PIERRE DARAGON

Alors le roi de Constantine réfléchit un instant, et ayant fait éloigner tout le monde:

—Veux-tu, demanda-t-il, te charger aussi d'une mission de ma part pour le roi don Pierre?

—Oui, répondit Procida, et bien volontiers, si cette mission n'a rien de contraire à la religion catholique et aux intérêts de notre saint-père le pape.

—Bien au contraire, répondit le roi de Constantine, car voici ce qui nous arrive.

Et il raconta à Jean de Procida que son neveu, le roi de Bougie, étant révolté contre lui et voulant le détrôner, il ne voyait d'autre moyen de conserver son trône qu'en se mettant sous la protection du roi d'Aragon; et, pour que cette protection fût encore plus efficace, le roi de Constantine ajouta qu'il était prêt à se faire chrétien, lui et tout son royaume, si le roi don Pierre voulait le recevoir pour son filleul et pour son vassal.

Jean de Procida promit de s'acquitter de la mission qui lui était confiée, et, au lieu de le retenir en prison, le roi de Constantine, au grand étonnement de ses ministres et de son peuple, lui fit rendre la liberté, ainsi qu'à tout son équipage. Puis son navire, toujours par l'ordre du roi, lui ayant été remis avec tout ce qu'il contenait, il s'embarqua aussitôt, et après une heureuse traversée il descendit à Barcelone.

Comme on le pense bien, après ce qui s'était passé au premier voyage de messire Jean de Procida, son retour était un grand événement pour le roi don Pierre; aussi le mena-t-il, comme la première fois, dans la chambre la plus secrète de son palais, et là il lui demanda avec empressement ce qu'il avait fait depuis son départ.

—Très noble seigneur roi, répondit Procida, vous m'avez dit que, pour accomplir la grande entreprise que je vous avais proposée, il fallait trois choses: un appui, de l'argent, et le secret.

—Cela est vrai, répondit don Pierre.

—Le secret a été bien gardé, reprit messire Jean de Procida, puisque vous-même, monseigneur, ignorez d'où je viens. Quant à l'argent, voici la lettre de l'empereur Paléologue, qui s'engage à vous donner 100 000 onces. Enfin, quant à l'appui, voici l'adhésion signée par les principaux seigneurs de la Sicile, qui se révolteront au premier signal que je leur donnerai, et voici le bref de Sa Sainteté qui vous autorise à profiter de cette révolte.

Le roi don Pierre prit les lettres les unes après les autres, et les lut avec attention; puis, se retournant vers messire Jean de Procida:

—Tout cela est bien, lui dit-il; et sans doute mieux que je ne l'espérais; il reste un obstacle que je ne t'ai pas dit: j'ai fait alliance d'amitié avec le roi de France, et j'ai promis de n'armer ni contre lui, ni contre ses parents, ni contre ses amis. Or, il me va falloir armer, et beaucoup, et, quand le roi de France me fera demander contre qui j'arme, il me faudra donc mentir ou m'exposer à une brouille avec lui. Trouve-moi au moins, toi qui m'as déjà trouvé tant de choses, un prétexte que je puisse donner de cet armement.

—Il est trouvé, monseigneur, lui répondit Jean de Procida. Le roi de Constantine, que le roi de Bougie, son neveu, menace de détrôner, vous fait dire, par ma bouche, qu'il est prêt à se faire chrétien, si vous voulez lui servir de parrain et de défenseur. Or, si l'on vous demande pourquoi et contre qui vous armez, vous répondrez que c'est pour soutenir le roi de Constantine contre son neveu le roi de Bougie; et, comme il se fera chrétien indubitablement, il en rejaillira un grand honneur sur votre règne. Armez donc tranquillement, monseigneur, et faites voile pour l'Afrique; je me charge du reste.

—Puisqu'il en est ainsi, dit le roi don Pierre, je vois bien que Dieu veut que la chose s'accomplisse. Va donc, cher ami, fais que ton entreprise vienne à bonne fin, et je t'engage ma parole que, l'occasion échéant, je ne ferai défaut ni à toi, ni aux barons de Sicile, ni à notre saint-père le pape.

Sur cette promesse, Jean de Procida quitta le roi don Pierre et s'en retourna d'abord vers l'empereur Paléologue, qui lui remit avec grande joie les 53 000 onces d'or qu'il avait promises, et que Procida envoya aussitôt au roi don Pierre; puis, de Constantinople, il s'en revint à Rome; mais, en abordant à Ostie, il apprit que le pape Nicoles III était mort, et que le pape Martin IV, qui était une créature du duc d'Anjou, venait d'être élu.

Alors il jugea inutile d'aller plus loin, et, remettant aussitôt à la voile, il se dirigea vers la Sicile, où il trouva tout le monde dans la crainte et dans la douleur de cette élection.

Mais il rassura les conjurés, en disant qu'à défaut du pape il restait aux Siciliens trois des princes les plus puissants de la terre, qui étaient l'empereur Frédéric, l'empereur Michel Paléologue, et le roi don Pierre d'Aragon.

Or, les barons ayant repris courage, demandèrent à Jean de Procida ce qu'ils devaient faire, et Jean de Procida répondit que chaque seigneur devait s'en retourner dans ses domaines et tenir ses vassaux prêts pour le moment convenu, et qu'à ce moment, à un signal donné, on tuerait tous les Français qui se trouvaient dans l'île. Et tous les barons avaient une telle confiance dans messire Jean de Procida, qu'ils s'en retournèrent chez eux, et se tinrent prêts à agir, lui laissant le soin de fixer l'heure de l'exécution.

Comme l'avait prévu don Pierre d'Aragon, le roi de France et le nouveau pape s'étaient inquiétés de ses armements, et lui avaient demandé contre qui il les dirigeait. Le roi avait alors répondu que c'était contre les Sarrasins d'Afrique, comme bientôt on pourrait voir.

En effet, ses armements terminés, ce qui fut promptement fait, grâce à l'or de Michel Paléologue, don Pierre monta sur sa flotte avec mille chevaliers, huit mille arbalétriers, et vingt millealmogavares, et, après avoir relâché à Mahon, il s'achemina vers le port d'Alcoyll, où il aborda après trois jours de traversée.

Mais là il apprit de bien tristes nouvelles: le projet du roi de Constantine avait été su, et lorsque cette nouvelle était arrivée aux cavaliers sarrasins, comme ceux-ci étaient fort attachés à la religion de Mahomet, ils s'étaient soulevés; puis, se rendant au palais en grande rumeur, ils avaient pris le roi et avaient coupé la tête à lui et à douze de ses plus intimes qui lui avaient donné parole de se faire chrétiens avec lui. Ensuite ils s'étaient rendus près du roi de Bougie, et lui avaient offert le royaume de son oncle, dont celui-ci s'était aussitôt emparé.

Ces nouvelles ne découragèrent point don Pierre; et comme son entreprise avait un autre but que celui qu'elle paraissait avoir, il n'en résolut pas moins de prendre terre, et d'attendre, tout en consultant les Sarrasins, des nouvelles de la Sicile.

Il fit donc débarquer toute son armée.

Puis, cette armée étant en pays découvert, et rien ne la protégeant contre les attaques des Sarrasins, il mit à l'oeuvre tous les maçons qu'il avait amenés avec lui, et fit construire un mur qui entourait toute la ville.

Cependant la conjuration marchait en Sicile.

Le moment était on ne peut mieux choisi: les Français s'endormaient dans une sécurité profonde, le roi Charles était à la cour du pape, son fils était en Provence, et Jean de Procida avait fixé le jour de la délivrance de la Sicile au premier avril 1282.

En conséquence tous les seigneurs avaient reçu avis du jour fixé et se tenaient prêts à agir, soit à Palerme, soit dans l'intérieur de la Sicile.

On était arrivé au 30 mars: c'était le lundi de Pâques, et, selon l'habitude, toute la ville de Palerme se rendait à vêpres.

Comme le temps était magnifique, beaucoup de dames et de jeunes seigneurs siciliens avaient choisi, plus encore dans un but de plaisir que dans un but religieux, l'église du Saint-Esprit, qui est située, comme nous l'avons dit, à un quart de lieue de Palerme, pour y entendre l'office.

Presque toutes les dames et seigneurs, comme c'était la coutume, étaient vêtus de longues robes de pèlerins, et portaient à la main un bourdon.

Les soldats angevins étaient sortis comme les autres, et on les rencontrait par groupes armés tout le long du chemin, regardant insolemment les femmes, et de temps en temps les faisant rougir par quelque parole cynique ou par quelque geste grossier; mais, comme les jeunes gens qui les accompagnaient étaient désarmés, une loi de Charles d'Anjou défendant aux Siciliens de porter ni épée ni poignards, ils étaient forcés de supporter tout cela.

Cependant un groupe de Palermitains s'avançait, composé d'une jeune fille, de son fiancé et de ses deux frères: il était suivi depuis les portes de Palerme par un sergent nommé Drouet, et par quatre soldats armés de leurs épées et de leurs poignards, et qui, outre ces armes, portaient en guise de bâtons des nerfs de boeuf à la main. Le groupe venait de franchir le pont de l'Amiral, et allait entrer dans l'église, lorsque Drouet, s'avançant et se plaçant devant la porte de l'église, accusa les jeunes gens de porter des armes sous leurs robes de pèlerins. Ceux-ci, qui voulaient éviter une rixe, ouvrirent à l'instant même leurs manteaux, et montrèrent qu'à l'exception du bourdon qu'ils portaient à la main, ils étaient entièrement désarmés.

—Alors, dit Drouet, c'est que vous avez caché vos armes sous la robe de cette jeune fille.

Et en disant ces mots il étendit la main vers elle et la toucha d'une façon si inconvenante, qu'elle jeta un cri et s'évanouit dans les bras d'un de ses frères.

Le fiancé alors, ne pouvait contenir plus longtemps sa colère, repoussa violemment Drouet, qui, levant le nerf de boeuf qu'il tenait à la main, lui en fouetta la figure. Au même instant un des deux frères, arrachant du fourreau l'épée de Drouet, lui en donna un si violent coup de pointe, qu'il lui traversa le corps d'un flanc à l'autre, et que Drouet tomba mort. En ce moment les vêpres sonnèrent.

Aussitôt le jeune homme, voyant qu'il était trop avancé pour reculer, leva son épée toute sanglante en criant:

—A moi, Palerme! à moi! qu'ils meurent, les Français! qu'ils meurent!

Et il tomba sur le premier soldat, stupéfait de ce qui venait de se passer, et le renversa près de son sergent.

Le fiancé se saisit aussitôt de l'épée de ce soldat et vint prêter main forte à son ami contre les deux qui restaient.

En un même instant le cri: A mort, à mort les Français! courut sur les ailes ardentes de la vengeance jusqu'à Palerme.

Messire Alaimo de Lentini était dans la ville avec deux cents conjurés.

Voyant quelles choses se passaient, il comprit qu'il fallait avancer le signal convenu: le signal fut donné, et le massacre, commencé à la porte de la petite église du Saint-Esprit sur la personne du sergent Drouet, gagna Palerme, puis Montreale, puis Cefalu; des bandes de conjurés s'élancèrent dans l'intérieur de la Sicile en criant vengeance et liberté.

Chaque château devint une tombe pour les Français qu'il renfermait, chaque ville répondait au cri poussé par Palerme, chaque église sonna ses vêpres, et, en moins de huit jours, tous les Français qui se trouvaient en Sicile étaient égorgés, à l'exception de deux qui, contre la règle générale adoptée par leurs compatriotes, s'étaient montrés doux et cléments.

Ces deux hommes étaient le seigneur de Porcelet, gouverneur de Calatafini, et le seigneur Philippe de Scalembre, gouverneur du val di Noto.

Charles d'Anjou apprit à Rome la nouvelle des vêpres siciliennes par l'entremise de l'archevêque de Montreale, qui lui envoya un courrier pour lui annoncer ce qui venait de se passer. Mais Charles d'Anjou reçut le messager comme un grand coeur reçoit une grande infortune, et se contenta de répondre:

—C'est bien, nous allons partir, et nous verrons la chose par nous-même.

Puis, lorsque le messager fut sorti de sa présence, il leva les deux mains au ciel et s'écria:

—Sire Dieu, puisque, après m'avoir comblé de tes dons, il te plaît aujourd'hui de m'envoyer la fortune contraire, fais que je ne redescende du trône que pas à pas, et je jure que je laisserai mille de mes ennemis couchés sur chacun de ses degrés.

Le premier soin des seigneurs siciliens fut de faire partir deux ambassades, l'une pour Messine, l'autre pour Alcoyll: la première adressée à leurs compatriotes, et la seconde à Pierre d'Aragon.

Voici la lettre des Parlermitains, conservée encore aujourd'hui dans les archives de Messine [Note: il est inutile de dire que nous n'inventons rien, que les lettres sont copiées sur les originaux ou traduites avec la plus grande exactitude.]:

«De la part de tous les habitants de Palerme et de tous leurs fidèles compagnons en armes pour la liberté de la Sicile, à tous les gentilshommes, barons et habitants de la ville de Messine, salut et éternelle amitié.

«Nous vous faisons savoir que, par la grâce de Dieu, nous avons chassé de notre terre et de nos contrées les serpents qui nous dévoraient nous et nos enfants, et suçaient jusqu'au lait du sein de nos femmes. Or, nous vous prions et supplions, vous que nous tenons pour nos frères et pour nos amis, que vous fassiez ce que nous avons fait, et que vous vous souleviez contre le grand dragon, notre commun ennemi, car le temps est venu où nous devons être délivrés de notre servitude et sortir du joug pesant de Pharaon; car le temps est venu où Moïse doit tirer les fils d'Israël de leur captivité; car le temps est venu enfin où les maux que nous avons soufferts nous ont lavés des péchés que nous avions commis. Donc que Dieu le père, dont la toute-puissance nous a pris en pitié, vous regarde à votre tour, et que sous ce regard, vous vous réveilliez et vous leviez pour la liberté.

«Donné à Palerme, le 14 de mai 1282.»

Pendant ce temps, le roi Pierre d'Aragon était aux mains avec Mira-Bosecri, roi de Bougie, et tous les Sarrasins d'Afrique, car à peine avaient-ils vu l'armée aragonaise prendre pied à Alcoyll et s'y fortifier, qu'ils avaient envoyé des cavaliers par tout le pays pour crier la proclamation de guerre; de sorte que Pierre d'Aragon, adossé à la mer et ayant derrière lui sa flotte, commandée par Roger de Lauria, avait devant lui, enveloppant la muraille qu'il avait fait faire, plus de soixante mille hommes, tant Maures et Arabes que Sarrasins.

Il arriva qu'un jour on lui dit qu'un Sarrasin demandait à lui parler à lui-même, refusant de s'ouvrir à aucun autre de la nouvelle importante qu'il prétendait apporter. Le roi ordonna qu'il fût aussitôt introduit devant lui et devant les seigneurs qui l'entouraient; mais le Sarrasin, voyant ce grand nombre de chevaliers, refusa de s'ouvrir en leur présence, et déclara qu'il ne dirait rien qu'au roi et à son aumônier. Le roi, qui était très brave, et qui d'ailleurs ne quittait jamais ses armes offensives et défensives, avec lesquelles il ne craignait ni Arabes, ni Maures, ni Sarrasins, ni qui que ce fût au monde, ordonna aussitôt à chacun de se retirer, et demeura seul avec l'archevêque de Barcelone et l'étranger.

Le Sarrasin alors se jeta aux genoux du roi et lui dit:

—Mon noble roi et seigneur, j'étais du nombre de ceux qui devaient embrasser la religion chrétienne avec le roi de Constantine, à qui le Seigneur fasse paix! mais, comme heureusement personne ne savait la détermination que j'avais prise, j'échappai au massacre, et, pour qu'on ne se doutât de rien, je ne me réunis à tes ennemis. Maintenant voici que j'ai un grand secret à te dire; mais, si je ne me faisais chrétien d'abord, je trahirais, en le disant, les Sarrasins, car, ayant encore le même dieu qu'eux, je devrais avoir les mêmes intérêts; tandis qu'au contraire, une fois baptisé, les chrétiens deviennent mes frères, et ce seraient eux que je trahirais en ne te disant point ce que j'ai à te dire. Ainsi donc, si tu veux savoir la nouvelle que je t'apporte et qui est, je te le répète, de la plus grande importance pour toi et les tiens, consens à être mon parrain, et fais-moi baptiser par le saint archevêque qui est près de toi.

Alors don Pierre se retourna vers l'archevêque, et lui dit en langue catalane:

—Que pensez-vous de cela, mon père?

—Qu'il ne faut écarter personne de la voie du Seigneur, répondit l'archevêque, et qu'il faut accueillir comme venant de Dieu quiconque veut aller à Dieu.

Alors le roi se retourna vers le Sarrasin et lui demanda:

—D'où es-tu et comment t'appelles-tu?

—Je suis de la ville d'Alfandech, et je m'appelle Yacoub Ben-Assan.

—Es-tu décidé à renoncer à ta ville et à ta croyance, et à échanger ton nom de Yacoub Ben-Assan contre celui de Pierre?

—C'est ce que je désire sincèrement, répondit le Sarrasin.

—Faites donc votre office, mon père, dit le roi à l'archevêque. Et l'archevêque, ayant pris une aiguière d'argent, bénit l'eau qu'elle contenait, et, en ayant versé quelques gouttes sur la tête du Sarrasin, il le baptisa au nom de la Très Sainte Trinité; puis, lorsqu'il eut fini:

—Maintenant, Pierre, lui dit-il, levez-vous, vous voilà espagnol et chrétien. Dites donc à votre roi et à votre parrain ce que vous avez à lui dire.

—Monseigneur, dit le néophyte, sachez que le roi Mira-Bosecri et les Sarrasins ont remarqué que, le dimanche étant pour vous et vos soldats un jour de repos et de fête, les murailles du camp étaient moins bien gardées ce jour-là que les autres jours. En conséquence, ils ont résolu dimanche d'attaquer la bastide du comte de Pallars, qu'ils croient la moins forte, et de l'emporter ou d'y périr tous; car ils pensent que pendant ce temps vous et tous vos soldats serez occupés à entendre la messe, et que par ce moyen ils auront bon marché de vous.

Et le roi, ayant réfléchi de quelle importance était l'avis quil recevait, se retourna vers celui qui venait de le lui donner, et lui dit:

—Je te remercie, gentil filleul, et je reconnais que tu as le coeur vraiment chrétien. Retourne maintenant parmi ces mécréants maudits, afin que tu demeures au courant de tous leurs projets, et, si celui que tu m'as révélé n'est pas abandonné, reviens me voir et m'en avertir dans la nuit de samedi à dimanche.

—Mais comment traverserai-je les avant-postes? demanda le messager.

Le roi appela ses gardes.

—Vous voyez bien cet homme, leur dit-il; toutes les fois qu'il se présentera à une sentinelle et qu'il dira:Alfandech, j'entends qu'on le laisse entrer librement et sortir de même.

Puis il donna vingt doubles d'or au nouveau chrétien, et, celui-ci lui ayant renouvelé sa foi et son hommage, sortit du camp sans être vu et alla rejoindre les Sarrasins.

Aussitôt le roi assembla tous ses chefs, et leur annonça cette bonne nouvelle que l'ennemi devait attaquer le camp le dimanche matin. Or, on avait tout le temps de se préparer à cette attaque, car on n'était encore que dans la nuit du jeudi au vendredi.

Pendant la journée du samedi, et vers tierce, on vint annoncer au roi don Pierre que l'on apercevait deux grandes barques venant de la Sicile et navigant sous pavillon noir. Il ordonna aussitôt à l'amiral Roger de Lauria, qui commandait la flotte, de laisser passer ces barques, car il se doutait bien quelles sortes de nouvelles elles apportaient.

La flotte s'ouvrit, les barques passèrent au milieu des nefs, des galères et des vaisseaux, et elle vinrent aborder au rivage, où les attendait le roi.

A peine ceux qui montaient ces barques eurent-ils mis pied à terre et eurent-ils appris que c'était le roi don Pierre qui était devant eux, qu'ils s'agenouillèrent, baisèrent trois fois le sol, et s'approchant du roi en se traînant sur leurs genoux, ils courbèrent la tête jusqu'à ses pieds, en criant: Merci, seigneur; seigneur, merci. Et comme ils étaient vêtus de noir ainsi que des suppliants, comme leurs larmes coulaient de leurs yeux sur les pieds du roi, comme leurs cris et leurs gémissements n'avaient point de fin, chacun en eut grande pitié, et le roi tout comme les autres; car, se reculant, il leur dit d'une voix toute pleine d'émotion:

—Que voulez-vous? qui êtes-vous? d'où venez-vous?

—Seigneur, dit alors l'un d'eux, tandis que les autres continuaient de crier et de pleurer, seigneur, nous sommes les députés de la terre de Sicile, pauvre terre abandonnée de Dieu, de tout seigneur et de toute bonne aide terrestre; nous sommes de malheureux captifs tout près de périr, hommes, femmes et enfants, si vous ne nous secourez. Nous venons, seigneur, vers votre royale majesté, de la part de ce peuple orphelin, vous crier grâce et merci! Au nom de la Passion, que Notre Seigneur Jésus-Christ a soufferte sur la croix pour le genre humain, ayez pitié de ce malheureux peuple; daignez le secourir, l'encourager, l'arracher à la douleur et à l'esclavage auxquels il est réduit. Et vous devez le faire, seigneur, pour trois raisons: la première, parce que vous êtes le roi le plus saint et le plus juste qu'il y ait au monde; la seconde parce que tout le royaume de Sicile appartient et doit appartenir à la reine votre épouse, et après elle à vos fils les infants, comme étant de la lignée du grand empereur Frédéric et du noble roi Manfred, qui étaient nos légitimes; et la troisième enfin parce que tout chevalier, et vous êtes, sire, le premier chevalier de votre royaume, est tenu de secourir les orphelins et les veuves.

Or, la Sicile est veuve par la perte qu'elle a faite d'un aussi bon seigneur que le roi Manfred; or, les peuples sont orphelins parce qu'ils n'ont ni père ni mère qui les puissent défendre, si Dieu, vous et les vôtres, ne venez à leur aide. Ainsi donc, saint seigneur, ayez pitié de nous, et venez prendre possession d'un royaume qui vous appartient à vous et à vos enfants, et, tout ainsi que Dieu a protégé Israël en lui envoyant Moïse, venez de la part de Dieu tirer ce pauvre peuple des mains du plus cruel Pharaon qui ait jamais existé; car, nous vous le disons, seigneur, il n'est pas de maîtres plus cruels que ces Français pour les pauvres gens qui ont le malheur de tomber en leur pouvoir.

Alors le roi les regarda d'un oeil compatissant, puis, tendant les deux mains à ceux des deux messagers qui étaient le plus près de lui:

—Barons, leur dit-il en les relevant, soyez les bienvenus, car ce que vous avez dit est vrai, et ce royaume de Sicile revient légitimement à la reine notre épouse et à nos enfants. Prenez donc courage, nous allons prier Dieu de nous éclairer sur ce que nous devons faire, puis nous vous ferons part de ce que nous avons résolu.

Et ils répliquèrent:

—Que le Seigneur vous ait en sa garde, et vous inspire cette pensée d'avoir pitié de nous, pauvres misérables que nous sommes! Et, comme preuve que nous venons au nom de vos sujets, voici les lettres de chacune des villes de la Sicile, de chacun des châteaux, de chaque baron, de chaque gentilhomme et de chaque chevalier, par lesquelles chevaliers, gentilshommes, barons, châteaux et villes, s'engagent à vous obéir, comme à leur roi et seigneur, à vous et à vos descendants.

Le roi alors prit ces lettres, qui étaient au nombre de plus de cent, et ordonna de bien loger ces députés et de leur donner, à eux et à leur suite, toutes les choses dont ils auraient besoin.

Pendant ce temps la nuit était venue, et le roi, s'étant retiré dans la maison qu'il habitait, y fut bientôt prévenu que l'homme devant lequel il avait ordonné que toutes les portes s'ouvrissent quand il dirait le motAlfandechétait là, et demandait de nouveau à lui parler. Comme le roi l'attendait avec impatience, il ordonna qu'il fût introduit à l'instant.

—Eh bien! lui dit-il en l'apercevant, nous espérons, cher filleul, que rien n'est changé, et que tu nous apportes une bonne nouvelle?

—Je vous apporte la nouvelle, très puissant seigneur et roi, répondit le nouveau converti, que vous ayez à vous tenir prêts, vous et vos gens, à la pointe du jour, car à la pointe du jour toute l'armée sarrasine sera en campagne.

—J'en suis aise, dit le roi, et je reconnais que tu es un digne messager. Et maintenant, fais comme tu voudras: retourne vers les Sarrasins ou demeure avec nous, à ton choix; et si tu demeures avec nous, en échange des terres et des châteaux que tu pouvais avoir en Afrique, nous te donnerons de telles terres et de tels châteaux en Aragon, qu'en voyant ceux que tu auras acquis, tu ne regretteras en rien ceux que tu auras perdus.

Et le nouveau converti répondit:

—Comme chrétien et comme filleul d'un aussi grand roi que vous, il me semble, sauf votre plaisir, monseigneur, que je dois rester avec mes frères et combattre sous votre étendard. Quant à mes terres et à mes châteaux, je les abandonne bien volontiers, et je ne demande en échange qu'un bon cheval et de bonnes armes.

—C'est bien, dit le roi; retirez-vous dans la maison que vous voudrez, et tenez-vous prêt à marcher sous notre étendard dès demain matin.

A ces mots, le filleul de don Pierre se retira, et, dix minutes après, on lui amena dans la maison où il s'était logé un cheval des écuries du roi, sur le dos duquel résonnait une de ses propres armures.

Puis le roi employa le temps qui lui restait à donner les ordres nécessaires pour la bataille du lendemain, ce qui rendit toute l'armée si joyeuse que sur vingt-cinq mille soldats qui la composaient, il n'y eut certainement pas dix hommes qui fermèrent les yeux un seul instant de toute cette nuit.

Au point du jour, les Sarrasins s'avancèrent silencieusement, croyant surprendre les postes aragonais; et ce ne fut que lorsqu'ils se trouvèrent à deux ou trois cents pas des murailles que, du haut d'une petite colline qui dominait le camp, ils aperçurent toute l'armée, chevaliers, barons, arbalétriers, et jusqu'aux valets de l'armée, rangés derrière les palissades et se tenant prêts à combattre.

Alors ils virent qu'ils avaient été trahis et que leurs ennemis étaient sur leurs gardes.

Aussitôt les chefs délibérèrent sur ce qu'ils devaient faire, et pour savoir s'il leur fallait continuer d'aller en avant ou tourner le dos; mais il était déjà trop tard. Le roi, voyant leur hésitation, ordonna d'ouvrir les barrières.

Aussitôt les trompettes commencèrent de sonner; l'avant-garde, sous la conduite du comte de Pallars et de don Ferdinand d'Ixer, s'élança bannière déployée; toute l'armée la suivit, criant:

—Saint Georges et Aragon!

L'espace qui séparait chrétiens et Sarrasins fut franchi en un instant; les deux armées se heurtèrent fer contre fer, et le combat commença.

Ce fut un combat terrible, sans tactique militaire, sans plan arrêté, où chacun choisit son homme et frappa jusqu'à ce que, cet homme abattu, il s'en présentât un autre.

Dans cette lutte, l'avant-garde sarrasine tout entière disparut écrasée: puis le roi en tête, son étendard à la main, entra dans le plus épais des bataillons ennemis. Ses chevaliers et ses barons le suivirent, ouvrant cette masse comme aurait fait un coin de fer. Enfin toute cette foule s'écarta, montrant sa blessure ouverte et sanglante.

Tout était fini; les Sarrasins, blessés au coeur, voulurent en vain se rallier; les terribles épée des chrétiens abattaient tout ce qu'elles touchaient. Les deux ailes séparées ne purent se rejoindre; l'infanterie arabe, percée par les traits des arbalétriers, commença à fuir; les Almogavares, légers comme les chamois de la Sierra-Morena, se mirent à leur poursuite.

La cavalerie seule tenait encore; mais bientôt, abandonnée à sa propre force, il lui fallut fuir à son tour. Le roi voulait la poursuivre et franchir une montagne qui était devant lui; mais le comte de Pallars et don Ferdinand d'Ixer l'arrêtèrent en criant:

—Au nom de Dieu! sire, pas un pas de plus. Songez à notre camp, où nous n'avons laissé que des malades, des femmes et des enfants; que deviendraient-ils, s'ils étaient séparés de nous, et que deviendrions-nous nous-mêmes? Au camp, sire, au camp!

Et, malgré les efforts du roi, qui ne voulait rien écouter, disant que le jour de l'extermination des Sarrasins était venu, ils le ramenèrent vers les palissades.

Comme le roi était à mi-chemin des barrières, un homme couché parmi les cadavres se souleva sur un genou, et, tandis que de la main gauche il tenait fermée une blessure qu'il avait reçue à la poitrine, de l'autre il lui présenta un étendard sarrasin qu'il venait de conquérir. Cet homme, c'était le Sarrasin Yacoub Ben-Assan. Don Pierre ordonna qu'on lui portât secours à l'instant même; mais le blessé fit signe au roi que tout était inutile. Don Pierre prit alors l'étendard, et, comme s'il n'eût attendu pour mourir que le moment de remettre son trophée aux mains de son royal parrain, le blessé se recoucha sur le champ de bataille, et, levant la main de sa poitrine, laissa son âme fuir par sa blessure.

Les envoyés de Sicile avaient vu tout le combat du haut des maisons d'Alcoyll, et ils avaient été fort émerveillés des magnifiques faits d'armes qu'avaient accomplis le roi don Pierre et ses gens, si bien que, pendant tout le temps de la bataille, ils disaient entre eux:

—Si Dieu permet que le roi vienne en Sicile, les Français seront tous morts ou vaincus, car, depuis le roi jusqu'au dernier soldat, tous marchent au combat comme à une fête.

Le soir, don Pierre donna l'ordre d'enterrer les soldats espagnols et de brûler les corps des Sarrasins, de peur que les cadavres ne corrompissent l'air, et que les maladies ne se missent dans son camp comme elles s'étaient mises dans celui du roi saint Louis à Tunis.

Le lendemain et le surlendemain on attendit vainement l'ennemi; il s'était retiré à plus de trois lieues en arrière, tant sa terreur était grande: et cependant tous les jours il lui arrivait de tous les côtés un tel nombre de gens qu'il eût été impossible de les compter.

Le quatrième jour on signala deux autres barques venant, comme les premières, de Sicile, mais portant des envoyés bien plus pressants et bien plus tristes encore que les premiers.

Dans la première étaient deux chevaliers de Palerme, et dans la seconde deux citoyens de Messine; tous étaient vêtus de noir, leurs barques avaient des voiles noires, et elles naviguaient sous des pavillons noirs. A peine virent-ils le roi que, comme avaient fait les premiers, ils se jetèrent à genoux, mais avec des cris bien plus lamentables et bien plus suppliants que les autres, car ils venaient annoncer que le roi Charles assiégeait Messine, et bien véritablement, en une telle extrémité, ils n'avaient plus de recours qu'en Dieu et dans le roi don Pierre d'Aragon.

Cependant le roi don Pierre d'Aragon paraissait encore hésiter, mais alors le comte de Pallars s'avança vers lui et, parlant en son nom et au nom des barons et chevaliers qui l'entouraient:

—Seigneur, lui dit-il, pourquoi hésitez-vous, et qui vous retient? Prenez en miséricorde un peuple infortuné qui vient vous crier merci; car il n'est coeur si dur au monde, qu'il soit chrétien ou Sarrasin, qui n'en ait pitié. Sire, la voix du peuple est la voix de Dieu, et, quand le peuple prie, Dieu ordonne. N'attentez donc pas davantage, seigneur; n'hésitez donc plus, sire, car je vous affirme, en mon nom et en celui de tous mes compagnons, que, tous tant que nous sommes, nous vous suivrons partout où vous irez, et que nous sommes prêts à périr pour la gloire de Dieu, pour votre honneur et pour la résurrection du peuple de la Sicile.

Aussitôt toute l'armée se mit à crier:

—En Sicile! en Sicile! Au nom de Dieu! sire, ne laissez pas ce pauvre peuple qui vous appartient et qui, après vous, appartiendra à vos enfants. En Sicile, sire! en Sicile!

Et alors le roi, entendant ces choses merveilleuses et voyant la bonne volonté de son armée, leva les mains au ciel et dit:

—Seigneur, c'est en votre nom et pour vous servir que j'entreprends ce voyage: Seigneur, je me recommande à vous, moi et les miens.

Puis, se retournant vers son armée:

—Eh bien! ajouta-t-il, puisque Dieu le veut et que vous le voulez, partons donc sous la garde et avec la grâce de Dieu, de madame sainte Marie et de toute la cour céleste, et allons en Sicile.

Et tous s'écrièrent:

—Noël! Noël! en Sicile! en Sicile!

Et toute l'armée, s'agenouillant d'un seul mouvement, se mit à chanter leSalve Reginaen signe d'action de grâces.

La même nuit, on expédia les deux premières barques pour la Sicile, avec cette bonne nouvelle que le roi don Pierre d'Aragon et toute son armée allaient arriver.

Le lendemain, le roi fit tout embarquer, hommes, femmes, enfants, et le dernier qui s'embarqua, ce fut lui; puis, lorsque tout l'embarquement fut terminé, les deux autres barques partirent à leur tour pour annoncer qu'elles avaient vu le roi et toute l'armée mettre à la voile.

Dieu nous donne un contentement pareil à celui qu'on éprouva en Sicile lorsqu'on y apprit cette bonne nouvelle!

La traversée du roi d'Aragon fut heureuse, car la Providence ne l'avait point si miraculeusement conduit jusque-là pour l'abandonner en chemin; de sorte que, sans accident aucun, il débarqua à Trapani, le 3 du mois d'août 1282.

Aussitôt les prud'hommes de Trapani envoyèrent des courriers par toute la Sicile; et, derrière ces courriers qui passaient disant au peuple: «le roi don Pierre d'Aragon est arrivé avec une puissante armée», des cris de joie s'élevaient; villes, villages et châteaux s'illuminaient, si bien qu'on pouvait deviner la route qu'ils avaient suivie à la tramée de bonheur et de lumière qu'ils laissaient après eux.

Quant au roi, chacun venait au-devant de lui avec de la joie plein le coeur, et des fleurs plein les mains, et chacun s'écriait en le voyant:

—Bon et saint seigneur, que Dieu te donne vie et victoire, afin que tu puisses nous délivrer de ces Français maudits!

Et tout le monde allait ainsi chantant, dansant et s'embrassant: et, pendant plus d'un mois, personne ne fit oeuvre de ses mains que pour les joindre en remerciant Dieu.

Le quatrième jour de son arrivée, le roi don Pierre vit venir à lui les principaux de la ville de Palerme, qui lui apportaient, au nom de leurs concitoyens, tout l'argent qu'ils avaient pu réunir; mais le roi don Pierre, après les avoir courtoisement reçus, leur répondit qu'il n'avait pas besoin d'argent, ayant apporté son trésor, et qu'il était venu non pas pour lever sur eux de nouvelles contributions, mais pour les recevoir au nombre de ses vassaux et les défendre contre leur ennemis.

Le surlendemain, le roi don Pierre partit pour Palerme, et vous pensez bien que, si de pareilles fêtes avaient eu lieu à Trapani, qui est une ville secondaire, il y en eut de bien autrement belles à Palerme, qui est la capitale de toute la Sicile.

Là, toutes les cloches sonnèrent, toutes les processions sortirent des églises avec les croix et les bannières, et, chaque jour, tout ce qu'il y avait d'hommes, de femmes et d'enfants dans la ville, se réunissaient sur la place du Palais-Royal, et criaient tant et si fort: Vive le roi notre bon seigneur! que le roi, pour satisfaire tout ce peuple, qui ne pouvait croire à son bonheur, était obligé de se montrer cinq ou six fois le jour au balcon de sa fenêtre.

Pendant ce temps, les prud'hommes de Palerme adressaient des messagers à toutes les autres villes de la Sicile, afin qu'elles envoyassent leurs clefs pour être offertes au roi, et des députés qui lui missent la couronne sur la tête au nom de toute l'île.

De son côté, le roi don Pierre envoya directement quatre barons au roi Charles, qui assiégeait Messine, avec charge de lui dire qu'il lui mandait et ordonnait de sortir de son royaume, attendu qu'il n'ignorait pas que le royaume appartenait à la reine d'Aragon, sa femme, et à ses enfants; qu'en conséquence il l'invitait à vider sa terre, et, s'il refusait à se tenir pour averti, que le roi don Pierre l'en irait chasser en personne.

Mais le roi Charles répondit qu'il n'entendait renoncer à son royaume ni pour le roi don Pierre, ni pour aucun autre que ce fût au monde, et que, ce royaume lui ayant été donné par la grâce de Dieu, il saurait bien le reconquérir à l'aide de son épée.

Le roi don Pierre ne répondit à ce refus qu'en ordonnant à son armée de terre et de mer de marcher sur Messine.

Mais, en lui voyant faire ces grands apprêts, les prud'hommes de Palerme lui demandèrent:

—Sauf votre bon plaisir, monseigneur, voulez-vous bien nous dire où vous allez?

Et le roi don Pierre répondit:

—Ne le voyez-vous point? Je vais combattre le roi Charles et le mettre hors de la terre de Sicile.

Alors les prud'hommes s'écrièrent:

—Au nom de Dieu! monseigneur, n'y allez pas sans nous, car, vous le comprenez bien, ce serait une honte pour nous que de ne pas vous aider de tout notre pouvoir dans une occasion qui nous intéresse si fort.

Le roi don Pierre consentit donc à attendre, et l'on fit publier par toute la Sicile que chaque homme âgé de quinze à soixante ans eût à se rendre à Palerme sous quinze jours, avec ses armes et son pain pour un mois. En attendant, et pour donner bon courage aux Messinois, le roi ordonna à deux mille Almogavares de faire la plus grande diligence possible pour se rendre dans la ville assiégée et y annoncer sa prompte arrivée.

Il avait choisi deux mille Almogavares au lieu de deux mille chevaliers, parce que les montagnards, habitués à la fatigue, armés légèrement, n'ayant pour tout bagage qu'une jaquette de drap ou de cuir sur le corps, une résille sur la tête, des espadrilles aux pieds, et portant sur leur dos, dans une besace, autant de pains qu'il y avait de jours de chevauchée, pouvaient franchir la distance plus rapidement qu'aucune autre troupe.

Aussi, quoiqu'il y ait pour tout le monde six journées de marche de Palerme à Messine, les deux mille Almogavares y arrivèrent vers le soir du troisième jour, et cela si secrètement, qu'ils entrèrent par la porte de la Caperna, depuis le premier jusqu'au dernier, sans qu'aucune sentinelle ni vedette de l'armée française s'aperçût de leur arrivée.

Lorsqu'on apprit, à Messine, le renfort que la garnison venait de recevoir, et surtout les bonnes nouvelles que ce renfort apportait, ce fut comme on le pense bien une grande joie par toute la ville. Mais les pauvres assiégés rabattirent bien de cette joie le lendemain lorsqu'ils virent leurs protecteurs se préparer au combat.

En effet, l'aspect des Almogavares n'était point rassurant, et, pour qui ne les avait point connus à l'oeuvre, ils semblaient bien plutôt un amas de bandits et de bohémiens qu'une troupe de soldats.

Aussi les Messinois s'écrièrent-ils:

—Oh! Seigneur Dieu! de quelle haute joie sommes nous descendus, et quels sont ces hommes qui vont ainsi à moitié nus, sans autre armes qu'une épée et un couteau, sans bouclier et sans écu? Mon Dieu! si toutes les troupes du roi d'Aragon sont pareilles, nous n'avons pas grand compte à faire sur nos défenseurs.

Et les Almogavares, ayant entendu les paroles qui se murmuraient ainsi autour d'eux, répondirent:

—C'est bon, c'est bon, on verra aujourd'hui même qui nous sommes. Montez seulement sur les tours et sur les remparts, et regardez.

Les Messinois montèrent sur les tours et sur les remparts, mais en secouant la tête, car ils n'avaient pas grande espérance que les Almogavares tiendraient les belles promesses qu'ils faisaient.

Ceux-ci cependant, sans avoir pris d'autre repos que trois ou quatre heures de sommeil, sans avoir mangé autre chose qu'un de leurs pains, et sans avoir bu ni vin ni liqueur, mais seulement l'eau qui coulait aux fontaines de la ville, se firent ouvrir une porte, et, au moment où les assiégeants s'y attendaient le moins, fondirent sur eux avec une telle impétuosité, qu'ils pénétrèrent presque jusqu'à la tente du roi. Et comme avant de sortir ils s'étaient donné les uns aux autres parole de ne point rentrer qu'ils n'eussent tué chacun son homme, lorsqu'ils rentrèrent, il y avait deux mille Français de moins dans l'armée du roi Charles, et cela sans compter les prisonniers qu'ils ramenaient.

Quand les gens de Messine, qui, ainsi que nous l'avons dit, étaient montés sur les tours et sur les remparts, virent cette brillante sortie et quel résultat terrible elle avait eu pour les assiégeants, ils revinrent fort de l'opinion désavantageuse qu'ils avaient d'abord conçue sur les Almogavares, et ce fut à qui leur ferait plus de fête et leur rendrait plus d'honneurs: chaque riche bourgeois en voulut avoir deux chez lui, et les y traita comme s'ils eussent été de la famille, rassurés et tranquillisés qu'ils étaient maintenant par la certitude qu'avec de pareils hommes leur ville était devenue imprenable.

Cependant le roi Charles apprit que le roi don Pierre d'Aragon, après s'être fait couronner à Palerme, s'avançait à grandes journées par terre, tandis que sa flotte, conduite par son amiral, Roger de Lauria, faisait le tour de l'île.

Ces deux armées réunies pouvaient former, avec celle des Siciliens, à peu près soixante à soixante-cinq mille hommes, c'est-à-dire plus de trois fois autant qu'en avait le roi Charles.

Or, ce dernier, qui était un prince très entendu dans les choses de guerre, comprit qu'il pouvait être trahi par les Abruzziens et les Apuliens, comme le roi Manfred, et que, comme le roi Manfred, il pourrait bien mourir de male mort.

Il prit donc son parti promptement et comme devait le faire un homme aussi prudent que brave.

Par une nuit bien obscure il monta sur les vaisseaux, traversa le détroit et s'en alla aborder à Reggio de Calabre avec la moitié de son armée, car ses vaisseaux n'étaient ni assez grands ni assez nombreux pour transporter son armée tout entière, il devait reprendre le lendemain matin la moitié qui restait encore sur la terre de Sicile.

Mais, au point du jour, le bruit se répandit que le roi Charles s'était embarqué pendant la nuit avec une partie de son monde, et que ce qui restait encore devant Messine était le tiers à peine de son armée. Aussitôt les Almogavares se firent ouvrir deux portes, et, séparés en deux troupes, ils fondirent sur les huit ou dix mille hommes qui restaient encore, ce que voyant les Messinois, ils s'armèrent de leur côté de tout ce qu'ils purent trouver, et sortirent de la ville au nombre de huit ou dix mille.

Les Français essayèrent d'abord de résister, d'autant plus qu'ils voyaient revenir de Reggio les galères qui les devaient emporter.

Cependant, quel que fût leur courage, ils ne purent soutenir le choc acharné de leurs ennemis, ils se dispersèrent tout le long du rivage, jetant leurs armes pour courir plus vite, tendant les bras vers leurs vaisseaux, et criant:

—A l'aide! à l'aide!

Mais quoique ceux qui montaient les galères fissent force de rames, ils n'arrivèrent que bien tard au gré de ceux qui les appelaient, car il y en avait déjà plus de trois mille de tués.

Enfin ceux qui restaient étaient si pressés de fuir, qu'ils n'attendirent pas que les vaisseaux abordassent, et qu'ils se jetèrent à la mer pour les aller rejoindre, de sorte que beaucoup périrent dans le trajet, et que, de sept ou huit mille hommes que le roi Charles avait laissés après lui, à peine en vit-il revenir cinq cents.

Cette journée fut une riche journée pour les Almogavares; car les Français n'avaient pas même pris le temps de plier leurs tentes et de les emporter; aussi y gagnèrent-ils un si riche butin, que les florins d'or roulaient le lendemain dans Messine comme de menus deniers.

Deux jours après, le roi Pierre d'Aragon fit son entrée à Messine au milieu des cris de joie et des acclamations de tout le peuple, et les fêtes qu'on lui fit durèrent quinze jours et quinze nuits: pendant ces quinze nuits, la ville fut illuminée de façon qu'on y voyait à se promener dans ses rues comme à la lumière du soleil.

Ce fut ainsi que la terre de Sicile fut délivrée du dernier Français, et cela se passa l'an de grâce 1282.

Puisse-t-il arriver une pareille joie à tout noble peuple opprimé par l'étranger!

Voici la véritable chronique des Vêpres siciliennes, telle que je l'ai copiée dans la bibliothèque du Palais-Royal à Palerme.

La Santa-Maria di Pie di Grotta Caprée

Gaëtano Sferra

L'anniversaire

Messine la Noble

Le pesce spado

Catane

Les bénédictins de Saint-Nicolas-le-Vieux

L'Etna

Syracuse

La chapelle gothique

Carmela

Le Souterrain

Un Requin

Il signor Anga

Girgenti la Magnifique

Le colonel Santa-Croce

L'intérieur de la Sicile

Palerme l'Heureuse

Gelsomina

Sainte Rosalie

Le Couvent des capucins

Grecs et Normands

Charles d'Anjou

Jean de Procida

Pierre d'Aragon


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