Car si j'aimais la mer avant de la connaître,Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais.
Car si j'aimais la mer avant de la connaître,Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais.
Car si j'aimais la mer avant de la connaître,
Combien l'aimé-je mieux depuis que je la sais.
Donc ma première visite a été pour la Joliette et mon secret espoir est d'assister au départ d'un Transatlantique. Je vais être satisfait; leMoïseà destination de Tunis s'apprête à quitter le ponton sur lequel, avant de se séparer définitivement, des passagers échangent avec les amis qui demeurent, les paroles d'adieux, les souhaits de bon voyage et les effusions où les mains et les lèvres se quittent et se reprennent tour à tour. Au milieu de l'émotion grande qui s'est levée en moi par le fait de cette grosse machine qui déplace d'un continent à l'autre, telle une île qui marcherait, la population d'un gros bourg, un désir et comme un besoin d'observer s'est précisé dans mon esprit. Et je cherche sur les visages, à côté du masque voulu de chacun le reflet du monde intérieur. Tel qui s'embarque avec lamoue d'un regret poignant me paraît à moi ravi de partir. Tel autre qui demeure prend des airs sacrifiés que démentent de furtives lueurs cueillies en ses yeux par mes yeux fureteurs. Un grand monsieur brun que je prends pour quelque propriétaire d'outre-mer venu passer quelque temps en France, comble de caresses une petite boulotte, offrant le type de la Juive Orientale et couverte de bagues et de bracelets. Tous deux en s'embrassant se chuchotent mille douceurs avec des projets pour le retour et quand sonne la cloche du départ, ils ont à se séparer un crève-cœur pénible à voir. On largue les amarres, le ponton se détache du navire, glisse contre ses flancs; le bruit vient jusqu'à nous, très perceptible, des commandements transmis à la machine par le timbre électrique de la passerelle; l'évolution commence de la lourde et svelte machine à la fois; un bras passé autour du mât de pavillon, le grand monsieur brun envoie de sa main libre des baisers à la petite boulotte qui répond par l'envol d'un fin mouchoir au bout des doigts. Cependant leMoïseoccupe à présent le milieu du bassin et son avant pointé vers la sortie du port, il éructe après deux ou trois coups de sirène quelques jets de fumée noire et de vapeur. Déjàpour les amis et les parents restés à terre les personnages se fondent sur le pont du bateau que parcourent en tous sens des matelots hissant les dernières amarres; les voyageurs ont cessé d'apercevoir, parmi le grouillement des quais, ceux de qui les étreintes ont réchauffé leurs mains et leurs fronts et leurs lèvres. D'un mouvement quasi machinal la petite boulotte fait voltiger au bout de ses doigts grêles le mouchoir, pavillon suprême qui la peut révéler encore quelques secondes. Puis d'un geste qui semble dire: A quoi bon, puisqu'il ne me voit plus, elle remet le mouchoir dans un pli de son corsage.
Or, voici qu'un homme s'approche d'elle et lui parle dans les cheveux. En réfléchissant je me souviens d'avoir vu ce même homme quelques minutes avant, observant comme moi sur le ponton les préparatifs de départ. Et je m'attends à le voir éconduit et remis en place par la petite boulotte, mais celle-ci n'en fait rien. En m'approchant je saisis ce bout de dialogue: Que vous importe, puisqu'il n'est plus là, et qu'il ne vous voit plus; au lieu de s'indigner elle sourit et semble trouver très drôle le sans-gêne du monsieur. Et, bien que j'aie assisté en indifférent à tout ce manège, je me sens très triste à lavoir décidément campée au bras de ce nouveau venu, tandis que lui, l'autre, l'amant peut-être ou le mari s'éloigne et se confond avec la ligne bleue du ciel et de la mer.
Sans être pessimiste on a droit de conclure que des scènes semblables se doivent produire chaque jour. Qui sait même si ce rôle de consolateurs n'est pas exploité par des professionnels, véritables pilleurs d'épaves morales dont celui que je viens de croquer ne serait qu'un très ordinaire spécimen.
Comme je rentre à l'hôtel je croise sur la Cannebière mon camarade Gondoin, escorté d'un grand jeune homme brun, au visage italien, à la parole douce teintée d'ironie. C'est un poète, ancien camarade d'études de Gondoin, et qui pour le moment remplit à Marseille les fonctions de rédacteur en chef du seul journal littéraire et artistique digne de cette double épithète,le Bavard. Nous l'accompagnons au bureau de rédaction de son journal, et sur sa table je feuillette à tout hasard un livre de vers portant ce titre:Le Rouet d'Omphale.
—Oh, oh, les jolis vers, m'écriai-je à la première page! C'est d'un de vos amis?
—C'est de moi-même?
Effectivement la brochure était signée Richard Cantinelli.
—J'emporte l'exemplaire?
—Comme il vous plaira.
Et voilà pourquoi, cousine, un bruit cristallin m'avertit vers trois heures ce matin que ma bougie entièrement consumée venait de briser ma bobêche. Mais vous savez qu'il n'est pour moi de plaisirs véritables que ceux que l'on partage avec ses amis. C'est pourquoi je vous envoie recopiée une des jolies pièces du très poétique recueil de Richard Cantinelli:
SUB PRÆSIDIO
Dans le hamac léger des rimes amoureusesJe veux bercer mon rêve indolent;La nuit d'été, d'un geste très-lent,Sème le vert couchant d'étoiles radieuses.Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse,Et puis d'autres peut-être sans nom,Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profondCueillies au matin par l'invisible Glaneuse.Etoiles, lumineux pavots, dont le parfumDans un rayon ferme nos paupières,Endort les frais enfants et les mères,Réparant le mal fait par le soleil défunt;Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines,Et lorsque vous montez des lointaines collines,Et quand vous descendez vers la mer qui sourit,Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez étéPour ces amants, unis par vous, un soir d'été,Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe.Près de la ville de Vérone, en une tombe.
Dans le hamac léger des rimes amoureusesJe veux bercer mon rêve indolent;La nuit d'été, d'un geste très-lent,Sème le vert couchant d'étoiles radieuses.
Je veux bercer mon rêve indolent;
La nuit d'été, d'un geste très-lent,
Sème le vert couchant d'étoiles radieuses.
Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse,Et puis d'autres peut-être sans nom,Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profondCueillies au matin par l'invisible Glaneuse.
Voici Vénus la blonde et voici Bételgeuse,
Et puis d'autres peut-être sans nom,
Fleurs d'or s'ouvrant dans le ciel profond
Cueillies au matin par l'invisible Glaneuse.
Etoiles, lumineux pavots, dont le parfumDans un rayon ferme nos paupières,Endort les frais enfants et les mères,Réparant le mal fait par le soleil défunt;
Etoiles, lumineux pavots, dont le parfum
Dans un rayon ferme nos paupières,
Endort les frais enfants et les mères,
Réparant le mal fait par le soleil défunt;
Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines,Et lorsque vous montez des lointaines collines,Et quand vous descendez vers la mer qui sourit,Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,
Je vous invoque ainsi que Muses, mes divines,
Et lorsque vous montez des lointaines collines,
Et quand vous descendez vers la mer qui sourit,
Fleurs que l'aurore cueille au jardin de la Nuit,
Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez étéPour ces amants, unis par vous, un soir d'été,Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe.Près de la ville de Vérone, en une tombe.
Soyez bonnes, ainsi que vous l'avez été
Pour ces amants, unis par vous, un soir d'été,
Unis par vous encore, à l'heure où la nuit tombe.
Près de la ville de Vérone, en une tombe.
Le théâtre des Variétés est insuffisant à contenir le public de choix qui est accouru pour nous entendre. Il faut reconnaître que M. Simon, directeur de ce théâtre, ne néglige rien pour entretenir parmi les Marseillais le goût de la saine et moderne comédie.
Dès qu'une œuvre parisienne de quelque importance est consacrée par le succès et par la presse de la capitale, il n'hésite pas à la donnerchez lui sans négliger pour la mise en scène et le rendu des détails les compléments parfois coûteux qu'elle peut exiger. C'est ainsi que fort peu de jours après leur triomphe à Paris, des pièces, comme lesTenailles,LysistrataetAmantsont été représentées au théâtre des Variétés avec le concours s'il vous plaît d'artistes point négligeables; tels: Guitry, Marie Kolb, Suzanne Devoyod, Chavannes, etc.
J'ai eu pendant une des quatre journées que nous venons de séjourner ici la joie d'assister à la reprise de cette perle dramatique en un acte qui a nom l'Infidèleet qui fut l'éclatant début au théâtre du talentueux Porto Rriche.
Une jeune comédienne, récemment lauréate du Conservatoire de Paris, MlleChavannes, m'a fait goûter une fois de plus la saveur de ces strophes chantantes et polissonnes:
Je suis un homme triste,Un pauvre guitaristeQue tout abandonna,Mais au lit Vanina,Je suis un grand artiste:Je vaux Palestrina.Ma fortune est modesteCar les écoliers d'EsteSont d'humbles damerets;J'ai des baisers tout prêts:L'amour fini je reste,J'aime causer après.
Je suis un homme triste,Un pauvre guitaristeQue tout abandonna,Mais au lit Vanina,Je suis un grand artiste:Je vaux Palestrina.
Je suis un homme triste,
Un pauvre guitariste
Que tout abandonna,
Mais au lit Vanina,
Je suis un grand artiste:
Je vaux Palestrina.
Ma fortune est modesteCar les écoliers d'EsteSont d'humbles damerets;J'ai des baisers tout prêts:L'amour fini je reste,J'aime causer après.
Ma fortune est modeste
Car les écoliers d'Este
Sont d'humbles damerets;
J'ai des baisers tout prêts:
L'amour fini je reste,
J'aime causer après.
Ou encore la déconcertante ironie des vers suivants en lesquels Porto Riche analyse avec une brutale franchise la façon d'aimer des poètes ses frères!
Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aiméeQue songent les rimeurs, c'est à la Renommée;Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements,Que matière à sonnets et que chair à romans.. . . . . . . . . . . . . . . .Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées;Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint,Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point.Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manœuvre;Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'œuvre.
Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aiméeQue songent les rimeurs, c'est à la Renommée;Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements,Que matière à sonnets et que chair à romans.. . . . . . . . . . . . . . . .Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées;Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint,Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point.Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manœuvre;Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'œuvre.
Même au lit ce n'est pas à la maîtresse aimée
Que songent les rimeurs, c'est à la Renommée;
Vous n'êtes, o Beautés, sous leurs enlacements,
Que matière à sonnets et que chair à romans.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Ils sont les chiffonniers de toutes vos pensées;
Vous ôtez votre robe, ils ôtent leur pourpoint,
Mais quand vous soupirez ils ne soupirent point.
Est-il vrai, toi qui sais comment le tien manœuvre;
Il faut toute la nuit parler de leur chef-d'œuvre.
Pour ce qui est de notre personnel succès à Marseille, je charge mon ami Cantinelli de vous l'apprendre et je joins à ma brève missive la très littéraire chronique qu'il nous a voulu consacrer:
«Frileux comme tous les félins, le Chat Noirs'en est venu passer l'hiver sur notre côte, faire le gros dos au soleil et mirer dans le bleu de nos vagues ses ironiques babines. A une époque de fête et de folie, il vient mêler aux gambades exagérées des masques, la finesse de sa satire correcte, aux hurlements et aux déhanchements des Matassins et des Pierrots, sa fantaisie tour à tour lyrique et loufoque.
Salis est avec eux, Salis, le satrape et l'archonte de la Butte sacrée, Salis, l'homme aux lèvres pâles sous la moustache rousse. Grandiloquent et familier, il bonimente chaque soir, mélangeant les souvenirs historiques les plus lointains aux actualités les plus récentes, accouplant Duilius à M. Barthou, M. Jaurès à Hamilcar Barca, confondant à dessein les Cimbres et les Malgaches, les conseillers municipaux et les héliastes. Sûr de l'impunité réservée aux gens d'esprit, il daube infatiguablement les institutions fondamentales: magistrats, médecins, corps élus et marchandes de baisers.
Comme le roi Xerès les Argyraspides, cinq chansonniers l'entourent: ce sont Montoya, Bonnaud, Gondoin, Moy et Millo d'Attique. Montoya, poète de l'amour sensuel et vibrant, a célébré la gloire de la femme et de chacun de sescharmes; il a dit avec des larmes et des frissons l'exaltation et la tristesse amoureuses, la ferveur et l'accablement des passions intenses, sur un rythme qui tient à la fois de l'hymne et de la mélopée. Bonnaud (que ses parents nommèrent Dominique), a dit M. Coppée en un alexandrin fameux, regard fin sous le binocle, drapé dans une sorte de poncho noir, mord du bout des dents, égratigne à fleur de peau nos gloires de la littérature et du bidet, n'épargnant pas plus M. Thureau-Dangin, son oncle authentique, que la belle Otero, à laquelle il ne demanda jamais de leçons d'espagnol.
Gondoin est auChat Noirce que Chincholle est auFigaro, toutes proportions gardées. J'entends qu'il ne quitterait le reportage du Chat Noir que pour les premiers-Paris de la feuille à Périvier. Nul mieux que lui ne sait dégager la morale ironique du fait divers; «drôlir», ainsi que dit Bergerat, l'information. Mysogine effréné, il réserve le meilleur de sa haine pour Sarah Bernhardt et Séverine qui n'ont pu jusqu'ici, étant donné leur âge, acheter son silence.
Jules Moy enfin et Millo d'Attique se partagent l'empire de la fantaisie bouffe. Polyglottes émérites, ils parlent avec une égale facilité, enlangue française, les jargons les plus baroques, le belge, l'anglais et l'Ohnet.
Parlerons-nous aussi des pièces que leChat Noira emmenées avec lui, dePhryné, la courtisane d'hier et de jadis, de laMarche à l'Etoile, de l'Epopée, desClairs de Lune. Gambetta disait d'elles qu'on les voit toujours et qu'on n'en parle jamais. Eblouissement des lumières bleues, orangées, charme infini des brouillards gris de perles, où les silhouettes noires se profilent en gestes héroïques, canailles ou mystiques; le plus vrai de tous les théâtres et le plus humain, car on n'y voit que des marionnettes!»
Serait-ce donc vrai qu'il existe en France, longeant la mer Bleue, un ruban de terre d'environ trente ou quarante lieues, où le ciel n'est inclément et grognon que par boutades, où les vents déchaînés se muent en brises douces qui caressent comme des palmes agitées l'épiderme de nos blondes compagnes; où le soleil enfinmontre sa face réjouie tandis que partout ailleurs la pluie tombe avec l'ennui morne et parfois aussi la neige aux flocons blancs et tristes qui nous font songeurs et mauvais?
Je commence à la croire sincèrement cette légende et avec une foi d'autant plus vive que la soif me vient à la longue d'un peu de ciel bleu, d'un peu de verdure aussi et de terre chaude et féconde.
Sitôt Marseille quitté dans la brume et dans l'humide buée d'un matin d'hiver, voici qu'un pan d'horizon se dégage lentement et qu'il me vient, comme une manne en plein visage, un rayon d'or que je bois avidement.
Merci Phébus Apollon; avec ferveur je te salue, toi qui me viens donner pour cet hiver ce premier baptême de feu. Je t'en supplie, au moins, qu'il te plaise continuer et que ton char précédant notre marche lui trace une voie triomphale de pourpre et d'or où nous cueillerons, enthousiastes moissonneurs, les étincelles tombées en gerbes de ta couronne radieuse.
Et je me sens devenir lyrique sous la caresse du Dieu bienfaisant, tandis que sur la banquette qui me fait face, une bonne dame s'occupe à disposer en pile, sous les épaules de son pauvremari phtisique, des coussins qui lui permettront d'avoir sa part aussi de soleil rouge et vivifiant.
Nous arrivons à Nice en plein midi et c'est le triomphe définitif de la lumière. Successivement passent devant nous comme un panorama de pittoresques aquarelles formant une vaste symphonie en bleu majeur, Antibes, Cannes, Villefranche, le Golfe Juan, la Turbie, Beaulieu et Monaco dont le rocher en tête de chien nous est parfois intercepté par des masses terreuses dominant la voie ferrée du côté de la mer.
Un arrêt; il s'opère dans le train qui nous porte un sérieux mouvement de voyageurs, dont la plupart sont arrivés au terme de leur voyage et mettent pied à terre au milieu des sollicitations d'innombrables casquettes galonnées. Impassible et debout sur le trottoir de la petite gare, un carabinier monégasque, à peine différent comme tenue de nos gendarmes français, assiste au va et vient des étrangers et salue le train à l'arrivée comme au départ.
Je cherche des yeux mon camarade Jules Mery, le bon poète et le talentueux écrivain qui remplit à Monte-Carlo, sous la direction Gunsbourg, les fonctions de secrétaire artistique du Casino. D'un mot lancé de Marseille je l'ai prévenu de monarrivée et je me réjouis du plaisir que nous aurons à nous retrouver en pays monégasque, car il me souvient de projets formés à cet effet lors de son dernier voyage à Paris où il venait de faire accepter comme feuilleton au journalLe Jour, son roman:Les Œufs de Pâques.
Ce n'est pas lui que mes yeux rencontrent tout d'abord, mais un bon camarade que je ne m'attendais certes pas à trouver ici: Jehan Dumoulin, spirituel chansonnier et charmant diseur qui fut un temps, comme moi-même, le chantre officiel de l'association des étudiants. Sa mère l'accompagne et le soigne avec dévouement, car il semble bien malade le pauvre jeune homme dont il me souvient comme d'un brave et digne cœur. Il y a quatre ans à peine, j'étais plus malade qu'il ne l'est à cette heure, et condamné par la docte Faculté de Paris je me débattais sous les griffes d'une pneumonie déclarée mortelle.
Dumoulin fut à ce moment l'un des plus empressés à prendre de mes nouvelles, et, bien que ma chambre lui fût comme à tous mes amis interdite, j'entendais au milieu de ma fièvre son nom prononcé par la garde plusieurs fois le jour. Quand j'allai mieux, il m'apporta, Dieu sait avec quelle joie débordante, une bouteille d'excellentrancio dont il me fallut boire une lampée devant lui. Et plus tard, quand j'eus quitté Paris pour me refaire des poumons en naviguant à bord des paquebots, il me consacra dans une feuille hebdomadaire qu'il avait fondée,Le Gringoire, sa première chronique littéraire, y parlant de moi comme d'un frère aîné qui l'avait précédé et souventes fois encouragé dans la voie chansonnière où il faisait ses premières armes. Et voilà que je le retrouve les yeux cerclés d'un anneau bleuâtre, la face amaigrie sous la barbe folle un peu négligée qui la couvre, une indicible tristesse éparse en sa physionomie. Certes, il faut qu'on l'ait jugé bien malade pour que sa brave mère, Directrice d'une importante école communale de Paris et qui porte dignement la rosette de l'instruction publique, ait pris sur elle de l'accompagner en cette saison. Et je les plains tous les deux du fond du cœur, non sans faire à part moi des vœux fervents pour la guérison du jeune et intéressant malade.
Cependant que j'exprime à la mère et au fils, en dissimulant tant bien que mal mon émotion, le vif plaisir que j'éprouve à les rencontrer, le train d'où nous sommes descendus s'apprête à les emporter vers Menton et j'aperçois JulesMery qui, pour ne pas m'interrompre, se tient à quelque distance, attendant la fin de mon entretien. Il s'offre à me servir de guide à travers les hôtels nombreux situés en contrebas de la gare et ce n'est pas sans peine que nous découvrons ensemble un gîte suffisant pour un littérateur de goûts modestes et de moyennes prétentions. Puis il me quitte en me donnant rendez-vous pour quatre heures au palais des Beaux-Arts, car c'est en matinée que durant notre séjour ici se donneront nos représentations. Son Altesse Sérénissime la Princesse Alice de Monaco veut assister en personne à notre séance d'ouverture, nous a dit à la gare le Directeur Gunsbourg, et, malgré l'inévitable fatigue d'une demi journée de voyage, il s'agit de nous distinguer et d'être dignes de la faveur princière dont nous sommes les objets.
Le palais des Beaux-Arts est un très vaste hall de forme ovale, dont la charpente antérieure est moitié maçonnée, moitié métallique. La toiture est faite d'un grand vitrage à carreaux dépolis laissant filtrer une lumière atténuée qui permet de supprimer l'usage des lampes, ce local étant uniquement destiné aux représentations de jour ou matinées. Une serre abondammentpourvue de chaises cannées et de sièges confortables sert de vestibule à la salle de spectacle et permet tout ensemble des expositions de peinture et des auditions de musique facile pour faire patienter les amateurs. Un coup d'œil rapidement jeté sur les toiles exposées m'a laissé le souvenir d'un très amusant portrait signé Roybet et représentant M. Dramard en fraise et pourpoint Henri IV, avec un rejet de tête en arrière du plus martial effet; et aussi une toile très singulière dont m'échappe la signature, où l'on voit sur une plage fantastique plusieurs rangées de violoncellistes se prolongeant à l'infini et penchés sur des pupitres qu'éclairent autant de lampions fuligineux. Il serait difficile de prendre au sérieux cette composition empreinte d'un évident fumisme mais dont la conception et l'exécution décèlent un esprit original et une facture consommée.
Le rideau se lève sur notre habituel décor que les mains habiles de nos machinistes ont prestement accommodé à la scène du petit théâtre. Son Altesse la Princesse Alice occupe le fauteuil central du premier rang; à sa gauche nous reconnaissons le compositeur Isidore de Lara, l'auteur applaudi de la Lumière de l'Asie et d'AmyRobsart, le maestro dont le talent a su gagner et conserver cette exceptionelle faveur d'être le compositeur ordinaire de leurs Altesses. Les deux autres fauteuils du même rang sont occupés par la jeune duchesse de Richelieu, fille de la Princesse Alice, et par Mllede Lara sa lectrice et sa demoiselle de compagnie. Ce n'a pas été sans quelques tiraillements que ces deux jeunes personnes ont été admises à la faveur de nous entendre; le répertoire chatnoiresque effarouchait quelque peu pour elles la Princesse mère et Salis a dû s'engager à ne servir que des pièces très châtiées et d'une implacable censure. Au reste, et vous en conviendrez, cousine, vous qui savez comme pas une votre Chat Noir sur le bout du doigt, il n'y a pas fort à faire pour cela et je ne sache pas qu'il se puisse entendre en aucun théâtre ou concert, répertoire plus foncièrement honnête que le nôtre. Aussi la représentation marche-t-elle à merveille avec toutefois un incident imprévu que Salis, homme d'à propos, a su rendre intéressant pour l'assemblée entière. Cependant que notre camarade Bonnaud termine au milieu des éclats de rire sa très spirituelle chanson sur le mariage du Sar Peladan, nous apercevons la sympathique figure de CoquelinCadet, lequel, arrivé en retard et voulant gagner un bon fauteuil sans troubler le spectacle, s'insinue sournoisement parmi les auditeurs et baisse la tête pour n'être pas reconnu. Le moment est bon pour l'interpeller et Salis n'y manque point, le prenant à parti et l'invitant à payer son écot en bons et beaux monologues, comme jadis au temps lointain des hydropathes. Le moyen de résister à semblable injonction? Cadet se précipite, sa canne et son chapeau à la main, hors la salle qu'il lui faut contourner pour pénétrer jusqu'à la scène, et, soufflant comme un phoque, il aborde enfin la rampe qui n'a plus de secrets pour lui. Il recueille sa part de succès et de rires fous, rappelé trois fois par un public ami très amusé de l'incident, et, gravement quand il va se retirer, Salis, en manière de récompense, lui offre un volumineux remontoir en nickel adorné d'un netschké d'ivoire que le bon sociétaire examine avec d'éjouissantes grimaces.
La partie est gagnée définitivement et le rire installé dans la salle jusqu'à nouvel ordre. Notre représentation a duré une bonne demi-heure de plus que les spectacles ordinaires de ce même théâtre des Beaux-Arts et personne, certes, ne songe à s'en plaindre.
Très satisfaits de l'accueil qui nous a été réservé, nous endossons nos pardessus lorsque le directeur Gunsbourg vient nous prier de demeurer quelques instants encore. La Princesse Alice désire que nous lui soyons individuellement présentés pour nous remercier du plaisir qu'elle a pris à nous entendre. Et c'est avec la meilleure grâce du monde, avec le tact le plus parfait, que Son Altesse sérénissime décerne à chacun, suivant ses mérites, le compliment qui lui peut aller droit au cœur, donnant ainsi la preuve irrécusable d'un jugement droit et solide qui n'attend pas pour se produire l'énoncé d'une critique étrangère ou l'admiration aveugle d'un snobisme indifférent.
Les tableaux du Sphinx, de Fragerolles, ont particulièrement impressionné Son Altesse qui désire entendre cette œuvre à nouveau, et qui promet de ne pas manquer une seule de nos représentations, car elle se dit tout à fait conquise par le répertoire Chatnoiresque et ravie de se soustraire un peu, grâce à nous, à l'audition trop répétée des chefs-d'œuvre officiels.
Cependant que pour nous remettre d'une aussi chaude journée, nous humons tout ensemble, à la terrasse du Café de Paris, une lampée d'oxygènenature et l'absinthe consolatrice aux tons ambrés, Jules Mery vient nous offrir de nous faire assister le soir même à la représentation deLa Traviata. Adelina Patti, engagée à Monte-Carlo pour trois représentations, chantera l'héroïne de Verdi, que dans une carrière théâtrale de trente-cinq ans elle interpréta sur toutes les grandes scènes du monde. Il faudrait être réfractaire à toute artistique curiosité pour ne pas accepter l'offre tentante de Mery. Aussi sommes-nous ponctuellement, dès huit heures, dans la loge que le très sympathique chef d'orchestre Jehin a bien voulu nous prêter pour la circonstance. Malgré le tarif élevé des places (quarante francs) les fauteuils sont envahis et la recette qui ferait sursauter de joie un directeur de province ne suffira pas ici à payer la moitié des frais, car le casino de Monte-Carlo traite ses artistes en grands seigneurs et ne donne pas moins de dix mille francs à la coûteuse cantatrice qui va nous servir, dans un instant, les reliefs de sa voix et de sa beauté.
Le spectacle se traîne malgré de nombreuses coupures et l'oreille accoutumée aux somptuosités de l'harmonie moderne et à la savante orfèvrerie des récentes orchestrations, a quelquepeine à réentendre dans le grand vaisseau du théâtre, les flonflons cent fois ressassés par les orgues de barbarie et par les mandolines des racleurs de boyau transalpins.
La voix de la grande cantatrice a perdu son ampleur et ne se reconnaît de temps en temps qu'à de prestigieuses roulades et à quelques éclats. Le ténor italien qui lui donne la réplique,Apostolu, atteint d'un assez fort nasillement, est gêné aux entournures de sa voix et laisse perdre nombre d'effets pour ce que ses répliques ont été baissées d'un demi ton. (Le voisinage des grands artistes a de ces exigences au théâtre). Seul au milieu de ce très modeste concert, l'organe riche et facile du barytonCarusonfait valoir ses merveilleuses qualités de plénitude homogène et de timbre savoureux. Et la soirée s'achève sans encombre avec les ovations convenues qui saluent l'étoile pâlissante laquelle, il faut le dire, sait mourir avec une belle vérité d'attitudes et de physionomie, à savoir un raidissement très habile des jambes et l'occlusion fort bien jouée des paupières, en un spasme point exagéré.
Remarqué, le jeu plein de fougue et de virtuosité d'un jeune chef d'orchestre italien, monsieurA. Vigna, que la grande cantatrice a fait spécialement engager pour diriger les œuvres de Verdi et de Donizetti qu'elle interprète à peu près exclusivement. Ce maestro, dont la taille est plutôt exiguë se dresse sur son séant et s'effondre tour à tour, virevoltant de droite à gauche avec une frénésie de mouvements, tout à fait compatible, nous assure-t-on, avec la furia musicale du génie italien. Toujours est-il que personne ne bronche à l'orchestre et que les attaques des instruments comme celles des chœurs et des premiers sujets sont enlevées, on peut dire à la baguette.
Grâce aux coupures nombreuses, le spectacle se termine vers onze heures moins un quart, pour permettre aux joueurs égarés dans la salle du concert, de jeter avant de s'aller coucher quelques billets bleus sur les tables de roulette et de trente et quarante. Ce divertissement n'est pas dans nos moyens et nous préférons, en noctambules avérés que nous sommes, tuer une heure ou deux au café Riche, le seul établissement de la Principauté qui s'offre à recueillir les veilleurs impénitents. L'orchestre des Tsiganes au grand complet nous y ménage une audition prolongée de valses lentes et de mélopées râlantes en cymbalum majeur. A vous dire vrai,je ne crains pas cette musique un peu sauvage dont les rythmes souvent réfractaires à la notation donnent à l'oreille la sensation d'une coulée de voluptueuse langueur; et je l'aime surtout dans cette nature énervante et tiède, à laquelle il me semble qu'elle vient surajouter ses effluves et ses hoquets de spasmes frissonnants.
Pas très nombreux, les attardés oisifs qui viennent goûter au Café Riche, en même temps que la musique des Tsiganes, les joies inappréciables du Noctambulisme et pas très choisis surtout. On me montre un Autrichien, champion du tir aux pigeons qui a gagné ce matin même un prix de soixante mille francs. Il s'est coiffé, pour que nul n'en ignore, d'un feutre marron de forme conique, surmonté d'une plume de pigeon, et il promène son triomphe de table en table, en quête d'admirations et de sourires.
Assises par petites tables isolées, des hétaïres attendent la fortune.
Sur le prolongement de la banquette latérale où nous trônons, Mery et moi, je crois reconnaître la physionomie d'une grande fille blonde aux cheveux courts et bouclés, à la face un peu bouffie et lymphatique, aux yeux petits, commepercés en vrille, mais d'un joli bleu clair et malicieux en diable. Elle soupe au Champagne avec une amie et s'agite fort en parlant. Puis je la vois se lever au moment où l'orchestre Tsigane attaque une valse bien connue de Johann Strauss, et, sans qu'on l'en prie, avec une spontanéité charmante, esquisser très gracieusement les pas d'une valse en cavalier seul. Du coup, je la reconnais: c'est Léonie des Glaieuls, une aimable dégraffée qu'il me souvient d'avoir vue autrefois chez Maxims et dont le jeu retrouvé, très particulier d'élégance et d'harmonie, ressuscite à mes yeux les traits un peu flottants dans ma mémoire. Cette créature semble née pour la danse et, bien qu'elle ait suivi les leçons de plusieurs maîtres de ballet, je gagerais qu'elle ne leur doit pas grand chose des qualités dont nous sommes les témoins charmés. Ses pas qu'on supposerait réglés d'avance et sus par cœur, tant la cadence en est infaillible et la chute rythmée, sont de pure et simple improvisation, et que de trouvailles de grâce dans certains rejets en arrière suivis d'un très lent balancement du torse, où la tête abandonnée et comme flottante semble devoir entraîner dans la chute irrémédiable, cette jolie machine de chair blonde et d'onduleux froufrous.
Quelques audacieuses imitatrices qu'un si brillant exemple allécha, ne tardent pas à rentrer dans le rang, après des passes maladroites et le bruit dissonant de quelques chaises renversées. Et cependant deux heures sonnent: c'est pour Monte-Carlo le terme de l'ultime flânerie nocturne. Nous quittons le Café Riche, précédés que nous sommes par la théorie des Tsiganes qui se vont coucher. Je gagerais qu'au fond la récente aventure de leur camarade Rigo leur met au cœur l'espoir de semblables fortunes. Chacun d'eux doit rêver en sa couchette de quelque Princesse au cœur sensible qui peut-être aussi le voudra dorloter en un grand lit en bois de rose et qui promènera ses doigts parmi l'écheveau brun de ses cheveux pommadés, en lui donnant des noms d'oiseaux.
Le moyen, s'il vous plaît, de n'obéir pas à l'injonction d'un rai de soleil qui vient obstinément vous caresser la joue, comme ferait d'une plume quelque malicieux enfant.
Je saute du lit, n'ayant nullement conscience de l'heure très matinale dont je ne m'avise qu'après une toilette sommaire. Se peut-il vraiment que j'aie si peu dormi, cinq heures à peine. Je sais un médecin enjuponné qui m'enjoindrait de regagner mes draps au plus vite, mais où serait le bénéfice de voyager seul si l'on n'usait pas de son indépendance.
Un coup d'œil jeté négligemment par la fenêtre donnant sur la mer me décide à la matinale escapade, dont, par avance et sous la neige des froids pays traversés, j'escomptai les joies enfantines. Et je sors, tout surpris de n'éprouver point ces frissons que donne au saut du lit, en cette époque hyémale, le premier contact de l'air extérieur.
La mer que je sens là, tout près de moi, comme une soupe d'azur dont le bord effleurerait mes lèvres, est déjà, sous le soleil de la septième heure, de ce bleu joli presque invraisemblable que j'ai retrouvé hier et aujourd'hui tel qu'il était gravé dans ma mémoire pour l'avoir deux fois contemplé ces douze ans passés.
Quelques rides courent à fleur d'eau, qui n'arrivent pas même à se résoudre en écume sur le sable semé de cailloux du sinueux rivage, et c'est un spectacle à la fois calme et grandioseque celui de cette nappe lumineuse qui s'étend du cap Martin jusqu'au rocher hiératique de la Principauté, avec de-ci de-là, comme des taches élégantes, le profil de deux ou trois yachts amarrés.
Le pont du chemin de fer dépassé, après une course de cinq minutes au bord de l'eau, je m'asseois tant bien que mal sur un siège rustique fait de quelques pierres assemblées, et me sentant idoine au labeur poétique, je griffonne sur mon genou ces vers que je vous donne comme ils sont venus, à savoir, écrits d'une haleine et sans le consécutif travail d'élimage et d'arrangement que réclame la figuration en de savantes anthologies. Gardez-les précieusement; peut-être aurez-vous grand peine à les reconnaître plus tard en le recueil futur où les colligera le souci de ma gloire. Or, les voici:
LE MESSAGE DU VENT.
Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aimée,Dont le sourire m'est un clair rayonnement,Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblementEvoquer la mémoire en mon cœur enfermée.Afin qu'il te soit dit par la brise du soir,J'abandonne au zéphyr du matin ce poème,Le voyageur ailé, le vent, ce vieux bohème,Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir.Et cependant qu'à travers bois et prés et plaines,Il s'en ira vers toi le divin messager,Jamais las du voyage à toujours voyager,Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines!Et quand il te dira ces vers tout palpitantsD'avoir couru si vite au creux de ton oreille,Tu connaîtras la joie immense et non pareille,De manger de mon âme en buvant du Printemps.
Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aimée,Dont le sourire m'est un clair rayonnement,Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblementEvoquer la mémoire en mon cœur enfermée.
Pour toi la douce et la meilleure, aussi l'aimée,
Dont le sourire m'est un clair rayonnement,
Pour toi dont je ne sais qu'avec un tremblement
Evoquer la mémoire en mon cœur enfermée.
Afin qu'il te soit dit par la brise du soir,J'abandonne au zéphyr du matin ce poème,Le voyageur ailé, le vent, ce vieux bohème,Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir.
Afin qu'il te soit dit par la brise du soir,
J'abandonne au zéphyr du matin ce poème,
Le voyageur ailé, le vent, ce vieux bohème,
Me voudra faire ce plaisir de t'aller voir.
Et cependant qu'à travers bois et prés et plaines,Il s'en ira vers toi le divin messager,Jamais las du voyage à toujours voyager,Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines!
Et cependant qu'à travers bois et prés et plaines,
Il s'en ira vers toi le divin messager,
Jamais las du voyage à toujours voyager,
Il boira le parfum des fleurs et leurs haleines!
Et quand il te dira ces vers tout palpitantsD'avoir couru si vite au creux de ton oreille,Tu connaîtras la joie immense et non pareille,De manger de mon âme en buvant du Printemps.
Et quand il te dira ces vers tout palpitants
D'avoir couru si vite au creux de ton oreille,
Tu connaîtras la joie immense et non pareille,
De manger de mon âme en buvant du Printemps.
Ces vers écrits, tel Démosthène (sans toutefois l'inutile précaution des cailloux) je les déclame à la mer bleue. Après quoi, me sentant pris d'un vague sommeil, je m'assoupis au murmure berceur des vagues. Mais il paraît que je n'ai pas encore à l'endroit du soleil l'indifférence d'un lazzarone, car j'éprouve un réel malaise à la caresse des rayons dont m'inonde le ciel, et mis sur pied dans un clin d'œil, je m'achemine vers la Terrasse du Café de Paris.
Je passerai, s'il vous plaît, cousine, sur les détails de notre seconde représentation. L'épopée de Caran d'Ache a cette fois succédé sur l'affiche à cette autre épopée antique, le Sphinx, et la princesse Alice qui, pour la seconde fois, est venue ànotre spectacle, manifeste une joie quasi enfantine au défilé pompeux des légions impériales et au ragoût verveux dont Salis accompagne les principaux épisodes de cette œuvre évocatrice. Peut-être même notre éloquent impresario s'est-il laissé entraîner un peu loin, dans ses comparaisons des temps héroïques de l'empire, avec la banalité des contemporaines occupations.
A deux ou trois reprises, le Directeur de Gunsbourg, fin diplomate s'il en fut, l'est venu supplier dans la coulisse de mettre une sourdine à ses périodes subversives et à ses critiques gouvernementales. Salis ne se laisse pas effrayer pour si peu et bonimente à qui mieux mieux, ironisant à perte de vue sur le compte de Monsieur Félisque Faure,margrave d'Amboiseetmarquis de Rambouillet, puis sur le piqueur Montjarret, son professeur d'équitation, sur Crozier qui lui fournit cet à peu près!Il n'y a pas de Crozier sans Lépine, et qu'il appelle leMarquis de Dreux Brézé de l'Exécutif, puis enfin sur le consul de France à Monte-Carlo, en personne, M. Glaise dont le nom se prête à mille et un brocarts.
A l'issue du spectacle, la princesse dont la sympathie nous est définitivement acquise veut nous la témoigner encore de vive voix. Salis luifait don pour son musée particulier, d'une des silhouettes découpées qui tout à l'heure, sous le nom de Jourdan ou de Bessières, conduisaient le défilé des troupes impériales. Son Altesse l'accepte et se confond en remercîments pendant que notre chef machiniste Jolly, appelé pour recevoir sa part d'éloges, arrive en épongeant son front qui vient d'essuyer plus de vingt charges de cavalerie, et en protégeant d'une bande de diachylon sa main gauche quelque peu brûlée par une fusée réfractaire.
Donc, nous allons savourer ce soir la joie douce de ne rien faire et de n'entendre ni conférences, ni concerts. Et, ce n'est pas, croyez le bien, que le Casino refuse à ses habitués les consolations musicales qui sont, avec le viatique, de salutaires institutions, mais le programme de ce soir ne réunit pas nos suffrages et puis, dame, s'enfermer volontairement par ces températures, c'est se montrer ingrat sans raison à l'endroit d'un ciel qui nous comble de bienfaits.
Les bonnes heures de farniente et de rêvasserie passent si vite à la terrasse du café de Paris que nous sommes tout surpris de voir s'écouler à flots pressés, la foule des joueurs et des joueuses élégantes qui se hâtent vers leurs hôtels, les unspour y goûter le repos mérité par des heures de fièvre, les autres, pour vérifier dans le silence de leurs chambres l'état précis de leurs finances ou pour dégager des chiffres inscrits, l'infaillible et définitive martingale; fous à lier qui perdent ainsi deux fois leur sommeil.
Hantés que nous sommes par le souvenir des chorégraphies de la veille, nous nous dirigeons vers le café Riche, avec l'espoir que la très troublante Léonie des Glaieuls y voudra bien renouveler ses entrechats. Nous l'apercevons dès l'entrée, soupant comme hier, à la même place, mais la figure bouleversée, les yeux gonflés de larmes contenues, peu disposée, sans doute, à se donner en spectacle, malgré l'évidente venue de quelques admirateurs dont nous sommes.
Cependant les Tsiganes font entendre leurs czardas les plus enlevantes et leurs valses hongroises étrangement syncopées; les garçons du café Riche se souvenant du succès de la veille, dégagent l'étroit passage qui mène aux banquettes, comme pour inviter les danseurs à s'ébattre à l'aise, sans la crainte des chaises heurtées et des guéridons culbutés; déjà deux américaines ont ouvert le bal, prêchant d'exemple, et quelques Messieurs s'empressent pour disjoindre ce couple au sexe uniforme.Cette fois, des Glaieuls n'y tient plus; elle bondit dans l'arène, la tête haute désormais avec un joli frémissement des narines, et sûre d'elle-même comme de nos suffrages, elle nous offre, une heure durant, la griserie de son sourire et la souplesse jolie de son corps serpentin.
Mais ce soir semble-t-il, le vent n'est pas à la chorégraphie; pendant que la jeune almée cambre ses reins et se renverse en dépit des lois les plus sacrées de l'équilibre, le plus grand nombre des consommateurs s'esquivent doucement et il ne reste plus en quelques minutes que le groupe restreint des admirateurs sincères et fascinés que nous demeurons.
La danseuse ne tarde pas à s'apercevoir de la sournoise désertion et piquée au vif malgré l'indifférence qu'elle a jusqu'ici paru témoigner à la galerie, elle adresse aux fuyards pour la plupart américains, quelques épithètes boulevardières au nombre desquelles les mots demufleet derastaqouèrese peuvent citer comme de très anodins euphémismes. Les deux derniers convives, (je nous excepte) endossent leurs pardessus parmi la pluie des quolibets et des pieds de nez de cette enfant terrible, qui les salue de cet adieu jeté dans ses deux mains en porte voix: Allez vouscoucher pannés que vous êtes, michetons en pain d'épice, allez rêver de mes dessous que je vous ai fait voir à l'œil et gardez vos derniers louis pour la roulette! Elle est plus p.... que moi, car elle vous les prendra jusqu'au dernier sans vous rien donner en échange.» Et sur cette réflexion dont on ne saurait trop louer la profondeur, la jeune danseuse s'effondre sur sa banquette, comme épuisée par cette harangue, pendant que deux larmes très authentiques, sans apparence de raison sourdent à ses paupières.
Qui peut bien lui avoir causé ce gros chagrin? Il nous semble que c'est presque notre droit d'en solliciter la confidence et nous apprenons que la mignonne Léonie a joué gros jeu ce soir même et qu'elle a perdu sans répit. La guigne la poursuit d'ailleurs depuis plusieurs semaines et sa crise de larmes, préparée par les émotions de la journée, n'attendait plus pour éclater que l'ultime froissement d'amour-propre dont nous venons d'être témoins.
Mais le chagrin ne dure pas, chez les natures versatiles comme celle de notre nouvelle amie. Aussi la voyons-nous passer des larmes à la gaîté la plus délirante gaîté nerveuse, il est vrai, faite d'éclats de rire et de soubresauts. Puis voiciqu'elle nous offre, pour nous récompenser d'avoir été gentils en demeurant, de la raccompagner avec son amie dans la villa de cette dernière. Et nous voilà juchés tant bien que mal sur les deux victorias postées à la sortie du Riche! Cocher, villa Rosette et rondement.
L'hospitalité nous est offerte le plus gracieusement du monde par l'hôtesse amie de des Glaieuls qui nous octroie libéralement quelques œufs durs et les débris d'un pâté, (on ne saurait tout prévoir). Chacun de nous y va de sa romance ou de son monologue et pour clôturer cette fête improvisée, la châtelaine interprète en s'accompagnant elle-même au piano une parodie de quelques couplets d'opérette, dont les paroles évoqueraient le rouge des pudeurs violées, aux joues d'une compagnie de sapeurs. Bref, l'aube naissante aux reflets violâtres éclaire la rentrée à Monte-Carlo de notre petite caravane trop nombreuse, hélas, pour oser demander asile aux aimables personnes de la Villa Rosette. Et vous direz après cela cousine que je vous cèle un mot de mon voyage et que je suis un cachottier!
Ce n'est pas sans quelques jurons familiers, entendus de moi seul, d'ailleurs, que j'ai pu ce matin (je parle de onze heures environ) me résoudre aux formalités du réveil et de la toilette. O des Glaieuls, ma mie, quel mal aux cheveux je vous dois. Et cependant, comment ne pas me rendre à l'aimable invitation du Directeur Gunsbourg, lequel, en dépit des transes et des torturantes minutes que lui fit connaître Salis, nous a priés à déjeuner en sa villa délicieusement nommée Bella Stella.
Au risque d'arriver bon dernier, je cours en toute hâte quérir à la Condamine, chez le chapelier Floury, une coiffure sortable, car jamais la hideur du haut de forme ne m'était plus nettement apparue qu'en ce pays de verdure et de lumière. Je me rappelle à ce sujet l'impression de grotesque ressentie lors de mon premier voyage en Haïti, à la vue de tous les indigènes dont le Saint Simon avait fait pour moi des compagnons de voyage et que je voyais avant de mettrepied à terre, se vêtir de complets en drap noir et s'affubler de trente-six reflets signés Deslions.
Et j'arrive bon dernier comme c'était prévu, pour essuyer avant que de m'asseoir à table les plaisanteries de mes camarades très occupés à décortiquer des crevettes. Un vent de bonne humeur souffle sur les convives, pour lesquels MmeGunsbourg prodigue ses sourires et ses compliments d'ailleurs exempts de fadeur et de banalité. Son mari n'est pas en reste avec elle; il commence par décliner toutes prétentions culinaires, mais au contraire, il se vante hautement d'avoir une des caves les mieux fournies de la Principauté. Ce à quoi nous ripostons en nous offrant tous ensemble à constituer un Jury de dégustation. L'expérience d'ailleurs est toute en faveur de notre hôte. Nous en convenons avec l'exubérante gaîté, fruit de nos travaux œnophiles. Alors commence la série des anecdotes et je vous prie de croire qu'il en défile quelques-unes et pas des moins salées. Gunsbourg est un struggle for lifer qui a roulé sa bosse un peu partout et dont la mémoire a noté quelques bonnes farces dignes de renfoncer les contes de Boccace et les Cent Nouvelles et aussi le bagage du tant gaulois conteur Armand Sylvestre.
J'aime mieux tout de suite convenir que ma tête, mise en désarroi par les Chiantis et les Porto Vecchios se refuse à transcrire par le menu les drôlatiques aventures narrées par le verveux directeur. Je vous en veux cependant donner quelque idée, en choisissant dans le tas une des plus piquantes.
Depuis que lui sont confiées les destinées artistiques de quelques théâtres Européens, tant à Pétersbourg, qu'à Buda Pesth et qu'à Monaco, car je vous l'ai donné pour un cosmopolite et j'ajoute ce détail qu'il est aussi très polyglotte, Gunsbourg ne s'est jamais séparé d'un ami d'enfance, un comique du nom de Buiselay. Cet homme est paraît-il un des plus étonnants pince sans rire qui se puissent imaginer. Il professe l'horreur des ténors bellâtres, et rien ne l'enrage comme les succès d'ailleurs légendaires, que comporte auprès de l'autre sexe, l'emploi tant convoité, d'amoureux lyrique. Or, pendant je ne sais plus quelle campagne théâtrale, il se trouva que notre comique, fortement épris d'une seconde chanteuse légère, eut à souffrir de la présence dans la troupe, d'un irrésistible Raoul. Ce n'est pas que la dame eut encore chanté l'épithalame avec le fortuné ténor, mais tout dans sonattitude et dans son langage, permettait de croire que sa défaite était prochaine et proche également le chant d'allégresse du ténor rival. Que faire et comment détruire en l'esprit de la jeune femme, les germes d'une passion qui ne saurait tarder à se donner libre cours?
Justement, un beau soir, et comme pour narguer le comique éconduit, elle eut soin de lui conter dans la coulisse qu'elle attendait le lendemain son rival à dîner, et qu'elle espérait bien vaincre sa résistance, car, pour tout dire, le ténor sentant la partie belle, ne montrait à la diva qu'un très modeste empressement. A cette annonce, Buiselay flairant un bon tour répondit simplement:
«Certes, j'envie le sort de mon heureux camarade, mais pour un empire, je ne voudrais pas être à votre place.
«Parce que?
«Parce que X... est affecté d'une infirmité bien désagréable pour ses voisins.
«Vous voulez rire?
«Vous m'en direz des nouvelles...
«Mais enfin... interrogea la jeune femme qui s'en laissait tout de même imposer par l'assurance de son interlocuteur.
«Eh bien (n'allez pas le lui dire au moins ni me trahir,) ses pieds dégagent une odeur insupportable, et si vous le placez à vos côtés, je ne vous donne pas une heure pour n'y plus tenir.»
Et la chanteuse fit la sourde oreille, refusant en apparence de prêter crédit à ce méchant propos, mais au fond, craignant d'en constater l'évidence et légèrement ébranlée quant aux effluves poétiques dont son imagination paraît déjà le bien aimé.
Or, Buiselay poussait la fantaisie en ses ultimes limites et voici ce qu'il inventa. Le ténor favorisé habitait dans le même hôtel que le comique, et sur le même palier, une chambre dont l'accès était des plus simples durant l'absence de son locataire; y pénétrer, choisir la paire de bottines vernies que le ténor ne manquerait pas de chausser, tout cela ne fut qu'un jeu pour notre farceur. Deux minces lamelles de fromage de gruyère, (excusez cousine le prosaïsme du détail) furent par lui insinuées dans le bout des dites chaussures et ces dernières scrupuleusement remises en place.
L'inévitable effet se produisit: Exacerbées par la chaleur, les émanations du gruyère montèrent comme un fâcheux encens aux suaves narines dela diva, laquelle déjà prévenue en fut doublement incommodée. Elle comprit les quolibets et les brocarts dont ses camarades ne manqueraient pas de l'abreuver si elle donnait suite à l'aventure et sans que le héros y comprit rien, elle le traita dès ce jour avec la dernière rigueur. Buiselay d'ailleurs, n'en fut pas plus heureux, mais du moins il se pût à l'aise réjouir du succès de son invention. Et voilà cousine une des anecdotes dont nous a régalés entre la poire et le fromage (ce vocable est tout d'à propos) le jovial directeur Gunsbourg, grand maître des divertissements de leurs Altesses Sérénissimes.
Comme nous prenons le café, voici qu'un message du palais prévient Rodolphe Salis qu'il ait à se rendre à deux heures précises dans le cabinet du gouverneur pour explications à fournir au sujet de quelques allusions insinuées la veille dans son boniment de l'Epopée. «Bonne affaire s'écrie notre barnum, je vais adresser à Monsieur le gouverneur un discours en trois points qui l'obligera bien à rire comme les autres et à ne pas s'émouvoir de mes boutades. En tous cas (ajoute-t-il) c'est de la réclame et de la bonne.»
Gunsbourg, qui connaît mieux que nous lesrouages secrets de la machine monégasque, est beaucoup plus inquiet que Salis et doute fort que nous ayons tantôt l'autorisation de jouer. L'événement lui donne raison et quand nous arrivons à trois heures dans le hall extérieur du Palais des Beaux-Arts, nous sommes tout surpris d'apercevoir les mines déconfites des spectateurs venus pour nous ouïr, lesquels s'en retournent en commentant de façons diverses l'interdiction dont nous sommes l'objet.
Le Chat Noir frappé d'interdiction en pays neutre, voilà qui n'est pas ordinaire si l'on songe qu'il est peut-être le seul établissement de Paris qui n'ait jamais eu maille à partir avec la censure.
Ce n'en est que plus drôle n'est-ce pas.
J'ai dû rassurer MmeSalis qui, partie le matin pour une promenade à Menton, venait d'apprendre à son retour dans la principauté, la mesure de rigueur à nous imposée. D'ailleurs,vers cinq heures de l'après-midi, Salis, après une très longue conférence avec le gouverneur et le consul de France, nous est venu dire que tout obstacle était levé et que nos représentations suivraient leur cours.
En quelques mots, Salis nous a narré que tout le mal venait du Consul de France, M. Glaize, lequel a jugé bon de s'émouvoir pour quelques lazzis sans conséquence à l'adresse de Félix Faure et du ministre Hanotaux. Lui-même sans doute un peu trop imbu de la gravité des fonctions consulaires, a mal interprété les calembours faciles auxquels notre imprésario s'est livré sur son compte. Un spectateur qui se trouvait occuper la veille, un fauteuil à côté du sien, nous a conté qu'il l'avait vu se lever et quitter précipitamment le palais des Beaux-Arts au moment où son nom vigoureusement lancé par Salis faisait retentir la voûte vitrée du petit théâtre.
En un discours magistral, il a fait entendre au bruyant commentateur de l'Epopée que ce qui se peut dire à Paris, et surtout à Montmartre est dangereux à Monaco; que la principauté servant de résidence à des gens de toute nationalité, il y fallait plus que partout sauvegarder le prestige du nom français, et avec cela bien d'autres jolieschoses que Salis a respectueusement écoutées.
Au fond, malgré l'heureuse issue de l'aventure, notre barnum n'est pas sans inquiétude. Sans doute, on l'autorise à reprendre le cours de ses quotidiens spectacles, mais c'est après avoir exigé de lui la promesse de ne plus faire en ses boniments la moindre allusion politique. Or, vous conviendrez que l'Epopée, par exemple, risque de devenir un bien fade ragoût s'il n'est plus permis de substituer aux héros authentiques dont l'histoire nous a transmis les noms et les lumineuses figures, des personnages plus modernes, nos hommes d'état d'aujourd'hui. Ce rapprochement le plus souvent facile et toujours évocateur du rire a jusqu'à présent fourni à Salis ses effets les plus inattendus; il est aussi regrettable pour lui que pour le public monégasque, qu'une censure draconienne, en vienne interdire l'usage.
Toutefois, l'incident diplomatique, si l'on peut ainsi désigner l'interdiction qui vient d'être levée, nous a permis de goûter deux jours de repos complet, car nous avons aujourd'hui cédé la place à la très subtile diseuse MmeAmel; double joie pour nous, en comptant celle de profiter d'une aussi bonne aubaine et nous n'y manquons pas.
D'où peut venir, grands Dieux, cette détestable coutume d'entourer de non-valeurs ou de numéros insipides les artistes aimés du public. Jamais, certes, je n'ai plus souffert de cet usage ridicule qu'aujourd'hui même entre quatre heures et quatre heures trois quarts. Deux enfants phénomènes, des fillettes de douze ans, sont venues séparément d'abord, ensemble pour finir, meurtrir nos oreilles par les dissonances non voulues de leurs violons mal accordés. Le public de bon ton qui fréquente le petit théâtre des Beaux-Arts, a poussé l'indulgence jusqu'à battre des mains discrétement après le final du premier concerto, ce que voyant la jeune virtuose s'est empressée d'en jouer un second. On s'attend à voir paraître tôt après la diseuse attendue, point du tout; armée d'un violon surgit la deuxième enfant phénomène, sœur de la première; enthousiasme très modéré de la part du public, cette fois convaincu qu'on lui va servir MmeAmel. Déception nouvelle; les deux phénomènes reparaissent et cette fois, sans la moindre observance des unissons et des mesures se livrent à la plus échevelée cacophonie qui se puisse rêver; c'est comme un steeple chase d'archets déchaînés qui se termine d'ailleurs àla satisfaction générale par la victoire de la sœur aînée, arrivée première de deux mesures. Un frémissement de joie parcourt la salle, peu flatteur, je l'avoue, pour les précoces musicastres qui n'en saluent pas moins l'assistance.
Peut-être, pensez-vous que..... Nullement! Force nous a été d'ingurgiter le grand air de la reine de Sabba chanté par un baryton toulousain fort en gueule, et qui donnait sous l'habit, l'impression d'un charpentier, garçon d'honneur à la noce d'un compagnon.
Quand enfin, la porte du fond s'est ouverte sur la délicate interprète des vieux airs de France, nombre de spectateurs à bout d'énergie sentaient chanceler leur raison. Pour ma part, j'enfonçais rageusement les dents en un mouchoir roulé en pelote pour ne pas hurler d'impatience. Est-il besoin de dire que le succès a été complet pour MmeAmel. J'ai eu la joie d'entendre maBerceuse Bleuechantée comme je l'ai parfois rêvée, et tandis que je me rendais pour la féliciter près de ma talentueuse interprète, j'ai rencontré au seuil même de sa loge et venue dans le même but, la tant belle personne qui a nom Rachel Boyer. Je n'avais pas l'honneur de la connaître et j'ai pu constater qu'on ne l'avait aucunementsurfaite en me la donnant pour une admirable créature, fille de Rubens par l'épanouissement de ses charmes, et par la sculpturale majesté de son allure.
Nous avons clôturé la journée par un dîner somptueux à nous offert par un vieil ami de Salis, un joyeux compère Poitevin du nom de Paindsou. Ce charmant homme qui fit sa fortune dans les vins de Champagne, après de modestes débuts, professe à l'endroit des artistes une libéralité qui serait à souhaiter à quelques enrichis plus fortunés que lui, mais ô combien moins hospitaliers. Il nous conte au dessert, avec un entrain superbe et avec de beaux mouvements oratoires, quelques escarmouches de la Commune, et, le Bourgogne aidant, il nous émeut jusqu'aux larmes par le récit très sincère d'un attendrissant épisode.
M. Paindsou possède une assez importante série de toiles signées Monet, qu'il acheta lui-même au célèbre peintre des cathédrales, alors que sa griffe était encore mal payée. Il est tout joyeux à la lecture d'un entrefilet, paru ce jour même dans leTemps, et relatant une vente très fructueuse de quelques tableaux du même peintre.
«Quel succès clame-t-il, pour un marchand de vin de champagne, d'avoir su deviner un grand peintre.»
Le Chat Noir triomphe et c'est avec les palmes du martyre qu'il fait aujourd'hui sa réapparition dans la salle du Palais des Beaux-Arts.
Nombre d'indifférents que la seule annonce de notre spectacle n'eut pas invités à se rendre chez nous, ont retenu leurs places, dès la veille, sous la poussée curieuse provoquée par l'interdiction.
En homme qui sait tourner à son profit les plus fâcheuses aventures, Salis n'a pas perdu la carte et notre programme d'aujourd'hui comprend les pièces les plus attrayantes du répertoire Chatnoiresque, sans compter l'imprévu qui ne saurait manquer avec ce diable d'homme.
Les trois coups frappés, Salis paraît en scène, un cierge de six livres à la main, le col ceint d'une longue corde, dans l'attitude confite etrepentante d'un criminel d'État duXIVesiècle venant faire amende honorable. Comment, je vous le demande, ne point s'abandonner aux éclats de la plus folle hilarité, à la vue d'un tableau si loin de nous tout ensemble et si comique. Encore, vous fais-je grâce, faute de mémoire et d'un phonographe enregistreur, du macaronique discours que le gonfalonier de la butte, adresse un genou en terre, à M. Glaize, consul de France, lequel d'ailleurs s'est bien gardé de venir. Son Altesse gracieuse, la Princesse Alice, est secouée sur son fauteuil par un rire incoercible, par ce rire qui fait évanouir les plus solennelles résolutions et qui vous désarme et qui vous met à la merci de celui qui l'a provoqué, d'autant plus que lui-même a su garder sur son visage cette impassibilité voulue qui fait les farceurs de génie.
En y réfléchissant, il est heureux pour M. Glaize qu'il se soit abstenu de venir, car il eut été forcé de rire comme tout le monde et je doute qu'il l'eut fait de bon cœur. Quelle humiliation pour un diplomate habitué à régler d'avance et à diriger lui-même la marche des événements, que de reconnaître son impuissance devant cette arme formidable, le Ridicule.
Donc on s'est fortement diverti chez nous, et la mesure de rigueur qui nous fut appliquée ne pouvait mieux venir en son temps, car notre spectacle avait besoin pour s'alimenter jusqu'au bout du coup de fouet de la réclame, et M. Glaize a bien voulu se charger de ce soin.
Ce soir, j'ai entendu la Patti dansLucia di Lammermoortoujours grâce à l'intervention de mon camarade Mery et à la courtoisie du chef d'orchestre Jehin. Malgré l'indiscutable sincérité de cette musique, et quelques beaux élans de passion qui s'y rencontrent, je ne saurais éprouver à l'entendre qu'une impression de lassitude et d'ennui. Je dois louer cependant les ensembles, merveilleusement conduits par le maëstro Arthur Vigna, avec toujours cette belle fougue dont je vous parlais à propos de laTraviata. Le ténor Apostolu s'est un peu ressaisi, le baryton Caruson n'a rien perdu de l'ampleur et de la pureté de sa voix; la cantatrice est particulièrement essoufflée, et voilà.
En rentrant à l'hôtel, je trouve une lettre de mon camarade, le peintre Redon. Je ne crois pas vous avoir encore parlé de lui; je vais donc combler cette lacune. Redon est une des plus sympathiques figures de Montmartre, et, ce quin'est pas pour l'amoindrir, il possède un très joli talent de dessinateur, d'aquarelliste et de peintre. Et tenez, pour vous en faire juge, feuilletez simplement le dernier numéro du Paris Noël dont je vous fis hommage l'an passé. Vous y verrez une des plus jolies compositions que peut inspirer à un peintre le retour mille fois commenté de la date divine. C'est Paris, la grande cité qui dort sous la brume de décembre, tandis qu'à genoux et l'auréole au front, un enfant Jésus épèle tous les noms des petits parisiens inscrits sur une longue liste. Et des anges aux ailes blanches de colombes s'envolent aux quatre coins de l'horizon, portant aux bébés endormis les cadeaux que leur octroie l'enfant divin. C'est charmant, n'est-ce pas?
Eh bien! mon ami Redon me communique son projet, de publier sur Montmartre, un album où chaque dessin commenté par une poésie formerait un tout pittoresque, et comme un guide artistique à travers les cabarets et les petits théâtres de la butte. Le dessin dont il m'adresse un croquis représente l'intérieur d'un cabaret de la rue Pigalle, le Hanneton, rendez-vous de quelques dames capricieuses, qui, suivant les errements de la poétesse Sapho, s'égarent en desjoies unisexuelles dont j'espère, cousine chérie, que vous les devez blâmer fortement. Assises face à face, deux jeunes personnes causent en s'accoudant sur un guéridon desservi.L'uned'elles, très masculine, poitrine plate, plastronnée, cheveux courts et frisés, faux col empesé, cravate longue;l'autreportant plus visibles les attributs de son sexe: toutes deux la cigarette aux lèvres, discutent avec animation parmi l'atmosphère enfumée et voilà.
LES LESBIENNES
Pour ces dames duHannetonet deLa Souris.