pas de mon visage, lui repondit Dorothée.--Ah! vous ne pouvez être que fort belle, repliqua dom Sanche, puisque vous avouez si franchement que vous ne l'êtes pas, et je ne doute plus à cette heure que vous ne vous vouliez défaire de moi parceque je vous ennuie, ou que toutes les places de votre coeur ne soient dejà prises. Il n'est donc pas juste, ajouta-t-il, que la bonté que vous avez eue à me souffrir se lasse davantage, et je ne veux pas vous laisser croire que je n'aie eu dessein que de passer mon temps, lorsque je vous offrois tout celui de ma vie.--Pour vous témoigner, lui dit Dorothée, que je ne veux pas avoir perdu celui que j'ai employé à m'entretenir avec vous, je serai bien aise de ne m'en separer point que je ne sache qui vous êtes.--Je ne puis faillir en vous obeissant. Sachez donc, aimable inconnue, lui dit-il, que je porte le nom de Sylva, qui est celui de ma mère; que mon père est gouverneur de Quito dans le Perou, que je suis dans Seville par son ordre, et que j'ai passé toute ma vie en Flandre, où j'ai merité des plus beaux emplois de l'armée et une commanderie de Sainte-Jacques. Voilà en peu de paroles ce que je suis, continua-t-il, et il ne tiendra desormais qu'à vous que je ne vous puisse faire sçavoir, en un lieu moins public, ce que je veux être toute ma vie.--Ce sera le plus tôt que je pourrai, lui dit Dorothée, et cependant, sans vous mettre en peine de me connoître davantage, si vous ne voulez vous mettre en danger de ne me connoître jamais, contentez-vous de savoir que je suis de qualité et que mon visage ne fait pas peur.»

Dom Sanche la quitta, lui faisant une profonde reverence, et alla joindre un grand nombre de galans à louer qui s'entretenoient ensemble. Quelques dames tristes, de celles qui sont toujours en peine de la conduite des autres et fort en repos de la leur, qui se font d'elles-mêmes arbitres du mal et du bien, quoiqu'on puisse faire des gageures sur leur vertu comme sur tout ce qui n'est pas bien averé, et qui croient qu'avec un peu de rudesse brutale et de grimace devote elles ont de l'honneur à revendre, quoique l'enjoûment de leur jeunesse ait eté plus scandaleux que le chagrin de leurs rides n'a eté de bon exemple, ces dames donc, le plus souvent de connoissance très courte, diront ici que mademoiselle Dorothée est pour le moins une etourdie, non seulement d'avoir si brusquement fait de si grandes avances à un homme qu'elle ne connoissoit que de vue, mais aussi d'avoir souffert qu'on lui parlât d'amour, et que, si une fille sur qui elles auroient du pouvoir en avoit fait autant, elle ne seroit pas un quart d'heure dans le monde. Mais que les ignorantes sachent que chaque pays a ses coutumes particulières, et que, si en France les femmes, et même les filles, qui vont partout sur leur bonne foi, s'offensent, ou du moins le doivent faire, de la moindre declaration d'amour, qu'en Espagne, où elles sont resserrées comme des religieuses, on ne les offense point de leur dire qu'on les aime, quand celui qui le leur diroit n'auroit pas de quoi se faire aimer. Elles font bien davantage: ce sont toujours presque les dames qui font les premières avances, et qui sont les premières prises, parcequ'elles sont les dernières à être vues des galans qu'elles voient tous les jours dans les églises, dans le cours, et de leurs balcons et jalousies324.

Note 324:(retour)C'est du moins ainsi que les choses se passent presque toujours dans les romans, nouvelles et drames espagnols ou imités de l'espagnol.

Dorothée fit confidence à sa soeur Feliciane de la conversation qu'elle avoit eue avec dom Sanche, et lui avoua que cet etranger lui plaisoit davantage que tous les cavaliers de Seville; et sa soeur approuva fort le dessein qu'elle avoit fait sur sa liberté. Les deux belles soeurs moralisèrent longtemps sur les priviléges avantageux qu'avoient les hommes par dessus les femmes, qui n'etoient presque jamais mariées qu'au choix de leurs parens, qui n'etoit pas toujours à leur gré, au lieu que les hommes se pouvoient choisir des femmes aimables. «Pour moi, disoit Dorothée à sa soeur, je suis bien assurée que l'amour ne me fera jamais rien faire contre mon devoir; mais je suis aussi bien resolue de ne me marier jamais avec un homme qui ne possedera pas lui seul tout ce que j'aurois à chercher en plusieurs autres, et j'aime bien mieux passer ma vie dans un couvent qu'avec un mari que je ne pourrois pas aimer.» Feliciane dit à sa soeur qu'elle avoit pris cette resolution-là aussi bien qu'elle, et elles s'y fortifièrent l'une l'autre par tous les raisonnemens que leurs beaux esprits leur fournirent sur ce sujet.

Dorothée trouvoit de la difficulté à tenir à dom Sanche la parole qu'elle lui avoit donnée de se faire connoître à lui, et elle en temoignoit à sa soeur beaucoup d'inquietude; mais Feliciane, qui etoit heureuse à trouver des expediens, fit souvenir à sa soeur qu'une dame de leurs parentes, et de plus de leurs intimes amies (car toutes les parentes n'en sont pas)325, la serviroit de tout son coeur dans une affaire où il y alloit de son repos. «Vous sçavez bien, lui disoit cette bonne soeur, la plus commode du monde, que Marine, qui nous a servies si long-temps, est mariée à un chirurgien qui loue de notre parente une petite maison jointe à la sienne, et que les deux maisons ont une entrée l'une dans l'autre. Elles sont dans un quartier eloigné, et quand on remarqueroit que nous irions visiter notre parente plus souvent que nous n'aurions jamais fait, on ne prendra pas garde que ce dom Sanche entre chez un chirurgien, outre qu'il y peut entrer de nuit et deguisé.»

Note 325:(retour)Nouvelle allusion probablement à sa belle-mère, et sans doute aussi à ses soeurs et à son frère du second lit, Madeleine, Claude et Nicolas Scarron, dont il eut beaucoup à se plaindre, et contre qui il fut obligé de plaider. V.factumourequête, etc.

Cependant que Dorothée dresse à l'aide de sa soeur le plan de son intrigue amoureuse, qu'elle dispose sa parente à la servir et instruit Marine de ce qu'elle a à faire, dom Sanche songe en son inconnue, ne sçait si elle lui a promis de lui faire sçavoir de ses nouvelles pour se moquer de lui, et la voit tous les jours sans la connoître, ou dans les églises, ou à son balcon, recevant les adorations de ses galans, qui sont tous de la connoissance de dom Sanche, et les plus grands amis qu'il ait dans Seville. Il s'habilloit un matin, songeant à son inconnue, quand on lui vint dire qu'une femme voilée le demandoit. On la fit entrer, et il en reçut le billet que vous allez lire:

Je vous aurois plus tôt fait sçavoir de mes nouvelles si je l'avois pu. Si l'envie que vous avez eue de me connoître vous dure encore, trouvez-vous, au commencement de la nuit, où celle qui vous a donné mon billet vous dira, et d'où elle vous conduira où je vous attendrai.

Vous pouvez vous figurer la joie qu'il eut. Il embrassa avec emportement la bienheureuse ambassadrice, et lui donna une chaîne d'or, qu'elle prit après quelque petite ceremonie. Elle lui donna heure au commencement de la nuit en un lieu ecarté, qu'elle lui marqua, où il se devoit rendre sans suite, et prit congé de lui, le laissant l'homme du monde le plus aise et le plus impatient. Enfin la nuit vint: il se trouva à l'assignation embelli et parfumé, où l'attendoit l'ambassadrice du matin. Il fut introduit par elle dans une petite maison de mauvaise mine, et ensuite en un fort bel appartement, où il trouva trois dames, toutes le visage couvert d'un voile. Il reconnut son inconnue à sa taille, et lui fit d'abord des plaintes de ce qu'elle, ne levoit pas son voile. Elle ne fit point de façons, et sa soeur et elle se decouvrirent au bienheureux dom Sanche pour les belles dames de Montsalve. «Vous voyez, lui dit Dorothée en ôtant son voile, que je disois la verité quand je vous assurois qu'un etranger obtenoit quelquefois en un moment ce que des galans qu'on voyoit tous les jours ne meritoient pas en plusieurs années; et vous seriez, ajouta-t-elle, le plus ingrat de tous les hommes si vous n'estimiez pas la faveur que je vous fais, ou si vous en faisiez des jugemens à mon desavantage.--J'estimerai toujours tout ce qui me viendra de vous comme s'il me venoit du Ciel, lui dit le passionné dom Sanche, et vous verrez bien par le soin que j'aurai à me conserver le bien que vous me ferez que, si jamais je le perds, ce sera plutôt par mon malheur que par ma faute.

Ils se dirent en peu de tempsTout ce que l'amour nous fait direQuand il est maître de nos sens.

Ils se dirent en peu de tempsTout ce que l'amour nous fait direQuand il est maître de nos sens.

Ils se dirent en peu de temps

Tout ce que l'amour nous fait dire

Quand il est maître de nos sens.

La maîtresse du logis et Feliciane, qui sçavoient bien vivre, s'etoient eloignées d'une honnête distance de nos deux amans, et ainsi ils eurent toute la commodité qu'il leur falloit pour s'entredonner de l'amour encore plus qu'ils n'en avoient, quoiqu'ils en eussent dejà beaucoup, et prirent jour pour s'en donner, s'il se pouvoit, encore davantage. Dorothée promit à dom Sanche de faire ce qu'elle pourroit pour se voir souvent avec lui; il l'en remercia le plus spirituellement qu'il put; les deux autres dames se mêlèrent en même temps dans leur conversation, et Marine les fit souvenir de se separer quand il en fut temps. Dorothée en fut triste, dom Sanche en changea de visage; mais il fallut pourtant se dire adieu. Le brave cavalier ecrivit dès le jour suivant à sa belle dame, qui lui fit une reponse telle qu'il la pouvoit souhaiter. Je ne vous ferai point voir ici de leurs billets amoureux, car il n'en est point tombé entre mes mains. Ils se virent souvent dans le même lieu et de la même façon qu'ils s'etoient vus la première fois, et vinrent à s'aimer si fort, que, sans repandre leur sang comme Pirame et Tisbé, ils ne leur en durent guère en tendresse impetueuse.

On dit que l'amour, le feu et l'argent ne se peuvent long-temps cacher. Dorothée, qui avoit son galant etranger dans la tête, n'en pouvoit parler petitement, et elle le mettoit si haut au dessus de tous les gentilshommes de Seville, que quelques dames qui avoient leurs interêts cachés aussi bien qu'elle, et qui l'entendoient incessamment parler de dom Sanche et l'elever au mepris de ce qu'elles aimoient, y prirent garde et s'en piquèrent. Feliciane l'avoit souvent avertie en particulier d'en parler avec plus de retenue, et cent fois, en compagnie, quand elle la voyoit se laisser emporter au plaisir qu'elle prenoit de parler de son galant, lui avoit marché sur les pieds jusqu'à lui faire mal. Un cavalier amoureux de Dorothée en fut averti par une dame de ses intimes amies, et n'eut point de peine à croire que Dorothée aimoit dom Sanche, parcequ'il se souvint que depuis que cet etranger etoit dans Séville, les esclaves de cette belle fille, desquels il etoit le plus enchaîné, n'en avoient pas reçu le moindre petit regard favorable. Ce rival de dom Sanche etoit riche, de bonne maison, et etoit agreable de dom Manuel, qui ne pressoit pourtant pas sa fille de l'epouser, à cause que toutes les fois qu'il lui en parloit elle le conjuroit de ne la marier pas si jeune. Ce cavalier (je me viens de souvenir qu'il s'appeloit dom Diègue) voulut s'assurer davantage de ce qu'il ne faisoit encore que soupçonner. Il avoit un valet de chambre de ceux qu'on appelle braves garçons, qui ont d'aussi beau linge que leurs maîtres ou qui portent le leur, qui font les modes entre les autres valets, et qui en sont autant enviés qu'estimés des servantes. Ce valet se nommoit Gusman, et, ayant eu du ciel une demi-teinture de poesie, faisoit la plupart des romances de Seville326, ce qui est à Paris des chansons de Pont-Neuf327; il les chantoit sur sa guitare, et ne les chantoit pas toutes unies et sans y faire de la broderie des lèvres ou de la langue. Il dansoit la sarabande, n'etoit jamais sans castagnettes, avoit eu envie d'être comedien, et faisoit entrer dans la composition de son merite quelque bravoure, mais, pour vous dire les choses comme elles sont, un peu filoutière. Tous ces beaux talens, joints à quelque éloquence de memoire que lui avoit communiquée celle de son maître, l'avoient rendu sans contredit le blanc328(si je l'ose ainsi dire) de tous les desirs amoureux des servantes qui se croyoient aimables329. Dom Diègue lui commanda de se radoucir, pour Isabelle, jeune fille qui servoit les dames de Montsalve. Il obeit à son maître. Isabelle s'en aperçut, et se crut heureuse d'être aimée de Gusman, qu'elle aima en peu de temps, et qui, de son côté, vint aussi à l'aimer et à continuer tout de bon ce qu'il n'avoit commencé que pour obeir à son maître. Si Gusman eveilloit la convoitise des servantes de la plus grande ambition, Isabelle etoit un parti avantageux pour le valet d'Espagne qui eût eu les pensées les plus hautes. Elle etoit aimée de ses maîtresses, qui etoient fort liberales, et avoit quelque bien à attendre de son père, qui etoit un honnête artisan. Gusman songea donc serieusement à être son mari; elle l'agrea pour tel; ils se donnèrent mutuellement la foi de mariage, et vecurent depuis ensemble comme s'ils eussent eté mariés. Isabelle avoit bien du deplaisir de ce que Marine, la femme du chirurgien chez qui Dorothée et dom Sanche se voyoient secrètement, et qui avoit servi sa maîtresse devant elle, etoit encore sa confidente dans une affaire de cette nature, où la liberalité d'un amant se faisoit toujours paroître. Elle avoit eu connoissance de la chaîne d'or que dom Sanche avoit donnée à Marine, de plusieurs autres presens qu'il lui avoit faits, et s'imaginoit qu'elle en avoit reçu bien d'autres. Elle en haïssoit Marine à mort, et c'est ce qui m'a fait croire que la belle fille etoit un peu interessée. Il ne faut donc pas s'etonner si, à la première prière que lui fit Gusman de lui avouer s'il etoit vrai que Dorothée aimât quelqu'un, elle fit part du secret de sa maîtresse à un homme à qui elle s'etoit donnée tout entière. Elle lui apprit tout ce qu'elle savoit de l'intrigue de nos jeunes amans, et exagera long-temps la bonne fortune de Marine, que dom Sanche enrichissoit, et ensuite pesta contre elle d'emporter ainsi des profits qui etoient mieux dus à une servante de la maison. Gusman la pria de l'avertir du jour que Dorothée se trouveroit avec son galant. Elle le fit, et il ne manqua pas d'en avertir son maître, à qui il apprit tout ce qu'il avoit appris de la peu fidèle Isabelle.

Note 326:(retour)L'Andalousie, et en particulier Séville, sa capitale, furent de tout temps, dans la réalité comme dans les romans et la poésie, l'asile favori de la bohème espagnole, des vagabonds et joueurs de guitare. Ce n'est pas sans raison que Beaumarchais en a fait le séjour de son Figaro, et que la même ville est restée le lieu privilégié des sérénades dans toutes les romances. Il y avoit surtout le faubourg Triana, qui, à peu près comme notre Pont-Neuf, étoit le centre de réunion de ces personnages, le quartier-général de leurs tours, de leurs exercices de toutes sortes et de leurs vols. Dans la Nouvelle de Cervantes intitulée:Rinconet et Cortadille, qui «contient toutes les ruzes et les subtilitez des plus fins et des plus madrez coupeurs de bourses» (trad. de Rosset), le lieu de la scène est à Séville. Cette nouvelle peut même nous donner une idée de ce que Scarron appelle les romances de Séville (qu'il compare d'ailleurs aux chansons du Pont-Neuf; voir la note suiv.), par les chants populaires que Cervantes fait exécuter à ses voleurs et à ses vagabonds, s'accompagnant, l'un d'un balai de palme verte en guise de violon, l'autre d'un patin sur lequel il frappe comme sur un tambour, un autre encore de fragments de plats qui lui servent de castagnettes.

Note 327:(retour)Les écrivains comiques et satyriques du temps, Sorel, Cyrano, Scarron, d'Assoucy, Boileau, Saint-Amant, Naudé dans leMascurat, Tallemant, etc., etc., font souvent allusion aux chantres et poètes du Pont-Neuf, les hôtes quotidiens du Cheval de bronze. Dès le matin, on entendoit retentir les refrains, parmi les cris des marchands de libelles et de poésies, qui en étoient quelquefois les auteurs eux-mêmes. «Contraint par la nécessité, lit-on dans l'Histoire du poète Sibus(recueil en prose de Sercy, 2e v.), il alla encore sur le Pont-Neuf chanter quelques chansons qu'il avoit faites.» Maillet, lepoète crotté, y heurtoit maître Guillaume, et le comte de Permission y coudoyoit le Savoyard. Celui-ci (de son vrai nom Philippot) étoit le plus célèbre de tous, et il chantoit, en bouffonnant et en se faisant accompagner de jeunes garçons, tantôt des chansons burlesques de Gautier Garguille, tantôt des siennes propres, qu'on a recueillies dans un volume curieux. D'Assoucy, dans sesAventures(p. 247 et suiv.), donne d'intéressants détails sur ce personnage. V. égalementDict.de Bayle, édit., 1741, t. 2, p. 249 N.C. La muse du Pont-Neuf embouchoit aussi quelquefois la trompette pour célébrer à sa manière les événements nationaux. Les motschansons du Pont-Neufétoient passés en proverbe, pour désigner, dit Furetière, «les chansons communes qui se chantent parmi le peuple, avec grande facilité et sans art.» On dit encore aujourd'hui: un pont-neuf.

Note 328:(retour)C'est-à-dire le but, la cible.

Note 329:(retour)C'est là le type du valet des romans picaresques, tel qu'on le retrouve aussi dans quelques pages deFrancion, dansGil-Blasetle Mariage de Figaro. Les Crispins et les Frontins de notre comédie classique ont également plusieurs traits de cette physionomie, comme aussi le Mascarille de Molière: «J'ai un certain valet... qui passe, au sentiment de beaucoup de gens, pour une manière de bel-esprit, etc.» (Préc. rid.I.)

Dom Diègue, habillé en pauvre, se posta aupres de la porte du logis de Marine la nuit que lui marqua son valet, y vit entrer son rival, et, à quelque temps de là, arrêter un carrosse devant la maison de la parente de Dorothée, d'où cette belle fille et sa soeur descendirent, laissant dom Diègue dans la rage que vous pouvez vous imaginer. Il fit dessein, dès lors, de se delivrer d'un si redoutable rival en l'ôtant du monde, s'assura d'assassins de louage, attendit dom Sanche plusieurs nuits de suite, et enfin le trouva et l'attaqua, secondé de deux braves bien armés aussi bien que lui. Dom Sanche, de son côté, etoit en etat de se bien defendre, et, outre le poignard et l'epée, avoit deux pistolets à sa ceinture. Il se defendit d'abord comme un lion, et connut bien que ses ennemis en vouloient à sa vie et etoient couverts à l'epreuve des coups d'epée. Dom Diègue le pressoit plus que les autres, qui n'agissoient qu'au prix de l'argent qu'ils en avoient reçu. Il lâcha quelque temps le pied devant ses ennemis pour tirer le bruit du combat loin de la maison où etoit sa Dorothée; mais enfin, craignant de se faire tuer à force d'être discret, et se voyant trop pressé de dom Diègue, il lui tira un de ses pistolets et l'etendit par terre demi-mort et demandant un prêtre à haute voix. Au bruit du coup de pistolet les braves disparurent. Dom Sanche se sauva chez lui, et les voisins sortirent dans la rue et trouvèrent dom Diègue, qu'ils reconnurent, tirant à sa fin, et qui accusa dom Sanche de sa mort. Notre cavalier en fut averti par ses amis, qui lui dirent que, quand la justice ne le chercheroit pas, les parens de dom Diègue ne laisseroient pas la mort de leur parent impunie, et tâcheroient assurément de le tuer, en quelque lieu qu'ils le trouvassent. Il se retira donc dans un couvent, d'où il fit savoir de ses nouvelles à Dorothée, et donna ordre à ses affaires pour pouvoir sortir de Seville quand il le pourroit faire sûrement.

La justice cependant fit ses diligences, chercha dom Sanche et ne le trouva point. Après que la première ardeur des poursuites fut passée, et que tout le monde fut persuadé qu'il s'etoit sauvé, Dorothée et sa soeur, sous un pretexte de devotion, se firent mener par leur parente dans le couvent où s'etoit retiré dom Sanche, et là, par l'entremise d'un bon père, les deux amans se virent dans une chapelle, se promirent une fidelité à toutes epreuves, et se separèrent avec tant de regret, et se dirent des choses si pitoyables, que sa soeur, sa parente et le bon religieux, qui en furent temoins, en pleurèrent, et en ont toujours pleuré depuis toutes les fois qu'ils y ont songé. Il sortit deguisé de Seville, et laissa, devant que de partir, des lettres au facteur de son père, pour les lui faire tenir aux Indes. Par ces lettres, il lui faisoit savoir l'accident qui l'obligeoit à s'absenter de Seville, et qu'il se retiroit à Naples. Il y arriva heureusement, et fut bien venu auprès du vice-roi, à qui il avoit l'honneur d'appartenir. Quoiqu'il en reçût toutes sortes de faveurs, il s'ennuya dans la ville de Naples pendant une année entière, puisqu'il n'avoit point de nouvelles de Dorothée.

Le vice-roi arma six galères qu'il envoya en course contre le Turc. Le courage de dom Sanche ne lui laissa pas negliger une si belle occasion de l'exercer, et celui qui commandoit ces galères le reçut dans la sienne et le logea dans la chambre de poupe, ravi d'avoir avec lui un homme de sa condition et de son merite. Les six galères de Naples en trouvèrent huit turques presque à la vue de Messine et n'hesitèrent point à les attaquer. Après un long combat, les chretiens prirent trois galères ennemies et en coulèrent deux à fond. La patronne des galères chretiennes s'étoit attachée à celle des Turcs, qui, pour être mieux armée que les autres, avoit fait aussi plus de resistance. La mer cependant etoit devenue grosse, et l'orage s'etoit augmenté si furieusement, qu'enfin les chretiens et les Turcs songèrent moins à s'entrenuire qu'à se garantir de l'orage. On deprit donc de part et d'autre les crampons de fer dont les galères avoient eté accrochées, et la patronne turque s'eloigna de la chretienne dans le temps que le trop hardi dom Sanche s'etoit jeté dedans et n'avoit été suivi de personne. Quand il se vit lui seul au pouvoir des ennemis, il prefera la mort à l'esclavage, et, au hasard de tout ce qui en pourroit arriver, se lança dans la mer, esperant en quelque façon, comme il etoit grand nageur, de gagner à la nage les galères chretiennes; mais le mauvais temps empêcha qu'il n'en fût aperçu, quoique le general chretien, qui avoit été temoin de l'action de dom Sanche, et qui se desesperoit de sa perte, qu'il croyoit inevitable, fît revirer sa galère du côté qu'il s'etoit jeté dans la mer. Dom Sanche cependant fendoit les vagues de toute la force de ses bras, et après avoir nagé quelque temps vers la terre, où le vent et la marée le portoient, il trouva heureusement une planche des galères turques que le canon avoit brisées, et se servit utilement de ce secours, venu à propos, qu'il crut que le ciel lui avoit envoyé. Il n'y avoit pas plus d'une lieue et demie du lieu où le combat s'etoit fait jusqu'à la côte de Sicile, et dom Sanche y aborda plus vite qu'il ne l'esperoit, aidé comme il etoit du vent et de la marée. Il prit terre sans se blesser contre le rivage, et après avoir remercié Dieu de l'avoir tiré d'un peril si evident, il alla plus avant en terre, autant que sa lassitude le put permettre, et d'une eminence qu'il monta aperçut un hameau habité de pêcheurs, qu'il trouva les plus charitables du monde. Les efforts qu'il avoit faits pendant le combat, qui l'avoient fort echauffé, et ceux qu'il avoit faits dans la mer, et le froid qu'il y avoit souffert et ensuite dans ses habits mouillés, lui causèrent une violente fièvre qui lui fit longtemps garder le lit; mais enfin il guerit sans y faire autre chose que de vivre de regime. Pendant sa maladie, il fit dessein de laisser tout le monde dans la croyance qu'on devoit avoir de sa mort, pour n'avoir plus tant à se garder de ses ennemis les parens de dom Diègue, et pour eprouver la fidelité de Dorothée.

Il avoit fait grande amitié en Flandre avec un marquis sicilien, de la maison de Montalte, qui s'appeloit Fabio. Il donna ordre à un pêcheur de s'informer s'il etoit à Messine, où il savoit qu'il demeuroit, et ayant sçu qu'il y etoit, il y alla en habit de pêcheur, et entra la nuit chez ce marquis, qui l'avoit pleuré avec tous ceux qui avoient été affligés de sa perte. Le marquis Fabio fut ravi de retrouver un ami qu'il avoit cru perdu. Dom Sanche lui apprit de quelle façon il s'etoit sauvé, et lui conta son aventure de Seville, sans lui cacher la violente passion qu'il avoit pour Dorothée. Le marquis sicilien s'offrit d'aller en Espagne, et même d'enlever Dorothée, si elle y consentoit, et de l'amener en Sicile. Dom Sanche ne voulut pas recevoir de son ami de si perilleuses marques d'amitié; mais il eut une extrême joie de ce qu'il vouloit bien l'accompagner en Espagne. Sanchez, valet de dom Sanche, avoit été si affligé de la perte de son maître, que, quand les galères de Naples vinrent se rafraîchir à Messine, il entra dans un couvent pour y passer le reste de ses jours. Le marquis Fabio l'envoya demander au superieur, qui l'avoit reçu à la recommandation de ce seigneur sicilien, et qui ne lui avoit pas encore donné l'habit de religieux. Sanchez pensa mourir de joie quand il revit son cher maître, et ne songea plus à retourner dans son couvent. Dom Sanche l'envoya en Espagne preparer ses voies et pour lui faire savoir des nouvelles de Dorothée, qui cependant avoit cru avec tout le monde que dom Sanche etoit mort. Le bruit en alla jusqu'aux Indes; le père de dom Sanche en mourut de regret et laissa à un autre fils qu'il avoit quatre cent mille ecus de bien, à condition d'en donner la moitié à son frère si la nouvelle de sa mort se trouvoit fausse. Le frère de dom Sanche se nommoit dom Juan de Peralte, du nom de son père. Il s'embarqua pour l'Espagne, avec tout son argent, et arriva à Seville un an après l'accident qui y etoit arrivé à dom Sanche. Ayant un nom different du sien, il lui fut aisé de cacher qu'il fût son frère, ce qu'il lui etoit important de tenir secret, à cause du long sejour que ses affaires l'obligèrent de faire dans une ville où son frère avoit des ennemis. Il vit Dorothée et en devint amoureux comme son frère; mais il n'en fut pas aimé comme lui. Cette belle fille affligée ne pouvoit rien aimer après son cher dom Sanche: tout ce que dom Juan de Peralte faisoit pour lui plaire l'importunoit, et elle refusoit tous les jours les meilleurs partis de Seville, que son père, dom Manuel, lui proposoit.

Dans ce temps-là, Sanchez arriva à Seville, et, suivant les ordres que lui avoit donnés son maître, il voulut s'informer de la conduite de Dorothée. Il sçut du bruit de la ville qu'un cavalier fort riche, venu depuis peu des Indes, en etoit amoureux et faisoit pour elle toutes les galanteries d'un amant bien raffiné. Il l'ecrivit à son maître et lui fit le mal plus grand qu'il n'etoit, et son maître se l'imagina encore plus grand que son valet ne le lui avoit fait. Le marquis Fabio et dom Sanche s'embarquèrent à Messine sur les galères d'Espagne qui y retournoient, et arrivèrent heureusement à Saint-Lucar, où ils prirent la poste jusqu'à Seville. Ils y entrèrent de nuit et descendirent dans le logis que Sanchez leur avoit arrêté. Ils gardèrent la chambre le lendemain, et la nuit dom Sanche et le marquis Fabio allèrent faire la ronde dans le quartier de dom Manuel. Ils ouïrent accorder des instrumens sous les fenêtres de Dorothée, et ensuite une excellente musique, après laquelle une voix seule, accompagnée d'un theorbe, se plaignit long-temps des rigueurs d'une tigresse deguisée en ange. Dom Sanche fut tenté de charger Messieurs de la serenade; mais le marquis Fabio l'en empêcha, lui representant que c'etoit tout ce qu'il pourroit faire si Dorothée avoit paru à son balcon pour obliger son rival, ou si les paroles de l'air qu'on avoit chanté etoient des remercîmens de faveurs reçues plutôt que des plaintes d'un amant qui n'etoit pas content. La serenade se retira peut-être assez mal satisfaite, et dom Sanche et le marquis Fabio se retirèrent aussi.

Cependant Dorothée commençoit à se trouver importunée de l'amour du cavalier indien. Son père dom Manuel avoit une extrême passion de la voir mariée, et elle ne doutoit point que, si cet Indien, dom Juan de Peralte, riche et de bonne maison comme il etoit, s'offroit à lui pour son gendre, il ne fût preferé à tous les autres, et elle plus pressée de son père qu'elle n'avoit encore eté. Le jour qui suivit la serenade dont le marquis Fabio et dom Sanche avoient eu leur part, Dorothée s'en entretint avec sa soeur et lui dit qu'elle ne pouvoit plus souffrir les galanteries de l'Indien, et qu'elle trouvoit étrange qu'il les fît si publiques devant que d'avoir fait parler à son père. «C'est un procedé que je n'ai jamais approuvé, lui dit Feliciane, et, si j'etois en votre place, je le traiterois si mal la première fois que l'occasion s'en presenteroit, qu'il seroit bientôt desabusé de l'esperance qu'il a de vous plaire. Pour moi, il ne m'a jamais plu, ajouta-t-elle; il n'a point ce bon air qu'on ne prend qu'à la Cour330, et la grande depense qu'il fait dans Seville n'a rien de poli et rien qui ne sente son etranger.» Elle s'efforça ensuite de faire une fort desagreable peinture de dom Juan de Peralte, ne se souvenant pas qu'au commencement qu'il parut dans Seville elle avoit avoué à sa soeur qu'il ne lui deplaisoit pas, et que toutes les fois qu'elle avoit eu à en parler elle l'avoit fait en le louant avec quelque sorte d'emportement. Dorothée, remarquant sa soeur si changée, ou qui feignoit de l'être, dans les sentimens qu'elle avoit eus autrefois pour ce cavalier, la soupçonna d'avoir de l'inclination pour lui, autant qu'elle lui vouloit faire croire de n'en avoir point, et pour s'en eclaircir elle lui dit qu'elle n'etoit point offensée des galanteries de dom Juan par l'aversion qu'elle eût pour sa personne, et qu'au contraire, lui trouvant dans le visage quelque air de celui de dom Sanche, il auroit été plus capable de lui plaire qu'aucun autre cavalier de Seville, outre qu'elle savoit bien qu'etant riche et de bonne maison il obtiendroit aisément le consentement de son père. «Mais, ajouta-t-elle, je ne puis rien aimer après dom Sanche, et, puisque je n'ai pu être sa femme, je ne la serai jamais d'un autre, et je passerai le reste de mes jours dans un couvent.--Quand vous ne seriez pas encore bien resolue à un si etrange dessein, lui dit Feliciane, vous ne pouvez m'affliger davantage que de me le dire.--N'en doutez point, ma soeur, lui repondit Dorothée; vous serez bientôt le plus riche parti de Seville, et c'est ce qui me faisoit avoir envie de voir dom Juan pour lui persuader d'avoir pour vous les sentimens d'amour qu'il a pour moi, après l'avoir desabusé de l'esperance qu'il a que je puisse jamais consentir à l'épouser; mais je ne le verrai que pour le prier de ne m'importuner plus de ses galanteries, puisque je vois que vous avez tant d'aversion pour lui. Et en verité, continua-t-elle, j'en ai du deplaisir: car je ne vois personne dans Seville avec qui vous puissiez être aussi bien mariée que vous le seriez avec lui.--Il m'est plus indifferent que haïssable, lui dit Feliciane, et si je vous ai dit qu'il me deplaisoit, ç'a été plutôt par quelque complaisance que j'ai voulu avoir pour vous, que par une veritable aversion que j'eusse pour lui.--Avouez plutôt, ma chère soeur, lui repondit Dorothée, que vous ne me parlez pas ingenuement, et quand vous m'avez temoigné peu d'estime pour dom Juan, que vous ne vous êtes pas souvenue que vous me l'avez quelquefois extrêmement loué, ou que vous avez plutôt craint qu'il ne me plût trop, que decouvert qu'il ne vous plaisoit guère.»

Note 330:(retour)On reconnoît là, appliquée à la cour d'Espagne, l'opinion commune à toute labonne cabaleet à la plupart des écrivains courtisans du XVIIe siècle. Ce n'étoit pas seulement Mascarille qui tenoit «que, hors de Paris, il n'y avoit point de salut pour les honnêtes gens.» (Préc. rid., sc. 10.) Bussy-Rabutin a dit de même que partout ailleurs qu'à Versailles on devient ridicule.

Feliciane rougit à ces dernières paroles de Dorothée et se defit extrêmement. Elle lui dit, l'esprit fort troublé, quantité de choses mal arrangées, qui la defendirent moins qu'elles ne la convainquirent de ce que l'accusoit sa soeur, et enfin elle lui confessa qu'elle aimoit dom Juan. Dorothée ne desapprouva pas son amour, et lui promit de la servir de tout son pouvoir. Dès le jour même, Isabelle, qui avoit rompu tout commerce avec son Gusman depuis l'accident arrivé à dom Sanche, eut ordre de Dorothée d'aller trouver dom Juan, de lui porter la clef d'une porte du jardin de dom Manuel, et de lui dire que Dorothée et sa soeur l'y attendroient, et qu'il se rendît à l'assignation à minuit, quand leur père seroit couché. Isabelle, qui avoit été gagnée de dom Juan, et qui avoit fait ce qu'elle avoit pu pour le mettre bien dans l'esprit de sa maîtresse, sans y avoir reussi, fut fort surprise de la voir si changée et fort aise de porter une bonne nouvelle à une personne à qui elle n'en avoit encore porté que de mauvaises, et de qui elle avoit dejà reçu beaucoup de presens. Elle vola chez ce cavalier, qui eût eu peine à croire sa bonne fortune, sans la fatale clef du jardin qu'elle lui remit entre les mains. Il mit dans les siennes une petite bourse de senteur331, pleine de cinquante pistoles, dont elle eut pour le moins autant de joie qu'elle venoit de lui en donner.

Note 331:(retour)C'est-à-dire une bourse parfumée, remplie de senteurs. On disoit, dans le même sens et de la même manière: des peaux, des gants de senteur.

Le hasard voulut que, la même nuit que dom Juan devoit avoir entrée dans le jardin du père de Dorothée, dom Sanche, accompagné de son ami le marquis, vint encore faire la ronde à l'entour du logis de cette belle fille pour s'assurer davantage des desseins de son rival. Le marquis et lui etoient sur les onze heures dans la rue de Dorothée, quand quatre hommes bien armés s'arrêtèrent auprès d'eux. L'amant jaloux crut que c'etoit son rival; il s'approcha de ces hommes et leur dit que le poste qu'ils occupoient lui etoit commode pour un dessein qu'il avoit, et qu'il les prioit de le lui céder. «Nous le ferions par civilité, lui repondirent les autres, si le même poste que vous nous demandez n'etoit absolument nécessaire à un dessein que nous avons aussi, et qui sera executé assez tôt pour ne retarder pas longtemps l'exécution du vôtre.» La colère de dom Sanche etoit dejà au plus haut point où elle pouvoit aller: mettre donc l'epée à la main et charger ces hommes, qu'il trouvoit incivils, fut presque la même chose. Cette attaque imprevue de dom Sanche les surprit et les mit en desordre, et le marquis les chargeant d'aussi grande vigueur qu'avoit fait son ami, ils se defendirent mal et furent poussés plus vite que le pas jusqu'au bout de la rue. Là dom Sanche reçut une legère blessure dans un bras, et perça celui qui l'avoit blessé d'un si grand coup qu'il fut longtemps à retirer son épée du corps de son ennemi, et crut l'avoir tué. Le marquis, cependant, s'etoit opiniâtré à poursuivre les autres, qui fuirent devant lui de toute leur force aussitôt qu'ils virent tomber leur camarade. Dom Sanche vit à l'un des deux bouts de la rue des gens avec de la lumière qui venoient au bruit du combat; il eut peur que ce ne fût la justice, et c'etoit elle. Il se retira en diligence dans la rue où le combat avoit commencé, et de cette rue dans une autre, au milieu de laquelle il trouva tête pour tête un vieux cavalier qui s'eclairoit d'une lanterne, et qui avoit mis l'epée à la main au bruit que faisoit dom Sanche, qui venoit à lui en courant. Ce vieux cavalier etoit dom Manuel, qui revenoit de jouer chez un de ses voisins, comme il faisoit tous les soirs, et alloit entrer chez lui par la porte de son jardin, qui etoit proche du lieu où le trouva dom Sanche. Il cria à notre amoureux cavalier: «Qui va là?--Un homme, lui repondit dom Sanche, à qui il importe de passer vite si vous ne l'en empêchez.--Peut-être, lui dit dom Manuel, vous est-il arrivé quelque accident qui vous oblige à chercher un asile; ma maison, qui n'est pas eloignée, vous en peut servir.--Il est vrai, lui repondit dom Sanche, que je suis en peine de me cacher à la justice, qui peut-être me cherche, et puisque vous êtes assez généreux pour offrir votre maison à un etranger, il vous fie son salut en toute assurance, et vous promet de n'oublier jamais la grâce que vous lui faites, et de ne s'en servir qu'autant de temps qu'il lui est nécessaire pour laisser passer outre ceux qui le cherchent.» Dom Manuel, là dessus, ouvrit sa porte d'une clef qu'il avoit sur lui, et, ayant fait entrer dom Sanche dans son jardin, le mit dans un bois de lauriers en attendant qu'il iroit donner ordre à le cacher mieux dans sa maison sans qu'il fût vu de personne.

Il n'y avoit pas longtemps que dom Sanche etoit caché entre ces lauriers, quand il vit venir à lui une femme qui lui dit en l'approchant: «Venez, mon cavalier, ma maîtresse Dorothée vous attend.» A ce nom-là, dom Sanche pensa qu'il pouvoit bien être dans la maison de sa maîtresse, et que le vieux cavalier etoit son père. Il soupçonna Dorothée d'avoir donné assignation dans le même lieu à son rival, et suivit Isabelle plus tourmenté de sa jalousie que de la peur de la justice. Cependant dom Juan vint à l'heure qu'on lui avoit donnée, ouvrit la porte du jardin de dom Manuel avec la clef qu'Isabelle lui avoit donnée, et se cacha dans les mêmes lauriers d'où dom Sanche venoit de sortir. Un moment après, il vit venir un homme droit à lui; il se mit en état de se defendre s'il etoit attaqué, et fut bien surpris quand il reconnut cet homme pour dom Manuel, qui lui dit qu'il le suivît et qu'il l'alloit mettre en un lieu où il n'auroit pas à craindre d'être pris. Dom Juan conjectura des paroles de dom Manuel qu'il pouvoit avoir fait sauver dans son jardin quelque homme poursuivi de la justice. Il ne put faire autre chose que de le suivre, en le remerciant du plaisir qu'il lui faisoit, et l'on peut croire qu'il ne fut pas moins troublé du peril qu'il couroit que fâché de l'obstacle qui faisoit manquer son amoureux dessein. Don Manuel le conduisit dans sa chambre, et l'y laissa pour s'aller faire dresser un lit dans une autre.

Laissons-le dans la peine où il doit être, et reprenons son frère dom Sanche de Sylva. Isabelle le conduisit dans une chambre basse, qui donnoit sur le jardin, où Dorothée et Feliciane attendoient dom Juan de Peralte, l'une comme un amant à qui elle a grande envie de plaire, l'autre pour lui declarer qu'elle ne peut l'aimer, et qu'il feroit mieux de tâcher de plaire à sa soeur. Dom Sanche entra donc où etoient les deux belles soeurs, qui furent bien surprises de le voir. Dorothée en demeura sans sentiment, comme une personne morte, et si sa soeur ne l'eût soutenue et ne l'eût mise dans une chaise, elle seroit tombée de sa hauteur. Dom Sanche demeura immobile; Isabelle pensa mourir de peur et crut que dom Sanche mort leur apparoissoit pour venger le tort que lui faisoit sa maîtresse. Feliciane, quoique fort effrayée de voir dom Sanche ressuscité, etoit encore plus en peine de l'accident de sa soeur, qui reprit enfin ses esprits, et alors dom Sanche lui dit ces paroles: «Si le bruit qui a couru de ma mort, ingrate Dorothée, n'excusoit en quelque façon votre inconstance, le desespoir qu'elle me cause ne me laisseroit pas assez de vie pour vous en faire des reproches. J'ai voulu faire croire à tout le monde que j'etois mort pour être oublié de mes ennemis, et non pas de vous, qui m'avez promis de n'aimer jamais que moi, et qui avez si tôt manqué à votre promesse. Je me pourrois venger, et faire tant de bruit par mes cris et par mes plaintes que votre père s'en eveilleroit et trouveroit l'amant que vous cachez dans sa maison; mais, insensé que je suis, j'ai peur encore de vous deplaire, et je m'afflige davantage de ce que je ne dois plus vous aimer, que de ce que vous en aimez un autre. Jouissez, belle infidèle, jouissez de votre cher amant; ne craignez plus rien dans vos nouvelles amours: je vous delivrerai bientôt d'un homme qui vous pourroit reprocher toute votre vie que vous l'avez trahi lorsqu'il exposoit sa vie pour vous venir revoir.»

Dom Sanche voulut s'en aller après ces paroles; mais Dorothée l'arrêta, et alloit tâcher de se justifier, quand Isabelle lui dit, fort effrayée, que dom Manuel la suivoit. Dom Sanche n'eut que le temps de se mettre derrière la porte. Le vieillard fit une reprimande à ses filles de ce qu'elles n'etoient pas encore couchées, et, cependant qu'il eut le dos tourné vers la porte de la chambre, dom Sanche en sortit, et, gagnant le jardin, s'alla remettre dans le même bois de lauriers où il s'etoit dejà mis, et où, preparant son courage à tout ce qui lui pourroit arriver, il attendit une occasion de sortir quand elle se presenteroit. Dom Manuel etoit entré dans la chambre de ses filles pour y prendre de la lumière et pour aller de là ouvrir la porte de son jardin aux officiers de la justice, qui y frappoient pour la faire ouvrir, parcequ'on leur avoit dit que dom Manuel avoit retiré dans sa maison un homme qui pouvoit être de ceux qui venoient de se battre dans la rue. Dom Manuel ne fit point de difficulté de les laisser chercher dans sa maison, croyant bien qu'ils ne feroient pas ouvrir sa chambre, et que le cavalier qu'ils cherchoient y etoit enfermé. Dom Sanche, voyant qu'il ne pouvoit eviter d'être trouvé par le grand nombre de sergens qui s'etoient repandus par le jardin, sortit du bois de lauriers où il etoit, et, s'approchant de dom Manuel, qui etoit fort surpris de le voir, lui dit à l'oreille qu'un cavalier d'honneur gardoit sa parole et n'abandonnoit jamais une personne qu'il avoit prise en sa protection. Dom Manuel pria le prevôt, qui etoit son ami, de lui laisser dom Sanche en sa garde, ce qui lui fut aisement accordé, et à cause de sa qualité, et parceque le blessé ne l'etoit pas dangereusement. La justice se retira, et dom Manuel ayant reconnu, par les mêmes discours qu'il avoit tenus à dom Sanche quand il le trouva et que ce cavalier lui redit, que c'etoit veritablement celui qu'il avoit reçu dans son jardin, ne douta point que l'autre ne fût quelque galant introduit dans sa maison par ses filles ou par Isabelle. Pour s'en eclaircir, il fit entrer dom Sanche de Sylva dans une chambre, et le pria d'y demeurer jusqu'à ce qu'il le vînt trouver. Il alla dans celle où il avoit laissé dom Juan de Peralte, à qui il feignit que son valet etoit entré en même temps que les officiers de la justice, et qu'il demandoit à parler à lui. Dom Juan savoit bien que son valet de chambre etoit fort malade et peu en etat de le venir trouver, outre qu'il ne l'eût pas fait sans son ordre quand il eût su où il etoit, ce qu'il ignoroit. Il fut donc fort troublé de ce que lui dit dom Manuel, à qui, à tout hasard, il repondit que son valet n'avoit qu'à l'aller attendre dans son logis. Dom Manuel le reconnut alors pour ce jeune gentilhomme indien qui faisoit tant de bruit dans Seville, et, etant bien informé de sa qualité et de son bien, resolut de ne le laisser point sortir de sa maison qu'il n'eût epousé celle de ses filles avec qui il auroit le moindre commerce. Il s'entretint quelque temps avec lui pour s'eclaircir davantage des doutes dont il avoit l'esprit agité. Isabelle, du pas de la porte, les vit parlant ensemble et l'alla dire à sa maîtresse. Dom Manuel entrevit Isabelle et crut qu'elle venoit de faire quelque message à dom Juan de la part de sa fille. Il le quitta pour courir après elle dans le temps que le flambeau qui eclairoit la chambre acheva de brûler et s'eteignit de lui-même.

Cependant que le vieillard ne trouve pas Isabelle où il la cherche, cette fille apprend à Dorothée et à Feliciane que dom Sanche etoit dans la chambre de leur père, et qu'elle les avoit vus parler ensemble. Les deux soeurs y coururent sur sa parole. Dorothée ne craignoit point de trouver son cher dom Sanche avec son père, resolue qu'elle etoit de lui confesser qu'elle l'aimoit et qu'elle en avoit eté aimée, et de lui dire à quelle intention elle avoit donné assignation à dom Juan. Elle entra donc dans la chambre, qui etoit sans lumière, et s'etant rencontrée avec dom Juan dans le temps qu'il en sortoit, elle le prit pour dom Sanche, l'arrêta par le bras, et lui parla en cette sorte: «Pourquoi me fuis-tu, cruel dom Sanche, et pourquoi n'as-tu pas voulu entendre ce que j'aurois pu repondre aux injustes reproches que tu m'as faits? J'avoue que tu ne m'en pourrois faire d'assez grands si j'etois aussi coupable que tu as en quelque façon sujet de le croire; mais tu sçais bien qu'il y a des choses fausses qui ont quelquefois plus d'apparence de verité que la verité même, et qu'elle se decouvre toujours avec le temps; donne-moi donc celui de te la faire voir en debrouillant la confusion où ton malheur et le mien, et peut-être celui de plusieurs autres, nous vient de mettre. Aide-moi à me justifier, et ne hasarde pas d'être injuste pour être trop precipité à me condamner devant que de m'avoir convaincue. Tu peux avoir ouï dire qu'un cavalier m'aime, mais as-tu ouï dire que je l'aime aussi? Tu peux l'avoir trouvé ici, car il est vrai que je l'y ai fait venir; mais quand tu sçauras à quel dessein je l'ai fait, je suis assurée que tu auras un cruel remords de m'avoir offensée lorsque je te donne la plus grande marque de fidelité que je te puis donner. Que n'est-il en ta presence, ce cavalier dont l'amour m'importune? Tu connoîtrois par ce que je lui dirois si jamais il a pu dire qu'il m'aimât, et si j'ai jamais voulu lire les lettres qu'il m'a ecrites. Mais mon malheur, qui me l'a toujours fait voir quand sa vue m'a pu nuire, m'empêche de le voir quand il me pourroit servir à te desabuser.»

Dom Juan eut la patience de laisser parler Dorothée sans l'interrompre, pour en apprendre encore davantage qu'elle ne lui en devoit decouvrir. Enfin, il alloit peut-être la quereller, quand dom Sanche, qui cherchoit de chambre en chambre le chemin du jardin, qu'il avoit manqué, et qui ouït la voix de Dorothée qui parloit à dom Juan, s'approcha d'elle avec le moindre bruit qu'il put et fut pourtant ouï de dom Juan et des deux soeurs. Dans ce même temps dom Manuel entra dans la même chambre avec de la lumière, que portoient devant lui quelques uns de ses domestiques. Les deux rivaux se virent et furent vus se regardant fierement l'un l'autre, la main sur la garde de leurs epées. Dom Manuel se mit au milieu d'eux et commanda à sa fille d'en choisir un pour mari, afin qu'il se battît contre l'autre. Dom Juan prit la parole et dit que, pour lui, il cedoit toutes ses pretentions, s'il en pouvoit avoir, au cavalier qu'il voyoit devant lui. Dom Sanche dit la même chose et ajouta que, puisque dom Juan avoit eté introduit chez dom Manuel par sa fille, il y avoit apparence qu'elle l'aimoit et en etoit aimée; que, pour lui, il mourroit mille fois plutôt que de se marier avec le moindre scrupule. Dorothée se jeta aux pieds de son père et le conjura de l'entendre. Elle lui conta tout ce qui s'etoit passé entre elle et dom Sanche de Sylva devant qu'il eût tué dom Diègue pour l'amour d'elle. Elle lui apprit que dom Juan de Peralte etoit ensuite devenu amoureux d'elle, le dessein qu'elle avoit eu de le desabuser et de lui proposer de demander sa soeur en mariage, et elle conclut que, si elle ne pouvoit persuader son innocence à dom Sanche, elle vouloit dès le jour suivant entrer dans un couvent pour n'en sortir jamais. Par sa relation les deux frères se reconnurent: dom Sanche se raccommoda avec Dorothée, qu'il demanda en mariage à dom Manuel; dom Juan lui demanda aussi Feliciane, et dom Manuel les reçut pour ses gendres avec une satisfaction qui ne se peut exprimer.

Aussitôt que le jour parut, dom Sanche envoya querir le marquis Fabio, qui vint prendre part en la joie de son ami. On tint l'affaire secrète jusqu'à tant que dom Manuel et le marquis eurent disposé un cousin, heritier de dom Diègue, à oublier la mort de son parent et à s'accommoder avec dom Sanche. Pendant la negociation, le marquis Fabio devint amoureux de la soeur de ce cavalier et la lui demanda en mariage. Il reçut avec beaucoup de joie une proposition si avantageuse à sa soeur, et dès lors se laissa aller à tout ce qu'on lui proposa en faveur de dom Sanche. Les trois mariages se firent en un même jour; tout y alla bien de part et d'autre, et même longtemps, ce qui est à considerer.


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