Walter Scott et le pittoresque dans le récit et le dialogue.
Notre littérature avant le XIXe siècle, avons-nous dit, n'offrait, dans la description, qu'un nombre fort restreint de pages pittoresques. On pourrait presque en dire autant du récit. Et cependant nous sommes un peuple de conteurs. Il se peut que laChanson de Rolandne soit pas une fort belle épopée: en revanche, quelques passages duRoman de Renartet desFabliauxne sont pas éloignés d'être des chefs-d'oeuvre; il y a au XVIe siècle toute une foule de contes fort intéressants; ils n'ont pas manqué à l'époque suivante, et Lesage et Voltaire ont porté le genre à sa perfection. Netteté et finesse, observation juste et piquante, sentiment extraordinairement délié du ridicule, ont toujours été nos qualités ordinaires. Mais en dépit ou plutôt en raison même de ces qualités, le pittoresque nous échappe. C'est qu'il a sa source dans l'imagination et que, malgré tout, la raison est toujours notre faculté dominante. Notre littérature est essentiellement une littérature d'«honnêtes gens». Elle en a le ton, le sentiment et le respect des convenances. Quand il cause dans un salon, un homme du monde évite certaines images, dont le goût de ses amis et la délicatesse de ses voisines pourraient être surpris ou froissés. Comme il modère sa voix et adoucit ses gestes, il tempère et adoucit son imagination. Il lui est permis d'avoir de la verve: elle ne sera jamais ni trop copieuse, ni trop plantureuse. Il suffit de faire pétiller dans le récit quelques traits d'esprit qui ne seront guère que de fines remarques malicieuses; les mots hardis qui dépeignent et font voir, les familiarités brusques et les vivacités expressives, les comparaisons imprévues, un comique dru, trivial ou bouffon plutôt que délicat et exquis, voilà ce que la littérature ne pouvait pas avoir avant le XIXe siècle, et voilà au contraire ce qu'elle a le plus recherché et aimé depuis. Il ne fallait rien moins qu'une révolution sociale pour amener une révolution du goût. Il fallait aussi que l'imagination française prît longuement contact avec l'imagination étrangère. Ici encore, un des auteurs qu'elle aima particulièrement, et qu'elle imita, fut Walter Scott. Le choix était heureux.
Rarement en effet avait-on mis dans l'art de conter plus d'imagination, de fantaisie, de vivacité dramatique. C'est moins un récit qu'une série de tableaux. Tout s'anime, tout se colore; c'est comme un fourmillement de vie perpétuel. Cette manière une fois connue, toute autre paraît froide et incolore par comparaison.
Il est difficile malheureusement d'en apporter des exemples et des preuves. Ce sont des scènes entières, des chapitres ou même des séries de chapitres qui seraient à citer tout au long: il n'y faut pas songer. Mais qu'on relise le début deQuentin Durward. La jolie succession de tableaux dont chacun laisse dans l'imagination l'impression la plus nette et la plus vivante! Voyez le jeune et fier Écossais s'avancer intrépidement sur la rive de la Somme à la recherche d'un gué. Deux hommes qui lui paraissent de bons bourgeois, cheminent paisiblement de l'autre côté de la rivière. Il les interpelle, et sur le conseil de l'un d'eux il entre dans l'eau. Mais la rivière est assez profonde et il lui faut nager vigoureusement. A peine arrivé sur le bord, il éclate: «Chien discourtois, pourquoi ne m'avez-vous pas répondu quand je vous ai demandé si la rivière était guéable?» et il porte la main à son épieu. L'intervention de Louis XI le calme à peine, et la conversation s'engage, alerte, franche, toute pleine de vie et de bonne humeur, narquoise avec le roi, quelquefois impatiente avec le jeune étourdi à l'humeur ombrageuse. Et comme il dévore, sous les yeux amusés du malin souverain de Plessis, le plantureux déjeuner qu'Isabelle vient de lui servir! Il mange, il boit, il bavarde, admire la beauté de la jeune fille, s'inquiète des façons et des regards tour à tour ardents ou sombres de son hôte inattendu, et le tout avec tant de vivacité et de naturel que le récit devient tableau et que rapidement la narration fait place au dialogue. L'imagination et le sentiment de la réalité ont tout envahi; l'écrivain n'a pas pu rester longtemps maître de ses personnages; ils se sont mis à vivre pour leur compte, d'une vie particulière et comme indépendante de la volonté de celui-là même qui les a créés.
Et les passages où éclatent de pareilles qualités abondent dans l'oeuvre du romancier. C'est, dansIvanhoe, l'arrivée du prieur et du templier dans la clairière où Gurth et Wamba échangent leurs réflexions et leurs plaintes; le festin du soir chez Cédric; la passe d'armes d'Ashby; la torture du pauvre Isaac dans la prison de Front-de-Boeuf; surtout l'attaque et la ruine du château, avec l'épisode si comique à la fois et si touchant de Wamba déguisé en moine pour sauver son maître. De même, lisez dans l'Abbéla scène de l'auberge où Roland Graeme et Adam Woodcock sont si lestement caressés par la houssine du plus délibéré et du plus hardi des pages; elle est merveilleuse de vie et de relief. L'auberge et son tumulte, propos joyeux et quolibets politiques, impertinente assurance du page et air piteux que finissent par prendre ses victimes, le conteur a tout vu et il inonde tout de lumière. Rien d'ailleurs qui convienne mieux à son talent que ces larges scènes populaires; il les traite avec une verve et une sûreté incomparables.
«Holliday, dit Bothwell à un dragon qui était venu s'asseoir à la même table que lui, n'est-il pas bien étrange de voir tous ces rustres passer ici la soirée à boire, sans qu'ils aient pensé à porter la santé du roi?
«Vous vous trompez, j'ai entendu cette espèce de chenille verte proposer la santé de Sa Majesté.
«Oui-da? Eh bien, Tom, il faut les faire boire à celle de l'archevêque de Saint-André; et qu'ils la boivent à genoux, encore!
«Bonne idée, pardieu! s'écria Inglis; et si quelqu'un s'y refuse, nous l'emmènerons au corps de garde, nous lui ferons monter le cheval né d'un gland, et nous lui attacherons une paire de carabines chaque pied, pour l'y tenir en équilibre.
«Bien dit, Tom; et pour procéder avec ordre, je vais commencer par ce rustre en bonnet bleu qui se tient seul dans son coin.»
Bothwell se leva aussitôt, et mettant son sabre sous son bras, pour soutenir l'insolence qu'il méditait, il se plaça en face de l'étranger que Niel avait signalé dans les avis adressés à sa fille; prenant ensuite le ton solennel et nasillard d'un prédicateur puritain: «J'ai, lui dit-il, une petite requête à présenter à Votre Gravité, c'est de remplir ce verre de la boisson que les profanes appellent eau-de-vie, et de le vider à la santé de Sa Grâce l'archevêque de Saint-André, le digne primat d'Écosse, après vous être levé de votre siège et vous être baissé jusqu'à ce que vos genoux touchent la terre.»
Chacun attendait la réponse: les traits durs et farouches de l'étranger, ses yeux presque louches et d'une expression sinistre, la force évidente de ses membres, quoiqu'il ne fût que de moyenne taille, annonçaient un homme peu disposé à entendre la plaisanterie et à souffrir impunément une insulte.
«Et si je ne satisfais pas à votre impertinente requête, dit-il, qu'en pourra-t-il résulter?
«Ce qu'il en résultera, mon bien-aimé? dit Bothwell avec le même accent de raillerie, c'est que, primo, je tirerai ta protubérance nasale; secundo, bien-aimé, j'appliquerai mon poing sur tes organes visuels; et tertio, enfin, bien-aimé, je ferai tomber le plat de mon sabre sur les épaules du réfractaire.
«En vérité! dit l'étranger. Passez-moi le verre»;—et donnant à sa physionomie et au son de sa voix une expression singulière: «Je porte la santé de l'archevêque de Saint-André, bien digne de la place qu'il occupe en ce moment (il venait d'être assassiné). Puisse chaque prélat d'Écosse être bientôt comme le très-révérend James Sharpe!
«Eh bien, dit Holliday d'un air de triomphe, il a subi l'épreuve.
«Oui, mais avec un commentaire, remarqua Bothwell; je ne comprends pas ce que veut dire ce whig tondu.»
On comprend que les futurs romantiques aient été immédiatement séduits.
D'autant que la narration dans les «Waverley Novels» a d'autres qualités de verdeur, de familiarité énergique et savoureuse, d'où naît un pittoresque particulier… Nous aurons justement occasion d'en parler en étudiant le dialogue de Walter Scott.
C'est sa plus grande originalité et son triomphe, la partie de son art dans laquelle on ne lui a jamais connu d'autre rival que Shakespeare: ce qui est beaucoup dire, et ce qui est exact. Nous l'avons fait remarquer, il y glisse tout de suite d'une pente naturelle et irrésistible, et il s'y établit avec la conscience d'y régner en souverain incontesté. Il arrive même assez souvent à ses personnages de parler uniquement pour le plaisir de parler, sans que leur bavardage ait aux yeux du lecteur d'autre excuse que sa verve et son intérêt.
Il est vrai que ce sont ici qualités éminentes. La matière du dialogue peut être insignifiante, la manière en est toujours d'un attrait singulier. Walter Scott sait faire parler tout le monde, prendre tous les tons, et en même temps qu'il observe les moeurs et les convenances propres à chaque caractère, il garde toujours cette vivacité, cettehumour, ce mouvement et cette vie, qui sont proprement un charme. C'est comme une flamme légère qui court sur toutes les répliques pour les faire étinceler et reluire. Et rien d'artificiel ou de concerté; pas de cliquetis d'antithèses, d'une admirable force dramatique parfois dans leur concision et leur brusque détente, mais toujours trop visiblement arrangées pour l'effet; au contraire, partout une facilité, une aisance merveilleuses, un courant largement étalé, d'une allure pleine, heureuse, et où la clarté se joue en vives étincelles. Par malheur il est encore impossible d'en donner des exemples; mais rien ne sera facile au lecteur comme de combler cette lacune forcée. Aussi bien, de ce dialogue, est-il préférable d'indiquer la nouveauté la plus saisissante.
Elle consiste à mettre sur les lèvres des duchesses et des marquises, des princes et des rois, les propos familiers et gaillards, les comparaisons hardies et pittoresques, qui donnent tant de piquant et de saveur à la conversation des aventuriers et des aubergistes, des gardiens de pourceaux et des outlaws. Ce n'est pas assez de dire que le langage d'Elisabeth par exemple ou de Louis XI est plein d'animation et de vie; qu'il a une légèreté, une allure dont n'approchèrent jamais nos romanciers, et moins encore nos poètes tragiques: les rois parlent ici comme leurs sujets, les reines comme leurs chambrières, et ils sont tout aussi près de la bonne et simple nature que Giles Gosling ou Michel Lambourne.
«Par la mort! Geordie,—déclare Jacques Ier à l'orfèvre Heriot,—il n'y a pas un de ces manants qui sache seulement comment on doit présenter une supplique à son souverain… D'abord, voyez-vous, il faut vous approcher de nous de cette manière, en vous couvrant les yeux de la main, pour montrer que vous savez que vous êtes en présence du vice-roi du ciel.—Bien, Geordie, voilà qui est fait avec grâce.—Ensuite, vous vous agenouillez, et vous faites comme si vous vouliez baiser le pan de notre habit, la boucle de nos souliers ou quelque chose de semblable.—Très bien exécuté. Tandis que nous, en prince débonnaire et ami de nos sujets, nous vous en empêchons, en vous faisant signe de vous relever.—Non, non, vous n'obéissez pas; et comme vous avez une grâce à demander, vous restez dans la même situation, vous fouillez dans votre poche, vous tirez votre supplique, et vous nous la mettez respectueusement dans la main[20].»
[Note 20:Les Aventures de Nigel, chap. V. Toute la scène est à lire: le naturel en est exquis.]
Voilà un roi transformé pour deux minutes, et sans croire déchoir, en maître de cérémonies.
Sans plus de façon, Elisabeth compare Leicester à un directeur de théâtre et se plaint de la malpropreté des bottes de Tressilian, «dont l'infection a failli l'emporter sur les parfums de lord Leicester.» Elle reçoit les chevaliers Tressilian et Blount, et voici les réflexions que la noble cérémonie lui inspire: «Sussex a sans doute perdu l'esprit, pour nous désigner d'abord un fou comme Tressilian, et puis un rustre comme son second protégé. Je t'assure, Rutland, que, lorsqu'il était genoux devant moi, grimaçant et faisant la mouecomme s'il avait eu la bouche pleine de soupe brûlante,j'ai eu peine à me retenir de lui donner un bon coup sur la tête, au lieu de lui frapper sur l'épaule.»
Ces propos et ces remarques de commère sur des lèvres royales! Ces jurons dans la bouche d'une reine, et d'une reine qui cultive l'euphuisme! Car elle jure, «par la mort de Dieu!… de par la lumière de Dieu!… par l'âme du roi Henry!» C'était bien la nature, cette fois, et même la nature en déshabillé. Mais ces libertés n'étaient point pour effaroucher des jeunes gens à qui la froideur et la convention du dialogue classique devenaient de jour en jour plus odieuses. Walter Scott donnait la main à Shakespeare; son exemple autorisait les expressives familiarités qui s'épanouiront bientôt dansHenri III et sa cour,Charles VII chez ses grands vassaux,Ruy Blasoule Roi s'amuse. Pourquoi les rois parleraient-ils un langage dans le roman et un autre langage dans un drame? Craint-on que les spectateurs s'en effarouchent? Mais la plupart sont des lecteurs assidus des «Waverley Novels» et ils ont perdu tous leurs anciens scrupules, ou à peu près.
Un de leurs romans favoris a dû êtreQuentin Durward, parce que c'est un roi de France qui en est le héros. Or le langage de Louis XI ne rappelle que de fort loin les élégances des Agamemnon, des Ninus ou des Artaxerce. «Je suis un vieux saumon, dit-il à Olivier, et je ne mords point à l'hameçon du pêcheur parce qu'il est amorcé de cet appât qu'on appelle honneur.» Il congédie Tristan: «Eh bien, compère, marchez en avant et faites-nous préparer à déjeuner au bosquet des mûriers, car ce jeune homme fera autant d'honneur au repas qu'une souris affamée en ferait au fromage d'une ménagère.» Au roi qui lui a demandé quel était son pays, l'écossais a répondu: Glen Houlakin. «Glen quoi? s'écria maître Pierre; avez-vous envie d'évoquer le diable en prononçant de pareils mots?» Faut-il allécher le jeune étranger pour le décider à s'enrôler dans la garde écossaise? Les grasses et succulentes comparaisons, dignes de Rabelais et de La Fontaine! «Ils n'ont pas besoin (les archers), comme les Bourguignons, d'aller le dos nu, afin de pouvoir se remplir le ventre. Ils sont vêtus comme des comtes et font ripaille comme des abbés.» Il interrompt brusquement le plus grave des entretiens: «Mais au diable cette conversation! Le sanglier est débusqué. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert. Ah! Ah! Tralala li ra la…»
Et quand il est prisonnier à Péronne, voici le ton de ses monologues: «Si jamais je puis me tirer de ce danger, j'arracherai à la Balue son chapeau de cardinal, dût la peau de son crâne y rester attachée… La conjonction des constellations! oui, la conjonction! Galeotti m'a conté des sornettes dignes d'être adressées à une tête de mouton bouillie, et j'ai été assez idiot pour me persuader que je les comprenais!» Les futurs romantiques ont dû savourer ces détails avec délices. Du merveilleux dialogue de Walter Scott, c'était ce que, dans le roman—et au théâtre,—ils pouvaient le mieux imiter. Chez Vigny, Mérimée, Balzac et Hugo, nous aurons à signaler plus d'une de ces imitations.
Ainsi se contractaient peu à peu des habitudes nouvelles, ainsi lentement se formait un art nouveau. Toute une révolution s'opérait dans le goût; et ces familiarités dans le dialogue, ces comparaisons pittoresques, empruntées de préférence au règne animal ou aux objets les plus vulgaires, et que nous retrouverons déjà chez les premiers disciples en France de Walter Scott, n'en sont pas l'indice le moins caractéristique[21]. La nouveauté devait en être séduisante; on l'admira tout de suite et on l'imita, et dans la forme même qui en rendait l'imitation à la fois plus aisée et plus féconde. On fit des romans historiques avec fureur, et, pendant quelques années, les écrivains français—parmi lesquels des hommes de génie—ne se réclamèrent que de Walter Scott. Un genre nouveau s'organisa. Mais en s'organisant, ce n'était rien moins—et on doit commencer à l'entrevoir—que le romantisme lui-même qu'il aidait à se déterminer et dont il préparait le rapide triomphe: le livre suivant essaiera de mieux l'établir.
[Note 21: Elles sont nombreuses dans Walter Scott, aussi nombreuses que, chez Chateaubriand, les comparaisons nobles ou majestueuses. «Ta conversation, dit Varney à Foster, a un piquant qui surpasse le caviar, les langues de boeuf salées, enfin tous les excitants qui peuvent relever la saveur du bon vin.» (Kenilworth.)—«Parfait! parfait! répondit Lambourne: d'honneur, ta cuisse en manière de bâton, au milieu de cette touffe de bougran tailladé et de gaze de soie, ne ressemble pas mal à la quenouille d'une ménagère dont le lin est à moitié filé.» (Ibid.)—«Mais bah! le méchant petit diable nageait comme un canard… Par la Saint-Nicolas, prenez garde à vous, maintenant qu'il est plus haut qu'un baril de harengs.» (Guy Mannering).—«Toi gentilhomme! dit Silias; un gentilhomme comme j'en ferais un d'une cosse de fève, avec un couteau rouillé.» (L'Abbé).—Dans le même roman, la jolie tirade d'Adam Woodcock (XII) sur les femmes, «ces jolies oies sauvages», serait à lire en entier; et nous terminerons ces citations—qui pourraient être interminables—par ce fragment de dialogue desPuritains: «Vous nous avez apporté un joli plat de gibier, général! Voici un corbeau qui va croasser, un coq prêt à combattre; et un… comment nommerai-je le troisième, général?—Sans métaphore, Monsieur, je vous prie de le regarder comme un homme auquel je m'intéresse particulièrement.» Il y a là tout un côté de l'art romantique. Qu'on pense au «vieil as de pique», d'_Hernani.]
* * * * *
Le Roman historique avant «Cinq-Mars»
Le roman historique tel que l'avait créé Walter Scott était trop original et surtout différait trop profondément de tout ce qui s'en était écrit en France jusqu'alors, pour que les premières imitations n'en aient pas été médiocres. Les progrès ne pouvaient même être que fort lents dans cette carrière nouvelle. Il fallait d'abord se familiariser avec l'histoire. De plus, il n'était pas inutile, pour donner des temps passés une représentation pittoresque, d'avoir l'imagination souple et brillante, et l'habitude aussi de broyer des couleurs. Il était indispensable enfin d'avoir beaucoup de talent. Or, l'histoire était précisément en train de se faire; l'imagination s'avançait tous les jours vers de nouvelles conquêtes, sans toutefois que sa royauté absolue fut encore proclamée; et pour ce qui est du talent, c'est bien ce qui a le plus manqué aux infortunés romanciers d'avant 1826. Leur oeuvre cependant n'est pas complètement à dédaigner. N'auraient-ils d'ailleurs que le mérite d'avoir préparé le chemin à leurs successeurs, ils mériteraient encore un souvenir.
Bien entendu, il ne faut même pas songer à les nommer tous. Encore si de cette interminable énumération il devait sortir quelque observation intéressante! Mais le dénombrement de toutes ces têtes de bétail serait aussi inutile que fastidieux. Car enfin, en quoi importe-t-il à notre sujet que J.-P. Brès ait écrit quatre volumes in-12 surIsabelle et Jean d'Armagnac,trois surla Trémouille, chevalier sans peur et sans reproche, et quatre autres, en 1818, surMontluc ou le Tombeau mystérieux?qu'on doive à Mardelleles Ruines de Rothembourg, roman historique, 3 volumes, 1819? à Plancher de ValcourtEdouard et Elfride, ou la Comtesse de Salisbury, roman historique du XIVe siècle?au chevalier de Propiac, en 1822, deux volumes surla Soeur de Saint-Camille ou la Peste de Barcelonne?et au comte Henri Verdier de Lacoste,Alfred le Grand ou le Trône reconquis?que Ladoucette soit l'auteur duTroubadour ou Guillaume et Marguerite, un roman du XIIe siècle où il est question des noces de Louis VII (1824)? et Mme Gabrielle Paban, sous le pseudonyme de Marie d'Heures, celui deJane Shore, qui a pour scène l'Angleterre du XVe siècle? Est-il vraiment utile de savoir quele Héros de la mort ou le Prévôt du Palaisest de L.-T. Gilbert, auteur duPâtre des montagnes noires, ou que, pour avoir composéles Derniers des Beaumanoir ou la Tour d'Helvin, M. de Kératry fut pompeusement décoré par des compatriotes, qui avaient plus de reconnaissance que de goût, du titre de «Waverley breton»? Quand on aura dit de tous ces écrivailleurs qu'ils font nombre et témoignent de la grande vogue qu'eut alors le roman historique, on aura tout dit. Il faut cependant isoler une ou deux oeuvres du milieu de cette tourbe, ne serait-ce que pour donner une idée de leur insigne faiblesse et marquer le point de départ dans la brillante carrière que le genre à la mode allait parcourir. Puis, il y a d'autres noms qui, à divers titres, méritent de nous arrêter quelques instants, comme Musset-Pathay ou Balzac; et enfin des oeuvres appellent la comparaison avec d'autres oeuvres plus brillantes et d'une destinée plus heureuse, comme l'Urbain Grandierd'Hippolyte Bonnelier, qui sert de transition toute naturelle àCinq-Mars.
Sans parler du baron Etienne Léon de la Mothe-Langon et de sonJean de Procida ou les Vêpres Siciliennes, pas plus que de Dinocourt et de sonCamisard, encore qu'il s'y soit souvenu desPuritainset de laLégende de Monrose, que son Parquet, son Poul soient d'assez agréables copies de Dalgetty et de Bothwell, et que certain jésuite rappelle à la fois le La Balue deQuentin Durwardet la vieille Mause d'Old Mortality, il faut signaler une tentative de Simonde de Sismondi, carJulia Sévéra ou l'an 492est du grave historien, etJulia Sévéraest un roman historique, et de l'aveu même de l'auteur, le modèle en a été Walter Scott: témoignage précieux de l'estime que les plus sérieux esprits ont professée dès la première heure pour l'auteur d'Ivanhoe. La tentative était intéressante; malheureusement elle échoua.
Un romancier n'est pas un historien, avons-nous dit. La réciproque peut être vraie aussi, et Sismondi en est une assez bonne preuve. L'exactitude historique est remarquable dansJulia Sévéra, et personne ne doute que l'auteur ne soit admirablement informé sur «l'an 492». Il est visible que dans le roman ont passé «les recherches et les travaux consacrés à écrire le premier volume de l'Histoire des Français»; nous en croyons l'écrivain quand il nous confesse avoir «lu trois fois de suite Grégoire de Tours, ou pâli sur toutes les chroniques, sur tous les codes de lois, sur toutes les vies des saints de cette époque». Mais comme on voudrait une érudition moins abondante et moins sûre, un peu plus de mouvement dramatique, d'intérêt pittoresque, et que le souhait de sonAvertissementait été plus complètement exaucé[22]! Lisez par exemple le chapitre d'exposition, si long, si peu vivant. On nevoitrien. Puis, trop souvent le narrateur se souvient mal à propos de son métier ordinaire d'historien et interrompt le récit romanesque par de vraies leçons magistrales sur l'économie politique ou le droit fluvial. Du récit, d'ailleurs, il n'a aucune science. Dès les premières pages vous vous sentez enveloppé d'un mortel ennui. L'auteur avait annoncé un roman historique: c'est une dissertation d'histoire qu'il met sous les yeux, entremêlée de descriptions et coupée de dialogues et d'analyses psychologiques. Et quelles analyses! quelles descriptions! quels dialogues!
[Note 22: «J'aurais voulu que ce fût complètement un roman, et par l'intérêt, et par la vérité des tableaux de la vie domestique».]
Tel qu'il est cependant, l'essai de Sismondi ne doit point passer inaperçu. Sans compter qu'il était comme la consécration officielle du roman historique, il imposait aux futurs «émules de Walter Scott» un plus grand souci de l'exactitude et un plus grand respect de la vérité. Le genre devait s'attacher désormais à être plus sérieux, moins romanesque; et Sismondi, avec une admirable netteté, lui en indiquait les moyens. On ne se décida que plus tard à les employer et, en attendant, le roman historique suivit comme il put sa fortune.
Elle fut d'abord médiocre. Ni l'Héritière de Birague, niClothilde de Lusignann'annoncent et ne préparentCinq-Mars; et il est parfaitement inutile d'analyser des oeuvres qui laissent le genre stationnaire. Mais si le fond en est insignifiant, tout comme dans les romans de Mme de Genlis ou de Dinocourt, la forme ne laisse pas d'être intéressante. Les descriptions n'en sont point bonnes; mais le récit s'anime et se colore; il a de la verve et de la fantaisie dans sa lourdeur un peu compacte, et enfin le dialogue se dénoue, à l'imitation, il ne faut pas l'oublier, de Walter Scott. Ce n'est évidemment pas la perfection du naturel et, sans jamais égaler cependant son illustre modèle, Balzac aura plus tard une autre verve, un autre feu et d'autres saillies. Mais que nous sommes loin déjà des Dinocourt, des Sismondi et des Ladoucette! En regard du passage desPuritainsoù Bothwell menace insolemment Burley s'il refuse de porter la santé de l'archevêque de Saint-André, lisez ce fragment:
Le sire de Chanclos fit sauter les ferrures et déploya cinq ou six robes magnifiques, des voiles, des dentelles, force bijoux, des éventails, des gants parfumés et un habillement complet pour un homme: il était d'une magnificence rare. «Je crois, dit l'honnête capitaine, que nous pourrions nous appliquer la prise: 1° comme indemnité de nos fatigues; 2° comme inutile au marquis, puisque nous le tuerons; 3° comme prix de la nourriture du prisonnier de guerre; 4°… 5°… continua Vieille-Roche.—Assez, reprit Chanclos; trois raisons suffisent… Voyons, quel est ton avis?—Mon avis!… ton avis est mon avis… Voilà mon avis.—Adopté, dit Chanclos.» (L'Héritière de Birague, chap. XXIII.)
Sauf les dernières lignes, qui appartiennent sans contestation possible à Balzac tout seul, n'est-ce pas la façon et le tour de Walter Scott? Comme Poul et Parquet chez Dinocourt, ces deux caractères de Vieille-Roche et de Chanclos, imités des mêmes types de l'oeuvre écossaise, ont porté bonheur au romancier. Chanclos surtout est amusant avec son éternel juron «par l'aigle du Béarn, son glorieux maître». Il a la plaisanterie piquante et savoureuse, menace son adversaire de lui faire «une boutonnière au ventre» d'un bon coup d'épée, et sa verve copieuse met plus de gaîté dans le roman que les lourdes et prétentieuses parades d'esprit de l'auteur lui-même. Ces libres et hardis propos de corps-de-garde, cette bonne humeur gouailleuse, ce ton cynique et débraillé, tout cela annonce bien un type cher à l'école romantique. En tout cas, et c'est ce qu'il importe de constater avant tout, la narration commence à s'animer et à devenir pittoresque, le dialogue à pétiller, les personnages à avoir des gestes plus naturels et moins guindés. L'imagination, à l'aide du roman historique, prenait l'essor. Pour l'art français, c'était une acquisition.
C'en était une autre, encore plus importante pour l'intelligence française, que la connaissance de l'histoire. Car on se préoccupe sérieusement de l'étudier. Balzac écrit à sa soeur, en 1822: «Prie donc Surville de s'informer dans quelle partie de la Normandie est Château-Gaillard ou le château Gaillard. Ensuite, dis-moi s'il y a une bibliothèque à Bayeux ou à Caen; si ton mari a la faculté d'en avoir les livres et s'il y a beaucoup de livres sur l'histoire de France, surtout des mémoires particuliers qui donnent du jour sur les époques. Le roman que j'irai faire sera oula Démence de Charles VI et la Faction Armagnac ou Bourguignonne, ou bienla Conspiration d'Amboise, oula Saint-Barthélémy, oules Premiers temps de l'Histoire de France…»
Nous ne savons si, en 1822, il y avait une bibliothèque à Caen, ni si elle contenait beaucoup de livres sur l'histoire de France. Ce qui est certain, c'est que Balzac, à Caen ou ailleurs, les a feuilletés: les progrès qu'il aura faits quand nous le rencontrerons pour la seconde fois nous en seront une garantie suffisante; et ce qui n'est pas moins incontestable, c'est la conviction désormais entrée dans l'esprit des romanciers que, pour écrire des romans historiques, il n'est peut-être pas inutile de commencer par savoir un peu l'histoire. Sismondi nous l'avait fait constater, Balzac nous le rappelle; les Français vont se mettre à l'étude de leurs chroniques nationales et leur demander justement ce que du Bellay, dans saDéfense et illustration de la langue française, avait exclusivement demandé à l'antiquité: des thèmes d'inspiration. Le roman historique s'organise et du même coup il aide à se préciser une des parties essentielles de la future esthétique romantique.
Mais les sages idées de Sismondi et de Balzac ne pouvaient que triompher lentement et elles trouvent pour l'heure des réfractaires. Musset-Pathay, dans sesContes historiques, semble avoir pris à tâche de démontrer l'excellence de la philosophie de l'histoire telle que l'avait professée Balzac dansClothilde de Lusignan. L'épigraphe de son livre en indique assez l'esprit:Multa incredibilia vera, multa credibilia falsa. Le titre même est comme une gageure et un défi. Il est vrai que l'oeuvre tient assez peu la promesse du titre et de l'épigraphe. CesContesne sont que des conversations où quelques points d'histoire sont incidemment traités; cela rappelle assez exactement lesJournées Amusantesde Mme Gomez, et surtout laisse deviner les regrettables excès où se complairont plus tard Paul Lacroix et Roger de Beauvoir. Il y a cependant des pages intéressantes. Nous signalerons particulièrement le neuvième conte qui renferme une assez bonne critique et fort piquante de Mme de Genlis et de sesMémoires; et le dixième, de beaucoup le meilleur du recueil, où sont assez vivement présentées les réunions littéraires du XVIIIe siècle. Mais c'est trop longtemps s'arrêter sur quelqu'un dont tout le mérite est d'avoir eu un fils.
Hippolyte Bonnelier n'a guère aussi pour lui que d'avoir écrit un roman sur une scène dont Vigny devait faire un épisode deCinq-Mars. SonUrbain Grandiereut quelque succès, s'il faut en croire leMercure du XIXe siècle. D'après le trop complaisant journaliste, l'auteur «a conservé les grands traits que l'histoire a transmis et inventé une fable touchante qui se lie naturellement à son récit et l'explique sans dénaturer les traditions. C'est ce que l'on peut exiger du roman historique… Laubardemont, Urbain Grandier, le prêtre, l'abbesse et ses soeurs se dessinent avec une grande vérité. Le P. Joseph est peint de la même manière… Le roman est fidèlement empreint des couleurs superstitieuses de l'époque.»
Il vaut mieux dire:Urbain Grandiera exactement la justesse et la vérité que peut avoir un pamphlet. Car c'est plutôt un pamphlet qu'un roman. On n'a qu'à lire l'introduction pour s'en convaincre. Dès les premières lignes, l'écrivain laisse éclater l'horreur que lui inspire «l'assassinat» de Grandier. C'est son droit sans nul doute. Mais l'histoire s'accommode mal de trop de passion et la vérité en souffre. Le roman de Bonnelier n'a pas échappé à cet inconvénient. Que le trio Mignon, Barré, Granger, soit parfaitement méprisable, c'est un point que personne ne conteste. Mais encore faudrait-il que ces misérables nous donnent eux-mêmes, par leurs actions ou leurs paroles, tout le dégoût que nous devons éprouver pour leur odieuse conduite, au lieu que trop souvent l'auteur nous l'insinue par ses réflexions et ses commentaires.
Les invraisemblances, d'ailleurs, n'y sont pas rares; c'est ainsi que le P. Joseph est vraiment par trop cynique. Il y a même, chose plus grave, des anachronismes. Et puis, dans quelles extraordinaires complications le roman va-t-il s'enchevêtrer! Soeur Annette, une des possédées, est fille de Clarice, soeur de Cinq-Mars et de Laubardemont! Ce détail, digne du plus noir mélodrame, suffirait à déprécier une oeuvre à certains égards point trop méprisable.
Mais leur plus grand défaut, à tous ces pauvres romanciers, reste encore de n'avoir pas eu assez de talent et aussi d'avoir été les ouvriers de la première heure. La nature avait mieux traité Alfred de Vigny; les circonstances lui furent plus favorables; et, dans l'histoire du roman historique français,Cinq-Marsest la première oeuvre sérieuse qui compte et qu'il faut donc examiner avec quelque détail.
«Cinq-Mars»
Le lundi 6 novembre 1826, à 11 heures du matin, dans un appartement de l'hôtel de Windsor, à Paris, le colonel Hamilton Bunbury présentait le comte Alfred de Vigny à sir Walter Scott. Le jeune auteur deCinq-Marsvenait faire hommage de son livre à l'illustre créateur du roman historique. «L'air très touché», Walter Scott accepta le livre, et sans doute aussi l'hommage. Il ne pouvait peut-être pas répondre à son jeune admirateur ce qu'il répondit à Manzoni qui lui offrait sesFiancés[23]; mais il lui était permis de penser que c'était la plus belle oeuvre qu'il eût encore inspirée à un Français. DeCinq-Mars, en effet, et deCinq-Marsseulement, commence dans notre littérature l'histoire du roman historique.
[Note 23: Quand Walter Scott vint à Milan, Manzoni se donna modestement pour son disciple. «En ce cas, riposta le célèbre romancier,les Fiancéssont mon meilleur ouvrage.»]
Ce n'est pas que le livre soit un chef-d'oeuvre. Malgré le talent de Vigny, ses longues études préparatoires,Cinq-Marsconserve des défauts graves. Tel qu'il est cependant, il ne laisse pas d'être remarquable, moins par sa valeur et sa beauté propres, que par la place qu'il tient dans l'organisation du genre. Et il n'est pas besoin d'ajouter que l'influence écossaise s'y fait partout sentir.
Dans la foule déjà innombrable des imitateurs de Walter Scott, Vigny fut le premier à s'apercevoir que le plus sûr moyen de réussir dans un genre est de cultiver ce genre pour lui-même. De ce principe essentiel, on ne s'était point avisé jusqu'à lui, sans doute parce qu'il était essentiel et trop simple. Il osa donc, à l'exemple de son modèle, et abordant un sujet d'histoire, le traiter vraiment du point de vue historique, et il ne crut pas inutile, écrivant sur une conjuration, de ne pas trop détourner l'intérêt sur les insignifiantes amours de Marie de Mantoue et de Henry d'Effiat. Aussi bien les piètres héros que nos deux personnages pour un roman d'amour! Elle, elle est étourdie, légère, involontairement coquette, vite oublieuse et à peu près consolée de la mort de Henry par la riante perspective d'être reine de Pologne. Lui, il a peut-être plus de profondeur dans les sentiments; et, puisqu'il le dit, nous devons bien l'en croire; mais nous entrons tout de même assez difficilement dans cette pensée. Ses incertitudes, ses faiblesses, quelque chose de faux ou de forcé répandu dans tous les passages où il nous est parlé de sa passion, tout cela en fait un amoureux fort indécis et singulièrement pâle. Vraiment, et tout compte fait, ils sont dignes l'un de l'autre, dignes surtout de servir de modèles aux jeunes premiers du futur théâtre romantique. Par beaucoup de côtés, dona Sol, Régina et la fille de Triboulet sont les soeurs de Marie de Mantoue; et il est encore plus évident qu'il y a du Hernani, du Didier, sinon du Ruy Blas, sous le beau costume de velours noir de M. le Grand[24].
[Note 24: Nous en avons essayé la démonstration dans laRevue bleue(8 et 15 août 1903):Deux ouvriers du romantisme.]
Puisque l'intrigue amoureuse n'est pas et ne peut pas être le vrai sujet deCinq-Mars, il reste que ce soit l'intrigue politique. Et en effet, et il faut en féliciter Vigny, comme dansQuentin Durward, comme dansIvanhoe, les passions particulières et privées disparaissent devant des intérêts plus généraux et plus importants. Louis XI luttait pour briser l'orgueil et réduire le pouvoir de son insolent vassal; Richelieu… Dirons-nous qu'il lutte pour briser le grand écuyer? Tout le roman, au contraire, et par une incroyable maladresse de l'auteur, ne donne-t-il pas l'impression d'un géant qui écrase un pygmée, dédaigneusement? Mais acceptons la situation telle que Vigny nous la présente. Il a cru pouvoir symboliser dans la conjuration de Cinq-Mars toutes les autres conjurations que le système politique du cardinal ministre a fait se former contre lui; ce ne serait pas le droit de l'historien, c'est celui du poète. Bien plus, supposons à M. le Grand toutes les qualités dont voudrait l'enrichir notre romancier; qu'il soit comme l'âme de la noblesse tout entière, frémissante d'indignation de se voir humiliée, et quelquefois décapitée, par un cardinal, par un homme d'Église; en un mot, faisons de lui le digne adversaire de Richelieu: quel drame! Et le beau sujet! «Trois acteurs seulement qui remplissent la scène: Richelieu, Louis XIII et M. le Grand; le reste écoute et regarde, et joue tout au plus le même rôle que le choeur antique au théâtre d'Athènes.» G. Planche a raison. C'est le fond même deQuentin Durward; fond tragique, sujet grandiose, d'où pouvait sortir un chef-d'oeuvre. Vigny ne l'a pas fait; peut-être ne pouvait-il pas le faire. Il avait au moins le mérite d'indiquer le chemin qui conduisait aux chefs-d'oeuvre; et la première conquête du roman historique en France, comme son premier pas vers l'organisation forte et définitive, c'est àCinq-Marsqu'il faut en rapporter l'honneur.
Mais, nous l'avons vu, des intrigues et des passions politiques supposent plus de deux personnages, une conjuration exige des conjurés, et voilà du même coup le cadre et le milieu constitués. Il y avait, autour de Cédric, son fils, lady Rowena, Athelstane, Richard, Frère Tuck, Locksley, Wurth et Gamba; nous aurons ici Bassompierre, Fontrailles, Gondi, Beaufort, de Thou, et un instant, malgré leurs hésitations, les princes du sang et les rois eux-mêmes, Gaston d'Orléans, Anne d'Autriche et Louis XIII en personne. Et pour peu que l'auteur, par les mémoires ou les correspondances, ait quelque expérience de l'époque,—or Vigny, on le sait par son témoignage etCinq-Marssuffit à le prouver, n'était pas sans les connaître,—tous ces personnages vont sentir, penser, s'agiter, vivre en un mot de la vie même de leur temps.
Écoutez le duc de Bouillon endoctrinant Anne d'Autriche, lui dépeignant en traits de flamme l'insolence et l'ambition de Richelieu, et après avoir inquiété la reine, épouvantant la mère par l'horrible crainte que l'impitoyable ministre pourrait bien étendre sa main de fer jusque sur les enfants de France[25]; entendez Cinq-Mars lui-même, le digne chef d'une conspiration enfantine, grisé peu à peu des paroles qu'il adresse à ses complices, échauffé de leur enthousiasme, s'élever presque à l'éloquence; voyez la physionomie austère et distraite du pieux de Thou, et savourez les boutades et les espiègleries de Gondi. Cependant, au-dessus de leurs têtes, on entend des violons et des pas légers rythment des danses: c'est fête chez Ninon; et, comme une volée d'étourneaux, sur le projet d'une conspiration contre le cardinal et d'un crime de lèse-patrie, nos jeunes étourdis se précipitent dans la salle du bal. Il y a là Milton, Descartes, Molière, Corneille, et, ou peu s'en faut, toute l'Académie française; rapprochement étrange sans doute, et on se figure Descartes, malgré son costume d'officier, et surtout Corneille, singulièrement dépaysés, comme on a déjà trouvé les conjurés bien audacieux pour faire du salon de Ninon le centre de leur complot[26]. On lit, on fredonne, on improvise des madrigaux, on consulte la Carte de Tendre, on s'extasie sur lefin, legalantet lesublime; les ridicules s'étalent; l'unique préoccupation ici est d'avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'insouciance, d'énormes noeuds de rubans partout, de relever fièrement rapière et moustache, et au moindre mot, au plus léger sourire, d'inviter cérémonieusement des gens qu'on estime, de préférence encore ses amis, à venir allègrement se couper la gorge. Musique et duels, rubans et conjurations, vers galants et bravoure téméraire à l'assaut, voilà bien le monde de la cour sous Louis XIII. C'est le monde deCinq-Mars. Jamais roman historique n'avait été mieuxsitué.
[Note 25:La Toilette.]
[Note 26: A moins d'y voir une nouvelle preuve de la légèreté incroyable avec laquelle se traitaient alors les conspirations.]
La couleur locale y est même si juste, elle a si bien pénétré toutes les parties intimes de l'oeuvre, qu'elle est remontée à la surface et s'est étendue à l'extérieur. Les personnages deCinq-Marsne se contentent pas d'avoir les sentiments et les goûts de leur époque, ils en ont encore les expressions et le style. Quelques mois après la publication du roman, leJournal des Débatsle faisait fort justement remarquer (18 août 1826, sous la signature R.) Qu'on relise le début du chapitre VIII,l'Entrevue, le chapitre IX,le Siège, et surtout le chapitre XX,la Lecture: on sera bien vite convaincu que l'observation du journaliste ne manque pas d'exactitude. C'est bien le ton fier, dégagé, hautain, légèrement insolent, qu'affectaient alors les jeunes seigneurs, avec quelque chose de volontairement négligé et lâché, le ton d'un jeune cavalier qui d'une main friserait arrogamment sa moustache et de l'autre soutiendrait à peine sa rapière, le col du pourpoint légèrement ouvert, le grand manteau flottant au vent, retenu d'une seule épaule, et l'épée faisant cliquetis sur le pavé. Dangereux exemple, et que les romantiques n'auront que trop de tendance à suivre dans leur frénésie de couleur locale. Walter Scott s'en était défendu par d'excellentes raisons, et Vigny aurait bien dû imiter la réserve et la prudence de son maître.
Pour l'instant il s'applique de tout son coeur à ressembler le plus possible à son modèle, et les princes, chez lui aussi, parlent comme nous avons vu qu'ils parlaient dans les «Waverley Novels»:
Allons, allons, je suis content puisqu'il en est ainsi; occupons-nous de choses plus agréables… Moi, j'avoue que je voudrais que tout fût déjà fini; je ne suis point né pour les émotions violentes, cela prend sur ma santé, ajouta-t-il, s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous plutôt si les Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit fort galant. Tudieu! je suis sûr qu'on a parlé de vous, là-bas. On dit que les femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n'en suis pas ennemi du tout. En vérité, cela fait paraître le pied plus petit et plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n'est pas plus belle que Mme de Guéménée, n'est-il pas vrai? Allons, soyez franc, on m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah! vous ne répondez pas, vous êtes embarrassé… elle vous a donné dans l'oeil… ou bien vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou en la comparant à la belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages: le roi a un nain charmant, n'est-ce pas? on le met dans un pâté. Qu'il est heureux le roi d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver un comme cela. Et la Reine, on la sert à genoux toujours, n'est-il pas vrai? Oh! c'est un bon usage; nous l'avons perdu; c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.»—Gaston d'Orléans», car c'est lui, «eut le courage de parler sur ce ton près d'une demi-heure de suite… (Ch. XVII,la Toilette.)
A plus forte raison y aura-t-il dansCinq-Mars, et toujours par imitation de Walter Scott, en même temps que la fidélité relative des moeurs, l'exactitude des costumes, et cette couleur locale extérieure dont la jeune école devait se laisser éblouir tout d'abord. Aucun personnage important ne se présente sans que le romancier ne nous en montre aussitôt le costume et avec quel luxe de détails! quelle netteté pittoresque! C'est le vieux maréchal de Bassompierre, dont les «manières nobles et polies» ont «quelque chose d'une galanterie surannée» comme sa mise, car il porte «une fraise à la Henri IV et les manches tailladées à la manière du dernier règne, ridicule impardonnable aux yeux desbeauxde la cour.» C'est le marquis de Cinq-Mars, en «manteau court», «un collet de dentelle» tombant «sur son cou jusqu'au milieu de sa poitrine»; il a «de petites bottes très fortes évasées» et sur les dalles du salon ses éperons retentissent. L'avocat Fournier, le juge Laubardemont, l'abbé Quillet ont la même netteté précise. Richelieu est naturellement plus étudié, et c'est véritablement un portrait en pied que dessine le peintre:
Il avait le front large et quelques cheveux fort blancs, des yeux grands et doux, une figure pâle et effilée à laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse que l'on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII. Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d'avouer que Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en pouvoir douter; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par deux petites moustaches grises et par uneroyale, ornement alors à la mode, et qui ressemble assez à une virgule par sa forme. Ce vieillard avait sur la tête une calotte rouge et était enveloppé dans une vaste robe de chambre et portait des bas de soie pourprée, et n'était rien moins qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.» (Ch. VII.)
Mais c'est encore le roi, comme il convient, dont le costume est le plus minutieusement et le plus brillamment décrit. Il est fort élégant:
Une sorte de veste de couleur chamois, avec les manches ouvertes et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le couvrait jusqu'à la ceinture. Un haut-de-chausses large et flottant ne lui tombait qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était ornée en bas de rubans bleus. Les bottes à l'écuyère, ne s'élevant guère à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied, étaient doublées d'une profusion de dentelles, et si larges qu'elles semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit manteau de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée, couvrait le bras gauche du Roi, appuyé sur le pommeau de son épée.
C'est proprement le cadre. Voici le portrait:
Il avait la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi l'expression mélancolique; à son front élevé, à son profil antique, à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force du regard: ses yeux semblaient rougis par des larmes et voilés par un sommeil perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait l'air un peu égaré. (Ch. VIII.)
Ne voilà-t-il pas un beau tableau à la Van Dyck? La physionomie se détache, nette, fine, pleine d'allure et de race; et le portrait pourrait être signé du plus parfait dessinateur de la future école, de Théophile Gautier. On voit la nature et la portée de l'influence écossaise.
En dépit de toutes ces qualités, le roman historique n'a cependant pas trouvé dansCinq-Marssa vraie forme et sa constitution définitive.
Il demandait d'abord à être véritablement traité pour lui-même, ce dont Vigny, malgré les apparences, s'était bien gardé. SesRéflexions sur la vérité dans l'artnous inspirent tout de suite à cet égard une légitime défiance. La théorie qu'elles exposent est fort belle et fait le plus grand honneur à l'esprit le plus «penseur» assurément de la littérature romantique; elles ne pouvaient qu'être dangereuses pour le roman historique. On ne «choisit» pas, on ne «groupe» pas «autour d'un centre inventé», quand tous les personnages «choisis», quand le «groupe» lui-même et le «centre» sont rigoureusement historiques et éclairés jusque dans les moindres détails de la plus vive lumière. C'est une première raison, grave, d'insuccès. En voici une autre, tout aussi sérieuse.
On a reproché à Vigny d'avoir mis les personnages historiques au premier plan de son oeuvre. Le reproche est mérité. Qu'il soit d'importance et que cette méthode entraîne nécessairement avec elle les plus fâcheux inconvénients, nous y avons assez insisté dans la première partie de notre travail. Mieux vaut expliquer pourquoi M. le Grand, Richelieu, Louis XIII sont les protagonistes deCinq-Mars, et comment il était impossible qu'ils ne le fussent pas.
Cinq-Marsest une oeuvre partiale et même une oeuvre violente. Ne l'en croyez qu'à demi, et, comme on dit, sous bénéfice d'inventaire, quand l'auteur vous annonce, un peu solennellement peut-être, «le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé par les passions de son caractère et de son temps». Que le roman ne nous donne pas quelque chose, en effet, de ce «spectacle philosophique», nous n'irons pas jusqu'à le prétendre. Mais ce qu'il nous donne assurément, et avec une netteté encore plus grande et avec une évidence qui serait difficilement plus forte, c'est le «spectacle» des antipathies, des colères et des haines irréductibles de M. le comte Alfred de Vigny, royaliste de naissance et de race, serviteur dévoué d'une monarchie défaillante, ayant parfaitement conscience que les jours en sont comptés, et gardant ses plus impitoyables, ses plus intransigeantes rancunes à ceux qui furent les premiers instruments, bien malgré eux, de cette décadence et de cette ruine.
Comprend-on maintenant que la nécessité de mettre cette idée dans tout son jour imposât à l'écrivain l'obligation d'amener Richelieu en pleine lumière? Celui qui prépara de si loin la Révolution française, en enlevant au trône l'appui naturel, héréditaire, de la noblesse, ne pouvait pas demeurer dans l'ombre. Et, en effet, le cardinal-ministre est éclairé de la plus brutale lumière. C'est le parti pris de tout faire voir, surtout les petitesses et les taches. L'acharnement ne saurait être plus ardent, la colère plus concentrée et plus énergique. Les phrases mordent, déchirent, déchiquètent; elles mettent ou croient mettre le grand homme d'État en lambeaux. A ces motifs de partialité et de haine, ajoutez l'indignation frémissante du gentilhomme qui voit la noblesse humiliée devant l'Église, et la crosse plus forte que l'épée, et soyez étonné que M. le Grand ait tant de séductions et «d'idées», génie malheureux, que de brutales circonstances ont tranché en pleine floraison; que Louis XIII ne nous soit présenté que comme la première victime de l'impérieux cardinal; et, enfin, que le grand ministre n'ait dû son élévation qu'à sa duplicité et à sa bassesse, et le succès de sa politique qu'à une hache et à un bourreau! A coup sûr c'est mal se préparer à écrire de bons romans historiques que de traiter l'histoire avec une partialité qui lui inflige de si étranges déformations.
Une autre raison, d'un ordre artistique, celle-ci, nous expliquera que dans ce genre Vigny n'aurait jamais guère remporté que des demi-succès, très probablement. Il n'avait pas de la réalité une vision assez puissante, et il interprétait les choses plutôt qu'il ne les décrivait. Sainte-Beuve l'a indiqué avec sa finesse ordinaire. «L'auteur ne voit la réalité qu'à travers un prisme de cristal qui en change le ton, la couleur, les lignes»; et il appelle cela une «transmutationde la vérité», comparant l'esprit de Vigny à ces «sources dites autrefois merveilleuses qui couvrent de sels brillants et à facettes tout ce qu'on y plonge». C'est en effet une nature trop aristocratique, un talent trop hautain, trop réservé, trop «secret». Il faut de préférence au récit, dans le roman historique, du mouvement, de la couleur, un entrain et une verve abondante et joyeuse; et ces qualités font par trop évidemment défaut à l'auteur deCinq-Mars.
On le voit bien quand il s'essaie à faire dialoguer les gens du commun. Grandchamp est encore supportable; mais Laura a beau multiplier lesSanta Mariaet lesSignor Jesu(dans le chapitrele Confessional), zézayer «leduzé diMantoue» et gémir «Amore qui regna, amore!» et faire la coquette auprès du rude serviteur du Grand Écuyer, toutes ces minauderies ne sont guère naturelles et tout ce faux réalisme nous fait sourire. A plus forte raison Vigny sera-t-il insuffisant à nous traduire les paroles des foules, leur langue imagée, savoureuse, si expressive dans ses populacières vulgarités. La foule n'est pas encore entrée dans le roman historique français, et la tentative de Vigny n'a été qu'une tentative. Les vieilles femmes qui se communiquent leurs impressions sur les extraordinaires événements dont la ville de Loudun est le théâtre(la Rue), le jargon du père Guillaume Leroux(ibid.), les réflexions d'un groupe de bourgeois(le Martyre), l'enthousiasme de la foule à l'arrivée à Paris de M. le Grand(la Confusion), et enfin la scène à demi populaire de la place des Terreaux le jour de l'exécution(les Prisonniers), tout cela manque de naturel, de gaîté et de vie. Ce ne sont pas là les foules turbulentes, joyeuses, si animées et grouillantes, de Walter Scott, de Balzac, de Hugo ou de Dumas. Monsieur le Comte a beau s'érailler la voix et revêtir des habits d'ouvrier, comme Olivier d'Entraigues à Lyon, le 12 septembre 1642, il garde toujours «ses mains blanches», on voit trop vite que «ça n'a jamais travaillé», et, sous le grossier costume d'emprunt, le gentilhomme décèle encore par son allure toute la fière aristocratie de la race. De ce côté, le roman historique n'a pas encore commencé son apprentissage.
Douze ans après l'apparition deCinq-Mars, Vigny méditait un nouveau roman. Il ne l'écrivit jamais, et il eut raison. Ce n'était point à lui qu'était réservée la gloire de donner un Walter Scott à la France, malgré les assurances de ses admirateurs. Trop de choses lui manquaient. Il était trop poète et trop philosophe. Peut-être aussi était-il venu trop tôt. Le roman historique n'en a pas moins reçu de lui des services considérables; et les erreurs mêmes de Vigny auront servi de leçons.
De «Cinq-Mars» à la «Chronique de Charles IX».
De ces leçons le roman historique ne devait pas profiter tout d'abord. C'est ici une période fort peu intéressante de son histoire. Les oeuvres abondent, comme de raison; mais les belles oeuvres, ou même les oeuvres sérieuses et qui méritent un moment d'attention, y sont par contre fort rares.Les Chouansmis à part, elles ne vaudraient même pas d'être signalées, si nous ne considérions comme de notre devoir de tracer, au moins à larges traits, l'histoire du genre.
Deux raisons justifient ce rapide développement. D'abord, on continue à aimer l'histoire, et c'est d'elle,—sans succès, il est vrai,—mais c'est d'elle tout de même qu'on emprunte la matière de l'ouvrage d'art. Puis, il fallait que le roman historique s'imposât dès lors avec une singulière puissance, pour faire accepter des pauvretés commePhilippe de Flandre ou les Prisonniers du Louvre, Jeanne la FolleouHaldan de Knüden, manuscrit danois du XVe siècle. Que de telles oeuvres aient pu obtenir les honneurs seulement de la lecture,—et nous savons qu'elles ont eu du succès, comme tant d'autres d'ailleurs,—c'est la meilleure preuve et que le roman historique avait alors une vitalité admirable et qu'aucune forme littéraire ne pouvait mieux convenir aux imaginations. Ces motifs sont peut-être suffisants pour nous justifier de parler un instant duFray-Eugeniode Mortonval ou duRoi des Montagnesde Barginet.
«Voici encore un roman politique, un plaidoyer pour le trône contre l'autel, un conseil donné aux rois de s'affranchir du joug des prêtres: leçon inutile, faite sans bonne foi, accueillie comme elle le mérite.» Le rédacteur duGlobea raison: «Fray-Eugenion'est qu'un pamphlet.» «Le peuple espagnol ne paraît nulle part» dans ce livre. Et qu'y viendrait-il faire en vérité? Mortonval, auteur duTartufe moderne, a-t-il pour objet de ressusciter devant nous l'Espagne du XVIIe siècle? et par une peinture, sinon profonde, au moins exacte, de l'esprit et du caractère de la nation espagnole, de nous expliquer que l'Inquisition ait pu s'acclimater dans ce pays et y vivre si longtemps? Car enfin «un auto-da-fé a ses conditions comme toutes choses. Cette barbarie absurde fait nécessairement partie d'un système complet de civilisation qui la rend possible. C'est ce que l'auteur d'Eugenione nous paraît pas assez comprendre.» Il y avait cependant matière à un beau roman historique. Mortonval ne l'essaie même pas, et il court tout de suite à son véritable sujet, c'est-à-dire à la satire violente et déclamatoire. Ce n'était pas la peine en vérité de mettre «tant de temps et de soins» à compulser les documents authentiques; car il a lu des relations et des mémoires. Il faut louer la conscience de Mortonval et regretter qu'elle l'ait si mal servi.
Cependant, tout Mortonval qu'on soit, on n'écrit pas impunément après Walter Scott. Il y a par endroits comme des échos de la narration écossaise, et des bouts de dialogue ne manquent pas de naturel. C'est peu, évidemment; mais il faut avoir lu d'un trait les quatre volumes deFray Eugeniopour comprendre le plaisir que peuvent donner quelques lignes qui ne soient pas exclusivement mauvais goût, monotonie, froideur ou style ampoulé et déclamatoire.
A Barginet, de Grenoble,—c'est ainsi qu'il signait ses romans,—nous ne pouvons accorder aussi qu'une mention rapide. Il est intéressant cependant; car il ne se contente pas d'emprunter sa manière à l'Écossais, il l'imite encore jusque dans sa matière; et tout ainsi que les «Waverley Novels» nous décrivaient les moeurs des Highlands, les_Dauphinoises_, la_Cotte rouge ou l'insurrection de 1626_ et leRoi des Montagnes ou les Compagnons du Chêne, tradition dauphinoise du temps de Charles VIIInous feront connaître celles des Terres-Froides. C'était une intéressante innovation. L'auteur n'avait malheureusement pas assez de talent pour se faire lire. LeRoi des Montagnesa beau n'être qu'une mosaïque de Walter Scott: il se pourrait qu'aux yeux de la postérité la recommandation fût encore insuffisante.
Bouginet, de Grenoble, a cependant gagné à s'être rendu familiersRob Roy,Quentin DurwardetIvanhoe.
Le tournoi du premier volume se laisse lire, égayé qu'il est par les réflexions des paysans et des bourgeois, comme celui d'Ashby par les réflexions des Normands et les bouffonnes saillies de Wamba; la narration en est pleine de mouvement et d'animation. Ce n'est pas que tout y soit remarquable; il y a encore des couleurs fausses, des mouvements peu naturels ou forcés: l'ensemble n'en produit pas moins une impression satisfaisante.
Plus encore que le récit, le dialogue témoigne de l'heureuse influence qu'a subie l'auteur. Il est vif en général, bien conduit, ne manque ni d'à-propos, ni d'intérêt, et nous y retrouvons, pour la première fois, un assez fidèle écho de la voix des foules d'Ivanhoeou deKenilworth.
«Que Dieu, continua un autre bourgeois, que Dieu allonge la corde qui a servi à pendre Olivier leDiable, afin qu'elle puisse rendre le même office à tous les bayles de la province.
«C'est cela, mes bonnes oies grasses de la ville, répondit le fonctionnaire avec véhémence, criez contre la mémoire du roi Louis, et vous verrez qui paiera les frais de ces tournois. Mais, dites-moi, mon brave ami, les trompettes ne sonnent plus; suivant toute apparence, les nobles chevaliers sont las de s'assommer; que fait le roi dans ce moment?
«Par Notre-Dame de Bon Secours! dit le colporteur… Voici unseigneur qui lui remet un parchemin roulé.
«Bon, bon, que Dieu le bénisse! regardez toujours au nom de tousles saints.
«Huchez-le sur votre balle, l'ami, s'écria un des bourgeoisobstinés, et après cela vous pourrez le montrer pour de l'argent.
«Bien trouvé, maître, crièrent en riant les voisins du pauvre bayle.
«Vous ne diriez pas cela partout ailleurs, répondit le colporteur, sans que vos peaux d'âne ne sentissent le poids d'un bâton.(Le Roi des Montagnes, vol. I, p. 72.)
On dirait une traduction de Walter Scott, et c'en est une, ou à peu près.
Un an après leRob Roydu Dauphiné paraissaientles Chouans. C'était encore une étude de moeurs provinciales; mais elle portait cette fois le nom de Balzac.
Tous les critiques ont signalé l'influence et l'imitation de Walter Scott dans la première oeuvre qu'ait avouée le grand romancier. Les critiques ont raison:les Chouans ou la Bretagne en 1799ne sont qu'un roman historique exécuté avec les procédés mêmes d'Ivanhoe. La vérification en est aisée. Il sera aussi facile de constater que c'est surtout de cette intelligente imitation que viennent les progrès qu'entre 1826 et 1829 le genre a pu réaliser.
Tout d'abord, l'oeuvre ne dément pas le titre, et le titre est significatif. C'est bien une peinture de la Bretagne en 1799 que l'écrivain a voulu nous donner, plutôt que le spectacle des amours inquiètes du jeune chef pour Marie de Verneuil et des intrigues de Corentin. On peut trouver cependant que, dans ce livre, ces amours et ces intrigues tiennent une grande place. C'est constater simplement que Balzac est déjà là tout entier, peintre incomparable de la passion et ami des folles intrigues, auteur desIllusions perdueset duPère Goriot, et aussi de l'Histoire des Treizeet de laDernière incarnation de Vautrin. Mais, quelque importance que finisse par y prendre l'intrigue,les Chouansn'en conservent pas moins, et avant tout, un intérêt historique profond. La Bretagne pendant la Révolution, ses antipathies profondes pour le nouveau régime, l'universelle résistance aux armées comme aux institutions républicaines, la guerre contre les bleus prêchée comme une croisade et une guerre sainte, voilà bien le sujet principal du roman, et qui domine tout de même le marquis de Montauran, Mlle de Verneuil et leurs tragiques et romantiques amours. Comme dansIvanhoeouQuentin Durward, passions et intérêts particuliers disparaissent ici pour faire place aux intérêts et aux passions de tout un peuple. Si c'est là une des conditions essentielles du roman historique de Walter Scott,les Chouansla remplissent assez bien, et l'Écossais pouvait facilement se reconnaître dans l'oeuvre française. Il pouvait même s'y mieux reconnaître que dansCinq-Mars. Pour beaucoup de raisons, dont la principale était que Balzac avait un autre sentiment de la réalité et de la vie qu'A. de Vigny, le milieu, dansles Chouans, devait être établi, et avec une puissance singulière, dans sa vérité abondante et sa complexité touffue. Il faut lire, tout au commencement de l'ouvrage, le long passage que l'écrivain consacre à l'étude du passé, des moeurs, du sol même de la Bretagne, et voir comment, et du premier coup, l'ouvrage est définitivement situé. Walter Scott n'apportait pas plus de scrupules à nous faire comprendre les Highlands.
La peinture des moeurs bretonnes est naturellement plus détaillée et plus forte encore. Décrire les moeurs a toujours été le triomphe de Balzac: le jeune romancier inaugure brillamment sa carrière. L'esprit de toute une province revit dansles Chouans. Enthousiasme religieux poussé jusqu'au plus aveugle fanatisme, la cause de la Bretagne confondue avec la cause même de Dieu, des gars qui attendent avec impatience la fin de la messe pour aller envoyer dans les corps des bleus les balles que le recteur a bénies, les femmes mêmes et les jeunes filles prêtant leurs sourires et leurs grâces à l'oeuvre sainte d'extermination: n'est-ce point la physionomie d'un pays bien distincte et à une époque bien précise? Et quelles figures vivantes que celles des personnages en qui s'incarne l'esprit même de la race, Coupiau, Pille-Miche, Marche-à-Terre et surtout l'abbé Gudin!
Le prône de Marignay est un chef-d'oeuvre; c'est comme le centre du roman, la partie qui explique toutes les autres, d'où les autres partent et où elles viennent aboutir. «Mes très chers frères, nous prierons d'abord pour les trépassés: Jean Cochegrue, Nicolas Laferté, Joseph Brouet, François Parquoi, Sulpice Coupiau, tous de cette paroisse et morts des blessures qu'ils ont reçues au combat de la Pèlerine et au siège de Fougères…De profundis… Ces défenseurs de Dieu vous ont donné l'exemple du devoir… C'est de votre salut, chrétiens, qu'il s'agit. C'est votre âme que vous sauverez en combattant pour la religion et pour le roi. Sainte Anne d'Auray m'est apparue elle-même avant-hier, à deux heures et demie. Elle m'a dit comme je vous le dis: «Tu es un prêtre de Marignay?—Oui, madame, prêt à vous servir.—Eh bien, je suis sainte Anne d'Auray, tante de Dieu à la mode de Bretagne. Je suis toujours à Auray et encore ici, parce que je suis venue pour que tu dises, aux gens de Marignay qu'il n'y a pas de salut à espérer pour eux, s'ils ne s'arment pas. Aussi, leur refuseras-tu l'absolution de leurs péchés, à moins qu'ils ne servent Dieu. Tu béniras leurs fusils, et les gars qui seront sans péché ne manqueront pas les bleus, parce que leurs fusils seront sacrés. D'ailleurs, chaque bleu jeté par terre vaut une indulgence, etc…» Ce n'est pas la violence de Balfour de Burley desPuritains, mais le sermon de l'abbé Gudin est tout aussi caractéristique.
Puisqu'il y a des gars et des bleus, des républicains et des royalistes, aux moeurs des uns devront s'opposer les moeurs des autres: Gérard, Merle, Hulot, et leurs soldats ne sont pas moins nettement dessinés, ni moins expressifs que le marquis de Montauran et ses chouans.
Pour ne parler que de lui, Hulot est le véritable soldat des premières armées de la République, intrépide, ne connaissant que son devoir et la consigne, plein d'admiration déjà pour celui qui sera un jour Napoléon, mettant au-dessus de tout la gloire militaire et croyant naïvement que tout doit s'incliner devant une baïonnette française. Il a les manières rudes, la voix brève et impérieuse, premier modèle de ces immortels «grognards», avec lesquels l'empereur allait bientôt conquérir l'Europe.
A la montée de la Pèlerine, sa compagnie ne marche pas à son gré. «Que diable ont donc tous ces muscadins-là? s'écria-t-il d'une voix sonore. Nos conscrits ferment le compas au lieu de l'ouvrir!» Personne ne possède plus que lui «l'art de parler la langue pittoresque du soldat». «Il ne faut pas que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y en a ici, ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre les deux côtés de cette route. Le détachement va filer le câble. Ainsi, suivez ferme, tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela vivement!» Sa colère d'avoir laissé échapper le gars lui souffle des expressions encore plus pittoresques. «Il y a donc quelquefois du bonheur à n'être qu'une bête comme moi?… Tonnerre de Dieu! Si je rencontre le gars, nous nous battrons corps à corps, ou je ne me nomme pas Hulot; car, si ce renard-là me l'amenait à juger, je croirais ma conscience aussi sale que la chemise d'un jeune troupier qui entend le feu pour la première fois.»
Ceux qui «ne sortent pas des rangs» comme lui ne lui inspirent que mépris et pitié. «Je ne suis jamais allé à l'école, répliqua brusquement le commandant. Et de quelle école sors-tu donc, toi?—De l'Ecole polytechnique.—Ah! ah! oui, de cette caserne où l'on veut faire des militaires dans des dortoirs!» Et il est encore plus sévère pour la diplomatie et les intrigues desmuscadinsde Paris, dont il ne comprend ni la portée ni la finesse. «Ne nous recommandent-ils pas les plus grands égards pour leurs damnées femelles? Peut-on déshonorer de bons et braves patriotes comme nous en les mettant à la suite d'une jupe! Oh! moi, je vais droit mon chemin et n'aime pas les zigzags chez les autres. Quand j'ai vu à Danton des maîtresses, à Barras des maîtresses, je leur ai dit: «Citoyens, quand la République vous a requis pour la gouverner, ce n'était pas «pour autoriser les amusements de l'ancien régime.» «Vous me direz à cela que les femmes…? Oh! on a des femmes! c'est juste. À de bons lapins, voyez-vous, il faut… de bonnes femmes. Mais assez causé quand vient le danger. À quoi donc aurait servi de balayer les abus de l'ancien temps, si les patriotes les recommençaient? Voyez le premier consul, c'est là un homme: pas de femmes, toujours à son affaire. Je parierais ma moustache gauche qu'il ignore le sot métier qu'on nous fait faire ici.»
Veut-on voir maintenant comment cette intelligence simple sait comprendre et résumer une situation? «Nos armées sont battues sur tous les points, reprit Hulot en étouffant sa voix de plus en plus. Les chouans ont intercepté deux fois les courriers, et je n'ai reçu mes dépêches et les derniers décrets qu'au moyen d'un exprès envoyé par Bernadotte, au moment où il quittait le ministère. Des amis m'ont heureusement écrit confidentiellement sur cette débâcle. Fouché a découvert que le tyran Louis XVIII a été averti par des traîtres de Paris d'envoyer un chef à ses canards de l'intérieur. On pense que Barras trahit la République. Bref, Pitt et les princes ont envoyé, ici, un ci-devant… qui voudrait, en réunissant les efforts des Vendéens et ceux des chouans, abattre le bonnet de la République. Ce camarade-là a débarqué dans le Morbihan, je l'ai su le premier, je l'ai appris aux malins de Paris;le Garsest le nom qu'il s'est donné. Tous ces animaux-là, dit-il en montrant Marche-à-Terre, chaussent des noms qui donneraient la colique à un honnête patriote, s'il le portait. Or, notre homme est dans ce district… Mais on n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace, et vous allez m'aider à ramener mes linottes à la cage,et pus vite que çà!Je serais un joli coco si je me laissais engluer comme une corneille par ce ci-devant qui arrive de Londres sous prétexte d'avoir à épousseter nos chapeaux!»
Tous ces traits ne forment-ils pas une physionomie singulièrement vivante et attachante? Hulot, du reste, est plus qu'une physionomie, c'est un type. Il rappelle Cédric, c'est-à-dire qu'en lui revit toute la physionomie, sinon d'une époque, au moins d'une partie de cette époque. Tout en restant nettement particulière, la figure a un caractère général; elle est éminemment représentative. C'est le premier portrait vigoureux qu'ait dessiné Balzac; il pouvait en faire hommage à Walter Scott; Hulot n'est que le frère—ou le fils—des héros principaux des «Waverley Novels».