Comme il signor Mercurio achevait son récit, Jadin, le baron S… et le vicomte de R… entrèrent; le garçon de l'hôtel leur avait procuré une fenêtre dans la rue del Cassero, et ils venaient me chercher pour l'occuper avec eux.
Ils sourirent en me voyant en tête-à-tête avec le signor Mercurio, qui, de son côté, à leur aspect, se retira le plus discrètement du monde, emportant les deux piastres dont j'avais payé son abominable histoire.
De mon côté, comme j'avais le sourire de ces messieurs sur le coeur, et que j'éprouvais pour cet homme un dégoût qu'ils ne pouvaient comprendre, puisqu'ils n'en connaissaient pas la cause, j'appelai le garçon, je lui déclarai que, si le signor Mercurio rentrait dans ma chambre, je quitterais à l'instant l'hôtel.
Cet ordre a porté ses fruits, et je suis certain qu'encore aujourd'hui je passe à Palerme pour un puritain de première classe.
Je ne demandai à ces messieurs que le temps de m'habiller. Comme la maison dans laquelle nous avions loué une fenêtre était à cinq cents pas à peine, nous ne jugeâmes pas à propos de faire atteler pour cela, et nous nous y rendîmes à pied.
La ville avait le même air de fête; les rues étaient encombrées de monde, il nous fallut près d'une heure pour faire ces cinq cents pas.
Enfin, nous atteignîmes la maison, nous montâmes au second étage, nous entrâmes en possession de notre fenêtre. Il y en avait deux dans la chambre mais l'autre était occupée par une famille anglaise; le locataire, auquel nous avions sous-loué, se tenait debout et prêt à en faire les honneurs.
La première chose qui me frappa en jetant les yeux sur la rue fut, au troisième étage de la maison en face de nous un énorme balcon, en manière de cage, tenant toute la largeur de la maison; sa forme était bombée comme celle d'un vieux secrétaire, et les grilles qui le composaient étaient assez serrées pour qu'on ne put voir que fort confusément au travers.
Je demandai au maître de la maison l'explication de cette singulière machine que j'avais déjà au reste remarquée à plusieurs autres maisons: c'était un balcon de religieuses.
Il y a aux environs de Palerme et à Palerme même, une vingtaine de couvents de filles nobles: en Sicile, comme partout ailleurs, les religieuses sont censées n'avoir plus aucun commerce avec le monde; mais en Sicile, pays indulgent par excellence, on leur permet de regarder le fruit défendu auquel elles ne doivent pas toucher. Elles peuvent donc, les jours de fête, venir prendre place, je ne dirai pas à ces balcons, mais dans ces balcons, ou elles se rendent de leur couvent, si éloigné qu'il soit, par des passages souterrains et par des escaliers dérobés. On m'a assuré que, lors de la révolution de 1820, quelques religieuses, plus patriotes que les autres, avaient, emportées par leur enthousiasme national, versé du haut de ce fort imprenable de l'eau bouillante sur les soldats napolitains.
A peine cette explication nous était-elle donnée, que la volière se remplit de ses oiseaux invisibles, qui se mirent aussitôt à caqueter à qui mieux mieux. Autant que j'en pus juger par le bruit et par le mouvement, le balcon devait bien contenir une cinquantaine de religieuses.
L'aspect qu'offrait Palerme était si vivant et si varié, que, quoique nous fussions venus au moins deux heures trop tôt, ces deux heures s'écoulèrent sans un seul moment d'ennui; enfin, au bruit d'une salve d'artillerie qui se fit entendre, à la rumeur qui courut par la ville, au mouvement qui se fit parmi les assistants, nous jugeâmes que le char se mettait en route.
Effectivement, nous commençâmes bientôt à l'apercevoir à l'extrémité de la rue del Cassero, au tiers de laquelle à peu près nous nous trouvions; il s'avançait lentement et majestueusement, traîné par cinquante boeufs blancs aux cornes dorées; sa hauteur atteignait celle des maisons les plus élevées, et outre les figures peintes ou modelées en carton et en cire dont il était couvert, il pouvait contenir sur ces deux différents étages, et sur une espèce de proue qui s'élançait en avant, pareille à celle d'un vaisseau, de cent quarante à cent cinquante personnes, les unes jouant de toutes sortes d'instruments, les autres chantant, les autres enfin jetant des fleurs.
Quoique cette énorme masse ne fût composée en grande partie que d'oripeaux et de clinquant, elle ne laissait point que d'être imposante. Notre hôte s'aperçut de l'effet favorable produit sur nous par la gigantesque machine; mais, secouant la tête avec douleur, au lieu de nous maintenir dans notre admiration, il se plaignit amèrement de la foi décroissante et de la lésinerie croissante de ses compatriotes. En effet, le char, qui aujourd'hui égale à peine en hauteur les toits des palais, dépassait autrefois les clochers des églises; il était si lourd, qu'il fallait cent boeufs au lieu de cinquante pour le traîner; il était si large et si chargé d'ornements, qu'il défonçait toujours une vingtaine de fenêtres. Enfin, il s'avançait au milieu d'une telle foule, qu'il était bien rare qu'en arrivant à la place de la Marine il n'y eût pas un certain nombre de personnes écrasées. Tout cela, on le comprend, donnait aux fêtes de sainte Rosalie une réputation bien supérieure à celle dont elles jouissent aujourd'hui, et flattait fort l'amour-propre des anciens Palermitains.
En effet, le char passa devant nous, nous nous aperçûmes que les autorités municipales ou ecclésiastiques de Palerme, je ne saurais trop dire lesquelles, avaient fort tiré à l'économie: ce que nous avions pris de loin pour de la soie était du simple calicot, les gazes des draperies étaient singulièrement fanées, et les ailes des anges avaient grand besoin d'être remplumées, vers leurs extrémités surtout, qui avaient fort souffert des ravages du temps et du frottement de la machine.
Immédiatement après le char, venaient les reliques de sainte Rosalie, enfermées dans une châsse d'argent et posées sur une espèce de catafalque porté par une douzaine de personnes qui se relayent et affectent de marcher cahin caha, à la manière des oies. Je demandai la cause de cette singulière façon de procéder, et l'on me répondit que cela tenait à ce que sainte Rosalie avait un léger défaut dans la tournure.
Derrière cette châsse, un spectacle bien plus étrange et bien plus inexplicable encore nous attendait: c'étaient les reliques de saint Jacques et de saint Philippe, je crois, portées par une quarantaine d'hommes, qui vont sans cesse courant à perdre haleine et s'arrêtant court. Ce temps d'arrêt leur sert à laisser former un intervalle d'une centaine de pas entre eux et les reliques de sainte Rosalie; aussitôt cet intervalle formé ils se remettent à courir de nouveau, et ne s'arrêtent que lorsqu'ils ne peuvent aller plus loin; alors ils s'arrêtent encore pour repartir un instant après, et ce transport des reliques des deux saints s'exécute ainsi, par courses et par haltes, depuis le moment du départ jusqu'au moment de l'arrivée. Cette espèce de mythe gymnastique fait allusion à un fait tout en l'honneur des deux élus: un jour qu'on transportait leur châsse, je ne sais pour quelle cause, d'un lieu à un autre, elle passa par hasard dans une rue que dévorait un incendie; les porteurs s'aperçurent qu'à mesure qu'ils s'avançaient, le feu s'éteignait; afin que le feu fît le moins de dégât possible, ils se mirent à courir; cette ingénieuse idée fut couronnée du plus entier succès. Partout où ce n'était qu'un incendie ordinaire, la flamme disparut aussitôt; seulement, là où l'incendie était le plus acharné, il fallut s'arrêter une ou deux minutes. De là les courses, de là les haltes. Comme on le comprend bien, cette aptitude des deux saints à combattre les incendies rend inutile à Palerme le corps royal des sapeurs-pompiers.
Après les reliques de saint Jacques et de saint Philippe venaient celles de saint Nicolas, portées par une dizaine d'hommes dansant et valsant. Cette façon de rendre hommage à la mémoire d'un saint nous ayant aussi paru assez étrange, nous en demandâmes l'explication: ce à quoi on nous répondit que, saint Nicolas étant de son vivant d'un naturel fort jovial, on n'avait rien trouvé de mieux que cette marche chorégraphique, qui rappelait parfaitement la gaieté de son caractère.
Derrière saint Nicolas ne venait rien autre chose que le peuple, lequel marchait comme il l'entendait.
Cette marche triomphale, qui avait commencé vers midi, ne fut guère achevée que sur les cinq heures. Alors les voitures circulèrent de nouveau dans les rues; la promenade de la Marine commençait.
La soirée offrit les mêmes délices que la veille. En général, les plaisirs italiens ne sont point variés: on fait aujourd'hui ce qu'on a fait hier, et l'on fera demain ce qu'on a fait aujourd'hui. Nous eûmes donc feu d'artifice, danses à la Flora, corso à minuit, et illuminations jusqu'à deux heures.
Tout en assistant aux honneurs rendus à sainte Rosalie à Palerme, nous avions lié, pour le lendemain, la partie d'aller faire un pèlerinage à sa chapelle, située au sommet du mont Pellegrino. En conséquence, nous avions commandé à la fois une voiture et des ânes; une voiture, pour aller tant que la route serait carrossable, et les ânes pour faire le reste du chemin.
Le mont Pellegrino n'est, à vrai dire, qu'un squelette de montagne; toute la terre végétale qui le couvrait autrefois a été successivement emportée dans la plaine par le vent ou par la pluie. Une route magnifique, posée sur des arcades et digne des anciens Romains, conduit à la moitié de sa hauteur, à peu près. Là, nous trouvâmes, comme nous l'avions ordonné d'avance, un relais de ces magnifiques ânes de Sicile qui, s'ils étaient transportés chez nous, feraient honte, non seulement à leurs confrères, mais encore à beaucoup de chevaux: c'est cette supériorité dans l'espèce qui leur vaut sans doute l'honneur de servir de montures aux dandys et aux gens de Palerme, quand ils vont faire leurs visites du matin.
Après une heure de montée, nous arrivâmes à la chapelle de Sainte-Rosalie, qui n'est rien autre chose que la grotte dans laquelle la sainte retirée du monde a vécu loin de ses séductions. Au-dessus de l'entrée de la grotte est son arbre généalogique parfaitement en règle, depuis Charlemagne jusqu'à Sinibaldo, père de la sainte.
Sainte Rosalie était fiancée au roi Roger, lorsqu'au lieu d'attendre tranquillement, dans la maison paternelle, son royal époux, elle s'enfuit un matin, et disparut pour ne plus revenir. Elle avait alors quatorze ans.
Sainte Rosalie se réfugia dans la caverne du mont Pellegrino, où elle vécut solitaire et mourut ignorée, se livrant à la méditation et conversant avec les anges. Au mois de juillet 1624, au milieu d'une peste terrible qui dévastait la ville de Palerme, un homme du peuple eut une vision. Il lui sembla qu'il se promenait hors des portes de Palerme, lorsqu'une colombe, descendant du ciel, se posa à quelques pas de lui: il alla à la colombe, mais la colombe reprit son vol et alla se poser à quelques pas plus loin; il la suivit de nouveau, et de vols en vols la colombe finit par entrer sous la grotte de sainte Rosalie, où elle disparut: alors le songeur se réveilla. Comme on le pense bien, il comprit qu'un pareil rêve n'était autre chose qu'une révélation. A peine fit-il jour, qu'il se leva, sortit de Palerme, et aperçut la colombe conductrice. Alors se renouvela en réalité la vision de la nuit. Le brave homme suivit la colombe sans la perdre de vue, et entra un instant après elle dans la grotte. La colombe avait disparu, mais il y trouva le corps de la sainte.
Ce corps était parfaitement conservé, et il semblait, quoique cinq siècles se fussent écoulés depuis le moment de sa mort, que l'élue du Seigneur vînt d'expirer à l'instant même; elle avait dû mourir à l'âge de vingt-huit ou trente ans.
L'homme à la colombe accourut en grande hâte à Palerme, et fit part à l'archevêque du songe qu'il avait fait, et de la précieuse trouvaille qui en avait été la suite. L'archevêque assembla aussitôt tout le clergé; puis, croix et bannières en tête, on alla chercher le corps de sainte Rosalie à la caverne qui lui avait servi de tombeau; et, après l'avoir posée sur un catafalque, on ramena à Palerme, où on le fit promener par les rues, porté sur les épaules de douze jeunes filles, vêtues de blanc, couronnées de fleurs, et tenant des palmes à la main. Le même jour la peste cessa: c'était le 15 juillet 1624.
Dès lors il devint impossible de douter que la fille de Sinibaldo ne fût une sainte, et, comme cette sainte avait sauvé la ville, on mit la ville sous sa protection. Depuis ce temps, son culte s'est maintenu avec une fleur de jeunesse et de poésie qui est le partage de bien peu d'élues.
L'entrée de la grotte est demeurée dans sa simplicité primitive; c'est une espèce de vestibule, taillé en plein roc et décoré de médaillons de Charles III, de Ferdinand 1er et de Marie-Caroline. Ce vestibule est séparé du sanctuaire par une ouverture qui va de la voûte au sommet de la montagne, et par laquelle pénètre le jour; des plantes et des fleurs grimpantes ont poussé dans cette gerçure, et retombent en guirlande dans l'intérieur de la caverne; à un certain moment de la journée, les rayons du soleil pénètrent par cette ouverture, et séparent le vestibule de la chapelle par un ardent rayon de lumière.
Le sanctuaire renferme deux autels.
Le premier à gauche est dédié à sainte Rosalie. Il s'élève à l'endroit même où fut retrouvé le corps de la sainte. Une statue en marbre, ouvrage de Caggini, a remplacé les reliques qu'on a enfermées dans une châsse. Cette statue représente une belle vierge couchée dans l'attitude d'une jeune fille qui dort; elle a la tête appuyée sur une de ses mains, et de l'autre tient un crucifix. La robe dont elle est enveloppée, et qui est un don du roi Charles III, a coûté 5 000 piastres; elle porte, de plus, un collier de diamants au cou, des bagues à tous les doigts, et sur la poitrine, pendues à un ruban noir et à un ruban bleu, les croix de Malte et de Marie-Thérèse. Près de la sainte sont une tête de mort, une écuelle, un bourdon, un livre et une discipline d'or massif; comme la robe, ces différents objets sont un don du roi Charles III.
Le second autel, situé au fond de la grotte, et en face de son ouverture, est placé sous l'invocation de la Vierge; mais, il faut le dire à la gloire de sainte Rosalie, tout dédié qu'il est à la mère du Christ, il est infiniment moins riche, infiniment moins beau, surtout infiniment moins fréquenté que le premier. Derrière cet autel se trouve la source où buvait la sainte.
La chapelle de Sainte-Rosalie est, comme nous l'avons dit, le refuge des amours persécutés. Si les amants qu'on veut séparer parviennent un beau matin à se réunir, et qu'on ne les rattrape pas dans le trajet qui sépare Palerme de la montagne, ils sont sauvés: une fois entrés dans la caverne, les droits des parents cessent, et ceux de la sainte commencent. Le prêtre leur demande s'ils veulent être unis, et sur leur réponse affirmative leur dit une messe: la messe finie, ils sont mariés; ils peuvent revenir au grand jour, et bras dessus, bras dessous, à Palerme. Les parents n'ont plus rien à dire.
Au moment où nous arrivions dans la chapelle, le prêtre accomplissait, selon toute probabilité, une union de ce genre: un jeune homme et une jeune fille étaient agenouillés devant l'autel, sans autre témoin de leur union que le sacristain qui servait la messe. Notre arrivée parut d'abord leur causer quelque inquiétude, mais, nous ayant reconnus pour étrangers, ils ne firent plus attention à nous. Nous nous agenouillâmes à quelques pas d'eux, en attendant que la messe fût dite.
La messe achevée, ils se levèrent, remercièrent le prêtre, sortirent de la grotte, montèrent sur leurs ânes et disparurent. Ils étaient mariés.
Nous interrogeâmes le prêtre, qui nous dit qu'il ne se passait guère de semaines sans qu'une cérémonie pareille s'accomplît.
En rentrant chez nous, nous trouvâmes pour le lendemain une invitation à dîner de la part du vice-roi, le prince de Campo-Franco; nous lui avions fait remettre la veille nos lettres de recommandation, et, avec cette politesse parfaite qu'on ne rencontre guère que chez les grands seigneurs italiens, il leur faisait honneur à l'instant même.
Le prince de Campo-Franco a quatre fils; c'est le second de ses fils, le comte de Lucchesi Palli, qui a épousé madame la duchesse de Berry: il était momentanément en Sicile pour y amener dans le caveau de sa famille le corps de la petite fille née pendant la captivité de Blaye, et qui venait de mourir.
Comme cette invitation à dîner était pour la maison de campagne du prince, située, comme presque toutes les villas des riches Palermitains, à la Bagherie, nous partîmes deux ou trois heures plus tôt qu'il n'était nécessaire, afin d'avoir le temps de visiter le fameux palais du prince de Palagonia, modèle du grotesque et miracle de folie.
La route que l'on prend pour se rendre à la Bagherie est la même que nous avions déjà suivie pour venir à Palerme. A un quart de lieue de la ville, on passe l'Orèthe, l'ancien Eleuthère de Ptolémée, et aujourd'hui lefiume del Amiraglio. Ce filet d'eau, majestueusement décoré du nom de fleuve, traversait autrefois la ville et se jetait dans le port; mais il a été détourné de son ancien lit, sur l'emplacement duquel on a bâti la rue de Tolède.
C'est aux environs de la Bagherie que Roger, comte de Sicile et de Calabre, remporta sur les Sarrasins, vers 1072, la grande bataille qui lui livra Palerme.
Notre voiture s'arrêta en face du palais du prince de Palagonia, que nous reconnûmes aussitôt aux monstres sans nombre qui garnissent les murailles, qui surmontent les portes, qui rampent dans le jardin; ce sont des bergers avec des têtes d'âne, des jeunes filles avec des têtes de cheval, des chats avec des figures de capucin, des enfants bicéphales, des hommes à quatre jambes, des solipèdes à quatre bras, une ménagerie d'êtres impossibles, auxquels le prince, à chaque grossesse de sa femme, priait Dieu de donner une réalité, en permettant que la princesse accouchât de quelque animal pareil à ceux qu'il avait soin de lui mettre sous les yeux pour amener cet heureux événement. Malheureusement pour le prince, Dieu eut le bon esprit de ne pas écouter sa prière, et la princesse accoucha tout bonnement d'enfants pareils à tous les autres enfants, si ce n'est qu'ils se trouvèrent ruinés un beau jour par la singulière folie de leur père.
Un autre caprice du prince était de se procurer toutes les cornes qu'il pouvait trouver: bois de cerf, bois de daim, cornes de boeufs, cornes de chèvre, défenses d'éléphant même, tout ce qui avait forme recourbée et pointue était bienvenu au château, et acheté par le prince presque sans marchander. Aussi, depuis l'antichambre jusqu'au boudoir, depuis la cave jusqu'au grenier, le palais était hérissé de cornes: les cornes avaient remplacé les patères, les portemanteaux, les pitons; les lustres pendaient à des cornes, les rideaux s'accrochaient à des cornes; les buffets, les ciels de lits, les bibliothèques, étaient surmontés de cornes. On aurait donné vingt-cinq louis d'une corne, que dans tout Palerme on ne l'aurait pas trouvée.
L'art n'a rien à faire dans une pareille débauche d'imagination: palais, cours, jardin, tout cela est d'un goût détestable, et ressemble à une maison bâtie par une colonie de fous. Jadin ne voulut pas même compromettre son crayon jusqu'à en faire un croquis.
Pendant que nous visitions le palais Palagonia, nous fûmes joints par le comte Alexandre, troisième fils du prince de Campo-Franco; il avait appris notre arrivée, et venait au-devant de nous, afin que nous eussions quelqu'un pour nous présenter à son père et à ses frères aînés que nous n'avions point encore vus.
La ville du prince de Campo-Franco est sans contredit, pour la situation surtout, une des plus délicieuses qui se puissent voir: les quatre fenêtres de la salle à manger s'ouvrent sur quatre points de vue différents, un de mer, un de montagne, un de plaine et un de forêt.
Le dîner fut magnifique, mais tout sicilien, c'est-à-dire qu'il y eut force glaces et quantité de fruits, mais fort peu de poisson et de viande. Nous dûmes paraître des ichtyophages et des carnivores de première force, car nous fûmes, Jadin et moi, à peu près les seuls qui mangèrent sérieusement.
Après le dîner on nous servit le café sur une terrasse couverte de fleurs; de cette terrasse on apercevait tout le golfe, une partie de Palerme, le mont Pellegrino, et enfin au milieu de la mer, au large, comme un brouillard flottant à l'horizon, l'île d'Alciuri. L'heure que nous passâmes sur cette terrasse, et pendant laquelle nous vîmes le soleil se coucher et le paysage traverser toutes les dégradations de lumière, depuis l'or vif jusqu'au bleu sombre, est une de ces heures indescriptibles qu'on retrouve dans sa mémoire en fermant les yeux, mais qu'on ne peut ni faire comprendre avec la plume, ni peindre avec le crayon.
A neuf heures du soir, par une nuit délicieuse, nous quittâmes la Bagherie, et nous revînmes à Palerme.
La journée du lendemain était consacrée à des courses par la ville: un jeune homme, Arami, camarade de collège du marquis de Gargallo, et pour lequel ce dernier m'avait remis une lettre, devait nous accompagner, dîner avec nous, et de là nous conduire au théâtre, où il y avait opéra.
Nous commençâmes par les églises, le Dôme avait droit à notre première visite; nous l'avions déjà parcouru le jour de notre arrivée; mais, préoccupés de la scène qui s'y passait, nous n'avions pu en examiner les détails. Ces détails sont, au reste, peu importants et peu curieux, l'intérieur de la cathédrale ayant été remis à neuf: nous en revînmes donc bientôt aux sépulcres royaux qu'elle renferme.
Le premier est celui de Roger II, fils du grand comte Roger, et qui fut lui-même comte de Sicile et de Calabre en 1101, duc de Pouille et prince de Salerne en 1127, roi de Sicile en 1150; qui mourut enfin en 1154, après avoir conquis Corinthe et Athènes.
Le second est celui de Constance à la fois impératrice et reine: reine de Sicile par son père Roger; impératrice d'Allemagne par son mari, Henri VI, roi de Sicile lui-même en 1194, et mort en 1197.
Le troisième est celui de Frédéric II, père de Manfred, et grand-père deConradin, qui succéda à Henri VI et mourut en 1250.
Enfin, les quatrième et cinquième sont ceux de Constance, fille de Manfred, et de Pierre, roi d'Aragon.
En sortant du Dôme, nous traversâmes la place, et nous nous trouvâmes en face du Palais-Royal.
Le Palais-Royal est bâti sur les fondements de l'ancien Al Cassar sarrasin. Robert Guiscard et le grand comte Roger entourèrent de murailles la forteresse arabe, et s'en contentèrent momentanément; Roger, son fils, deuxième du nom, y éleva une église à saint Pierre et fit construire deux tours, nommées, l'une, la Pisana et l'autre la Greca. La première de ces deux tours renfermait les diamants et le trésor de la couronne; la seconde servait de prison d'État. Guillaume 1er trouva la demeure incommode et commença le Palazzo-Nuovo, qui fut achevé par son fils vers l'an 1170.
Nous venions voir principalement deux choses à Palazzo-Nuovo: les fameux béliers syracusains, qui y ont été transportés, et la chapelle de Saint-Pierre, qui, malgré ses sept cents ans d'existence, semble sortir de la main des mosaïstes grecs.
Nous cherchions de tous côtés les béliers, lorsqu'on nous les montra coquettement badigeonnés en bleu de ciel: nous demandâmes quel était l'ingénieux artiste qui avait eu l'idée de les peindre de cette agréable couleur; on nous répondit que c'était le marquis de Forcella. Nous demandâmes où il demeurait, pour lui envoyer nos cartes.
Il n'en est point ainsi de l'église de Saint-Pierre; elle est restée à la fois un miracle d'architecture et d'ornementation. Sans doute, le respect qu'on a eu pour elle tient à la tradition, tradition respectée et transmise par les Sarrasins eux-mêmes, et qui veut que saint Pierre, en se rendant de Jérusalem à Rome, ait consacré lui-même une petite chapelle souterraine, qui sert aujourd'hui de caveau mortuaire à l'église.
C'est dans cette chapelle que Marie-Amélie de Sicile épousa Louis-Philippe d'Orléans. C'est encore dans cette chapelle que fut baptisé le premier-né de leur fils, le duc d'Orléans actuel. En versant l'eau sainte sur le front de l'enfant, l'archevêque dit tout haut:
—Peut-être qu'en ce moment je baptise un futur roi de France.
—Ainsi soit-il! répondit le marquis de Gargallo, qui tenait, au nom de la ville de Palerme, l'enfant royal sur les fonts baptismaux.
Le roi Louis-Philippe n'a point oublié, sur le trône de France, la petite chapelle de Saint-Pierre, et, lors de son voyage en Sicile, le prince de Joinville lui fit don, au nom de son père, d'un magnifique ostensoir de vermeil, incrusté de topazes.
De cette chapelle presque souterraine on nous fit monter sur l'Observatoire; c'est du haut de cette terrasse que, grâce à l'instrument de Ramsden, Piazzi découvrit pour la première fois, le 1er janvier 1801, la planète de Cérès. Comme nous y allions dans un dessein beaucoup moins ambitieux, nous nous contentâmes, à l'orient, de voir les îles Lipari, pareilles à des taches noires et vaporeuses flottant à la surface de la mer, et, à l'occident, le village de Montreale, surmonté de son gigantesque monastère que nous devions visiter le lendemain.
Près du palais est la Porte Neuve, arc de triomphe élevé à Charles V, à l'occasion de ses victoires en Afrique.
Pour en finir avec les monuments, nous ordonnâmes à notre cocher de nous conduire aux deux châteaux sarrasins de Ziza et de Cuba: ces deux noms, à ce que nous assura notre cocher, habitué à conduire les voyageurs aux différentes curiosités de la ville, et par conséquent tout disposé à trancher du cicerone, étaient ceux des fils du dernier émir; mais Arami, auquel nous avions une confiance infiniment plus grande, nous dit qu'aucune tradition importante ne se rapportait à ces deux monuments.
Le palais Ziza est le mieux conservé des deux; on y voit encore une grande salle mauresque à plafond en ogive, décorée d'arabesques et de mosaïques. Une fontaine qui jaillit dans deux bassins octogones continue de rafraîchir cette salle, aujourd'hui solitaire et abandonnée. Dans les autres pièces, l'ornementation arabe a disparu sous de mauvaises fresques. Quant au château de Cuba, c'est aujourd'hui la caserne de Borgognoni.
Près des deux châteaux mauresques s'est élevé un monastère chrétien en grande réputation, non seulement à Palerme, mais par toute la Sicile; c'est le couvent des capucins. Ce qui lui a valu cette renommée, c'est surtout la singulière propriété qu'ont ses caveaux demomifierles cadavres, et de les conserver ainsi exempts de corruption jusqu'à ce qu'ils tombent en poussière.
Aussi, dès que nous arrivâmes au couvent, le père gardien, habitué aux visites quotidiennes qu'il reçoit des étrangers, nous conduisit-il à ses catacombes; nous descendîmes trente marches, et nous nous trouvâmes dans un immense caveau souterrain, taillé en croix, éclairé par des ouvertues pratiquées dans la voûte, et où nous attendait un spectacle dont rien ne peut donner une idée.
Qu'on se figure douze ou quinze cents cadavres réduits à l'état de momies, grimaçant à qui mieux mieux, les uns semblant rire, les autres paraissant pleurer, ceux-ci ouvrant la bouche démesurément, pour tirer une langue noire entre deux mâchoires édentées, ceux-là serrant les lèvres convulsivement, allongés, rabougris, tordus, luxés, caricatures humaines, cauchemars palpables, spectres mille fois plus hideux que les squelettes pendus dans un cabinet d'anatomie, tous revêtus de robe de capucins, que trouent leurs membres disloqués, et portant aux mains une étiquette sur laquelle on lit leur nom, la date de leur naissance et celle de leur mort. Parmi tous ces cadavres est celui d'un Français nommé Jean d'Esachard, mort le 4 novembre 1831, âgé de cent deux ans.
Le cadavre le plus rapproché de la porte, et qui, de son vivant, s'appelait Francesco Tollari, porte à la main un bâton. Nous demandâmes au gardien de nous expliquer ce symbole; il nous répondit que, comme le susdit Francesco Tollari était le plus près de la porte, on l'avait élevé à la dignité de concierge, et qu'on lui avait mis un bâton à la main pour qu'il empêchât les autres de sortir.
Cette explication nous mit fort à notre aise; elle nous indiquait le degré de respect que les bons moines portaient eux-mêmes à leurs pensionnaires; dans les autres pays, on rit de la mort; eux riaient des morts: c'était un progrès.
En effet, il faut avouer que, dans cette collection de momies, celles qui ne sont pas hideuses sont risibles. Il est difficile à nous autres gens du nord, avec notre culte sombre et poétique pour les trépassés, de comprendre qu'on se fasse un jeu de ces pauvres corps dont l'âme est partie, qu'on les habille, qu'on les coiffe, qu'on les farde comme des mannequins; que, lorsque quelque membre se déjette par trop, on casse ce membre, et on le raccommode avec du fil de fer, sans craindre, avec ce sentiment éternel qui réagit en nous contre le néant, que le cadavre n'éprouve une souffrance physique, ou que l'âme qui plane au-dessus de lui ne s'indigne aux transformations qu'on lui fait subir. J'essayai de faire part de toutes ces sensations à notre compagnon; mais Arami était sicilien, habitué dès l'enfance à regarder comme un honneur rendu à la mémoire ce que nous regardons comme une profanation du tombeau.
Il ne comprit pas plus notre susceptibilité, que nous son insouciance. Alors nous en prîmes notre parti; et comme la chose était curieuse au fond, convaincus que ce qui ne blessait pas les vivants ne devait pas blesser les morts, nous continuâmes notre visite.
Les momies sont disposées, tantôt sur deux et tantôt sur trois rangs de hauteur, alignées côte à côte, sur des planches en saillie, de manière à ce que celles du premier rang servent de cariatides à celles du second, et celles du second au troisième. Sous les pieds des momies du premier rang sont trois étages de coffres en bois, plus ou moins précieux, décorés plus ou moins richement d'armoiries, de chiffres, de couronnes. Ils renferment les morts pour lesquels les parents ont consenti à faire la dépense d'une bière; ces bières ne se clouent pas comme les nôtres, pour l'éternité, mais elles ont une porte, et cette porte a une serrure dont les parents possèdent la clef. De temps en temps les héritiers viennent voir si ceux dont ils mangent la fortune sont toujours là: ils voient leur oncle, leur grand-père ou leur femme, qui leur fait la grimace, et cela les rassure.
Aussi feriez-vous le tour de la Sicile sans entendre raconter une seule de ces poétiques histoires de fantômes qui font la terreur des longues veillées septentrionales. Pour l'habitant du midi, l'homme mort est bien mort; pas d'heure de minuit à laquelle il se lève, pas de chant du coq auquel il se recouche: le moyen de croire aux revenants, quand on tient les revenants sous clef, et qu'on a cette clef dans sa poche!
Parmi ces morts, il y a des comtes, des marquis, des princes, des maréchaux de camp dans leurs cuirasses: le plus curieux de tous ceux qui composent cette société aristocratique est sans contredit un roi de Tunis qui, poussé à Palerme par un coup de vent, tomba malade au couvent des capucins et y mourut; mais avant de mourir, touché par la grâce, il se convertit et reçut le baptême. Cette conversion, comme on le pense bien, fit grand bruit, l'empereur d'Autriche lui-même ayant consenti à être son parrain. Aussi les capucins, afin de perpétuer l'honneur qui en rejaillissait sur leur couvent, se sont-ils mis en frais pour le royal néophyte. Sa tête et ses mains sont posées sur une espèce de tablette surmontée d'un dais en calicot; la tête porte une couronne de papier, et la main gauche tient en guise de sceptre un bâton de chaise doré; au-dessous de cette singulière châsse on lit cette inscription, qui renferme toute l'histoire du roi de Tunis:
Naccui in Tunisi re, venuto a sorte in Palermo,Abbraciai la santa fedeLa fede e il viver bene salva mi in morte.Don Filippo d'Austria, re di Tunizzi,Mori a Palermo.—20 settembre 1622.
[Note: «Je naquis roi à Tunis. Poussé par le sort à Palerme, j'embrassai la sainte foi. La sainte foi et la bonne vie me sauvèrent à l'heure de la mort.
«Don Philippe d'Autriche, roi de Tunis, mourut à Palerme le 20 septembre 1622.
Il y a peut-être bien une petite faute de langue à la troisième ligne; mais, en sa qualité de roi de Tunis, don Philippe d'Autriche est excusable de ne point parler le pur italien.]
Outre ces niches destinées au commun des martyrs, outre les caisses réservées à l'aristocratie, il y a encore un des bras de cette immense croix funéraire qui forme une espèce de caveau particulier: c'est celui des dames de la haute aristocratie palermitaine.
C'est là peut-être que la mort est la plus hideuse: car c'est là qu'elle est la plus parée; les cadavres, couchés sous des cloches de verre, y sont habillés de leurs plus riches habits: les femmes, en parures de bal ou de cour; les jeunes filles, avec leurs robes blanches et avec leurs couronnes de vierges. On peut à peine supporter la vue de ces visages coiffés de bonnets enrubannés, de ces bras desséchés sortant d'une manche de satin bleu ou rose, pour allonger leurs doigts osseux dans des gants quatre fois trop larges, de ces pieds chaussés de souliers de taffetas et dont on aperçoit les nerfs et les os à travers des bas de soie à jour. L'un de ces cadavres, horrible à voir, tenait à la main une palme, et avait cette épitaphe écrite sur la plinthe de son lit mortuaire:
Saper vuoi dichi ciacce, il senso vero: AntoniaPedoche fiorPassaggiero visse anni XX e mon a XXVSettembre 1834.
Un autre cadavre non moins affreux à voir, enseveli avec une robe de crêpe, une couronne de roses et un oreiller de dentelles, est celui de la signora D. Maria Amaldi e Ventimiglia, marchesina di Spataro, morte le 7 août 1834, à l'âge de vingt-neuf ans. Ce cadavre était tout jonché de fleurs fraîches; le gardien des capucins, que nous interrogeâmes, nous dit que ces fleurs étaient renouvelées tous les jours, par le baron P… qui l'avait aimée. C'était un terrible amour que celui qui résistait depuis deux ans à une pareille vue.
Nous étions dans ces catacombes depuis deux heures à peu près, et nous pensions avoir tout vu, lorsque le gardien nous dit qu'il nous avait gardé pour la fin quelque chose de plus curieux encore. Nous lui demandâmes avec inquiétude ce que ce pouvait être, car nous croyions avoir atteint les bornes du hideux, et nous apprîmes qu'après avoir vu les cadavres arrivés à un état complet de dessiccation, il nous restait à voir ceux qui étaient en train de sécher. Nous étions allés trop loin déjà pour reculer en si beau chemin; nous lui dîmes de marcher devant nous, et que nous étions prêts à le suivre.
Il alluma donc une torche; et, après avoir fait une douzaine de pas dans un des corridors, il ouvrit un petit caveau entièrement privé de jour, et y entra le premier son flambeau à la main. Alors, à la lueur rougeâtre de ce flambeau, nous aperçûmes un des plus horribles spectacles qui se puissent voir; c'était un cadavre entièrement nu, attaché sur une espèce de grille de fer, ayant les pieds nus, les mains et les mâchoires liés, afin d'empêcher autant que possible les nerfs de ces différentes parties de se contracter; un ruisseau d'eau vive coulait au-dessous de lui, et opérait cette dessiccation, dont le terme est ordinairement de six mois: ces six mois écoulés, le défunt passe à l'état de momie, est rhabillé et remis à sa place, où il restera jusqu'au jour du jugement dernier. Il y a quatre de ces caveaux qui peuvent contenir chacun trois ou quatre cadavres; on les appelle lespourrissoirs…
Les hôtes de cet ossuaire ont, comme les autres morts, leur jour de fête; alors on les habille avec leurs habits du dimanche, du linge blanc, des bouquets au côté, et l'on ouvre les portes des catacombes à leurs parents et à leurs amis. Quelques-uns cependant conservent leur robe de bure et leur air morne. Les parents, qui se doutent de ce qui les attriste, se hâtent de leur demander s'ils ont besoin de quelque chose, et si une messe ou deux peut leur être agréable. Les morts répondent par un signe de tête, ou par un signe de main, que c'est cela qu'ils désirent. Les parents paient un certain nombre de messes au couvent, et si ce nombre est suffisant, ils ont la satisfaction, l'année suivante, de voir les pauvres patients fleuris et endimanchés, en signe qu'ils sont sortis du purgatoire et jouissent de la béatitude éternelle.
Tout cela n'est-il pas une bien étrange profanation des choses les plus saintes? Et notre tombe, à nous, ne rend-elle pas bien plus religieusement à la poussière ce corps fait de poussière, et qui doit redevenir poussière?
J'avoue que je revis avec plaisir le jour, l'air, la lumière et les fleurs; il me semblait que je m'éveillais après un effroyable cauchemar, et, quoique je n'eusse touché à aucun des habitants de cette triste demeure, j'étais comme poursuivi par une odeur cadavéreuse dont je ne pouvais me débarrasser. En arrivant à la porte de la ville, notre cocher s'arrêta pour laisser passer une litière, précédée d'un homme tenant une sonnette et suivie de deux autres litières: c'était un homme qu'on portait aux Capucins. Cette manière de transporter les trépassés, assis, habillés et fardés, dans une chaise à porteurs, me parut digne du reste. Les deux litières qui suivaient la première étaient occupées, l'une par le curé, l'autre par son sacristain.
Je fis un des plus mauvais dîners de ma vie, non pas que celui de l'hôtel fût mauvais, mais j'étais poursuivi par l'image du mort que je venais de voir sécher sur le gril. Quant à Arami, il mangea comme si de rien n'était.
Après le dîner nous allâmes au théâtre; deux des principaux seigneurs de Sicile s'étaient faits entrepreneurs, et étaient parvenus à réunir une assez bonne troupe: on jouaitNorma, ce chef-d'oeuvre de Bellini.
J'avais déjà beaucoup entendu parler de l'habitude qu'ont les Siciliens de dialoguer par gestes, d'un bout à l'autre d'une place, ou du haut en bas d'une salle; cette science, dont la langue des sourds-muets n'est que l'a, b, c, remonte, s'il faut en croire les traditions, à Denys le Tyran: il avait prohibé sous des peines sévères les réunions et les conversations, il en résulta que ses sujets cherchèrent un moyen de communication qui remplaçât la parole. Dans les entr'actes, je voyais des conversations très animées s'établir entre l'orchestre et les loges; Arami surtout avait reconnu dans une avant-scène un de ses amis, qu'il n'avait pas vu depuis trois ans, et il lui faisait avec les yeux, et quelquefois avec les mains, des récits qui, à en juger par les gestes pressés de notre compagnon, devaient être du plus haut intérêt. Cette conversation terminée, je lui demandai si sans indiscrétion je pouvais connaître les événements qui avaient paru si fort l'émouvoir. «Oh! mon Dieu! oui, me répondit-il; celui avec qui je causais est de mes bons amis, absent de Palerme depuis trois ans, et il m'a raconté qu'il s'était marié à Naples; puis qu'il avait voyagé avec sa femme en Autriche et en France. Là, sa femme est accouchée d'une fille, que malheureusement il a perdue. Il est arrivé par le bateau à vapeur d'hier; mais, comme sa femme a beaucoup souffert du mal de mer, elle est restée au lit, et lui seul est venu au spectacle.
—Mon cher, dis-je à Arami, si vous voulez bien que je vous croie, il faudra que vous me fassiez un plaisir.
—Lequel?
—C'est d'abord de ne pas me quitter de la soirée, pour que je sois sûr que vous n'irez pas faire la leçon à votre ami, et, quand nous le joindrons au foyer, de le prier de nous répéter tout haut ce qu'il vous a dit tout bas.
—Volontiers, dit Arami.
La toile se releva; on joua le second acte deNorma, puis, la toile baissée, les acteurs redemandés selon l'usage, nous allâmes au foyer, où nous rencontrâmes le voyageur.
—Mon cher, lui dit Arami, je n'ai pas parfaitement compris ce que tu voulais me dire, fais-moi le plaisir de me le répéter.
Le voyageur répéta son histoire mot pour mot, et sans changer une syllabe à la traduction qu'Arami m'avait faite de ses signes. C'était véritablement miraculeux.
Je vis six semaines après un second exemple de cette faculté de muette communication; c'était à Naples. Je me promenais avec un jeune homme de Syracuse, nous passâmes devant une sentinelle; ce soldat et mon compagnon échangèrent deux ou trois grimaces, que dans tout autre temps je n'eusse pas même remarquées, mais auxquelles les exemples que j'avais vus me firent donner quelque attention.
—Pauvre diable! murmura mon compagnon.
—Que vous a-t-il donc dit? lui demandai-je.
—Eh bien! j'ai cru le reconnaître pour Sicilien, et je me suis informé en passant de quelle ville il était; il m'a dit qu'il était de Syracuse et qu'il me connaissait parfaitement. Alors je lui ai demandé comment il se trouvait du service napolitain, et il m'a dit qu'il s'en trouvait si mal que, si ses chefs continuaient de le traiter comme ils le faisaient, il finirait certainement par déserter. Je lui ai fait signe alors que, si jamais il en était réduit à cette extrémité, il pouvait compter sur moi, et que je l'aiderais autant qu'il serait en mon pouvoir. Le pauvre diable m'a remercié de tout son coeur, je ne doute pas qu'un jour ou l'autre je ne le voie arriver.
Trois jours après, j'étais chez mon Syracusain, lorsqu'on vint le prévenir qu'un homme qui n'avait pas voulu dire son nom le demandait; il sortit, et me laissa seul dix minutes à peu près.—Eh bien! fit-il en rentrant, quand je l'avais dit!
—Quoi?
—Que le pauvre diable déserterait.
—Ah! ah! c'est votre soldat qui vient de vous faire demander?
—Lui-même; il y a une heure, son sergent à levé la main sur lui, et le soldat a passé son sabre au travers du corps de son sergent. Or, comme il ne se soucie pas d'être fusillé, il est venu me demander deux ou trois ducats: après-demain il sera dans les montagnes de la Calabre, et dans quinze jours en Sicile.
—Eh bien! mais une fois en Sicile que fera-t-il? demandai-je.
—Heu! dit le Syracusain avec un geste impossible à rendre; il se fera bandit.
J'espère que le compatriote de mon ami n'a pas fait mentir la prédiction susdite, et qu'il exerce à cette heure honorablement son état entre Girgenti et Palerme.
Le lendemain, nous partîmes pour Ségeste, avec l'intention de nous arrêter au retour à Montreale.
Il y a huit lieues, à peu près, de Palerme au tombeau de Cérès, et cependant on nous prévint de prendre pour faire cette petite course les précautions que nous avions déjà prises pour venir de Girgenti, les voleurs affectionnant singulièrement cette route, déserte pour la plupart du temps il est vrai, mais immanquablement parcourue par tous les étrangers qui arrivent à Palerme. Les voleurs sont donc sûrs, quand il leur tombe un voyageur sous la main, qu'il en vaut la peine, et, au défaut de la quantité, ils se retirent sur la qualité.
Nous étions cinq hommes bien armés, et Milord, qui en valait bien un sixième; nous n'avions donc pas grand-chose à craindre. Nous prîmes place dans la calèche découverte, nos fusils à deux coups entre les jambes, à l'exception d'un seul, qui s'assit près du cocher, sa carabine en bandoulière. Milord suivit la voiture, montrant les dents, et, moyennent ces précautions, nous arrivâmes au lieu de notre destination sans accident.
Jusqu'à Montreale la route est délicieuse; c'est ce que les anciens appelaient laconque d'or, c'est-à-dire un vaste bassin d'émeraude tout bariolé de lauriers roses, de myrtes et d'orangers, au-dessus desquels s'élève de place en place quelque beau palmier balançant son panache africain. Au-delà de Montreale, sur le versant de la colline qui regarde Aliamo, tout change d'aspect, la végétation tarit, la verdure s'efface, l'herbe parasite reprend ses droits, et l'on se trouve dans le désert.
Au détour du chemin, dans une des positions les plus pittoresques du monde, seul resté debout entre tous les monuments de l'ancienne ville, on aperçoit le temple de Cérès, situé sur une espèce de plate-forme d'où il domine le désert, triste et mélancolique vestige d'une civilisation disparue.
Un prince troyen, nommé Hippotès, avait une fille fort belle, nommée Égeste, qu'il exposa dans une barque sur la mer, de peur que le sort ne la désignât pour être dévorée par le monstre marin que Neptune avait suscité contre Laomédon, lequel avait oublié de payer au susdit dieu la somme convenue pour l'érection des murailles de Troie. Or, la première victime offerte au monstre avait été Hésione, fille du débiteur oublieux; mais Hercule, qui l'avait rencontrée sur sa route, l'avait délivrée en passant, et le monstre, resté à jeun, avait fait aux Troyens cette dure condition: qu'on lui donnerait à dévorer une jeune fille tous les ans. Les pères et mères avaient fort crié, mais ventre affamé n'a point d'oreilles; le monstre avait tenu bon, et il avait fallu passer par où il avait voulu.
Hippotès, dans la crainte que le sort ne tombât sur sa fille, et qu'un autre Hercule ne se trouvât pas sur les lieux pour la délivrer, avait donc préféré la mettre dans une barque pleine de provisions, et pousser la barque à la mer. A peine y était-elle, qu'une jolie brise des Dardanelles s'était élevée, et avait poussé le bateau tant et si bien, qu'il avait fini par aborder près de Drépanum, à l'embouchure du fleuve Crynise. Le Crynise était un des fleuves les plus galants de l'époque; c'était le cousin du Scamandre et le beau-frère de l'Alphée. Il n'eut pas plutôt vu la belle Égeste, qu'il se déguisa en chien noir et vint lui faire sa cour. Égeste aimait beaucoup les chiens, elle caressa fort celui qui venait au-devant d'elle; puis, s'étant assise au pied d'un arbre, elle mangea quelques grenades qu'elle avait cueillies sur le rivage, et s'endormit, le chien à ses genoux.
Pendant son sommeil, elle fit un de ces rêves comme en avaient fait Léda et Europe, et, neuf mois après, elle accoucha de deux fils qu'elle nomma, l'un Éole, qu'il ne faut pas confondre avec le dieu des vents, et l'autre Aceste. L'histoire ne dit pas ce que devint Éole; quant à Aceste, il bâtit une ville sur le rivage de son père, et, comme c'était un fils pieux, il l'appela Égeste du nom de sa mère.
La ville était déjà presque entièrement construite, lorsqu'Énée, chassé de Troie, aborda à son tour à Drépanum. Il envoya quelques-uns de ses lieutenants pour explorer le pays, et ceux-ci lui rapportèrent qu'ils venaient de rencontrer un peuple de la même origine qu'eux, et parlant leur idiome. Énée descendit à terre aussitôt, s'avança vers la ville, et trouva Aceste au milieu de ses ouvriers; les deux princes se saluèrent, se nommèrent, et reconnurent qu'ils étaient cousins issus de germain.
Tous ceux qui ont expliqué le cinquième livre de l'Énéide, savent comment le héros troyen, ayant eu le malheur de perdre son père, célébra des jeux en son honneur, sur le mont Erix, et comment le bon roi Aceste fut choisi par lui pour être le juge de ces jeux. C'est à peu près la dernière mention qu'on trouve de lui dans l'histoire.
Ce sage roi mort, ses sujets n'eurent rien de plus pressé que de se disputer avec les Sélinuntins, à propos de quelques arpents de terre qui se trouvaient entre les deux villes. Une guerre acharnée éclata entre les deux peuples. Il est fort difficile de préciser le temps que dura cette guerre. Enfin, Sélinunte s'étant alliée avec Syracuse, Égeste s'allia avec Leontium. Cette alliance ne rassura pas, à ce qu'il paraît, le pauvre petit peuple, car il envoya demander des secours aux Athéniens.
Les Athéniens étaient fort obligeants quand on les payait bien; ils résolurent de s'assurer d'abord des moyens pécuniaires des Égestains, puis de les secourir après, s'il y avait lieu. Ils envoyèrent des députés, à qui on fit voir une certaine quantité de vases d'or et d'argent renfermés dans le temple de Vénus Érycine; les députés reconnurent qu'Athènes pouvait faire ses frais, et Athènes envoya Nicias, qui commença par demander une avance de trente talents: c'était une vingtaine de mille francs de notre monnaie. Les Égestains trouvèrent la chose raisonnable et payèrent. Nicias joignit alors sa cavalerie à la leur, et s'empara de la ville d'Hycare, dont il fit vendre les habitants: cette vente produisit cent vingt talents, quatre-vingt mille francs à peu près, dont il oublia de donner la moitié aux Égestains. Au nombre des femmes vendues, il y avait une jeune fille de douze ans déjà célèbre pour sa beauté. Cette jeune fille, transportée à Corinthe, fut depuis la célèbre Laïs, dont la beauté obtint bientôt une telle réputation, que les peintres, dit Athénée, venaient la trouver en foule pour s'inspirer de cet illustre modèle. Mais tous n'étaient point admis en sa présence, et sa vue coûtait quelquefois si cher, que du prix qu'elle y mettait est venu le proverbe: il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Corinthe.
Mais le triomphe d'Égeste ne fut pas long; Nicias fut battu, pris par les Syracusains, et condamné à mort. Égeste retomba sous la domination de Sélinunte, et demeura dans cet état d'asservissement jusqu'à ce que Annibal l'Ancien petit-fils d'Amilcar, eût détruit Sélinunte après huit jours d'assaut. Égeste fit alors naturellement partie du bagage du vainqueur. Lors de la première guerre punique, elle se souvint qu'elle était du même sang que les Romains et se révolta; les Carthaginois n'étaient pas pour les demi-mesures: ils rasèrent la ville, et transportèrent à Carthage tout ce qu'ils y trouvèrent de précieux.
Les Romains triomphèrent; la malheureuse ville agonisante se reprit alors à la vie. Soutenue par le sénat, qui lui donna avec la liberté un riche et vaste territoire, et qui ajouta un S à son nom, pour éloigner de ce nom l'idée du motegestas, qui veut direpauvreté, elle releva ses maisons, ses temples et ses murailles. Mais ses murailles étaient à peine relevées, qu'elle eut l'imprudent courage de refuser à Agathocle le tribut qu'il demandait. Ce fut la fin de Ségeste; le tyran la condamna à mort à l'exécuta comme un seul homme: un jour suffit à sa destruction, et, pour en perpétuer le souvenir, il défendit aux peuples environnants d'appeler la place où avait été Ségeste autrement que Dicépolis, c'est-à-dire la ville du châtiment.
Un seul temple survécut à l'anéantissement général: c'est celui qui est encore debout, et que l'on croît consacré à Cérès. C'est dans ce temple qu'était la fameuse statue en bronze de Cérès, qui, prise par les Carthaginois lorsqu'ils rasèrent la ville, fut rendue aux Ségestains par Scipion l'Africain, et plus tard enlevée définitivement par Verrès pendant sa préture.
Deux petits ruisseaux, que nous traversâmes à sec et qui prennent un filet d'eau l'hiver, avaient été appelés le Scamandre et le Simoïs, en souvenir des deux fleuves troyens. Le Simoïs est aujourd'huiil fiume San-Bartolo; l'autre n'a plus même de nom.
Jadin prit une vue du temple; nous laissâmes auprès de lui, pour le garder, un des hommes de notre escorte, armé d'un fusil qui ne le quittait jamais le jour, et près duquel il couchait la nuit; nous nous mîmes ensuite à chasser au milieu d'immenses plaines couvertes de chardons et de fenouil. Malgré l'admirable disposition du terrain pour la chasse, je ne rencontrai que deux couleuvres, que je tuai, l'une d'un coup de talon de botte, et l'autre d'un coup de fusil.
Tout en chassant, nous arrivâmes aux ruines d'un théâtre, mais c'était si peu de chose auprès de ceux d'Orange, de Taormine et de Syracuse, que nous ne nous occupâmes que de la vue qu'on découvre du haut de ses marches. On domine la baie de Castellamare, l'ancien port de Ségeste.
Il était trop tard pour que notre cocher voulût revenir le même soir à Palerme: tout ce qu'il consentit à faire pour nous fut de nous donner le choix, d'aller coucher à Calatani, ou à Aliamo. Sur l'assurance que nous donnèrent les gardiens du temple, que le curé d'Aliamo tenait auberge, et que cette auberge était habitable, nous nous décidâmes pour cette dernière ville. Je porte trop de respect à l'Église pour rien dire de l'auberge du curé d'Aliamo. Nous en partîmes le lendemain matin à six heures; à neuf heures nous étions à Montreale. Nous nous y arrêtâmes pour déjeuner, puis nous allâmes visiter le Dôme.
Le Dôme de Montreale est peut-être le monument qui offre l'alliance la plus précieuse des architectures grecque, normande et sarrasine. Guillaume le Bon le fonda vers l'an 1180, à la suite d'une vision: fatigué de la chasse, il s'était endormi sous un arbre; la Vierge lui apparut et lui révéla qu'au pied de cet arbre il y avait un trésor; Guillaume fouilla la terre; il trouva le trésor, et bâtit le Dôme. Les portes furent faites sur le modèle de celles de Saint-Jean, à Florence, en 1186; cette inscription, gravée sur l'une d'elles, ne laisse pas de doute sur leur auteur:Bonanus, civis Pisanus, me fecit. «Bonano, citoyen de Pisé, me fit.»
Guillaume ordonna que son tombeau serait élevé dans le temple qu'il avait fait bâtir, et y fit transporter ceux de Marguerite sa mère, de Guillaume le Mauvais, son père, et de Roger et Henri ses frères, morts, l'un à l'âge de huit ans, l'autre à l'âge de treize ans. Son voeu fut d'abord accompli, mais d'une étrange sorte, car, étant mort tout à coup d'une fièvre qui le prit à son retour de Syrie, âgé de trente-six ans, et après vingt-quatre ans de règne, il fut couché par son successeur, Tancrède le Bâtard, dans une simple fosse creusée au pied du tombeau de son père Guillaume le Mauvais. Ce ne fut qu'en 1575 que ses ossements furent exhumés par l'archevêque don Luis de Torre, et déposés dans une tombe de marbre blanc, élevée sur une estrade de même matière. Une pyramide s'élevait sur ce tombeau, et sur une des faces de la pyramide était gravé ce passage du psaume cent dix-septième, que les rois normands avaient adopté pour leur devise:Dextera Domini fecit virtutem.
En 1811, le feu prit au Dôme: une partie de la voûte s'écroula et endommagea plus ou moins les tombeaux; ceux de Marguerite, de Roger et d'Henri furent entièrement brisés: leurs ossements, recueillis immédiatement, n'offrirent rien de particulier; le tombeau de Guillaume II ne contenait qu'un crâne, auquel pendait une longue mèche de cheveux roux. Ce signe indélébile de la race normande et quelques autres débris étaient couverts d'un drap de soie couleur d'or. Ces ossements se trouvaient enfermés dans une caisse en bois peinte en bleu, toute parsemée d'étoiles et marquée d'une croix rouge. Le corps ne paraissait pas même avoir été embaumé, car une relation de sa première exhumation, en 1575, atteste qu'à cette époque il n'était guère en meilleur état que lorsqu'il fut retrouvé en 1811. Mais le tombeau qui attira plus spécialement l'attention des antiquaires, fut celui de Guillaume le Mauvais. A l'ouverture du sarcophage, on trouva d'abord une caisse de cyprès enveloppée d'une espèce de drap de satin de couleur feuille morte, et, cette caisse ouverte, on découvrit le cadavre du roi parfaitement conservé, quoique six siècles et demi se fussent écoulés depuis son inhumation. Conforme à la description donnée par l'histoire, il avait près de six pieds de long. Le visage et tous les membres étaient intacts, moins la main droite qui manquait; une barbe rousse, à laquelle se réunissaient des moustaches pendantes, descendait jusque sur sa poitrine; les cheveux étaient de la même couleur, et quelques mèches, arrachées du crâne, étaient éparpillées dans le côté gauche de la bière. Le cadavre était couvert de trois tuniques superposées: la première était une espèce de longue veste avec des manches de drap de satin de couleur d'or, qui conservait encore un beau lustre; elle partait du cou et descendait jusqu'aux mollets en bouffant sur les hanches. Sous cette veste était un autre vêtement de lin qui, partant du cou comme le premier, descendait jusqu'à mi-jambe; il était en tout semblable à une aube de prêtre; cette espèce d'aube était serrée autour de la taille par une ceinture de soie couleur d'or dont les deux bouts se réunissaient sur le nombril au moyen d'une boucle. Enfin, sous ce vêtement était une chemise qui partait également du cou, mais qui couvrait tout le corps. Les jambes étaient chaussées de longues bottes de drap qui montaient presque jusqu'au haut des cuisses, et qui, à leur partie supérieure, étaient rabattues sur une largeur de trois pouces. La couleur de ce drap était feuille morte, et il paraissait avoir fait partie du même morceau qui recouvrait la bière. La main gauche, la seule qui restât, était nue, et tout auprès on voyait le gant de la main droite; ce gant était en soie tricotée de couleur d'or, et sans aucune couture.
Vers une des extrémités de la caisse, on retrouva une petite monnaie de cuivre; au centre était une aigle couronnée, et au-dessus de cette aigle, une croix et quelques lettres dont on ne put retrouver la signification.
Il y avait peu de différence entre le costume de Guillaume et ceux qui revêtaient les cadavres de Henri et de Frédéric II, retrouvés à Palerme, en 1784, ce qui prouve que ce costume était l'habit royal des souverains normands.
Près du Dôme est l'abbaye, et attenant à l'abbaye est le cloître, merveilleuse construction de style arabe, soutenue par deux cent seize colonnes, dont pas une ne présente la même ornementation. Sur l'un des chapiteaux on voit représenté Guillaume II à genoux, offrant son église à la Vierge. C'est ce cloître qui a servi de modèle pour la décoration du troisième acte deRobert-le-Diable.
C'étaient de vaillants hommes, il faut l'avouer, que ces Normands. Au VIIe siècle, ils quittent la Norvège, et apparaissent dans les Gaules. Charlemagne passe sa vie à les repousser, et lorsqu'il croit être débarrassé d'eux à tout jamais, il voit reparaître à l'horizon leurs vaisseaux si nombreux, que découragé, non pas pour lui, mais pour ses descendants, le vieil empereur croise les bras et pleure silencieusement sur l'avenir. En effet, un siècle ne s'est pas écoulé, qu'ils remontent la Seine et viennent assiéger Paris. Repoussés en Neustrie par Eudes, fils de Robert le Fort, ils s'y cramponnent au sol, il est impossible dé les en arracher, et Charles le Simple traite avec Rollon, leur chef. A peine le traité est-il fait qu'ils bâtissent les cathédrales de Bayeux, de Caen et d'Avranches. Le reste de la Gaule n'a point une langue encore, et se débat entre le latin, le teuton et le roman, qu'ils ont déjà des trouvères. Les romans de Rou et de Benoît de Saint-Maur précèdent de cent vingt ans les premières poésies provençales, Guillaume le Bâtard, en 1066, a son poète Taillefer, qui l'accompagne, et auquel il donne l'homérique mission de chanter une conquête qui n'est pas encore entreprise. Puis, à peine l'Angleterre conquise (et il ne leur faut qu'une bataille pour cela), les vainqueurs se substituent aux vaincus, brisent l'ancien moule saxon, changent la langue, les moeurs, les arts; de sorte qu'on ne voit plus qu'eux à la surface du sol, et que la population première disparaît comme anéantie.
Pendant que ces faits s'accomplissent vers l'occident, il s'opère à l'orient quelque chose de plus incroyable encore; une quarantaine de Normands, égarés à leur retour de Jérusalem, où ils ont été faire une croisade pour leur compte, débarquent à Salerne et aident les Lombards à battre les Sarrasins. Serguis, duc de Naples, pour les récompenser de ce service, leur accorde quelques lieues de terrain entre Naples et Capoue; ils y fondent aussitôt Averse, que Ranulphe gouverne avec le titre de comte. Ils ont un pied en Italie, c'est tout ce qu'il leur faut. Attendez, voici venir Tancrède de Hauteville et ses fils. En 1035, ils abordent sur les côtes de Naples. Deux ans après, ils aident l'empereur d'Orient à reconquérir la Sicile sur les Sarrasins, s'emparent de la Pouille pour leur propre compte, se font nommer ducs de Calabre, flottent un instant indécis entre les deux grands partis qui divisent l'Italie, se font guelfes; et, investis d'hier par les papes, ils les récompensent à leur tour en les soutenant contre les empereurs d'Occident. Et combien de temps leur a-t-il fallu pour tout cela? De 1035 à 1060, vingt-cinq ans.
Place à Roger, le grand comte. Ce n'est plus assez pour lui d'être comte de Pouille et duc de Calabre; il enjambe le détroit, prend Messine en 1061, et Palerme en 1072. Dans l'espace de onze ans, il a anéanti la puissance sarrazine. Mais ce n'est pas tout pour lui que d'être conquérant comme Alexandre, et législateur comme Justinien; il lui faut encore réunir en lui le pouvoir sacerdotal au pouvoir militaire, la mitre à l'épée: il se fait nommer légat du pape en 1098, et meurt en 1101, léguant à ses descendants ce titre, aujourd'hui encore un des plus précieux du roi de Naples actuel.
Son fils Roger lui succède, mais ce n'est plus assez pour celui-ci d'être comte de Sicile et de Calabre, duc de Pouille et prince de Salerne. En 1130, il se fait nommer roi de Sicile, et en 1146 il s'empare d'Athènes et de Corinthe, d'où il rapporte les mûriers et les vers à soie. En 1154, il meurt, laissant la Sicile à son fils, Guillaume le Mauvais: c'est celui que nous avons trouvé revêtu de ses habits royaux, dans le tombeau brisé de Montreale, et qui, couché dans sa bière, a six pieds de long. Guillaume II, son fils, lui succède, et bâtit le Dôme de Montreale, la cathédrale de Palerme et le palais Royal. Celui-là, c'est Guillaume le Pacifique, Guillaume le poète, Guillaume l'artiste. Il profite à la fois de la civilisation grecque, arabe et occidentale; il prend aux Occidentaux la pensée mystique, aux Arabes la forme, aux Grecs l'ornementation; trouve le temps de faire une croisade, et revient mourir, à trente-six ans, près de ce Dôme de Montreale qu'il a bâti.
En lui s'éteint la descendance légitime du grand comte. Il a pour successeur un bâtard de Roger, duc de Pouille, nommé Tancrède. Celui-là règne cinq ans sans que l'histoire s'en occupe. Avec lui meurt le dernier des rois normands. Henri VI, qui a épousé Constance, fille de Roger, lui succède. La famille de Souabe est sur le trône de Sicile.
Il nous restait quelques heures pour visiter La Favorite, château royal auquel la prédilection que lui portaient Caroline et Ferdinand a fait donner son nom. Pendant leur long séjour en Sicile, La Favorite était la résidence d'été des deux exilés. C'est de La Favorite que partit lady Hamilton, pour aller obtenir de Nelson la rupture de la capitulation de Naples. Nelson, pour une nuit de plaisir, manqua à la parole donnée, et vingt mille patriotes payèrent de leur tête la défaite d'Emma Lyonna, l'ancienne courtisane de Londres.
La Favorite est un nouveau caprice dans le genre de la folie palagonienne; seulement, à La Favorite, tout est chinois: intérieur et extérieur, ameublement et jardin. On ne sort pas des kiosques, des pagodes, des ponts, des sonnettes et des grelots. Il est inutile de dire que tout cela est d'un goût détestable et dans le genre du plus mauvais Louis XV.
En rentrant à Palerme, nous trouvâmes tout notre équipage qui nous attendait à la porte de l'hôtel. Le speronare était entré dans le port le matin même, après un excellent voyage. Il apportait avec lui une provision de vin de marsala achetée sur les lieux. Il fallut nous laisser baiser les mains par tous ces braves gens, auxquels nous donnâmes rendez-vous à bord pour le lundi suivant.