II.

J'ai bien envie d'y réunirle Page disgraciéde Tristan l'Hermite, curieuse etromanesqueautobiographie. Il me paroît fort probable, en effet, que l'auteur deMariannene s'est pas fait faute de glisser quelques particularités de son invention dans ces pittoresques mémoires; et ce qui me pousseroit à le croire volontiers, c'est que le récit a l'air arrangé à souhait pour toutes les exigences du roman, et que le titre même semble renfermer un aveu implicite de l'auteur (Le page disgracié, où l'on voit de vifs caractères d'hommes de tous tempéramens et de toutes professions). Du reste, s'il n'eût voulu que faire le simple récit de ses aventures, fort variées et fort intéressantes par elles-mêmes, je l'avoue, qui l'empêchoit de mettre partout les noms propres, au lieu d'employer ces déguisements et ces détours qui donnent à l'ouvrage, quoi qu'on en ait, toute la physionomie d'un roman? Aussi est-ce de ce nom que l'appelle, dans saBibliothèque françoise, Ch. Sorel, qui le range parmi «les romans divertissans». Or les scènes de la vie commune et vulgaire, racontées dans le style qu'elles demandent, se succèdent de fort près dans ces confessions; on y rencontre même parfois des portraits grotesques et des tableaux de genre tout empreints du vieil esprit gaulois, qui ressemblent aussi peu aux tableaux ordinaires des romans d'alors qu'une toile de David Téniers à une de Lebrun.

Enfin, se récrieroit-on beaucoup si j'introduisois à la suite de tous ces noms un nom qu'on ne s'attend peut-être pas à trouver en cette compagnie, celui de Charles Perrault, qui, du reste, dans sesParallèles, et dans toute la part qu'il prit à la querelle des anciens et des modernes, avoit montré les idées d'un véritable novateur littéraire? LesContes de féessont du fantastique et du merveilleux, sans doute; mais il arrive souvent que ce fantastique et ce merveilleux tiennent à la réalité familière comme à l'intention comique et satirique par les détails: c'est ce qui étoit déjà arrivé aux fables milésiennes chez les anciens, et chez les modernes aux voyages comiques de Cyrano dans la lune et le soleil; ce fut ce qui arriva également à Perrault. Quiconque a lule Petit Poucet,la Barbe-Bleue,le Petit Chaperon rougeetPeau d'Âne, c'est-à-dire quiconque a dépassé l'âge de sept ans, se rappelle ces tableaux d'intérieur bourgeois ou populaires, ces scènes de bûcherons, de forêts, de fermes, de villages, qui s'y trouvent mêlés, et font de ces gracieux contes de petits romans familiers, d'allure naïve et simple.

Ainsi, pour nous résumer en quelques lignes, le caractère commun à la plupart des oeuvres que nous venons d'étudier est un caractère de protestation, directe ou indirecte, réfléchie ou spontanée, sérieuse ou plaisante, contre la dignité solennelle du genre à la mode, contre la subtilité, l'emphase, l'exagération des idées, des sentiments et des personnages. Elles se tiennent plus près de la terre, ne dédaignent point les menus détails et les peintures vulgaires, entrent dans la voie d'une observation plus vraie des moeurs et du coeur de l'homme; en un mot, au lieu de se lancer dans un monde factice et monotone, toujours jeté au moule de l'Astréeet desBergeries, elles étudient le monde extérieur, surtout le monde d'en bas, pour en faire le portrait ou la satire. Tous ces ouvrages, presque sans exception, semblent vouloir aussi protester par la licence des détails et la crudité de l'expression contre la galanterie précieuse et raffinée, la langueur discrète et un peu prude, la quintessence de platonisme, mise en vogue par d'Urfé: c'est comme un ressouvenir du siècle précédent conservé en toute sa verdeur par ces esprits rebelles, qui s'effraient de voir la littérature s'assouplir sous la discipline, la langue se décolorer et pâlir, la libre et forte sève des joyeux conteurs d'autrefois s'effacer devant un jargon, prétentieux, affadi,éviré. Lieux, héros, aventures, tout y change de nature et de ton; le style lui-même s'assortit au fond du roman: moins régulier souvent et moins correct, il a, du moins dans les meilleures de ces oeuvres, plus d'originalité, de verve pittoresque; il abonde à la fois en hardiesses heureuses et en trop fréquentes négligences. Bien plus, presque tous ces romans offrent les mêmes singularités de détail et une physionomie toute semblable jusque dans les moindres traits: c'est ainsi que l'on y retrouve fort souvent la préface cavalière, poussant la vanité et le dédain du public jusqu'à l'outrecuidance et foudroyant ceux qui auront le front de ne pas trouver leur ouvrage admirable; mais c'est un ridicule que Scudéry et La Calprenède partagent avec de Lannel, Sorel, de Pure et Subligny, et qui nous semble avoir été emprunté à la littérature espagnole, alors dans toute son influence, surtout à Montemayor, Montalvan et Alarcon. Enfin, par un hasard étrange, un très grand nombre d'entre eux sont restés également inachevés: cette fatalité est commune auxHistoires comiquesde Théophile et de Cyrano, auPolyandrede Sorel, auRoman bourgeois, auRoman comique, àla Fausse Clélie, etc.

D'ailleurs, indépendamment du mérite propre et de l'intérêt littéraire qui les recommandent si puissamment aux érudits et aux simples curieux, ces oeuvres, dont beaucoup ont à peu près l'attrait de l'inédit et de l'inconnu, méritent encore d'être lues et relues, comme d'inépuisables mines de renseignements sur les moeurs et les usages de l'époque, sur les opinions qui s'y reflètent avec plus de vivacité et d'exactitude, et pour ainsi dire avec plus d'abandon familier, qu'elles ne pouvoient le faire dans des romans grecs et assyriens, où la convention laissoit si peu de place à l'observation véritable. Comme les romans héroïques, et beaucoup plus qu'eux, les romans comiques et satiriques ont presque tous une clef, dont la connoissance complète, si elle étoit possible et si la plupart du temps on n'étoit réduit sur ce point à des conjectures qui n'ont rien de certain, ajouteroit beaucoup à leur intérêt et à leur utilité. Mais, en outre, ils sont, pour qui sait les comprendre, une histoire intime du XVIIe siècle: auteurs, courtisans, villageois, cabaretiers, soldats, marquis, procureurs, petits héros de bourgeoisie, etc., tout cela y parle et y agit comme dans le théâtre de Molière. Ce sont d'ailleurs presque autant de comédies que ces ouvrages: il n'y manque que le dialogue, et, sans compter les très nombreux emprunts à l'aide desquels nos comiques, et principalement le plus grand de tous, se sont enrichis à leurs dépens, on pourrait y retrouver la plupart des types de la vieille comédie françoise, de cesmasquesglorieux illustrés par Larivey, Grevin, Jodelle, Scarron, Tristan, Rotrou, Corneille, et qui cédèrent la place auxcaractères, après avoir jeté un dernier et faible éclat dans quelques pièces de Molière lui-même. C'est ainsi qu'on peut étudier le matamore dansle Baron de Fæneste, le pédant sous ses diverses faces dans l'Histoire comiquede Théophile, leFrancionde Sorel, etc.; la femme d'intrigue dansFrancion, le valet bouffon dans le Carmelin duBerger extravagant, etc.

Dans cette longue série de romans comiques et familiers du XVIIe siècle, le plus important, sans contredit, le meilleur, comme le plus répandu, est l'ouvrage de Scarron14. On connoît ce rieur de bonne foi, ce stoïcien d'un nouveau genre, plus fort que celui qui disoit: «Douleur, tu n'es pas un mal», car sa gaîté sembloit dire à toute heure du jour: «Douleur, tu es un plaisir!» Malgré le dédain des critiques de son temps, son nom vit encore aujourd'hui, et ses oeuvres mêmes sont loin d'être mortes; elles ont été conservées par cette bonne humeur naturelle, cette naïveté et cette étonnante puissance du rire qui rachètent chez lui de si nombreux et de si grossiers défauts. Mais, indépendamment de ces qualités qui forment l'essence même de songénie, cet homme, qui sembloit si peu fait, sinon pour la justesse, du moins pour la sobriété, la convenance et la mesure de l'observation, a mérité, par sonRoman comique, d'être compté parmi ceux qui ont le mieux vu et le mieux peint un coin de la société d'alors. On l'a surnommé l'Homère de la Fronde: on auroit pu le surnommer, à non moins juste titre, l'Homère desRagotinset des troupes de comédiens nomades. Son nom est resté inséparable du sujet.

Note 14:(retour)Ou Scaron, comme son nom se trouve souvent écrit à cette époque, en particulier dans les anciens registres manuscrits du Mans, contemporains de son séjour en cette ville. Ce n'est que plus tard que l'orthographe actuelle a prévalu.

En écrivantle Roman comique, Scarron a eu le bon esprit, dont il faut lui savoir d'autant plus de gré que cela lui est rarement arrivé, de faire choix d'un sujet qui lui permît d'être en même temps vrai et burlesque, de se livrer à son irrésistible penchant pour la bouffonnerie sans sortir de la nature et sans blesser le goût. Vienne en cette matière, faite à souhait, sa verve plaisante, féconde en traits badins, en trivialités grotesques et en vives caricatures! Loin d'être déplacée et condamnable aux yeux des bons esprits, elle se trouvera, cette fois, en rapport si complet avec les personnages et le fond même du sujet, que souvent l'auteur ne seroit pas vrai s'il n'étoit pas burlesque. Le livre n'est bouffon que parceque les personnages sont bouffons et doivent l'être. Scarron lui-même a marqué nettement la différence tranchée qui sépare son oeuvre des romans ordinaires de son siècle en qualifiant detrès véritables et très peu héroïques(liv. I, ch. 12) les aventures qu'il raconte.Très véritables, dans le sens littéral et rigoureux du mot, je n'en sais rien; cela pourrait bien être, au moins pour l'ensemble des faits, car nous retrouverons les origines historiques de quelques uns de ses épisodes et de plusieurs de ses types; mais, quoi qu'il en soit, très véritables certainement dans le sens littéraire, c'est-à-dire très vraisemblables, prises dans la réalité telle qu'elle est, non dans ce monde de convention où s'agite habituellement l'imagination des romanciers.Très peu héroïques, cela est évident, et ni d'Urfé, ni Gomberville, ni mademoiselle de Scudéry, n'eussent trouvé leur compte dans cette absence presque totale de beaux sentiments, d'illustres catastrophes et de glorieux coups d'épée. Aussi étoit-ce là précisément ce qui devoit alors faire condamner cet ouvrage par quelques faux délicats. «Le Roman comiquede Scarron, dit Segrais, n'a pas un objet relevé; je le lui ai dit à lui-même. Il s'amuse à critiquer les actions de quelques comédiens: cela est trop bas.» Il n'est plus nécessaire aujourd'hui de réfuter méthodiquement cette accusation. Je ne sache pas qu'on ait jamais sérieusement reproché à Molière d'avoir mis en scène ses Pierrot et ses Lubin, ses Martine et ses Frosine, côte à côte avec les marquis ridicules et les bourgeois raisonneurs, non plus qu'à Le Sage de nous introduire, avec Gil Blas, dans la caverne des voleurs et au milieu des antichambres où trônent messieurs les laquais. Ce que Molière, Regnard, Dancourt, etc., ont pu faire dans leurs comédies, Scarron avoit incontestablement le droit de le faire aussi dans son roman, qui est une vraie comédie. Le titre le dit:Roman comique, et le titre ne ment pas. Toutes les classes, tous les degrés de la société, sont du domaine de l'observation, dans les limites que le goût réclame et que l'art enseigne; mais Segrais, façonné aux fadeurs timides de la pastorale de cour, devoit s'effaroucher de la hardiesse familière de ces peintures, comme Louis XIV desmagotsde Téniers.

Grâce à cet heureux choix, heureusement exploité, le comique sort des entrailles du sujet, sans efforts, j'ajouterai même sans burlesque proprement dit, quoique j'aie plus haut employé cette expression à défaut d'autre plus exacte. En effet, l'essence du burlesque consiste, à rigoureusement parler, dans le contraste entre l'élévation du sujet et la trivialité du style, ce qui n'est point ici le cas. Le rire arrive naturellement et sans grimace; Scarron ne cherche pas à s'égayer aux dépens de la réalité des peintures, rarement même aux dépens de la convenance et d'une certaine bienséance relative. Un grand nombre des réflexions qu'il intercale dans son récit, sous une forme plaisante et sans la moindre prétention, renferment des traits d'observation ingénieux et justes. Du reste, comme par un désir instinctif de s'élever une fois au moins jusqu'à la dignité de l'art, il a su, sans choquer en rien le naturel et la vraisemblance, sans la moindre apparence d'emphase romanesque ou de contraste systématique, mais au contraire en une mesure discrète et même délicate, introduire dans l'intrigue des parties un peu plus sérieuses, qui relèvent heureusement ce que le reste pourroit avoir de trop exclusivement bouffon. Dès l'abord, le comédien Destin, malgré la singularité de son accoutrement, nous prévient en sa faveur parla richesse de sa mine; bientôt mademoiselle de l'Étoile accroît cette première impression, sans parler de la figure un peu plus effacée de Léandre. Ce sont là trois rôles qui gardent presque toujours la dignité deshonnêtes gens, tout en se déridant parfois, comme il sied en si plaisante compagnie. En outre, Scarron--on ne s'en douteroit guère--a mis du sentiment et de l'émotion en certaines pages, par exemple en plusieurs endroits de l'histoire du Destin, racontée par lui-même, et dans le passage où la Caverne exprime sa douleur, lors de l'enlèvement de sa fille Angélique, qu'elle croit déshonorée. Puisque j'ai commencé à indiquer les côtés sérieux de cette oeuvre, j'ajouterai qu'on ne sait pas assez généralement que de graves questions s'y trouvent soulevées en passant, et résolues autant que le permettoit la nature du livre. On y rencontre, entre autres, la théorie du drame moderne posée en face de la tragédie aristotélique, et l'auteur en démontre, en quelques lignes, la légitimité, la nécessité même (I, 21). Le même chapitre renferme aussi des aperçus justes et fins, qui ne manquoient pas alors de nouveauté, ni une certaine hardiesse littéraire, sur une réforme à introduire dans le roman. Quelques unes de ses conversations et quelques uns de ses épisodes ont aussi des échappées où l'on trouve plus de sens pratique et plus de raison qu'on ne s'aviseroit d'en demander à ce déterminé bouffon. Scarron a eu une fois cette bonne fortune de pouvoir révéler complétement les qualités de son esprit dans une occasion propice et sous leur jour le plus favorable, et, le bonheur du sujet aidant, il est même arrivé que cet écrivain, dont le vice ordinaire est la vulgarité de sentiment et l'incurable prosaïsme, s'est élevé, en quelques pages de sonmonument, au-dessus de ce défaut essentiel, qui sembloit complétement inséparable de toutes ses créations.

Le côté burlesque domine tellement dans Scarron qu'il a éclipsé tous les autres. Il est juste de remettre ceux-ci en lumière. On trouve dans sesoeuvres mêléesquelques pièces écrites d'un ton noble, qui, je l'avoue, ne sont pas toujours les meilleures. Son épitaphe est un petit chef-d'oeuvre de grâce, de tristesse voilée et doucement souriante. D'autres morceaux offrent de la délicatesse et du sentiment autant que de l'esprit; tels sont, par exemple, l'épigramme:

Je vous ai prise pour une autre, etc.

Je vous ai prise pour une autre, etc.

Je vous ai prise pour une autre, etc.

la chanson:

Philis, vous vous plaignez, etc.

Philis, vous vous plaignez, etc.

Philis, vous vous plaignez, etc.

lesStances à la reine:

Scarron, par la grâce de Dieu, etc.

Scarron, par la grâce de Dieu, etc.

Scarron, par la grâce de Dieu, etc.

Quelquefois ses drames, soulevés par le souffle du génie castillan, s'élèvent et même atteignent un moment de fiers accents qu'on croiroit échappés à un poète de race cornélienne, non pas, bien entendu, des plus près du maître (VoyezJodelet, ou le Maître valet, V, 4), et il en est ainsi en quelques unes des nouvelles intercalées dansle Roman comique, par exemple:À trompeur trompeur et demi, où son style a pris de la fermeté et de l'élévation. L'auteur duVirgile travesti, de cette débauche d'esprit dont le Poussin parle avec mépris dans une de ses lettres, commandoit des tableaux à ce même Poussin, qui nous l'apprend lui-même en un autre passage de sa correspondance15. Il est donc permis de dire qu'il avoit le sentiment du beau.

Note 15:(retour)«J'ai trouvé la disposition d'un sujet bachique pour M. Scarron. Si les turbulences de Paris ne lui font point changer d'opinion, je commencerai cette année à le mettre en bon état.» (7 février 1649.) Et le 29 mai 1650: «Je pourrai envoyer en même temps à M. l'abbé Scarron son tableau duRavissement de saint Paul.» C'est indubitablement Paul Scarron, dont le Poussin parle plusieurs autres fois encore, et avec qui il étoit en relation, notre auteur l'ayant rencontré dans son voyage à Rome, vers 1634. Il en avait déjà parlé auparavant. Ainsi il écrit (12 janvier 1648) que Scarron lui a envoyé sonTyphon, et il ajoute: «Je voudrois bien que l'envie qui lui est venue lui fût passée, et qu'il ne goûtât pas plus ma peinture que je ne goûte son burlesque.» On voit que le doute n'est pas possible.

J'ai dit que le livre de Scarron est une comédie: on y retrouve les types et les caractères de la scène, et des types supérieurement tracés, dans une intrigue un peu décousue et qui forme, pour ainsi dire, ce qu'on nomme en style technique une pièceà tiroirs, comme il en avertit lui-même le lecteur (I, 12). Voici d'abord Ragotin, petit bourgeois hargneux, querelleur, enthousiaste, bel esprit et esprit fort, très chevaleresque, très galant et très empressé près des dames, ardent à se poser en champion, mais malheureux en querelle comme en amour, personnage ridicule au physique aussi bien qu'au moral, et sur lequel, si l'on me permet ce rapprochement peu classique, sembleroit avoir été calqué le type populaire de M. Mayeux. Voici La Rancune, ce fripon misanthrope, crevant de vanité et d'envie, et néanmoins exerçant toujours une sorte d'ascendant incontesté par la supériorité de son imperturbable sang-froid. La Rappinière, qui est aussi dessiné de main de maître, surtout dans les premières pages, ne me paroît pourtant point à la hauteur des précédents, parce qu'il ne se soutient pas dans le caractère où nous l'a d'abord montré l'auteur. Scarron commence par le présenter comme lerieurde la ville du Mans, et nous ne le voyons plus guère ensuite que comme un coquin pendable, riant peu et faisant des méchancetés peu plaisantes. Le poète Roquebrune, avec sa physionomie gasconne et ses naïves prétentions demâche-laurier, n'est point inférieur, quoique relégué sur le second plan. Il n'est pas jusqu'auxrôlestout à fait accessoires et secondaires, et que l'auteur n'a fait qu'esquisser en courant sans y revenir, dont les portraits ne nous arrêtent au passage. Que dites-vous, par exemple, de cette grosse sensuelle qui porte le nom caractéristique de madame Bouvillon? du curé de Domfront, dont la mésaventure est décrite avec une vérité pittoresque? et de ce grand et flegmatique la Baguenodière, si curieusement dessiné en deux traits de plume16?

Note 16:(retour)Les érudits me pardonneront-ils de rappeler, à propos de ce personnage, le nom bien connu du mousquetaire Porthos, géant taciturne comme la Baguenodière, et présentant, comme lui, les mêmes caractères de force, de bravoure et de simplicité d'esprit? Je sais bien que M. A. Dumas a été mis sur la voie par le type primitif, tel qu'il est simplement esquissé dans les Mémoires de d'Artagnan, de Sandras de Courtilz, et surtout par la figure historique de M. de Besmond; mais seroit-il impossible qu'il se fût souvenu aussi de la Baguenodière de Scarron, lui qui s'est souvenu de tant de choses?

Tout cela est, certes, autre chose que du burlesque: c'est du comique, sinon très profond et très fin, au moins en général très vrai, plein de vivacité, de verve et de vie, et ne dépassant point les bornes. Il est fâcheux que cettecomédiesoit quelque peu gâtée par certaines scènes où se retrouve trop le grotesque auteur duTyphon. Mais, quoi! Scarron ne pouvoit entièrement cesser d'être Scarron, et, même dans ses meilleurs moments, il ne faut pas lui demander les délicatesses du goût. Ainsi, on retrancheroit volontiers duRoman comiquel'aventure du pot de chambre, pour parler son langage, et quelques plaisanteries qui ne paroissent avoir d'autre but que d'exciter le rire pour le seul plaisir du rire: tels sont, par exemple, le trait de cet avare qui pousse la lésine jusqu'à vouloir se nourrir lui-même, ainsi que toute sa famille, du lait de sa femme (I, 13); l'apparition fantastique du lévrier pendant le récit de La Caverne (II, 3), etc. Ne lui en veuillons pas non plus d'avoir, indépendamment de ces moyens bouffons, employé souvent dansle Roman comiqueles mêmes procédés que dans leVirgile travesti, leTyphonet ses autres vers burlesques, pour exciter le rire, c'est-à-dire l'intervention fréquente et inattendue de la personnalité de l'auteur se montrant tout à coup derrière ses personnages et à travers l'action,--le mélange de quelque réflexion comique cousue à quelque passage d'un ton plus élevé,--d'une remarque ironiquement naïve aux images les plus poétiques, de la solennité grotesque à la trivialité, etc. Ce sont là les ressources ordinaires du genre, dont il a usé largement sans doute, mais cette fois sans abus.

Scarron a donné à la plupart de ses personnages des noms allégoriques et expressifs, qui ressemblent à des sobriquets ridicules: le Destin, la Rancune, la Caverne, la Rappinière, madame Bouvillon. Si on vouloit le lui reprocher comme une puérilité de mauvais goût, il serait facile de le justifier d'une accusation qu'encourraient avec lui Racine (le Chicaneau desPlaideurs), Molière, dans ses farces et même dans ses grandes comédies (le Trissotin desFemmes savantes, l'huissier Loyal duTartufe, etc.). Cet usage, originaire d'Italie, et assez répandu dans la littérature espagnole imitée par Scarron, et même dansDon Quichotte, est général dans les romans comiques. Du reste, pour ses noms de comédiens, Scarron n'a fait que se conformer à une coutume reçue et suivie dans la réalité au théâtre; pour ses personnages manceaux, il s'est également conformé aux habitudes locales et aux traditions de grosses plaisanteries qui avoient cours dans le Maine, où le goût de la raillerie à tout propos et des sobriquets ridicules a toujours été répandu. «Les noms des personnes transmis par nos vieilles chartes, nous écrit M. Anjubault, bibliothécaire du Mans:Maluscanis,Malamusca,Sanguinator,Bibe Duas,Frigida Coquina, ne sont pas moins caustiques que ceux qu'a inventés Scarron17.»

Note 17:(retour)Scarron, comme on sait, avoit habité le pays où se passe la scène de son roman assez long-temps pour se pénétrer de ses moeurs, de son esprit, de ses usages. Renouard prétend qu'il étoit au Mans dès 1657. Cette opinion est peu suivie; mais ce qui sembleroit la confirmer, c'est un passage del'Épithalame du comte de Tessé, par notre auteur:A Verny, maison bien bâtie,Un jour, en bonne compagnie,Je mangeai d'un fort grand saumon, etc.Le château de Vernie, à 23 kilomètres du Mans, appartenoit au comte de Tessé, qui s'étoit marié en 1638. Il est probable que l'épithalame est de la même année ou à peu près, ce qui prouveroit que dès lors au moins Scarron étoit sur les lieux. Ses épîtres à madame de Hautefort démontrent qu'il y étoit encore en 1641 et 1643. C'est à cette dernière date que sa protectrice lui fait obtenir un bénéfice, qui ne lui est point accordé, comme presque tout le monde l'a dit, par M. de Lavardin,évêque du Mans, car le prédécesseur de M. de Lavardin sur ce siége épiscopal ne mourut que cinq ans après, le 1er mai 1648; mais il n'en est pas moins vrai qu'à cette date de 1643 l'abbéde Lavardin n'étoit pas étranger au Maine, qu'il visitoit souvent. «De quelle nature étoit ce bénéfice et comment en jouit-il? La question est difficile à éclaircir pour qui ne connoît point à fond la discipline cléricale et les subterfuges propres à l'éluder. Scarron, n'ayant jamais eu d'un ecclésiastique que l'habit, se sera peut-être servi d'un prête-nom pour la possession de sa prébende, comme il l'appelle. Quoi qu'il en soit, au mois de mars 1646, il habitoit une des maisons canoniales, contrairement aux statuts. Le chanoine Le Comte, qui devoit l'occuper en personne, s'excuse de ses retards devant le chapitre, et déclare, le 25 mai suivant, qu'il n'a pu aller habiter sa maison dans le délai prescrit, parceque M. Scarron, en partant, y a laissé son valet malade, mais qu'il y couchera la nuit prochaine.» (Lettre de M. Anjubault.) Scarron demeuroit au Mans, place Saint-Michel, 1. La maison subsiste encore, et une rue de la ville porte son nom. Le musée communal possède 27 tableaux sur toile, d'environ un mètre carré de superficie, de peinture fort médiocre, quoique de composition assez bonne, oeuvre d'un artiste dont on ignore le nom (on dit qu'il s'appeloit Coulon ou Coulomme), et représentant des sujets tirés duRoman comique. Il subsiste quelques dépendances du château de Vernie, entre autres un pavillon qu'on appeloit et qu'on appelle encore parfois le Pavillon du Roman comique, et qui renfermoit les tableaux dont nous venons de parler.

A Verny, maison bien bâtie,Un jour, en bonne compagnie,Je mangeai d'un fort grand saumon, etc.

A Verny, maison bien bâtie,Un jour, en bonne compagnie,Je mangeai d'un fort grand saumon, etc.

A Verny, maison bien bâtie,

Un jour, en bonne compagnie,

Je mangeai d'un fort grand saumon, etc.

Le château de Vernie, à 23 kilomètres du Mans, appartenoit au comte de Tessé, qui s'étoit marié en 1638. Il est probable que l'épithalame est de la même année ou à peu près, ce qui prouveroit que dès lors au moins Scarron étoit sur les lieux. Ses épîtres à madame de Hautefort démontrent qu'il y étoit encore en 1641 et 1643. C'est à cette dernière date que sa protectrice lui fait obtenir un bénéfice, qui ne lui est point accordé, comme presque tout le monde l'a dit, par M. de Lavardin,évêque du Mans, car le prédécesseur de M. de Lavardin sur ce siége épiscopal ne mourut que cinq ans après, le 1er mai 1648; mais il n'en est pas moins vrai qu'à cette date de 1643 l'abbéde Lavardin n'étoit pas étranger au Maine, qu'il visitoit souvent. «De quelle nature étoit ce bénéfice et comment en jouit-il? La question est difficile à éclaircir pour qui ne connoît point à fond la discipline cléricale et les subterfuges propres à l'éluder. Scarron, n'ayant jamais eu d'un ecclésiastique que l'habit, se sera peut-être servi d'un prête-nom pour la possession de sa prébende, comme il l'appelle. Quoi qu'il en soit, au mois de mars 1646, il habitoit une des maisons canoniales, contrairement aux statuts. Le chanoine Le Comte, qui devoit l'occuper en personne, s'excuse de ses retards devant le chapitre, et déclare, le 25 mai suivant, qu'il n'a pu aller habiter sa maison dans le délai prescrit, parceque M. Scarron, en partant, y a laissé son valet malade, mais qu'il y couchera la nuit prochaine.» (Lettre de M. Anjubault.) Scarron demeuroit au Mans, place Saint-Michel, 1. La maison subsiste encore, et une rue de la ville porte son nom. Le musée communal possède 27 tableaux sur toile, d'environ un mètre carré de superficie, de peinture fort médiocre, quoique de composition assez bonne, oeuvre d'un artiste dont on ignore le nom (on dit qu'il s'appeloit Coulon ou Coulomme), et représentant des sujets tirés duRoman comique. Il subsiste quelques dépendances du château de Vernie, entre autres un pavillon qu'on appeloit et qu'on appelle encore parfois le Pavillon du Roman comique, et qui renfermoit les tableaux dont nous venons de parler.

D'autres pourroient reprocher à notre auteur d'avoir un peu trop multiplié les infortunes de Ragotin, qui sont souvent de la nature la moins relevée; mais ces infortunes, qui vont de pair avec celles des héros burlesques de tous les autres romans du même genre18, rentrent tout à fait dans le rôle du personnage, et servent à en mieux marquer le caractère, à en compléter la peinture; il est fâcheux seulement qu'au moins en un endroit Scarron ait dépassé la limite du rire et poussé la plaisanterie jusqu'à la cruauté, quand il nous montre Ragotin renversant sur lui les ruches et tout couvert de piqûres.

Note 18:(retour)Cf. L'Hortensius deFrancion, le Lysis duBerger extravagant, le Nicodème duRoman bourgeois, etc.

Cesfarces, d'ailleurs, ces grêles de coups et ces avalanches de taloches, qui pourraient sembler revenir trop souvent, trouvent, aussi bien que les noms ridiculement expressifs dont nous venons de parler, leur justification dans les moeurs et coutumes des Manceaux d'alors,--car Dieu me garde de médire des Manceaux d'aujourd'hui! D'une part, la jovialité, le gros rire, l'amour du plaisir, lesbons toursde tout genre; de l'autre, les querelles et batailles continuelles, étoient leur fort. Nous voyons la police locale obligée d'intervenir souvent dans l'un et l'autre cas. Ainsi, «un chanoine, ayant représenté une farce scandaleuse le jour de Pâques, est puni par le chapitre, qui fait jurer à ses confrères de ne plus fréquenter les cabarets ni les brelans.--Dans la cathédrale, on donne permission, pendant l'office de la Pentecôte, de jeter du haut de la voûte une colombe et des fleurs; mais on défend de lancer de l'eau et des poulets. Sur la place du Cloître, devant la maison même de Scarron, il faut certains jours laisser à sec la coupe de la fontaine, afin d'éviter les insolences que se permettent les valets, etc... Lisez sur une carte de Jaillot ou de Cassini les noms anciens des localités, et recherchez-en le sens à l'aide d'un lexique roman, de toutes parts vous trouverez des souvenirs de plaisir, de faits licencieux ou turbulents... Quant aux distributions de coups de raquettes, de soufflets et de claques, Scarron ne les a que médiocrement exagérées.» Partout les disputes se terminent le plus souvent par des voies de fait. «Les archives du Mans sont pleines de récits concernant des églises, des cimetières et d'autres lieux consacrés, qui ont été déclarés pollus par suite de coups d'épée ou d'arquebuse qui s'y sont donnés et reçus. Dans les assemblées publiques, au milieu même des cortéges officiels, il n'étoit pas rare de voir surgir de violents débats au sujet des préséances. Un honnête avocat du Mans, dont j'ai les Mémoires du temps même de Scarron, raconte comme un fait qui n'a rien de très étonnant que, se promenant un jour sur la place des Jacobins avec deux demoiselles, dont l'une étoit sa maîtresse, un chanoine se permit de relever la coiffe de l'une d'elles. «Je fus obligé de lui donner un soufflet», dit l'avocat. C'étoit, à ce qu'il paroît, le plus juste prix. Le valet d'une certaine dame noble se crut obligé d'intervenir et de prendre aux cheveux le galant défenseur, qui fut littéralement traîné sur la place. Hâtons-nous de dire que le chanoine fut puni par ses supérieurs et que le valet alla en prison.--Les grands seigneurs du pays inventoient ou importoient, la plupart, des exemples de ce genre, avec les développements et les variantes proportionnés à leur moyens. Les Lavardin19n'étoient pas les moins industrieux, ou du moins ils se mettoient peu en peine de changer cet état de choses20(V. Tallemant des Réaux).» Aussi les statutscontra rixantessont-ils sans cesse renouvelés. Du reste, on sait quel rôle les coups de bâton, par exemple, jouoient alors dans les relations de la vie sociale.

Note 19:(retour)Amis et protecteurs de Scarron.

Note 20:(retour)Lettre de M. Anjubault.

Un critique a reproché à Scarron, comme un des plus graves défauts duRoman comique, d'y avoir fait preuve d'une observation trop générale, dont la plupart des traits, ne portant pas avec eux un cachet particulier de vérité locale, pourroient aussi bien s'appliquer au Paris du temps qu'à la province. Rien que parce qui précède, on voit combien ce reproche est peu fondé. On peut dire que les moeurs dont il s'est fait le peintre ont le caractère essentiellement provincial, par contraste avec Molière, qui est le peintre des moeurs de Paris. La province, et le Mans en particulier, qui étoit alors à trois journées de marche environ de la capitale, offroit par là même plus de caractères tranchés, de types originaux et indigènes, qu'aujourd'hui.

Comme beaucoup des oeuvres que j'ai passées en revue dans la première partie de cette Notice, leRoman comiquetombe par endroits dans la satire; il ne fuit pas l'épigramme et la parodie, même littéraire, qui se trahissent dès les premières lignes. J'ai relevé dans mes notes plusieurs traits malins de l'auteur--beaucoup moins nombreux toutefois que dans leRoman bourgeoisde Furetière, et surtout dans leBerger extravagantde Sorel--contre les invraisemblances et les ridicules des romans chevaleresques ou héroïques. Mais, outre ces épigrammes de détail, il y en a une plus générale répandue dans tout le corps de l'ouvrage et qui en fait l'essence même. Plusieurs des personnages duRoman comiquesemblent conçus et tracés dans un système de parodie: La Rancune est le traître, le Ganelon du livre; Ragotin est la charge du héros galant et valeureux, du chevaleresque servant des dames; les grands coups d'épée sont remplacés par de grands coups de pieds et de poing, etc.

Mais voyez la contradiction! Tout cela n'empêche pas l'auteur de tomber, comme la plupart de ses confrères, dans deux ou trois des défauts les plus habituels aux romans dont il se moque: car, sans parler de quelques longues conversations, il a intercalé dans son roman quatre nouvelles et l'histoire de Destin, qui s'interrompt et se reprend à plusieurs reprises. Ces récits, trop nombreux, sont amenés brusquement, sans lien, sans préparation, sans rentrer en rien dans l'ouvrage; en outre, ils ont le tort de se ressembler presque tous par le fond, et quelques uns d'exiger une attention très soutenue, si l'on veut ne se point embrouiller dans cette intrigue enchevêtrée et un peu confuse21. Toutes ces histoires, qui ne sont même pas des épisodes, pouvoient d'autant mieux se retrancher, au moins en partie, que le roman proprement dit, assez court par lui-même, ne comportoit pas de si longs et de si nombreux hors-d'oeuvre, tout à fait en disproportion avec l'ouvrage, dont ils ralentissent la marche. C'est là que s'est réfugié l'élément romanesque, bien que l'écrivain comique s'y trahisse toujours à quelques phrases, sous ce fouillis d'aventures et ces étrangesimbrogliosà l'espagnole, qui les font ressembler à des tragi-comédies de Rotrou, de Scudéry ou de Boisrobert.

Note 21:(retour)Voir surtout, dans l'histoire de Destin, l'endroit où il s'agit de l'enlèvement de mademoiselle de Saldagne par Verville.

Du reste, une considération à laquelle Scarron n'a sans doute pas expressément songé peut servir à justifier ce mélange de l'intrigue à l'observation, fait dans une mesure, avec une convenance et un bonheur plus ou moins contestables. D'une part, la vie de salon au XVIIe siècle, l'usage des réunions et des coteries avoient dû naturellement amener l'emploi et accréditer l'usage de ces continuels récits, comme celui des longues conversations; de l'autre, on étoit encore trop près des grandsromans romanesquespour se plaire aux romans d'observation pure et simple, débarrassés des fracas d'une intrigue curieuse et embrouillée; il falloit faire passer l'étude de moeurs sous le couvert de ces aventures auxquelles on avoit habitué les lecteurs. C'est ce que ne fit pas Furetière dans leRoman bourgeois: aussi ce dernier ouvrage, malgré le nom, l'esprit et la malignité de l'auteur, eut-il peu de succès, tandis quele Roman comiquede Scarron en eut beaucoup. Il est vrai qu'on peut encore indiquer une autre raison peut-être de cette différence de succès. Le roman de Furetière s'est astreint à observer simplement la vie privée et les moeurs bourgeoises de la famille; il a voulu se renfermer dans le côté intime et domestique, se donnant tort ainsi, non pas, je suis loin de le dire, aux yeux de la postérité, mais aux yeux des lecteurs du jour, curieux d'émotions plus vives, de sujets moins connus, de tableaux plus variés. Scarron, au contraire, comme l'auteur deFrancion, quoiqu'à un moindre degré, s'en tint surtout à ce côté des moeurs qui prêtoit le plus à l'aventure, au burlesque, à la parodie; son observation court les tripots, les auberges, les théâtres, les grandes routes, au lieu de demeurer au coin du foyer. Tout en restant juste et vraie, elle est plus en dehors, par la nature même du sujet.

Quant au style duRoman comique, il est vif et d'une rapidité singulière; il va sans appuyer, mais en marquant d'un mot caractéristique les hommes et les choses qu'il veut peindre. Ce style ne respire pas, tant il a hâte de courir au but, bien autrement net et précis que celui des romans de mademoiselle de Scudéry. Malgré ses négligences et ses incorrections, il a plus de prestesse, moins de lourdeur et d'embarras dans les tournures. La langue de Scarron est remarquable par le naturel, le trait, la rapidité, la clarté même en général, sans avoir une force ou une élévation que ne comportoient ni le genre choisi, ni le talent de l'auteur; elle est en progrès sur celle de beaucoup de contemporains, du moins parmi les romanciers. Pour mieux en apprécier le mérite, il ne faut pas oublier quele Roman comique22précédales Provinciales, dont la première ne parut qu'en 1656. Tout cela explique son légitime succès. Au reste, chaque production de Scarron étoit fort recherchée, à cause de sa bonne humeur23, et, après la parodie des poètes dans ses vers burlesques, on devoit être curieux de voir la parodie des romanciers dans ce livre. Généralement, et c'est là un éloge qu'il ne faut pas omettre en parlant de Scarron et d'un roman comique, il n'a pas cherché à être plaisant aux dépens de la décence, et, sauf en d'assez rares endroits, son ouvrage est relativement écrit sur un ton convenable. La seconde partie surtout, composée après son mariage24, se ressent, tout le monde l'a remarqué, de l'heureuse influence de madame Scarron. Il faut se garder pourtant d'exagérer la portée de cette remarque, car c'est dans cette seconde partie que se trouve l'épisode de madame Bouvillon; mais on y trouve moins de trivialités grotesques, de plaisanteries peu ragoûtantes, et même le style est meilleur et renferme moins de termes anciens et passés. En effet, au témoignage de plusieurs contemporains, en particulier de Segrais (Mém. anecd., II, p. 84, 85), sa femme lui servoit à la fois de secrétaire et de critique, et son influence est visible aussi dans les poésies de Scarron venues après son mariage.

Note 22:(retour)La première partie est de 1651; la deuxième ne parut qu'en 1657, mais le privilége est de 1654.

Note 23:(retour)Voirle Burlesque malade, ou les Colporteurs affligés, etc.Paris, Loyson, 1660.

Note 24:(retour)Scarron épousa Françoise d'Aubigné, non en 1650 ou 1651, comme beaucoup l'ont dit, mais en 1652. Cette date me paroît solidement établie par une note de M. Walckenaër (Mémoires de madame de Sévigné, 2, p. 447).

Suivant Ménage, l'ami de l'auteur, leRoman comique, est le seul de ses ouvrages qui passera à la postérité; le savant homme va jusqu'à lui appliquer solennellement, trop solennellement, le vers de Catulle:

Canescet seculis innumerabilibus.

Boileau lui-même, le sévère, l'irréconciliable ennemi du burlesque et du mauvais goût, qui gourmandoit si vertement Racine de sa foiblesse quand il le surprenoit à lire Scarron, exceptoit, dit-on, leRoman comiquede son anathème. Les hommes les plus graves et les plus éloignés, par état comme par esprit, de si frivole matière, le lisoient également, par exemple Fléchier, comme on le voit par un passage de sesGrands-Jours, où il compare à la troupe de Scarron une bande de méchants comédiens qui viennent jouer à Clermont pendant les assises25. Le public en masse ne fit que ratifier l'impression de ces amis devant lesquels ilessayoitson ouvrage, comme il disoit lui-même, et qui en rioient de tout leur coeur. Le Maine, surtout, préparé à cette lecture par ses moeurs et ses goûts particuliers, ainsi que nous l'avons vu, accueillit avec empressement leRoman comiquecomme une continuation perfectionnée des vieux et libres conteurs qu'il aimoit, d'Eutrapel, de Bonaventure Des Periers, qu'on lisoit beaucoup au Mans, et surtout de son Conte d'Alsinois (Nicolas Denisot). Il est malheureux seulement que l'inachèvement de l'ouvrage nous empêche de prononcer un jugement définitif, en ne nous permettant pas de pouvoir bien apprécier l'ensemble des aventures, leur rapport harmonieux, leur but final et la façon dont elles se dénouent, sans parler de l'intérêt de curiosité qui demeure en suspens: «On auroit su, dit Sorel, s'il n'auroit pu empêcher que son principal héros ne fût pendu à Pontoise, comme il avoit accoutumé de le dire.» (Bibl. fr., p. 199).

Note 25:(retour)Il est vrai que Fléchier n'étoit alors qu'un petit abbé, de moeurs peu sévères, ce semble, et un simple précepteur, et que, dans cette comparaison même, il montre qu'il a lu son auteur bien vite et n'en a pas conservé un souvenir très net, car il prend la Rappinière pour un acteur, et du Destin il fait M. l'Étoile.

Entre toutes les questions que soulève leRoman comique, celle de ses origines est une des plus importantes et des plus négligées. On savoit bien que l'ouvrage montroit de loin en loin, surtout dans ses nouvelles épisodiques, les traces de cette littérature espagnole où l'on puisoit si largement à cette époque, Scarron tout le premier; mais jusqu'à quel point avoit-il imité ou traduit, soit dans ses nouvelles, soit dans le reste de l'oeuvre? Qu'avoit-il pris et où avoit-il pris? Quelle étoit sa part d'invention et d'originalité dans l'ensemble comme dans les détails? Toutes questions qu'on laissoit sans les résoudre, et qui pourtant devraient être résolues aussi nettement que possible en tête d'une édition sérieuse duRoman comique.

Et d'abord, le chef-d'oeuvre de Scarron est-il imité dans son plan et sa conception générale, et notre auteur est-il redevable à d'autres de l'idée-mère de son livre?--À notre avis, le sujet est bien à lui. Peut-être, quoique le souvenir ne s'en soit pas conservé dans le Maine, lui a-t-il été inspiré par des aventures réelles26, sur lesquelles a brodé, comme sur un thème choisi à souhait, son imagination aventureuse et riante; peut-être avoit-il rencontré, pendant ses voyages et son séjour au Mans, cette troupe d'acteurs nomades immortalisée par lui? Probablement même tous ces types, si vrais et si plaisants, lui avoient été fournis par des originaux en chair et en os, dont on peut encore aujourd'hui retrouver quelques uns dans l'histoire;--ce qui suffiroit à prouver la personnalité de son inspiration et à écarter l'hypothèse d'un travail d'imitation étrangère, comme celui qu'il a fait dans ses comédies. Ainsi le petit Ragotin n'est autre que René Denisot, avocat du roi au présidial du Mans, mort en 1707, comme nous l'apprennent les chroniqueurs du pays, entre autres Lepaige, dans sonDictionnaire du Maine. Le marquis d'Orsé, dont il est parlé en termes si magnifiques au chapitre 17 de la seconde partie, paroît être le comte de Tessé, avec qui Scarron s'étoit trouvé en rapports excellents, et dont la physionomie répond bien au portrait tracé par notre auteur. Suivant une clef manuscrite trouvée par M. Paul Lacroix dans les papiers non catalogués de l'Arsenal, et que nous donnons sous toutes réserves27, la Rappinière seroit M. de la Rousselière, lieutenant du prévôt du Mans;--le grand la Baguenodière, le fils de M. Pilon, avocat au Mans;--Roquebrune, M. de Moutières, bailli de Touvoy, juridiction de M. l'évêque du Mans;--enfin Mme Bouvillon seroit Mme Bautru, femme d'un trésorier de France à Alençon, morte en mars 1709, mère de Mme Bailly, femme de M. Bailly, maître des comptes à Paris, et grand-mère de M. le président Bailly. Scarron, pendant qu'il jouissoit de son bénéfice au Mans, avoit eu probablement des démêlés avec toutes ces personnes, et il s'en vengea en les mettant dans son roman. Placé dans une position équivoque, aimant à railler les provinciaux, peu endurants de leur nature, il n'est pas étonnant qu'il se soit fait des ennemis et qu'il ait voulu s'en venger à sa manière. Il a introduit également dans son oeuvre, sans déguisement, un certain nombre de personnages historiques, locaux et contemporains, qui, il est vrai, n'y jouent pas un rôle proprement dit et n'y sont mentionnés qu'en passant, mais qui sont, pour ainsi dire, autant de liens rattachant son roman à la réalité28: ici c'est le sénéchal du Maine, baron des Essards; là, ce sont les Portail, famille célèbre dans la magistrature29, etc.

Note 26:(retour)Par exemple, leSegraisiananous indique le nom du personnage dont une aventure a inspiré à Scarron l'idée du chap. 6 de la IIe partie: M. de Riandé, receveur des décimes.

Note 27:(retour)Nous en garantissons d'autant moins l'authenticité, que nous en ignorons l'origine, et que, du reste, les traditions locales sont muettes là-dessus. M. Anjubault, en particulier, n'a pu nous transmettre aucun éclaircissement sur ce point.

Note 28:(retour)Scarron, comme plusieurs de nos romanciers modernes, et en particulier Balzac, semble vouloir prendre ainsi ses précautions pour mieux faire croire à la réalité de cestrès véridiquesaventures, tantôt par certaines formes de phrase, tantôt en se mêlant lui-même au récit, tantôt en y faisant intervenir des faits historiques en dehors de ceux du roman.

Note 29:(retour)On peut aussi retrouver à peu près sûrement quelques uns des personnages que Scarron avoit en vue à l'aide des pièces et des archives locales. Ainsi il met en scène le curé de Domfront; or le curé de Domfront étoit alors Michel Gomboust, fils du sieur de La Tousche. Il est peu probable que Scarron, qui s'arrête assez longuement à cette charge bouffonne, ait employé une désignation si claire et si compromettante d'une manière vague, sans intention et au hasard, surtout dans un roman de moeurs d'une action contemporaine et d'une donnée satirique autant que comique, dont il devoit penser qu'on rechercheroit aussitôt la clef. Que son portrait soit fidèle, qu'il n'ait point cédé au plaisir de la caricature ou à l'attrait de quelque vengeance burlesque, c'est une autre affaire, et je suis loin de vouloir jurer de son innocence. L'abbesse d'Estival, qu'il introduit plus loin avec son directeur Giflot, étoit alors Claire Nau, qui gouverna la maison d'Estival en Charnie de 1627 à 1660. Le prévôt du Mans, qui avoit épousé une Portail (II, 16), doit être Daniel Neveu, prévôt provincial du Maine, qui épousa Marie Portail en 1626.

Il n'y a rien là, évidemment, que de françois par le caractère, rien que d'original et de simple et franche venue. Je sais bien qu'on a prononcé, à propos duRoman comique, le titre d'un ouvrage d'Augustin Rojas de Villandrado,El viage entretenido, vraiRoman comiqueespagnol, roulant, lui aussi, sur les troupes ambulantes de comédiens, racontant leurs tournées en province et leurs aventures, les suivant de stations en stations, nous les montrant dans leur intérieur, dans leurs habitudes intimes, peignant leurs moeurs, leur misère et leurs vices. L'auteur de ce livre curieux, qui n'a jamais été traduit en françois, homme expert,chevalier du miracle, comme on l'appeloit, caustique, insouciant, aventureux, vieilli lui-même sur les planches, étoit bien celui qu'il falloit pour écrire cette histoire. LeVoyage amusant(ou plutôt leVoyage où l'on s'amuse) de Rojas parut pour la première fois en 1603. Tout ouvrage espagnol étoit alors connu aussitôt, lu et exploité avec une promptitude extraordinaire, de ce côté des Pyrénées; quelquefois même, on en a des exemples, traduit sur un manuscrit avant d'avoir été imprimé en Espagne. Il est donc probable que Scarron connoissoit le livre de Rojas, et il est très possible aussi que ce livre lui ait inspiré l'idée de son roman; mais, en vérité, c'est tout ce que l'on peut admettre, et, si l'imitation a eu lieu, elle est tellement libre, elle a si bien dévié de son point de départ pour entrer dans une voie tout à fait personnelle etsui generis, que leRoman comiqueest tout au plus un pendant, et n'a rien d'un calque ni d'une copie. Il se rencontre pourtant avec l'ouvrage de son devancier en quelques légers points de détail que j'ai notés au passage; mais ce sont de ces rencontres vagues que devoit forcément amener la ressemblance générale du sujet, et qui disparoissent dans la diversité du style, du plan et de l'intrigue. LeRoman comique, en effet, bien supérieur en somme auVoyage amusant, est surtout écrit sur un ton complétement différent de ce dernier livre, que M. Damas Hinard a pu prendre pour base principale d'un travail fort sérieux sur le vieux théâtre de la Péninsule30.

Note 30:(retour)Moniteurde 1853.

Quant aux quatre nouvelles espagnoles intercalées par Scarron dans le corps de son roman, suivant l'usage de l'époque, c'est autre chose. Là, l'imitation, la traduction même, étaient tellement flagrantes à la simple lecture et si peu déguisées31que le doute ne sembloit guère permis; seulement, dans une littérature aussi luxuriante et aussi peu connue que la littérature espagnole, les recherches devoient être naturellement longues et pénibles, et c'est pour cela sans doute que personne ne les avoit faites jusqu'à présent, ou que personne du moins n'y avoit réussi. Le récit circonstancié de mes propres excursions intéresseroit peu les lecteurs; aussi me bornerai-je à en constater le résultat.

Note 31:(retour)Scarron va même jusqu'à dire, avant l'Amante invisible: «Je m'en vais vous conter une histoire tirée d'un livre espagnol qu'on m'a envoyé de Paris», et avant leJuge de sa propre cause(Rom. com., II, 14): «Il lut... une historiettequ'il avoit traduite de l'espagnol, que vous allez lire dans le suivant chapitre.» Mais il est vrai que ces seules paroles ne seroient point une preuve: car, à la rigueur, elles pourroient n'être qu'une petite supercherie destinée à mettre ses nouvelles sous la protection de la vogue. Au chapitre 21 de la première partie, il montre assez, sous forme d'une conversation, combien il prisoit les nouvelles espagnoles et combien il s'en étoit occupé.

À force de fouiller dans l'inextricable et touffue végétation du théâtre espagnol, j'étois parvenu, aidé par quelques indications bienveillantes, à retrouver dans Lope de Vega, dans Calderon, dans Moreto, dans Tirso de Molina, les premières traces et les premiers germes, à ce qu'il me sembloit, des nouvelles duRoman comique, et j'allois me résoudre à croire que Scarron, faisant des frais d'invention assez larges, avoit transformé les pièces en récits, ce qui avoit souvent lieu alors, quand M. de Puibusque me signala, dans un livre rare de don Alonso Castillo Solorzano,--los Alivios de Cassandra(les Délassements de Cassandre), Barcelone, 1640, in-12,-- un récit dont le titre, me disoit-il, ressembloit exactement à celui de la seconde nouvelle duRoman comique:À trompeur trompeur et demi, puisque ce récit étoit intitulé:A un engaño otro mayor.

Los Alivios de Cassandra, espèce de décaméron imité desAuroras de Diana, de don Pedro Castro y Anaya, et peut-être aussi duPara todos(Pour tous) de Montalvan, contiennent cinq nouvelles et une comédie. L'auteur, poète, historien, et surtout romancier distingué dans le genre enjoué et picaresque, a fait d'autres ouvrages, de valeur et de succès divers. SesAliviosont été traduits en 1683 et 1685 par Vanel (les Divertissements de Cassandre et de Diane, oules Nouvelles de Castillo et de Taleyro). En jetant les yeux sur ce livre, qu'avoit bien voulu mettre à ma disposition le savant auteur de l'Histoire comparée des littératures espagnole et française, je vis que ce n'étoit pas seulement le titre qui se ressembloit des deux parts, mais le récit complet, et que Scarron s'étoit à peu près borné à le mettre en françois, sans même se donner la peine de changer les noms des personnages. Ce n'est pas tout. Quelle ne fut point ma surprise de découvrir, dans le reste du même volume, les originaux de deux autres nouvelles duRoman comique, traduits par Scarron avec aussi peu de gêne, et à peu près aussi littéralement! Il est évident qu'en 1646, époque vers laquelle, selon toute probabilité, il commença la composition de sonRoman comique, il avoit entre les mains ce livre récent, qui lui avoit plu, et qu'il avoit trouvé commode d'en détacher les trois premières nouvelles pour les faire raconter à ses personnages, au lieu d'en inventer lui-même ou de les réunir dans un recueil à part.

Maintenant procédons par ordre, et avec un peu plus de détails.L'Amante invisible(Rom. com., I, 9) est simplement traduite, avec intercalation de quelques phrases burlesques, de la troisième nouvelle desAlivios de Cassandra, intitulée:Los Efectos que haze Amor. Que le sujet de cette nouvelle soit ou ne soit pas de Solorzano lui-même, je n'ai point à m'en préoccuper ici. Quoique la littérature espagnole compte à bon droit parmi les plus originales de l'Europe, il n'en est pas moins vrai que Solorzano, et beaucoup de ses contemporains, Cervantes, Salas Barbadillo, Juan de Timoneda, Tirso de Molina, etc., avoient largement puisé dans les productions de l'Italie. Mais il me suffit d'avoir retrouvé l'origine immédiate, sans vouloir remonter à l'origine primitive: la question des sources premières en littérature est encore plus incertaine et plus obscure que celle des sources du Nil.--Il est possible, probable même, que le théâtre espagnol, qui a touché à tous les sujets, et à qui celui-là devoit particulièrement plaire, l'ait également traité. Du reste, Calderon a faitla Dama duende(1629), imitée par Douville sous le titre analogue del'Esprit follet(1642)32, où on trouve, il faut l'avouer, fort peu de ressemblance, sauf en un ou deux points de minime importance, avec la nouvelle de Scarron33. Calderon a fait également, en 1635,el Galan fantasma; Lope,la Discreta enamorada; enfin, Tirso de Molina,la Celosa de si misma, dont les titres sont en rapport avec celui del'Amante invisible.

Note 32:(retour)Pièce qui a été elle-même imitée par Hauteroche sous le même titre.

Note 33:(retour)Remarquons que d'Ouville a traduit de Solorzanola Garduna de Sevilla(la Fouine de Séville, 1661). Il connaissoit donc cet auteur, et, par conséquent, il est possible que, dans sonEsprit follet, il ait un peu songé aussi à la troisième nouvelle desAlivios.

À trompeur trompeur et demi(I, 22) n'est autre chose, comme je l'ai dit plus haut, que la deuxième nouvelle du même livre. Mais je dois mentionner, en outre, comme ayant pu influer aussi, quoique de beaucoup plus loin, sur Scarron, quelques pièces de théâtre:Trampa adelante34, de Moreto, à qui notre auteur a également empruntéel Marques de Cigarral, pour en faireDon Japhet d'Arménie;Cautela contra cautela, de Tirso de Molina, etFineza contra fineza, de Calderon.

Note 34:(retour)Mais il faudroit que cette pièce, qui, je crois, a été imprimée seulement en 1654, eût couru manuscrite plusieurs années avant sa publication.

Les Deux Frères rivaux(II, 19) constituent un sujet qu'on trouve souvent traité dans notre théâtre de la première partie du XVIIe siècle, époque où nos auteurs prenoient à pleines mains dans la littérature espagnole; et par cela seul sa filiation se trouvoit clairement désignée. Beys a donné en 1637Céline, ou les Frères rivaux, tragédie; Chevreau, en 1641,les Véritables Frères rivaux, dont le sujet à quelque analogie générale avec celui de Scarron; Scudéri, en 1644,Arminius, ou les Frères ennemis, etc. La nouvelle de Scarron est la traduction libre, mais où la plupart des noms sont restés les mêmes, du premier récit desAlivios de Cassandra, intitulé:La Confusion de una noche. Ceux qui ont lu le récit de notre auteur comprendront, en se rappelant la confusion qui se fait entre les deux frères, la nuit, dans le jardin de don Manuel, père de leur commune amante, comment la nouvelle espagnole peut porter cette étiquette, si différente de celle de la nouvelle françoise qui en est tirée. N'oublions pas non plus que Moreto a donné au théâtrela Confusion de un jardino, dont le titre indique aussi une certaine ressemblance de sujet. Enfin on trouve dans un recueil deNovelas moralesde don Diego Agreda y Vargasel Hermano indiscreto, ou, comme dit Baudouin, dans sa traduction (1621),le Frère indiscret, ou les Malheurs de la jalousie; mais la ressemblance s'arrête à peu près là, malgré quelques personnages du même nom.

Restele Juge de sa propre cause(II, 14), qui, cette fois, n'est pas tiré du livre de Solorzano. Au premier coup d'oeil, même avant de l'avoir lu, l'origine espagnole n'en sauroit être douteuse pour qui se rappellele Médecin de son Honneur,le Geôlier de soi-même, et tous ces titres par rapprochements et par antithèses que cette littérature affectionne. Lope de Vega a faitel Juez en su causa(V.Las comedias del famoso, etc., in-4, dern. vol., Bibl. imp.)35; mais la source immédiate de la nouvelle de Scarron doit être cherchée ailleurs: c'est le 9e récit desNovelas exemplares y amorosas, sorte de décaméron dû à la plume de dona Maria de Zayas (Barcelone, Joseph Giralt; l'approbation est de juin 1634):el Juez de su causa. Scarron a fait plus qu'imiter un modèle; sauf quelques interversions et quelques légers changements, portant soit sur les noms, soit sur les détails, qu'il modifie au goût du pays et de l'époque, il s'est borné à traduire, et souvent avec la plus complète exactitude.

Note 35:(retour)Je trouve aussi, parmi les pièces de Calderon,El gran principe de Fez, dont plusieurs personnages portent les mêmes noms que ceux de Scarron, et dont l'action se passe au Maroc, comme dans la première partie duJuge de sa propre causeet dans beaucoup d'autres drames espagnols.

Voilà ce que Scarron a pris à l'Espagne dans sonRoman comique; tout cela, je crois, sauf leVoyage amusant, n'avoit encore été signalé nulle part. On y pourroit joindre peut-être quelques courts passages, quelques réflexions, où l'on retrouve tantôt une phrase duNouvel an dramatiquede Lope, tantôt un ressouvenir deDon Quichotte36, dont il parle plusieurs fois, du reste, dans son Roman, et dont les épisodes de la première partie surtout semblent l'avoir inspiré, etc. Encore ces endroits, fort rares en dehors des quatre nouvelles épisodiques, sont-ils plutôt, j'en suis convaincu, de brèves rencontres inspirées par une certaine analogie de situation que des imitations réelles. C'est, d'ailleurs, fort peu de chose dans l'ensemble du livre, et leRoman comiqueproprement dit est bien une composition originale, dont on n'est pas en droit de ravir la gloire à Scarron.

Note 36:(retour)Les titres de plusieurs chapitres, en particulier, semblent calqués sur ceux de Cervantes. Tels sont ceux-ci, par exemple: «Qui ne contient pas grand chose,--Qui contient ce que vous verrez si vous prenez la peine de le lire,--Des moins divertissants du présent volume, etc.»

Un certain nombre d'écrivains ont succombé à la tentation de reprendre l'oeuvre interrompue de Scarron et de l'achever. De là plusieursSuites du Roman comique, dont il est nécessaire que nous disions quelques mots. La première est celle que l'on désigne partout, dans les catalogues, dans les histoires de la littérature, dans les biographies, sous le nom d'A. Offray. Il y a là une erreur que nous devons relever en passant. En lisant la dédicace, on y trouve cette phrase, qui, avec un peu d'attention, eût dû suffire pour avertir de la méprise: «Mais, Monsieur, après avoir agréé mon présent, ne jugerez-vous pas favorablement demonauteur, et le croirez-vous sans mérite?Ses expressions sont naturelles, son style aisé; il étale partout un fond d'agrément qui lui tient lieu de force, etc.» Cela est parfaitement clair, il me semble, et je m'étonne qu'aucun des éditeurs précédents n'y ait fait attention. Le nom d'A. Offray, qu'on lit au bas de cette dédicace, n'est pas celui de l'auteur, mais du libraire, comme il arrivoit souvent alors. Ce libraire, peu connu, et que j'eusse peut-être cherché longtemps encore sans grands résultats si M. Péricaud aîné ne m'avoit mis sur la voie par une indication précise, est bien certainement Antoine Offray, qui édita à Lyon, en 1661, leSésostrisde Françoise Pascal, in-12; en 1664, leVieillard amoureux ou l'Heureuse feinte, pièce comique de la même; laVie de Calvin, par Bolsec; laVie de Labadie, par François Mauduict (petit in-8), qu'il a dédié (on voit qu'il avoit l'habitude des dédicaces) à Messieurs de la Propagation de la foi. Il demeuroit au Change. Il faut donc qu'on se décide à lui reprendre la gloire d'une composition qui n'est pas à lui, pour la reporter à un anonyme qui restera probablement inconnu; et peut-être, au fond, cette question de paternité littéraire ne mérite-t-elle pas,dans l'espèce, de susciter de bien grandes recherches. Ce n'est pas que cette suite soit absolument sans valeur; elle est faite avec quelque verve et quelque esprit, et l'auteur y a assez bien saisi le genre de Scarron; mais, en tâchant de la mettre en harmonie avec le reste de l'ouvrage et de se conformer augéniede son modèle, dont il est loin d'avoir la naturelle bonne humeur, il s'est rangé parmi les imitateurs les plus serviles, et s'est volontairement privé du libre usage de sa force de création. Il se traîne à la remorque de Scarron, répète et reprend ses inventions, y coud péniblement les siennes, et tombe souvent dans de bien plates et bien maladroites plaisanteries. Son style surtout, qui contient des phrases d'un enchevêtrement incroyable, est beaucoup plus lourd, plus vieux et plus embarrassé.

Cette troisième partie, dont on ne connoît pas l'auteur, présente les mêmes obscurités quant à sa première édition. Une phrase de l'Avis au lecteursembleroit faire entendre qu'elle remonte à trois ans environ après la mort de Scarron, qui eut lieu en 166037; mais cette phrase est vague et peut s'expliquer aussi bien d'une autre manière. M. Brunet n'a découvert aucune trace d'une édition plus ancienne que celle qui se trouve dans le volume imprimé chez Wolfgang (Amsterd., 1680); mais il est évident, d'après le nom du libraire A. Offray, qui est Lyonnois, et la dédicace à M. Boullioud, écuyer et conseiller du roi en la sénéchaussée et siége présidial deLyon, qu'il a dû en paroître une autre édition auparavant dans cette dernière ville. Or le catalogue manuscrit de l'ancienne bibliothèque de Saint-Vincent, au Mans, par le savant dom de Gennes, porte la mention suivante: «Le Roman comique (par M. Scarron), troisième et dernière partie; Lyon, 1678, 1 vol. in-12.» Selon toute probabilité, ce doit être là cette première édition, qui, par malheur, n'est pas venue entre les mains du bibliothécaire actuel, mais qu'il seroit possible, sans doute, de retrouver à Lyon. Avant cette date de 1678, leRoman comiquede Scarron est toujours annoncé dans les catalogues en deux parties ou en deux volumes, ou au moins rien n'y fait supposer dès lors une troisième partie, une suite quelconque, et il seroit assez étonnant qu'on l'eût toujours négligée à cette époque, surtout si elle avoit suivi de si près l'ouvrage de notre auteur.

Note 37:(retour)Voici cette phrase: «Au reste, j'ai attendu longtemps à la donner au public, sur l'avis que l'on m'avoit donné qu'un homme d'un mérite fort particulier y avoit travaillé sur les Mémoires de l'auteur.... mais,après trois annéessans en avoir rien vu paroître, j'ai hasardé le mien.»

Il faut citer maintenant la suite de Preschac ou Prêchac (car il a écrit son nom des deux manières), fécond auteur de romans à titres étranges et cavaliers, tels quel'Héroïne mousquetaire, qui rentre dans notre cadre par la couleur bourgeoise, familière et comique de quelques pages;le Beau Polonais,le Bâtard de Navarre, etc. Prêchac a imité assez bien, et non sans esprit, le genre de Scarron; mais, au lieu de s'appliquer à poursuivre et à soutenir ses caractères, il s'est rejeté de préférence sur les petits côtés de l'oeuvre, sur les plaisanteries et les farces vulgaires. La première édition connue de cette suite est celle de Paris, Cl. Barbin, 1679, in-12 (catal. de la Bibl. imp.).

Ce sont là les deux principales suites et les plus célèbres, mais il y en a plusieurs autres encore. Telle est laSuite et conclusion du Roman comique, par M. D. L. (Amsterd., et se trouve à Rouen, chez Le Boucher fils, et à Paris, chez Pillot, 1771; mais nous ne sommes pas sûr que ce soit là la première édition). Cetteconclusion, dont on peut voir l'analyse au deuxième volume de laBibliothèque universelle des romans, est d'un genre tout à fait différent. L'avertissement prévient que, sans vouloir imiter le style ni la manière de Scarron, «on a suivi simplement l'histoire de Destin et de mademoiselle de l'Étoile, comme celle des deux personnages qui intéressent le plus». Et en effet cette conclusion, d'une rare inintelligence, a trouvé le moyen de transformer l'oeuvre de notre auteur en un vrairoman romanesque, bien sérieux, bien fade et bien ennuyeux.

En ces derniers temps, M. Louis Barré a donné dans une édition populaire (chez Bry, 1849) une suite et conclusion fort courte, et n'ayant d'autre but que de dénouer tous les fils entrecroisés, d'amener à terme tous les éléments de péripéties et de reconnaissances finales préparés par Scarron dans les deux premières parties. Enfin, peut-être faut-il joindre encore à tous ces noms celui de de La Croix38, auteur de laGuerre comique, ou la Défense de l'Escole des femmes, spirituelle et judicieuse comédie en un acte, prose et vers, 1664, ou plutôt dialogue en 5 disputes. Le bibliophile Jacob, en mentionnant cette pièce dans le catalogue Soleinne (fin du premier volume), dit qu'il promettoit de mettre sous presse une troisième partie duRoman comique, mais qu'on ne sait s'il a tenu parole.

Note 38:(retour)Suivant les uns, c'est C. S. Lacroix, avocat au Parlement, auteur de laClimène(1628), de l'Inconstance punie(1630); suivant d'autres, c'est un certain Pierre de Lacroix, sur lequel on a peu de renseignements.

D'autres oeuvres portent le même titre, mais dans un sens plus général, et sans se rattacher directement à l'ouvrage de Scarron. Tel est, par exemple, leSupplément au Roman comique, ou Mémoires pour servir à la vie de Jean Monnet, ci-devant directeur de l'Opéra-Comique à Paris, etc., écrits par lui-même, 1773, Londres; in-12.

LeRoman comiquen'a pas inspiré seulement des suites. En 1684, La Fontaine et Champmeslé ont faitRagotin, ou le Roman comique, comédie en 5 actes, en vers, jouée sous le nom de ce dernier, et qui n'eut pas beaucoup de succès. Ils ont tâché d'y réunir les mots, les traits, les événements les plus remarquables du livre de Scarron, en ajoutant quelquefois à l'intrigue, et quelquefois aussi en bouleversant l'ordre des incidents, en échangeant dans certaines parties les rôles de deux ou trois personnages. La pièce est intéressante et habilement versifiée, mais elle contient de trop longs récits; il a fallu trop y accumuler les incidents comiques pour les faire tenir dans les cinq actes, et elle manque un peu de verve comique, surtout quand on vient de lire notre auteur.

En 1733, Le Tellier d'Orvilliers publia à Paris, chez Christophe David, leRoman comique mis en vers. C'étoit une étrange idée. Il avoit d'abord fait paroître quelques fragments dans leMercurede décembre 1730, de janvier et février 1731, et il fut encouragé à poursuivre. Ses vers octosyllabiques suivent le texte original d'aussi près que possible, et cette extrême exactitude, ce frivole tour de force, est son plus grand mérite, si mérite il y a. Quelques passages sont rendus avec bonheur, mais on aimera toujours mieux les lire dans la prose de Scarron que dans les vers de Le Tellier.

Il est inutile de poursuivre cette énumération dans ses moindres détails. Ce que j'ai dit suffit pour donner une idée de l'influence qu'a exercée leRoman comiqueet des travaux divers qu'il a suscités.

Nous n'entrerons pas dans la bibliographie duRoman comique, qui n'en finiroit pas. La première partie parut pour la première fois en 1651, chez Toussaint Quinet (le privilége est du 20 août 1650); la deuxième chez Guillaume de Luynes, (Quinet étant mort dans l'intervalle), en 1657 seulement, quoique le privilége soit du 18 décembre 1654. Cette première édition est fort rare; la bibliothèque de l'Arsenal, seule à Paris, possède la première édition de la première partie. Aussi est-elle restée inconnue à la plupart des éditeurs modernes, si bien même que fort peu de critiques ou de biographes semblent en avoir connu la date exacte, et, avant d'avoir eu les priviléges entre les mains, je n'avois pu en rencontrer nulle part une indication précise. Cette extrême rareté a entraîné des conséquences plus ou moins graves, par exemple des différences assez importantes dans certains passages entre la première édition et les éditions postérieures.


Back to IndexNext