Allons de nos voix et de nos luths d'ivoireRavir les esprits,
Allons de nos voix et de nos luths d'ivoireRavir les esprits,
Allons de nos voix et de nos luths d'ivoire
Ravir les esprits,
(On peut voir cette chanson, au moins en partie, dans laComéd. de chans., IV, sc. 3.Ancien Th. franç., édit. Jannet, t. 9, p. 195).
et le reste de la chanson. Après que cet air suranné fut mal chanté, on ouït la voix de quelqu'un qui parloit bas, le plus haut qu'il pouvoit, en reprochant aux chantres qu'ils chantoient toujours une même chose; les pauvres gens repondirent qu'ils ne savoient pas ce qu'on vouloit qu'ils chantassent. «Chantez ce que vous voudrez, repondit à demi-haut la même personne; il faut chanter, puisqu'on vous paie bien!» Après cet arrêt definitif les orgues changèrent de ton, et on ouït un belExaudiat173, qui fut chanté fort devotement. Personne des auditeurs n'avoit encore osé parler, de peur d'interrompre la musique, quand la Rancune, qui ne se fut pas tu en une pareille occasion pour tous les biens du monde, cria tout haut: «On fait donc ici le service divin dans les rues?» Quelqu'un des ecoutans prit la parole et dit que l'on pouvoit proprement appeler cela chanter tenèbres; un autre ajouta que c'etoit une procession de nuit. Enfin, tous les facetieux de l'hôtellerie se rejouirent sur la musique sans que pas un d'eux pût deviner celui qui la donnoit, et, encore moins, à qui ni pourquoi. Cependant l'Exaudiatavançoit toujours chemin, lorsque dix ou douze chiens, qui suivoient une chienne de mauvaise vie, vinrent, à la suite de leur maîtresse, se mêler parmi les jambes des musiciens; et, comme plusieurs rivaux ensemble ne sont pas long-temps d'accord, après avoir grondé et juré quelque temps les uns contre les autres, enfin, tout d'un coup, ils se pillèrent avec tant d'animosité et de furie que les musiciens craignirent pour leurs jambes et gagnèrent au pied, laissant leurs orgues à la discretion des chiens. Ces amans immoderés n'en usèrent pas bien: ils renversèrent une table à treteaux qui soutenoit la machine harmonieuse, et je ne voudrois pas jurer que quelques uns de ces maudits chiens ne levassent la jambe et ne pissassent contre les orgues renversées, ces animaux etant fort diuretiques de leur nature, principalement quand quelque chienne de leur connoissance a envie de proceder à la multiplication de son espèce. Le concert etant ainsi deconcerté, l'hôte fit ouvrir la porte de l'hôtellerie et voulut mettre à couvert le buffet d'orgues, la table et les treteaux. Comme ses valets et lui s'occupoient à cette oeuvre charitable, l'organiste revint à ses orgues, accompagné de trois personnes, entre lesquelles il y avoit une femme et un homme qui se cachoit le nez de son manteau. Cet homme etoit le veritable Ragotin, qui avoit voulu donner une serenade à mademoiselle de l'Etoile, et s'etoit adressé pour cela à un petit châtré, organiste d'une église174. Ce fut ce monstre, ni homme ni femme, qui chanta le dessus et qui joua des orgues, que sa servante avoit apportées; un enfant de choeur qui avoit dejà mué chanta la basse; et tout cela pour le prix et somme de deux testons175, tant il faisoit dejà cher vivre dans ce bon pays du Maine. Aussitôt que l'hôte eut reconnu les auteurs de la serenade, il dit, assez haut pour être entendu de tous ceux qui etoient aux fenêtres de l'hôtellerie: «C'est donc vous, Monsieur Ragotin, qui venez chanter vêpres à ma porte; vous feriez bien mieux de dormir et de laisser dormir mes hôtes!» Ragotin lui repondit qu'il le prenoit pour un autre; mais ce fut d'une façon à faire croire encore davantage ce qu'il feignoit de vouloir nier. Cependant l'organiste, qui trouva ses orgues rompues et qui etoit fort colère, comme sont tous les animaux imberbes, dit à Ragotin, en jurant, qu'il les lui falloit payer. Ragotin lui repondit qu'il se moquoit de cela. «Ce n'est pourtant pas moquerie, repartit le châtré, je veux être payé!» L'hôte et ses valets donnèrent leurs voix pour lui; mais Ragotin leur apprit, comme à des ignorans, que cela ne se pratiquoit point en serenade, et, cela dit, s'en alla tout fier de sa galanterie. La musique chargea les orgues sur le dos de la servante du châtré, qui se retira en son logis de fort mauvaise humeur, la table sur l'epaule et suivi de l'enfant de choeur, qui portoit les deux treteaux. L'hôtellerie fut refermée; le Destin donna le bonsoir aux comediennes, et remit la fin de son histoire à la première occasion.
Note 173:(retour)Psaume XIX.
Note 174:(retour)On sait que l'usage, venu d'Italie, d'employer des castrats comme chanteurs et musiciens, se répandit dans les autres contrées, et dura même long-temps en France. On connoît Berthod l'incommodé, qui faisoit partie de la musique du roi. (V. Tallemant, historiette de Bertaut.) C'étoient de semblablesincommodésqui chantoient dans les opéras que faisoit jouer Mazarin.
Note 175:(retour)Un teston est une ancienne monnoie, remontant au règne de Louis XII, qui valoit d'abord quinze sous six deniers, et qui subit de grandes variations dans sa valeur. Il fut supprimé par Henri III. Son nom venoit de latêtedu roi qu'il portoit sur une de ses faces.
L'ouverture du theâtre, et autres choses quine sont pas de moindre consequence.
e lendemain, les comediens s'assemblèrent dès le matin en une des chambres qu'ils occupoient dans l'hôtellerie, pour repeter la comedie qui se devoit representer après-dîner. La Rancune, à qui Ragotin avoit dejà fait confidence de la serenade, et qui avoit fait semblant d'avoir de la peine à le croire, avertit ses compagnons que le petit homme ne manqueroit pas de venir bientôt recueillir les louanges de sa galanterie raffinée, et ajouta que, toutes les fois qu'il en voudrait parler, il falloit en detourner le discours malicieusement. Ragotin entra dans la chambre en même temps, et, après avoir salué les comediens en general, il voulut parler de sa serenade à mademoiselle de l'Etoile, qui fut alors pour lui une etoile errante: car elle changea de place sans lui repondre, autant de fois qu'il lui demanda à quelle heure elle s'etoit couchée et comment elle avoit passé la nuit. Il la quitta pour mademoiselle Angelique, qui, au lieu de lui parler, ne fit qu'etudier son rôle. Il s'adressa à la Caverne, qui ne le regarda seulement pas. Tous les comediens, l'un après l'autre, suivirent exactement l'ordre qu'avoit donné la Rancune, et ne repondirent point à ce que leur dit Ragotin, ou changèrent de discours autant de fois qu'il voulut parler de la nuit precedente. Enfin, pressé de sa vanité et ne pouvant laisser languir sa reputation davantage, il dit tout haut, parlant à tout le monde: «Voulez-vous que je vous avoue une verité?--Vous en userez comme il vous plaira, repondit quelqu'un.--C'est moi, ajouta-t-il, qui vous ai donné cette nuit une serenade.--On les donne donc en ce pays avec des orgues? lui dit le Destin. Et à qui la donniez-vous? N'est-ce point, continua-t-il, à la belle dame qui fit battre tant d'honnêtes chiens ensemble?--Il n'en faut pas douter, dit l'Olive: car ces animaux de nature mordante n'eussent pas troublé une musique si harmonieuse à moins que d'être rivaux, et même jaloux, de monsieur Ragotin.» Un autre de la compagnie prit la parole et dit qu'il ne doutoit point qu'il ne fût bien avec sa maîtresse et qu'il ne l'aimât à bonne intention, puisqu'il y alloit si ouvertement. Enfin tous ceux qui etoient dans la chambre poussèrent à bout Ragotin sur la serenade, à la reserve de la Rancune, qui lui fit grâce, ayant eté honoré de l'honneur de sa confidence; et il y a apparence que cette belle raillerie de chien eût épuisé tous ceux qui etoient dans la chambre, si le poète, qui en son espèce etoit aussi sot et aussi vain que Ragotin, et qui de toutes les choses tiroit matière de contenter sa vanité, n'eût rompu les chiens en disant du ton d'un homme de condition, ou plutôt qui le fait à fausses enseignes: «À propos de serenade, il me souvient qu'à mes noces on m'en donna une quinze jours de suite, qui etoit composée de plus de cent sortes d'instruments. Elle courut par tout le Marais; les plus galantes dames de la place Royale176l'adoptèrent; plusieurs galants s'en firent honneur, et elle donna même de la jalousie à un homme de condition, qui fit charger par ses gens ceux qui me la donnoient. Mais ils n'y trouvèrent par leur compte, car ils etoient tous de mon pays, braves gens s'il en est au monde, et dont la plus grande partie avoient eté officiers dans un regiment que je mis sur pied quand les communes de nos quartiers177se soulevèrent. La Rancune, qui avoit contraint son naturel moqueur en faveur de Ragotin, n'eut pas la même bonté pour le poète, qu'il persecutoit continuellement. Il prit donc la parole et dit au nourrisson des Muses: «Votre serenade, de la façon que vous nous la representez, etoit plutôt un charivari dont un homme de condition fut importuné, et envoya la canaille de sa maison pour le faire taire ou pour le chasser plus loin. Ce qui me le fait croire encore davantage, c'est que votre femme est morte de vieillesse, et six mois après votre hymenée, pour parler en vos termes.--Elle mourut pourtant du mal de mère, dit le poète.--Dites plutôt de grand'mère, d'aïeule ou de bisaïeule, repondit la Rancune. Dès le regne d'Henry quatrième, la mère ne lui faisoit plus de mal, ajouta-t-il; et, pour vous montrer que j'en sais plus de nouvelles que vous-même, quoique vous nous la prôniez si souvent, je vous veux apprendre une chose d'elle qui n'est jamais venue à votre connoissance: Dans la cour de la reine Marguerite...178» Ce beau commencement d'histoire attira auprès de la Rancune tous ceux qui etoient dans la chambre, qui savoient bien qu'il avoit des memoires contre tout le genre humain. Le poète, qui le redoutoit extrêmement, l'interrompit en lui disant: «Je gage cent pistoles que non.» Ce defi de gager fait si à propos fit rire toute la compagnie et le fit sortir hors de la chambre. C'etoit toujours ainsi par des gageures de sommes considerables que le pauvre homme defendoit ses hyperboles quotidiennes, qui pouvoient bien monter chaque semaine à la somme de mille ou douze cents impertinences, sans y comprendre les menteries. La Rancune etoit le contrôleur general tant de ses actions que de ses paroles, et l'ascendant qu'il avoit sur lui etoit si grand que je l'ose comparer à celui du genie d'Auguste sur celui d'Antoine, cela s'entend prix pour prix, et sans faire comparaison de deux comediens de campagne à deux Romains de ce calibre-là. La Rancune ayant donc commencé son conte, et en ayant eté interrompu par le poète, comme je vous ai dit, chacun, le pria instamment de l'achever; mais il s'en excusa, promettant de leur conter une autre fois la vie du poète tout entière, et que celle de sa femme y seroit comprise.
Note 176:(retour)Sous la régence d'Anne d'Autriche, la place Royale et le Marais étoient le centre où se réunissoit, comme de concert, cette société épicurienne de grands seigneurs et de grandes dames qui a laissé tant de traces dans les mémoires du temps, et dont Saint-Évremont a célébré le souvenir dans sonÉpître à Ninon. Il s'y tenoit des assemblées auxquelles Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux plusgalantes damesdu quartier, donnoient naturellement le ton. Aussi un proverbe, rapporté par Saint-Simon, disoit-il: «Henri IV avec son peuple sur le Pont-Neuf; Louis XIII avec les gens de qualité à la place Royale.» Du reste, lesdames galantesdevoient y être attirées par le voisinage des financiers, qui logeoient alors en grand nombre au Marais. (V.Catal. des partisans, t. 1, p. 113 duRec. des Mazarinades.) «Mesdames de Rohanet les autres galantesde la place, dit Tallemant, ne craignoient rien tant que madame Pilon, bien loin qu'elle les servît en leurs amourettes.» (Hist. de madame Pilon.) Le Marais, voisin de la place où logeoit Scarron, étoit considéré comme un pays de Cocagne, comme l'île des plaisirs et des ris. Aussi Louis XIII, reprochant à Cinq-Mars sa paresse, lui disoit-il «que ce vice n'étoit bon qu'à ceux du Marais, où il avoit été nourri, qui étoient surtout adonnés à leurs plaisirs, et que, s'il vouloit continuer cette vie, il falloit qu'il y retournât». (Lett. de Louis XIII à Richel., 4 janv. 1641.) Dans sonAdieu au Marais et à la Place-Royale, Scarron s'exprime ainsi:Adieu, beau quartier favori,Des honnestes gens tant chéri,Adieu, belle place où n'habiteQue mainte personne d'élite, etc.Parmi les hauts et illustres personnages dont il nous a laissé la liste dans cette pièce, et qui donnoient son principal lustre à cette place et aux alentours, on peut citer MM. de Villequier de Courcy, le prince de Gourné, le prince de Guemenée, Sarrazin, La Ménardière, etc.; mais ce sont surtout les dames qu'il énumère complaisamment:--La princesse de Guéménée, la duchesse de Rohan et sa fille, les marquises de Piennes et de Grimault; mesdames de Bassompierre, de Blerancourt, de Maugiron, de Martel, de Choisy, de Boisdauphine, de Gourné; les comtesses de Belin, du Lude, de La Suze;--sans parler de Ninon et de Marion.
Adieu, beau quartier favori,Des honnestes gens tant chéri,Adieu, belle place où n'habiteQue mainte personne d'élite, etc.
Adieu, beau quartier favori,Des honnestes gens tant chéri,Adieu, belle place où n'habiteQue mainte personne d'élite, etc.
Adieu, beau quartier favori,
Des honnestes gens tant chéri,
Adieu, belle place où n'habite
Que mainte personne d'élite, etc.
Parmi les hauts et illustres personnages dont il nous a laissé la liste dans cette pièce, et qui donnoient son principal lustre à cette place et aux alentours, on peut citer MM. de Villequier de Courcy, le prince de Gourné, le prince de Guemenée, Sarrazin, La Ménardière, etc.; mais ce sont surtout les dames qu'il énumère complaisamment:--La princesse de Guéménée, la duchesse de Rohan et sa fille, les marquises de Piennes et de Grimault; mesdames de Bassompierre, de Blerancourt, de Maugiron, de Martel, de Choisy, de Boisdauphine, de Gourné; les comtesses de Belin, du Lude, de La Suze;--sans parler de Ninon et de Marion.
Note 177:(retour)Des bords de la Garonne. Roquebrune est Gascon, comme on a pu s'en apercevoir déjà à sa confiance en lui-même et à ses hâbleries; Scarron, d'ailleurs, le dit plus loin (l. 1, ch. 19).
Note 178:(retour)La première femme de Henri IV.
Il fut question de repeter la comedie qu'on devoit jouer le jour même dans un tripot voisin. Il n'arriva rien de remarquable pendant la repetition. On joua après dîner et on joua fort bien. Mademoiselle de l'Etoile y ravit tout le monde par sa beauté; Angelique eut des partisans pour elle, et l'une et l'autre s'acquitta de son personnage à la satisfaction de tout le monde; le Destin et ses camarades firent aussi des merveilles, et ceux de l'assistance qui avoient souvent ouï la comedie dans Paris avouèrent que les comediens du roi n'eussent pas mieux representé. Ragotin ratifia en sa tête la donation qu'il avoit faite de son corps et de son âme à mademoiselle de l'Etoile, passée par devant la Rancune, qui lui promettoit tous les jours de la faire accepter à la comedienne. Sans cette promesse, le desespoir eût bientôt fait un beau grand sujet d'histoire tragique d'un méchant petit avocat. Je ne dirai point si les comediens plurent autant aux dames du Mans que les comediennes avoient fait aux hommes, quand j'en saurois quelque chose je n'en dirais rien; mais, parceque l'homme le plus sage n'est pas quelquefois maître de sa langue, je finirai le present chapitre, pour m'ôter tout sujet de tentation.
Le mauvais succès qu'eut la civilité de Ragotin.
ussitôt que Destin eut quitté sa vieille broderie et repris son habit de tous les jours, la Rappinière le mena aux prisons de la ville, à cause que l'homme qu'ils avoient pris le jour que le curé de Domfront fut enlevé demandoit à lui parler. Cependant les comediennes s'en retournèrent en leur hôtellerie avec un grand cortége de Manceaux. Ragotin, s'etant trouvé auprès de mademoiselle de la Caverne dans le temps qu'elle sortoit du jeu de paume, où l'on avoit joué, lui presenta la main pour la ramener, quoiqu'il eût mieux aimé rendre ce service-là à sa chère l'Etoile. Il en fit autant à mademoiselle Angelique, tellement qu'il se trouva ecuyer à droit179et à gauche. Cette double civilité fut cause d'une incommodité triple, car la Caverne, qui avoit le haut de la rue, comme de raison, etoit pressée par Ragotin, afin qu'Angelique ne marchât point dans le ruisseau. De plus, le petit homme, qui ne leur venoit qu'à la ceinture, tiroit si fort leurs mains en bas, qu'elles avaient bien de la peine à s'empêcher de tomber sur lui. Ce qui les incommodoit encore davantage, c'est qu'il se retournoit à tout moment pour regarder mademoiselle de l'Etoile, qu'il entendoit parler derrière lui à deux godelureaux qui la ramenoient malgré elle. Les pauvres comediennes essayèrent souvent de se deprendre les mains, mais il tint toujours si ferme qu'elles eussent autant aimé avoir les osselets180. Elles le prièrent cent fois de ne prendre pas tant de peine; il leur repondit seulement: «Serviteur, serviteur» (c'etoit son compliment ordinaire), et leur serra les mains encore plus fort. Il fallut donc prendre patience jusqu'à l'escalier de leur chambre, où elles esperèrent d'être remises en liberté; mais Ragotin n'etoit pas homme à cela. En disant toujours: «Serviteur, serviteur», à tout ce qu'elles lui purent dire, il essaya premièrement de monter de front avec les deux comediennes, ce qui s'etant trouvé impossible parceque l'escalier etoit trop etroit, la Caverne se mit le dos contre la muraille, et monta la première, tirant après soi Ragotin, qui tiroit après soi Angelique, qui ne tiroit rien et qui rioit comme une folle. Pour nouvelle incommodité, à quatre ou cinq degrés de leur chambre, ils trouvèrent un valet de l'hôte chargé d'un sac d'avoine d'une pesanteur excessive, qui leur dit à grand'peine, tant il etoit accablé de son fardeau, qu'ils eussent à descendre, parcequ'il ne pouvoit remonter, chargé comme il etoit. Ragotin voulut repliquer; le valet jura tout net qu'il laisseroit tomber son sac sur eux. Ils defirent donc avec precipitation ce qu'ils avoient fait fort posément, sans que Ragotin voulût encore quitter les mains des comediennes. Le valet chargé d'avoine les pressoit etrangement, ce qui fut cause que Ragotin fit un faux pas, qui ne l'eût pas pourtant fait tomber, se tenant comme il faisoit aux mains des comediennes; mais il s'attira sur le corps la Caverne, laquelle le soutenoit davantage que sa fille, à cause de l'avantage du lieu. Elle tomba donc sur lui, et lui marcha sur l'estomac et sur le ventre, se donnant de la tête contre celle de sa fille si rudement qu'elles en tombèrent et l'une et l'autre. Le valet, qui crut que tant de monde ne se releveroit pas si tôt, et qui ne pouvoit plus supporter la pesanteur de son sac d'avoine, le dechargea enfin sur les degrés, jurant comme un valet d'hôtellerie. Le sac se delia ou se rompit par malheur. L'hôte y arriva, qui pensa enrager contre son valet; le valet enrageoit contre les comediennes, les comediennes enrageoient contre Ragotin, qui enrageoit plus que pas un de ceux qui enragèrent, parceque mademoiselle de l'Etoile, qui arriva en même temps, fut encore temoin de cette disgrâce, presque aussi fâcheuse que celle du chapeau que l'on lui avoit coupé avec des ciseaux quelques jours auparavant. La Caverne jura son grand serment que Ragotin ne la mènerait jamais, et montra à mademoiselle de l'Etoile ses mains, qui etoient toutes meurtries. L'Etoile lui dit que Dieu l'avoit punie de lui avoir ravi M. Ragotin, qui l'avoit retenue devant la comedie pour la ramener, et ajouta qu'elle etoit bien aise de ce qui etoit arrivé au petit homme, puisqu'il lui avoit manqué de parole. Il n'entendit rien de tout cela, car l'hôte parloit de lui faire payer le dechet de son avoine, ayant déjà, pour le même sujet, voulu battre son valet, qui appela Ragotin avocat de causes perdues. Angelique lui fit la guerre à son tour, et lui reprocha qu'elle avoit eté son pis-aller. Enfin, la fortune fit bien voir jusque là qu'elle ne prenoit encore nulle part dans les promesses que la Rancune avoit faites à Ragotin de le rendre le plus heureux amant de tout le pays du Maine, à y comprendre même le Perche et Laval. L'avoine fut ramassée, et les comediennes montèrent dans leur chambre l'une après l'autre, sans qu'il leur arrivât aucun malheur. Ragotin ne les y suivit point, et je n'ai pas bien sçu où il alla. L'heure du souper vint: on soupa dans l'hôtellerie; chacun prit parti après le souper, et le Destin s'enferma avec les comediennes pour continuer son histoire.
Note 179:(retour)Se disoit alors pourdroite:............On prend la tabatière;Soudain, à gauche, àdroit, par devant, par derrière, etc.(Le Festin de Pierre, de Th. Corneille, acteI, sc. 1.)Il se trouve même dans Boileau:Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent,L'un àdroit, l'autre à gauche.....(Sat. 4.)
............On prend la tabatière;Soudain, à gauche, àdroit, par devant, par derrière, etc.(Le Festin de Pierre, de Th. Corneille, acteI, sc. 1.)
............On prend la tabatière;Soudain, à gauche, àdroit, par devant, par derrière, etc.(Le Festin de Pierre, de Th. Corneille, acteI, sc. 1.)
............On prend la tabatière;
Soudain, à gauche, àdroit, par devant, par derrière, etc.
(Le Festin de Pierre, de Th. Corneille, acteI, sc. 1.)
Il se trouve même dans Boileau:
Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent,L'un àdroit, l'autre à gauche.....(Sat. 4.)
Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent,L'un àdroit, l'autre à gauche.....(Sat. 4.)
Les voyageurs sans guide assez souvent s'égarent,
L'un àdroit, l'autre à gauche.....
(Sat. 4.)
Note 180:(retour)Donner lesosseletsà quelqu'un, c'étoit lui mettre au pouce ou au poignet un noeud coulant, qu'on serroit à l'aide d'un os de pied de mouton. On employoit surtout lesosseletsavec les prisonniers, pour les obliger à suivre ceux qui les conduisoient.
Suite de l'histoire de Destin et de l'Etoile.
'ai fait le precedent chapitre un peu court; peut-être que celui-ci sera plus long; je n'en suis pourtant pas bien assuré: nous allons voir. Le Destin se mit en sa place accoutumée et reprit son histoire en cette sorte: Je m'en vais vous achever le plus succinctement que je pourrai une vie qui ne vous a dejà ennuyées que trop long-temps. Verville m'etant venu voir, comme je vous ai dit, et n'ayant pu me persuader de retourner chez son père, il me quitta fort affligé de ma resolution, à ce qu'il me parut, et s'en retourna chez lui, où quelque temps après il se maria avec mademoiselle de Saldagne, et Saint-Far en fit autant avec mademoiselle de Lery. Elle etoit aussi spirituelle que Saint-Far l'etoit peu, et j'ai bien de la peine à m'imaginer comment deux esprits si disproportionnés se seront accordés ensemble. Cependant je me gueris entierement, et le genereux monsieur de Saint-Sauveur, ayant approuvé la resolution que j'avois prise de m'en aller hors du royaume, me donna de l'argent pour mon voyage, et Verville, qui ne m'oublia point pour s'être marié, me fit present d'un bon cheval et de cent pistoles. Je pris le chemin de Lyon pour retourner en Italie, à dessein de repasser par Rome, et, après y avoir vu ma Leonore pour la dernière fois, de m'aller faire tuer en Candie181, pour n'être pas long-temps malheureux. À Nevers, je logeai dans une hôtellerie qui etoit proche de la rivière. Etant arrivé de bonne heure et ne sçachant à quoi me divertir en attendant le souper, j'allai me promener sur un grand pont de pierre qui traverse la rivière de Loire. Deux femmes s'y promenoient aussi, dont l'une, qui paroissoit être malade, s'appuyoit sur l'autre, ayant bien de la peine à marcher. Je les saluai, sans les regarder, en passant auprès d'elles, et me promenai quelque temps sur le pont, songeant à ma malheureuse fortune et plus souvent à mon amour. J'etois assez bien vêtu, comme il est necessaire de l'être à ceux de qui la condition ne peut faire excuser un mechant habit. Quand je repassai auprès de ces femmes, j'entendis dire à demi-haut: «Pour moi, je croirois que ce fût lui s'il n'etoit point mort.» Je ne sçais pourquoi je tournai la tête, n'ayant pas sujet de prendre ces paroles-là pour moi. On ne les avoit pourtant pas dites pour un autre. Je vis mademoiselle de la Boissière, le visage fort pâle et defait, qui s'appuyoit sur sa fille Leonore. J'allai droit à elles avec plus d'assurance que je n'eusse fait dans Rome, m'etant beaucoup formé le corps et l'esprit durant le temps que j'avois demeuré à Paris. Je les trouvai si surprises et si effrayées, que je crois qu'elles se fussent mises en fuite si mademoiselle de la Boissière eût pu courir. Cela me surprit aussi. Je leur demandai par quelle heureuse rencontre je me trouvois avec les personnes du monde qui m'etoient les plus chères. Elles se rassurèrent à mes paroles. Mademoiselle de la Boissière me dit que je ne devois point trouver etrange si elles me regardoient avec quelque sorte d'etonnement; que le seigneur Stefano leur avoit fait voir des lettres de l'un des gentilshommes que j'accompagnois dans Rome, par lesquelles on lui mandoit que j'avois eté tué durant la guerre de Parme182, et ajouta qu'elle etoit ravie de ce qu'une nouvelle qui l'avoit si fort affligée ne se trouvoit pas veritable. Je lui repondis que la mort n'etoit pas le plus grand malheur qui me pouvoit arriver, et que je m'en allois à Venise faire courir le même bruit avec plus de verité. Elles s'attristèrent de ma resolution, et la mère me fit alors des caresses extraordinaires dont je ne pouvois deviner la cause. Enfin, j'appris d'elle-même ce qui la rendoit si civile. Je pouvois encore lui rendre service, et l'etat où elle se trouvoit ne lui permettoit pas de me mepriser et de me faire mauvais visage, comme elle avoit fait dans Rome. Il leur etoit arrivé un malheur assez grand pour les mettre en peine. Ayant fait argent de tous leurs meubles, qui etoient fort beaux et en quantité, elles etoient parties de Rome avec une servante françoise qui les servoit il y avoit long-temps, et le seigneur Stefano leur avoit donné son valet, qui etoit Flamand comme lui et qui vouloit retourner en son pays. Ce valet et cette servante s'aimoient à dessein de se marier ensemble, et leur amour n'etoit connu de personne. Mademoiselle de la Boissière, etant arrivée à Rouane, se mit sur la rivière. A Nevers, elle se trouva si mal qu'elle ne put passer outre. Durant sa maladie, elle fut assez difficile à servir, et sa servante s'en acquitta fort mal, contre sa coutume. Un matin, le valet et la servante ne se trouvèrent plus, et, ce qui fut de plus fâcheux, l'argent de la pauvre demoiselle disparut aussi. Le deplaisir qu'elle en eut augmenta sa maladie, et elle fut contrainte de s'arrêter à Nevers pour attendre des nouvelles de Paris, d'où elle esperoit recevoir de quoi continuer son voyage. Mademoiselle de la Boissière m'apprit en peu de mots cette fâcheuse aventure. Je les ramenai en leur hôtellerie, qui etoit aussi la mienne, et, après avoir eté quelque temps avec elles, je me retirai en ma chambre pour les laisser souper. Pour moi, je ne mangeai point, et je crus avoir eté à table cinq ou six heures pour le moins. Je les allai voir aussitôt qu'elles m'eurent fait dire que j'y serois le bien venu. Je trouvai la mère dans son lit, et la fille me parut avec un visage aussi triste que je l'avois trouvée gaie un moment auparavant. Sa mère etoit encore plus triste qu'elle, et je le devins aussi. Nous fûmes quelque temps à nous regarder sans rien dire. Enfin, mademoiselle de la Boissière me montra des lettres qu'elle avoit reçues de Paris, qui la rendoient, sa fille et elle, les plus affligées personnes du monde. Elle m'apprit le sujet de son affliction avec une si grande effusion de larmes, et sa fille, que je vis pleurer aussi fort que sa mère, me toucha tellement, que je ne crus pas leur temoigner assez bien mon ressentiment, quoique je leur offrisse tout ce qui dependoit de moi, d'une façon à ne les point faire douter de ma franchise. «Je ne sais pas encore ce qui vous afflige si fort, leur dis-je; mais, s'il ne faut que ma vie pour diminuer la peine où je vous vois, vous pouvez vous mettre l'esprit en repos. Dites-moi donc, Madame, ce qu'il faut que je fasse. J'ai de l'argent si vous en manquez, j'ai du courage si vous avez des ennemis, et je ne pretends de tous les services que je vous offre que la satisfaction de vous avoir servie.» Mon visage et mes paroles leur firent si bien voir ce que j'avois dans l'ame, que leur grande affliction se modera un peu. Mademoiselle de la Boissière me lut une lettre par laquelle une femme de ses amies lui mandoit qu'une personne qu'elle ne nommoit point, et que je m'aperçus bien être le père de Leonore, avoit eu commandement de se retirer de la cour et qu'il s'en étoit allé en Hollande. Ainsi la pauvre demoiselle se trouvoit dans un pays inconnu, sans argent et sans esperance d'en avoir. Je lui offris de nouveau ce que j'en avois, qui pouvoit monter à cinq cens ecus, et lui dis que je la conduirois en Hollande et au bout du monde, si elle y vouloit aller. Enfin, je l'assurai qu'elle avoit retrouvé en moi une personne qui la serviroit comme un valet et de qui elle seroit aimée et respectée comme d'un fils. Je rougis extrêmement en prononçant le mot de fils; mais je n'etois plus cet homme odieux à qui l'on avoit refusé la porte dans Rome et pour qui Leonore n'étoit pas visible, et mademoiselle de la Boissière n'etoit plus pour moi une mère sevère. A toutes les offres que je lui fis elle me repondit toujours que Leonore me seroit fort obligée. Tout se passoit au nom de Leonore, et vous eussiez dit que sa mère n'etoit plus qu'une suivante qui parloit pour sa maîtresse: tant il est vrai que la plupart du monde ne considère les personnes que selon qu'elles leur sont utiles.
Note 181:(retour)Dans la guerre que Venise, assistée du pape, y soutenoit contre les Turcs. Voir notre note plus haut, I. 1, ch. 13.
Note 182:(retour)Voir plus haut notre note (1re partie, chapitre 15).
Je les laissai fort consolées, et me retirai en ma chambre le plus satisfait homme du monde. Je passai la nuit fort agreablement, quoiqu'en veillant, ce qui me retint au lit assez tard, n'ayant commencé à dormir qu'à la pointe du jour. Leonore me parut ce jour-là habillée avec plus de soin qu'elle n'étoit le jour de devant, et elle put bien remarquer que je ne m'etois pas negligé. Je la menai à la messe sans sa mère, qui etoit encore trop foible. Nous dînâmes ensemble, et depuis ce temps-là nous ne fûmes plus qu'une même famille. Mademoiselle de la Boissière me temoignoit beaucoup de reconnoissance des services que je lui rendois, et me protestoit souvent qu'elle n'en mourroit pas ingrate. Je vendis mon cheval, et, aussitôt que la malade fut assez forte, nous prîmes une cabane183et baissâmes jusqu'à Orleans. Durant le temps que nous fûmes sur l'eau, je jouis de la conversation de Leonore, sans qu'une si grande felicité fût troublée par sa mère. Je trouvai des lumières dans l'esprit de cette belle fille aussi brillantes que celles de ses yeux, et le mien, dont peut-être elle avoit pu douter dans Rome, ne lui deplut pas alors. Que vous dirai-je davantage? elle vint à m'aimer autant que je l'aimois, et vous avez bien pu reconnoître depuis le temps que vous nous voyez l'un et l'autre, que cette amour reciproque n'est point encore diminuée.
Note 183:(retour)Ce mot désigne ici un bateau à fond plat et couvert, dont on se servoit principalement sur la Loire. (Dict. de Furetière.)
«Quoi! interrompit Angelique, mademoiselle de l'Etoile est donc Leonore?--Et qui donc?» lui repondit le Destin. Mademoiselle de l'Etoile prit la parole, et dit que sa compagne avoit raison de douter qu'elle fût cette Leonore dont le Destin avoit fait une beauté de roman. «Ce n'est point par cette raison-là, repartit Angelique, mais c'est à cause que l'on a toujours de la peine à croire une chose que l'on a beaucoup désirée.» Mademoiselle de la Caverne dit qu'elle n'en avoit point douté, et ne voulut pas que ce discours allât plus avant, afin que le Destin poursuivît son histoire, qu'il reprit de cette sorte.
Nous arrivâmes à Orleans, où notre entrée fut si plaisante que je vous en veux apprendre les particularités. Un tas de faquins qui attendent sur le port ceux qui viennent par eau, pour porter leurs hardes, se jetèrent à la foule dans notre cabane. Ils se presentèrent plus de trente à se charger de deux ou trois petits paquets que le moins fort d'entre eux eût pu porter sous ses bras. Si j'eusse eté seul, je n'eusse pas peut-être eté assez sage pour ne m'emporter point contre ces insolens. Huit d'entre eux saisirent une petite cassette qui ne pesoit pas vingt livres, et ayant fait semblant d'avoir bien de la peine à la lever de terre, enfin ils la haussèrent au milieu d'eux, par dessus leurs têtes, chacun ne la soutenant que du bout du doigt. Toute la canaille qui etoit sur le port se mit à rire, et nous fûmes contraints d'en faire autant. J'etois pourtant tout rouge de honte d'avoir à traverser toute une ville avec tant d'appareil, car le reste de nos hardes, qu'un seul homme pouvoit porter, en occupa une vingtaine, et mes seuls pistolets furent portés par quatre hommes. Nous entrâmes dans la ville dans l'ordre que je vais vous dire: huit grands pendards ivres, ou qui le devoient être, portoient au milieu d'eux une petite cassette, comme je vous ai dejà dit. Mes pistolets suivoient l'un après l'autre, chacun porté par deux hommes. Mademoiselle de la Boissière, qui enrageoit aussi bien que moi, alloit immédiatement après. Elle etoit assise dans une grande chaise de paille, soutenue sur deux grands bâtons de batelier, et portée par quatre hommes184qui se relayoient les uns les autres, et qui lui disoient cent sottises en la portant. Le reste de nos bardes suivoit, qui etoit composé d'une petite valise et d'un paquet couvert de toile, que sept ou huit de ces coquins se jetoient l'un à l'autre durant le chemin, comme quand on joue au pot cassé.AJe conduisois la queue du triomphe, tenant Leonore par la main, qui rioit si fort qu'il falloit malgré moi que je prisse plaisir à cette friponnerie. Durant notre marche, les passans s'arrêtoient dans les rues pour nous considerer, et le bruit que l'on y faisoit à cause de nous attiroit tout le monde aux fenêtres.
Note 184:(retour)On reconnoît ici la chaise à porteurs, travestie en caricature. La chaise à porteurs, qui étoit, avec le brancard pour les malades et les vieillards, la litière, la vinaigrette, etc., sans parler des coches et carrosses pour les voyageurs, un des moyens de locomotion les plus répandus et celui qu'avoient adopté les gens du bel air, fut d'abord découvert, et Sauval nous apprend (Antiq., t. i, p. 192) que c'étoit la reine Marguerite qui en avoit introduit l'usage. Montbrun-Souscarrière rapporta d'Angleterre la mode des chaises couvertes, suivant Tallemant et leMénagiana, et en 1649 il en obtint le privilége pour 40 ans, avec madame de Cavoye.
Note A:(retour)Rabelais mentionne parmi les jeux de Gargantua le casse-pot (Garg., I, 22). Voici la note de Le Duchat sur ce passage: «Au pot cassé, dit Mathurin Cordier, ch. 38, nº 26, de son Decorrupt. serm. emend.On pend au plancher, avec une corde, un vieux pot de terre, puis on bande les yeux à tous ceux de la compagnie, lesquels, en cet état, vont tour à tour, un bâton à la main, tâcher d'atteindre le pot, au hasard que les éclats en volent sur eux, ce qui cause un tintamarre où il y a toujours du danger. Scarron, ch. 18 de la 1re partie de sonRoman comique, parle d'une autre manière de jouer au pot cassé.» Effectivement, le jeu auquel notre auteur fait ici allusion seroit plutôt une espèce de palet, un de ces jeux où les enfants se divertissent à lancer des tessons de pots les uns contre les autres. C'est, d'ailleurs, ce que semblent indiquer les termes de Mathurin Cordier à l'endroit mentionné: «Ludamus ollâ pertusâ. Certemus ruptis fictilibus.»
Enfin nous arrivâmes au faubourg qui est du côté de Paris, suivis de force canaille, et nous logeâmes à l'enseigne des Empereurs. Je fis entrer mes dames dans une salle basse, et menaçai ensuite ces coquins si serieusement qu'ils furent trop aises de recevoir fort peu de chose que je leur donnai, l'hôte et l'hôtesse les ayant querellés. Mademoiselle de la Boissière, que la joie de n'être plus sans argent avoit guérie plutôt qu'autre chose, se trouva assez forte pour aller en carrosse. Nous arrêtâmes trois places dans celui qui partoit le lendemain, et en deux jours nous arrivâmes heureusement à Paris. En descendant à la maison des coches, je fis connoissance avec la Rancune, qui etoit venu d'Orleans aussi bien que nous, dans un coche qui accompagna notre carrosse. Il ouït que je demandois où etoit l'hôtellerie des coches de Calais: il me dit qu'il y alloit à l'heure même, et que, si nous n'avions point de logis arrêté, qu'il nous meneroit loger, si nous voulions, chez une femme de sa connoissance, qui logeoit en chambre garnie, où nous serions fort commodément. Nous le crûmes, et nous nous en trouvâmes fort bien. Cette femme etoit veuve d'un homme qui avoit eté, toute sa vie, tantôt portier, et tantôt decorateur d'une troupe de comediens185, et même avoit tâché autrefois de reciter, et n'y avoit pas reussi. Ayant amassé quelque chose en servant les comediens, il s'etoit mêlé de loger en chambre garnie et de prendre des pensionnaires, et par-là s'etoit mis à son aise. Nous louâmes deux chambres assez commodes. Mademoiselle de la Boissière fut confirmée dans les mauvaises nouvelles qu'elle avoit eues du père de Leonore, et en apprit d'autres qu'elle nous cacha, qui l'affligèrent assez pour la faire retomber malade. Cela nous fit differer quelque temps notre voyage de Hollande, où elle avoit resolu que je la conduirois, et la Rancune, qui alloit y joindre une troupe de comediens186, voulut bien nous attendre après que je lui eus promis de le defrayer.
Note 185:(retour)Nous avons déjà dit quelles étoient les fonctions du portier de comédie; pour celles du décorateur, on peut consulter leThéâtre françaisde Chappuzeau, liv. 3.
Note 186:(retour)Sans doute la troupe du prince d'Orange, dont il est question dans le premier chapitre de ce roman.
Mademoiselle de la Boissière etoit souvent visitée par une de ses amies, qui avoit servi en même temps qu'elle la femme de l'ambassadeur de Rome en qualité de femme de chambre, et qui avoit même eté sa confidente pendant le temps qu'elle fut aimée du père de Leonore. C'etoit d'elle qu'elle avoit appris l'eloignement de son pretendu mari, et nous en reçûmes plusieurs bons offices pendant le temps que nous fûmes à Paris. Je ne sortois que le moins souvent que je pouvois, de peur d'être vu de quelqu'un de ma connoissance, et je n'avois pas grand'peine à garder le logis, puisque j'etois avec Leonore, et que, par les soins que je rendois à sa mère, je me mettois toujours de mieux en mieux en son esprit. À la persuasion de cette femme dont je vous viens de parler, nous allâmes un jour nous promener à Saint-Cloud pour faire prendre l'air à notre malade. Notre hôtesse fut de la partie et la Rancune aussi. Nous prîmes un bateau. Nous nous promenâmes dans les plus beaux jardins, et, après avoir fait collation, la Rancune conduisit notre petite troupe vers notre bateau, tandis que je demeurai à compter dans un cabaret avec une hôtesse fort déraisonnable187, qui me retint plus long-temps que je ne pensois. Je sortis d'entre ses mains au meilleur marché que je pus, et m'en retournai rejoindre ma compagnie. Mais je fus bien etonné de voir notre bateau fort avant dans la rivière, qui ramenoit mes gens à Paris sans moi et sans me laisser même un petit laquais qui portoit mon epée et mon manteau188. Comme j'etois sur le bord de l'eau, bien en peine de sçavoir pourquoi on ne m'avoit pas attendu, j'ouïs une grande rumeur dans une cabane; et, m'en etant approché, je vis deux ou trois gentilshommes, ou qui avoient la mine de l'être, qui vouloient battre un batelier parcequ'il refusoit d'aller après notre bateau. J'entrai à tout hasard dans cette cabane dans le temps qu'elle quittoit le bord, le batelier ayant eu peur d'être battu. Mais, si j'avois eté en peine de ce que ma compagnie m'avoit laissé à Saint-Cloud, je ne fus pas moins embarrassé de voir que celui qui faisoit cette violence etoit le même Saldagne à qui j'avois tant de sujet de vouloir du mal. Dans le moment que je le reconnus, il passa du bout du bateau où il etoit à celui où j'etois, fort empêché de ma contenance. Je lui cachai mon visage le mieux que je pus; mais, me trouvant si près de lui qu'il etoit impossible qu'il ne me reconnût, et, me trouvant sans epée, je pris la resolution la plus desesperée du monde, dont la haine seule ne m'eût pas rendu capable si la jalousie ne s'y fût mêlée. Je le saisis au corps dans l'instant qu'il me reconnoissoit et me jetai dans la rivière avec lui. Il ne put se prendre à moi, soit que ses gants l'en empêchassent189, ou parcequ'il fut surpris. Jamais homme ne fut plus près de se noyer que lui. La plupart des bateaux allèrent à son secours, chacun croyant que nous etions tombés dans l'eau par quelque accident, et Saldagne seul sçachant de quelle façon la chose etoit arrivée, et n'etant pas en etat de s'en plaindre sitôt ou de faire courir après moi. Je regagnai donc le bord sans beaucoup de peine, n'ayant qu'un petit habit qui ne m'empêcha point de nager; et, l'affaire valant bien la peine d'aller vite, je fus fort eloigné de Saint-Cloud devant que Saldagne fût pêché. Si on eut bien de la peine à le sauver, je pense qu'on n'en eut pas moins à le croire lorsqu'il declara de quelle façon je m'etois hasardé pour le perdre, car je ne vois pas pourquoi il en auroit fait un secret. Je fis un grand tour pour regagner Paris, où je n'entrai que de nuit, sans avoir eu besoin de me faire secher, le soleil et l'exercice violent que j'avois fait en courant n'ayant laissé que fort peu d'humidité dans mes habits. Enfin, je me revis avec ma chère Leonore, que je trouvai veritablement affligée. La Rancune et notre hôtesse eurent une extrême joie de me voir, aussi bien que mademoiselle de la Boissière, qui, pour mieux faire croire que j'etois son fils à la Rancune et à notre hôtesse, avoit bien fait de la mère affligée. Elle me fit des excuses en particulier de ce que l'on ne m'avoit pas attendu, et m'avoua que la peur qu'elle avoit eue de Saldagne l'avoit empêchée de songer en moi, outre qu'à la reserve de la Rancune, le reste de notre troupe n'eût fait que m'embarrasser si j'eusse eu prise avec Saldagne. J'appris alors qu'au sortir de l'hôtellerie ou du cabaret où nous avions mangé, ce galant homme les avoit suivis jusqu'au bateau; qu'il avoit prié fort incivilement Leonore de se demasquer, et que, sa mère l'ayant reconnu pour le même homme qui avoit attenté la même chose dans Rome, elle avoit regagné son bateau fort effrayée, et l'avoit fait avancer dans la rivière sans m'attendre. Saldagne cependant avoit eté joint par deux hommes de même trempe, et, après avoir quelque temps tenu conseil sur le bord de l'eau, il etoit entré avec eux dans le bateau, où je le trouvai menaçant le batelier pour le faire aller après Leonore. Cette aventure fut cause que je sortis encore moins que je n'avois fait. Mademoiselle de la Boissière devint malade quelque temps après, la melancolie y contribuant beaucoup, et cela fut cause que nous passâmes à Paris une partie de l'hiver. Nous fûmes avertis qu'un prelat italien, qui revenoit d'Espagne, passoit en Flandre par Peronne. La Rancune eut assez de credit pour nous faire comprendre dans son passeport en qualité de comediens190. Un jour que nous allâmes chez ce prelat italien, qui etoit logé dans la rue de Seine, nous soupâmes par complaisance, dans le faubourg Saint-Germain, avec des comediens de la connoissance de la Rancune191. Comme nous passions, lui et moi, sur le Pont-Neuf, bien avant dans la nuit, nous fûmes attaqués par cinq ou six tire-laine192. Je me defendis le mieux que je pus, et, pour la Rancune, je vous avoue qu'il fit tout ce qu'un homme de coeur pouvoit faire, et me sauva même la vie. Cela n'empêcha pas que je ne fusse saisi par ces voleurs, mon epée m'étant malheureusement tombée. La Rancune, qui se demêla vaillamment d'entre eux, en fut quitte pour un mechant manteau. Pour moi, j'y perdis tout, à la reserve de mon habit; et, ce qui me pensa desesperer, ils me prirent une boîte de portrait dans laquelle celui du père de Leonore etoit en email193, et dont mademoiselle de la Boissière m'avoit prié de vendre les diamans. Je retrouvai la Rancune chez un chirurgien au bout du Pont-Neuf; il etoit blessé au bras et au visage, et moi je l'etois fort legerement à la tête. Mademoiselle de la Boissière s'affligea fort de la perte de son portrait; mais l'esperance d'en revoir bientôt l'original la consola. Enfin, nous partîmes de Paris pour Peronne; de Peronne, nous allâmes à Bruxelles, et de Bruxelles à La Haye.
Note 187:(retour)Saint-Cloud, lieu de rendez-vous favori des promeneurs, étoit renommé pour ses cabarets, et rempli demaisons de bouteilles, où les gens du bon ton alloient faire la débauche. Le plus célèbre étoit celui de la Duryer (V. son Hist. dans Tallemant). La plupart de ces cabarets étoient chers, en raison du beau monde qui les fréquentoit.
Note 188:(retour)Lepetit laquaisétoit de rigueur, comme aujourd'hui le groom microscopique, pour toute personne qui se respectoit. On en trouve la preuve dans une foule de comédies et de romans comiques du temps. Aussi la comtesse d'Escarbagnas, qui s'étoit formée à Paris, n'avoit-elle pas négligé ce point important (V.la Comt. d'Escarb., sc. 5 et 6). Mais, par la suite, les femmes changèrent de mode, et, vers la fin du XVIIe siècle, elles se mirent sur le pied d'avoir, au contraire, un grand laquais.
Note 189:(retour)À cette époque, les gants étoient quelquefois surchargés de franges et de broderies qui les rendoient aussi incommodes que brillants:Encor cela est-il peu prisé si l'on n'aLe satin verd aux gants ou velours incarna,Ou bien de franges d'or une paire bordéeQui porte sur le bras une demi-coudée.(Le Satyr. de la court[Variétés histor. et littér., Janne t. 3], 1624.)
Encor cela est-il peu prisé si l'on n'aLe satin verd aux gants ou velours incarna,Ou bien de franges d'or une paire bordéeQui porte sur le bras une demi-coudée.(Le Satyr. de la court[Variétés histor. et littér., Janne t. 3], 1624.)
Encor cela est-il peu prisé si l'on n'aLe satin verd aux gants ou velours incarna,Ou bien de franges d'or une paire bordéeQui porte sur le bras une demi-coudée.(Le Satyr. de la court[Variétés histor. et littér., Janne t. 3], 1624.)
Encor cela est-il peu prisé si l'on n'a
Le satin verd aux gants ou velours incarna,
Ou bien de franges d'or une paire bordée
Qui porte sur le bras une demi-coudée.
(Le Satyr. de la court[Variétés histor. et littér., Janne t. 3], 1624.)
Note 190:(retour)Il n'y avoit alors rien d'impossible ni de contraire aux usages reçus à ce que des comédiens fussent compris dans la suite d'un prélat. V. plus loin notre note, 3e part., chap. 8.
Note 191:(retour)Beaucoup de comédiens logeoient dans le faubourg Saint-Germain, à cause du voisinage d'un des principaux théâtres de Paris, sis vis-à-vis la rue Guénégaud, à peu près à l'endroit que recouvre maintenant le passage du Pont-Neuf, et transféré de là, par la suite, dans la rue des Fossés-Saint-Germain. Les tavernes et cabarets, où l'on pouvoit boire ou manger à tout prix, étoient en très grand nombre autour des théâtres; en particulier, aux alentours de celui-ci, il y avoit l'hôtel d'Anjou, rue Dauphine, où l'on dînoit à bon marché; l'hôtel de France, rue Guénégaud, où l'on dînoit à 40 sous, etc.
Note 192:(retour)Voleurs, ainsi nommés de ce qu'ilstiroientde dessus les épaules des passants leurs manteaux et vêtements delaine. C'est à une étymologie analogue qu'il faut rapporter, par exemple, le nom de la rue Tirechappe. Le Pont-Neuf étoit, pendant la nuit, le rendez-vous de prédilection de ces hardis filous, grisons et rougets, comme, pendant le jour, des charlatans, chanteurs et bateleurs, parcequ'il étoit aussi le rendez-vous des oisifs et le lieu de passage le plus fréquenté de Paris. Les voleurs n'avoient même pas attendu qu'on eût achevé de le bâtir pour en faire un lieu de repaire fort dangereux, comme d'Aubigné nous l'apprend dans un passage de laConfession de Sancy; mais à peine eut-il été terminé que ce fut bien pis, et que les coupeurs de bourse en firent le théâtre habituel de leurs exploits, en concurrence avec les industriels, qui leur cédoient la place à la tombée de la nuit. De grands seigneurs même, à l'exemple du prince Henri et de Falstaff, dans leHenri IVde Shakespeare, trouvoient quelquefois plaisant de se métamorphoser en filous, sous la conduite ou d'après l'exemple de Gaston d'Orléans, comme l'attestent les témoignages de Sandras de Courtilz, de Sorel, dansFrancion(2e liv.), etc. Ceux-là étoient lestire-soie. Comment la police eût-elle pu y mettre ordre, elle qui, en 1634, ne disposoit encore que de 240 archers pour faire le guet, moitié le jour et moitié la nuit, dans une ville sans réverbères; et qui d'ailleurs, jusqu'au traité des Pyrénées, exerça ses fonctions avec si peu de vigilance? V.Hist. du Pont-Neuf, par Éd. Fournier (Rev. fr., 1 et 10 octobre 1855).
Note 193:(retour)La peinture sur émail, telle qu'elle se pratique aujourd'hui, étoit nouvelle alors. Ce fut vers 1632 que Jean Toutin, orfèvre de Châteaudun, parvint à faire des émaux de belles couleurs opaques, portraits et sujets historiques. Il eut pour disciple Gribelin, qui perfectionna ses procédés. Puis vinrent dans le même siècle l'orfèvre Dubié, qui logeoit aux galeries du Louvre; Morlière (d'Orléans), qui travailloit à Blois; et, à Blois encore, Robert Vauquier et Pierre Chartier; enfin, Petitot et Bordier. C'étoit probablement dans ce nouveau genre qu'avoit été fait le portrait de Mlle de La Boissière.
Le père de Leonore en etoit parti quinze jours auparavant pour aller en Angleterre, où il etoit allé servir le roi194contre les parlementaires. La mère de Leonore en fut si affligée qu'elle en tomba malade et en mourut. Elle me vit en mourant aussi affligé que si j'eusse eté son fils. Elle me recommanda sa fille, et me fit promettre que je ne l'abandonnerois point et que je ferois ce que je pourrois pour trouver son père et la lui remettre entre les mains. À quelque temps de là, je fus volé par un François de tout ce qui me restoit d'argent, et la necessité où je me trouvai avec Leonore fut telle, que nous prîmes parti dans votre troupe, qui nous reçut par l'entremise de la Rancune. Vous sçavez le reste de mes aventures; elles ont eté, depuis ce temps-là, communes avec les vôtres jusques à Tours, où je pense avoir vu encore le diable de Saldagne; et, si je ne me trompe, je ne serai pas long-temps en ce pays sans le trouver, ce que je crains moins pour moi que pour Leonore, qui seroit abandonnée d'un serviteur fidèle si elle me perdoit, ou si quelque malheur me separoit d'avec elle.
Note 194:(retour)Charles I. On se souvient que le père de Léonore étoit un seigneur écossois.
Le Destin finit ainsi son histoire, et, après avoir consolé quelque temps mademoiselle de l'Etoile, que le souvenir de ses malheurs faisoit alors autant pleurer que si elle n'eût fait que commencer d'être malheureuse, il prit congé des comediennes et s'alla coucher.