Joli comme un été qui touche à son déclin,Dans la pâle clarté d'une aube languissante,Narcisse est étendu près d'une eau bruissanteEt contemple, amoureux, son visage câlin.Sa chevelure ondoie au gré du flot morose,La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons.Cependant que perdu dans les bleus horizons,Longuement il jouit de sa métamorphose.
Joli comme un été qui touche à son déclin,Dans la pâle clarté d'une aube languissante,Narcisse est étendu près d'une eau bruissanteEt contemple, amoureux, son visage câlin.Sa chevelure ondoie au gré du flot morose,La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons.Cependant que perdu dans les bleus horizons,Longuement il jouit de sa métamorphose.
Joli comme un été qui touche à son déclin,
Dans la pâle clarté d'une aube languissante,
Narcisse est étendu près d'une eau bruissante
Et contemple, amoureux, son visage câlin.
Sa chevelure ondoie au gré du flot morose,
La brise emplit sa chair d'harmonieux frissons.
Cependant que perdu dans les bleus horizons,
Longuement il jouit de sa métamorphose.
L'illustre maître Falguière, de qui Pendariés prit conseil, jugea que le sujet se passait de commentaires et peut-être eut-il raison.
Je m'attendais donc à voir cette fois encore quelque œuvre nouvelle, en laquelle se donneraientlibre carrière les qualités maîtresses de mon ami, à savoir l'harmonie des formes, la souplesse câline des contours et cette passion chantante de la chair qu'il sait si bien rendre voluptueuse et frissonnante.
Après les accolades et les reproches mutuels sur notre apparente indifférence à l'endroit l'un de l'autre, j'interpellai vigoureusement le sculpteur que je sais cachottier et mystérieux pour les choses de son art. «J'espère que tu nous a bâti quelque joli morceau pour le prochain salon et je ne te cache pas que je suis venu pour en avoir la primeur.
—«Bah! fit-il avec une moue, qu'il s'efforça de rendre dédaigneuse, mais où je sus lire un manque total de sincérité, c'est si peu de chose.
—«Possible, mon vieux, mais je demande à voir.»
A mesure que nous avancions vers l'atelier je surprenais sur sa mobile et expressive physionomie, l'éclatement comprimé d'un sourire mystificateur.
Que va-t-il me montrer, pensais-je. Et cependant la porte s'ouvrit.
Cette fois je me reculai: Dans la lueur pâlissanted'une fin d'après midi, m'apparaissait immense, à cause un peu de l'atelier très exigu, l'œuvre presque achevée que mon talentueux ami réserve au salon de sculpture des Champs-Élysées.
«Peste, mais c'est du marbre», fut mon premier cri. Vous me direz que ce n'est point là l'expression d'un sentiment très esthétique, mais j'avoue qu'au premier moment je fus dominé par la vision du labeur géant que mon ami venait d'accomplir, considération de second ordre j'en conviens, qui ne tarda point à s'effacer devant une autre plus flatteuse: l'admiration.
Sur un socle à pivot parfaitement équilibré et qu'une main d'enfant pourrait sans nul effort déplacer circulairement, un homme nu, d'un tiers au moins plus grand que nature, développe debout la plus admirable anatomie qui se puisse rêver.
Cet homme, un paysan comme l'a voulu son auteur et non point un paysan d'atelier aux rondeurs mièvres et graciles d'Apollon, mais un rustre à la puissante musculature, s'est arrêté près d'une roche inculte. Les jambes fléchies, le torse un peu voûté de l'homme qui se livre aux travaux ardus de la terre, tout dans son attitudeet dans son mouvement crie la fatigue et l'effort continu d'une laborieuse journée. Derrière lui, contre ses pieds, il a déposé dans un geste de lassitude suprême, la pioche dont tout le jour il éventra le sol rétif. Car la terre où ses pieds se sont posés ne respire rien moins que la fertilité et ce n'est pas sans peine qu'elle nourrit ses amants obstinés, l'ingrate et revêche marâtre. Aussi l'homme à la longue s'est-il découragé; le peu d'âme qui somnolait en ce coffre de brute attelée au labeur, lui vient aux lèvres dans un appel à la toute justice d'en haut. Aura-t-il après ces fatigues subies, l'équitable joie des récoltes; voudra-t-elle multiplier pour le payer de ses peines, les graines que ses mains ont confiées à ses entrailles, la terre mauvaise entr'ouverte sous son effort. Et joignant ses mains calleuses où le manche du pic a laissé l'ineffaçable stigmate du travail, levant au ciel sa face où pour une minute s'est réfugiée la vie de tout ce grand corps, le paysan s'exalte en une prière marmonnée, plus grande et plus sincère en son inexpression que les fadeurs apprises de tous les cagots de sacristie.
Vous dirai-je la joie délirante que je versais dans l'âme de mon précieux ami en lui énumérantune à une, toutes ces émotions que je viens de vous dire et que je déduisais de mon attentif examen. Encore ne m'attardai-je point, avant tout, féru d'art sincère, à lui vanter l'exactitude merveilleuse des attaches et l'incomparable fini des moindres détails, toutes choses qui ne sauraient échapper à l'œil exercé des professionnels.
—«Et quel titre vas-tu donner à ce beau morceau?»
Au lieu de répondre directement à ma question Pendariés me dit:
—«Te chargerais-tu d'en trouver un satisfaisant?
—«Non, certes.
—«Eh bien! moi non plus, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de résumer par un mot sans doute insuffisant l'état d'âme complexe que j'ai voulu rendre. Tu n'as pas eu besoin de titre pour me comprendre; d'autres, je l'espère, me comprendront également et c'est la plus grande récompense que je puisse espérer. Ce paysan qui, vers la fin du jour, laisse tomber sa pioche, et brisé de fatigue, invoque un Dieu qu'il ne voit pas, mais dont il attend l'infinie miséricorde et qui lui donne la force encore de se résigner, ce paysan c'est moi-même. Ah! pendant les deux ans qu'aduré ce travail, dont tu contemples le résultat, que de fois moi aussi j'ai laissé tomber le marteau, pesant à mes pauvres mains gourdes. Et je les ai levées vers l'Idéal, ces mains fatiguées qui s'épuisaient à rendre mon rêve; oh! si du moins je l'ai pu rendre assez pour que d'autres hommes le déchiffrent, je n'ai plus rien presque à désirer.»
Ce bougre là m'avait ému avec son éloquence simple et bon enfant; je ne trouvai rien à lui dire et je me contentai dans une pression de mains de lui témoigner combien son œuvre m'allait au cœur. Après quoi, lui-même me prenant aux épaules me fit pirouetter vers la porte entr'ouverte de l'atelier en me disant: «Allons boire un bock à la santé de mon Bonhomme!»
C'est demain que nous reprenons la vie errante, et pour un bon mois s'il vous plaît. L'itinéraire ne nous promet pas cette fois une succession de séjours paradisiaques et nous n'aurons guère le choix, ce me semble, qu'entre le brouillard et la pluie, dans les vingt et une cités que je vois figurersur la liste à moi confiée, mais dame, on s'amollirait à la fin si l'on rencontrait fréquemment en voyage des oasis comme Monte-Carlo. Il se faut aguerrir à ses dépens et nous ne mourrons pas d'avoir affronté Saint-Nazaire,Nazaire les chiens, comme il me souvient d'avoir entendu dénommer ce savoureux port de mer, à l'époque où je m'embarquais à bord duLafayettepour la Havane et Vera-Cruz.
Oui, cousine, c'est vers la Bretagne que nous allons porter nos pas impénitents; oyez plutôt: Rennes, Saint-Brieuc, Morlaix, Brest, Lorient, Vannes, Nantes, Saint-Nazaire. Nous pousserons s'il plaît à Dieu jusqu'à Bordeaux et rentrerons à grandes enjambées par quelques cités importantes du centre et de l'ouest.
A vrai dire, il me tarde presque d'être en route et je sens que je vais quitter Paris sans trop de regrets; les huit jours que j'y viens de passer n'ont pas été précisément fertiles en douces minutes et si j'excepte ma visite à Pendariés, tout le reste est indifférent sinon désagréable.
Je subis cette impression très curieuse d'être dépaysé chez moi, pour ce fait que je viens d'arriver à peine et que j'en vais aussitôt repartir. Le séjour que je fais à Paris m'apparaît simplementcomme une étape un peu prolongée, insuffisante toutefois pour contracter des habitudes, et n'ayant rien qui me retienne, j'ai presque hâte de décamper. La saison, d'ailleurs, est indécise; il ne fait ni froid ni chaud, mais l'immobilité dans un grand fauteuil vous glace jusqu'aux moëlles; au dehors, de courtes averses et des coups de vents, tout cet ensemble atmosphérique auquel on donne le pittoresque vocable de giboulées.
Et puis, dame, à courir les grands chemins comme nous faisons, on se sent quelque peu devenir nomades. Changer d'air et de table et de lit et d'horizons et de visages, cela devient à la longue une nécessité. Excepté ce détail que notre vêtement est confortable et que les trains rapides nous épargnent l'usage des souliers à clous et des bâtons ferrés, nous sommes aussi des chemineaux. Ce parallèle me séduit d'autant plus à cette heure, que le beau poète Jean Richepin triomphe présentement à l'Odéon avec une pièce portant ce titre:Le Chemineau. J'en suis ravi pour la gloire de l'auteur et aussi pour les destinées de ce bon vieux Théâtre; mais croiriez-vous que l'importance des recettes et la location par trop anticipée, m'ont empêché d'entendrecette œuvre, que si volontiers j'eusse applaudie. Fasse le ciel qu'elle demeure au répertoire et que je la puisse aller voir en d'autres temps, d'autant plus qu'elle est, dit-on, fort bien jouée. Ce brave Decori a trouvé cette fois l'occasion qu'il devait chercher depuis longtemps, à savoir un beau rôle bien écrit, avec de beaux vers, pour mettre en valeur toutes ces choses et aussi les qualités maîtresses de comédien qui sont les siennes. Quand je pense que je l'ai vu ces deux ans passés, tenant dans leTour du Monde en quatre-vingts jours, au théâtre des Galeries Saint-Hubert, à Bruxelles, le rôle de Gaston Jollivet, le reporter Français de la trop célèbre féérie! On sentait dans ses moindres gestes, et bien qu'il fût infiniment meilleur que ses comparses, un dégoût profond d'avoir à dégoiser les banalités de son rôle et comme une honte secrète de se prêter à ces bassesses dramatiques. Il doit être heureux cette fois; à lui les belles créations où l'on se dépense, où l'on peut être soi-même et donner au public la mesure de son talent! Heureux Decori.
J'ai rendu visite à Salis en son pied à terre de la rue Germain Pilon. C'est de lui que je tiens l'itinéraire dont je vous entretenais tout à l'heure.Ce diable d'homme est un des êtres les mieux trempés que j'aie encore vus. Je l'ai trouvé, l'œil terne, la face jaune avec des reflets verts, replié sur lui-même et souffrant visiblement comme le trahissaient d'involontaires crispations du visage. Il refuse absolument de garder le lit malgré son état d'extrême faiblesse et il se traîne sur un grand fauteuil à clous d'or, celui, si je ne me trompe, qui se trouvait à droite en entrant, tout à côté de la Diane de Houdon, au Chat Noir de la rue Victor Massé. Autour de lui c'est un entassement inouï de cadres de toutes grandeurs et d'objets multiformes; toute la décoration intérieure du célèbre cabaret. Je reconnais les fameuses bottes à revers qui, pendant quelques mois, figurèrent sur un socle avec cette inscription: Tronc pour les pauvres de Séverine. Des chassepots, des sabres de cent Gardes, des baudriers et aussi des casques de dragons et des shakos de grenadiers sont jetés pêle-mêle dans un coin. C'est tout le matériel dont s'armaient, aux jours de grande liesse, les habitués du Chat Noir ayant à leur tête le capitaine Nardau, pour défiler en monôme dans les trois petites pièces contiguës qui composaient le cabaret.
Je retrouve aussi le beau lutrin massif enchêne surmonté d'un aigle de bronze aux ailes demi étendues; le lutrin sur lequel, avant de prendre place dans la très artistique collection des œuvres Chatnoiresques, chaque peinture ou dessein nouveau devait effectuer un stage. Lors de la reprise de l'Epopée, ces deux ans passés, un dessin colorié de Caran D'Ache amusa pendant plus de six mois, les visiteurs de tous pays qui firent le pèlerinage de la rue Victor Massé. Ce dessin représentait le général Bombardier, une sorte de foudre de guerre, emporté par le galop formidable d'un cheval à l'hypertrophique musculature. Des quatre fers de ce terrible bucéphale partaient des éclairs; sous son ventre fumant, des obus se croisaient, sans même interrompre ou gêner sa course vertigineuse. Sur les côtés, mais réduits à de pygméennes proportions, des postes d'artilleurs organisaient leurs batteries. Bombardier les dominait de sa haute taille, et le visage impassible, franchissait d'un bond d'invraisemblables fourrés de hautes herbes et des rivières qu'il sautait comme autant de ruisseaux. Les tons passés de l'aquarelle dont l'œuvre était rehaussée lui donnaient l'apparence d'une superbe épreuve d'Epinal. Le cadre empire aux baguettes blanches avec des dorures en formed'aigles achevait la mystification et j'ai plusieurs fois entendu des visiteurs, affirmer hautement aux personnes qui les accompagnaient que c'était là le très véridique portrait d'un général de l'Empire.
Cette œuvre céda le pas à une charge remarquable de l'excellent caricaturiste Léandre, représentant Salis en train de bonimenter. Vêtu de la fameuse redingote grise aux deux rangs de boutons en arc de cercles se rejoignant en avant sur la taille, le poing gauche à la hanche, le bras droit tendu vers l'écran où défilent des bataillons, les doigts surchargés de massives bagues, le gonfalonier de la butte commande une charge de cavalerie, et son œil, à demi caché sous sa broussailleuse paupière, lance de fauves éclairs dans la direction d'un imaginaire ennemi.
Au-dessus du portrait de Salis, dans lequel déjà les traits sont volontairement accentués, une esquisse représente la tête d'un guerrier moyennageux disparaissant sous un casque d'où seuls émergent les lèvres et le menton. L'œil s'aperçoit par un orifice ménagé à son niveau dans la paroi du casque. Et cet ensemble donne l'impression générale de la tête nue de Salis, par suite du fantaisiste arrangement des lignes. C'estde la bonne charge et de la très spirituelle caricature, en même temps que cela constitue au gentilhomme une réponse aux historiens mal informés qui lui voudraient contester sa chevaleresque origine.
Le dessin qui, plus récemment, occupait le poste d'honneur, était, si je ne me trompe, un encadrement du très curieux et très cocasse sonnet olorime de Jean Goudezki. A ce sujet, laissez-moi vous dire après Jules Lemaître en personne, que ce sonnet en lequel chaque vers est strictement et syllabiquement répété, est le seul de ce genre que possède notre Littérature, et ce, malgré les acrobaties et les tours de gymnaste auxquels si souvente fois se livrait Théodore de Banville. Je regrette que ma mémoire en soit présentement dépossédée, mais je vous en veux néanmoins citer deux alexandrins qui vous édifieront sur la teneur du reste. (Le sujet, il est bon que je vous en instruise, est une invite à Alphonse Allais, lui énumérant les plaisirs champêtres que l'auteur le prie de venir partager avec lui).
A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne.Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.
A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne.Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.
A l'ombre à Vaux, l'on gèle. Arrive! Oh! la campagne.
Allons bravo! longer la rive au lac, en pagne.
Vous jugez par ces deux vers du joli casse-tête chinois que devait constituer l'ensemble. Je ne suppose pas qu'un comédien, même des mieux doués, parvint jamais à le faire entendre en le déclamant à des auditeurs, voire aux plus rompus en l'art d'ouïr des étrangetés rimées.
Sur la marge spacieuse entourant le dit sonnet, le spirituel Georges Delaw avait donné libre carrière à la plus échevelée fantaisie. Sous l'auvent d'une monumentale cheminée, les deux amis (Goudezki et Alphonse Allais) faisaient sauter l'omelette au lard mentionnée dans la courte pièce. Autour d'eux, accrochées aux murs et aux solives du plafond, d'innombrables jambonnailles et autres pièces de paysanne charcuterie, faisaient rêver de prodigieux gueuletons et de gargantuesques mangeries.
Plus loin, sur l'autre face de la marge, une servante à la croupe rebondie emplissait de cervoise les verres moultes fois vidés de nos campagnards improvisés dont les mains se tendaient en des gestes de bachiques désirs vers la gorge mal défendue.
Vous ne m'en voudrez point, cousine, de m'étendre si longuement sur ces détails; je prends peut-être, à vous énumérer ces choses,plus de plaisir que vous n'en aurez à les lire et ce plaisir, croyez le bien, ne va pas sans quelque mélancolie. Car c'est du passé que je parle et l'effort que je fais à cette heure pour me remémorer avec quelque précision les êtres et les objets qui furent un temps mêlés à ma vie, suffira, je l'espère, à me les rendre inoubliables désormais.
L'hôtellerie du Chat Noir, qui sous la patine du temps avait revêtu ces tons gris propres aux monuments historiques, est redevenue en quelques jours, l'uniforme et quelconque maisonnette en laquelle s'abritera la précieuse santé d'un marchand de savons, rentier. Disparues la verrière suggestive de Willette, la danse macabre et la procession du Veau d'or; envolées au vent les superbes lanternes en fer forgé qu'au temps de sa gloire naissante le maître Grasset dessina tout exprès pour Salis; et l'enseigne hiératique, où dans un croissant de Lune ricanante, un chat se profilait debout sur ses pattes de devant, et aussi le Grand Soleil aux rayons dorés, qui surmontait la fenêtre du premier étage et s'irradiait sur un chat apothéotique. Je traversais hier encore la rue Victor Massé et ne songeant plus que tout ce décor n'était désormais vivant qu'en la mémoirede quelques-uns, je laissai par mégarde errer mes yeux sur l'emplacement de l'ancien cabaret. Les murs, fraîchement crépis, me renvoyèrent une image plate, dont l'uniforme blancheur, trouée de ci de là par le vert sale des volets, me fit croire un instant que je m'étais trompé de route. Une seconde j'hésitai, puis je me souvins, et sans vouloir me retourner, je hâtai le pas.
Mais peut-être serait-il temps que je revinsse à mon directeur, puisque tant est que je me suis abandonné à vous décrire l'étrange bric-à-brac au milieu duquel je l'ai trouvé. J'ai peine à croire, en l'examinant avec quelque attention, que ce pauvre être au visage crispé, à l'œil éteint, aux membres déjetés, se prépare à partager avec nous les fatigues d'un mois de tournée. Malgré ce que je sais et ce que j'ai pu voir cent fois, de sa résistance nerveuse et de son héroïque volonté, je ne me le figure pas, cette fois, secouant tout ensemble son masque de souffrance et la veulerie de son pauvre corps, et, jetant par dessus la rampe, à la tête des spectateurs, les outrancières métaphores et les cinglantes ironies. Sans doute le médecin qui dirige son traitement se propose-t-il à la dernière heure, d'opposer à son départ une formelle interdiction, et, pour éviter d'inévitablesquerelles, a-t-il refusé jusqu'à présent d'aborder devant ce terrible malade un aussi délicat sujet.
La tournée se peut à la rigueur passer de son barnum et nous avons avec nous Dominique Bonnaud, lequel a donné plus d'une fois la preuve de ses capacités oratoires.
Néanmoins je suis curieux de savoir si le gentilhomme a songé à cette éventualité d'une ou plusieurs représentations ayant lieu sans son concours, ce qui, jusqu'à l'heure actuelle, ne s'est pas encore présenté.
—«Vous me semblez un peu fatigué, mon cher Salis, et j'ai peur que le repos de huit jours que vous venez de prendre ne soit pas tout à fait suffisant à vous mettre sur pieds.
—«Peuh! je ne suis ni plus ni moins malade que pendant les quinze derniers jours de la précédente tournée. Je ne suis pas douillet pour ma personne et je ne me plains pas pour rien. Tel que vous me voyez, je supporte depuis vingt jours, une diarrhée qui ne me laisse pas une demi-heure de repos le jour comme la nuit.
—«Diable, mais c'est grave, cela.» Et je commence à m'expliquer l'état d'affaissement où je l'ai trouvé et aussi les tons livides de sa physionomie.
—«Ah! vous croyez, fait-il avec quelque incrédulité.
—«Mais que vous ordonne votre médecin?
—«Mon médecin, c'est un âne. Je continue à le voir parce que je me suis trouvé bien de ses conseils il y a deux ans; mais je crois qu'il a perdu son latin et qu'il n'en sait pas plus long que moi sur mon mal. Il prétend que j'ai de la tuberculose intestinale et il m'ordonne une quantité de médecines à prendre par en haut, par en bas. Il peut se fouiller, j'ai horreur de ça. Je les envoie chercher tout de même chez le pharmacien, il faut bien faire un peu marcher le commerce. Voyez plutôt, sur la commode.»
Et j'avise en effet sur le meuble indiqué toute une théorie de flacons aux têtes savamment empanachées. Il y a du laudanum, des capsules de créosote et des cachets de naphtol, tout ce qu'il faut pour me confirmer dans ce diagnostic de tuberculose intestinale que Salis me vient de répéter, avec l'air dégagé d'un homme qui parlerait du mal dont peut souffrir son propriétaire ou quelque très indifférent créancier.
—«Tout cela pourrait vous faire grand bien, lui dis-je, m'efforçant de lui parler avec gravité. Le moment n'est pas venu d'abuser de vos forces etje crois qu'à la veille d'un départ, il serait temps de vous défaire de cette incommodité dont vous me parliez tout à l'heure et qui peut à la longue devenir pour vous un danger réel.
—«Vous parlez de ma diarrhée; certes, j'en ai plein le dos, mais d'autre part, prendre des lavements, à mon âge et quand on n'en a pas l'habitude, convenez que c'est dur. Je ne sais pas si je me déciderai jamais à boire de ce côté. Jusqu'à présent savez-vous comment j'ai toujours soigné la diarrhée? par les œufs durs. Et je continuerai: ce sera le triomphe de la médecine paysanne.» Puis, abandonnant ce sujet pénible, il vient à parler des tournées qui suivront celle que nous allons entreprendre, des pourparlers engagés déjà pour l'Autriche et pour l'Italie. La Russie l'attire par dessus tout et il ne renonce pas à l'idée de donner l'Epopéeà Pétersbourg, devant le Tzar. «Dame, dit-il, il ne s'en est fallu que de l'épaisseur d'un cheveu que le souverain Russe vint au Chat Noir, lors de sa promenade triomphale dans Paris. J'avais manœuvré comme un zèbre pour déterminer ces messieurs du Protocole à faire figurer l'Epopéeau nombre des réjouissances dont on devait régaler l'Illustre visiteur. Songez donc, personne mieux que moi n'était en posture dedemander pareille faveur. Crozier, le chef du Protocole, fut un des assidus du Chat Noir, au temps de la fondation. Il a dit chez moi entre deux bocks des vers qui ne cassaient rien et qui n'ont pas fait oublier Corneille. Je crois même qu'il a pris un avant-goût des fonctions qu'il remplit à l'Elysée présentement, en ordonnant quelque peu le cérémonial imposant qui signala le transfert du Chat Noir, des boulevards extérieurs à la rue Victor Massé. Crozier m'était donc tout acquis; mais il s'est trouvé quelque imbécile pour faire remarquer que la visite du tzar en mon hôtel contrasterait par trop avec la somptuosité des fêtes que la ville de Paris offrait à son auguste visiteur et mon projet a été remisé.
«N'importe, on s'était ému à l'ambassade russe des démarches faites par moi et il m'y fut déclaré que le tzar ne manquerait pas de me venir voir à l'occasion du second voyage un peu moins officiel que le premier qu'il ferait dans la capitale. D'ailleurs je lui ai décerné le titre de tuteur officiel de la Butte et un semblable honneur ne va pas sans quelque obligation. Si donc nous allons à Pétersbourg, la cour nous est acquise et vous voyez quel coup de grosse caisse à notre rentrée en France.»
Et le voilà lancé; ses yeux ont repris leur éclat, son torse s'est redressé. Il gesticule en parlant comme s'il avait à faire à son auditoire des jours de représentation et je lui dis au revoir, ne doutant plus une seconde qu'il bonimentera comme un seul homme, à Versailles, le surlendemain.
La température est exceptionnelle aujourd'hui. Le ciel, ce soir invite à la promenade. Une fantaisie me vient. Je vais faire un tour au bois à bicyclette. Il est dix heures; je rentrerai vers minuit et je m'endormirai de ce bon sommeil qui suit deux heures de pédale. Las! ma machine, après huit mois de remise est dans le plus piteux état; j'ai toutes les peines du monde à gonfler mes pneus et minuit sonne que je suis à peine à la Porte Maillot. Devant la Brasserie de l'Espérance, je mets pied à terre pour m'offrir un bock. A la terrasse, tout près de moi, quatre jeunes gens en tenue de cyclistes devisent gaîment. Sans nul effort pour surprendre ce qu'ils disent, j'entends assez pour me rendre compte que les deux messieurs ont rencontré par hasard les deux demoiselles, deux sœurs, et que leurs propos roulent sur l'étrangeté des rencontres en semblable occurrence.
—«Tu te souviens, Jeanne, dit l'une des cyclistes, comment s'est fait l'an passé le mariage de notre amie Augustine.
—«Ah oui, c'est très drôle, répond la sœur, elle a fait connaissance de son fiancé dans une culbute au bois. Il est tombé le premier, elle qui venait derrière, a suivi et ils se sont trouvés si bien, comme ça, l'un sur l'autre, qu'ils se sont promis de continuer.»
La proximité de Paris nous octroie toute licence pour nous rendre à Versailles à notre gré. Aussi vous pensez bien que je ne me suis point donné d'entorse pour arriver de bonne heure en cet historique séjour. N'importe, le voyage, si court soit-il, n'a pas été pour moi tout à fait dépourvu de charme.
En parcourant la ligne des innombrables wagons à galeries qui stationnent au départ (gare Montparnasse) je découvre un compartiment de seconde classe absolument veuf de voyageurs. J'y pénètre et je m'aperçois tout d'abord de la difficulté qu'il y a à voyageravec quelque bagage, dans ces compartiments aménagés pour le service des lignes de banlieue. De filet nulle trace et sous les banquettes, impossibilité manifeste d'insinuer une valise. Aucun inconvénient à cela pour l'heure puisque j'étais seul; j'installe donc à ma droite, en les superposant, la valise et la boîte en carton qui composent mon bagage restreint. Je consulte ma montre; il reste encore cinq minutes avant le départ du train et le quai parfaitement désert me laisse espérer que tout ira le mieux du monde. Cependant une jeune femme à la taille élégante, au profil intéressant, ouvre la portière et s'asseoit en face de votre serviteur. Toutes les chances me dis-je à part moi; bonne compagnie et point d'encombrement, et me voilà, pour n'être point en retard, faisant observer à la jeune personne qu'elle abîme ses yeux à vouloir déchiffrer malgré l'ombre grandissante et la pénurie des lampions, son numéro duPetit Temps. L'aimable enfant ne trouve pascelui(style Willy) de formuler sa réponse; une famille de quatre personnes envahit brusquement la boîte exiguë et bien que nous ne soyons encore que six voyageurs, quatre de moins que le chiffre admis par le règlement,mon bagage m'apparaît déjà très incommode et fort mal venu. Fasse le ciel qu'on nous laisse tranquilles. Ah! ouiche; après le passage de l'ultime contrôleur, trois voyous déguenillés et puant le crottin, pénètrent chez nous comme une trombe, se réjouissant tout haut de voyager en seconde avec des billets de troisième. Pour ceux-là, ils s'arrangeront comme ils pourront, et malgré des réflexions que je ne prends pas la peine de relever, je ne touche pas à mon bagage. Mais voilà bien d'une autre; cependant que le train s'ébranle, une volumineuse matrone, maintenue par la poigne vigoureuse d'un employé, s'engouffre dans l'étroite cahute, et cette fois je me vois dans la terrible nécessité de dégager la banquette. La bonne dame consent à s'asseoir sur la boîte en carton que je vais trouver défoncée en arrivant et je prends sur mes genoux l'énorme valise. J'ai conscience de la mine déconfite que je ne puis manquer d'avoir en semblable posture et j'ose à peine regarder à la dérobée ma voisine de face, qui dissimule derrière lePetit Tempsle rire incoercible qui la poinct.
Bien démodés et bien antiques, les sapins qui font le service de la gare. Ils ont tous l'air de vieux carrosses de l'époque du roi Soleil, dont on n'aurait depuis, renouvelé ni le cuir ni les étoffes intérieures, en sorte que vous vous trouvez en contact direct avec la carcasse ligneuse dont votre individu s'accommode assez mal. Les chevaux d'ailleurs correspondent suffisamment à ce tableau du véhicule. Leurs os font saillie comme le bois des sièges et c'est vraiment en piteux équipage que je me fais conduire au théâtre, car j'ignore à quelle hôtellerie sont descendus mes camarades, et je compte obtenir ce détail de l'obligeante concierge.
Sous une pluie fine, et bien qu'il soit à peine 7 heures, quelques gamins attendent l'ouverture des bureaux. Ce sont probablement des marchands de contremarques ou encore de ces voyous désœuvrés qui passent volontiers deux heures à la porte des théâtres, attendant le bon vouloir de quelque spectateur lassé, pour régaler de lumière leurs yeux et leursoreilles. Deux d'entre eux se précipitent au devant du luxueux attelage plus haut décrit et sans que j'en aie aucunement exprimé le désir les voilà sautant sur mes bagages cependant que j'ai peine à me défendre contre leur subite agression. Une colère me prend, «Qui vous a dit que je descendais là! Voulez-vous bien lâcher ma valise.» Mais l'un d'eux, avec de profondes révérences et comme s'il eût été à l'école de Salis lui-même.—«Je pensais que Monseigneur allait descendre; mille excuses à Monseigneur.» Ce langage de l'Œil de Bœuf dans la bouche de ce malicieux gamin me fait rire malgré que j'en aie et je pénètre chez la concierge. Là j'apprends que mes camarades sont descendus tout à côté, à l'Hôtel des trois Suisses. Je congédie le cocher et mets à profit le voyou grandiloquent qui m'offrait ses services. Mais il paraît que je n'en ai pas encore fini avec lui, car, après avoir soigneusement examiné la monnaie de billion dont j'ai payé ses brefs offices il me court après pour me dire: «Monseigneur m'a donné un sou italien.—Tant pis pour toi, fiche-moi la paix.» Et je rentre en riant à l'Hôtel des Suissespoursuivi par ces mots lancés à toute volée: «Va donc, hé, faux monnayeur.»Qu'on vienne après cela vous dire que le voyou malicieux est introuvable hors de Paris.
Dans les coulisses, après m'être informé de l'état de Salis qui semble un peu meilleur que l'avant-veille, j'aperçois la sympathique bobine de mon vieil ami Gowitz. Gowitz est un fonctionnaire très estimé qui fut préfet vingt-quatre heures en des époques de troubles et d'agitations politiques mais que l'on remercia dès qu'on le reconnut capable de réformes sérieuses et réfractaire à toute routine ou ridicule esprit de corps. Il eut vite fait de comprendre, n'ayant d'ailleurs nulle ambition, la vanité des hiérarchies et préféra s'enfermer en des fonctions modestes mais sûres. Noctambule mirifique et buveur impénitent il possède le secret de l'éternelle jeunesse et il peut vous citer, non sans émotion, les noms très authentiques de plus de vingt très illustres et très estimés viveurs dont il a suivi les convois. Il a résolu ce problème d'habiter Versailles et d'être une des figures les plus étranges de Montmartre. Il se pique de connaître jusqu'à la plus neuve débutante, toutes les demi-mondaines et dégrafées qui se peuvent trouver, entre minuit et cinq heures du matin, dela place Blanche au Square d'Anvers. Il vous peut conter sur chacune d'elles mille authentiques détails connus de lui seul et de Dieu.
Entre son quatorzième et quinzième sherry brandy, il expose assez volontiers son désir de fonder sur la butte un journal portant ce titre:Le Miché. Ce serait l'organe des intérêts de la très nombreuse confrérie rangée sous ce nom. On y accueillerait les plaintes et réclamations de ces messieurs, à l'endroit des hétaïres dont ils n'auraient pas à se louer; les rosseries de ces dernières comme aussi leurs vertus et leurs faits glorieux y seraient scrupuleusement enregistrés, etc. etc.
C'est à Gowitz qu'il faut, pour être juste, faire remonter une institution qui s'est présentement très répandue à Montmartre et dont il est le père incontesté, c'est laDernière Pensée. La dernière pensée est le nom pittoresque donné par Gowitz à l'ultime tournée que des camarades prennent ensemble avant de se quitter. Malheureusement, ladernière penséen'est définitive que pour l'établissement où l'on se trouve. On la peut indéfiniment renouveler en changeant de local et pas n'est besoin de dire que, sous ce rapport, Gowitz rendrait des points à quiconque.
Aussi n'ai-je regagné hier au soir l'Hôtel des Suisses qu'après avoir échangé avec Mulder et mon vieil ami Gowitz un nombre incalculable dedernières pensées. Voudrez-vous, petite cousine, me faire l'amitié de croire que la dernière des dernières n'en a pas moins été pour vous.
Il n'est pas sept heures du matin quand le garçon de l'Hôtel des Suisses me vient éveiller pour le départ. Vous me direz que la distance de Versailles à Châteaudun n'est pas si considérable qu'il s'y faille prendre de grand matin pour la franchir, mais cette fois comme les autres, les questions de transbordement de notre volumineux bagage en ont décidé ainsi.
Les dernières pensées de mon ami Gowitz m'ont sourdement travaillé l'estomac pendant les heures que j'avais espéré consacrer au sommeil réparateur. La tête en a quelque peu souffert aussi et je suis en proie à ces deux symptômes pour lesquels je vous renvoie aux plus savants traités de Pathologie contemporaine: La gueulede bois ou Xyllostome et le mal aux cheveux oucapillalgie. Ma gorge se refuse à proférer un son et la femme de chambre à laquelle je demande un peu d'eau chaude à travers la porte me fait répéter par trois fois. Voilà qui promet pour ce soir une jolie succession de notes filées. Le tout Châteaudun des premières n'aura qu'à se bien tenir. Le maëstro Mulder auquel je fais part de mes inquiétudes, me rit au nez au lieu de compatir à mes secrètes préoccupations. Par une ironie du sort dont je constate une fois de plus l'injustice, il se trouve qu'il a, tout au contraire de votre serviteur, la voix limpide et le timbre pur. Comme s'il avait besoin de ces choses, lui qui se rit des laryngites et des chats et qui, par tous les temps, déchaîne l'harmonie au seul caprice de ses doigts.
Salis a vraiment très mauvaise figure ce matin; l'effort qu'il a dû faire hier soir à Versailles pour clamer l'Épopéeparaît l'avoir tout à fait épuisé, non moins d'ailleurs que le repos très insuffisant d'une nuit tronquée. Je le vois frissonner malgré les couvertures de laine dont il a soin de s'entourer, et je lui conseille de se coucher en arrivant à Châteaudun, tout au moins jusqu'à l'heure de la représentation.
C'est d'ailleurs ce que j'entends faire moi-même, pour rétablir l'équilibre de mes heures de nuit perdues. Mon corps ni ma tête ne s'accommodèrent jamais de l'insomnie et je suis le plus absurde des hommes, quand je n'ai pas à mon actif pour vingt-quatre heures, le tiers de ce chiffre de sommeil.
Donc j'ai fait faire un grand feu de bois et je me suis couché, pendant que les dernières bûches se muaient lentement en cendre impalpable. Pour m'endormir j'ai pris sur ma table de nuit le mignon volume de vers de Cantinelli que l'ami Gondoin a bien voulu me prêter, leRouet d'Omphale, et, ma foi, je l'ai lu jusqu'au bout, ce qui me fait conclure: qu'il faut, lorsqu'on veut lire avant de s'endormir, choisir de préférence des livres bêtes et mal écrits. Cela n'est pas l'expression d'un regret, bien au contraire, car c'est sans doute aux jolis vers de Cantinelli que je dois les rêves d'azur qui me sont venus visiter après ma lecture et qui m'ont bercé jusque vers six heures du soir. Encore ne me suis-je point éveillé tout seul: Mulder, qui s'alarmait de ne pas me voir, a d'un coup si fort ébranlé ma porte, que, des sentiers odorants où m'égarait ma fantaisie, j'ai brusquement sauté sur la descente demon lit et failli renverser tout ensemble le bougeoir, la table et leRouet d'Omphaley déposé.
J'ai demandé si Salis avait pris quelque repos. Ah! ouiche, après l'avoir cherché pendant deux heures, pour avoir son avis sur un point litigieux, Jolly l'a découvert chez un marchant d'antiquités, en train de faire emballer pour sa collection de Naintré, une vingtaine de sabres et de fusils datant de la dernière guerre et abandonnés par les Prussiens aux portes de Châteaudun. Cet homme est décidément incorrigible et marchera jusqu'à son dernier souffle. J'ai quand même pitié de lui quand je songe que dans l'état de fatigue et d'épuisement où je l'ai vu ce matin à la gare il se propose de dire encore aujourd'hui l'Epopée. S'il pouvait voir dans une glace son teint jaune, d'un jaune sale indéfinissable, avec les yeux éteints et la pénible crispation de ses traits, il se ferait peur à lui-même. Mais c'est un enfant terrible qui ne veut pas s'avouer sa déchéance physique et qui ne veut pas croire que sa machine humaine, toujours menée tambour battant et surchauffée, le puisse abandonner dans un déclanchement suprême de ses rouages essentiels.
A table d'hôte j'ai l'agréable surprise de rencontrerdeux vieilles connaissances du quartier latin, deux amis qui ne paraissent pas se féliciter outre mesure de leur séjour à Châteaudun. L'un est magistrat et il se résigne à cause de l'encombrement de la carrière qui ne permet pas d'aspirer trop vite aux centres importants; l'autre est professeur de philosophie et prend son mal en patience, parce que le nombre plutôt restreint de ses élèves lui donne des loisirs qu'il n'aurait pas en d'autres villes et lui laisse le temps de poursuivre des études personnelles. Entre la poire et le fromage nous nous remémorons quelques coins du quartier disparus aujourd'hui, entre autres ce fameux caveau des Alpes Dauphinoises où trônait l'illustre Chopinette, Chopinette qui s'intitulait comme présentement Alexandre, le seul élève de Bruant. Sur quels points avait bien pu porter l'enseignement du maître à l'élève, c'est ce qu'il y avait lieu de se demander; pas sur la prosodie, en tous cas, et guère plus sur la grammaire, car le tenancier dudit Caveau se chargeait comme pas un d'ajouter des pieds innombrables aux vers du professeur et sa conversation s'émaillait de cuirs que c'en était un rêve.
Il faut reconnaître cependant que les largesbottes d'égoutier, le pantalon et le veston en velours à côtes sentaient le Bruant d'une lieue, sans excepter le tricot en flanelle rouge et le feutre aux larges bords. Il y avait du Bruant aussi dans la démarche, dans le balancement alternatif du corps sur les deux jambes, et dans la façon de rejeter en arrière les cheveux qu'il portait longs. Tel qu'il était d'ailleurs, on le trouvait très bien et la rive gauche s'estimait heureuse. Les femmes se le disputaient. Elles en eurent raison. Il mourut à Nice après avoir cruellement expié mille ingurgitations malsaines et les sympathies du beau sexe.
Mes deux amis exilés de Paris depuis trois ans se font une joie d'assister ce soir à notre spectacle. Je les abandonne à la porte du théâtre après leur avoir imposé de claquer aveuglement, ce qu'ils promettent de bonne grâce.
Dans la coulisse, sur un canapé du mobilier de scène je trouve Salis étendu; il paraît sous le coup d'une souffrance générale qu'il s'efforce de contenir. Il réclame l'aide d'un machiniste pour chausser ses souliers vernis; les pieds gonflés de goutte se prêtent peu aux manipulations et ce n'est qu'avec maintes grimaces qu'il parvient à s'insinuer dans sa chaussure. Un nouvel effortpour remplacer par la redingote le veston de sa tenue de voyage et le voilà paré, comme on dit en langue matelote.
L'élégante salle du théâtre de Châteaudun est au complet ce soir et certainement on pourrait compter les personnes de marque qui se sont abstenues. Jolly frappe les trois coups; Salis entre en scène et bonimente avec sa désinvolture de chaque jour. L'aspect de la salle galvanise cet homme et le transfigure. A part quelques clichés inévitables et quelques boutades d'un effet sûr, on ne peut pas dire qu'il se répète. Il y a toujours dans son allocution au public une place pour l'improvisation et véritablement à le voir électriser son monde par sa parole, dans l'état d'affaissement qui est le sien, on ne s'étonne pas du succès étourdissant qu'il obtint en son temps de verve intarissable et de florissante santé. Seule la physionomie trahirait, si elle était mise en lumière, les ravages du mal intérieur, mais la rampe est au trois quarts baissée pendant que Salis bonimente, en sorte que les spectateurs ne distinguent de lui confusément que les lignes générales sans se pouvoir rendre compte des altérations de son teint. Il se sent plus à l'aise néanmoins quand l'obscurité règne dans la salleet que défilent sur l'écran vivement éclairé, les ombres gracieuses duPierrot peintrede Louis Morin ou deL'âge d'or, de Willette. Mais à l'effort qu'il fait sur lui-même pour ne pas déchoir, succède chaque fois un abattement plus grand. Après avoir annoncé l'entr'acte, il vient d'être pris en rentrant dans la coulisse, d'une courte syncope et nous lui demandons en grâce de s'aller coucher immédiatement. Rien n'empêche de remplacer au dernier moment l'Epopée, par quelque autre pièce d'ombres du répertoire que l'un de nous pourra tant bien que mal commenter. Mais vainement on s'évertue à lui faire entendre raison; l'Epopéefigure au programme, c'est l'Epopéequ'il faut donner et pour cette tâche il ne saurait être suppléé. Que faire? Persuadés que nous sommes qu'il est en train de se tuer à la peine, nous n'osons pas quand même insister. L'irritation de ses nerfs est telle qu'il ne peut en ce moment supporter la contradiction. Toute résistance est inutile contre ce tempérament d'acier trempé, ses yeux s'injectent à la moindre réflexion, l'injure lui vient aux lèvres. Il ne faut donc pas songer à l'empêcher ce soir de faire à sa guise. Demain, dame, on avisera et peut-être en s'y prenant dès le matin, pourra-t-onlui suggérer de prendre du repos ou tout au moins de partager avec nous la lourde tâche qu'il s'impose et les fonctions de barnum dont il se montre si jaloux.
En scène pour l'Epopée! malgré quelque atténuation de la voix qui se refuse aux commandements formidables et qui ne parvient pas toujours à dominer le grondement des canons habilement remplacés par la grosse caisse et le tambour, Salis conduit à bien sans encombre l'héroïque fantaisie de Caran d'Ache. N'empêche que j'ai pu, en collant mon oreille à la toile qui le sépare de la coulisse, l'entendre râler et haleter à plusieurs reprises. Mais le public est pris ailleurs, et ne s'avise pas de ces choses.
Le rideau baissé, Mulder me dit avec un hochement de tête: Le patron doit se sentir bien mal ce soir, il m'a dit quatre ou cinq fois, tandis que j'accompagnais en sourdine ses boniments sur le piano: «Doucement, mon petit Mulder, doucement, je ne suis pas en forme aujourd'hui. Il ne m'a pas habitué jusqu'à ce jour à tant de courtoisie, et d'ordinaire c'est des vocables brute et chameau qu'il se sert à mon endroit pour exprimer ses désirs. Je n'augure pas grand bien de ses euphémismes.»
Profitant de l'arrêt d'une heure et demie de notre train en gare de Tours, nous sommes allés déjeuner au pays des rillettes et des fines charcuteries. Salis est avec nous, et malgré l'empire qu'il a sur lui-même et son effort constant pour réagir contre le mal dont il est sourdement miné, son visage a des tons verdâtres qui font peur. Des gens se retournent sur son passage comme surpris de voir un mort qui marcherait, car il faut bien le dire, il a l'air d'un ressuscité qui, pour se payer une heure de balade parmi les vivants, aurait provisoirement quitté son linceul. Depuis près d'un mois, nous conte MmeSalis, sa nourriture est problématique. Il ne mange qu'à contre cœur, refuse les seuls aliments qui lui seraient favorables et ne manifeste de caprices qu'à l'endroit de ceux qui ne valent rien à son estomac. D'ailleurs, il n'en peut supporter aucun à vrai dire. L'exactitude de ce fait nous est immédiatement démontrée par une infructueuse tentative pour absorber quelques Marennes. Cesymptôme joint à ce que je sais du mauvais état de son intestin n'est pas pour établir un pronostic des plus folâtres.
MmeSalis commence à avoir des inquiétudes très sérieuses et vraiment très justifiées; elle parle de ramener son mari d'Angers à Naintré sans plus attendre et de nous diriger ensuite sur Paris, après peut-être et suivant les circonstances, une ou deux représentations à Angers. Nous l'assurons de notre dévouement et de la possibilité où nous croyons être en cas de besoin de nous passer au moins pour quelques séances du précieux concours de notre Directeur.
Ce conciliabule est tenu par nous tous dans la salle du restaurant où nous venons de déjeuner. Salis nous a quittés, sous prétexte d'aller quérir chez le pharmacien d'en face un flacon d'eau de mélisse. Ne le voyant plus revenir nous allons à sa recherche et le découvrons dans un bric-à-brac où, juché sur un monticule de vieux tapis, il examine le jeu d'un pistolet à pierre qui manque, paraît-il, à sa collection. Nous le ramenons à la gare où il a tout juste le temps de sauter dans le train d'Angers, pendant que sa femme, en proie aux plus sinistres pressentiments, a grand peine à cacher les sanglots qui l'étouffent et àdissimuler les larmes qui lui viennent aux yeux.
Je vous recommande le Grand Hôtel d'Angers comme un établissement de premier ordre; les directeurs et le personnel y sont parfaits de tenue et d'amabilité, les chambres sont spacieuses et bien aménagées, la table d'hôte est aussi louable pour la quantité que pour la qualité des services.
Peut-être, au fait, suis-je incité à vous vanter les mérites de la maison, pour ce qu'elle offre à notre point de vue particulier un avantage unique. C'est en effet dans une vaste salle située au rez-de-chaussée de l'hôtel et de création d'ailleurs toute récente que doivent avoir lieu nos représentations. Pensez si ce détail a son prix pour un paresseux de mon envergure.
Le Directeur du Théâtre Municipal d'Angers, en souvenir, paraît-il, de rancunes anciennes, a fait à Salis pour la location de son hall, des conditions tellement léonines qu'en présence d'une spéculation forcément désastreuse, le gentilhomme a préféré courir les chances d'une salle encore peu connue qui a nom la Bodinière. Cette salle, propriété de M. Bodinier, en laquelle ont eu lieu déjà des conférences de Sarcey et d'Armand Silvestre, se trouve être une dépendance du Grand Hôtel.
S'il me plaît donc et pendant trois jours il me sera possible de ne pas sortir du Grand Hôtel et d'autant mieux qu'une porte intérieure fait communiquer l'établissement avec un café très achalandé où sévit deux fois par jour un orchestre de dames hongroises.
Malgré ses protestations et en dépit de sa résistance, on a déterminé Salis à se mettre au lit. Un docteur a été mandé en diligence pour décider s'il y a lieu de le soigner sur place ou de le reconduire en sa propriété de Naintré en Poitou. Ce praticien très estimé qui a nom le docteur Jagot, m'accueille avec un hochement de tête quand je lui demande ce qu'il pense de son malade. La fièvre s'est déclarée chez Salis, non pas une fièvre très aiguë mais une fièvre persistante qui ne dépasse pas quarante degrés et qui accompagne d'ordinaire l'évolution d'une tuberculose à marche rapide, d'une granulie pour parler conformément au langage scientifique. Le docteur ne voit pas d'autre explication plausible à cette élévation de température, qu'il faut enrayer tout d'abord. Si l'on y parvient, il faudra songer à transporter le malade chez lui, ce qui suppose un voyage de cinq heures au moins, car on ne pourra prendre qu'un train omnibus pours'arrêter à la station des Barres, distante d'environ 5 kilomètres du village de Naintré.
Je monte voir Salis; il ne semble guère plus abattu que le matin et ne paraît pas se résigner volontiers à ne point figurer dans notre spectacle de ce soir. A vrai dire même, il n'y renonce pas dans son esprit et il me demande si je n'ai pas recueilli pour son boniment quelques particularités sur les ridicules de la cité Angevine. Il vient de dévorer en quelques heures le volume récent de Pierre Loti,Ramuntscho, et il me demande de lui prêter un volume de la correspondance de Flaubert. Combien mieux lui vaudrait un peu de sommeil. Il est vrai que la fièvre le tient éveillé. La soif le talonne et malgré les quantités de limonade qu'il absorbe, il ne parvient pas à calmer ce besoin angoissant. Je lui conseille la tisane de champagne frappé, qui semble, aux premières gorgées, lui donner quelque satisfaction et je le quitte en lui souhaitant de se remettre et en l'engageant à ne pas s'inquiéter de la représentation.
Vers le soir, d'ailleurs, j'apprends de la bouche de MmeSalis, que toutes velléités de se lever pour le spectacle, se sont évanouies de son esprit. Sa température s'est élevée quelque peu depuisl'après-midi et la prostration dans laquelle il est plongé lui permet à peine de manifester ses désirs. J'entends à travers la porte entrebâillée le rythme précipité de sa respiration et je n'ai garde de m'approcher de son lit de peur de lui donner à penser que son état est jugé par nous alarmant.
Il est sept heures et demie; j'ai tout juste le temps d'absorber un café sur le pouce et de me préparer à la représentation de ce soir, la première où nous allons être abandonnés à nos seules forces. Comme par un fait exprès, la location n'a pas dépassé un chiffre très moyen, ce qui nous étonne un peu, car la ville d'Angers, passe pour une cité friande de spectacles. Il est vrai que nous sommes en carême, considération qui n'est pas sans importance dans toute la région de l'ouest. Néanmoins nous nous perdons en conjectures, pour découvrir la raison vraie de cette pénurie. Un spectateur nous la donne en deux mots. Le jeune administrateur de la Bodinière, a, paraît-il, annoncé dans les journaux que le Chat Noir se proposait de donner une série de trois représentations, à l'usage des familles en lesquelles ne s'entendrait qu'un répertoire ultra select et châtié. Cette annonce a porté ses fruits, et le public d'Angers, qui n'est pas ennemi d'unegaîté franchement gauloise, a jugé bon de s'abstenir. Voilà ce que l'on gagne à dire nettement aux gens qu'on leur veut assainir l'esprit et moraliser l'entendement.
L'administrateur, dont l'excessive jeunesse (il n'a pas vingt ans) justifie un peu la gaffe commise, nous promet de réparer l'effet désastreux de son annonce par un nouveau rédigé propre à laisser entendre au public cette fois que si le Chat Noir comme tout théâtre qui se respecte pratique le:Castigat mores, il ne fait nullement abstraction duRidendode la romaine formule.
Et le rideau se lève, ce qui est une façon de parler, car la Bodinière, plus spécialement réservée aux conférences et aux auditions musicales, ne comporte pas cet accessoire. Ce n'a pas été sans difficulté que nos machinistes sont parvenus à mettre sur pied leur théâtre portatif. Il a fallu pour installer le piano, et faire une place aux poètes et chansonniers, ajouter à la primitive scène un tréteau central d'ailleurs très exigu. On y accède par un escalier postiche à trois marches dont l'équilibre est des plus instables.
Je plains, du fond de l'âme, mon camarade Bonnaud lequel, pour les annonces multiples qui lui incombent aujourd'hui, va risquer plus devingt fois de se rompre les os en franchissant ce redoutable passage. Pour ma part, j'estime que rien n'est plus intimidant lorsqu'on doit affronter les suffrages de ses contemporains, que d'être obligé de se rendre au préalable, un peu ridicule à leurs yeux par un déploiement de gymnastique inaccoutumée.
Aussi, n'est-ce pas sans maudireIn pettol'administrateur et les machinistes, et aussi tous ceux, qui de près ou de loin ont contribué à l'échafaudage que je m'y insinue gauchement.
Bonnaud fait d'excellents débuts dans le boniment. Son speech d'ouverture a produit le meilleur effet et n'a pas soulevé, grâce au ton d'autorité qu'il a su prendre, les protestations auxquelles on pouvait s'attendre par suite de l'absence de Salis. Il a d'ailleurs fort bien commenté la jolie fantaisie de Louis Morin, Pierrot peintre, et son boniment tout d'improvisation, a marché sans accrocs et sans défaillances, avec même de ci de là quelques trouvailles, que je me propose de lui rappeler, car il serait fâcheux de laisser perdre en prodigue les joyaux et les pierreries qu'on ne rencontre qu'une fois.
Une de ses chansons, a particulièrement amusé l'auditoire. Elle est d'ailleurs de circonstance,vu le Carême et s'intituleLes impressions de MmeCamus, concierge, aux Oraisons de Bossuet, interprétées par M. Mounet-Sully à la Bodinière.Je me fais une joie de vous la transcrire, en regrettant toutefois de n'y pouvoir joindre le comique irrésistible du débit et l'inimitable cocasserie de l'intonation. Je comblerai cette lacune, quand le phonographe sera d'un usage courant.
MADAME CAMUS AUX ORAISONS DE BOSSUET
Air:Ah! mes enfants!