Chapter 2

Que font les lois où, seule, règne la Pécune,Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,Impudemment, trafiquent de leur mandat.Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encanOù le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie.»

Que font les lois où, seule, règne la Pécune,Où la pauvreté ne saurait gagner un procès?Même ceux-là qui pratiquent à dîner l'ascétisme cynique,Impudemment, trafiquent de leur mandat.Ainsi, la Justice n'est rien, sinon un encanOù le chevalier même, assis au tribunal, favorise qui le paie.»

Par malheur, à part un dupundius et un, sicilique destinés à l'achat de lupins ou de cicéroles, nous étions absolument fauchés. C'est pourquoi, de peur que notre butin ne s'évanouît derechef, nous convînmes de lâcher la main sur le prix du gaban, sûrs de compenser notre perte légère par un gain des plus sérieux. Aussitôt donc que nous eûmes l'étoffe déballée, cette donzelle qui, drapée d'un voile, faisait société au campagnard, en inspecte jusqu'aux moindres coutures et, posant ses deux mains sur la frange, se met à donner de la voix comme pourceau qu'on égorge:—Les voici! je tiens mes deux voleurs!»

Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change, l'immonde tunique en lambeaux, nous écriant, sur le même ton, que ces gens-là brocantent nos dépouilles. Mais la partie n'était pas égale. La populace, conglomérée par nos abois, se tordait à nous entendre: les uns revendiquant un habit des plus riches, les autres, une loque ne valant pas d'être ravaudée. Mais Ascyltos vint à bout de calmer la risée et, le silence acquis:

Nous voyons bien que chacun prise très haut ses appartenances: qu'ils nous rendent notre tunique et remportent leur gaban.»

Combien qu'au rural, ainsi qu'à sa chipie, le troc parût duisant, survinrent deux chicanous à tête de larrons qui, voulant escamoter le gaban, insistèrent afin que, de part et d'autre, on remît à leurs soins les effets contestés. Le tribunal, demain, serait saisi du différend. Car il s'agissait moins, d'après eux, d'établir la propriété des hardes en litige que de longuement rechercher laquelle des deux parties justifiait le soupçon d'improbité.

L'avis du séquestre agréait aux spectateurs. Mais voici que, du milieu de la foule, sort un quidam chauve et le front garni de caruncules tubéreuses: c'était une manière de solliciteur au contentieux. Il s'empare du gaban et jure les Consentès qu'il le reproduira devant le tribunal. Manifestement, le but de ces escogriffes était de faire déposer notre gage entre leurs pattes et, l'ayant esbrouffé, d'empêcher par la crainte d'une accusation de vol, notre comparution à l'audience. Sur ce point, nous étions on ne peut plus d'accord. Le hasard adjuva les désirs de chacun: indigné de nous voir mener ce train pour une infâme penaille, le croquant jeta la tunique à la face d'Ascyltos et, pour clore la dispute, demanda le dépôt en mains tierces du gaban, seule cause de cette échauffourée. Ayant donc ainsi recouvré, comme nous le pensions, notre belle monnaie.en un temps de galop nous vînmes à l'auberge. La porte barricadée, nous fîmes des gorges chaudes tant sur les hommes d'affaires que sur nos accusateurs. Ils avaient déployé une telle finesse pour nous rendre nos écus!

Nous commencions à découdre la fameuse tunique, afin d'en extraire les jaunets, lorsque nous entendîmes un quidam s'informer près de notre logeur sur ce qu'étaient les individus qui venaient d'entrer chez lui. Cela m'atterra. L'homme à peine sorti, je courus dans la salle basse m'informer de ce qu'il pouvait être. Là, j'appris qu'un licteur du préteur, dont l'emploi est de recenser, pour les registres publics, le nom de tous les étrangers, en apercevant deux qu'il n'avait pas inscrits encore, s'était informé de notre pays et de nos occupations.

Le marchand de soupe dévida ces commérages d'un air à me faire soupçonner que son taudis n'était pas franc. Pour obvier à tout méchef, nous résolûmes d'en sortir et de n'y rentrer qu'à la nuit. En partant, nous donnâmes à Giton les ordres nécessaires pour qu'il nous fît à souper.

Nous voilà donc en marche. Evitant les quartiers du bel air, nous déambulions parmi les ruelles borgnes, lorsque, à jour fermant et dans un passage obscur, nous rencontrâmesdeux femmes en grand habit, de tournure avenante, que, d'un pas mesuré, nous suivîmes jusqu'à la porte d'un oratoire. C'est là qu'elles entrèrent. Un murmure insolite en venait jusqu'à nous, comme d'un centre mystique. A notre tour, la curiosité nous fit pénétrer dans la chapelle, où nous aperçûmes de nombreuses coquines. Elles hurlaient, pareilles aux bacchantes, et secouaient dans leur main droite de petites figures de Priapus envitaillées à faire peur. Ne fut loisible d'en apprendre davantage: car, à notre aspect, le troupeau beugla de telle sorte que la coupole de l'oratoire en fut ébranlée. Ces dames voulaient s'emparer de nous. Mais, sans tarder, nous tirâmes nos grègues et nous en fûmes au logis.

Nous gobelottions en paix, grâce au zèle de Giton, quand la porte résonna sous des coups de heurtoir impudemment frappés.—Qui va là? demandâmes-nous, pâlissant de crainte.—Ouvrez, répondit-on, et vous l'allez savoir.» Pendant ce dialogue, la serrure branlante se détacha d'elle-même et, par la porte ouverte, une femme entra, la tête encapuchonnée. C'était la même qui, peu de temps auparavant, exhortait le rural au manteau.—Vous pensiez donc me faire la figue? nous dit-elle. Je suis la dariolette de Quartilla dont furent par vous les sacra perturbés, dansl'oratoire de Priapus. Voici qu'elle vient en personne à votre juchoir. Elle souhaite obtenir de vous un moment d'entretien. Ne vous effarez pas. Elle n'accuse ni ne punira votre erreur. Même, elle admire plutôt le dieu qui conduisit en cette ville des jeunes hommes si courtois.»

Nous gardions encore le silence, ne sachant que penser d'une telle ouverture, lorsque nous vîmes entrer Quartilla elle-même, flanquée d'une pucelette. Sur le bord de ma courte-pointe elle se vint échouer où, longuement, elle pleura. Nous demeurions aphones, pantois et sidérés devant cette incontinence lacrymale, cet étalage flegmatique de désespoir. Quand enfin s'apaisa la bourrasque, elle écarta son voile et, tordant les mains jusqu'à faire craquer ses doigts, nous démasqua un visage irrité:—D'où vous vient, dit-elle, cette audace? Qui vous enseigna le brigandage et l'imposture? Mais, que Fidius me soit en aide! j'ai compassion de vous. Car nul, sans être châtié, ne troubla nos mystères. En effet, ce pays abonde si fort en divinités protectrices que les hommes y sont moins que les Dieux faciles à trouver. Ne croyez pas, néanmoins, que je sois venue ici pour cause de vengeance. Plus que l'affront reçu m'émeut votre jeunesse. Elle me persuade que, par ignorance,vous commîtes cet inexpiable forfait.

Sache donc que, la nuit dernière, je fus horripilée d'un frisson à tel point glacial que je craignais un accès de fièvre tierce. Je demandai au sommeil quelque rémission. L'ordre me fut, en songe, intimé de te quérir et de lénifier par ton accortise l'impétueux de mes quérimonies. Le souci de ma guérison n'est pas, toutefois, ce qui m'inquiète davantage. Une alarme plus sérieuse me déchire les entrailles qui me conduira jusqu'à la mort, à savoir qu'inspirés par la licence de votre âge vous ne divulguiez ce qu'ont saisi vos regards dans la chapelle de Priapus et profaniez, devant le monde, la religion des Dieux. A vos genoux tendent mes paumes ouvertes. Je vous obsècre et vous supplie de ne pas tourner en dérision nos offices nocturnes, de ne point afficher les arcanes immémoriaux dont la plupart de nos mystes eux-mêmes ne soupçonnent pas le rituel.

Ayant achevé sa déprécation, les larmes de Quartilla redoublèrent, avec une abondance de furieux soupirs. Elle presse contre mon lit son visage et sa poitrine.—Madame, lui dis-je, ému de crainte et de miséricorde, tiens-toi l'esprit en repos sur la double fin de ta visite. Oncques n'ébruiterai quoi que ce soit de vos sanctimoniales observances. Quant à la fièvre tierce, puisqu'un songe t'informaque je possède les vertus et complexions pertinentes à sa cure, nous adjuverons la providence des Dieux, même au péril. de notre vie.»

Cette promesse lui rendit la gaîté. Passant des larmes aux rires, elle me baise étroitement et peigne mes cheveux qu'elle ramène en boucles sur l'oreille:—Je fais trêve, dit-elle, et vous remets votre offense. Que, pourtant, si vous n'eussiez acquiescé au traitement que je désire, dès demain une troupe de braves eût tiré contre vous raison de cette injure et soutenu ma dignité.

Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire.Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices.Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le méprisEt, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»

Turpide est le mépris, l'impératif, luisant de gloire.Il me plaît élire mon chemin au gré de mes caprices.Car le sage, raisonnablement, apaise les querelles par le méprisEt, pardonnant aux vaincus, il triomphe deux fois.»

Battant des mains, elle se creva de rire, tout à coup, d'une telle furie que nous en eûmes peur. Dans son coin, la camériste, qui était advenue la première, se tordait comme sa maîtresse. La bambine entrée avec Quartilla ne tarda point à suivre leur exemple.

Tout résonnait de leurs éclats. On se fût cru dans une baraque de morions. Entretemps, stupéfaits de leur brusque saute d'humeur, incertains, nos regards se posaient tantôt sur les pécores et tantôt sur nous-mêmes. Quartilla reprend enfin la parole.—J'ai fait le nécessaire, dit-elle, pour que, de la journée, il n'entre âme qui vive dans cette maison; de telle sorte que, sans crainte des fâcheux, tu pourras m'insinuer aisément le remède contre la fièvre que tu m'as promis.»

A ces mots, Ascyltos demeura vaguement hébété. Quant à moi, plus frigide soudain qu'un hiver des Gaules, je restai sans émettre quelque son que ce fût. Néanmoins, je comptais sur le muscle de mes compagnons et de moi pour donner à l'aventure une issue galante.

En effet, trois petites fumelles, si quelque méchant dessein les liguaient contre nous, l'eussent-elles jamais emporté sur un trio de mâles qui, à défaut d'autre mérite, gardaient pour coadjuteur les solides attributs de leur sexe. Et, certes, nos reins étaient déjà fortement ceinturés. Même, en cas d'assaut, j'avais ordonné mon plan de bataille. J'engagerais l'action avec Quartilla, Ascyltos avec la servante et Giton avec la parthénie.

[Tandis que je roulais, en mon esprit, ces choses, Quartilla me requit de soigner sa fièvre tierce. Mais, bientôt, déçue de l'espoirqu'elle fondait sur ma vaillance, elle déguerpit, furibonde, pour nous envahir peu après, en compagnie d'estaffiers inconnus qui, sur son commandement, nous charroyèrent dans un palais très superbe].

Ce fut un coup de foudre. Toute constance nous abandonna et, dans notre malencontre, la mort nous apparut inéluctable.

Moi, cependant:—Je te supplie, madame, si tu nous réserves de plus tristes aventures, achève-les d'un seul coup! Nous n'avons pas de tels forfaits sur la conscience que la torture doive, par surcroît, aggraver notre exécution.»

La suivante, qui s'appelait Psyché, sur le parquet diligemment étendit une couverture et sollicita mes génitoires glacées par mille morts. Ascyltos avait dans son pallium enfoui sa tête, n'ignorant pas combien il est périlleux d'intervenir dans les secrets d'autrui. [Sur ces entrefaites] la péronnelle sort de son giron deux sangles vigoureuses dont elle m'attache, tour à tour, les pieds et les mains.

[Ainsi garrotté, je lui représentai que ces comportements n'étaient pas un bon moyen que prenait sa maîtresse pour venir à bout de la démangeaison qui lui tenait le bas-ventre:—D'accord, répondit-elle, mais j'ai sous la main un électuaire plus efficace et plusprompt.» Aussitôt, elle apporte une timbale pleine de satyrion.

A force de débiter des boniments de femme saoule et, tout en se payant ma tête, elle fit si bien que j'eusse ingurgité la drogue: mais Ascyltos, ayant naguère ses blandices rebuté, sur son dos elle jeta la dernière prise de satyrion, sans qu'il s'en aperçût].

Comme la conversation languissait:—Et moi, dit Ascyltos, suis-je pas digne de boire?» La camériste, trahie par mon sourire, applaudit des deux mains:—Cavalier, dit-elle, je t'en ai donné; même tu as seul vidé le gobelet jusqu'à la lie.

—Vère! interjecta sa maîtresse. Notre Encolpis n'a donc pas humé toute la dose?» Cette galéjade nous fit rire plaisamment. Giton lui-même ne put tenir jusqu'à la fin son sérieux, depuis surtout que la pucelette se fut emparée de son visage, couvrant de baisers le petit drôle, qui n'y répugnait pas.

J'aurais, dans ma détresse, appelé au secours. Mais outre que personne au monde n'eût branlé pour notre défense, avec une épingle à cheveux, Psyché, quand j'attestai la foi des Quiritès, me lardait les mâchoires, tandis que la fillette armée d'un pinceau qu'elle avait elle-même imbibé de satyrion opprimait Ascyltos.

Pour comble d'infortune, survint un cinède paré d'une gausapa vert myrte, retroussé jusqu'au nombril, qui, tantôt, en dansant, nous amignardait à grands coups de fesses, tantôt nous inquinait de baisers cadavéreux. Quartilla, une verge de baleine à la main et ses jupes enroulées autour de la ceinture, lui commande enfin de donner répit à notre gêne. Sur quoi nous sacrâmes l'un et l'autre, par des mots très religieux, que périrait avec nous un arcane si secret et clandestin. Là-dessus entrèrent maints lutteurs de gymnase qui nous oignirent d'une huile très noblement parfumée.

Oubliant alors notre courbature, nous endossâmes des robes de fête et prîmes le chemin d'une salle voisine. Trois lits étaient dressés autour d'un couvert de la plus grande magnificence. Invités à nous étendre, l'appétit aiguisé par de mirifiques hors-d'œuvre, nous versons à flots dans notre gésier le vin de Falernum. Après avoir mangé force vivres délicats, le sommeil nous gagnait peu à peu:—Qu'est-ce à dire, se mit à rugir Quartilla, et pensez-vous être ici pour dormir sachant que cette nuit est la vigile de Priapus?»

Comme Ascyltos, grevé de tant de maux, roupillait de grand cœur, Psyché, qui n'avait point oublié ses rebuffades, lui frotta longuement le visage de suie, et d'un tisonéteint, sans qu'il en eût conscience, badigeonna sa bouche, ses épaules et ses bras. Moi-même, harassé de tant de maux, je prenais un avant-goût du sommeil. A notre exemple, tant au dehors que dans le triclinium, la valetaille ronflait à dire d'expert. L'un gisant sous les pieds des convives, l'autre adossé à la muraille, un troisième étayé par le chambranle de la porte, ils cuvaient tous leur vin pêle-mêle, tête contre tête. Les lampes, cependant, exhaustes de liquide, éparpillaient une lumière ténue et défaillante, lorsque deux Syriens voulant rafler une bouteille, s'insinuèrent dans le triclinium. Tandis que, près d'un dressoir couvert d'argenterie, les deux vauriens se disputent leur aubaine, elle se brise entre leurs doigts. Table, vaisselle plate, buffet, tout dégringole. Même, une coupe, tombant de haut, va briser le crâne d'une servante qui dormait sur un lit voisin. A ce choc inattendu, la malheureuse hurle, dénonçant les voleurs et suscitant les ivrognes. Pris la main dans le sac, les Syriens, venus en quête d'une proie, se laissent adroitement tomber sur un deuxième lit: et de ronfler comme s'ils avaient pioncé depuis longtemps.

Déjà réveillé en sursaut, le tricliniarchès infusait de l'huile aux quinquets moribonds. Déjà les esclaves, s'étant bouchonné les yeux,reprenaient leur office, quand l'arrivée d'une cymbaliste, faisant claquer ses cuivres, nous remit tous sur pied.

On recommença donc à manger sur nouveaux frais. Quartilla, derechef, nous éperonne à boire; le vacarme des cymbales accroît la gaillardise des soupeurs. Et le cinède reparaît aussi, fastidieux entre les hommes et digne commensal d'une pareille maison, qui, après avoir battu la mesure en gestes saccadés, expectore ces vers:

Ici, venez ici, les spatalocinèdes!Marchez! courez! volez!Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes!Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!

Ici, venez ici, les spatalocinèdes!Marchez! courez! volez!Cuisses hospitalières! fesses agiles! mains expertes!Bougres neufs! vieilles tantes! eunuques de Délos!

Ayant fini son couplet, le pied plat m'insalive d'un baiser très immonde. Bientôt, il grimpe sur mon lit et me déshabille malgré moi. Longuement il ahane sur ma braguette. Mais en vain. Des ruisseaux de pommade à l'acacia fluaient, avec la sueur, de sa tête graisseuse. Tant de craie enfarinait ses joues pleines de rides que vous les eussiez prises pour un mur débué par les grandes pluies.

Je ne pus retenir davantage mes pleurs, envahi par la plus noire tristesse.—De grâce, madame, dis-je à Quartilla, est-ce l'embasicèteque tu as chargé de me bourreler?» Mais elle, frappant légèrement des mains:—Que voilà donc un habile homme et qui me fait une question d'esprit! Ne sais-tu pas que l'incube s'appelle en grec embasicète?»

Alors, ne voulant pas que mon associé fût mieux partagé que moi-même:—Par ta Foi, repris-je, Ascyltos, dans ce triclinium, chôme seul notre fête.

—C'est juste, répond-elle. Qu'on donne à Ascyltos l'embasicète!» Aussitôt fait que dit. Le cinède changea de monture et, passant à mon copain, l'écrasa sous son derrière et ses embrassements. Debout, au milieu du combat, Giton, à force de rire, s'endommageait les intestins.

L'ayant considéré avec attention, Quartilla s'enquiert du bel enfant.—A qui appartient-il?

—C'est mon amant, répliquai-je.

—Pourquoi donc ne m'a-t-il point donné l'osclage?» Et, vers soi l'attirant, elle baise Giton à pleines lèvres. Bientôt elle glisse la main dans la fente de sa robe, dégage les charmes neufs du bel enfant. Puis elle ajoute:—Demain, avec ce bibelot, je préluderai à mes plaisirs. Mais, pourvue ce soir, je ne saurais goûter un banal ordinaire, m'étant le bas-ventre gorgé d'un très robuste ânon.»A ces mots, Psyché, riant, s'approcha de sa maîtresse et lui coula je ne sais quel propos dans l'oreille:—Oui, oui! dit Quartilla, c'est fort bien avisé. Pourquoi non? L'occasion est admirable. Il faut dévirginer notre Pannychis.» Là-dessus, on introduit une môme assez gentille, ne paraissant guère plus de sept ans, la même qui, dans cet après-midi, avait chaperonné Quartilla dans notre bouge. Tout le monde applaudit et réclame, sur-le-champ, la consommation des épousailles.

Je demeurai stupide; puis j'affirmai que, d'une part, Giton, gamin des plus vérécondieux, n'oserait devant tous effectuer l'expérience; que, de l'autre, Pannychis n'était pas en âge de supporter, comme une femme, la douloureuse prélibation:

—Bon! répartit Quartilla, étais-je plus nubile quand je perdis mon pucelage? Que me soit adverse Juno si je me rappelle avoir oncques été vierge! Fillette, je badinais avec des polissons de mon âge; puis, les années avançant, j'accordai mes faveurs à des cadets plus robustes, jusqu'au temps que je sois parvenue aux heures où nous sommes. De là, sans doute, l'origine du proverbe:Qui l'a porté vedeau, peut aussi le porter taureau.»

Donc, et de peur qu'en secret mon amantn'endurât de plus graves méchefs, je me levai pour concourir à l'office nuptial.

Déjà, Psyché enroulait un flammeum sur le chef de la petite. Déjà, l'embasicète marchait en paranymphe, portant à la main le brandon d'hyménée. Suivait un long troupeau de vaches imbriaques applaudissant de tout leur cœur. Le thalamus, drapé conformément aux rites, s'érigeait dans la grand'salle.

Alors Quartilla, incendiée par l'aspect de cette paillardise, soudain se leva, puis, agrippant Giton, l'emporta vers la chambre d'amour. Sans nul doute le petit babouin se laissait faire avec plaisir, tandis que sa partenaire oyait sans épouvante ni tristesse le nom terrible de l'Hymen.

De sorte qu'après qu'on les eut couchés ensemble et mis sous clef, nous restâmes assis sur le pas de la porte, Quartilla surtout, qui, par une fente ingénieusement ouverte, appliquait un œil curieux, observant le jeu puéril avec une attention libidineuse. Et moi, vers ce spectacle elle me traîna aussi d'une main défaillante. Dans cette posture, nos visages s'effleuraient; tout le temps que lui laissait Giton et Pannychis, agitant les lèvres, elle me frappait sur les joues de baisers furtifs.

[J'étais si las des familiarités de cette pute que je ne pourpensais que d'évasion. J'en déclaraile dessein au fuligineux Ascyltos qui l'approuva beaucoup. Il espérait fuir, en même temps, les vexations de Psyché. Rien plus facile. Mais Giton restait enfermé dans la chambre et nous voulions soustraire le gamin aux fureurs de ces dévergondées. Tandis que nous cherchions un expédient, Pannychis se laissa choir, en jouant du serrecroupière, tandis que, démonté par le poids, Giton suivit sa combrecelle au pied du lit. Heureusement il en fut quitte pour la peur. Mais la petite, légèrement blessée au front, s'écria d'une telle violence, que Quartilla, épouvantée, s'engouffra dans la chambre en coup de vent. Ce qui nous permit de lever le pied sans demander notre reste. Promptement, nous galopâmes jusqu'à l'auberge et, sur-le-champ,] nous étant fourrés dans les draps, nous passâmes libres d'inquiétude le restant de la nuit.

[Le lendemain, comme nous sortions du logis, nous rencontrâmes deux de nos ravisseurs. Ascyltos, dès qu'il les eut remembrés, fondit sur l'un d'eux avec ardeur; puis, l'ayant mis hors de combat et dangereusement blessé, il me vint seconder contre l'autre. Celui-là se défendit si vaillamment qu'il nous vulnéra tous les deux, mais de sorte légère, et fut assez adroit pour décamper sans la moindre égratignure.]

Le troisième jour était venu, embelli par la perspective d'une crevaille exorbitante, pareille au suprême festin des gladiateurs. Mais navrés comme nous l'étions, nous trouvâmes plus expédient de fuir que de rester en repos. C'est pourquoi, [nous revînmes diligemment à notre hôtellerie. Nos plaies étaient sans gravité. Une fois recousues, nous les pansâmes avec de l'huile et du vin.

Cependant nous avions laissé un de nos ennemis sur le carreau, et la crainte d'être découverts nous angoissait.] Nous délibérions ainsi, très affligés, sur les mesures à prendre pour éviter la tempête imminente, lorsqu'un officieux d'Agamemnon interrompit nos spéculations funèbres:—Hé quoi! dit-il brusquement, ne savez-vous pas chez qui l'on dîne aujourd'hui? C'est Trimalchio, le richomme, qui, dans son triclinium, possède une horloge près de quoi un buccinateur l'avertit de la fuite des jours et des moments perdus.» Aussitôt, oubliant les maux passés, nous reprenons sans tarder nos habits. Giton, qui avait consenti jusqu'alors à nous servir d'esclave, reçoit l'ordre de nous accompagner au bain.

A peine harnachés, nous déambulons, sans autre souci que de vadrouiller. Des joueurs étaient groupés autour d'une barrière. Nous approchons. Le premier objet quifrappa nos regards fut un vieillard chauve, engoncé dans une camisole feuille-morte, s'exerçant à la paume, entre force cadets aux longs cheveux bouclés. Nous n'admirions pas tant cette belle jeunesse que le paterfamilias, qui pelotait, en chaussons, avec des balles couleur de prase. Dès qu'une de ces balles avait touché terre, on la mettait au panier, cependant qu'un naquet, pourvu d'une sacoche bien garnie, en fournissait inépuisablement les joueurs.

Nous aperçûmes des choses nouvelles. Entre autres, deux eunuques debout aux extrémités de la piste. L'un tenait un pot de chambre d'argent, l'autre recensait les éteufs, non ceux-là qui vibraient entre les mains des partenaires, mais qui jonchaient le sol.

Comme nous admirions tout ce faste, Ménélaüs vint à nous:—Voilà, dit-il, voilà Trimalchio chez qui vous popinez ce soir. En doutez-vous? cette partie que vous voyez, n'est autre chose que l'apéritif.»

Ménélaüs parlait encore, quand Trimalchio fit craquer ses doigts. A ce geste l'eunuque au pot de chambre vint mettre son bassin à la portée du joueur, lequel, ayant sa vessie exonéré, demanda qu'on lui donnât à laver, puis épongea ses doigts aux boucles d'un mignon.Il serait long de consigner toutes les bizarrereries de Trimalchio. Enfin, nous gagnâmes les Thermes. Après avoir pris une chaude et sué à notre aise, nous passâmes au rafraîchissoir.

Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change, l'immonde tunique en lambeaux.

Abasourdis par ces hurlements, nous saisissons, pour donner le change, l'immonde tunique en lambeaux.

Satyricon, page46.

Déjà Trimalchio, enolié d'aromates, les faisait déterger, non avec de vulgaires linteaux, mais bien avec un peignoir de la plus fine estame. Cependant, trois masseurs iatraliptès sablaient le Falernum en sa présence, et, comme en se pelaudant à propos de boire, ils en humectaient le sol:—Buvez! dit Trimalchio. C'est du vin de ma bouche.» Bientôt, on l'enveloppa dans une gausapa écarlate. Puis on l'étendit sur une litière que devançaient quatre piqueurs adornés de phaleræ, ainsi qu'une voiture à bras où se pavanaient les délices de Trimalchio, enfant vieillot, chassieux et plus vilain que son maître lui-même. Tandis qu'on l'emportait, un tibicen vint à lui, tenant des flageolets, et, penché, à son oreille, comme pour dire quelque secret, ne cessa de flûter pendant tout le chemin. Nous suivîmes, repus d'admiration, et nous arrivâmes, en même temps qu'Agamemnon, à la porte du palais, sur le jambage de laquelle m'apparut un écriteau, avec cette inscription:

A l'entrée, se tenait un portier vert, sanglé d'une ceinture cerise; dans un plateau d'argent, il écossait des pois. Au-dessus du seuil pendait une cage d'or renfermant une pie aux ailes bigarrées, qui saluait de ses cris les allants et venants.

Tandis que, plongé dans la stupeur, j'admirais tout cela, bouche bée, je pensai me laisser choir de peur et me casser les jambes. A senestre, près de la loge du suisse, était peint un molosse enchaîné, avec cette inscription en lettres capitales: GARE AV CHIEN! Et mes compagnons de dauber sur moi. Ayant repris haleine, je continuai l'examen des fresques peintes sur les murs. On y voyait un marché d'esclaves, portant au col une pancarte, avec des légendes. Et Trimalchio lui-même, les cheveux dénoués, tenant un caducée, entrait dans Rome sur un char conduit par Minerva. Plus loin, il apprenait à ratiociner, puis était nommé Dispensateur, toutes choses que le peintre avait curieusement élucidées par de multiples inscriptions. A l'extrémité de la galerie, Mercurius enlevait, par le menton, Trimalchio encore, et le déposait sur le siège le plus élevé d'un tribunal. Auprès, était Fortuna, riche de sa corne, et les trois Parques filant une quenouille d'or.

Je notai de plus, à l'extrémité de cette galerie,une troupe de coureurs qui, sous la direction d'un écuyer, s'entraînaient à la vitesse. En outre, dans un coin, je vis une grande armoire. Là, dans un reliquaire, des Larès d'argent, une statuette de Vénus, et, non de médiocre taille, une pyxide en or qu'on me dit contenir la première barbe de notre amphytrion.

Alors, je me pris à interroger l'ostiaire:—Quelles sont, demandai-je, ces figures au milieu de l'atrium?—L'Iliaset l'Odyssea, répondit-il, et, vers la senestre, les jeux de gladiateurs donnés par Lénas.»

Nous n'avions pas loisir d'en regarder plus long.

Nous avançâmes vers le triclinium. Au seuil, le Procurateur recevait des comptes. Mais ce qui nous estomira davantage, ce furent des faisceaux avec des haches, appendus en trophées au chambranle de l'huis, et dont la partie inférieure se terminait par une sorte d'éperon en bronze qui, supportait cette inscription:

A G. POMPEIVS TRIMALCHIOSEVIR AVGVSTALCINNAMVS DISPENSATEVR

Au-dessous, brûlait une lampe double suspendue à la voûte. Sur les montants de la porte, deux tablettes étaient accrochées, dontl'une, si j'ai bonne mémoire, contenait ces mots:

L'autre faisait paraître les phases de la lune, l'image peinte des sept étoiles, et, marqués par des clous, les jours heureux ou malheureux. Au moment où, soûls de voluptés, nous allions pénétrer, enfin, dans la salle à manger:—Du pied droit!nous cria un esclave commis à cet office. Sans doute, nous trépidâmes quelque peu, dans la crainte que l'un des convives ne transgressât le précepte. Enfin, nous partions uniformément du pied droit, lorsqu'un autre serf, en purette, se vint abattre à nos genoux, suppliant notre faveur de le soustraire aux peines immanentes; car la prévarication était légère qui le mettait en péril: avaient été soustraits au bain les vêtements du dispensateur dont il avait la garde, qui valaient à peine X. H. sestercius. Nous voilà donc retirant le pied droit. Dans son cabinet, le dispensateur nombrait des écus d'or. Nous le priâmes de remettre à l'esclave sa peine. Superbe, il nous toisa, et:—Ce n'est pas tant la perte dont je suis ému, que l'incurie de ce bélître. Ma robe de chambre il a perdue, qui me fut donnée, à mon jour natal, par uncertain client. Tyrienne, sans doute, mais, une fois déjà, elle avait été lavée. Quoi qu'il en soit, je vous accorde la grâce du vaurien.»

Pénétrés d'une si noble munificence, nous étions à peine de retour dans le triclinium que le serf au profit duquel nous avions manifesté se porta derechef à notre rencontre. Il nous surprit étrangement par la fureur de ses embrassades multipliées et drues, avec force louanges pour notre humanité:—Au surplus, dit-il, vous saurez à l'instant qui vous avez obligé. Le vin dominical est dans la main du garçon de l'échansonnerie; or, c'est moi qui tiens la coupe et vous en tâterez.»

Enfin, après tous ces retards, nous nous couchons à table. Des pages d'Alexandrie, sur nos mains, infusent l'eau de neige, immédiatement suivis par des pédicures très agiles, qui font nos pieds et rognent nos ongles, d'une adresse merveilleuse: ce que faisant, nul ne gardait le silence, mais, vaquant à leur fâcheux emploi, ils l'agrémentaient de chansons. Je fus curieux d'expérimenter si la livrée tout entière chanterait de même. Pour cela, je demandai à boire: un garçon plein de zèle me servit, sur-le-champ, non sans me régaler d'une acide complainte. Pareillement faisaient tous les gens de la maison, sitôt qu'on leur demandaitquelque office. Hanter vous eussiez cru un chœur de pantomimes et non le triclinium d'un paterfamilias.

Entre temps on apporta les promulsis, de tous points magnifiques; les convives sur leurs lits ayant déjà pris place, à la réserve de Trimalchio auquel, par une incongruité nouvelle, on réservait le haut bout. Au milieu de la table, dans une manière de plateau, se prélassait une bourrique en métal de Corinthe, portant sur le dos un bissac dont les poches contenaient, l'une des olives blanches, l'autre des olives noires. Flanquaient l'ânon deux plats circulaires. Sur leurs marges étaient gravés le nom de Trimalchio et le poids du métal. Tels porte-assiettes, réunis en arceaux, présentaient des loirs saupoudrés de sésame et arrosés de miel. Sur un gril d'argent fumaient des andouillettes. Sous le gril s'étageaient des prunes syriaques et des pépins de migraine.

Nous entamions déjà cette noble chère quand, au rythme d'une symphonie, Trimalchio fut apporté. Ses esclaves le couchèrent sur de menus oreillers, ce qui fit pouffer quelques étourdis. Le personnage y prêtait d'ailleurs. Sa tête rase émergeait d'un pallium cramoisi; autour de sa nuque, emmitoufflée dans ce vêtement, il avait, par surcroît, tortillé une serviette à bandes énormes,dont les franges pendaient çà et là. Au petit doigt senestre il portait un large anneau faiblement doré, puis, au bout du quatrième, une petite bague qui me sembla d'or pur, avec des incrustations en forme d'étoiles, du plus brillant acier. Pour ostenter d'autres richesses encore, il découvrit jusqu'à l'épaule son bras droit orné d'un bracelet d'or et d'un cercle d'ivoire, que rehaussaient des agréments de métal poli. Ensuite, curant ses dents avec une épine d'argyrose:

Mes excellents bons, dit-il, je n'avais, en ce moment, aucun désir de me mettre à table: mais ne voulant pas que mon absence mît plus de retard à vos ébats, j'ai quitté un divertissement qui m'agréait fort. Souffrez néanmoins que j'achève ma partie.

Un page le suivait, portant la table à jeu en bois de térébinthe avec des tesseræ de cristal, et, ce qui me parut du dernier galant, au lieu de jetons blancs et noirs, de grosses médailles d'argent et d'or. Mais, tandis qu'il dégoisait, en jouant, les plus abjectes pantalonnades et que nous poussions encore une brèche parmi les hors-d'œuvre, on nous apporte, dans le monte-plats, un corbillon sur lequel une galline en bois sculpté, les ailes étendues en rond, semblait couver des œufs. Aussitôt, deux esclaves approchent, et, la symphonie bourdonnantde plus belle, ils se mirent à scruter la paille. Ils en sortent des œufs de paon qu'à la ronde ils impartissent. Alors, se tournant vers nous, Trimalchio:—Amis, dit-il, c'est par mon ordre que l'on a caché des œufs de paon sous le ventre de la poule; mais, Herculès à moi! j'ai lieu d'appréhender qu'ils ne soient déjà couvis; regardons toutefois s'ils sont encore mangeables.» A cet effet, nous recevons des cuillers ne pesant pas moins d'une demi-livre. Nous brisons la coque de ces œufs très artistement boulangée en pâte ferme. J'étais sur le point de jeter le mien, car je pensais y voir déjà grouiller un paonneau, lorsqu'un vieux pique-assiette m'arrêta:—Il y a là, me dit-il, je ne sais quelle friandise.» Je finis de rompre la coquille et trouvai, dans une farce de jaunes d'œufs bien poivrée, un bec-figue des plus gras.

Cependant Trimalchio, ayant fini de jouer, ordonne qu'on lui resserve tous les plats dont nous avons tâté. D'une voix haute, il proclame que si quelqu'un souhaite encore du vin miellé, il en peut boire son comptant, lorsque, au signal nouveau donné par l'orchestre, un chœur chantant d'esclaves emporte la desserte. Au milieu du fracas vint à tomber une patène d'argent. Croyant bien faire, un garçon d'office tente de la ramasser.Mais Trimalchio, qui l'aperçoit, ordonne de souffleter l'esclave par manière d'objurgation et de jeter l'assiette aux épluchures. Sur quoi un valet, préposé au garde-meuble, de la balayer avec d'autres rebuts.

Après cela, une entrée de deux Æthiops chevelus, portant des utricules pareilles à celles qu'on emploie pour faire tomber la poussière de l'amphithéâtre, qui nous donnèrent à laver, non avec de l'eau claire, mais avec un très bon vin.

Chacun loua le maître pour ces élégances. Mais Trimalchio, prenant la parole:—Mars, dit-il, prise l'Egalité. C'est pourquoi j'ai ordonné d'assigner à chacun sa table. En même temps, l'escafignon de ces puants esclaves et leur chaleur nous importuneront moins.» On apporte, aussitôt, des fiasques de verre, méticuleusement bouchées de plâtre. A leur goulot pendait l'écriteau que voici:

Tandis que nous lisions ces étiquettes, battant des mains, Trimalchio s'écria:—Heu! heu! cela est donc! le vin dure plus que l'homme transitoire! Faisons carrousse et buvons à pocharder la lune. Le vin, c'est la vie! Celui que je vous offre est de l'opimien authentique.Hier, je traitais à souper de plus honnêtes gens que vous; néanmoins, le vin qu'on leur présenta n'égalait point celui-ci.»

Comme nous popinions, flagornant d'un ton pénétré la magnificence de notre hôte, un esclave posa sur la table une larve d'argent, squelette en miniature, si bien ajusté que les articulations et les vertèbres se mouvaient en tous sens, de la meilleure grâce. Puis, ayant saisi la poupée, au moyen d'une ficelle intérieure il lui donna plusieurs sortes d'attitudes, la prenant tour à tour et la remettant au milieu du couvert, jusques au temps que Trimalchio se mit à déclamer:

Heu! heu! malheur à nous! l'homme, tout entier, n'est qu'un pur néant!Combien fragile notre existence! Et pendue au plus cassant des fils!Ainsi nous serons tous, quand Orcus nous emportera.Donc, vivons au mieux, tant que vivre nous est permis.

Heu! heu! malheur à nous! l'homme, tout entier, n'est qu'un pur néant!Combien fragile notre existence! Et pendue au plus cassant des fils!Ainsi nous serons tous, quand Orcus nous emportera.Donc, vivons au mieux, tant que vivre nous est permis.

Le myriologue et nos courbettes furent interrompus. Un deuxième service qui, à la vérité, ne répondait guère à notre désir, parut en même temps. Néanmoins, une curiosité nouvelle fixa bientôt les regards de la compagnie. C'était un globe en manière de surtout, dont l'orbe était paré des signes du zodiaque.Au-dessus de chaque peinture, le majordome avait placé des mets qui, par leur essence ou leur forme, se pouvaient rattacher à ces constellations. Sur le Bélier, des pois chiches (pois du bélier); sur le Taureau, une pièce de bœuf; sur les Gémeaux, une paire de testicules et de rognons; sur le Cancer, une couronne; sur le Lion, des figues africaines; sur la Vierge, une vulve de truie érigone; sur la Balance, un peson qui, d'un côté, soutenait un poupelin, de l'autre, une croustade; sur le Scorpion, une scorpène; sur le Sagittaire, un ώτοπετὴς, lièvre cornu; sur le Capricorne, un homard; sur le Verseau, une oie; sur les Poissons, deux mulets. Au centre, le plus beau gazon du monde, fraîchement tondu, supportait un rayon de miel.

Entre temps, un éphèbe égyptien offrait du pain chaud, à la ronde, en un petit four d'argent, et, d'un fausset impitoyable, écorchait un couplet emprunté à laFarce de l'Assa fœtida. Sans beaucoup d'enthousiasme, nous nous préparions à donner l'assaut, car les mets étaient du dernier commun, lorsque Trimalchio nous apostropha:—Je vous conseille de manger dit-il; on n'est à table que pour cela.»

Il dit. Au son des instruments quatre danseurs bondissent et, dans une pirouette, font disparaître le couvercle du surtout. C'estun nouveau festin qui paraît à nos yeux: poulardes grasses, tétine de truie et levraut empenné, qui figure Pégasos. Dans les angles de cette machine, des statuettes de Marsyas portaient de petites outres d'où giclait une saumure pimentée, sur des poissons qui nageaient dans une sorte d'Euripus. Nous joignons nos bravos à ceux du domestique et nous attaquons, en riant, les nourritures de haut goût.

Trimalchio, non moins délecté que nous de la surprise:—Carpe!» dit-il. Et soudain parut un officier de bouche qui, suivant la mesure de l'orchestre, se mit à trancher les viandes en cadence. Vous eussiez cru, au rythme de son geste, voir l'un de ces volumineux essédaires qui, soutenus par l'orgue hydraulique, s'escriment dans l'arène.

Cependant, Trimalchio sans cesse répétait d'une voix melliflue:—Carpe! Carpe!» de sorte que, l'entendant réitérer avec cette insistance, je soupçonnai quelque pointe, dont je m'enquis auprès de mon proche voisin, lui demandant ce que voulait dire cela. Il avait assisté fréquemment à de pareilles scènes:—Vous voyez bien, me répondit-il, notre écuyer tranchant? Cet homme a pour nom Carpus, de telle sorte que Trimalchio, en disantCarpe(Coupe!), du même coup appelle son esclave et lui notifie ses commandements.»

J'étais repu, si bien que je me retournai tout à fait vers mon interlocuteur pour mieux entendre ses propos. Après quelques discours et des questions en l'air, idoines à servir d'amorce:—Quelle est, dis-je, cette femme que je vois sans cesse aller et venir de tous côtés? —C'est la femme de Trimalchio, Fortunata la bien nommée, qui ramasse l'or à la puchette et le mesure au boisseau.—Et jadis, que faisait-elle?—Me pardonne ton Génie! tu n'aurais pas voulu accepter d'elle un chanteau de pain. A présent, nul ne sait ni comment ni pourquoi elle est assise au plus haut de l'Empyrée. C'est le τὰ πάντα de Trimalchio. Bref, elle pourrait sans effort lui persuader qu'on n'y voit goutte en plein midi. Lui-même ignore sa richesse, tant il est étrangement pécunieux; mais elle, bonne ménagère d'un tel bien, pourvoit à toute chose. Vous la trouvez sans cesse où vous ne l'attendez point. Sèche, sobre, d'excellent conseil, néanmoins, une langue de vipère et qui jase comme une pie borgne, une fois la tête sur l'oreiller. Quand elle aime, elle aime fort, mais elle hait de même ceux qu'elle tient en aversion.

Trimalchio possède en biens-fonds un territoire aussi vaste que le vol du milan, sans compter le numéraire dont il entasse et fait provigner les intérêts. Chez son portier, oncompte plus d'écus, en un jour, que n'en ont dans tout leur patrimoine les personnes les mieux rentées. Vous voyez d'ici le trésor. Quant aux esclaves, babæ! babæ! non, Herculès, à moi! je crois que la dixième partie d'entre eux ne connaît pas son maître. Mais la crainte qu'il leur inspire est telle qu'avec un mot il ferait cacher ce bétail sous une touffe de rue.

Au demeurant, ne va pas imaginer qu'il fasse emplette de quoi que ce soit. Il récolte dans ses domaines toutes les choses dont il a besoin: laine, cire, poivre et du lait de poule si tu en avais la fantaisie. Que te dirai-je de plus? Ses mérinos, autrefois, n'étaient pas des meilleurs. Il fit venir des béliers de Tarentum afin d'amender les ouailles et de refaire son troupeau. Voulant obtenir chez soi du miel de l'Hymettos, il s'est procuré des abeilles dans Athènes, améliorant ainsi les avettes indigènes par le croisement d'un essaim grégeois.

Dernièrement, il écrivait en India pour demander de la graine de morilles. Bien plus: il n'est mule en ses haras qui ne sorte d'un onagre. Vois tous ces lits; pas un dont les matelas ne soient faits avec de la laine teinte de pourpre ou de cochenille. Tant est grande la veine du patron! Prends garde, au moins,de faire paraître quelque dédain envers les affranchis qui furent ses compagnons d'esclavage. Tous abondent en numéraire: ils sont juteux énormément. Remarque celui-ci, au bas bout de la dernière table. Il possède à présent jusqu'à vingt mille écus. Or, sa grandeur est de fraîche date. Il est sorti du plus obscur néant. Naguère encore il portait du bois sur son dos. Mais on prétend (je l'ai ouï dire et n'en sais rien) qu'ayant larronné le pileus d'un incube, il sut dénicher un trésor. Si quelque dieu guerdonne un mortel, je ne lui porte pas envie. Mais notre homme a la joue encore chaude. Il garde les stigmates de la manumission, du bienheureux soufflet qui le tira d'esclavage. Au demeurant, il ne s'en trouve que mieux, car il a fait placarder cet écriteau devant son bouge d'autrefois:

—Quel est, demandai-je, celui qui occupe la place destinée à l'affranchi de César?—Encore un homme qui, dans peu de temps, a fait fortune. Je ne le blâme pas. Il avait décuplé son patrimoine, puis la déconfiture est venue. Il n'a plus sur la tête un cheveu qui luiappartienne. Mais, Herculès à moi! il n'y a pas de sa faute, car je le tiens pour le plus galant homme qui soit. Quelques vauriens d'affranchis l'ont grugé de la belle manière et conduit rondement au bout de son rouleau. Tu n'ignores point ceci: dès que la marmite a cessé de bouillir et que les coffres se vident, les amis les plus intimes se déguisent en cerfs.—Et dans quel honorable commerce avait-il pu acquérir tant d'argent?—Rien de plus simple. Il était entrepreneur de pompes funèbres. Son couvert attestait une royale dépense. Entre autres, on y voyait des ragots avec leurs soies, des chefs-d'œuvre de pâtisserie, des oiseaux, une armée entière de queux et de mitrons. On effusait, chez lui, plus de vin sous la table que la plupart des Quiritès n'en ont dans leur cellier. Mais c'est un lunatique et non pas un homme, que ce croquemort! Aussi, voyant tomber son crédit, et de peur que ses créanciers n'eussent des inquiétudes, il fit naguère afficher cet avis:

Trimalchio interrompit notre causette. On avait desservi les entrées. L'hilaritédu boire animait les convives et l'entretien se généralisait. Alors, notre hôte, appuyé sur le coude:—Honorons ce vin, dit-il, et mettons à la nage les poissons que nous avons ingurgités. Pensez-vous, dites-moi, que je me contente des nourritures qu'on nous a offertes dans les compartiments du surtout que vous avez vu? Ne connaissez-vous point Ulyssès? Après tout, il importe, en faisant bonne chère, de s'occuper d'érudition.

Que donnent en paix les os de mon bienfaiteur! Sa volonté me fit un homme entre les hommes. Ainsi, l'on ne peut rien m'offrir qui me semble nouveau. Je vous expliquerai donc l'allégorie du globe. Le firmament, habitacle des douze Dieux, prend tour à tour leurs figures. Tantôt, c'est le Bélier. Qui naît sous l'influence d'un tel signe a de nombreux pécores, des laines en abondance, la tête dure, le front impudent et la corne pointue. Il influence les pédants et les chicanous.»

Nous applaudissons le bien visé de cette astrologie, et Trimalchio reprend de plus belle:—C'est le Taureau qui brille ensuite, occupant tout le ciel; naissent les individus récalcitrants, les bouviers, les goinfres qui ne songent qu'à la boustifaille. Ceux qui viennent sous les Gémeaux aiment à s'accoupler, comme les étalons d'un char, comme les bœufs d'uncoutre et le commun des testicules. Ce sont eux qui ménagent la chèvre et le chou. Moi, je suis né sous le Cancer. Comme l'écrevisse de mon horoscope, je marche sur plusieurs pieds; à travers les flots et les continents j'instaure mes alleus. En effet, le Cancer étend son influence: il gouverne les deux éléments. C'est pour cela que je n'ai posé sur lui qu'une couronne, afin de ne porter aucun préjudice à mon thème de nativité. Sous le Lion naissent les mâche-dru et les impérieux. Sous la Vierge, les bougres, les fuyards, le gibier de prison. Sous la balance, les bouchers, les droguistes et les différentes espèces de chicanous. Sous le Scorpion, les assassins et les empoisonneurs. Sous le Sagittaire, les bigles qui regardent au chou et dérobent le lard. Sous le Capricorne, les claquepatins à qui leurs misères font pousser des cornes. Sous le Verseau, les aubergistes et les nigauds à tête de citrouille. Sous les Poissons, enfin, les cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi, pareil à une meule, tourne l'Univers dont, à chaque instant, la révolution nous apporte quelque disgrâce, depuis naître jusqu'à mourir. Quant au gazon que vous voyez, tenant le milieu du globe et supportant un rayon, le symbole en est aisé à déduire. C'est la Terre, notre mère. Comme un œuf arrondie, elle occupe le centre du monde et renferme en soitoutes les délices, pareilles à un gâteau de miel.»

Quelle érudition et quelle faconde! s'écrièrent à la fois les convives érigeant les mains au plafond, jurant tous qu'Hipparchus et Aratus étaient, au regard de Trimalchio, de la petite bière. Sur ces entrefaites arrive une troupe de laquais. Ils suspendent à nos lits des housses peintes, où des filets, des piqueurs avec leurs épieux, enfin tout l'appareil de la chasse, était représenté. Nous ne savions qu'imaginer de cette nouvelle surprise, quand, tout à coup, une clameur furieuse éclate au dehors. Et voici que des molosses de Laconia se mettent à hurler, en courant autour de la table. Les suivait un repositorium, sur quoi gisait le plus énorme sanglier qui se pût voir. On avait coiffé sa hure d'un pileus d'affranchi. Deux corbeilles pendaient à ses défenses, d'une vannerie assez délicate, faite avec des branchettes de palmier, l'une pleine de dattes de Syrie, l'autre de dattes de la Thébaïs. Autour, des marcassins en croûte de pâté semblaient accrochés aux mamelles de la bête, faisaient ainsi entendre que c'était une laie. On nous les octroya par manière d'apophorètes. Cette fois, le même Carpus, qui débitait les autres viandes, ne fut pas admis à trancher la monstrueuse venaison, mais un grand estafierbarbu, dont les jambes étaient emmaillotées de bandelettes et qui portait une alicula rayée de diverses couleurs. Prenant son couteau de chasse, il débride largement la panse de la truie. Soudain un vol de grives en essore avec fracas. Vainement les pauvres bestioles cherchent à fuir, en voletant. Des oiseleurs, postés dans le triclinium, avec de longs roseaux, les attrapent en un clin d'œil, et, suivant l'ordre du maître, donnent un oisillon à chacun des convives. Alors, Trimalchio:—Voyons, dit-il, si ce porc forestier n'a point dévoré tout le gland?» Aussitôt les esclaves de se ruer aux corbeilles que l'animal portait à son boutoir et de nous distribuer en portions égales dattes d'Afrique et dattes de Syrie.

Au milieu du hourvari, comme j'avais une place en retrait, ce me fut un amusement de suivre la pente des cogitations. Pourquoi ce verrat embéguiné d'un pileus? A la fin, ayant épuisé les plus saugrenues battologies, je questionnai derechef le voisin accommodant, mon interprète ordinaire, et lui déduisis mon embarras.

—Comment! répondit-il; mais votre officieux lui-même pourrait expliquer cela, car c'est chose connue et bien loin d'une énigme. Le cochon qui vous étonne évita d'être mangé hier. On le mit sur table vers la fin du repas.Les convives, à bout d'appétit, refusèrent d'y mordre. C'était lui conserver la liberté. Aussi le voyez-vous reparaître, ce soir, avec les attributs de l'émancipation.» Confus de ma stupidité, je ne poussai pas plus avant l'interrogatoire, dans la crainte de passer pour un homme qui n'avait jamais soupé dans le grand monde. Entre temps, un jeune esclave des plus beaux, couronné de pampre et de lierre, offrait à la ronde une corbeille de raisins. Tour à tour s'affublant des noms bachiques: Bromius, Lyæus, Evius, il chantait, d'une voix stridente, les poèmes de son maître. Délecté de cette harmonie, Trimalchio, l'envisageant:—Dionysus, cria-t-il, soisliber!» L'esclave aussitôt décoiffe le sanglier du pileus et le pose sur sa tête. Alors Trimalchio ajouta:

—On ne peut nier à présent que je possèdeLiberpère de la liberté.» Chacun de s'extasier sur le jeu de mots et de baiser, à son tour, le nouvel affranchi.

En ce moment, Trimalchio, pressé d'aller à la garde-robe, se leva de table. Son départ, nous délivrant d'une tyrannie importune, ranima la conversation, le bavardage des soupeurs. Dama ayant, le premier, réclamé des pataracina, s'empare du crachoir: «O jour! quelle est ta vanité, le néant de ta gloire! Tu décrois, la nuit monte! C'est pourquoi rienn'est plus sage que de passer, tout droit, du lit au triclinium. Ainsi, l'on n'a pas le temps de refroidir, ni besoin d'étuve pour se réchauffer: un verre de boisson tiède est le meilleur des manteaux. Moi, j'ai accolé force pintes; je suis saoul comme une bourrique et j'ai ramassé un casque de première grandeur.»

Seleucus, l'interrompant, continua son propos:—Moi, dit-il, j'ai grand soin de ne pas me laver tous les jours. Se baigner comme vous le faites, c'est un métier de dégraisseur. L'eau a des dents invisibles et, peu à peu, notre chair liquéfie. Mais, lorsque je me suis envoyé un bon coup de raisin, je nargue les hivers. Au demeurant, avec la meilleure volonté, je n'eusse pu me rendre aux thermes cet après-midi. J'étais de funérailles. Un brave type, un ami, Chrysantus, a tourné de l'œil. Naguère, il m'appelait encore et, même en ce moment, je crois parler à lui. Heu! heu! nous passons! tels une outre de vent gonflée, un peu moins que les mouches, car elles possèdent quelques vertus. Nous sommes pareils aux bulles d'air qui crèvent à la surface d'un étang.

Et que dirait-on si Chrysantus ne s'était pas astreint à une diète rigoureuse? Pendant: cinq jours, il n'est pas entré dans sa bouche une goutte d'eau, une mie de pain. Et, cependant,il nous a quittés! C'est par trop de médecins qu'il est mort, ou, pour mieux dire, par le crime du Fatum: car médecin, avant tout, est soulas des esprits. Quoi qu'il en soit, on peut dire que les obsèques de Chrysantus furent poussées dans le magnifique. On l'a conduit au bûcher, sur son lit de festin, emmailloté de riches couvertures. Et des gémissements de premier choix! Son testament affranchit quelques serfs. Quant à sa femme, elle a pleuré sans verve. Comment eût-elle fait pour se montrer plus chiche de regrets si son époux l'eût traitée avec parcimonie? Ah! les femmes! Elles sont pareilles au milan. Ce qu'on leur fait de bien choit dans une citerne. Pour elles, un vieil amour est le plus funeste des cancers.»

Il nous rasait. Un nommé Phileros lui coupa la parole:—Ayons mémoire des seuls vivants! Chrysantus a reçu les témoignages qu'il fallait. Honnête vie, honnête mort! quel motif de se plaindre? Nul n'ignore qu'il est parti d'un as et qu'il aurait mordu à même un étron pour y chercher de la monnaie. C'est pourquoi il a fait fortune. Il s'est accru tel un gâteau de miel. J'estime, Herculès à moi! qu'il laisse cent mille sestertius bien comptés, tout en numéraire. Cependant, je m'expliquerai nettement sur son compte, ayantbouffé une langue de chien. Il fut mal embouché, fort en gueule, bavard et la discorde même. Son frère était un brave gas, amical à son ami, la main ouverte et la table copieuse. Au début, il marchait sur des jambes peu solides. La première vendange fortifia ses côtes. Il vendit son vin au prix qu'il voulut. Mais ce qui finit de lui redresser le menton, ce fut une hoirie dans laquelle, adroitement, il souriça bien autre chose que la somme dont on l'avait fait légataire. Alors, Chrysantus, animé contre son frère, n'a-t-il pas eu la sottise de léguer, comme un crétin, son patrimoine à je ne sais quel intrigant sans feu ni lieu? S'enfuit au loin qui fuit les siens. Mais il eut toujours des serfs oraculaires qui l'empoisonnaient de venimeux conseils. Celui-là ne fait rien de bon qui croit d'abord ce qu'on lui dit. Principalement dans le commerce. Néanmoins, il est vrai que Chrysantus réalisa, sa vie durant, d'énormes bénéfices, ayant agglutiné jusqu'à des biens qui ne lui appartenaient pas. Et certes ce fut un vrai fils de Fortuna. Par lui touché, le plomb devenait or. La vie est facile à qui tout arrive en bon ordre. Et combien pensez-vous qu'avec soi il emporte d'années? Septante et quelques. Mais il était dur comme une corne, robuste pour son âge et noir comme un corbeau. Je connaissais l'homme de toute antiquité. Mêmevieux, il restait lubrique à faire peur. Non, Herculès à moi! je ne pense pas qu'il eût épargné même la vertu d'un cabot dans sa maison. Bien plus il donnait dans les gamines. C'était le miché de n'importe quelle Minerva; et, certes, je ne l'improuve. Le contentement d'avoir besogné ferme, voilà tout ce qui l'accompagne au tombeau.»

Ainsi parla Philéros. Après lui, Ganymédès:—Vous narrez là des choses fort impertinentes, qui ne regardent la terre ni le ciel. Pendant ce temps nul ne se met en peine des vivres qu'il mâchera bientôt. Non, Herculès à moi! je n'ai pu trouver, aujourd'hui, une bouchée de pain. Et comment? La sécheresse persévère. Il me semble que j'ai le ventre creux depuis un an. Nos édiles (puisse la guigne leur advenir!) sont de manche avec les mitrons: aide-moi, je t'aiderai. Cependant les marmiteux crèvent dans la débine: car ces mandibules dévorantes fêtent les Saturnales d'un bout à l'autre de l'année. Oh! si nous possédions encore ces lions que je trouvai ici, en arrivant d'Asie! Cela s'appelait vivre. La Sicile intérieure avait pâti d'une même disette. Une même sécheresse ardait les moissons, pareille à la fureur de Jovis. Mais je me rappelle Saffinius. Il habitait près du vieil aqueduc, moi enfant. Ce n'était pas un homme, c'étaitun grain de poivre. En quelque lieu qu'il fût, grondait un incendie. Mais droit, mais sûr, amical à son ami, avec qui tu pouvais, sans crainte, jouer à la mourre en pleines ténèbres. C'est dans la Curie qu'il le fallait voir. Il écrasait ses adversaires, les uns après les autres, comme avec un pilon. Il n'usait pas de rhétorique, mais allait droit au but. En vérité, lorsqu'il plaidait au barreau, sa voix enflait comme le son d'une trompette, sans que jamais on le vît suer ni cracher. Je pense qu'il avait en soi quelque chose d'asiatique. Et bénin, avec cela, attentif à rendre les saluts, nommant chacun par son nom, tout comme le plus simple d'entre nous. C'est pourquoi, dans ce temps, la nourriture était à vil prix. Le pain que tu payais d'un as, tu n'aurais pu l'achever, même en t'adjoignant un commensal. Pour le même prix, ceux qu'on donne à présent ne sont pas plus gros que la prunelle d'un bouvillon. Heu! heu! de jour en jour tout empire. Cette colonie, à rebours, se développe. On dirait le coccyx d'un vedeau. Mais pourquoi non? Nous avons un édile de trois figues tapées. Il préfère empocher un as que défendre les droits de ses administrés. C'est pourquoi il fait la bombe en son particulier. Il reçoit, en une matinée, autant et plus d'argent que les autres n'en possèdent pour tout bien. Je sais telle affairequi lui a valu mille denarius d'or. Pourtant, si nous avions des couilles, il ne s'offrirait pas tant d'agréments. Mais telle est à présent l'humeur populaire: au logis, des lions; en public, des renards. En ce qui me concerne, j'ai dévoré mes frusques et, pour peu que cette misère continue, il me faudra subhaster ma canfouine.

Que devenir, en effet, puisque ni les Dieux ni les hommes ne prennent en pitié ce malheureux pays? La paix soit dans ma maison, aussi vrai que je tiens notre débine pour un châtiment des Cælitès! Nul, en effet, ne s'occupe du Ciel. Nul n'observe les jeûnes. On fait cas de Jovis autant que d'un cheveu. Les hommes aux regards fichés en terre n'ont d'autre cure que de peser leurs écus.

Dans le temps, les femmes pieuses, drapées de leur stola, gravissaient pieds nus les collines, et, cheveux épars, âmes exemptes de péchés, dévotement elles faisaient monter vers Jovis des oraisons pour la pluie. Aussitôt, il pleuvait à verse; il pleuvait, oui monsieur! et, dans leurs maisons, les types rentraient saucés comme des rats. Mais les dieux ont à présent les pieds en laine; et, parce que nous manquons de religion, l'agriculture est dans le désespoir.»

De grâce, reprit Echion le fripier, tâche de parler moins bêtement. Tantôt ceci, tantôt cela, comme disait le rustre qui avait perdu un cochon pie. Ce qui n'existe pas ce soir existera demain: la vie est ainsi mise en branle. Non, Herculès à moi! nul pays meilleur que le nôtre, s'il enfantait des hommes. Il traverse, en ce moment, une crise et n'est pas le seul. Il ne se faut point montrer délicats; partout nous voyons le milieu du ciel. Toi, si tu avais vécu ailleurs, tu prétendrais que les porcs s'y promènent tout braisés. Et voici que nous allons assister, dans trois jours, à un excellent cadeau, une troupe non de lanista, mais composée de nombreux affranchis. Et notre Titus, cœur magnanime, tête chaude, ne barguigne point, ne fait rien à demi. Il m'est de tout point familier, car je fais partie de son domestique. Le combat sera sans quartier. Titus donnera aux gladiateurs des lames irréprochables avec défense de rompre, de telle sorte que le milieu de la piste ressemble à un charnier. Le jeune homme a de quoi, ayant hérité au moins trente millions de sestertius, lorsque son père a tourné l'œil. Qu'il en dépense mal à propos quatre cent mille, son avoir ne sera guère ébréché, tandis qu'il aura obtenu la plus belle des réclames. Déjà il possède quelques bidets gaulois, une femme belge pourconduire l'essedum. En outre, il a recruté le dispensateur de Glyco, lequel fut chipé en train de donner quelques spasmes à sa maîtresse. Vous, vous rigoleriez de voir, en public, se harpailler cornards et godelureaux. Glyco, lui, qui ne vaut pas la corde pour le pendre, a fait jeter aux bêtes son dispensateur. Cela s'appelle se déshonorer soi-même. En quoi le serf prévarique-t-il, contraint de besogner par sa maîtresse? Bien plus que lui, cette latrine d'amour eût mérité d'être encornée par un taureau. Mais qui ne peut battre l'âne cogne sur le bât. Comment, d'ailleurs, Glyco pensait-il que la fille d'Hermogénès ferait oncques une bonne fin? Il aurait pu essayer, par la même occasion, de rogner les ongles d'un milan au plus haut de son vol. Une couleuvre n'enfante pas des bouts de funin. Glyco, Glyco a donné son visage: c'est pourquoi, aussi longtemps qu'il vivra, il portera un stigmate que rien, si ce n'est Orcus, ne pourra infirmer. Du reste, les fautes sont personnelles. Mais, par avance, je subodore le gueuleton que Mamméa veut nous donner. Il y aura deux denarius pour les miens et pour moi. Si Mamméa nous comble ainsi, qu'il arrache à Norbanus toute la faveur du public! Et, n'en doutez pas, nous le verrons bientôt cingler à pleines voiles. Car, de bonne foi, quel bien nous a fait ce Norbanus?Il nous a donné des gladiateurs de pacotille, absolument décrépits: rien qu'en soufflant dessus, vous les eussiez fait choir. Nous vîmes déjà de meilleurs bestiaires. Les cavaliers qui se sont égorgés étaient des momons de terre cuite; on eût pris ces gens-là pour de vieux coqs coquelinant. L'un était gourd, éclopé, l'autre cagneux; le tiers venu, moribond à la place du mort, avait les nerfs déjà coupés. Un Thrax de quelque tournure, chauffé par le public, montra une assez belle contenance. A la fin, ils se lardèrent prudemment pour achever la passe d'armes. C'étaient des gladiateurs à la douzaine, mous comme des chiffes et capons comme la lune, les plus beaux fuyards que l'on puisse imaginer. Cependant Norbanus, au sortir de l'arène: «Je vous ai, dit-il, offert un cadeau.—Et moi je t'ai applaudi. Compute maintenant: car je te donne plus que je n'ai reçu. La main lave la main.»

Tu me sembles, Agamemnon, dire en toi-même: «Que débite ce fâcheux?» Mais je bavarde à cause que toi, si apte à discourir, tu ne discours pas le moins du monde. Tu n'es pas du même bâtiment; c'est pourquoi tu déganes la rusticité de nos propos. Nous savons que tu es glorieux de ton éducation. Mais quoi? Ne te persuaderai-je pas, tôt ou tard, de pousser jusqu'à ma fermeet de rendre visite à nos bicoques? Nous trouverons de quoi manger: poulardes et œufs frais. Cela ira tout seul, encore que l'intempérie ait fait, depuis bien des mois, tout venir de travers. Mais nous aurons toujours de quoi nous garnir le jabot. Même, je t'élève un disciple, mon Cicaro. Déjà, il connaît la division par quatre. S'il vit, il sera, sans cesse, à tes côtés, comme un petit esclave. Car, dès qu'il a un moment, on le voit rivé à ses tablettes. Ingénieux, de belle mine, je lui reproche seulement un goût maladif pour les oiseaux. Je lui ai, déjà, occis trois chardonnerets, lui donnant à croire que la fouine les avait mangés. Mais il en a bientôt déniché d'autres. Les vers lui plaisent énormément, qu'il réussit au mieux. D'autre part, il a donné du pied dans le derrière des Grecs. Il commence à mordre au latin, combien que son magister soit un cuistre, sans aucune méthode, assurément, lettré, mais qui ne veut pas se donner la moindre peine. Mon fils a, de plus, un second précepteur; celui-là peu docte, mais d'esprit ouvert et qui donne aux autres des connaissances qu'il n'a pas. Il vient d'habitude à la maison les jours fériés. Il se contente du moindre salaire. En outre, j'ai, à présent, fait emplette à mon gamin de certaines rubriques, parce que j'entends que, pour la gestion de mes affaires, ilsache un peu de droit. C'est un gagne-pain. Quant aux lettres, il n'en est que déjà trop coïnquiné. S'il renâcle, je le destine à l'un de ces métiers de tout repos—barbier, crieur public ou, du moins, avocat—dont nul ne pourra le déposséder, Orcus excepté. C'est pourquoi je lui brame tous les jours: «Premier-né, crois-moi, quelque chose que tu apprennes, tu l'apprends pour toi-même. Vois Philéros, l'agent d'affaires, s'il n'avait étudié, la faim, aujourd'hui, ne quitterait point ses lèvres. Naguère, naguère il portait à son cou des fardeaux pour quelque argent; à cette heure, il croît à l'envi même de Norbanus. La science est un trésor, et le métier ne cesse de nourrir son homme.»

Ces fariboles vibraient, lorsque Trimalchio entra, et, détergeant la pommade qui coulait de son front, se lava les mains. Peu de temps après:—Excusez-moi, dit-il, amis; voici plusieurs jours que mon ventre ne fonctionne pas congrûment. Les médecins n'y entendent goutte. Néanmoins, un oxéolé d'écorce de migraine et de bourgeons de sapin m'a été profitable. J'espère que mes entrailles vont désormais s'imposer un peu de retenue; sinon mon estomac beugle à croire que vous entendez mugir un taureau. C'est pourquoi, si quelqu'un de vous se trouve en proie à la nécessité,qu'il n'y mette pas de fausse honte. Aucun de nous, certes, n'est composé de solides. Et j'estime que rien n'est comparable au tourment de se retenir. Cela seulement, Jovis ne le saurait inhiber. Tu ris, Fortunata, qui, chaque nuit, me prives de fermer l'œil! Moi, jamais, dans le triclinium, je n'ai défendu à quiconque de faire ce qui le met à l'aise; les médecins défendent que l'on se contraigne. Même dans le cas où vous sollicite quelque chose de plus, tout ce qu'il faut est préparé dehors: l'eau, la garde-robe et les autres petites commodités. Croyez-moi: quand les vents remontent au cerveau, tout le corps en est empoisonné. J'en sais plusieurs qui moururent ainsi pour n'avoir pas voulu confesser leur gêne intérieure.» Nous rendons grâce à la libéralité ainsi qu'à l'indulgence de Trimalchio, étouffant notre rire dans des popinations réitérées. Car nous ne savions pas encore que c'était à peine la moitié de cette crevaille prodigieuse et qu'il nous fallait gravir, par la suite, des monceaux escarpés de ragoûts et de viandes. En effet, les tables nettoyées aux accords de la musique, trois cochons blancs, muselés et cravatés de grelots, furent amenés dans le triclinium. Leur introducteur nous apprit que l'un avait deux ans, l'autre trois, et que le troisième était déjà vieux. Pour moi,je supposais que c'étaient là des pétauristès avec des porcs savants tels qu'on en montre dans les cirques, dont les acrobaties plus ou moins portenteuses ne tarderaient pas à nous régaler. Mais Trimalchio, dissipant notre incertitude:—Quel est, dit-il, celui des trois qu'il vous plaît qu'on accommode sur-le-champ? Des fricoteurs de banlieue embrochent un poulet, un faisan ou de pareilles nénies; mes cuisiniers à moi font bouillir communément des veaux entiers dans un chaudron d'airain.» Aussitôt, il ordonne qu'on appelle un cuisinier. Sans redemander notre avis, il enjoint de tuer le plus âgé des pourceaux. Puis, élevant la voix:—De quelle décurie es-tu?—De la quarantième.—Acheté ou né dans ma maison?—Ni l'un ni l'autre, mais donné par le testament de Pansa.—Vois donc à préparer lestement ce cochon, faute de quoi j'ordonnerai qu'on te verse dans la décurie des valets de ferme.» Sur-le-champ, admonesté de la sorte et connaissant les pouvoirs du maître, le queux entraîna vers sa cuisine la viande à quatre pieds.

Trimalchio, nous dévisageant alors d'un regard amiteux:—Ce vin, dit-il, ne vous plaît point? Je le remplacerai. A vous de prouver qu'il est bon en lui faisant honneur. Par la grâce des Dieux, je ne l'achète point;car tout ce qui vous fait ici baver de gourmandise naît dans un suburbain à moi, que je ne connais pas encore. C'est un pays aux confins de Terracina et de Tarentum. A présent, je veux annexer à mes petits lopins la Sicile, pour que, s'il me prend une fantaisie de promenade en Afrique, je puisse naviguer à travers mes domaines.

Mais déduis-nous, Agamemnon, quelle controverse tu as déclamée aujourd'hui? Moi qui vous parle, si je ne plaide pas des causes, j'ai néanmoins fait mes humanités d'après les divisions classiques; et, pour que vous ne m'imputiez pas à dégoût ces sortes d'études, apprenez que j'ai trois bibliothèques, l'une grecque, les autres latines. Expose donc, si tu m'aimes, le peristasis de ta déclamation.»

Agamemnon ayant commencé:—Un pauvre et un riche nourrissaient entre eux de grandes inimitiés.—Qu'est-ce qu'un pauvre? dit Trimalchio.—Charmant! repartit Agamemnon.» Et d'exposer je ne sais quelle théorie. Sur-le-champ, Trimalchio:—Cela, dit-il, si c'est un fait, n'est pas matière à controverse; si ce n'est pas un fait, cela n'est rien.» Nous accompagnâmes ce discours et d'autres semblables avec des effusions de louanges.—De grâce, continua Trimalchio, Agamemnon à moi très cher, te rappelles-tu les douze ahansd'Herculès ou l'historiette d'Ulyssès et comment le Cyclops lui déboîta le pouce d'un coup de baguette? J'avais accoutumé de lire, étant gamin, tout cela dans Homérus. Car j'ai vu assurément, de mes yeux, la Sybille, à Cumæ, pendre dans une ampoule et, quand les gosses lui disaient: Σιβὐλλα, τί θέλεις; elle répondait—Ὰποθανεῖν θέλω.»


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