Le poète ne rêve pas: il compte. Mais il marche sur des sables mouvants et quelquefois sa jambe enfonce dans la mort.
Il s'y accoutume d'ailleurs, et cela lui paraît vite aussi normal que les folles palpitations qui n'effrayent pas les cardiaques.
La poésie prédispose donc au surnaturel. L'atmosphère hypersensible dont elle nous enveloppe aiguise nos sens secrets et nos antennes plongent dans des profondeurs que nos sens officiels ignorent. Ces odeurs qui arrivent des zones interdites rendent ces sens officiels jaloux. Ils se révoltent. Ils s'épuisent. Ils cherchent à fournir un travail au-dessus de leurs forces. Un merveilleux désordre s'empare de l'individu. Attention! À qui se trouve être dans cet état, tout peut devenir miracle.
Les poètes vivent de miracles. Ils surgissent à propos de toute chose, grande ou petite. Les objets, les désirs, les sympathies se mettent d'eux-mêmes sous leurs mains. L'incohérence du sort, se rythme pour leur venir en aide. Ils connaissent des époques royales. Mais qu'un miracle manque, les nerfs se dénouent, les sens s'assoupissent. On dirait que du doigt devenu maigre la bague magique tombe. Ce sont des périodes pénibles. La poésie, comme une drogue, continue d'agir mais se retourne contre le poète malade et le harcèle de malchances. Le sentiment de mort qui lui était ce que la volupté du vertige est à la vitesse devient un spasme de chute.
Un jour, le doigt engraisse, la bague s'y retrouve et le miracle réapparaît.
Nous sommes ici en face de phénomènes plus spéciaux, sur lesquels nous n'avons aucun contrôle et qui sont à la poésie apprivoisée ce que l'occultisme est à la science.
La poésie, s'il lui arrive de se mêler au mécanisme des rêves, ne provoque aucune rêverie, ni rêvasserie. Elle apporte parfois aux rêves un relief, une violence critique, une superposition de décors dont le souvenir mêlé à des souvenirs de veille ajoute à cette nausée morale qui lui est propre.
La rêverie, la rêvasserie, sont le fait du poète sans poésie. Car la poésie n'empêche aucunement la vivacité, l'enfantillage, les jouets d'un sou, les farces, les fous rires que les poètes mènent de front avec la plus incroyable mélancolie.
Comme vous le voyez, nous ne sommes pas loin de l'esprit religieux[16]et de ce que Charles Péguy appelaitle rire du missionnaire.
* * *
La religion est encore autre chose.
Je n'ai pas qualité pour savoir en quoi la poésie nous éloigne ou nous rapproche de Dieu. Je renvoie le lecteur à la préface de Paul Claudel pour l'œuvre complet d'Arthur Rimbaud. Encore que l'amour qu'il porte à l'Église et au poète arrange coûte que coûte un rapprochement.
Loin de nous d'accuser Claudel d'interpréter à son avantage le délire d'un mourant dont témoigne une sœur très pieuse. Mais la confusion est des plus admissibles à cause même de cet esprit de poésie porté dans une telle fin à sa plus haute puissance. L'esprit de poésie: l'esprit religieux en dehors de toute religion précise et sans doute ce que Paul Claudel dépeint parfaitement lorsqu'il nous dit que Rimbaud était un mystique à l'état sauvage.
Le poète croit. Que croit-il? Tout.
Aussi Renan, que baigne notre fluide, est-il sans conteste un esprit religieux, à l'encontre de Voltaire que la poésie évite comme l'électricité un fil de soie.
Le scepticisme est mauvais conducteur de la poésie. C'est pourquoi la poésie touche peu en France, pays malin.
P.-S.—L'esprit de poésie avec son esprit de mort n'habite pas que les ouvrages tristes, mais quelquefois le genre le plus frivole.
Laissons de côté la poésie proprement dite, où les exemples abondent. Le chagrin de Ronsard porte une couronne d'églantines et Henri Heine se meurt d'amourettes.
Mais chez ces poètes parfaits, l'un et l'autre genre s'enlacent comme les initiales dans l'écorce des arbres.
Citons tout de suite le maître d'un genre dont le nom même est un diminutif: Offenbach. Les mots perdent peu à peu leur sens exact. Nous ne pouvons nous empêcher de mettre certaines opérettes bien haut en songeant à ces «amourettes» de Heine et au titre sous lequel devait paraître la seconde édition deLa Princesse de Clèves: «Les amourettes du duc de Nemours et de la princesse de Clèves».
Chez Offenbach, la poésie est tellement perfide que certaines personnes y sentent le mauvais œil et se garantissent par des signes dès que sa musique se fait entendre.
La poésie, sous cette forme, est d'autant plus active, que rien ne l'y laissait prévoir. Nous nous attendions à rire et nous rions. Le fluide opère. Un entrain funèbre secoue l'orchestre. Après avoir entendu la lettre à Métella et «ce que c'est pourtant que la vie», nous en garderons toujours l'empreinte mystérieuse.
Relisez la danse macabre de Baudelaire. Vous serez frappés de sa ressemblance avec la musique d'Offenbach:
Cette coquette maigre aux airs extravagants....Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants...Aucuns l'appelleront une caricature,Ô charme d'un néant follement attifé!
Ce dernier vers pourrait servir d'épigraphe au quadrille d'Orphée aux Enfers, dont un mauvais conducteur de poésie goûte le brio désuet; mais un bon conducteur y sent se rouvrir des vieilles blessures.
En 1914, bien des grincheux virent dans le tango une manœuvre du Satan allemand pour faisander notre race. Ils virent mal. Alors que croire d'Offenbach? Vu sous cet angle n'apparaît-il pas, en 1869, comme un fait exprès? La farandole vers le gouffre.
J'ai déjà raconté, ailleurs, Mme Wagner, pleurant dans l'ombre d'une loge pendant une récente reprise deLa Belle Hélène.Elle aurait supporté sans larmes leCortège des Dieuxà Bayreuth, mais à Paris, succombant aux souvenirs, atteinte par le fluide, elle pleurait à laMarche des Rois.
* * *
Jadis les prêtres commandaient, l'artisan exécutait. Était-ce un artiste? Son œuvre-avait alors le double mérite d'une belle apparence et d'une signification profonde. Ainsi les juifs furent-ils les véritables sculpteurs de l'Égypte. Aujourd'hui l'art végète entre les seules mains des artisans. L'artisan-prêtre est des plus rares. C'est vers lui que nos yeux se tournent. Le public se contente d'admirer des portes qui ne donnent sur rien. Mais, comme le jeu d'échecs qui puise, paraît-il, ses règles déformées dans l'itinéraire de l'Arche d'Alliance, où cet antique jeu de l'art ne plonge-t-il pas ses racines? Le moindre joueur déplace plus de mystère qu'il n'apparaît.
C'est encore un des motifs pourquoi ce jeu nous intrigue, remue autour de lui tant de malaises, de surprises, de douleurs, de consolations.
Il est néanmoins bien à l'homme, bien de la terre et, en quelque sorte, modeste. Son danger ressemble à celui de l'Arche Sainte, grosse machine électrique autour de laquelle se pressait un peuple ignorant l'électricité. Le bouvier qui la touche du coude en piquant ses bêtes sur le chemin de Jérusalem tombe mort, peut-être frappé par Dieu, mais il est surtout victime d'une imprudence. Soyez sûrs que les prêtres n'y touchaient pas avant d'avoir interrompu le courant. De même, les secrets de l'art conduisent encore à l'homme.
Aussi l'homme a-t-il droit à jouer ce jeu. Il en est autrement avec la science et la métaphysique où elle mène presque toujours. Le poète que rien ne limite rapporte quelquefois une perle de profondeurs où le savantprouvequ'il est impossible de descendre. La métaphysique et les causes premières jouent lentement, âprement, à cache-cache. Le poète se promène et trouve la cachette. Mais si le poète devance et découvre toujours, il n'exploite jamais sa découverte. Il voit. Il passe. Il ne harcèle pas, il ne traque pas l'inconnu.
C'est cependant ce privilège de toucher juste et plus loin que toute science qui met autour de l'art une atmosphère de châtiment. La science lente, qui marche en comptant ses pas, se trompe. Elle semble ne pas gêner beaucoup l'Inconnu. Il la laisse assez tranquille. Elle aide quelquefois l'homme et ne dérange jamais les dieux.
L'inconnu est une mer «interdite à nos sondes». La science, la philosophie, l'occultisme s'y baignent, pataugent au bord.
Les artistes construisent un navire, une villa.
L'homme qui joue au jeu de l'art se mêle de ce qui le regarde avec le risque d'ouvrir une brèche sur ce qui ne le regarde pas. Les découvertes d'un Einstein dépassent notre petite taille et n'arrivent pas aux pieds des dieux. Il s'épuise dans le vide.
Un Einstein prouve des erreurs. Il ouvre une porte aux erreurs nouvelles. Il faudrait, pour dénoncer des erreurs sans ridicule, se mettre à telle altitude que les oreilles ne pourraient nous entendre. Se tenir dans les limites accessibles à une masse de grandes intelligences médiocres infirme toute théorie.
Imaginons une fable. Des insectes enfermés dans une bouteille ronde couchée sur une table y vivent et pullulent. Au bout de quelque temps, un des insectes découvre que leur univers est plat. Quelque temps après, un autre qu'il est cubique. Quelque temps après, un autre qu'il est triangulaire; quelque temps après, qu'ils vivent libres, mais retenus contre une surface bombée. Ainsi de suite. Un insecte, poète, écrit, précisément pour rimer avec onde:
Moi, pauvre prisonnier d'une bouteille ronde.
Il a tout découvert, mais il ne renseigne personne.
Je regarde un objet solide, un vieux clou. Sa matière est faite de molécules qui ne se touchent pas entre elles et qui bougent à des vitesses folles. Imaginons une de ces molécules peuplée d'êtres lucides comme nous, gravitant, vivant, rêvant, entourées de vide et voyant à distances inégales, dans ce faux vide, d'autres molécules qui les chauffent, qui les éclairent, qui gravitent. Leur orgueil s'attardera-t-il à croire qu'elles peuvent être fraction infinitésimale d'une formidable tête de clou?
Les métaux de notre atmosphère m'inclinent à comprendre que notre œil, notre éther sont un de ces espaces qui séparent les molécules d'un solide.
J'arrive à la certitude que la terre, le soleil, la lune, les étoiles sont un peu d'une tête de clou, sur une terre qui, elle-même, etc... Me voilà bien avancé.
Quel malaise! quelle solitude!
Je retourne aux jeux qui me consolent.
C'est donc par discipline que je conseille aux artistes de ne pas entremêler l'art, la science, la philosophie, L'occultisme. Ces mélanges donnent une paresse, ou bien un pédantisme de femmes savantes. L'art de Picasso, si simple, si instructif et les leçons qui s'en dégagent s'obscurcissent, non seulement à cause du terme «cubiste», mais encore à cause d'études stériles où, au lieu de parler peinture, on parle de Poincaré, de Bergson, de la quatrième dimension et de la glande pinéale.
* * *
M. Marnold, critique duMercure, me reproche de ne parler que par métaphores de la musique. C'est pour moi le seul langage possible. Aidé par les musiciens, je pourrais éblouir les lecteurs crédules. Mais outre que les musiciens tiennent les articles de techniciens pour incompréhensibles, je ne suis pas technicien et cherche avant tout à me faire bien comprendre.
«On ne peut aimer une musique, me disait M. Marnold, sans savoir à fond le contre-point et l'harmonie.» C'est prétendre qu'on ne peut jouir d'un arbre sans connaître la nature de ses fibres, d'un plat sans être cuisinier. Voilà notre terrain de dispute avec un homme bien sympathique, puisqu'il n'hésite pas à défendre les jeunes.
Mais s'il est néfaste que l'art s'imagine trouver des ressources dans la science, rien n'empêche l'artiste «d'ouvrir la cage aux chiffres». L'art, c'est la science faite chair. La théorie scientifique démontrant, par exemple, pourquoi il est possible de revoir toute sa vie au moment où la mort change notre vitesse moléculaire me charme, le jour où un ami me la résume sous la forme suivante: Lueur et bruit d'un coup de feu sont une seule secousse, mais suppose que la lueur se retourne en route, elle entendra le bruit.
J'aime qu'on me traduise finement et grossièrement dans mon domaine quinze chapitres qui risquent de m'entraîner hors de chez moi.
C'est cette pudeur qui nous pousse à traiter légèrement de nos inquiétudes profondes. Cette pudeur empêche qu'on nous écoute, qu'on nous prenne au sérieux. J'ai masqué le drame duPotomaksous mille farces. Ainsi chante-t-on pour se donner du cœur dans le noir.
* * *
On accuse d'arrivisme ce qui pousse avec une force irrésistible. Le théâtre, surtout, plus voyant que les livres, attire le reproche d'arrivisme sur celui de nous qui s'en préoccupe. Ce reproche m'étonne toujours.
Arriver... Arriver à quoi? Arriver où?
Pour nous autres, qui agissons en marge des récompenses et des places à prendre, l'arrivisme n'a pas plus de sens qu'une liasse de billets de banque entre les mains d'un sauvage. C'est sans doute cette indifférence complète à la réclame qui attire la réclame autour des spectacles particuliers.
Pour ma part, malgré que je me fasse une règle de ne jamais lire les articles bons pu mauvais qui me concernent, sauf si on m'y force, j'ai toujours entendu mener un grand bruit gratuit autour de nos spectacles.
Or, les critiques sont partagés entre la conviction que notre groupe dépense une fortune pour monter une œuvre et que cette œuvre lui en rapporte une autre.
Des amis me citent les articles les plus étranges. Ainsi n'ayant lu ni leMercure de France, ni l'Action Française, j'ai tout de même été bien aise de savoir qu'à notre époque, en 1921, le critique de l'un croyait Auric, Honegger, Durey, Milhaud, Poulenc, Germaine Taillefer et moi millionnaires, citait Cézanne et Chabrier comme artistes pauvres, pensaitsincèrementque nous payions pour être joués, et le critique de l'autre estimait que «je fais n'importe quoi pour lire mon nom imprimé».
On s'étonne qu'une telle revue et qu'un tel journal accueillent de si naïves folies, et que des hommes, même incultes, les puissent encore écrire.
Ce que je me demandais, c'est pourquoi des spectacles commeParade, le Bœuf sur le Toit, les Mariés de la Tour Eiffel, révoltent si fort les professionnels du théâtre et déchaînent une si longue colère, puisqu'ils n'exercent aucune concurrence.
Ces spectacles n'empiètent pas sur le marché. On les donne peu. Ils ne touchent pas au boulevard. Ils évoluent en dehors de la production dite contemporaine.
Un article de notre ami Lugné-Poë m'ouvre les yeux. Il s'effraye. Il possède pourtant des titres à ne s'effrayer de rien. Il signale un danger. Il constate l'importance atmosphérique de ce théâtre spécial qui se développe ailleurs qu'au «théâtre», qui démode le théâtre, qui ne le remplace pas pour le public mais qui l'en fatigue confusément.
Le cirque, le music-hall, le cinématographe et ces entreprises qui, depuis Serge de Diaghilev, mettent de puissants véhicules aux mains des jeunes, autant de forces qui conspirent, sans même connaître leur entente, contre ce que le théâtre est devenu, savoir: un vieil album de photographies.
Les pièces du boulevard éveillent une espérance en chacun. Puisque un tel auteur, pense le publie averti, peut atteindre de si hautes cimes, puisque cette vieille actrice peut paraître si jeune, tout n'est donc pas perdu pour moi. Grosso modo, un sentiment de cet ordre préside au succès des répétitions générales.
J'ai vu un dramaturge en vogue qui essayait de nous faire partager son médiocre bonheur. Près de moi, quatre de ces femmes qu'on ne rencontre qu'au théâtre, les cheveux jaunes, charmeuses de perles, se cueillaient les larmes dans l'œil avec une pointe de mouchoir, pour qu'en coulant elles ne les défardassent pas.
Simple détail de salle, me direz-vous. Erreur. Ainsi se comporte une salled'élite.Le reste moutonne derrière.
Mais le regard, l'oreille distraits que ce public accorde, pour rire, à nos spectacles, lui laisse une empreinte mystérieuse. Cette empreinte le gêne. C'est une mouche dans son naseau. Il dormait. Il se cabre. Il rue. Car le théâtre est un gros véhicule de poésie.
Hélas! il oblige à des réussites immédiates. Le seul moyen d'obtenir un résultat sera donc de créer un malentendu à la faveur duquel plusieurs publics puissent simultanément trouver leur compte (Shakespeare, Molière). Je me permets pour cette question délicate de renvoyer à la préface desMariés de la Tour Eiffel.
Revenons à l'arrivisme.
Même dans le régime des places, qui donc arrive? Victor Hugo est-il arrivé? J'en doute. La patronne de l'auberge où j'habite ne sait pas son nom. Les jeunes ne lisent plus ses livres. Les lecteurs grouillent sur Baudelaire. Baudelaire arrive-t-il? Une viande arrive-t-elle parce que les mouches s'y mettent à la longue? Elle est plutôt moins fraîche.
Rien n'arrive. La terre tourne et n'arrive pas. Il n'y a que la minute qui compte. Certaines œuvres heureuses fleurissent comme ces graines découvertes dans une fouille d'Égypte sur une momie de jeune fille et qui, semées cinq mille ans après, à Baltimore, épanouirent des roses. C'était la minute de ces roses.
On méprise la Beauté jeune, ici. Une fois vieille, on la tué. Une fois morte, on l'embaume. Mais alors, la jeunesse s'en écarte douloureusement.
* * *
S'il faut absolument me résumer, jeter un coup d'œil d'ensemble sur mon parcours, je constate (d'après moi):
Que la forme doit être la forme de l'esprit. Non pas la manière de dire les choses, maisde les penser;
Que le besoin de s'exprimer en public est une sécrétion n'ayant d'excuse que si elle nous vient de naissance et ne peut se guérir;
Qu'il faut coïncider ou se suicider et qu'on ne saurait admettre l'état d'âme d'un spectateur qui trouve la pièce absurde mais qui, restant dans la salle pour avoir chaud, manifeste, siffle, et empêche les autres d'entendre;
Qu'il y a toujours très peu de gens de leur époque, puisqu'un précurseur ne saurait exister et qu'il suffit d'un seul de ces prétendus précurseurs, c'est-à-dire d'un seul homme qui exprime l'époque malgré elle, pour que, sans le savoir, toute l'époque boite derrière lui;
Que la sottise, le manque de sensibilité, le scepticisme spirituel protègent les primeurs d'un pays en les méconnaissant. Ils sont une glacière où nos fruits se conservent. Trop de curiosité, de gravité, d'aménité, d'indulgence, passent les fruits de mains en mains et leur ôtent le duvet;
Que la lutte nous stimule et la bonne volonté du public nous endort;
Que nous avons sans cesse besoin d'un mur comme au jeu de pelote, pour mener notre partie seul, ou avec, ou contre les autres. C'est ce qui nous fait accuser tantôt d'outrecuidance si notre mur est un chef-d'œuvre que tout le monde respecte, tantôt de méchanceté si notre mur est un maître.
En aucun cas, ni le chef-d'œuvre ni le maître ne sont des cibles. Le mur de pelote n'est pas une cible. Il ne s'agit pas de flèches qui s'enfoncent, mais de balles qui rebondissent. Personne, au pays basque, ne s'avise de plaindre le mur. C'est juste pour n'avoir pas à plaindre le mur, à l'abîmer, à le trouer, à le fendre, que nous choisissons des murs solides et sur quilles balles les plus violentes ne marquent pas.
Lorsque, sous le titre d'ensemble:La Noce massacrée, noce dont les victimes pour rire sont invulnérables et remises debout immédiatement, je choisis Maurice Barrés, c'est, avouons-le, comme mur de pelote. Il me fallait un mur très haut, très fort, très ensoleillé, très en vue. Un mur que mes meilleures balles ne puissent émouvoir et qui me seconde, serve mon jeu à merveille.
Ainsi de Mme Bovary aux premières pages duSecret professionnel.Je ne lui fais aucun mal. Donc, ne me reprochez rien, ne criez pas. Laissez-moi courir, sauter devant et m'entraîner. En semaine, à Saint-Jean-de-Luz, à Hendaye, à Bayonne, n'importe quel amateur peut se servir du fronton à sa guise et s'y faire la main. J'use du même privilège.
(Barrés à qui, en tant que mur, mes balles ne sauraient être désagréables ni agréables, ne se blessera pas, maintenant, d'être comparé à un mur. J'en connais, dans plusieurs villages, frontons d'un côté, de l'autre couverts de pêches, de raisins, de roses).
Qu'un air de mégalomanie est inévitable chez un homme très libre et n'attendant de récompenses d'aucune sorte.
Que le poète ressemble aux morts en cela qu'il se promène invisible parmi les vivants et n'est vaguement vu par eux qu'après sa mort, c'est-à-dire, si on parle des morts, lorsqu'ils apparaissent sous forme de fantômes.
Que les poèmes, les poésies et la poésie sont choses différentes, et que s'il existe de très bons paratonnerres qui n'attirent jamais la foudre, cela ne discrédite pas les orages.
Que c'est dans sa forme confuse—pour nous—et quasi orageuse que les gens de toutes sortes peuvent ressentir la poésie en commun.
Que cette entente de bétail sous l'orage provoque les embrassements artificiels, sources de malentendus et de discordes.
Que les naufrages et la patrie en danger ou bourse en danger sont riches en poésie de cet ordre.
Que la poésie cesse d'être évidente pour tous dès qu'elle se précise pour quelques-uns.
Que les infidélités à la rime, aux règles fixes pour d'autres règles intuitives nous ramènent à la règle fixe et à la rime avec un scrupule nouveau.
Que, par exemple, un poèterevenu, concentre dans un seul vers ce qu'il délayait jadis en quatre strophes.
Que l'infidélité, si elle nous ramène à notre premier amour, nous y attache avec des forces qui le rendent indestructible, au lieu qu'un amour sans la moindre infidélité en contient tous les germes.
Que la «grâce» existe en ce sens qu'il y a des inventeurs de nouveaux véhicules ou de modestes conducteurs d'anciens véhicules qui ne captent jamais le fluide. Mais que la «grâce» est un mystère qui ne regarde pas les hommes, et qu'on ne leur demande aucun mysticisme, en dehors des exercices religieux.
Que musique, peinture, sculpture, architecture, danse, poésie, dramaturgie et cette muse que je surnommaisCinéma, dixième muse, sont des pièges en qui l'homme essaye de capter la poésie à notre usage.
Que peu de ces pièges marchent, peu de ces lampes s'allument, et que la plupart des gens se pavanent dans les ténèbres en croyant leur maison richement illuminée.
[1]Juger moins gros serait écrire un autre livre. Notre livre est fait d'extrêmes, de blanc et de noir. Nous sautons ici le beau milieu, c'est-à-dire la première classe: celle du tireur qui épaule bien et tire juste à la fois.
[1]Juger moins gros serait écrire un autre livre. Notre livre est fait d'extrêmes, de blanc et de noir. Nous sautons ici le beau milieu, c'est-à-dire la première classe: celle du tireur qui épaule bien et tire juste à la fois.
[2]Ne pas confondre ce tir rapide avec l'abréviation, l'œuvre courte. Marcel Proust fait mouche mille fois, pendant que vous croyez qu'il épaule.
[2]Ne pas confondre ce tir rapide avec l'abréviation, l'œuvre courte. Marcel Proust fait mouche mille fois, pendant que vous croyez qu'il épaule.
[3]Quand Balzac semble fignoler, c'est qu'il tire à la ligne. Toute notre sympathie lui est acquise.
[3]Quand Balzac semble fignoler, c'est qu'il tire à la ligne. Toute notre sympathie lui est acquise.
[4]Stylisation dans les arts plastiques. Sculpture: Fin de l'art égyptien. Grand nombre de statues nègres. Empire, Canova, de nos jours: Bourdelle.
[4]Stylisation dans les arts plastiques. Sculpture: Fin de l'art égyptien. Grand nombre de statues nègres. Empire, Canova, de nos jours: Bourdelle.
[5]Rimbaud, Mallarmé sont devenus Adam et Ève. La pomme est de Cézanne. Nous porterons toujours lé poids du péché originel.
[5]Rimbaud, Mallarmé sont devenus Adam et Ève. La pomme est de Cézanne. Nous porterons toujours lé poids du péché originel.
[6]Si nous nous tournons vers nous-mêmes, nous nous voyons une moitié dans l'ombre comme les planètes. La nuit du corps humain est déjà suffisamment active pour que nous ne cherchions pas à obscurcir notre moitié blanche.
[6]Si nous nous tournons vers nous-mêmes, nous nous voyons une moitié dans l'ombre comme les planètes. La nuit du corps humain est déjà suffisamment active pour que nous ne cherchions pas à obscurcir notre moitié blanche.
[7]Disons deux, pour aller plus vite.
[7]Disons deux, pour aller plus vite.
[8]Défiez-vous des poètes qui obtiennent trop vite le suffrage de la jeunesse. Rien ne s'émousse plus qu'une réussite trop prompte, même de bon aloi.
[8]Défiez-vous des poètes qui obtiennent trop vite le suffrage de la jeunesse. Rien ne s'émousse plus qu'une réussite trop prompte, même de bon aloi.
[9]Il n'y a pas de groupes esthétiques. Il y a des individus contagieux. Mais comme le groupement est une force, il faut former un groupe amical, un groupe individualiste. C'est le cas du groupe de nos jeunes compositeurs. J'ai vu Picasso essayer de décorer un paravent: ce paravent vivait. C'était terrible. Il y renonça.
[9]Il n'y a pas de groupes esthétiques. Il y a des individus contagieux. Mais comme le groupement est une force, il faut former un groupe amical, un groupe individualiste. C'est le cas du groupe de nos jeunes compositeurs. J'ai vu Picasso essayer de décorer un paravent: ce paravent vivait. C'était terrible. Il y renonça.
[10]On doit pouvoir traiter cavalièrement un grand artiste ou le blâmer, parce qu'on doit ne s'occuper jamais des autres et se trouver dans l'état d'un sultan qui, fréquentant exclusivement cinquante femmes choisies entre les plus belles, finit par leur voir des laideurs.
[10]On doit pouvoir traiter cavalièrement un grand artiste ou le blâmer, parce qu'on doit ne s'occuper jamais des autres et se trouver dans l'état d'un sultan qui, fréquentant exclusivement cinquante femmes choisies entre les plus belles, finit par leur voir des laideurs.
[11]Un critique se choquait de ce que je fasse des réserves sur les dernières toiles de Matisse, à cause de sa haute valeur intrinsèque. Sans doute un critique, lorsqu'il parle pêle-mêle de Matisse et de peintres médiocres, aurait-il mauvaise grâce à faire des réserves sur l'œuvre de Matisse, mais un poète critique n'est pas ce critique. Son guide ne parle que des fournisseurs de premier ordre et, partant, il ne prend jamais la moindre précaution avant de donner un avis de détail sur la marchandise. J'aime l'entêtement d'Ingres qui se refusait à peindre Shakespeare parmi les dramaturges de son apothéose d'Homère.
[11]Un critique se choquait de ce que je fasse des réserves sur les dernières toiles de Matisse, à cause de sa haute valeur intrinsèque. Sans doute un critique, lorsqu'il parle pêle-mêle de Matisse et de peintres médiocres, aurait-il mauvaise grâce à faire des réserves sur l'œuvre de Matisse, mais un poète critique n'est pas ce critique. Son guide ne parle que des fournisseurs de premier ordre et, partant, il ne prend jamais la moindre précaution avant de donner un avis de détail sur la marchandise. J'aime l'entêtement d'Ingres qui se refusait à peindre Shakespeare parmi les dramaturges de son apothéose d'Homère.
[12]Par contre, certains écrivains-nés veulent écrire des œuvres académiques et obtenir des récompenses officielles. Ils échouent. C'est ce qui les sauve et leur donne un charme précieux.
[12]Par contre, certains écrivains-nés veulent écrire des œuvres académiques et obtenir des récompenses officielles. Ils échouent. C'est ce qui les sauve et leur donne un charme précieux.
[13]Une bonne chose ne peut réussir parce qu'elle est bonne, mais elle porte toujours en elle assez de mauvais pour s'accrocher à quelques esprits et prendre ainsi racine à la longue.
[13]Une bonne chose ne peut réussir parce qu'elle est bonne, mais elle porte toujours en elle assez de mauvais pour s'accrocher à quelques esprits et prendre ainsi racine à la longue.
[14]L'exotisme de Blaise Cendrars est légitime. Cendrars a voyagé; il emploie des matériaux naturels.
[14]L'exotisme de Blaise Cendrars est légitime. Cendrars a voyagé; il emploie des matériaux naturels.
[15]Je me souviens d'une soirée où une actrice en vogue annonça le titre d'un sonnet de Baudelaire et le déclama. Au dernier vers, les femmes, ayant arrangé leur robe, vérifié leur diadème et ouvert leur éventail, s'apprêtaient enfin à écouter.
[15]Je me souviens d'une soirée où une actrice en vogue annonça le titre d'un sonnet de Baudelaire et le déclama. Au dernier vers, les femmes, ayant arrangé leur robe, vérifié leur diadème et ouvert leur éventail, s'apprêtaient enfin à écouter.
[16]L'importance primordiale accordée au lyrisme par des esprits comme les nôtres, les plus capables, croirait-on, de le mépriser, nous oblige à lui reconnaître un sens divin.Il peut changer le moindre objet en idole, et le faire vivre, pour nous, dans les conditions de solitude surprenante où le peintre G. de Chirico place un biscuit sec.
[16]L'importance primordiale accordée au lyrisme par des esprits comme les nôtres, les plus capables, croirait-on, de le mépriser, nous oblige à lui reconnaître un sens divin.
Il peut changer le moindre objet en idole, et le faire vivre, pour nous, dans les conditions de solitude surprenante où le peintre G. de Chirico place un biscuit sec.
FIN