L'aspect de Taormine nous plongea en extase. A notre gauche, et ornant l'horizon, s'élevait l'Etna, cette colonne du ciel, comme l'appelle Pindare, découpant sa masse violette dans une atmosphère rougeâtre tout imprégnée des rayons naissants du soleil. Au second plan, en se rapprochant de nous, étaient accroupies aux pieds du géant deux montages fauves, qu'on eût dit recouvertes d'une immense peau de lion, tandis que, devant nous, au fond d'une petite crique, et se dégageant à peine de l'ombre, s'élevaient au bord de la mer, pareilles à un miroir d'acier bruni, quelques chétives maisons dominées à droite par l'ancienne ville naxienne de Tauromenium. La ville est dominée elle-même par une montagne, ou plutôt par un pic au haut duquel se groupe et se dresse le village sarrasin de la Mola, auquel on n'arrive que par une échelle de pierre.
Lorsque nous eûmes bien considéré ce spectacle si grand, si magnifique, si splendide, que Jadin ne pensa pas même à en faire une esquisse, nous nous retournâmes vers l'est. Le soleil se levait lentement et majestueusement derrière la pointe de la Calabre, et enflammait le sommet de ses montagnes, tandis que tout leur versant occidental demeurait dans la demi-teinte, et que, dans cette demi-teinte, on distinguait les crevasses, les vallées et les ravins à leur ombre plus foncée, et les villes et les villages, au contraire, à leur teinte blanche et mate. A mesure qu'il s'élevait dans le ciel, tout changeait de couleur, montagnes et maisons; la mer brune devint éclatante, et lorsque nous nous retournâmes, le premier paysage que nous avions vu avait perdu lui-même sa teinte fantastique pour rentrer dans sa puissante et majestueuse réalité.
Nous mîmes pied à terre, et après une montée d'une demi-heure, assez rapide, et par un chemin étroit et pierreux, nous arrivâmes aux murailles de la ville, composées de laves noires, de pierres jaunâtres et de briques rouges. Quoique au premier aspect la ville semble mauresque, l'ogive de la porte est normande. Nous la franchîmes, et nous nous trouvâmes dans une rue sale et étroite, aboutissant à une place au milieu de laquelle s'élève une fontaine surmontée d'une étrange statue; c'est un buste d'ange du XIVe siècle greffé sur le corps d'un taureau antique. L'ange est de marbre blanc, et le taureau de granit rouge. L'ange tient de la main gauche un globe dans lequel on a planté une croix, et de l'autre un sceptre. Une église placée en face présente deux ornements remarquables; d'abord, les six colonnes en marbre qui la soutiennent, ensuite les deux lions gothiques qui, couchés au pied des fonds baptismaux, supportent les armes de la ville, qui sont une centauresse: cette seconde sculpture donne l'explication de celle de la place.
En sortant de l'église, nous rencontrâmes un malheureux qui, de son état, était tailleur, et que la munificence du roi de Naples avait élevé aux fonctions de cicerone. Aux premiers mots que nous échangeâmes avec lui, nous vîmes à qui nous avions affaire; mais, comme nous avions besoin d'un guide, nous le prîmes à ce titre, afin de ne pas être volés. En effet, il nous conduisit assez directement au théâtre, tout en nous faisant passer devant une maison qu'une ceinture de lettres gothiques faisant corniche désignait comme ayant servi de retraite à Jean d'Aragon après la défaite de son armée par les Français. A quatre-vingts pas de cette maison à peu près, sont les ruines d'un couvent de femmes, dont il ne reste qu'une tour carrée percée de trois fenêtres gothiques et dominée par un mur de rochers, au pied duquel poussent des grenadiers, des orangers et des lauriers roses. Du milieu de ce groupe d'arbres s'élancent deux palmiers qui donnent à toute cette petite fabrique un air africain qui ne manque pas d'une certaine apparence de réalité sous un soleil de trente-cinq degrés.
Nous arrivâmes enfin aux ruines du théâtre; avant qu'on eût découvert ceux de Pompeïa et d'Herculanum, et quand on ne connaisssait pas celui d'Orange, c'était, disait-on, le mieux conservé. Comme à Orange, on a profité de l'accident du terrain en faisant une incision demi-circulaire dans une montagne, pour tailler dans le granit les degrés sur lesquels étaient assis les spectateurs, le théâtre de Tauromenium pouvait en contenir vingt-cinq mille.
Au reste, ce théâtre bâti en briques n'offre que des ruines sans grandeur; le voyageur venu là pour visiter ces ruines, s'assied, et ne voit plus que l'immense horizon qui se déroule devant lui.
En effet, à droite, l'Etna se développe dans toute l'immensité de sa base, qui a soixante-dix lieues de tour, et dans toute la majesté de sa taille, qui a dix mille six cents pieds de hauteur, c'est-à-dire deux mille pieds de moins seulement que le mont Blanc, et six mille deux cents pieds de plus que le Vésuve. A gauche, la chaîne des Apennins va s'abaissant derrière Reggio, et, pareille à un taureau agenouillé, étend sa tête et présente ses cornes à la mer qui se brise au cap dell'Armi. A l'horizon, la mer et le ciel se confondent; puis, en ramenant, par la droite, ses regards de l'horizon le plus éloigné à la base du théâtre, on découvre un rivage échancré de ports, tout parsemé de villes, et de villes qui s'appellent Syracuse, Augusta et Catane.
Quand on a vu ce magnifique spectacle une heure, la curiosité, je l'avoue, manque pour tout le reste; aussi, fut-ce par acquit de conscience que, pendant que Jadin faisait un croquis du théâtre et du paysage, je visitai la naumachie, les piscines, les bains, le temple d'Apollon et le faubourg duRabato, mot sarrasin qui constate l'occupation arabe en lui survivant.
Après deux heures de course dans les rochers, les vignes et qui pis est dans les rues de Taormine, après avoir compté cinquante-cinq couvents, tant d'hommes que de femmes, ce qui me parut fort raisonnable pour une population de quatre mille cinq cents âmes, je revins à Jadin, tourmenté d'une faim féroce, et le retrouvai dans une disposition qui, malgré sa maladie récente, ne le cédait en rien à la mienne. Comme il ne me restait à visiter, pour compléter mon excursion archéologique, que la voie des tombeaux, et que la voie des tombeaux était juste au-dessous de nous, au lieu de retraverser toute la ville, nous descendîmes moitié glissant, moitié roulant, par une espèce de précipice couvert d'herbes desséchées sur lesquelles il était aussi difficile de se maintenir que sur la glace; contre toute attente, nous arrivâmes au bas sans accident, et nous nous trouvâmes sur la voie sépulcrale.
C'est le même système d'enterrement que dans les catacombes: des sépulcres de six pieds de long et de quatre pieds de profondeur sont creusés horizontalement, et de petits murs en façon de contrefort séparent ces propriétés mortuaires les unes des autres; il y a quatre étages de tombeaux.
On comprend qu'il n'était nullement question de déjeuner dans les infâmes bouges qui s'élèvent, sous le nom de maisons, au bord de la mer. Nous fîmes signe au capitaine, que nous reconnaissions sur le pont, et qui ne nous avait pas perdus de vue, de nous envoyer la chaloupe. Nous soldâmes notre cicerone, et nous retournâmes à bord.
Décidément, Giovanni était un grand homme: il avait deviné qu'après une excursion de cinq heures dans des régions fort apéritives, nous ne pouvions manquer d'avoir faim. En conséquence, il s'était mis à l'oeuvre; et notre déjeuner était prêt.
Voyageurs qui voyagez en Sicile, au nom du ciel prenez un speronare! Avec un speronare, surtout, si cela est possible, celui de mon ami le capitaine Arena, dans lequel on est mieux que dans aucun autre, avec un speronare, vous mangerez toutes les fois que vous n'aurez pas le mal de mer; dans les auberges, vous ne mangerez jamais. Et que l'on prenne ceci à la lettre: en Sicile, on ne mange que ce qu'on y porte; en Sicile, ce ne sont point les aubergistes qui nourrissent les voyageurs, ce sont les voyageurs qui nourrissent les aubergistes.
En attendant, et tandis que le capitaine allait chercher à terre sa patente, nous fîmes un excellent déjeuner. A midi, le capitaine étant de retour, nous levâmes l'ancre. Nous avions un joli vent qui nous permettait de faire deux lieues à l'heure, de sorte qu'au bout de trois heures à peu près, nous nous trouvâmes à la hauteur d'Aci-Reale, où j'avais dit au capitaine que je comptais m'arrêter. En conséquence, il mit le cap sur une espèce de petite crique d'où partait un chemin en zigzag qui conduisait à la ville, laquelle domine la mer d'une hauteur de trois à quatre cents pieds.
Ce fut une nouvelle patente à prendre, et un retard d'une heure à souffrir; après quoi, nous fûmes autorisés à nous rendre à la ville. Jadin me suivit de confiance sans savoir ce que j'allais y faire.
Aci me parut assez belle et assez régulièrement bâtie. Ses murailles lui donnent un petit air formidable dont elle semble toute fière; mais je n'étais pas venu pourvoir des murailles et des maisons, je cherchais quelque chose de mieux, je cherchais le fils de Neptune et de Thoosa. Je pensais bien qu'il ne viendrait pas au-devant de moi, je m'adressai à un monsieur qui suivait la rue dans un sens opposé au mien. J'allai donc à lui: il me reconnut pour étranger, et pensant que j'avais quelques renseignements à lui demander, il s'arrêta.
—Monsieur, lui dis-je, pourrais-je sans indiscrétion vous demander le chemin de la grotte de Polyphème?
—Le chemin de la grotte de Polyphème? Ho, ho! dit le monsieur en me regardant, le chemin de la grotte de Polyphème?
—Oui, monsieur.
—Vous vous êtes trompé, monsieur, de trois quarts de lieue à peu près. C'est au-dessous d'ici en allant à Catane. Vous reconnaîtrez le port aux quatre roches qui s'avancent dans la mer et que Virgile appellecyclopea saxaet Plinescopuli cydopum. Vous mettrez pied à terre dans le port d'Ulysse, vous marcherez en droite ligne en tournant le dos à la mer, et entre le village d'Aci-San-Filippo et celui de Nizeti, vous trouverez la grotte de Polyphème.
Le monsieur me salua et continua son chemin.
—Eh bien! mais voilà un monsieur qui me semble posséder assez bien son cyclope, me dit Jadin, et ses renseignements me paraissent positifs.
—Aussi, à moins que vous n'ayez quelque chose de particulier à faire ici, nous retournerons à bord, si vous le voulez bien.
—Apprenez, mon cher, me dit Jadin, que je n'ai rien à faire là où il y a quarante degrés de chaleur, que je ne suis venu que pour vous suivre, et que désormais, quand vous ne serez pas plus sûr de vos adresses, vous me rendrez service de nous laisser où nous serons, moi et Milord. N'est-ce pas, Milord?
Milord tira d'un demi-pied une langue rouge comme du feu, ce qui, joint à la manière active dont il se mit à souffler, me prouva qu'il était exactement de l'avis de son maître.
Nous redescendîmes vers la mer, et nous nous rembarquâmes. Au bout d'une demi-heure, je reconnus parfaitement, à ses quatre rochers cyclopéens, le lieu indiqué: d'ailleurs je demandai au capitaine si la rade que je voyais était bien le port d'Ulysse, et il me répondit affirmativement. Nous jetâmes l'ancre au même endroit que l'avait fait Énée.
Telle est la puissance du génie, qu'après trois mille ans ce port a conservé le nom que lui a donné Homère, et que là, pour les paysans, l'histoire d'Ulysse et de ses compagnons, perpétuée comme une tradition, non seulement à travers les siècles, mais encore à travers les dominations successives des Sicaniens d'Espagne, des Carthaginois, des Romains, des empereurs grecs, des Goths, des Sarrasins, des Normands, des Angevins, des Aragonais, des Autrichiens, des Bourbons de France et des ducs de Savoie, semble aussi vivante que le sont pour nous les traditions les plus nationales du moyen âge.
Aussi le premier enfant auquel je demandai la grotte de Polyphème se mit à courir devant moi pour me montrer le chemin. Quant à Jadin, au lieu de me suivre, il se jeta galamment à la mer, sous le prétexte d'y chercher Galathée. Au reste, on retrouve tout, avec des proportions moins gigantesques sans doute que dans les poèmes d'Homère, de Virgile et d'Ovide; mais la grotte de Polyphème et de Galathée est encore là après trente siècles; le rocher qui écrasa Acis est là, couvert et protégé par une forteresse normande qui a pris son nom. Acis, il est vrai, fut changé en un fleuve qu'on appelle aujourd'hui leAquegrandi, et que je cherchai vainement; mais on me montra son lit, ce qui revenait au même. Je supposai qu'il était allé coucher autre part, voilà tout. Quand il fait 35 à 40 degrés de chaleur, il ne faut pas être trop sévère sur la moralité des fleuves.
Je cherchai aussi la forêt dont Énée vit sortir le malheureux Achéménide, oublié par Ulysse, et qu'il recueillit quoique Grec; mais la forêt a disparu ou à peu près.
La nuit commençait à descendre, et le soleil que j'avais vu lever derrière la Calabre disparaissait peu à peu derrière l'Etna. Un coup de fusil tiré à bord du speronare, et qui me parut s'adresser à moi, me rappela que, passé une certaine heure, on ne pouvait plus s'embarquer. Je me souciais peu de coucher dans une grotte, fût-ce dans celle de Galathée; d'ailleurs, je ressemblais trop peu au portrait du beau berger Acis pour qu'elle s'y trompât. Je repris le chemin du speronare.
Je trouvai Jadin furieux. Le dîner était brûlé; il m'assura que, si je continuais à voir aussi mauvaise compagnie que les cyclopes, les néréides et les bergers, il se séparerait de moi et voyagerait de son côté.
Nous étions écrasés de fatigue; entre Taormine, Aci-Reale et le port d'Ulysse, nous avions fait une rude journée; aussi la veillée ne fut pas longue. Le souper fini, nous nous jetâmes sur nos lits et nous endormîmes.
Notre réveil fut moins pittoresque que la veille: je me crus en face d'une église tendue de noir pour un enterrement. Nous étions dans le port de Catane.
Catane se lève comme une île entre deux rivières de lave. La plus ancienne, et qui enveloppe sa droite, est de 1381; la plus moderne, et qui presse sa gauche, est de 1669. Saisie par l'eau, qu'elle a commencé par refouler à la distance d'un quart de lieue, cette lave a enfin fini par se refroidir comme une immense falaise pleine d'excavations bizarres et sombres, qui semblent autant de porches de l'enfer, et qui, par un contraste bizarre, sont toutes peuplées de colombes et d'hirondelles. Quant au fond du port, il a été comblé, et les petits bâtiments seuls peuvent maintenant y entrer.
Pendant que le capitaine allait prendre patente, nous montâmes dans la barque, et nos fusils à la main, nous allâmes faire une excursion sous ces voûtes. Il en résulta la mort de cinq ou six colombes qui furent destinées à servir de rôti à notre dîner.
Le capitaine revint avec notre permission d'aller à terre; nous en profitâmes aussitôt, car je comptais employer la journée du lendemain et du surlendemain à gravir l'Etna, ce qui, au dire des gens du pays même, n'est point une petite affaire; dix minutes après, nous étions à la Corona d'Oro, chez le seigneur Abbate, que je cite par reconnaissance; contre l'habitude, nous trouvâmes quelque chose à manger chez lui.
Catane fut fondée, suivant Thucydide, par les Chalcidiens, et selon quelques autres auteurs, par les Phéniciens, à une époque où les irruptions de l'Etna étaient non seulement rares, mais encore ignorées, puisque Homère, en parlant de cette montagne, ne dit nulle part que ce soit un volcan. Trois ou quatre cents ans après sa fondation, les fondateurs de la ville en furent chassés par Phalaris, celui, on se le rappelle, qui avait eu l'heureuse imagination de mettre ses sujets dans un taureau d'airain, qu'il faisait ensuite rougir à petit feu, et qui, juste une fois dans sa vie, commença l'expérience par celui qui l'avait inventée. Phalaris mort, Gelon se rendit maître de Catane et, mécontent de son nom, qui en supposant qu'il soit tiré du mot phéniciencaton, veut dire petite, il lui substitua celui d'Etna, peut-être pour la recommander par cette flatterie à son terrible parrain, qui à cette époque commençait à se réveiller de son long sommeil; mais bientôt les anciens habitants, chassés par Phalaris, étant revenus dans leur patrie, grâce aux victoires de Ducetius, roi des Siciles, la religion du souvenir l'emporta, et ils lui rendirent son premier nom. Ce fut alors que les Athéniens rêvèrent de conquérir cette Sicile qui devait être leur tombeau. Alcibiade les commandait; sa réputation de beauté, de galanterie et d'éloquence, marchait devant lui. Il arriva devant Catane, et demanda à être introduit seul dans la ville, et à parler aux Catanais: peut-être, s'il n'y eût eu que les Catanais, sa demande lui eût-elle été refusée, mais les Catanaises insistèrent. On conduisit Alcibiade au cirque, et tout le monde s'y rendit. Là l'élève de Socrate commença une de ces harangues ioniennes si douces, si flatteuses, si éloquentes, si terribles, si colorées, si menaçantes. Aussi les gardes des portes eux-mêmes abandonnèrent leur poste pour venir l'écouter. C'est ce qu'avait prévu Alcibiade, qui ne péchait point par excès de modestie, et c'est ce dont profita Nicias, son lieutenant: il entra avec la flotte athénienne dans le port, qui, à cette époque, n'était point comblé par la lave, et s'empara de la ville sans que personne s'y opposât. Cinquante ou soixante ans plus tard, Denis l'Ancien, qui venait de traiter avec Carthage et de soumettre Syracuse, atteignit le même but, non point par l'éloquence, mais par la force. Mamercus, mauvais poète tragique et tyran médiocre, lui succéda, fournissant à la postérité des sujets de drame dont Timoléon devait être le héros. Puis vinrent les Romains, ces grands envahisseurs, qui apparurent à leur tour vers l'an 549 de la fondation, et qui commencèrent par piller; Valérius Messala fut sous ce point de vue le prédécesseur de Verrès. Seulement, du temps de Valérius Messala, on pillait pour la république, tandis que, du temps de Verrès, la chose s'était perfectionnée, on pillait pour soi. Le vainqueur envoya donc les dépouilles à Rome; c'était encore la Rome pauvre, la Rome de terre et de chaume; aussi fut-elle on ne peut plus sensible au présent. Il y avait surtout dans le butin une horloge solaire que l'on plaça près de la colonne Rostrale, et à laquelle, pendant un demi-siècle, le peuple roi vint regarder l'heure avec admiration. Chacune de ces heures était alors comptée par des conquêtes. Ces conquêtes enrichissaient Rome, et Rome commençait à devenir généreuse. Marcellus résolut alors de faire oublier aux Siciliens la façon dont les Romains avaient débuté avec eux; Marcellus avait la rage de bâtir: il bâtissait, partout où il se trouvait, des fontaines, des aqueducs, des théâtres. Catane avait déjà deux théâtres; Marcellus y ajouta un gymnase, et probablement des bains. Aussi, Verrès trouva-t-il la ville dans un état assez florissant pour qu'il daignât jeter les yeux sur elle; il s'informa de ce qu'il y avait de mieux dans ce qu'y avait laissé Messala et dans ce qu'y avait ajouté Marcellus. On lui parla d'un temple de Cérès, bâti en lave et élevé hors de la ville, lequel renfermait une magnifique statue, connue seulement des femmes, car il était défendu aux hommes d'entrer dans ce temple. Verrès, qui de sa nature était peu galant, prétendit que les femmes avaient déjà bien assez de privilèges sans qu'on respectât encore celui-là, puis il entra dans le temple et prit la statue. Quelque temps après, Sextus Pompée pilla Catane à son tour, sous prétexte qu'elle avait été fort tiède pour son père dans ses discussions avec César, de sorte qu'il était grand temps que vînt Auguste, lorsque effectivement Auguste vint.
Celui-là, c'était le réédificateur général et le pacificateur universel. Dans sa jeunesse, emporté par l'exemple, il avait bien proscrit quelque peu, pour faire comme Lépide et Antoine; mais il avait pris de l'âge, s'était fait nommer tribun du peuple et non pasimperator, comme le disaient les républicains du temps. Il aimait les bucoliques, les géorgiques et les idylles, les chants des bergers, les combats de flûte et le murmure des ruisseaux. C'était enfin le dieu qui faisait le repos du monde. Catane ressentit les bienfaits de ce doux règne. Auguste releva ses murs et lui envoya une colonie qui, sous Théodose encore, était restée une des plus florissantes de la Sicile; mais, à partir de la mort de ce dernier, les tribulations de Catane recommencèrent: les Grecs, les Sarrasins et les Normands se succédèrent les uns aux autres, et la traitèrent à peu près comme avait fait Messala, Verres et Sextus Pompée. Enfin, pour couronner toutes ces déprédations successives, un tremblement de terre, arrivé en 1169, la renversa sans lui laisser une seule maison; quinze mille habitants y périrent. Le tremblement de terre calmé, ceux qui s'étaient sauvés revinrent à leurs ruines comme des oiseaux à leurs nids, et, avec l'aide de Guillaume le Bon, reconstruisirent une ville nouvelle. Elle était à peine sur pied, que Henri VI, dans un moment de mauvaise humeur, y mit le feu et passa les habitants au fil de l'épée. Heureusement, il s'en sauva quelques-uns. Ceux qui étaient échappés au père conspirèrent contre le fils. Frédéric Barberousse était dans les principes de son digne père; il rebrûla derechef, et repassa de nouveau au fil de l'épée. Après Henri et Frédéric, il n'y avait de pis que la peste: elle vint en 1348, et dépeupla Catane. Cette ville commençait enfin à se remettre de tous les fléaux successifs qui l'avaient dévastée, lorsque en 1669, un fleuve de lave de dix lieues de longueur et d'une lieue de large sortit du Monte-Rosso, descendit jusqu'à elle, couvrant trois villages dans sa course, et, la sapant dans sa base, la poussa dans son port, qu'il combla avec ses ruines.
Voilà l'histoire de Catane pendant vingt-six siècles, et cependant la ville obstinée a constamment repoussé au même endroit, enfonçant chaque fois davantage dans ce sol mouvant et infidèle ses racines de pierre. Il y a plus: Catane est, avec Messine, la ville la plus riche de la Sicile.
Aussitôt le déjeuner terminé, nous nous mîmes en route à travers la ville. Notre cicerone nous mena tout droit à ses deux places; j'ai remarqué que ce sont les places que les cicerone vous font généralement voir tout d'abord. Je leur en sais gré, en ce qu'une fois qu'on les a vues, on en est débarrassé.
Les places de Catane sont, comme toutes les places, de grands espaces vides entourés de maisons; plus l'espace est grand, plus la place est belle: c'est convenu dans tous les pays du monde. Une de ces places est entourée d'insignifiantes constructions. Je ne sais pas comment s'appellent ces sortes de fabriques: ce ne sont point des maisons, ce ne sont point des monuments; on prétend que ce sont des palais; grand bien leur fasse!
L'autre place est un peu plus pittoresque, en ce qu'elle est un peu plus irrégulière. Au milieu s'élève une fontaine de marbre, surmontée d'un éléphant de lave, qui porte lui-même sur son dos un obélisque de granit. Cet obélisque est-il ou n'est-il pas égyptien? Telle est la grave question qui partage les archéologues de la Sicile. Tel qu'il est, égyptien ou non, un point sur lequel il n'y a pas de conteste, c'est qu'il servait despinaau cirque découvert en 1820.
Ce fut sur cette place que je demandai à mon guide s'il connaissait monsieur Bellini père. A cette demande, il se retourna vivement, et, me montrant un vieillard qui passait dans une petite voiture attelée d'un cheval:
—Tenez, me dit-il, le voilà qui va à la campagne.
Je courus à la voiture, que j'arrêtai, pensant qu'on n'est jamais indiscret quand on parle à un père de son fils, et d'un fils comme celui-là surtout. En effet, au premier mot que je lui en dis, le vieillard me prit les mains en me demandant s'il était bien vrai que je le connusse. Alors je tirai de mon portefeuille une lettre de recommandation qu'au moment de mon départ de Paris Bellini m'avait donnée pour la duchesse de Noja, et je lui demandai s'il connaissait cette écriture. Le pauvre père ne me répondit qu'en me la prenant des mains et en baisant l'adresse; puis, se retournant de mon côté:
—Oh! c'est que vous ne savez pas, dit-il, comme il est bon pour moi! Nous ne sommes pas riches: eh bien! à chaque succès, je vois arriver un souvenir de lui, et chaque souvenir a pour but de donner un peu d'aisance et de bonheur à ma vieillesse. Si vous veniez chez moi, je vous montrerais une foule de choses que je dois à sa piété. Chacun de ses succès traverse les mers et m'apporte un bien-être nouveau. Cette montre, c'est deNorma; cette petite voiture et ce cheval, c'est une partie du produit desPuritains. Dans chaque lettre qu'il m'écrit, il me dit toujours qu'il viendra; mais il y a si loin de Paris à Catane, que je ne crois pas à cette promesse, et que j'ai bien peur de mourir sans le revoir. Vous le reverrez, vous?
—Mais oui, répondis-je, car je croyais le revoir; et si vous avez quelque commission pour lui…
—Non. Que lui enverrais-je, moi? ma bénédiction? Pauvre enfant! je la lui donne le matin et le soir. Vous lui direz que vous m'avez fait passer un jour heureux en me parlant de lui; puis, que je vous ai embrassé comme un vieil ami. Le vieillard m'embrassa. Mais vous ne lui direz pas que j'ai pleuré. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, c'est de joie que je pleure. Et c'est donc vrai qu'il a de la réputation, mon fils?
—Mais une très grande, je vous assure.
—Quelle étrange chose! Et qui m'aurait dit cela quand je le grondais de ce qu'au lieu de travailler, il était là, battant la mesure avec son pied, et faisant chanter à sa soeur tous nos vieux airs siciliens? Enfin, tout cela est écrit là-haut. C'est égal, je voudrais bien le revoir avant de mourir. Est-ce que votre ami le connaît aussi, mon fils?
—Certainement.
—Personnellement?
—Personnellement. Mon ami est lui-même le fils d'un musicien distingué.
—Appelez-le donc alors; je veux lui serrer la main aussi, à lui.
J'appelai Jadin, qui vint. Ce fut son tour alors d'être choyé et caressé par le pauvre vieillard, qui voulait nous ramener chez lui, et voulait passer la journée avec nous. Mais c'était chose impossible: il allait à la campagne, et l'emploi de notre journée était arrêté. Nous lui promîmes d'aller le voir si nous repassions à Catane; puis il nous serra la main, et partit. A peine eut-il fait quelques pas qu'il me rappela. Je courus à lui.
—Votre nom? me dit-il; j'ai oublié de vous demander votre nom.
Je lui dis, mais ce nom n'éveilla en lui aucun souvenir. Ce qu'il connaissait de son enfant même, ce n'était pas l'artiste, c'était le bon fils.
—Alexandre Dumas, Alexandre Dumas, répéta-t-il deux ou trois fois. Bon, je me rappellerai que celui qui portait ce nom-là m'a donné de bonnes nouvelles de mon… Alexandre Dumas, adieu, adieu! Je me rappellerai votre nom; adieu!
Pauvre vieillard! Je suis sûr qu'il ne l'a pas oublié, car les nouvelles que je lui donnais, c'étaient les dernières qu'il devait recevoir!
En le quittant, notre guide nous conduisit au Musée. Ce Musée, tout composé d'antiquités, est de fondation moderne. Il se trouva pour le bonheur de Catane un grand seigneur riche à ne savoir que faire de sa richesse, et de plus artiste. C'était don Ignazio de Patarno, prince de Biscari. Le premier, il se souvint qu'il marchait sur un autre Herculanum, et des fouilles royales commencèrent, faites par un simple particulier. Ce fut lui qui retrouva un temple de Cérès, qui découvrit les thermes, les aqueducs, la basilique, le forum et les sépultures publiques. Enfin, ce fut lui qui fonda le Musée, et qui recueillit et classa les objets qui en font partie; ces objets se divisent en trois classes: les antiquités, les produits d'histoire naturelle et les curiosités.
Parmi les antiquités, on compte des statues, des bas-reliefs, des mosaïques, des colonnes, des idoles, des pénates et des vases siciliens.
Les statues appartiennent presque toutes à une époque de mauvais goût ou de décadence, et n'offrent de réellement remarquable qu'un torse colossal qui vient, dit-on, d'une statue de Jupiter Éleuthère, une Penthésilée mourante, un buste d'Antinoüs, et une centauresse; encore ce dernier morceau est-il plus précieux comme curiosité que comme art, toutes les statues de centaures que l'on ait trouvées étant des statues mâles, et les centauresses n'existant ordinairement que sur les bas-reliefs et les médailles.
Les vases siciliens composent, sans contredit, la collection la plus intéressante du Musée, en ce qu'ils sont de formes variées à l'infini, et presque tous d'une élégance parfaite.
Quant aux idoles, pénates, lampes, etc., c'est ce qu'on voit partout.
Les produits d'histoire naturelle appartiennent aux trois règnes de la Sicile, et demandent des appréciateurs spéciaux. Ce qui me parut curieux et remarquable pour tout le monde, c'est une collection des laves de L'Etna. Ces laves, beaucoup moins belles et beaucoup moins variées que celles du Vésuve, sont presque toutes rousses ou mouchetées de gris; cela tient à ce que l'Etna renferme le fer et le sel ammoniac en quantité beaucoup plus grande que le soufre, les marbres et les matières vitrifiables, tandis que le Vésuve, au contraire, contient ces derniers objets en grande abondance.
Enfin, la collection descuriositésconsiste en armures, cuirasses, épées sarrasines, normandes et espagnoles, dont quelques-unes sont fort riches et d'un très beau travail.
On montrait aussi autrefois un médaillier dans lequel était renfermée une collection complète des médailles de la Sicile; mais à force de le montrer, le gardien s'aperçut un beau jour qu'il en manquait cinq des plus précieuses: depuis ce temps, le médaillier est fermé.
Du Musée, nous allâmes à la cathédrale en traversant la rueSaint-Ferdinand. J'appelai vivement Jadin; il se retourna.
—Retenez Milord, lui dis-je.
—Pourquoi?
—Retenez-le d'abord, je vous dirai pourquoi ensuite. Jadin appela Milord, et lui passa son mouchoir dans son collier.
—Maintenant, lui dis-je, regardez sur la fenêtre de cet opticien.
Sur la fenêtre de l'opticien, il y avait un chat dressé à regarder les passants à travers une paire de lunettes, qu'il portait fort gravement sur son nez.
—Peste! dit Jadin, vous avez eu là une bonne idée; celui-là rentre dans la classe des chats savants, et nous aurait coûté plus de deux pauls.
Milord, en sa qualité de bouledogue, était en effet un si grand étrangleur de chats, que nous avions jugé utile, on se le rappelle, de prendre des mesures à ce sujet. En conséquence, à partir de Gênes, ville dans laquelle Milord avait commencé à exploiter en Italie la race féline, nous avions débattu le prix d'un chat bien conditionné, et il avait été arrêté avec les propriétaires des deux premiers étranglés, qu'un chat de race ordinaire, gris pommelé, gris blanc, ou moucheté de feu, valait deux pauls, au maximum; étaient exceptés de ce tarif, bien entendu, les angoras, les chats savants, enfin les chats à deux têtes ou à six pattes. Nous nous étions fait donner un reçu en règle des deux chats génois; nous avions fait ajouter successivement à ce reçu les reçus subséquents, de manière à nous faire un titre indiscutable. Toutes les fois que Milord commettait un assassinat nouveau, et qu'on nous demandait pour la victime plus de deux pauls, nous tirions notre titre de notre poche, nous prouvions que deux pauls étaient le dédommagement que nous étions habitués à donner en pareil cas, et il était bien rare alors que le propriétaire ne se contentât point de l'indemnité dont s'étaient contentées la plupart des personnes à qui nous avions eu affaire. Mais, comme nous l'avons dit, il y avait des exceptions à notre tarif, et un chat qui portait des lunettes d'une façon si majestueuse devait naturellement rentrer dans les exceptions. Jadin avait donc dit une chose pleine de sens, lorsqu'il avait dit qu'on nous ferait payer le chat de l'opticien plus de deux pauls, et il avait agi avec une louable prudence lorsqu'il avait fait une laisse de son mouchoir.
Grâce à cette précaution, nous traversâmes la rue Saint-Ferdinand sans encombre, et sans que Milord eût paru s'apercevoir autrement que par sa captivité d'un instant de notre inquiétude momentanée. En entrant dans l'église, nous le lâchâmes. Il n'y avait plus rien à craindre.
L'église est sous l'invocation de sainte Agathe, qui y est enterrée, comme on le sait. Son martyre fut d'avoir la gorge coupée et tenaillée; aussi, comme Didon, la sainte a appris à compatir aux maux qu'elle a soufferts, elle est surtout miraculeuse pour les maladies de sein. Une multitude d'exvoto en argent, en marbre et en cire, représentant tous des mamelles, font foi de son pouvoir sanitaire et de la confiance que la population catanaise a dans la belle et chaste vierge qu'elle a choisie pour sa patronne.
Dans le choeur, de beaux bas-reliefs de chêne, qui datent du XVe siècle, représentent toute l'histoire de la sainte depuis le moment où elle refusa d'épouser Quintilien, jusqu'à celui où l'on rapporta son corps de Constantinople. Les plus curieux de ces bas-reliefs sont ceux où la sainte est frappée de barres de fer, où on lui coupe les seins, où on la brûle et où, visitée dans sa prison par saint Pierre, elle est guérie par lui. Puis vient la seconde période de la légende; après la martyre l'élue, après le supplice les miracles. Alors, et en suivant toujours les bas-reliefs, on voit la sainte apparaître à Guibert, et lui ordonner d'aller chercher son corps à Constantinople. Guibert obéit et trouve son tombeau. Embarrassé alors pour emporter cette précieuse relique, il coupe le cadavre par morceaux et en met un morceau dans le carquois de chacun de ses soldats, et le rapporte ainsi jusqu'à Catane sans qu'il s'en égare autre chose qu'un sein, qui heureusement est retrouvé et rapporté par une petite fille, de sorte que la bienheureuse Agathe, à la honte des infidèles, se retrouve au grand complet.
Tous ces bas-reliefs sont charmants de naïveté. Personne n'y fait attention, aucun livre n'en parle, nul cicerone ne pense à les faire voir, et cependant, c'est à coup sûr une des choses les plus curieuses que renferme l'église.
J'oubliais le voile de sainte Agathe que l'on conserve dans la cathédrale. Ce précieux tissu, comme on dit dans les tragédies classiques, a le privilège d'arrêter les laves qui descendent de l'Etna: on n'a qu'à leur présenter le voile, et le torrent s'arrête, se refroidit et se coagule. Malheureusement il faut que cette action soit accompagnée d'une foi tellement forte, que presque jamais le miracle ne réussit complètement; mais alors ce n'est pas la faute du voile, c'est la faute de celui qui le porte.
En sortant de l'église, notre guide nous conduisit à l'amphithéâtre, dont il est presque impossible de mesurer la grandeur, enterré qu'il est presque entièrement dans la lave. C'est de cet amphithéâtre que fut tiré, comme nous l'avons dit, en 1820, l'obélisque qui s'élève sur la place de l'Éléphant; mais les fouilles nécessitaient des dépenses énormes, et l'on fut obligé de les cesser.
Au-dessus de l'amphithéâtre se trouve un bâtiment qu'on nous assura être la prison où mourut la sainte. A la porte de cette prison est une pierre qui conserve l'empreinte de deux pieds de femme. Au moment où sainte Agathe marchait à la mort, Quintilien lui fit offrir une fois encore la vie si elle consentait à abjurer et à devenir sa femme. Ma volonté, répondit la sainte, est plus ferme que cette pierre. Et la pierre s'affaissa sous ses pieds, dont, depuis cette époque, elle a gardé la marque.
De l'amphithéâtre nous allâmes au théâtre. Mais, pour reconnaître l'un et l'autre, il faut encore plus de foi que pour présenter le voile de la sainte à la lave. Nous avons déjà dit que c'était dans ce théâtre qu'Alcibiade haranguait les Catanais lorsque Catane fut prise par Nicias.
Si l'on veut au reste voir de près et dans toute sa terrible variété l'effet des laves, il faut monter sur une des tours du château Orsini, bâti par l'empereur Frédéric II, roi de Sicile. L'irruption de 1669 a enveloppé ce château comme une île, mais l'océan de feu battit vainement le géant de granit; le géant est resté debout au milieu des ruines qui l'entourent.
Nous revenions à l'hôtel, où nous comptions manger un morceau avant de visiter le couvent des Bénédictins, la seule chose qui nous restât à voir, lorsqu'en regardant autour de moi, je m'aperçus que Milord était invisible. Chaque fois que pareille chose nous arrivait, nous connaissions d'avance les suites de cette disparition. Au bout d'un instant nous le voyions ressortir par quelque porte ou quelque fenêtre, se léchant le museau, et suivi d'un indigène mâle ou femelle tenant son chat par la queue, et venant réclamer ses deux pauls. Mon premier regard m'apprit que nous étions dans la rue Saint-Ferdinand, et le second que nous étions en face de la boutique de l'opticien; en même temps, j'entendis un sabbat de possédés, derrière un tonneau qui se trouvait à la porte. Je saisis le bras de Jadin et lui montrai la fenêtre où le chat manquait. Il comprit tout à l'instant même, courut au tonneau, ramassa une paire de lunettes qu'il mit à l'instant sur son nez comme si c'étaient les siennes qu'il eût égarées, et revint suivi de Milord. Quant au malheureux chat, il était trépassé obscurément dans le coin où il était imprudemment descendu, et où Jadin laissa prudemment son cadavre. Or, nous étions à cette heure du jour où, comme le disent dédaigneusement les Italiens, il n'y a dans les rues que les chiens et les Français. Personne ne fut donc témoin de l'assassinat, pas même les grues du poète Ibicus; non seulement l'assassinat resta parfaitement impuni, mais Jadin même hérita des lunettes du défunt.
Ces lunettes sont dans l'atelier de Jadin, où il les montre comme étant celles du fameux abbé Meli, l'Anacréon de la Sicile. Il en a déjà refusé cent écus qu'un Anglais lui a offerts; il ne les donnera, à ce qu'il assure, que pour vingt-cinq louis.
Le couvent de Saint-Nicolas, le plus riche de Catane, et dont la coupole dépasse en hauteur tous les monuments de la ville, a été bâti, vers le milieu du siècle passé, sur les dessins de Contini. On y remarque l'église et le jardin; l'église pour ses colonnes de vert antique et pour un très bel orgue, ouvrage d'un moine calabrais, qui demanda pour tout paiement d'être enterré sous son chef-d'oeuvre; le jardin, pour la difficulté vaincue; effectivement le fond est en lave, et toute la terre qui le couvre a été apportée à main d'homme.
La règle du couvent de Saint-Nicolas était autrefois très sévère; les moines devaient demeurer sur l'Etna, aux limites des terres habitables, et à cet effet, leur premier monastère était bâti à l'entrée de la seconde région, trois quarts de lieue au-dessus de Nicolosi, dernier village que l'on rencontre en montant au cratère. Mais comme tout s'affaiblit à la longue, la règle perdit peu à peu de sa rigueur, et on commença à ne plus réparer le couvent. Bientôt une ou deux salles s'était affaissées sous le poids des neiges, les bons pères firent bâtir la magnifique succursale de Catane, qui prit le nom de Saint-Nicolas-le-Neuf, et ne demeurèrent que pendant l'été à Saint-Nicolas-le-Vieux. Plus tard, Saint-Nicolas-le-Vieux fut abandonné été comme hiver; on parla pendant trois ou quatre ans d'y faire des réparations qui le rendraient de nouveau habitable, mais on s'en garda bien. Enfin, une bande de voleurs, gens beaucoup moins difficiles sur leurs aises que les moines, s'en étant emparés et y ayant élu domicile, il ne fut plus aucunement question de remonter à Saint-Nicolas-le-Vieux, et les bons pères, qui ne se souciaient pas d'avoir des discussions avec de pareils hôtes, leur abandonnèrent la tranquille jouissance du couvent.
Cela donna lieu à une méprise assez curieuse.
En 1806, le comte de Weder, Allemand de vieille roche, comme son nom l'indique, partit de Vienne pour visiter la Sicile; il s'embarqua à Trieste, prit terre à Ancône, visita Rome, s'y arrêta ainsi qu'à Naples, pour y prendre quelques lettres de recommandation, se remit de nouveau en mer, et débarqua à Catane.
Le comte de Weder connaissait de longue date l'existence du couvent de Saint-Nicolas, et la réputation qu'avaient les bons pères de posséder parmi leurs frères servants le meilleur cuisinier de toute la Sicile. Aussi le comte de Weder, qui était un gastronome très distingué, n'avait-il point manqué de se faire donner à Rome, par un cardinal avec lequel il avait dîné chez l'ambassadeur d'Autriche, une lettre de recommandation pour le supérieur du couvent de Saint-Nicolas. La lettre était pressante: on recommandait le comte comme un pieux et fervent pèlerin, et l'on réclamait pour lui l'hospitalité pendant tout le temps qu'il lui plairait de rester au monastère.
Le comte était savant à la manière des Allemands, c'est-à-dire qu'il avait lu une grande quantité de bouquins parfaitement oubliés; de sorte qu'il pouvait, à l'appui de ses assertions, si erronées et si ridicules qu'elles fussent, citer un certain nombre de noms inconnus, qui donnaient une sorte de majesté pédantesque à ses paradoxes. Or, parmi ces bouquins, se trouvait un catalogue des couvents de bénédictins répandus sur la surface du globe, et il avait vu et retenu, avec la ténacité d'un esprit d'outre-Rhin, que la règle des bénédictins de Saint-Nicolas de Catane leur enjoignait, comme je l'ai dit, de demeurer sur la dernière limite de lareggione coltirata, et sur la première de lareggione nemorosa. Aussi, lorsqu'il fit venir un muletier pour qu'il le conduisît à Saint-Nicolas, et que le muletier lui eut demandé si c'était à Saint-Nicolas-le-Neuf ou à Saint-Nicolas-le-Vieux, le comte répondit sans hésiter:
—A San-Nicolo sull'Etna.
C'était tout ce que le comte savait d'italien.
Il n'y avait pas à s'y tromper, et l'indication était précise: cependant le muletier hasarda quelques observations; mais, le comte lui ferma la bouche en lui disant:Je bairai pien. On connaît la puissance habituelle d'un pareil argument: le muletier salua le comte, et une demi-heure après revint avec une mule.
—Eh pien? dit le comte.
—Eh bien! Excellence? répondit le muletier qui, en sa qualité de guide comprenait toutes les langues.
—Eh pien! ma pagache?
—Votre Excellence emporte son bagage?
—Partieu!
—Oh! dit le muletier, c'est que Votre Excellence eût pu le laisser à l'auberge; c'eût été plus sûr.
—Che ne guitte chamais ma pagache, entendez-fous, dit l'Allemand.
Le muletier répondit par un signe imperceptible qui voulait dire: Chacun est libre—et s'en alla chercher le second mulet. Cependant, lorsque le mulet fut chargé, l'honnête guide crut devoir à sa conscience de faire une dernière observation.
—Ainsi Votre Excellence est décidée?
—Cerdainement, répondit le comte en fourrant une énorme paire de pistolets dans les fontes de sa monture.
—Elle va à Saint-Nicolas-le-Vieux?
—J'y fais.
—Votre Excellence a donc des amis à Saint-Nicolas-le-Vieux?
—Chai ein lettre pour la cheneral.
—Pour le capitaine? veut dire Votre Excellence.
—Pour la cheneral, que je tis!
—Hum! hum! dit le Sicilien.
—D'ailleurs, je bairai pien, je bairai pien, entends-tu, maraud?
—Pardon, continua le guide; mais, puisque Votre Excellence est dans de si bonnes dispositions, lui serait-il égal de me payer d'avance?
—D'afance! et pourquoi ça?
—Parce qu'il est déjà trois heures, que nous n'arriverons pas avant la nuit, et que je voudrais revenir tout de suite.
—A la nuit? dit le comte. Au moins soupe-t-on au coufent.
—Au couvent?
—Oui, à San-Nicolo.
—Oh! certainement, qu'on y soupe; on est même plus sûr d'y trouver la table mise la nuit que le jour.
—Les farceurs! dit le comte dont un éclair gastronomique illumina le visage. Tiens, foilà bour la ponne noufelle que tu me donnes.
Et il lui remit deux piastres, qu'il tira d'une bourse admirablement garnie.
—Merci, Excellence, répondit le muletier qui, une fois payé, n'avait plus rien à dire.
—Eh pien! bartons-nous maintenant? reprit le comte.
—Quand vous voudrez, Excellence.
Le guide aida le comte à monter sur sa mule, et se mit en route en chantant une espèce de cantique qui ressemblait beaucoup plus à unmisererequ'à une tarentelle; mais le comte était trop préoccupé du dîner qu'il allait faire pour remarquer tout ce que ce prélude avait de mélancolique.
La route se fit assez silencieusement. Le guide avait fini par croire, en voyant la confiance du comte appuyée des deux énormes pistolets qu'il avait logés dans ses fontes, qu'il était au mieux avec les hôtes de Saint-Nicolas-le-Vieux, et que même peut-être il faisait partie de quelque bande de la Bohême qui était en relation d'intérêts avec celles de la Sicile. Quant à lui, il savait que personnellement il n'avait rien à craindre, les muletiers étant généralement sacrés pour les voleurs, et doublement, comme on le comprend bien, lorsqu'ils leur amènent une si bonne pratique que paraissait être le comte.
Cependant, à chaque village qu'il rencontrait sur la route, le muletier s'arrêtait sous un prétexte ou sous un autre. C'était une espèce de transaction qu'il faisait avec sa conscience, pour donner au comte le temps de faire ses réflexions et de retourner en arrière si bon lui semblait. Mais à chaque halte, le comte reprenait d'une voix que la faim rendait de plus en plus pressante:
—En afant; allons, en afant, der teufel! nous n'arriferons chamais.
Et il repartait suivi par les regards ébahis des paysans qui venaient d'apprendre du guide le but de cet étrange pèlerinage, et qui ne comprenaient pas que, sans y être conduit de force, on eût l'idée de faire le voyage de Saint-Nicolas-le-Vieux.
Ils traversèrent ainsi Gravina, Sainta-Lucia-di-Catarica, Mananunziata etNicolosi. Arrivés à ce dernier village, le guide fit un dernier effort.
—Excellence, dit-il, à votre place je souperais et je coucherais ici, puis demain, j'irais, en me promenant, comme cela, tout seul, à Saint-Nicolas-le-Vieux.
—Est-ce que tu ne m'as pas dit que che trouferais un pon souper et un pon lit au coufent?
—Pardieu si, répondit le guide, s'ils veulent vous bien recevoir.
—Mais quand che té tis que chai ein lettre pour la cheneral.
—Pour le capitaine?
—Non, pour la cheneral.
—Enfin, dit le guide, puisque vous le voulez absolument.
—Certainement, que je le feux.
—En ce cas, allons.
Et les deux voyageurs se remirent en route.
Comme l'avait dit le muletier, la nuit était venue; il ne faisait pas de lune, on ne voyait pas à quatre pas devant soi. Mais comme le muletier connaissait parfaitement le terrain, il n'y avait pas de risque de se perdre. Il prit un petit sentier à peine tracé, et qui s'écartait à droite dans les terres; puis, commençant à quitter la région cultivée, il entra dans celle des forêts. Au bout d'une heure de marche, on vit se dessiner une masse noire, aux fenêtres de laquelle on n'apercevait aucune lumière.
—Voilà Saint-Nicolas-le-Vieux, dit à voix basse le muletier.
—Oh! oh! dit le comte, foilà un coufent dans ein situation pien mélangolique.
—Si vous voulez, répartit vivement le guide, nous pouvons retourner à Nicolosi, et si vous ne voulez pas coucher à l'auberge, il y a un excellent homme qui ne vous refusera pas un lit, monsieur Gemellaro.
—Che ne le connais bas. Tailleurs, c'est à Saint-Nigolas que je feux aller, et non à Nicolosi.
—Zerebello da tedesco, murmura le Sicilien.
Puis, fouettant ses deux mules, il se remit en marche. Cinq minutes après ils étaient à la porte du couvent.
Le couvent n'avait rien de plus rassurant pour être vu de plus près. C'était une vieille fabrique du XIIe siècle, où il était facile de lire les ravages de chaque irruption qui avait eu lieu depuis le temps de sa fondation. La date de tous les incendies et de tous les tremblements de terre était là sculptée sur la pierre. A certaines dentelures qui se détachaient en vigueur sur un ciel bleu foncé, tout brillant d'étoiles, il était facile de reconnaître qu'une partie des bâtiments tombait en ruines. Cependant les murailles qui entouraient l'édifice paraissaient assez bien entretenues, et l'on y avait pratiqué des meurtrières, ce qui donnait à Saint-Nicolas-le-Vieux plutôt l'apparence d'une forteresse que l'aspect d'un monastère.
Le comte regarda tout cela d'un air fort calme, et ordonna au muletier de frapper. Celui-ci, qui en avait pris son parti, souleva un vieux marteau de fer tout rongé par la rouille et le temps, et le laissa retomber de toute sa pesanteur. Le coup retentit dans les profondeurs du couvent, et une cloche au son aigre répondit. Presque en même temps, une petite fenêtre, pratiquée à dix pieds de hauteur, s'ouvrit. Il en sortit un long tube de fer, qui se dirigea vers la poitrine du comte; une tête barbue se montra à l'ouverture, et une voix qui n'avait rien de l'onction monacale demanda:
—Qui va là?
—Ami, répondit le comte en écartant de la main le canon du fusil; ami.
En même temps il lui sembla sentir arriver par la fenêtre ouverte une odeur de rôti qui lui réjouit l'âme.
—Ami, hum! ami, dit l'homme de la fenêtre. Et qui nous prouvera que vous êtes un ami?
Et il ramena le canon de fusil dans la direction première.
—Mon très gère frère, répondit le comte en écartant de nouveau et avec le même sang-froid l'arme qui le menaçait, che combrends très pien que fous breniez vos brécauzions afant de recefoir les édranchers, et chand ferais autant à vodre blace, moi; mais chai ein lettre du gardinal Morosini pour le cheneral à fous.
—Pour notre capitaine? reprit l'homme au fusil.
—Eh! non, non, pour la cheneral.
—Enfin, ça ne fait rien. Vous êtes tout seul? continua l'interlocuteur.
—Dout zeul.
—Attendez, on va vous ouvrir.
—Hum! ça sent pon, la rôdi, dit l'Allemand en descendant de sa mule.
—Excellence, demanda le muletier, qui pendant ce temps avait déchargé le bagage du comte, vous n'avez plus besoin de moi?
—Tu ne feux donc pas resder? reprit le comte.
—Non, dit le muletier; avec votre permission, j'aime mieux aller coucher ailleurs.
—Et pien! fas, dit le comte.
—Faudra-t-il vous venir chercher? demanda le Sicilien.
—Non, la cheneral me fera recontuire.
—Très bien. Adieu, Excellence.
—Atieu.
En ce moment la clef commença à grincer dans la serrure, le guide sauta sur une de ses mules, prit la bride de l'autre, et s'éloigna au trot. Il était déjà à une cinquantaine de pas quand la porte s'ouvrit.
—Ça sent pon, dit l'Allemand en humant l'odeur qui venait de la cuisine; ça sent très pon.
—Vous trouvez? demanda l'étrange portier.
—Oui, dit le comte, oui, che troufe.
—C'est le souper du chef, qui est en route et que nous attendons d'un moment à l'autre.
—Alors, j'arrife pien, dit le comte en riant.
—Est-ce qu'il vous connaît, notre chef? demanda le portier.
—Non; mais chai ein lettre pour lui.
—Ah! c'est autre chose. Voyons?
—La foilà.
Le portier prit la lettre et lut:
«Al reverendissimo générale dei Benedettini; al covento di San-Nicolo di Catania.»
—Ah! je comprends, dit le portier.
—Ah! fous combrenez; c'est pien heureux, dit le comte en lui frappant sur l'épaule. En ce cas, mon ami, si fous combrenez, charchez-fous de ma pagache, et brenez garte surtout au borde-mandeau: c'est là où est mon pourse.
—Ah! c'est là où est votre bourse. C'est bon à savoir, dit le portier en prenant le porte-manteau avec un empressement tout particulier.
Puis, s'étant emparé du reste du bagage:
—Allons, allons, continua-t-il, je vois bien que vous êtes un ami; venez.
Le comte ne se le fit pas dire deux fois, et suivit son guide.
L'aspect intérieur du couvent n'était pas moins étrange que son aspect extérieur. Partout des ruines; beaucoup de futailles défoncées; nulle part de crucifix ni de saintes images. Le comte s'arrêta un instant, car il était de ces causeurs qui ont la mauvaise habitude de s'arrêter quand ils parlent, et il exprima son étonnement à son guide d'une pareille dévastation.
—Que voulez-vous? lui répondit son guide; nous sommes un peu isolés, comme vous avez pu le voir; et comme la montagne est pleine de mauvais sujets qui ne craignent ni Dieu ni diable, nous ne laissons pas traîner le peu que nous possédons. Tout ce que nous avons d'objets précieux est sous clef dans les caves. D'ailleurs, vous savez que nous avons un autre monastère dans la plaine, tout près de Catane?
—Non, che ne le safais bas. Ah! fous afez un audre monazdère! Diens, diens, diens!
—Maintenant, examinez vous-même votre bagage, pour que vous puissiez attester au chef qu'il n'en a rien été détourné.
—Oh! c'être pien fazile; ein malle, ein sag dé nuit et ein borde-mandeau.Che fous la récommante, la borde-mandeau; c'est là qu'est mon pourse.
—Ainsi, trois objets seulement, n'est-ce pas? Ce n'est guère.
—C'être assez.
—Vous trouvez, vous?
—Oui, je troufe.
—Eh bien! attendez là, dit le portier en faisant entrer le comte dans une espèce de cellule, et je ne doute pas que d'ici à une demi-heure le chef ne soit de retour. Et il fit mine de s'en aller.
—Dides donc, dides donc! Est-ce qu'en l'attendant che ne bourrai bas descentre à la guisine? Je donnerais beut-être de pons conseils au guisinier, moi.
—Ma foi! dit le portier, je n'y vois pas d'inconvénient: attendez ici, je vais mettre votre bagage en sûreté, et je viens vous reprendre. A propos, combien y a-t-il dans votre bourse?
—Trois mille six cent vingt tucats.
—Trois mille six cent vingt ducats, bon, reprit le portier.
—Ça m'a l'air t'un pien honnête homme, murmura le comte en regardant s'éloigner le frère qui emportait toute sarobba; ça m'a l'air t'un pien honnête homme.
Dix minutes après, son guide était de retour.
—Si vous voulez descendre à la cuisine, dit le Sicilien, vous êtes libre.
—Oui, che le feux. Où est-delle la guisine?
—Venez.
Le comte suivit de nouveau son guide, qui le conduisit dans les cuisines du couvent. La broche était garnie, tous les fourneaux étaient allumés, et des casseroles bouillaient partout.
—Pon, dit l'Allemand s'arrêtant sur la dernière marche, et embrassant d'un coup d'oeil ce spectacle succulent; pon, il baraît que che ne suis bas tompé chour de cheûne. Ponchour, guisinier, ponchour.
Le cuisinier était prévenu; il reçut en conséquence le comte avec toute la déférence qu'il devait à un gourmet. Le comte en profita pour aller lever le couvercle de toutes les casseroles et goûter à toutes les sauces. Tout à coup il s'élança sur le cuisinier qui allait verser du sel dans une omelette, et lui arracha des mains le vase où étaient les oeufs.
—Eh pien! eh pien! Qu'est-ce que tu fais donc? s'écria le comte.
—Comment, qu'est-ce que je fais? demanda le cuisinier.
—Foui, qu'est-ce que tu fais? je te le temante.
—Je mets du sel dans l'omelette.
—Mais, malheureux, on ne met bas de sel dans l'omelede. On met du sugre et des confidures, de ponnes confidures de croseilles.
—Allons donc, reprit le cuisinier en essayant de lui arracher le vase des mains.
—Non bas! non bas! dit le comte, c'est moi qui la ferai l'omelede; tonne-moi tes confidures.
—Ah! dit le cuisinier en s'échauffant, nous allons voir un peu qui est-ce qui est le maître ici.
—C'est moi! dit une voix forte; qu'y a-t-il?
Le comte et le cuisinier se retournèrent: un homme de quarante à quarante-cinq ans, vêtu d'une robe de moine, se tenait debout sur l'escalier; il était de haute taille et avait cette physionomie dure et impérieuse de ceux qui sont habitués à commander.
—Le capitaine! s'écria le cuisinier.
—Ah! dit le comte, c'est le cheneral, pon. Cheneral, continua-t-il en s'avançant vers le moine, che vous temante bardon, mais fous avez un guisinier qui ne sait bas faire les omeledes.
—Vous êtes le comte de Weder, monsieur? dit le moine en très bon français.
—Oui, ma cheneral, répondit le comte sans lâcher les oeufs ni la fourchette avec laquelle il s'apprêtait à les battre; che suis le gonde de Weter en bersonne.
—Alors c'est vous qui m'avez apporté la lettre de recommandation que m'a remise le frère portier?
—Moi-même.
—Soyez le bienvenu, monsieur le comte.
Le comte s'inclina.
—Seulement, continua le moine, je regrette que la situation écartée de notre couvent, son éloignement de tout lieu habité, ne nous permettent pas de vous mieux recevoir; mais nous sommes de pauvres solitaires des montagnes, et vous nous pardonnerez, je l'espère, si notre table n'est pas mieux garnie.
—Comment, comment, bas mieux carnie! Mais la souber, elle me semble excellente au gondraire, et quand chaurai fait l'omelede aux confidures…
—Mais, capitaine, dit le cuisinier.
—Donnez des confitures à monsieur, et qu'il fasse son omelette comme il l'entendra, dit le moine.
Le cuisinier obéit sans souffler mot.
—Maintenant, dit le moine, ne vous gênez pas, monsieur le comte, faites comme chez vous, et lorsque votre omelette sera finie, remontez, nous vous attendons.
—C'est l'affaire de zinq minutes, et che remonde; faites douchours serfir.
—Vous entendez, dit le moine au cuisiner, faites servir. Et il remonta l'escalier. Un instant après, deux frères descendirent et se mirent aux ordres du cuisinier. Pendant ce temps, le comte triomphant confectionnait son omelette; lorsqu'elle fut finie, il remonta à son tour.
Le supérieur l'attendait avec toute la communauté, qui se composait d'une vingtaine de frères, dans un réfectoire bien éclairé, et où l'on avait dressé une table parfaitement servie. Le comte fut frappé du luxe d'argenterie que cette table étalait, ainsi que de la finesse des nappes et des serviettes. Le couvent avait tiré de son trésor et de sa lingerie ce qu'il avait de mieux pour faire honneur à son hôte. Quant à l'appartement, il contrastait singulièrement, par son aspect délabré, avec le luxe du couvert qui y était dressé. C'était une grande salle qui avait dû être autrefois une chapelle, et dans l'autel de laquelle on avait pratiqué une cheminée; les parois n'avaient pour tout ornement que les toiles d'araignées qui les couvraient, et quelques chauves-souris attirées par la lumière voletaient au plafond, entrant et sortant, selon leur caprice, par les fenêtres brisées.
En outre, un arsenal de carabines était pittoresquement disposé contre la muraille.
Le comte embrassa cet aspect d'un coup d'oeil, et admira l'abnégation religieuse des bons pères, qui, possédant des trésors tels que ceux qui étaient étalés à ses yeux, vivaient cependant exposés aux intempéries du ciel, comme les anciens solitaires du mont Carmel et de la Thébaïde. Le supérieur remarqua son étonnement.
—Monsieur le comte, dit-il en souriant, je vous demande encore une fois pardon du mauvais dîner et du mauvais gîte que vous trouverez ici. Peut-être vous avait-on peint l'intérieur de notre couvent comme un lieu de délices. Voilà comme la société nous juge, monsieur le comte. Aussi une fois rentré dans le monde, j'espère que vous nous rendrez justice.
—Ma voi! cheneral, répondit le comte, je ne sais bas drop ce qui mangue à la tiner, et j'ai fu en pas une patterie de guisine assez bien orcanisée; et, à moins que ce ne zoit le fin?
—Oh! répondit le supérieur; soyez tranquille sous ce rapport; le vin est bon.
—Eh pien! si le fin est pon, c'est tout ce qu'il faut.
—Seulement, ajouta le supérieur, je crains que nos façons ne vous paraissent peu monacales. Par exemple, nous avons l'habitude de ne jamais souper sans avoir à côté de nous chacun une paire de pistolets; c'est une précaution contre les accidents qui peuvent arriver à chaque minute dans un lieu aussi isolé que celui-ci. Vous voudrez donc bien nous excuser si, malgré votre présence, nous ne nous écartons pas de nos habitudes.
Et à ces mots le supérieur releva sa robe, tira de sa ceinture une paire de superbes pistolets qu'il déposa près de son assiette.
—Faides, faides, cheneral, faides, répondit l'Allemand; les bisdolets, c'est l'ami de l'homme; chen ai aussi, moi, des bisdolets. Oh mais! c'est édonnant comme les vodres leur ressemblent, c'est édonnant.
—Cela se peut, répondit le supérieur en réprimant un sourire; ce sont de très bonnes armes, que j'ai fait venir d'Allemagne, des Kukenreiter.
—Des Kukenreiter? C'est jusdement ça. Faides donc brendre les miens, qui sont avec ma pagache, cheneral, pour les gombarer un beu.
—Après le dîner, comte, après le dîner. Mettez-vous en face de moi, là, très bien. Savez-vous votreBénédicité?.
—Je l'ai su autrevois; mais che l'ai un beu ouplié.
—Tant pis, tant pis, dit le général, car je comptais sur vous pour le dire; mais si vous l'avez oublié, on s'en passera.
—On zen bassera, répondit le comte, qui était de bonne composition; on zen bassera.
Et le comte, effectivement, avala son potage sansBénédicité, ce que firent aussi les autres moines. Lorsqu'il eut fini, le capitaine lui passa une bouteille.
—Goûtez-moi ce vin-là, lui dit-il.
Le comte, se doutant qu'il avait affaire à un vin de choix emplit un petit verre qui était devant lui, le prit par le pied, examina un instant, à la lueur de la lampe la plus rapprochée, le liquide jaune comme de l'ambre, puis il le porta à sa bouche, et le dégusta avec la voluptueuse lenteur d'un gourmet.
—C'est édonnant, dit le comte, moi qui groyais gonnaître tous les fins, che ne gonnais pas celui-là; à moins que ce ne soit du matère d'un noufeau gru.
—C'est du marsala, monsieur le comte, un vin qui n'est pas connu et qui mérite cependant de l'être. Oh! notre pauvre Sicile, elle renferme comme cela une foule de trésors oubliés.
—Comment tides-fous qu'il s'abbelle? demanda le comte en se versant un second verre.
—Marsala.
—Marzala…! Eh pien! c'est un pon fin; ch'en achèterai. Se fend-il cher?
—Deux sous la bouteille.
—Fous tides? reprit le comte, qui croyait avoir mal entendu.
—Deux sous la bouteille.
—Teux sous la pouteille! Mais fous habidez le baradis derrestre, cheneral; che ne m'en fas blus d'izi, moi, je me fais pénédictin.
—Merci de la préférence, comte; quand vous voudrez, nous vous recevrons.
—Teux sous la pouteille! reprit le comte en se versant un troisième verre.
—Seulement, je dois vous prévenir qu'il a un défaut, dit le supérieur.
—Il n'a bas de téfauts, répondit le comte.
—Je vous demande pardon; il est très capiteux.
—Gabiteux, gabiteux, dit le comte avec mépris; j'en poirais une binte qu'il n'y baraîtrait bas blus que si j'afais afalé un ferre de zirop de crozeille.
—Alors, ne vous gênez pas, dit le supérieur, faites comme chez vous; seulement, je vous préviens que nous en avons d'autres.
En vertu de la permission qui lui était accordée, le comte se mit à boire et à manger en véritable Allemand. Mais, il faut l'avouer, il soutint admirablement la réputation dont jouissent ses compatriotes. Les moines, excités par leur supérieur, ne voulurent pas, de leur côté, laisser un étranger en arrière, de sorte que bientôt on rompit le silence religieux qui avait régné au commencement du repas, chacun commença à parler à voix basse à son voisin, puis plus haut à tout le monde. Au second service, chacun criait de son côté et commençait à raconter les aventures les plus étranges qu'il fût possible d'entendre. Le comte, si peu qu'il comprît le sicilien, crut s'apercevoir qu'il était question surtout de coups hardis exécutés par des brigands, de couvents pillés, de gendarmes pendus, de religieuses violées. Mais il n'y avait rien là d'étonnant; la situation isolée des dignes bénédictins, leur éloignement de la ville, devaient les avoir rendus plus d'une fois témoins de pareilles scènes. Le marsala allait toujours, sans préjudice du syracuse sec, du muscat de Calabre et du malvoisie de Lipari. Si forte que fût la tête du comte, ses yeux commencèrent à se couvrir d'un brouillard et sa langue à s'épaissir. Alors les monologues succédèrent peu à peu aux conversations, et les chansons aux monologues. Le comte, qui voulait rester à la hauteur de ses hôtes, chercha dans son répertoire anacréontique, et, n'y trouvant rien pour le moment que la chanson des brigands de Schiller, il se mit à entonner à tue-tête le fameuxStehlen, morden, huren, balgen, auquel il lui sembla que les convives répondaient par des applaudissements universels. Bientôt tout parut tourner autour de lui; il lui sembla que les moines jetaient bas leurs habits religieux et se transformaient peu à peu en bandits. Ces figures ascétiques changeaient de caractère et s'illuminaient d'une joie féroce; le dîner dégénérait en orgie. Cependant on buvait toujours, et chaque fois qu'on buvait, c'étaient des vins nouveaux, des vins plus capiteux, des vins pris dans la cave du prince de Paterno, ou dans la cantine des dominicains d'Aci-Reale. On frappait sur la table avec des bouteilles vides pour en demander d'autres, et en frappant on renversait les lampes; le feu alors se communiquait à la nappe, et de la nappe à la table, et au lieu de l'éteindre on y jetait les chaises, les bancs, les stalles. En un instant la table ne fut plus qu'un immense bûcher, autour duquel les moines devenus bandits se mirent à danser comme des démons. Enfin, au milieu de tout ce sabbat infernal, la voix du capitaine retentit, demandant:Le monache! le monache! Un hourra général accueillit cette demande. Un instant après, une porte s'ouvrit, et quatre religieuses parurent, traînées par cinq ou six bandits; des hurlements de joie et de luxure les accueillirent. Le comte voyait tout cela comme dans un rêve, et comme dans un rêve il lui semblait qu'une force supérieure clouait son corps à sa place, tandis que son esprit était emporté ailleurs. En un instant les vêtements des pauvres filles furent en lambeaux; les bandits se ruèrent sur elles; le capitaine voulut faire entendre sa voix, mais sa voix fut couverte par les clameurs générales. Il sembla alors au comte que le capitaine prenait ses fameux Kukenreiter, qui ressemblaient si fort aux siens. Il crut entendre retentir deux coups de feu; il ferma les yeux, tout ébloui de la flamme. En les rouvrant, il vit du sang, deux brigands qui se tordaient en hurlant dans un coin, la plus belle des religieuses dans les bras du capitaine, puis il ne vit plus rien; ses yeux se fermèrent une seconde fois sans qu'il eût la puissance de les rouvrir, ses jambes manquèrent sous lui, enfin il tomba comme une masse; il était ivre-mort.