CHAPITRE X.

Comment madame Bouvillon ne put resister à unetentation et eut une bosse au front.

e carrosse, qui avoit à faire une grande journée, fut prêt de bonne heure. Les sept personnes qui l'emplissoient à bonne mesure s'y entassèrent; il partit, et à dix pas de l'hôtellerie l'essieu se rompit par le milieu. Le cocher en maudit sa vie; on le gronda comme s'il eût eté responsable de la durée d'un essieu. Il se fallut tirer du carrosse un à un et reprendre le chemin de l'hôtellerie. Les habitans du carrosse echoué furent fort embarrassés quand on leur dit qu'en tout le pays il n'y avoit point de charron plus près que celui d'un gros bourg à trois lieues de là. Ils tinrent conseil et ils ne resolurent rien, voyant bien que leur carrosse ne seroit pas en etat de rouler que le jour suivant. La Bouvillon, qui s'etoit conservé une grande autorité sur son fils, parceque tout le bien de la maison venoit d'elle, lui commanda de monter sur un des chevaux qui portoient les valets de chambre, et de faire monter sa femme sur l'autre, pour aller rendre visite à un vieil oncle qu'elle avoit, curé du même bourg où on etoit allé chercher un charron. Le seigneur de ce bourg etoit parent du conseiller et connu de l'avocat et du gentilhomme. Il leur prit envie de l'aller voir de compagnie. L'hôtesse leur fit trouver des montures en les louant un peu cher, et ainsi la Bouvillon, seule de sa troupe, demeura dans l'hôtellerie, se trouvant un peu fatiguée ou feignant de l'être, outre que sa taille ronde ne lui permettoit pas de monter même sur un âne, quand on en auroit pu trouver d'assez forts pour la porter. Elle envoya sa servante au Destin le prier de venir dîner avec elle, et en attendant le dîner se recoiffa, frisa et poudra, se mit un tablier et un peignoir à dentelle, et d'un collet de point de Gênes de son fils270se fit une cornette. Elle tira d'une cassette une des jupes de noce de sa bru et s'en para; enfin elle se transforma en une petite nymphe replette. Le Destin eût bien voulu dîner en liberté avec ses camarades; mais comment eût-il refusé sa très humble servante madame Bouvillon, qui l'envoya querir pour dîner aussitôt que l'on eût servi? Le Destin fut surpris de la voir si gaillardement vêtue. Elle le reçut d'un visage riant, lui prit les mains pour les faire laver, et les lui serra d'une manière qui vouloit dire quelque chose. Il songeoit moins à dîner qu'au sujet pourquoi il en avoit eté prié; mais la Bouvillon lui reprocha si souvent qu'il ne mangeoit point qu'il ne s'en put defendre. Il ne sçavoit que lui dire, outre qu'il parloit peu de son naturel. Pour la Bouvillon, elle n'etoit que trop ingenieuse à trouver matière de parler. Quand une personne qui parle beaucoup se rencontre tête à tête avec une autre qui ne parle guère et qui ne lui repond pas, elle en parle davantage: car, jugeant d'autrui par soi-même et voyant qu'on n'a point reparti à ce qu'elle a avancé comme elle auroit fait en pareille occasion, elle croit que ce qu'elle a dit n'a pas assez plu à son indifferent auditeur; elle veut reparer sa faute par ce qu'elle dira, qui vaut le plus souvent encore moins que ce qu'elle a dejà dit, et ne deparle point tant qu'on a de l'attention pour elle. On s'en peut separer; mais, parcequ'il se trouve de ces infatigables parleurs qui continuent de parler seuls quand ils s'en sont mis en humeur en compagnie, je crois que le mieux que l'on puisse faire avec eux, c'est de parler autant et plus qu'eux, s'il se peut. Car tout le monde ensemble ne retiendra pas un grand parleur auprès d'un autre qui lui aura rompu le dé et le voudra faire auditeur par force. J'appuie cette reflexion-là sur plusieurs experiences, et même je ne sçais si je ne suis point de ceux que je blâme. Pour la non-pareille Bouvillon, elle etoit la plus grande diseuse de rien qui ait jamais eté; et non seulement elle parloit seule, mais aussi elle se repondoit. La taciturnité du Destin lui faisant beau jeu, et ayant dessein de lui plaire, elle battit un grand pays. Elle lui conta tout ce qui se passoit dans la ville de Laval, où elle faisoit sa demeure, lui en fit l'histoire scandaleuse, et ne dechira point de particulier ou de famille entière qu'elle ne tirât du mal qu'elle en disoit matière de dire du bien d'elle, protestant à chaque defaut qu'elle remarquoit en son prochain que, pour elle, encore qu'elle eût plusieurs defauts, elle n'avoit pas celui dont elle parloit. Le Destin en fut fort mortifié au commencement et ne lui repondoit point; mais enfin il se crut obligé de sourire de temps en temps et de dire quelquefois ou: «Cela est fort plaisant», ou: «Cela est fort etrange»; et le plus souvent il dit l'un et l'autre fort mal à propos.

Note 270:(retour)La vogue des dentelles d'Italie,--point de Gênes, point de Venise, point de Raguse,--commencée vers la fin du XVIe siècle, se prolongea jusqu'à la fin du XVIIe. «On portoit en ce temps-là, dit Saint-Simon en parlant de l'année 1640, force points de Gênes, qui étoient extrêmement chers. C'étoit la grande parure et la parure de tout âge.» Les choses en vinrent si loin qu'on fut obligé de refréner ce luxe par l'édit du 27 novembre 1660. V. Molière,Ecole des Maris, act. 2, sc. 9, et laRevolte des passemens, dans le 1er vol. desVar. hist. et litt., chez M. Jannet. Le collet de point de Gênes que portoit le fils de madame Bouvillon étoit sans doute un «de ces grands collets jusqu'au nombril pendants» dont parle Sganarelle.

On desservit quand le Destin cessa de manger. Madame Bouvillon le fit asseoir auprès d'elle sur le pied d'un lit, et sa servante, qui laissa sortir celles de l'hôtellerie les premières, en sortant de la chambre tira la porte après elle. La Bouvillon, qui crut peut-être que le Destin y avoit pris garde, lui dit: «Voyez un peu cette etourdie qui a fermé la porte sur nous!--Je l'irai ouvrir s'il vous plaît, lui repondit le Destin.--Je ne dis pas cela, repondit la Bouvillon en l'arrêtant; mais vous sçavez bien que deux personnes seules enfermées ensemble, comme ils peuvent faire ce qu'il leur plaira, on en peut aussi croire ce que l'on voudra.--Ce n'est pas des personnes qui vous ressemblent que l'on fait des jugemens temeraires, lui repartit le Destin.--Je ne dis pas cela, dit la Bouvillon; mais on ne peut avoir trop de precaution contre la medisance.--Il faut qu'elle ait quelque fondement, lui repartit le Destin, et pour ce qui est de vous et de moi, l'on sçait bien le peu de proportion qu'il y a entre un pauvre comedien et une femme de votre condition. Vous plaît-il donc, continua-t-il, que j'aille ouvrir la porte?--Je ne dis pas cela271, dit la Bouvillon en l'allant fermer au verrou: car, ajouta-t-elle, peut-être qu'on ne prendra pas garde si elle est fermée ou non, et, fermée pour fermée, il vaut mieux qu'elle ne se puisse ouvrir que de notre consentement.» L'ayant fait comme elle l'avoit dit, elle approcha du Destin son gros visage fort enflammé et ses petits yeux fort etincelans, et lui donna bien à penser de quelle façon il se tireroit à son honneur de la bataille que vraisemblablement elle lui alloit presenter. La grosse sensuelle ôta son mouchoir de col et etala aux yeux du Destin (qui n'y prenoit pas grand plaisir) dix livres de tetons pour le moins, c'est à dire la troisième partie de son sein, le reste etant distribué à poids egal sous ses deux aisselles. Sa mauvaise intention la faisant rougir (car elles rougissent aussi, les devergondées), sa gorge n'avoit pas moins de rouge que son visage, et l'un et l'autre ensemble auroient été pris de loin pour un tapabor272d'écarlate. Le Destin rougissoit aussi, mais de pudeur, au lieu que la Bouvillon, qui n'en avoit plus, rougissoit je vous laisse à penser de quoi. Elle s'ecria qu'elle avoit quelque petite bête dans le dos, et, se remuant en son harnois, comme quand on y sent quelque demangeaison, elle pria le Destin d'y fourrer la main. Le pauvre garçon le fit en tremblant, et cependant la Bouvillon, lui tâtant les flancs au defaut du pourpoint, lui demanda s'il n'etoit point chatouilleux. Il falloit combattre ou se rendre, quand Ragotin se fit ouïr de l'autre côté de la porte, frappant des pieds et des mains comme s'il l'eût voulu rompre et criant au Destin qu'il ouvrît promptement. Le Destin tira sa main du dos suant de la Bouvillon pour aller ouvrir à Ragotin, qui faisoit toujours un bruit de diable; et voulant passer entre elle et la table assez adroitement pour ne la pas toucher, il rencontra du pied quelque chose qui le fit broncher et se choqua la tête contre un banc assez rudement pour en être quelque temps etourdi. La Bouvillon cependant, ayant repris son mouchoir à la hâte, alla ouvrir à l'impetueux Ragotin, qui en même temps, poussant la porte de l'autre côté de toute sa force, la fit donner si rudement contre le visage de la pauvre dame qu'elle en eut le nez ecaché et de plus une bosse au front grosse comme le poing. Elle cria qu'elle etoit morte. Le petit etourdi ne lui en fit pas la moindre excuse, et, sautant et repetant: «Mademoiselle Angelique est trouvée, mademoiselle Angelique est ici», pensa mettre en colère le Destin, qui appeloit tant qu'il pouvoit la servante de la Bouvillon au secours de sa maîtresse et n'en pouvoit être entendu, à cause du bruit de Ragotin. Cette servante enfin apporta de l'eau et une serviette blanche. Le Destin et elle reparèrent le mieux qu'ils purent le dommage que la porte trop rudement poussée avoit fait à la pauvre dame. Quelque impatience qu'eût le Destin de sçavoir si Ragotin disoit vrai, il ne suivit point son impetuosité, et ne quitta point la Bouvillon que son visage ne fût lavé et essuyé et la bosse de son front bandée, non sans appeler souvent Ragotin etourdi, qui pour tout cela ne laissa pas de le tirailler pour le faire venir où il avoit envie de le conduire.

Note 271:(retour)Est-ce à Mme Bouvillon qu'Alceste auroit emprunté la répétition de son fameux «Je ne dis pas cela?»

Note 272:(retour)Espèce de bonnet à l'angloise, qui servoit pour le jour et la nuit, et dont on abattoit les bords pour se garantir le visage. (Dict.de Leroux et de Furetière.) Scarron, dans leVirgile travesti(liv. 8), cite les tapabors parmi les seize espèces de couvre-chefs qu'il énumère.Ce mot detapabor, comme celui detabar(manteau), venoit probablement de l'espagnoltapar(courir), en provençaltapa. V.Rev. fr., nouv. série, no 78, p. 367, art. de M. Th. Bernard.

Ce mot detapabor, comme celui detabar(manteau), venoit probablement de l'espagnoltapar(courir), en provençaltapa. V.Rev. fr., nouv. série, no 78, p. 367, art. de M. Th. Bernard.

Des moins divertissans du present volume.

l etoit vrai que mademoiselle Angelique venoit d'arriver, conduite par le valet de Leandre. Ce valet eut assez d'esprit pour ne donner point à connoître que Leandre fût son maître, et mademoiselle Angelique fit l'etonnée de le voir si bien vêtu, et fit par adresse ce que la Rancune et l'Olive avoient fait tout de bon. Leandre demandoit à mademoiselle Angelique et à son valet, qu'il faisoit passer pour un de ses amis, où et comment il l'avoit trouvée, lorsque Ragotin entra, menant le Destin comme en triomphe, ou plutôt le traînant après soi, parcequ'il n'alloit pas assez vite au gré de son esprit chaud. Le Destin et Angelique s'embrassèrent avec de grands temoignages d'amitié, et avec cette tendresse que ressentent les personnes qui s'aiment quand, après une longue absence, ou quand n'esperant plus de se revoir, elles se trouvent ensemble par une rencontre inopinée. Leandre et elle ne se caressèrent que de leurs yeux, qui se dirent bien des choses, si peu qu'ils se regardèrent, remettant le reste à la première entrevue particulière.

Cependant le valet de Leandre commença sa narration, et dit à son maître, comme s'il eût parlé à son ami, qu'après qu'il l'eut quitté pour suivre les ravisseurs d'Angelique, comme il l'en avoit prié, il ne les avoit perdus de vue qu'à la couchée, et le lendemain jusqu'à un bois, à l'entrée duquel il avoit eté etonné d'y trouver mademoiselle Angelique seule, à pied et fort eplorée. Et il ajouta que, lui ayant dit qu'il etoit ami de Leandre et que c'etoit à sa prière qu'il la suivoit, elle s'etoit fort consolée et l'avoit conjuré de la conduire au Mans ou de la mener auprès de Leandre, s'il sçavoit où le trouver. «C'est, continua-t-il, à mademoiselle à vous dire pourquoi ceux qui l'enlevoient l'ont ainsi abandonnée: car je ne lui en ai osé parler, la voyant si affligée pendant le chemin que nous avons fait ensemble que j'ai eu souvent peur que ses sanglots ne la suffoquassent.»

Les moins curieux de la compagnie eurent grande impatience d'apprendre de mademoiselle Angelique une aventure qui leur sembloit si etrange. Car que pouvoit-on se figurer d'une fille enlevée avec tant de violence, et rendue ou bien abandonnée si facilement, et sans que les ravisseurs y fussent forcés? Mademoiselle Angelique pria qu'on fît en sorte qu'elle se pût coucher; mais, l'hôtellerie etant pleine, le bon curé lui fit donner une chambre chez sa soeur273, qui logeoit dans la maison voisine, et qui etoit veuve d'un des plus riches fermiers du pays. Angelique n'avoit pas si grand besoin de dormir que de se reposer; c'est pourquoi le Destin et Leandre l'allèrent trouver aussitôt qu'ils sçurent qu'elle etoit dans son lit. Encore qu'elle fût bien aise que le Destin fût confident de son amour, elle ne le pouvoit regarder sans rougir. Le Destin eut pitié de sa confusion, et, pour l'occuper à autre chose qu'à se defaire, la pria de leur conter ce que le valet de Leandre ne leur avoit pu dire; ce qu'elle fit en cette sorte:

Note 273:(retour)Pour la justification de ces bons rapports que Scarron établit entre des comédiens et des gens d'église, on peut consulter Chappuzeau (Le théât. fr., liv. 3, 5):leur assiduité(des acteurs)aux exercices pieux. De même les acteurs nomades que nous montre Rojas dans leVoyage amusant, au milieu de leur vie peu réglée, sont dévots, assistent à la messe et font partie de confréries pieuses. V. aussi plus loin une de nos notes, 3e part, duRom. com., ch. 6.

«Vous vous pouvez bien figurer quelle fut la surprise de ma mère et la mienne, lorsque, nous promenant dans le parc de la maison où nous etions, nous en vîmes ouvrir une petite porte qui donnoit dans la campagne, et entrer par là cinq ou six hommes qui se saisirent de moi, sans presque regarder ma mère, et m'emportèrent demi-morte de frayeur jusque auprès de leurs chevaux. Ma mère, que vous sçavez être une des plus resolues femmes du monde, se jeta toute furieuse sur le premier qu'elle trouva, et le mit en si pitoyable etat que, ne pouvant se tirer de ses mains, il fut contraint d'appeler ses compagnons à son aide. Celui qui le secourut, et qui fut assez lâche pour battre ma mère; comme je l'en ouïs vanter par le chemin, etoit l'auteur de l'entreprise. Il ne s'approcha point de moi tant que la nuit dura, pendant laquelle nous marchâmes comme des gens qui fuient et que l'on suit. Si nous eussions passé par des lieux habités, mes cris etoient capables de les faire arrêter; mais ils se detournèrent autant qu'ils purent de tous les villages qu'ils trouvèrent, à la reserve d'un hameau, dont je reveillai tous les habitans par mes cris. Le jour vint; mon ravisseur s'approcha de moi, et ne m'eut pas sitôt regardée au visage que, faisant un grand cri, il assembla ses compagnons et tint avec eux un conseil qui dura à mon avis près d'une demi-heure. Mon ravisseur me paroissoit aussi enragé que j'etois affligée. Il juroit à faire peur à tous ceux qui l'entendoient, et querella presque tous ses camarades. Enfin leur conseil tumultueux finit, et je ne sçais ce qu'on y avoit resolu. On se remit à marcher, et je commençai à n'être plus traitée si respectueusement que je l'avois eté. Ils me querelloient toutes les fois qu'ils m'entendoient plaindre, et faisoient des imprecations contre moi, comme si je leur eusse fait bien du mal. Ils m'avoient enlevée comme vous avez vu avec un habit de theâtre, et, pour le cacher, ils m'avoient couverte d'une de leurs casaques. Ils trouvèrent un homme sur le chemin, de qui ils s'informèrent de quelque chose. Je fus bien etonnée de voir que c'etoit Leandre, et je crois qu'il fut bien surpris de me reconnoître, ce qu'il fit aussitôt que mon habit, que je decouvris exprès et qui lui etoit fort connu, lui frappa la vue en même temps qu'il me vit au visage. Il vous aura dit ce qu'il fit. Pour moi, voyant tant d'epées tirées sur Leandre, je m'evanouis entre les mains de celui qui me tenoit embrassée sur son cheval, et, quand je revins de mon evanouissement, je vis que nous marchions, et ne vis plus Leandre. Mes cris en redoublèrent, et mes ravisseurs, dont il y en avoit un de blessé, prirent leur chemin à travers les champs et s'arrêtèrent hier dans un village, où ils couchèrent comme des gens de guerre. Ce matin, à l'entrée d'un bois, ils ont rencontré un homme qui conduisoit une demoiselle à cheval. Ils l'ont demasquée, l'ont reconnue, et, avec toute la joie que font paroître ceux qui trouvent ce qu'ils cherchent, l'ont emmenée, après avoir donné quelques coups à celui qui la conduisoit. Cette demoiselle faisoit des cris autant que j'en avois fait, et il me sembloit que sa voix ne m'etoit pas inconnue. Nous n'avions pas avancé cinquante pas dans le bois que celui que je vous ai dit paroître le maître des autres s'approcha de l'homme qui me tenoit, et lui dit parlant de moi: «Fais mettre pied à terre à cette crieuse.» Il fut obéi; ils me laissèrent, se derobèrent à ma vue, et je me trouvai seule et à pied. L'effroi que j'eus de me voir seule eût eté capable de me faire mourir, si monsieur, qui m'a conduite ici, et qui nous suivoit de loin, comme il vous a dit, ne m'eût trouvée. Vous savez tout le reste; mais, continua-t-elle, adressant la parole au Destin, je crois vous devoir dire que la demoiselle qu'ils m'ont ainsi preferée ressemble à votre soeur ma compagne, a même son de voix, et que je ne sçais qu'en croire: car l'homme qui etoit avec elle ressemble au valet que vous avez pris depuis que Leandre vous a quitté, et je ne puis m'ôter de l'esprit que ce ne soit lui-même. --Que me dites-vous là! dit alors le Destin, fort inquiet.--Ce que je pense, lui repondit Angelique. On peut, continua-t-elle, se tromper à la ressemblance des personnes, mais j'ai grand'peur de ne m'être pas trompée.--J'en ai grand'peur aussi, repartit le Destin, le visage tout changé, et je crois avoir un ennemi dans la province de qui je dois tout craindre. Mais qui auroit mis à l'entrée de ce bois ma soeur, que Ragotin quitta hier au Mans? Je vais prier quelqu'un de mes camarades d'y aller en diligence, et je l'attendrai ici pour determiner ce que j'aurai à faire selon les nouvelles qu'il m'apprendra.»

Comme il achevoit ces paroles, il s'ouït appeler dans la rue; il regarda par la fenêtre, et vit M. de la Garouffière qui etoit revenu de sa visite et qui lui dit qu'il avoit une importante affaire à lui communiquer. Il l'alla trouver et laissa Leandre et Angelique ensemble, qui eurent ainsi la liberté de se caresser après une fâcheuse absence et de se faire part des sentimens qu'ils avoient eus l'un pour l'autre. Je crois qu'il y eût eu bien du plaisir à les entendre, mais il vaut mieux pour eux que leur entrevue ait eté secrète. Cependant le Destin demandoit à la Garouffière ce qu'il desiroit de lui. «Connoissez-vous un gentilhomme nommé Verville et est-il de vos amis? lui dit la Garouffière.--C'est la personne du monde à qui je suis le plus obligé et que j'honore le plus, et je crois n'en être pas haï, dit le Destin.--Je le crois, repartit la Garouffière; je l'ai vu aujourd'hui chez le gentilhomme que j'etois allé voir; en dînant on a parlé de vous, et Verville depuis n'a pu parler d'autre chose: il m'a fait cent questions sur vous dont je ne l'ai pu satisfaire, et, sans la parole que je lui ai donnée que je vous enverrois le trouver, ce qu'il ne doute point que vous ne fassiez, il seroit venu ici, quoiqu'il ait des affaires où il est.»

Le Destin le remercia des bonnes nouvelles qu'il lui apprenoit, et, s'etant informé du lieu où il trouveroit Verville, se resolut d'y aller, esperant d'apprendre de lui des nouvelles de son ennemi Saldagne, qu'il ne doutoit point être l'auteur de l'enlevement d'Angelique, et qu'il n'eût aussi entre ses mains sa chère l'Etoile, s'il etoit vrai que ce fût elle qu'Angelique pensoit avoir reconnue. Il pria ses camarades de retourner au Mans rejouir la Caverne des nouvelles de sa fille retrouvée, et leur fit promettre de lui renvoyer un homme exprès, ou que quelqu'un d'eux reviendroit lui-même lui dire en quel etat seroit mademoiselle de l'Etoile. Il s'informa de la Garouffière du chemin qu'il devoit prendre et du nom du bourg où il devoit trouver Verville; il fit promettre au curé que sa soeur auroit soin d'Angelique jusqu'à tant qu'on la vînt querir du Mans, prit le cheval de Leandre et arriva devers le soir dans le bourg qu'il cherchoit. Il ne jugea pas à propos d'aller chercher lui-même Verville, de peur que Saldagne, qu'il croyoit dans le pays, ne se rencontrât avec lui quand il l'aborderoit. Il descendit donc dans une mechante hôtellerie, d'où il envoya un petit garçon dire à M. de Verville que le gentilhomme qu'il avoit souhaité de voir le demandoit. Verville le vint trouver, se jeta à son col et le tint long-temps embrassé sans lui pouvoir parler, de trop de tendresse.

Laissons-les s'entrecaresser comme deux personnes qui s'aiment beaucoup et qui se rencontrent après avoir cru qu'elles ne se verroient jamais, et passons au suivant chapitre.

Qui divertira peut-être aussi peu que le precedent.

erville et le Destin se rendirent compte de tout ce qu'ils ignoroient des affaires de l'un et de l'autre. Verville lui dit des merveilles de la brutalité de son frère Saint-Far et de la vertu de sa femme à la souffrir; il exagera la felicité dont il jouissoit en possedant la sienne, et lui apprit des nouvelles du baron d'Arques et de M. de Saint-Sauveur. Le Destin lui conta toutes ses aventures sans lui rien cacher, et Verville lui avoua que Saldagne etoit dans le pays, toujours un fort malhonnête homme et fort dangereux, et lui promit, si mademoiselle de l'Etoile etoit entre ses mains, de faire tout son possible pour le decouvrir, et de servir le Destin et de sa personne et de tous ses amis en tout ce qu'il en auroit affaire pour la delivrer. «Il n'a point d'autre retraite dans le pays, lui dit Verville, que chez mon père et chez je ne sçais quel gentilhomme qui ne vaut pas mieux que lui, et qui n'est pas maître en sa maison, etant cadet des cadets. Il faut qu'il nous revienne voir s'il demeure dans la province; mon père et nous le souffrons à cause de l'alliance; Saint-Far ne l'aime plus, quelque rapport qu'il y ait entre eux. Je suis donc d'avis que vous veniez demain avec moi; je sçais où je vous mettrai; vous n'y serez vu que de ceux que vous voudrez voir, et cependant je ferai observer Saldagne, et on l'eclairera de si près qu'il ne fera rien que nous ne le sçachions.» Le Destin trouva beaucoup de raison dans le conseil que lui donnoit son ami, et resolut de le suivre. Verville retourna souper avec le seigneur du bourg, vieil homme, son parent, et dont il pensoit heriter, et le Destin mangea ce qu'il trouva dans son hôtellerie et se coucha de bonne heure pour ne faire pas attendre Verville, qui faisoit etat de partir de grand matin pour retourner chez son père.

Ils partirent à l'heure arrêtée, et, durant trois lieues qu'ils firent ensemble, s'entr'apprirent plusieurs particularités qu'ils n'avoient pas eu le temps de se dire. Verville mit le Destin chez un valet qu'il avoit marié dans le bourg, et qui y avoit une petite maison fort commode, à cinq cents pas du château du baron d'Arques. Il donna ordre qu'il y fût secretement, et lui promit de le revenir trouver bientôt. Il n'y avoit pas plus de deux heures que Verville l'avoit quitté quand il le vint retrouver, et lui dit en l'abordant qu'il avoit bien des choses à lui dire. Le Destin pâlit et s'affligea par avance, et Verville, par avance, lui fit esperer un remède au malheur qu'il lui alloit apprendre. «En mettant pied à terre, lui dit-il, j'ai trouvé Saldagne, que l'on portoit à quatre dans une chambre basse. Son cheval s'est abattu sous lui à une lieue d'ici et l'a tout brisé; il m'a dit qu'il avoit à me parler, et m'a prié de le venir trouver dans sa chambre aussitôt qu'un chirurgien qui etoit present auroit vu sa jambe, qui est fort foulée de sa chute. Lorsque nous avons eté seuls: «Il faut, m'a-t-il dit, que je vous revèle toujours mes fautes, encore que vous soyez le moins indulgent de mes censeurs et que votre sagesse fasse toujours peur à ma folie. Ensuite de cela il m'a avoué qu'il avoit enlevé une comedienne274dont il avoit eté toute sa vie amoureux, et qu'il me conteroit des particularités de cet enlevement qui me surprendroient. Il m'a dit que ce gentilhomme que je vous ai dit être de ses amis ne lui avoit pu trouver de retraite en toute la province, et avoit eté obligé de le quitter et d'emmener avec lui les hommes qu'il lui avoit fournis pour le servir dans son entreprise, à cause qu'un de ses frères, qui se mêloit de faire des convois de faux sel, etoit guetté par les archers des gabelles et avoit besoin de ses amis pour se mettre à couvert. Tellement, m'a-t-il dit, que, n'osant paroître dans la moindre ville, à cause que mon affaire a fait grand bruit, je suis venu ici avec ma proie. J'ai prié ma soeur, votre femme, de la retirer dans son appartement, loin de la vue du baron d'Arques, dont je redoute la severité, et je vous conjure, puisque je ne la puis garder ceans, et que je n'ai que deux valets, les plus sots du monde, de me prêter le vôtre pour la conduire avec les miens jusqu'en la terre que j'ai en Bretagne, où je me ferai porter aussitôt que je pourrai monter à cheval. Il m'a demandé si je ne lui pourrois point donner quelques hommes, outre mon valet: car, tout étourdi qu'il est, il voit bien qu'il est bien difficile à trois hommes de mener loin une fille enlevée sans son consentement. Pour moi, je lui ai fait la chose fort aisée, ce qu'il a cru bientôt, comme les fous espèrent facilement. Ses valets ne vous connaissent point, le mien est fort habile et m'est fort fidèle. Je lui ferai dire à Saldagne qu'il aura avec lui un homme de resolution de ses amis, ce sera vous; votre maîtresse en sera avertie, et cette nuit, qu'ils font etat de faire grande traite à la clarté de la lune, elle se feindra malade au premier village. Il faudra s'arrêter; mon valet tâchera d'enivrer les hommes de Saldagne, ce qui est fort aisé; il vous facilitera les moyens de vous sauver avec la demoiselle, et, faisant accroire aux deux ivrognes que vous êtes dejà allé après, il les menera par un chemin contraire au vôtre.»

Note 274:(retour)Il y a beaucoup d'enlèvements soit dans leRoman comiqueproprement dit, soit dans les histoires subsidiaires qui y sont intercalées. On aimeroît à voir dans les premiers une satire ou une parodie comme Sorel en a fait en passant dansLe Berger extravagant(liv. II), s'ils n'étoient racontés si sérieusement; mais il faut simplement y voir une influence des romans héroïques à laquelle n'ont pas su se dérober Scarron et son continuateur. Dans leCyrus, Mandane est enlevée quatre fois, et par quatre amoureux différents, ou même huit fois, suivant Boileau. Aussi Minos s'écrie-t-il: «Voilà une beauté qui a passé par bien des mains!» (Hér. de rom.). Et, dansLe Parnasse réformé, Guéret, se ressouvenant de cet abus des enlèvements, prononce cet arrêt: «Déclarons que nous ne reconnoissons pas pour héroïnes toutes les femmes qui auront eté enlevées plus d'une fois.» (Art. 19.) Sarrazin a fait une ballade pour chanter la mode des enlèvements par amour. Il faut dire que les chroniqueurs du XVIIe siècle justifient sur ce point les romanciers du reproche d'invraisemblance.

Le Destin trouva beaucoup de vraisemblance en ce que lui proposa Verville, dont le valet, qu'il avoit envoyé querir, entra à l'heure même dans la chambre. Ils concertèrent ensemble ce qu'ils avoient à faire. Verville fut enfermé le reste du jour avec le Destin, ayant peine à le quitter après une si longue absence, qui possible devoit être bientôt suivie d'une autre plus longue encore. Il est vrai que le Destin espera de voir Verville à Bourbon, où il devoit aller, et où le Destin lui promit de faire aller sa troupe.

La nuit vint. Le Destin se trouva au lieu assigné avec le valet de Verville; les deux valets de Saldagne n'y manquèrent pas, et Verville lui-même leur mit entre les mains mademoiselle de l'Etoile. Figurez-vous la joie de deux jeunes amans, qui s'aimoient autant qu'on se peut aimer, et la violence qu'ils se firent à ne se parler point. A demi-lieue de là, l'Etoile commença de se plaindre; on l'exhorta d'avoir courage jusqu'à un bourg distant de deux lieues, où l'on lui fit esperer qu'elle se reposeroit. Elle feignit que son mal augmentoit toujours. Le valet de Verville et le Destin en faisoient fort les empêchés pour preparer les valets de Saldagne à ne trouver pas etrange que l'on s'arrêtât si près du lieu d'où ils etoient partis. Enfin on arriva dans le bourg, et on demanda à loger dans l'hôtellerie, qui heureusement se trouva pleine d'hôtes et de buveurs. Mademoiselle de l'Etoile fit encore mieux la malade à la chandelle qu'elle ne l'avoit fait dans l'obscurité. Elle se coucha tout habillée et pria qu'on la laissât reposer seulement une heure, et dit qu'après cela elle croyoit pouvoir monter à cheval. Les valets de Saldagne, de francs ivrognes, laissèrent tout faire au valet de Verville, qui etoit chargé des ordres de leur maître, et s'attachèrent bientôt à quatre ou cinq paysans, ivrognes aussi grands qu'eux. Les uns et les autres se mirent à boire sans songer à tout le reste du monde. Le valet de Verville de temps en temps buvoit un coup avec eux pour les mettre en train, et, sous prétexte d'aller voir comment se portoit la malade pour partir le plus tôt qu'elle le pourroit, il l'alla faire remonter à cheval, et le Destin aussi, qu'il informa du chemin qu'il devoit prendre. Il retourna à ses buveurs, leur dit qu'il avoit trouvé leur demoiselle endormie, et que c'etoit signe qu'elle seroit bientôt en etat de monter à cheval. Il leur dit aussi que le Destin s'etoit jeté sur un lit, et puis se mit à boire et à porter des santés aux deux valets de Saldagne, qui avoient dejà la leur fort endommagée. Ils burent avec excès, s'enivrèrent de même et ne purent jamais se lever de table. On les porta dans une grange, car ils eussent gâté les lits où on les eût couchés. Le valet de Verville fit l'ivrogne, et, ayant dormi jusqu'au jour, reveilla brusquement les valets de Saldagne, leur disant d'un visage fort affligé que leur demoiselle s'etoit sauvée, qu'il avoit fait partir après son camarade, et qu'il falloit monter à cheval et se separer pour ne la manquer pas. Il fut plus d'une heure à leur faire comprendre ce qu'il leur disoit, et je crois que leur ivresse dura plus de huit jours. Comme toute l'hôtellerie s'etoit enivrée cette nuit-là, jusqu'à l'hôtesse et aux servantes, on ne songea seulement pas à s'informer ce qu'etoient devenus le Destin et sa demoiselle, et même je crois que l'on ne se souvint non plus d'eux que si on ne les eût jamais vus.

Cependant que tant de gens cuvent leur vin, que le valet de Verville fait l'inquieté et presse les valets de Saldagne de partir, et que ces deux ivrognes ne s'en hâtent pas davantage, le Destin gagne pays avec sa chère mademoiselle de l'Etoile, ravi de joie de l'avoir retrouvée et ne doutant point que le valet de Verville n'eût fait prendre à ceux de Saldagne un chemin contraire au sien. La lune etoit alors fort claire, et ils etoient dans un grand chemin aisé à suivre et qui les conduisoit à un village où nous les allons faire arriver dans le suivant chapitre.

Mechante action du sieur de la Rappinière.

e Destin avoit grande impatience de sçavoir de sa chère l'Etoile par quelle aventure elle s'etoit trouvée dans le bois où Saldagne l'avoit prise, mais il avoit encore plus grande peur d'être suivi. Il ne songea donc qu'à piquer sa bête, qui n'etoit pas fort bonne, et à presser de la voix et d'une houssine qu'il rompit à un arbre le cheval de l'Etoile, qui etoit une puissante haquenée275. Enfin, les deux jeunes amans se rassurèrent, et, s'étant dit quelques douces tendresses (car il y avoit lieu d'en dire après ce qui venoit d'arriver; et, pour moi, je n'en doute point, quoique je n'en sçache rien de particulier); après donc s'être bien attendri le coeur l'un à l'autre, l'Etoile fit sçavoir au Destin tous les bons offices qu'elle avoit rendus à la Caverne: «Et je crains bien, lui dit-elle, que son affliction ne la fasse malade, car je n'en vis jamais une pareille. Pour moi, mon cher frère, vous pouvez bien penser que j'eus autant besoin de consolation qu'elle, depuis que votre valet, m'ayant amené un cheval de votre part, m'apprit que vous aviez trouvé les ravisseurs d'Angelique et que vous en aviez eté fort blessé.--Moi blessé! interrompit le Destin; je ne l'ai point eté ni en danger de l'être, et je ne vous ai point envoyé de cheval: il y a quelque mystère ici que je ne comprends point. Je me suis aussi tantôt etonné de ce que vous m'avez si souvent demandé comment je me portois et si je n'etois point incommodé d'aller si vite.--Vous me rejouissez et m'affligez tout ensemble, lui dit l'Etoile; vos blessures m'avoient donné une terrible inquietude, et ce que vous me venez de dire me fait croire que votre valet a eté gagné par nos ennemis pour quelque mauvais dessein qu'on a contre nous.--Il a plutôt eté gagné par quelqu'un qui est trop de nos amis, lui dit le Destin. Je n'ai point d'ennemi que Saldagne, mais ce ne peut être lui qui ait fait agir mon traître de valet, puisque je sçais qu'il l'a battu quand il vous a trouvée.--Et comment le sçavez-vous? lui demanda l'Etoile, car je ne me souviens pas de vous en avoir rien dit.--Vous le sçaurez aussitôt que vous m'aurez appris de quelle façon on vous a tirée dû Mans.--Je ne vous en puis apprendre autre chose que ce que je vous viens de dire, reprit l'Etoile. Le jour d'après que nous fûmes revenues au Mans, la Caverne et moi, votre valet m'amena un cheval de votre part, et me dit, faisant fort l'affligé, que vous aviez eté blessé par les ravissurs d'Angelique et que vous me priiez de vous aller trouver. Je montai à cheval dès l'heure même, encore qu'il fût bien tard; je couchai à cinq lieues du Mans, en un lieu dont je ne sçais pas le nom, et le lendemain, à l'entrée d'un bois, je me trouvai arrêtée par des personnes que je ne connoissois point. Je vis battre votre valet et j'en fus fort touchée. Je vis jeter fort rudement une femme de dessus un cheval, et je reconnus que c'etoit ma compagne; mais le pitoyable état où je me trouvois et l'inquietude que j'avois pour vous m'empêchèrent de songer davantage à elle. On me mit en sa place, et on marcha jusqu'au soir; après avoir fait beaucoup de chemin, le plus souvent au travers des champs, nous arrivâmes bien avant dans la nuit auprès d'une gentilhommière276, où je remarquai qu'on ne nous voulut pas recevoir. Ce fut là que je reconnus Saldagne, et sa vue acheva de me desesperer. Nous marchâmes encore long-temps, et enfin on me fit entrer comme en cachette dans la maison d'où vous m'avez heureusement tirée.»

Note 275:(retour)On sait qu'on appeloithaquenéeun cheval qui alloit l'amble.

Note 276:(retour)Maison de campagne d'un gentilhomme.

L'Etoile achevoit la relation de ses aventures quand le jour commença de paroître. Ils se trouvèrent alors dans le grand chemin du Mans, et pressèrent leurs bêtes plus fort qu'ils n'avoient fait encore, pour gagner un bourg qu'ils voyoient devant eux. Le Destin souhaitoit ardemment d'attraper son valet, pour decouvrir de quel ennemi, outre le mechant Saldagne, ils avoient à se garder dans le pays; mais il n'y avoit pas grande apparence qu'après le mechant tour qu'il lui avoit fait, il se remît en lieu où il le pût trouver. Il apprenoit à sa chère l'Etoile tout ce qu'il sçavoit de sa compagne Angelique, quand un homme etendu de son long auprès d'une haie fit si grand'peur à leurs chevaux que celui du Destin se deroba presque de dessous lui et celui de mademoiselle de l'Etoile la jeta par terre. Le Destin, effrayé de sa chute, l'alla relever aussi vite que le lui put permettre son cheval, qui reculoit toujours ronflant, soufflant et bronchant comme un cheval effarouché qu'il etoit. La demoiselle n'etoit point blessée; les chevaux se rassurèrent, et le Destin alla voir si l'homme gisant etoit mort ou endormi. On peut dire qu'il etoit l'un et l'autre, puisqu'il etoit si ivre qu'encore qu'il ronflât bien fort, marque assurée qu'il etoit en vie, le Destin eût bien de la peine à l'eveiller. Enfin, à force d'être tiraillé, il ouvrit les yeux et se decouvrit au Destin pour être son même valet qu'il avoit si grande envie de trouver. Le coquin, tout ivre qu'il etoit, reconnut bientôt son maître, et se troubla si fort en le voyant que le Destin ne douta plus de la trahison qu'il lui avoit faite, dont il ne l'avoit encore que soupçonné. Il lui demanda pourquoi il avoit dit à mademoiselle de l'Etoile qu'il etoit blessé; pourquoi il l'avoit fait sortir du Mans; où il l'avoit voulu mener; qui lui avoit donné un cheval. Mais il n'en put tirer la moindre parole, soit qu'il fût trop ivre, ou qu'il le contrefît plus qu'il ne l'etoit. Le Destin se mit en colère, lui donna quelques coups de plat d'epée, et, lui ayant lié les mains du licol de son cheval, se servit de celui du cheval de mademoiselle de l'Etoile pour mener en lesse le criminel. Il coupa une branche d'arbre dont il se fit un bâton de taille considerable pour s'en servir en temps et lieu, quand son valet refuseroit de marcher de bonne grace. Il aida à sa demoiselle à monter à cheval; il monta sur le sien et continua son chemin, son prisonnier à son côté en guise de limier.

Le bourg qu'avoit vu le Destin etoit le même d'où il etoit parti deux jours devant et où il avoit laissé monsieur de la Garouffière et sa compagnie, qui y etoit encore, à cause que madame Bouvillon avoit eté malade d'un furieuxcolera morbus277. Quand le Destin y arriva, il n'y trouva plus la Rancune, l'Olive et Ragotin, qui etoient retournés au Mans. Pour Leandre, il ne quitta point sa chère Angelique. Je ne vous dirai point de quelle façon elle reçut mademoiselle de l'Etoile.

Note 277:(retour)Ces motscolera morbusse prenoient quelquefois alors comme synonyme de colique violente.

On peut aisement se figurer les caresses que se devoient faire deux filles qui s'aimoient beaucoup, et même après les dangers où elles s'etoient trouvées. Le Destin informa monsieur de la Garouffière du succès de son voyage, et, après l'avoir quelque temps entretenu en particulier, on fit entrer dans une chambre de l'hôtellerie le valet du Destin. Là il fut interrogé de nouveau, et, sur ce qu'il voulut encore faire le muet, on fit apporter un fusil pour lui serrer les pouces. A l'aspect de la machine, il se mit à genoux, pleura bien fort, demanda pardon à son maître et lui avoua que la Rappinière lui avoit fait faire tout ce qu'il avoit fait et lui avoit promis en recompense de le prendre à son service. On sçut aussi de lui que la Rappinière etoit en une maison à deux lieues de là, qu'il avoit usurpée sur une pauvre veuve. Le Destin parla encore en particulier à monsieur de la Garouffière, qui envoya en même temps un laquais dire à la Rappinière qu'il le vînt trouver pour une affaire de consequence. Ce conseiller de Rennes avoit grand pouvoir sur ce prevôt du Mans. Il l'avoit empêché d'être roué en Bretagne et l'avoit toujours protegé dans toutes les affaires criminelles qu'il avoit eues. Ce n'est pas qu'il ne le connût pour un grand scelerat, mais la femme de la Rappinière etoit un peu sa parente. Le laquais qu'on avoit envoyé à la Rappinière le trouva prêt à monter à cheval pour aller au Mans. Aussitôt qu'il eut appris que monsieur de la Garouffière le demandoit, il partit pour le venir trouver. Cependant la Garouffière, qui pretendoit fort au bel esprit, s'etoit fait apporter un portefeuille, d'où il tira des vers de toutes les façons, tant bons que mauvais. Il les lut au Destin, et ensuite une historiette qu'il avoit traduite de l'espagnol, que vous allez lire dans le suivant chapitre.

FIN DU CHAPITRE XIIIET DU TOME PREMIER.

A PARISChez P. JANNET, Libraire

MDCCCLVII

Paris, imprimé par GUIRAUDET et JOUAUST, 338, rue S.-Honoré, avec les caractères elzeviriens de P. JANNET.

Le juge de sa propre cause278.

e fut en Afrique, entre des rochers voisins de la mer, et qui ne sont eloignés de la grande ville de Fez que d'une heure de chemin, que le prince Mulei, fils du roi de Maroc, se trouva seul et à la nuit, après s'être egaré à la chasse. Le ciel etoit sans le moindre nuage, la mer etoit calme, et la lune et les etoiles la rendoient toute brillante; enfin, il faisoit une de ces belles nuits des pays chauds qui sont plus agreables que les plus beaux jours de nos regions froides. Le prince maure, galopant le long du rivage, se divertissoit à regarder la lune et les étoiles, qui paroissoient sur la surface de la mer comme dans un miroir, quand des cris pitoyables percèrent ses oreilles et lui donnèrent la curiosité d'aller jusqu'au lieu d'où il croyoit qu'ils pouvoient partir. Il y poussa son cheval, qui sera si l'on veut un barbe, et trouva entre des rochers une femme qui se defendoit, autant que ses forces le pouvoient permettre, contre un homme qui s'efforçoit de lui lier les mains, tandis qu'une autre femme tâchoit de lui fermer la bouche d'un linge. L'arrivée du jeune prince empêcha ceux qui faisoient cette violence de la continuer, et donna quelque relâche à celle qu'ils traitoient si mal. Mulei lui demanda ce qu'elle avoit à crier, et aux autres ce qu'ils lui vouloient faire; mais, au lieu de lui repondre, cet homme alla à lui le cimeterre à la main, et lui en porta un coup qui l'eût dangereusement blessé s'il ne l'eût evité par la vitesse de son cheval. «Mechant, lui cria Mulei, oses-tu t'attaquer au prince de Fez!--Je t'ai bien reconnu pour tel, lui repondit le Maure; mais c'est à cause que tu es mon prince et que tu me peux punir qu'il faut que j'aie ta vie ou que je perde la mienne.»

Note 278:(retour)Traduit du neuvième récit desNovelas exemplares y amorosasde dona Maria de Zayas. Le titre seul de cette nouvelle indique suffisamment son origine. On connoît, dans la littérature espagnole,le Geôlier de soi-même, de Caldéron;le Médecin de son honneuretle Peintre de son déshonneur, du même;le Vengeur de son injure, de Moreto; sans parler duFils de soi-même, de Lope, et bien d'autres pièces portant des titres analogues. Lope de Vega a fait un drame intitulé:El juez en su causa. (V. notre notice.)

En achevant ces paroles, il se lança contre Mulei avec tant de furie que le prince, tout vaillant qu'il etoit, fut reduit à songer moins à attaquer qu'à se defendre d'un si dangereux ennemi. Les deux femmes cependant etoient aux mains, et celle qui un moment auparavant se croyoit perdue empêchoit l'autre de s'enfuir, comme si elle n'eût point douté que son defenseur n'emportât la victoire. Le desespoir augmente le courage, et en donne même quelquefois à ceux qui en ont le moins. Quoique la valeur du prince fût incomparablement plus grande que celle de son ennemi et fût soutenue d'une vigueur et d'une adresse qui n'etoient pas communes, la punition que meritoit le crime du Maure lui fit tout hasarder et lui donna tant de courage et de force que la victoire demeura long-temps douteuse entre le prince et lui; mais le ciel, qui protège d'ordinaire ceux qu'il elève au dessus des autres, fit heureusement passer les gens du prince assez près de là pour ouïr le bruit des combattans et les cris des deux femmes. Ils y coururent et reconnurent leur maître dans le temps qu'ayant choqué celui qu'ils virent les armes à la main contre lui, il l'avoit porté par terre, où il ne le voulut pas tuer, le reservant à une punition exemplaire. Il defendit à ses gens de lui faire autre chose que de l'attacher à la queue d'un cheval, de façon qu'il ne pût rien entreprendre contre soi-même ni contre les autres. Deux cavaliers portèrent les deux femmes en croupe, et en cet equipage-là Mulei et sa troupe arrivèrent à Fez à l'heure que le jour commençoit de paroître.

Ce jeune prince commandoit dans Fez aussi absolument que s'il en eût dejà eté roi. Il fit venir devant lui le Maure, qui s'appeloit Amet, et qui etoit fils d'un des plus riches habitans de Fez. Les deux femmes ne furent connues de personne à cause que les Maures, les plus jaloux de tous les hommes, ont un extrême soin de cacher aux yeux de tout le monde leurs femmes et leurs esclaves. La femme que le prince avoit secourue le surprit, et toute sa cour aussi, par sa beauté, plus grande que quelque autre qui fût en Afrique, et par un air majestueux, que ne put cacher aux yeux de ceux qui l'admirèrent un mechant habit d'esclave. L'autre femme etoit vêtue comme le sont les femmes du pays qui ont quelque qualité, et pouvoit passer pour belle, quoiqu'elle le fût moins que l'autre; mais, quand elle auroit pu entrer en concurrence de beauté avec elle, la pâleur que la crainte faisoit paroître sur son visage diminuoit autant ce qu'elle y avoit de beau que celui de la première recevoit d'avantage d'un beau rouge qu'une honnête pudeur y faisoit eclater. Le Maure parut devant Mulei avec la contenance d'un criminel, et tint toujours les yeux attachés contre terre. Mulei lui commanda de confesser lui-même, son crime s'il ne vouloit mourir dans les tourmens. «Je sais bien ceux qu'on me prepare et que j'ai merités, repondit-il fièrement, et, s'il y avoit quelque avantage pour moi à ne rien avouer, il n'y a point de tourmens qui me le fissent faire; mais je ne puis eviter la mort, puisque je te l'ai voulu donner, et je veux bien que tu sçaches que la rage que j'ai de ne t'avoir pas tué me tourmente davantage que ne fera tout ce que tes bourreaux pourront inventer contre moi. Ces Espagnoles, ajouta-t-il, ont eté mes esclaves: l'une a su prendre un bon parti et s'accommoder à la fortune, se mariant avec mon frère Zaïde; l'autre n'a jamais voulu changer de religion ni me savoir bon gré de l'amour que j'avois pour elle.» Il ne voulut pas parler davantage, quelque menace qu'on lui pût faire. Mulei le fit jeter dans un cachot, chargé de fers; la renegate, femme de Zaïde, fut mise en une prison séparée; la belle esclave fut conduite chez un Maure nommé Zulema, homme de condition, Espagnol d'origine, qui avoit abandonné l'Espagne pour n'avoir pu se resoudre à se faire chretien. Il etoit de l'illustre maison de Zegris, autrefois si renommée dans Grenade279, et sa femme, Zoraïde, qui etoit de la même maison, avoit la reputation d'être la plus belle femme de Fez, et aussi spirituelle que belle. Elle fut d'abord charmée de la beauté de l'esclave chretienne, et le fut aussi de son esprit dès les premières conversations qu'elle eut avec elle. Si cette belle chretienne eût eté capable de consolation, elle en eût trouvé dans les caresses de Zoraïde; mais, comme si elle eût evité tout ce qui pouvoit soulager sa douleur, elle ne se plaisoit qu'à être seule, pour pouvoir s'affliger davantage, et, quand elle etoit avec Zoraïde, elle se faisoit une extrême violence pour retenir devant elle ses soupirs et ses larmes. Le prince Mulei avoit une extrême envie d'apprendre ses aventures; il l'avoit fait connoître à Zulema, et, comme il ne lui cachoit rien, il lui avoit aussi avoué qu'il se sentoit porté à aimer la belle chrétienne et qu'il le lui auroit dejà fait sçavoir si la grande affliction qu'elle faisoit paroître ne lui eût fait craindre d'avoir un rival inconnu en Espagne, qui, tout eloigné qu'il eût eté, l'eût pu empêcher d'être heureux, même en un pays où il etoit absolu. Zulema donna bon ordre à sa femme d'apprendre de la chretienne les particularités de sa vie, et par quel accident elle etoit devenue esclave d'Amet. Zoraïde en avoit autant d'envie que le prince, et n'eut pas grande peine à y faire resoudre l'esclave espagnole, qui crut ne devoir rien refuser à une personne qui lui donnoit tant de marques d'amitié et de tendresse. Elle dit à Zoraïde qu'elle contenteroit sa curiosité quand elle voudroit, mais que, n'ayant que des malheurs à lui apprendre, elle craignoit de lui faire un recit fort ennuyeux. «Vous verrez bien qu'il ne me le sera pas, lui repondit Zoraïde, par l'attention que j'aurai à l'ecouter; et, par la part que j'y prendrai, vous connoîtrez que vous ne pouvez en confier le secret à personne qui vous aime plus que moi.» Elle l'embrassa en achevant ces paroles, la conjurant de ne differer pas plus long-temps à lui donner la satisfaction qu'elle lui demandoit. Elles etoient seules, et la belle esclave, après avoir essuyé les larmes que le souvenir de ses malheurs lui faisoit repandre, elle en commença le recit, comme vous l'allez lire.

Note 279:(retour)Zegris est le nom plus ou moins défiguré d'une prétendue famille, originaire d'Afrique, qui, avec celle des Abencerrages, auroit joué un grand rôle dans Grenade. Les Abencerrages et les Zegris figurent pour la première fois dans un roman chevaleresque de Ginez Pérès de Hita. D'après une tradition qui paroît plus romanesque qu'historique, ces deux maisons rivales auroient été tour-à-tour maîtresses de l'Alhambra et de l'Albaycin, les deux principales forteresses de Grenade, s'y seroient livré les assauts les plus terribles, et auroient hâte, par leurs divisions, la chute de la ville et du royaume (1480-92).

Je m'appelle Sophie; je suis Espagnole, née à Valence et elevée avec tout le soin que des personnes riches et de qualité, comme etoient mon père et ma mère, devoient avoir d'une fille qui etoit le premier fruit de leur mariage, et qui dès son bas âge paroissoit digne de leur plus tendre affection. J'eus un frère plus jeune que moi d'une année; il etoit aimable autant qu'on le pouvoit être, il m'aima autant que je l'aimai, et notre amitié mutuelle alla jusqu'au point que, lorsque nous n'etions pas ensemble, on remarquoit sur nos visages une tristesse et une inquietude que les plus agreables divertissemens des personnes de notre âge ne pouvoient dissiper. On n'osa donc plus nous séparer; nous apprîmes ensemble tout ce qu'on enseigne aux enfans de bonne maison de l'un et de l'autre sexe, et ainsi il arriva qu'au grand etonnement de tout le monde, je n'etois pas moins adroite que lui dans tous les exercices violens d'un cavalier, et qu'il reussissoit egalement bien dans tout ce que les filles de condition sçavent le mieux faire. Une education si extraordinaire fit souhaiter à un gentilhomme des amis de mon père que ses enfans fussent elevés avec nous; il en fit la proposition à mes parens, qui y consentirent, et le voisinage des maisons facilita le dessein des uns et des autres. Ce gentilhomme egaloit mon père en bien et ne lui cedoit pas en noblesse; il n'avoit aussi qu'un fils et qu'une fille, à peu près de l'âge de mon frère et de moi, et l'on ne doutoit point dans Valence que les deux maisons ne s'unissent un jour par un double mariage. Dom Carlos et Lucie (c'etoit le nom du frère et de la soeur) etoient egalement aimables: mon frère aimoit Lucie et en etoit aimé, dom Carlos m'aimoit et je l'aimois aussi. Nos parens le sçavoient bien, et, loin d'y trouver à redire, ils n'eussent pas differé de nous marier ensemble si nous eussions eté moins jeunes que nous etions. Mais l'etat heureux de nos amours innocentes fut troublé par la mort de mon aimable frère: une fièvre violente l'emporta en huit jours, et ce fut là le premier de mes malheurs. Lucie en fut si touchée qu'on ne put jamais l'empêcher de se rendre religieuse; j'en fus malade à la mort, et dom Carlos le fut assez pour faire craindre à son père de se voir sans enfans, tant la perte de mon frère, qu'il aimoit, le peril où j'etois et la resolution de sa soeur, lui furent sensibles. Enfin la jeunesse nous guerit, et le temps modera notre affliction.

Le père de dom Carlos mourut à quelque temps de là, et laissa son fils fort riche et sans dettes. Sa richesse lui fournit de quoi satisfaire son humeur magnifique. Les galanteries qu'il inventa pour me plaire flattèrent ma vanité, rendirent son amour publique et augmentèrent la mienne. Dom Carlos etoit souvent aux pieds de mes parens, pour les conjurer de ne differer pas davantage de le rendre heureux en lui donnant leur fille. Il continuoit cependant ses depenses et ses galanteries. Mon père eut peur que son bien n'en diminuât à la fin, et c'est ce qui le fit resoudre à me marier avec lui. Il fit donc esperer à dom Carlos qu'il seroit bientôt son gendre, et dom Carlos m'en fit paroître une joie si extraordinaire qu'elle m'eût pu persuader qu'il m'aimoit plus que sa vie, quand je n'en aurois pas eté aussi assurée que je l'etois. Il me donna le bal, et toute la ville en fut priée. Pour son malheur et pour le mien, il s'y trouva un comte napolitain280que des affaires d'importance avoient amené en Espagne. Il me trouva assez belle pour devenir amoureux de moi, et pour me demander en mariage à mon père, après avoir eté informé du rang qu'il tenoit dans le royaume de Valence. Mon père se laissa eblouir au bien et à la qualité de cet etranger; il lui promit tout ce qu'il lui demanda, et dès le jour même il declara à dom Carlos qu'il n'avoit rien plus à pretendre en sa fille, me defendit de recevoir ses visites, et me commanda en même temps de considerer le comte italien comme un homme qui me devoit epouser au retour d'un voyage qu'il alloit faire à Madrid. Je dissimulai mon deplaisir devant mon père; mais, quand je fus seule, dom Carlos se representa à mon souvenir comme le plus aimable homme du monde. Je fis reflexion sur tout ce que le comte italien avoit de desagreable; je conçus une furieuse aversion pour lui, et je sentis que j'aimois dom Carlos plus que je n'eusse jamais cru l'aimer, et qu'il m'etoit egalement impossible de vivre sans lui et d'être heureuse avec son rival. J'eus recours à mes larmes, mais c'etoit un foible remède pour un mal comme le mien. Dom Carlos entra là-dessus dans ma chambre, sans m'en demander la permission, comme il avoit accoutumé. Il me trouva fondant en pleurs, et il ne put retenir les siens, quelque dessein qu'il eût fait de me cacher ce qu'il avoit dans l'ame, jusqu'à tant qu'il eût reconnu les véritables sentimens de la mienne. Il se jeta à mes pieds, me prenant les mains, et qu'il mouilla de ses larmes:

Note 280:(retour)On n'ignore pas qu'à cette époque l'Espagne étoit maîtresse du royaume de Naples, et que, par conséquent, les deux pays entretenoient des relations fréquentes.

«Sophie, me dit-il, je vous perds donc, et un etranger, qui à peine vous est connu, sera plus heureux que moi parcequ'il aura eté plus riche. Il vous possedera, Sophie, et vous y consentez! vous que j'ai tant aimée, qui m'avez voulu faire croire que vous m'aimiez, et qui m'etiez promise par un père! mais, helas! un père injuste, un père interessé, et qui m'a manqué de parole! Si vous etiez, continua-t-il, un bien qui se pût mettre à prix, c'est ma seule fidelité qui vous pouvoit acquerir, et c'est par elle que vous seriez encore à moi plutôt qu'à personne du monde, si vous vous souveniez de celle que vous m'avez promise. Mais, s'ecria-t-il, croyez-vous qu'un homme qui a eu assez de courage pour elever ses desirs jusqu'à vous n'en ait pas assez pour se venger de celui que vous lui preferez, et trouverez-vous etrange qu'un malheureux qui a tout perdu entreprenne toutes choses? Ah! si vous voulez que je perisse seul, il vivra, ce rival bienheureux, puisqu'il a pu vous plaire, et que vous le protegez; mais dom Carlos, qui vous est odieux, et que vous avez abandonné à son desespoir, mourra d'une mort assez cruelle pour assouvir la haine que vous avez pour lui.»

«Dom Carlos, lui repondis-je, vous joignez-vous à un père injuste et à un homme que je ne puis aimer pour me persecuter, et m'imputez-vous comme un crime particulier un malheur qui nous est commun? Plaignez-moi au lieu de m'accuser, et songez aux moyens de me conserver pour vous plutôt que de me faire des reproches. Je pourrois vous en faire de plus justes, et vous faire avouer que vous ne m'avez jamais assez aimée, puisque vous ne m'avez jamais assez connue. Mais nous n'avons point de temps à perdre en paroles inutiles. Je vous suivrai partout où vous me menerez; je vous permets de tout entreprendre, et vous promets de tout oser pour ne me separer jamais de vous.»

Dom Carlos fut si consolé de mes paroles que sa joie le transporta aussi fort qu'avoit fait sa douleur. Il me demanda pardon de m'avoir accusée de l'injustice qu'il croyoit qu'on lui faisoit, et, m'ayant fait comprendre qu'à moins que de me laisser enlever, il m'etoit impossible de n'obéir pas à mon père, je consentis à tout ce qu'il me proposa, et je lui promis que, la nuit du jour suivant, je me tiendrois prête à le suivre partout où il voudroit me mener.

Tout est facile à un amant. Dom Carlos en un jour donna ordre à ses affaires, fit provision d'argent et d'une barque de Barcelone281qui devoit se mettre à la voile à telle heure qu'il voudroit. Cependant j'avois pris sur moi toutes mes pierreries et tout ce que je pus assembler d'argent; et, pour une jeune personne, j'avois su si bien dissimuler le dessein que j'avois que l'on ne s'en douta point. Je ne fus donc pas observée, et je pus sortir la nuit par la porte d'un jardin, où je trouvai Claudio, un page qui etoit cher à Carlos, parcequ'il chantoit aussi bien qu'il avoit la voix belle, et faisoit paroître dans sa manière de parler et dans toutes ses actions plus d'esprit, de bon sens et de politesse que l'âge et la condition d'un page n'en doivent ordinairement avoir. Il me dit que son maître l'avoit envoyé au devant de moi pour me conduire où l'attendoit une barque, et qu'il n'avoit pu me venir prendre lui-même pour des raisons que je sçaurois de lui. Un esclave de dom Carlos qui m'etoit fort connu nous vint joindre. Nous sortîmes de la ville sans peine, parle bon ordre qu'on y avoit donné, et nous ne marchâmes pas long-temps sans voir un vaisseau à la rade et une chaloupe qui nous attendoit au bord de la mer. On me dit que mon cher dom Carlos viendroit bientôt, et que je n'avois cependant qu'à passer dans le vaisseau. L'esclave me porta dans la chaloupe, et plusieurs hommes que j'avois vus sur le rivage, et que j'avois pris pour des matelots, firent aussi entrer dans la chaloupe Claudio, qui me sembla comme s'en defendre et faire quelques efforts pour n'y entrer pas. Cela augmenta la peine que me donnoit dejà l'absence de dom Carlos. Je le demandai à l'esclave, qui me dit fierement qu'il n'y avoit plus de Carlos pour moi. Dans le même temps j'ouïs Claudio criant les hauts cris, et qui disoit en pleurant à l'esclave: «Traître Amet! est-ce là ce que tu m'avois promis, de m'ôter une rivale et de me laisser avec mon amant?--Imprudente Claudia, lui repondit l'esclave, est-on obligé de tenir sa parole à un traître, et ai-je dû esperer qu'une personne qui manque de fidelité à son maître m'en gardât assez pour n'avertir pas les gardes de la côte de courir après moi et de m'ôter Sophie, que j'aime plus que moi-même?» Ces paroles, dites à une femme que je croyois un homme, et dans lesquelles je ne pouvois rien comprendre, me causèrent un si furieux deplaisir, que je tombai comme morte entre les bras du perfide Maure, qui ne m'avoit point quittée. Ma pâmoison fut longue, et, lorsque j'en fus revenue, je me trouvai dans une chambre du vaisseau, qui etoit dejà bien avant en mer.

Note 281:(retour)Barcelone, un des principaux ports d'Espagne, renommée pour ses barques, étoit célèbre dans les fastes de la navigation. C'est là que, vers le milieu du XVIe siècle, à l'époque où se passe cette histoire, Blasco de Garay fit, dit-on, le premier essai d'un bateau à vapeur, sous les yeux de Charles-Quint.

Figurez-vous quel dut être mon desespoir, me voyant sans dom Carlos et avec des ennemis de ma loi, car je reconnus que j'etois au pouvoir des Maures, que l'esclave Amet avoit toute sorte d'autorité sur eux, et que son frère Zaïde etoit le maître du vaisseau. Cet insolent ne me vit pas plutôt en etat d'entendre ce qu'il me diroit, qu'il me declara en peu de paroles qu'il y avoit long-temps qu'il etoit amoureux de moi, et que sa passion l'avoit forcé à m'enlever et à me mener à Fez, où il ne tiendroit qu'à moi que je ne fusse aussi heureuse que j'aurois eté en Espagne, comme il ne tiendroit pas à lui que je n'eusse point à y regretter dom Carlos. Je me jetai sur lui, nonobstant la foiblesse que m'avoit laissée ma pâmoison, et avec une adresse vigoureuse à quoi il ne s'attendoit pas, et que j'avois acquise par mon education, comme je vous ai dejà dit, je lui tirai le cimeterre du fourreau, et je m'allois venger de sa perfidie, si son frère Zaïde ne m'eût saisi le bras assez à temps pour lui sauver la vie. On me desarma facilement, car, ayant manqué mon coup, je ne fis point de vains efforts contre un si grand nombre d'ennemis. Amet, à qui ma resolution avoit fait peur, fit sortir tout le monde de la chambre où l'on m'avoit mise et me laissa dans un desespoir tel que vous vous le pouvez figurer, après le cruel changement qui venoit d'arriver en ma fortune. Je passai la nuit à m'affliger, et le jour qui la suivit ne donna pas le moindre relâche à mon affliction. Le temps, qui adoucit souvent de pareils deplaisirs, ne fit aucun effet sur les miens, et au second jour de notre navigation j'etois encore plus affligée que je ne la fus la sinistre nuit que je perdis, avec ma liberté, l'esperance de revoir dom Carlos et d'avoir jamais un moment de repos le reste de ma vie. Amet m'avoit trouvée si terrible toutes les fois qu'il avoit osé paroître devant moi, qu'il ne s'y presentoit plus. On m'apportoit de temps en temps à manger, que je refusois avec une opiniâtreté qui fit craindre au Maure de m'avoir enlevée inutilement.

Cependant le vaisseau avoit passé le detroit et n'etoit pas loin de la côte de Fez quand Claudio entra dans ma chambre. Aussitôt que je le vis: «Mechant! qui m'as trahie, lui dis-je, que t'avois-je fait pour me rendre la plus malheureuse personne du monde, et pour m'ôter dom Carlos?--Vous en étiez trop aimée, me repondit-il, et, puisque je l'aimois aussi bien que vous, je n'ai pas fait un grand crime d'avoir voulu eloigner de lui une rivale. Mais si je vous ai trahie, Amet m'a trahie aussi, et j'en serois peut être aussi affligée que vous, si je ne trouvois quelque consolation à n'être pas seule miserable.--Explique-moi ces enigmes, lui dis-je, et m'apprends qui tu es, afin que je sçache si j'ai en toi un ennemi ou une ennemie.--Sophie, me dit-il alors, je suis d'un même sexe que vous, et comme vous j'ai eté amoureuse de dom Carlos; mais si nous avons brûlé d'un même feu, ce n'a pas eté avec un même succès. Dom Carlos vous a toujours aimée et a toujours cru que vous l'aimiez, et il ne m'a jamais aimée, et n'a même jamais dû croire que je pusse l'aimer, ne m'ayant jamais connue pour ce que j'etois. Je suis de Valence comme vous, et je ne suis point née avec si peu de noblesse et de bien, que dom Carlos, m'ayant epousée, n'eût pu être à couvert des reproches que l'on fait à ceux qui se mesallient. Mais l'amour qu'il avoit pour vous l'occupoit tout entier, et il n'avoit des yeux que pour vous seule. Ce n'est pas que les miens ne fissent ce qu'ils pouvoient pour exempter ma bouche de la confession honteuse de ma foiblesse. J'allois partout où je le croyois trouver; je me plaçois où il me pouvoit voir, et je faisois pour lui toutes les diligences qu'il eût dû faire pour moi, s'il m'eût aimée comme je l'aimois. Je disposois de mon bien et de moi-même, etant demeurée sans parens dès mon bas âge, et l'on me proposoit souvent des partis sortables; mais l'esperance que j'avois toujours eue d'engager enfin dom Carlos à m'aimer m'avoit empêchée d'y entendre. Au lieu de me rebuter de la mauvaise destinée de mon amour, comme auroit fait toute autre personne qui eût eu comme moi assez de qualités aimables pour n'être pas meprisée, je m'excitois à l'amour de dom Carlos par la difficulté que je trouvois à m'en faire aimer. Enfin, pour n'avoir pas à me reprocher d'avoir negligé la moindre chose qui pût servir à mon dessein, je me fis couper les cheveux, et m'etant deguisée en homme, je me fis presenter à dom Carlos par un domestique qui avoit vieilli dans ma maison et qui se disoit mon père, pauvre gentilhomme des montagnes de Tolède282. Mon visage et ma mine, qui ne deplurent pas à votre amant, le disposèrent d'abord à me prendre. Il ne me reconnut point, encore qu'il m'eût vue tant de fois, et il fut bientôt aussi persuadé de mon esprit que satisfait de la beauté de ma voix, de ma methode de chanter et de mon adresse à jouer de tous les instrumens de musique dont les personnes de condition peuvent se divertir sans honte283. Il crut avoir trouvé en moi des qualités qui ne se trouvent pas d'ordinaire en des pages, et je lui donnai tant de preuves de fidelité et de discretion, qu'il me traita bien plus en confident qu'en domestique. Vous sçavez mieux que personne du monde si je m'en fais accroire dans ce que je vous viens de dire à mon avantage. Vous-même m'avez cent fois louée à dom Carlos en ma presence, et m'avez rendu de bons offices auprès de lui; mais j'enrageois de les devoir à une rivale, et dans le temps qu'ils me rendoient plus agreable à dom Carlos, ils vous rendoient plus haïssable à la malheureuse Claudia (car c'est ainsi que l'on m'appelle). Votre mariage cependant s'avançoit, et mes esperances reculoient; il fut conclu, et elles se perdirent. Le comte italien qui devint en ce temps-là amoureux de vous, et dont la qualité et le bien donnèrent autant dans les yeux de votre père que sa mauvaise mine et ses defauts vous donnèrent d'aversion pour lui, me fit du moins avoir le plaisir de vous voir troublée dans les vôtres, et mon âme alors se flatta de ces esperances folles que les changemens font toujours avoir aux malheureux. Enfin votre père prefera l'etranger, que vous n'aimiez pas, à dom Carlos, que vous aimiez. Je vis celui qui me rendoit malheureuse malheureux à son tour, et une rivale que je haïssois encore plus malheureuse que moi, puisque je ne perdois rien en un homme qui n'avoit jamais eté à moi, que vous perdiez dom Carlos, qui etoit tout à vous, et que cette perte, quelque grande qu'elle fût, vous etoit peut-être encore un moindre malheur que d'avoir pour votre tyran eternel un homme que vous ne pouviez aimer. Mais ma prosperité, ou, pour mieux dire, mon esperance, ne fut pas longue. J'appris de dom Carlos que vous vous etiez resolue à le suivre, et je fus même employée à donner les ordres necessaires au dessein qu'il avoit de vous emmener à Barcelone, et, de là, de passer en France ou en Italie. Toute la force que j'avois eue jusque alors à souffrir ma mauvaise fortune m'abandonna après un coup si rude, et qui me surprit d'autant plus que je n'avois jamais craint un pareil malheur. J'en fus affligée jusqu'à en être malade, et malade jusqu'à en garder le lit. Un jour que je me plaignois à moi-même de ma triste destinée, et que la croyance de n'être ouïe de personne me faisoit parler aussi haut que si j'eusse parlé à quelque confident de mon amour, je vis paroître devant moi le Maure Amet, qui m'avoit ecoutée, et qui, après que le trouble où il m'avoit mise fut passé, me dit ces paroles: «Je te connois, Claudia, et dès le temps que tu n'avois point encore deguisé ton sexe pour servir de page à dom Carlos; et si je ne t'ai jamais fait sçavoir que je te connusse, c'est que j'avois un dessein aussi bien que toi. Je te viens d'ouïr prendre des resolutions desesperées: tu veux te decouvrir à ton maître pour une jeune fille qui meurt d'amour pour lui et qui n'espère plus d'en être aimée, et puis tu te veux tuer à ses yeux pour meriter au moins des regrets de celui de qui tu n'as pu gagner l'amour. Pauvre fille! que vas-tu faire, en te tuant, que d'assurer davantage à Sophie la possession de dom Carlos? J'ai bien un meilleur conseil à te donner, si tu es capable de le prendre. Ote ton amant à ta rivale: le moyen en est aisé si tu me veux croire, et, quoiqu'il demande beaucoup de resolution, il ne t'est pas besoin d'en avoir davantage que celle que tu as eue à t'habiller en homme et à hasarder ton honneur pour contenter ton amour. Ecoute-moi donc avec attention, continua le Maure; je te vais reveler un secret que je n'ai jamais decouvert à personne, et si le dessein que je te vais proposer ne te plaît pas, il dependra de toi de ne le pas suivre. Je suis de Fez, homme de qualité en mon pays; mon malheur me fit esclave de dom Carlos, et la beauté de Sophie me fit le sien. Je t'ai dit en peu de paroles bien des choses. Tu crois ton mal sans remède, parce que ton amant enlève sa maîtresse et s'en va avec elle à Barcelone. C'est ton bonheur et le mien, si tu te sais servir de l'occasion. J'ai traité de ma rançon, et l'ai payée. Une galiotte284d'Afrique m'attend à la rade, assez près du lieu où dom Carlos en fait tenir une toute prête pour l'exécution de son dessein. Il l'a differé d'un jour; prévenons-le avec autant de diligence que d'adresse. Va dire à Sophie, de la part de ton maître, qu'elle se tienne prête à partir cette nuit à l'heure que tu la viendras querir, amène la dans mon vaisseau; je l'emmenerai en Afrique, et tu demeureras à Valence, seule à posséder ton amant, qui peut-être t'auroit aimée aussitôt que Sophie, s'il avoit su que tu l'aimasses.»

Note 282:(retour)Nous avons déjà trouvé plus haut une invention analogue, dans la nouvelle intitulée:A trompeur trompeur et demi.

Note 283:(retour)En Espagne, comme en France, il y avoit certains instruments de musique exclusivement réservés aux personnes de basse condition, et dont l'usage auroit en quelque façon déshonoré un gentilhomme: chez nous, par exemple, le violon étoit de ce nombre; il étoit réservé aux laquais, et souvent même ils avoient charge expresse d'en jouer pour divertir leurs maîtres: «Les violons se sont rendus si communs,--dit Mlle de Montpensier dans sa première lettre à Mme de Motteville,--que, sans avoir beaucoup de domestiques, chacun en ayant quelques-uns auxquels il auroit fait apprendre, il y auroit moyen de faire une fort bonne bande.» Dansle Grondeurde Brueys et Palaprat, Grichard dit à son valet L'Olive: «Je t'ai défendu cent fois de râcler de ton maudit violon.» (I, 6.) Tallemant raconte que Montbrun Souscarrière avoit des valets de chambre chargés spécialement de lui jouer de cet instrument. On sait que c'étoit parmi les pages et les valets de pied de Mademoiselle que Lully avoit pris les premières teintures et donné les premières révélations de son talent sur le violon. Le célèbre Beaujoyeux (Baltazirini) étoit de même un des valets de chambre de Catherine de Médicis. De là l'expression deviolonpour désigner un sot, un pied-plat:Ho! vraiment, messire Apollon,Vous êtes un bon violon.(Scarr.,Poés.)Il en étoit de même de la viole, instrument que Scarron nous montre sur le dos du comédien La Rancune, au premier chapitre duRoman comique. Le hautbois, le fifre, le tabourin, la musette, le cistre et la guitare étoient encore des instruments réservés aux gens de basse condition, par exemple aux bohémiens et aux farceurs: «Pour ce qu'elle a accoustumé de servir aux basteleurs, elle ne se peut tenir de mesdire», dit le Luth, en parlant de la Guitare, dans laDispute du Luth et de la Guitare. (Maison des jeux, 3e part.) Au contraire, l'épinette, «la reine de tous les instruments de musique»; le luth, qui étoit en fort grande faveur, quoiqu'il servît aux débauchés dans leurs orgies et leurs sérénades; le théorbe, qui l'avoit remplacé, le clavecin, etc., étoient réservés aux personnes de condition. V. cette même pièce et la première lettre de Mademoiselle à madame de Motteville.

Ho! vraiment, messire Apollon,Vous êtes un bon violon.(Scarr.,Poés.)

Ho! vraiment, messire Apollon,Vous êtes un bon violon.(Scarr.,Poés.)

Ho! vraiment, messire Apollon,

Vous êtes un bon violon.

(Scarr.,Poés.)

Il en étoit de même de la viole, instrument que Scarron nous montre sur le dos du comédien La Rancune, au premier chapitre duRoman comique. Le hautbois, le fifre, le tabourin, la musette, le cistre et la guitare étoient encore des instruments réservés aux gens de basse condition, par exemple aux bohémiens et aux farceurs: «Pour ce qu'elle a accoustumé de servir aux basteleurs, elle ne se peut tenir de mesdire», dit le Luth, en parlant de la Guitare, dans laDispute du Luth et de la Guitare. (Maison des jeux, 3e part.) Au contraire, l'épinette, «la reine de tous les instruments de musique»; le luth, qui étoit en fort grande faveur, quoiqu'il servît aux débauchés dans leurs orgies et leurs sérénades; le théorbe, qui l'avoit remplacé, le clavecin, etc., étoient réservés aux personnes de condition. V. cette même pièce et la première lettre de Mademoiselle à madame de Motteville.

Note 284:(retour)Petite galère fort légère et propre pour aller en course. (Dict. de Furetière.)


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