UN REQUIN

O âme charitable, ayez pitié de nous!

O mon Dieu! mon Dieu! que s'est-il passé? Ou je me trompe (et il est impossible que je me trompe de deux jours), ou le jour est passé où Cantarello devait venir, et Cantarello n'est pas venu. J'en juge d'ailleurs par nos provisions, qu'il renouvelait tous les huit jours; elles sont épuisées, et il ne vient pas. Mon Dieu! étions-nous donc réservés à quelque chose de pire qu'à ce que nous avions souffert jusqu'à présent? Mon Dieu! je n'ose pas même dire à vous ce dont j'ai peur, tant je crains que l'écho de cet abîme ne me réponde: Oui!

Oh! mon Dieu, serions-nous destinés à mourir de faim?

Le temps se passe, le temps se passe, et il ne vient pas, et aucun bruit ne se fait entendre. Mon Dieu! Nous consentons à rester ici éternellement, à ne jamais revoir la lumière du ciel. Mais il avait promis de faire sortir mon enfant, mon pauvre enfant!

Où est-il, cet homme que je ne voyais jamais qu'avec effroi, et que maintenant j'attends comme un dieu sauveur? Est-il malade? Seigneur, rendez-lui la santé. Est-il mort sans avoir eu le temps de confier à personne l'horrible secret de notre tombe? Oh! mon enfant! mon pauvre enfant!

Heureusement il a mon lait, et souffre moins que nous; mais, sans nourriture, mon lait va se tarir; il ne nous reste plus qu'un seul morceau de pain, un seul. Luigi dit qu'il n'a pas faim, et me le donne. Oh! mon Dieu! soyez témoin que je le prends pour mon enfant, pour mon enfant à qui je donnerai mon sang quand je n'aurai plus de lait.

Oh! quelque chose de pire! quelque chose de plus affreux encore! l'huile est épuisée, notre lampe va s'éteindre; l'obscurité du tombeau précédera la mort; notre lampe, c'était la lumière, c'était la vie; l'obscurité, ce sera la mort, plus la douleur.

Oh! maintenant, puisqu'il n'y a plus d'espoir pour nos corps, qui que vous soyez qui descendrez dans cet effroyable abîme, priez… Dieu! la lampe s'éteint… Priez pour nos âmes!

Le manuscrit se terminait là; les quatre derniers mots étaient écrits dans une autre direction que les lignes précédentes, ils avaient dû être tracés dans l'obscurité. Ce qui s'était passé depuis, nul ne le savait que Dieu, seulement l'agonie devait avoir été horrible.

Le morceau de pain abandonné par Luigi avait dû prolonger la vie de Teresa de près de deux jours, car le médecin reconnut qu'il y avait eu trente-cinq ou quarante heures d'intervalle à peu près entre la mort du mari et la mort de la femme. Cette prolongation de la vie de la mère avait prolongé la vie de l'enfant; de là venait que de ces trois malheureuses créatures la plus faible seule avait survécu.

La lecture du manuscrit s'était faite dans le caveau même témoin de l'agonie de Teresa et de Luigi: il ne laissait aucun doute sur ni aucune obscurité sur tous les événements qui s'étaient passés; et, lorsque don Ferdinand y eut ajouté sa déposition, toutes choses devinrent claires et intelligibles aux yeux de tous.

A son retour dans le village, don Ferdinand trouva l'enfant déjà mieux; il envoya aussitôt un messager à Feminamorta pour s'informer de ce qu'était devenu le premier enfant de Luigi et de Teresa, et il apprit qu'il était toujours chez les braves gens à qui il avait été confié; sa pension, au reste, avait été exactement payée par une main inconnue, sans doute par Cantarello; Don Ferdinand déclara qu'à l'avenir c'était sa famille qui se chargeait du sort de ces deux malheureux orphelins, ainsi que des frais funéraires de Luigi et de Teresa, pour lesquels il fonda un obit perpétuel.

Puis, lorsqu'il eut pensé à la vie des uns et à la mort des autres, don Ferdinand songea qu'il lui était bien permis de s'occuper un peu de son bonheur à lui; il revint à Syracuse avec le juge, le médecin et Peppino, et, tandis que ces trois derniers racontaient au marquis de San-Floridio tout ce qui s'était passé dans la chapelle de Belvédère, don Ferdinand prenait sa mère à part, et lui racontait tout ce qui s'était passé dans le couvent des Ursulines de Catane. La bonne marquise leva les mains au ciel, et déclara en pleurant que c'était la main de Dieu qui avait conduit tout cela, et que ce serait fâcher le Seigneur que d'aller contre ses volontés. Comme il est facile de le penser, don Ferdinand se garda bien de la contredire.

Aussitôt qu'elle sut le marquis seul, la marquise lui fit demander un rendez-vous; le moment était bon, le marquis se promenait en long et en large dans sa chambre, répétant que son fils s'était conduit à la fois avec la valeur d'Achille et la prudence d'Ulysse. La marquise lui exposa combien il serait fâcheux qu'une race qui promettait de reprendre, grâce à ce jeune héros, un nouvel éclat, s'arrêtât à lui et s'éteignît avec lui. Le marquis demanda à s'a femme l'explication de ces paroles, et la marquise déclara en pleurant que don Ferdinand, chez qui les événements survenus depuis un mois avaient provoqué un élan de pitié inattendu, était décidé à se faire moine. Le marquis de San-Floridio éprouva une telle douleur en apprenant cette détermination, que l'a marquise se hâta d'ajouter qu'il y aurait un moyen de parer le coup: c'était de lui accorder pour femme la jeune comtesse de Terra-Nova, qui était sur le point de prononcer ses voeux au couvent de Ursulines de Catane, et de laquelle don Ferdinand était amoureux comme un fou. Le marquis déclara à l'instant que la chose lui paraissait à la fois non seulement on ne peut plus facile, mais encore on ne peut plus sortable, te comte de Terra-Nova étant non seulement un de ses meilleurs amis, mais encore un des plus grands noms de la Sicile. On fit, en conséquence, venir don Ferdinand, qui, ainsi que l'avait prévu sa mère, consentit, moyennant cette condition, à ne pas se faire bénédictin. Le marquis lâcha, en se grattant l'oreille, quelques mots de doute sur la dot de Carmela, laquelle dot, si ses souvenirs ne le trompaient pas, devait être assez médiocre, la famille de Terra-Nova ayant été à peu près ruinée pendant les troubles successifs de la Sicile. Mais sur ce point don Ferdinand interrompit son père, en lui disant que Carmela avait un parent inconnu qui lui faisait don de soixante mille ducats. Dans un pays où le droit d'aînesse existait, c'était un fort joli douaire pour une fille, et pour une fille qui avait un frère aîné surtout; aussi le marquis ne fit-il aucune objection, et, comme il était un de ces hommes qui n'aiment pas que les affaires traînent en longueur, il ordonna de mettre les chevaux à la litière, et se rendit le jour même chez le comte de Terra-Nova.

Le comte aimait fort sa fille; il ne l'avait mise au couvent que pour ne point être forcé de rogner en sa faveur le patrimoine de son fils, qui, étant destiné à soutenir le nom et l'honneur de la famille, avait besoin, pour arriver à ce but, de tout ce que la famille possédait. Il déclara donc que, de sa part, il ne voyait aucun empêchement à ce mariage, si ce n'était que Carmela ne pouvait avoir de dot; mais à ceci le comte répondit en souriant que la chose le regardait. Séance tenante, parole fut donc échangée entre ces deux hommes qui ne savaient pas ce que c'était de manquer à leur parole.

Le marquis revint à Syracuse. Don Ferdinand l'attendait avec une impatience dont on peut se faire une idée, et tout en l'attendant, et pour ne point perdre de temps il avait fait seller son meilleur cheval. En apprenant que tout était arrangé selon ses désirs, il embrassa le marquis, il embrassa la marquise, descendit les escaliers comme un fou, sauta sur son cheval, et s'élança au galop sur la route de Catane. Son père et sa mère le virent de leur fenêtre disparaître dans un tourbillon de poussière.

—Le malheureux enfant! s'écria la marquise, il va se rompre le cou.

—Il n'y a point de danger, répondit le marquis; mon fils monte à cheval comme Bellérophon.

Quatre heures après, don Ferdinand était à Catane. Il va sans dire que la supérieure pensa s'évanouir de surprise et Carmela de joie.

Trois semaines après, les jeunes gens étaient unis à la cathédrale de Syracuse, don Ferdinand n'ayant point voulu que la cérémonie se fît à la chapelle des marquis de San-Floridio, de peur que le sang qu'il avait vu coagulé sur les dalles ne lui portât malheur.

On enleva le carreau marqué d'une croix, qui était au pied du lit deCantarello, et l'on y trouva les soixante mille ducats.

C'était la dot que don Ferdinand avait reconnue à sa femme.

Nous avions vu à Syracuse tout ce que Syracuse pouvait nous offrir de curieux; il ne nous restait plus qu'à y faire la provision de vin obligée; nous consacrâmes toute la soirée à cette importante acquisition; le même soir, nous fîmes porter nos barriques au speronare, où nous les suivîmes immédiatement, après avoir embrassé notre savant et aimable cicérone, qui, en nous quittant, nous donna des lettres pour Palerme.

Nous trouvâmes comme toujours l'équipage joyeux, dispos et prêt au départ; il n'y avait pas jusqu'à notre cuisinier qui n'eût profité de ces deux jours de repos pour se remettre; il nous attendait sur le pont, prêt à nous faire à souper, car le pauvre diable, il faut le dire, était plein de bonne volonté, et, dès qu'il pouvait se tenir sur ses jambes, il en profitait pour courir à ses casseroles. Malheureusement, nous avions dîné avec Gargallo, ce qui ne nous laissait aucune possibilité de profiter de sa bonne disposition à notre égard. A notre refus, il se rabattit sur Milord, qui était toujours prêt, et qui avala à lui seul, avec adjonction convenable de pain et de pommes de terre, le macaroni destiné à Jadin et à moi, circonstance qui, j'en suis certain, a laissé dans sa mémoire un bon souvenir de la façon dont on mange à Syracuse.

Nous avions laissé le capitaine un peu souffrant d'un rhumatisme dans les reins; bon gré, mal gré, il m'avait fallu faire le médecin, et j'avais ordonné des frictions avec de l'eau-de-vie camphrée. Le capitaine avait déjà usé du remède; soit imagination, soit réalité, il prétendait se trouver mieux à notre retour, et se promettait de suivre l'ordonnance.

Le temps était magnifique. Je l'ai déjà dit, rien n'est beau, rien n'est poétique comme une nuit sur les côtes de Sicile, entre ce ciel et cette mer qui semblent deux nappes d'azur brodées d'or; aussi restâmes-nous sur le pont assez tard à jouer à je ne sais quel jeu inventé par l'équipage, et dans lequel le perdant était forcé de boire un verre de vin. Il va sans dire qu'en deux ou trois leçons nous étions devenus plus forts que nos maîtres, et que nos matelots perdaient toujours; Pietro surtout était d'un malheur désespérant.

Vers minuit, nous nous retirâmes dans notre cabine, laissant le pont à la disposition du capitaine, qui venait d'y dresser une espèce de plate-forme sur laquelle il se couchait à plat ventre afin de donner plus de facilité à Giovanni d'exécuter la prescription que je lui avais faite à l'endroit des rhumatismes de son patron; mais à peine étions-nous au lit, que nous entendîmes jeter un cri perçant. Nous nous précipitâmes, Jadin et moi, vers la porte; nous y arrivâmes à temps pour voir le pont couvert de flammes, et du milieu de ces flammes se dégager une espèce de diable tout en feu, qui, d'un bond, s'élança par-dessus le bastingage, et alla s'enfoncer dans la mer, tandis que son compagnon, dont le bras seul brûlait, courait en jetant des hurlements de damné et en appelant au secours. Nous demeurâmes un instant sans rien comprendre non plus que l'équipage à toute cette aventure, lorsque la tête de Nunzio apparut tout à coup au-dessus de la cabine, et que cet ordre se fit entendre:

—A bas la voile, et attendons le capitaine, qui est à la mer.

L'ordre fut exécuté sur-le-champ et avec cette ponctualité passive qui forme le caractère particulier de l'obéissance des matelots. La voile glissa le long du mât, et s'abattit sur le pont; presque aussitôt le petit bâtiment s'arrêta comme un oiseau dont on briserait l'aile, et l'on entendit la voix du capitaine, qui demandait une corde; un instant après, grâce à l'objet demandé, le capitaine était remonté à bord.

Alors tout s'expliqua.

Pour plus d'efficacité, Giovanni avait fait tiédir l'eau-de-vie camphrée, et armé d'un gant de flanelle, il en frottait les reins du capitaine, lorsque dans le voyage qu'elle faisait du plat où était le liquide à l'épine dorsale du patron, sa main avait pris feu à la lampe qui éclairait l'opération; le feu s'était communiqué immédiatement de la main de l'opérateur à la nuque du patient, et de la nuque du patient à toutes les parties du corps humectées par le spécifique. Le capitaine s'était senti tout à coup brûlé des mêmes feux qu'Hercule; pour les éteindre, il avait couru au plus près, et s'était élancé dans la mer. C'était lui qui avait poussé le cri que nous avions entendu, c'était lui que nous avions vu passer comme un météore. Quant à son compagnon d'infortune, c'était le pauvre Giovanni, dont le bras, emprisonné dans son gant de flanelle, brûlait depuis le bout des ongles jusqu'au coude, et qui n'ayant aucun motif de faire le Mucius Scévola, courait sur le pont en criant comme un possédé.

Visite faite des parties lésées, il fut reconnu que le capitaine avait le dos rissolé, et que Giovanni avait la main à moitié cuite. On gratta à l'instant même toutes les carottes qui se trouvaient à bord, et de leurs raclures on fit une compresse circulaire pour la main de Giovanni, et un cataplasme de trois pieds de long pour les reins du capitaine; puis, le capitaine se coucha sur le ventre, Giovanni sur le côté, l'équipage comme il put, nous comme nous voulûmes, et tout rentra dans l'ordre.

Nous nous réveillâmes comme nous doublions le promontoire de Passera, l'ancien cap Pachinum, l'angle le plus aigu de l'antique Trinacrie. C'était la première fois que je trouvais Virgile en faute. Sesaltas cautes projectaque saxa Pachinis'étaient affaissées pour offrir à la vue une côte basse, et qui s'enfonce presque insensiblement dans la mer. Depuis le jour où l'auteur de l'Énéide écrivait son troisième chant, l'Etna, il est vrai, a si souvent fait des siennes, que le nivellement qui donne un démenti à l'harmonieux hexamètre de Virgile pourrait bien être son ouvrage, cette supposition soit faite sans l'offenser: on ne prête qu'aux riches.

Le vent était tout à fait tombé, et nous ne marchions qu'à la rame, longeant les côtes à un quart de lieue de distance, ce qui nous permettait d'en suivre des yeux tous les accidents, d'en parcourir du regard toutes les sinuosités. De temps en temps nous étions distraits de notre contemplation par quelque goëland qui passait à portée, et à qui nous envoyions un coup de fusil, ou par quelque dorade qui montait à la surface de l'eau, et à laquelle nous lancions le harpon. La mer était si belle et si transparente, que l'oeil pouvait plonger à une profondeur presque infinie. De temps en temps, au fond de cet abîme d'azur, brillait tout à coup un éclair d'argent; c'était quelque poisson qui fouettait l'eau d'un coup de queue, et qui disparaissait effrayé par notre passage. Un seul, qui paraissait de la grosseur d'un brochet ordinaire, nous suivait à une profondeur incalculable, presque sans mouvement, et bercé par l'eau. J'avais les yeux fixés sur ce poisson depuis près de dix minutes, lorsque Jadin, voyant ma préoccupation, vint me rejoindre, en s'informant de ce qui la causait. Je lui montrai mon cétacé qu'il eut d'abord quelque peine à apercevoir, mais qu'il finit par distinguer aussi bien que moi. Bientôt il arriva ce qui arrive à Paris lorsqu'on s'arrête sur un pont et qu'on regarde dans la rivière. Pietro, qui passait avec une demi-douzaine de côtelettes qui devaient faire le fonds de notre déjeuner, s'approcha de nous, et, suivant la direction de nos regards, parvint aussi à voir l'objet qui les attirait; mais, à notre grand étonnement, cette vue parut lui faire une impression si désagréable, que nous nous hâtâmes de lui demander quel était ce poisson qui nous suivait si obstinément. Pietro se contenta de hocher la tête; après nous avoir répondu: C'est un mauvais poisson, il continua son chemin vers la cuisine, et disparut dans l'écoutille. Comme cette réponse était loin de nous satisfaire, nous appelâmes le capitaine, qui venait de faire son apparition sur le pont, et sans prendre le temps de lui demander comment allait son rhumatisme, nous renouvelâmes notre question. Il regarda un instant, puis laissant échapper un geste de dégoût:

—Cè un cane marino, nous dit-il, et il fit un mouvement pour s'éloigner.

—Peste, capitaine! dis-je en le retenant, vous paraissez bien dégoûté.Un cane marino? Mais c'est un requin, n'est-ce pas?

—Non pas précisément, reprit le capitaine, mais c'est un poisson de la même espèce.

—Alors, c'est un diminutif de requin, dit Jadin.

—Il n'est pas des plus gros qui se puissent voir, répondit le capitaine, mais il est encore de six à sept pieds de long.

—Farceur de capitaine! dit Jadin.

—C'est l'exacte vérité.

—Dites donc, capitaine, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de le pêcher? demandai-je.

Le capitaine secoua la tête.

—Nos hommes ne voudront pas, dit-il.

—Et pourquoi cela?

—C'est un mauvais poisson.

—Raison de plus pour en débarrasser notre route.

—Non, il y a un proverbe sicilien qui dit que tout bâtiment qui prend un requin à la mer rendra un homme à la mer.

—Mais enfin, ne pourrait-on le voir de plus près?

—Oh! cela est facile; jetez-lui quelque chose, et il viendra.

—Mais quoi?

—Ce que vous voudrez; il n'est pas fier. Depuis un paquet de chandelles jusqu'à une côtelette de veau, il acceptera tout.

—Jadin, ne perdez pas l'animal de vue; je reviens.

Je courus à la cuisine, et, malgré les cris de Giovanni, qui était en train de passer nos côtelettes à la poêle, je pris un poulet qu'il venait de plumer et de trousser à l'avance pour notre dîner. Au moment de mettre le pied sur l'échelle, j'entendis de si profonds soupirs, que je m'arrêtai pour regarder qui les poussait. C'était Cama, que le mal de mer avait repris, et qui, ayant su qu'un requin nous suivait, se figurait, selon la superstition des matelots, qu'il était là à son intention. J'essayai de le rassurer; mais, voyant que je perdais mon temps, je revins à mon squale.

Il était toujours à la même place, mais le capitaine avait quitté la sienne et était allé causer avec le pilote, nous laissant le champ libre, curieux qu'il était d'assister à ce qui allait se passer entre nous et le requin. Au reste, les quatre matelots qui ramaient avaient quitté leurs avirons, et appuyés sur le bastingage, à quelques pas de nous, ils paraissaient s'entretenir de leur côté de l'important événement qui nous arrivait.

Le requin était toujours immobile et se tenait à peu près à la même profondeur.

J'attachai une pierre de notre lest au cou du poulet, et je le jetai à l'eau dans la direction du requin.

Le poulet s'enfonça lentement, et était déjà parvenu à une vingtaine de pieds de profondeur sans que celui auquel il était destiné eût paru s'en inquiéter le moins du monde, lorsqu'il nous sembla néanmoins voir le squale grandir visiblement. En effet, à mesure que le poulet descendait, il montait de son côté pour venir au devant de lui. Enfin, lorsqu'ils ne furent qu'à quelques brasses l'un de l'autre, le requin se retourna sur le dos et ouvrit sa gueule, où disparut incontinent le poulet. Quant au caillou que nous y avions ajouté pour le forcer à descendre, nous ne vîmes pas que notre convive s'en inquiétât autrement; bien plus, alléché par ce prélude, il continua de monter, et par conséquent de grandir. Enfin, il arriva jusqu'à une brasse ou une brasse et demie au-dessous de la surface de la mer, et nous fûmes forcés de reconnaître la vérité de ce que nous avait dit le capitaine: le prétendu brochet avait près de sept pieds de long.

Alors, malgré toutes les recommandations du capitaine, l'envie nous reprit de pêcher le requin. Nous appelâmes Giovanni, qui, croyant que nous étions impatients de notre déjeuner, apparut au haut de l'échelle les côtelettes à la main. Nous lui expliquâmes qu'il s'agissait de tout autre chose, et lui montrâmes le requin en le priant d'aller chercher son harpon, et en lui promettant un louis de bonne main s'il parvenait à le prendre; mais Giovanni se contenta de secouer la tête, et, posant nos côtelettes sur une chaise, il s'en alla en disant: Oh! excellence, c'est un mauvais poisson.

Je connaissais déjà trop mes Siciliens pour espérer parvenir à vaincre une répugnance si universellement manifestée; aussi, ne me fiant pas à notre adresse à lancer le harpon, n'ayant point à bord de hameçon de taille à pêcher un pareil monstre, je résolus de recourir à nos fusils. En conséquence, je laissai Jadin en observation, l'invitant, si le requin faisait mine de s'en aller, à l'entretenir avec les côtelettes, près desquelles Milord était allé s'asseoir, tout en les regardant de côté avec un air de concupiscence impossible à décrire, et je courus à la cabine pour changer la charge de mon fusil; j'y glissai des cartouches à deux balles par chaque canon; quant à la carabine, elle était déjà chargée à lingots, puis je revins sur le pont.

Tout était dans le même état: Milord gardant les côtelettes, Jadin gardant le requin, et le requin ayant l'air de nous garder.

Je remis la carabine à Jadin, et je conservai le fusil; puis nous appelâmes Pietro pour qu'il jetât une côtelette au requin, afin que nous profitassions du moment où l'animal la viendrait chercher à la surface de l'eau pour tirer sur lui; mais Pietro nous répondit que c'était offenser Dieu que de nourrir des chiens de mer avec des côtelettes de veau, quand nous n'en donnions que les os à ce pauvreMelord. Comme cette réponse équivalait à un refus, nous résolûmes de faire la chose nous-mêmes. Je transportai le plat de la chaise sur le bastingage; nous convînmes de jeter une première côtelette d'essai, et de ne faire feu qu'à la seconde, afin que le poisson, parfaitement amorcé, se livrât à nous sans défiance, et nous commençâmes la représentation.

Tout se passa comme nous l'avions prévu. A peine la côtelette fut-elle à l'eau, que le requin s'avança vers elle d'un seul mouvement de sa queue, et, renouvelant la manoeuvre qui lui avait si bien réussi à l'endroit du poulet, tourna son ventre argenté, ouvrit sa large gueule meublée de deux rangées de dents, puis absorba la côtelette avec une gloutonnerie qui prouvait que, s'il avait l'habitude de la viande crue, quand l'occasion s'en présentait il ne méprisait pas non plus la viande cuite.

L'équipage nous avait regardé faire avec un sentiment de peine, visiblement partagé par Milord, qui avait suivi le plat de la chaise au bastingage, et qui se tenait debout sur le banc, regardant par-dessus le bord; mais nous étions trop avancés pour reculer, et, malgré la désapprobation générale que le respect qu'on nous portait empêchait seul de manifester hautement, je pris une seconde côtelette; mesurant la distance pour avoir le requin à dix pas et en plein travers, je la jetai à la mer, reportant du même coup la main à la crosse de mon fusil pour être prêt à tirer.

Mais à peine avais-je accompli ce mouvement que Pietro jeta un cri, et que nous entendîmes le brait d'un corps pesant qui tombait à la mer. C'était Milord qui n'avait pas cru que son respect pour les côtelettes devait s'étendre au-delà du plat, et qui, voyant que nous en faisions largesse à un individu qui, dans sa conviction, n'y avait pas plus de droit que lui, s'était jeté pardessus le bord pour aller disputer sa proie au requin.

La scène changeait de face; le squale, immobile, paraissait hésiter entre la côtelette et Milord; pendant ce temps Pietro, Philippe et Giovanni avaient sauté sur les avirons, et battaient l'eau pour effrayer le requin; d'abord nous crûmes qu'ils avaient réussi, car le squale plongea de quelques pieds; mais, passant trois ou quatre brasses au-dessous de Milord qui, sans s'inquiéter de lui le moins du monde, continuait de nager en soufflant vers sa côtelette qu'il ne perdait pas de vue, il reparut derrière lui, remonta presque à fleur d'eau, et d'un seul mouvement s'élança en se retournant sur le dos vers celui qu'il regardait déjà comme sa proie. En même temps nos deux coups de fusil partirent; le requin battit la mer d'un violent coup de queue, faisant jaillir l'écume jusqu'à nous, et sans doute dangereusement blessé, s'enfonça dans la mer, puis disparut, laissant la surface de l'eau jusque-là du plus bel azur troublée par une légère teinte sanglante.

Quant à Milord, sans faire attention à ce qui se passait derrière lui, il avait happé sa côtelette, qu'il broyait triomphalement, tout en revenant vers le speronare, tandis qu'avec le coup qui me restait à tirer je me tenais prêt à saluer le requin s'il avait l'audace de se montrer de nouveau; mais le requin en avait assez à ce qu'il paraît, et nous ne le revîmes ni de près ni de loin.

Là s'élevait une grave difficulté pour Milord: il était plus facile pour lui de sauter à la mer que de remonter sur le bâtiment; mais, comme on le sait, Milord avait un ami dévoué dans Pietro; en un instant la chaloupe fut à la mer, et Milord dans la chaloupe. Ce fut là qu'il acheva, avec son flegme tout britannique, de broyer les derniers os de la côtelette qui avait failli lui coûter si cher.

Son retour à bord fut une véritable ovation; Jadin avait bien quelque envie de l'assommer, afin de lui ôter à l'avenir le goût de la course aux côtelettes; mais j'obtins que rien ne troublerait les joies de son triomphe, qu'il supporta au reste avec sa modestie ordinaire.

Toute la journée se passa à commenter l'événement de la matinée. Vers les trois heures, nous nous trouvâmes au milieu d'une demi-douzaine de petites îles, ou plutôt de grands écueils qu'on appelle les Formiche. L'équipage nous proposait de descendre sur un de ces rochers pour dîner, mais j'avais déjà jeté mon dévolu sur une jolie petite île que j'apercevais à trois milles à peu près de nous, et sur laquelle je donnai l'ordre de nous diriger; elle était indiquée sur ma carte sous le nom de l'île de Porri.

C'était le jour des répugnances: à peine avais-je donné cet ordre, qu'il s'établit une longue conférence entre Nunzio, le capitaine et Vincenzo, puis le capitaine vint nous dire qu'on gouvernerait, si je continuais de l'exiger, vers le point que je désignais, mais qu'il devait d'abord nous prévenir que, trois ou quatre mois auparavant, ils avaient trouvé sur cette île le cadavre d'un matelot que la mer y avait jeté. Je lui demandai alors ce qu'était devenu le cadavre; il me répondit que lui et ses hommes lui avaient creusé une fosse, et l'avaient enterré proprement comme il convenait à l'égard d'un chrétien, après quoi ils avaient jeté sur la tombe toutes les pierres qu'ils avaient trouvées dans l'île, ce qui formait la petite élévation que nous pouvions voir au centre; en outre, de retour au village Della Pace, ils lui avaient fait dire une messe. Comme le cadavre n'avait rien à réclamer de plus, je maintins l'ordre donné, et, l'appétit commençant à se faire sentir, j'invitai nos hommes à prendre leurs avirons; un instant après six rameurs étaient à leur poste, et nous avancions presque aussi rapidement qu'à la voile.

Pendant ce temps, Nunzio leva la tête au-dessus de la cabine; c'était ordinairement le signe qu'il avait quelque chose à nous dire. Nous nous approchâmes, et il nous raconta qu'avant la prise d'Alger cette petite île était un repaire de pirates qui s'y tenaient à l'affût, et qui de là fondaient comme des oiseaux de proie sur tout ce qui passait à leur portée. Un jour que Nunzio s'amusait à pêcher, il avait vu une troupe de ces barbaresques enlever un petit yacht qui appartenait au prince de Paterno, et dans lequel le prince était lui-même.

Cet événement avait donné lieu à un fait qui peut faire juger du caractère des grands seigneurs siciliens.

Le prince de Paterno était un des plus riches propriétaires de la Sicile; les barbaresques, qui savaient à qui ils avaient affaire, eurent donc pour lui les plus grands égards, et, l'ayant conduit à Alger, le vendirent au dey pour une somme de 100 000 piastres, 600 000 francs, c'était pour rien. Aussi le dey ne marchanda aucunement, sachant d'avance ce qu'il pouvait gagner sur la marchandise, paya les 100 000 piastres, et se fit amener le prince de Paterno pour traiter avec lui de puissance à puissance.

Mais, au premier mot que le dey d'Alger dit au prince de Paterno de l'objet pour lequel il l'avait fait venir, le prince lui répondit qu'il ne se mêlait jamais d'affaires d'argent, et que, si le dey avait quelque chose de pareil à régler avec lui, il n'avait qu'à s'en entendre avec son intendant.

Le dey d'Alger n'était pas fier, il renvoya le prince de Paterno et fit venir l'intendant. La discussion fut longue; enfin il demeura convenu que la rançon du prince et de toute sa suite serait fixée à 600 000 piastres, c'est-à-dire près de 4 millions, payables en deux paiements égaux: 300 000 piastres à l'expiration du temps voulu pour que l'intendant retournât en Sicile et rapportât cette somme, 300 000 piastres à six mois de date. Il était arrêté, en outre, que, le premier paiement accompli, le prince et toute sa suite seraient libres; le second paiement avait pour garant la parole du prince.

Comme on le voit, le dey d'Alger avait fait une assez bonne spéculation: il gagnait 3 500 000 francs de la main à la main.

L'intendant partit et revint à jour fixe avec ses 300 000 piastres; de son côté, le dey d'Alger, fidèle observateur de la foi jurée, eut à peine touché la somme, qu'il déclara au prince qu'il était libre, lui rendit son yacht, et pour plus de sécurité lui donna un laissez-passer.

Le prince revint heureusement en Sicile, à la grande joie de ses vassaux qui l'aimaient fort, et auxquels il donna des fêtes dans lesquelles il dépensa encore 1 500 000 francs à peu près. Puis il donna l'ordre à son intendant de s'occuper à réunir les 300 000 piastres qu'il restait devoir au dey d'Alger.

Les 300 000 piastres étaient réunies et allaient être acheminées à leur destination, lorsque le prince de Paterno reçut un papier marqué, qu'il renvoya comme d'habitude, à son intendant. C'était une opposition que le roi de Naples mettait entre ses mains, et un ordre de verser la somme destinée au dey d'Alger dans le trésor de sa majesté napolitaine.

L'intendant vint annoncer cette nouvelle au prince de Paterno. Le prince dePaterno demanda à son intendant ce que cela voulait dire.

Alors l'intendant apprit au prince que le roi de Naples, ayant déclaré, il y avait quinze jours, la guerre à la régence d'Alger, avait jugé qu'il serait d'une mauvaise politique de laisser enrichir son ennemi, et comprit qu'il serait d'une politique excellente de s'enrichir lui-même. De là l'ordre donné au prince de Paterno de verser le reste de sa rançon dans les coffres de l'État.

L'ordre était positif, et il n'y avait pas moyen de s'y soustraire. D'un autre côté, le prince avait donné sa parole et ne voulait pas y manquer. L'intendant, interrogé, répondit que les coffres de son excellence étaient à sec, et qu'il fallait attendre la récolte prochaine pour les remplir.

Le prince de Paterno, en fidèle sujet, commença par verser entre les mains de son souverain les 300 000 piastres qu'il avait réunies; puis il vendit ses diamants et sa vaisselle, et en réunit 300 000 autres, que le dey reçut à heure fixe.

Quelques-uns prétendirent que le plus corsaire des deux monarques n'était pas celui qui demeurait de l'autre côté de la Méditerranée.

Quant au prince de Paterno, il ne se prononça jamais sur cette délicate appréciation, et, toutes les fois qu'on lui parla de cette aventure, il répondit qu'il se trouvait heureux et honoré d'avoir pu rendre service à son souverain.

Cependant, tout en causant avec Nunzio, nous avancions vers l'île. Elle pouvait avoir cent cinquante pas de tour, était dénuée d'arbres, mais toute couverte de grandes herbes. Lorsque nous n'en fûmes plus éloignés que de deux ou trois encablures, nous jetâmes l'ancre, et l'on mit la chaloupe à la mer. Alors seulement une centaine d'oiseaux qui la couvraient s'envolèrent en poussant de grands cris. J'envoyai un coup de fusil au milieu de la bande; deux tombèrent.

Nous descendîmes dans la barque, qui commença par nous mettre à terre, et qui retourna à bord chercher tout ce qui était nécessaire à notre cuisine. Une espèce de rocher creusé, et qui avait servi à cet usage, fut érigé en cheminée; cinq minutes après, il présentait un brasier magnifique, devant lequel tournait une broche confortablement garnie.

Pendant ces préparatifs, nous ramassions nos oiseaux, et nous visitions notre île. Nos oiseaux étaient de l'espèce des mouettes; l'un d'eux n'avait que l'aile cassée. Pietro lui fit l'amputation du membre mutilé, puis le patient fut immédiatement transporté à bord, où l'équipage prétendit qu'il s'apprivoiserait à merveille.

La barque qui le conduisait ramena Cama. Le pauvre diable, chaque fois que le bâtiment s'arrêtait, reprenait ses forces, et tant bien que mal se redressait sur ses jambes. Il avait aperçu l'île, et comme ce n'était enfreindre qu'à moitié la défense qui lui était faite d'aller à terre, Pietro avait eu pitié de lui, et nous le renvoyait une casserole à chaque main.

Pendant ce temps, nous faisions l'inventaire de notre île. Les pirates qui l'avaient habitée avaient sans doute une grande prédilection pour les oignons, car ces hautes herbes que nous avions vues de loin, et dans lesquelles nous nous frayions à grand-peine un passage, n'étaient rien autre chose que des ciboules montées en graines. Aussi, à peine avions-nous fait cinquante pas dans cette espèce de potager, que nous étions tout en larmes. C'était acheter trop cher une investigation qui ne promettait rien de bien neuf pour la science. Nous revînmes donc nous asseoir auprès de notre feu, devant lequel le capitaine venait de faire transporter une table et des chaises. Nous profitâmes aussitôt de cette attention, Jadin en retouchant des croquis inachevés, et moi en écrivant à quelques amis.

A part ces malheureux oignons, j'ai conservé peu de souvenirs aussi pittoresques que celui de notre dîner dressé près de ce tombeau d'un pauvre matelot noyé, dans cette petite île, ancien repaire de pirates, au milieu de tout notre équipage, joyeux, chantant et empressé. La mer était magnifique, et l'air si limpide, que nous apercevions jusqu'à deux ou trois lieues dans les terres, les moindres détails du paysage; aussi demeurâmes-nous à table jusqu'à ce qu'il fût nuit tout à fait close.

Vers les neuf heures du soir, une jolie brise se leva, venant de terre; c'était ce que nous pouvions désirer de mieux. Comme la côte de Sicile, du cap Passera à Girgenti, ne présente rien de bien curieux, j'avais prévenu le capitaine que je comptais, si la chose était possible, toucher à l'île de Panthellerie, l'ancienne Cossire. Le hasard nous servait à souhait; aussi le capitaine nous invita à nous hâter de remonter à bord. Nous ne perdîmes d'autre temps à nous rendre à son invitation que celui qu'il nous fallait pour mettre le feu aux herbes sèches dont l'île était couverte. Aussi en un instant fut-elle tout en flammes.

Ce fut éclairés par ce phare immense que nous mîmes à la voile, en saluant de deux coups de fusil le tombeau du pauvre matelot noyé.

Le lendemain, quand nous nous réveillâmes, les côtes de Sicile étaient à peine visibles. Comme le vent avait continué d'être favorable, nous avions fait une quinzaine de lieues dans notre nuit. C'était le tiers à peu près de la distance que nous avions à parcourir. Si le temps ne changeait pas, il y avait donc probabilité que nous arriverions avant le lendemain matin à Panthellerie.

Vers les trois heures de l'après-midi, au moment où nous fumions, couchés sur nos lits, dans de grandes chibouques turques, d'excellent tabac du Sinaï que nous avait donné Gargallo, le capitaine nous appela. Comme nous savions qu'il ne nous dérangeait jamais à moins de cause importante, nous nous levâmes aussitôt et allâmes le joindre sur le pont. Alors il nous fit remarquer, à une demi-lieue de nous, à peu près vers notre droite et à l'avant, un jet d'eau qui, pareil à une source jaillissante, s'élevait à une dizaine de pieds au-dessus de la mer. Nous lui demandâmes la cause de ce phénomène. C'était tout ce qui restait de la fameuse île Julia, dont nous avons raconté la fantastique histoire. Je priai le capitaine de nous faire passer le plus près possible de cette espèce de trombe. Notre désir fut aussitôt transmis à Nunzio, qui gouverna dessus, et au bout d'un quart d'heure nous en fûmes à cinquante pas.

A cette distance, l'air était imprégné d'une forte odeur de bitume, et la mer bouillonnait sensiblement. Je fis tirer de l'eau dans un seau; elle était tiède. Je priai le capitaine d'avancer plus près du centre de l'ébullition, et nous fîmes encore une vingtaine de pas vers ce point; mais arrivé là, Nunzio parut désirer ne pas s'en approcher davantage. Comme ses désirs en général avaient force de loi, nous déférâmes aussitôt; et, laissant l'ex-île Julia à notre droite, nous allâmes nous recoucher sur nos lits et achever nos pipes, tandis que le bâtiment, un instant détourné de sa direction, remettait le cap sur Panthellerie.

Vers les sept heures du soir, nous aperçûmes une terre à l'avant. Nos matelots nous assurèrent que c'était là notre île, et nous nous couchâmes dans cette confiance. Ils ne nous avaient pas trompés. Vers les trois heures, nous fûmes réveillés par le bruit que faisait notre ancre en allant chercher le fond. Je sortis le nez de la cabine, et je vis que nous étions dans une espèce de port.

Le matin, ce furent, comme d'habitude, mille difficultés pour mettre pied à terre. Il était fort question du choléra, et les Panthelleriotes voyaient des cholériques partout. On nous prit nos papiers avec des pincettes, on les passa au vinaigre, on les examina avec une lunette d'approche; enfin il fut reconnu que nous étions dans un état de santé satisfaisant, et l'on nous permit de mettre pied à terre.

Il est difficile de voir rien de plus pauvre et de plus misérable que cette espèce de bourgade semée au bord de la mer, et environnant d'une ceinture de maisons sales et décrépites le petit port où nous avions jeté l'ancre. Une auberge où l'on nous conduisit nous repoussa par sa malpropreté; et, sur la promesse de Pietro, qui s'engagea à nous faire faire un bon déjeuner à la manière des gens du pays, nous passâmes outre, et nous nous mîmes en chemin à jeun.

Les principales curiosités du pays sont les deux grottes que l'on trouve à une demi-lieue à peu près dans la montagne, et dont l'une, appelée le Poêle, est si chaude, qu'à peine y peut-on rester dix minutes sans que les habits soient imprégnés de vapeur.

L'autre, qu'on appelle la Glacière, est au contraire si froide qu'en moins d'une demi-heure une carafe d'eau y gèle complètement. Il va sans dire que les médecins se sont emparés de ces deux grottes comme d'une double bonne fortune, et y tuent annuellement, les uns par le chaud et les autres par le froid, un certain nombre de malades.

En sortant du Poêle, nous vîmes Pietro qui était en train d'écorcher un chevreau qu'il venait d'acheter dix francs. Deux troncs d'oliviers transformés en chenets, et une broche en laurier rose, devaient, avec l'aide d'un feu cyclopéen préparé dans l'angle d'un rocher, amener l'animal tout entier à un degré de cuisson satisfaisant. Sur une pierre plate étaient préparés des raisins secs, des figues et des châtaignes, dont, à défaut de truffes, on devait bourrer le rôti. Cama, qui avait voulu dépecer le chevreau pour en faire des côtelettes, des gigots, des éclanches et des filets, avait eu le dessous, et servait, tout en déplorant l'infériorité de sa position, d'aide de cuisine à Pietro.

Nous nous acheminâmes vers la glacière, où nous entrâmes après avoir, sur la recommandation de notre guide, eu le soin de nous laisser refroidir à point. Le précaution n'était pas inutile, la température y étant très certainement à huit ou dix degrés au-dessous de zéro. J'en sortis bien vite, mais j'y donnai l'ordre qu'on y laissât notre eau et notre vin.

Quelques questions, que nous fîmes à notre guide sur les causes géologiques qui déterminaient ce double phénomène, restèrent sans réponse ou amenèrent des réponses telles que je ne pris pas même la peine de les consigner sur mon album.

En sortant de la glacière, notre cicerone nous demanda si notre intention n'était pas de monter au sommet de la montagne la plus élevée de l'île et au haut de laquelle nous apercevions une espèce de petite église. Nous demandâmes ce qu'on voyait du haut de la montagne; on nous répondit qu'on voyait l'Afrique. Cette promesse, jointe à la certitude que le déjeuner ne serait prêt que dans deux heures au moins, nous ayant paru une cause déterminante, nous répondîmes affirmativement. Aussitôt, du groupe qui nous environnait et qui nous avait suivis depuis la ville, nous regardant avec une curiosité demi-sauvage, se détacha un homme d'une trentaine d'années, qui, se glissant entre les rochers, disparut bientôt derrière un accident de terrain. Comme cette disparition, qui avait suivi immédiatement notre adhésion, m'avait frappé, je demandai à notre guide quel était cet homme qui venait de nous quitter; mais il nous répondit qu'il ne le connaissait pas, et que c'était sans doute quelque pâtre. J'essayai d'interroger deux autres Panthelleriotes; mais ces braves gens parlaient un si singulier patois, qu'après dix minutes de conversation réciproque, nous n'avions pas compris un seul mot de ce que nous nous étions dit. Je ne les en remerciai pas moins de leur obligeance, et nous nous mîmes en route.

Le sommet de la montagne est à deux mille cinq cents pied à peu près au-dessus du niveau de la mer; un chemin fort distinctement tracé et assez praticable, surtout pour des gens qui descendaient de l'Etna, indique que la petite chapelle dont j'ai déjà parlé est un lieu de pèlerinage assez fréquenté. Aux deux tiers de la montée à peu près, j'aperçus un homme que je crus reconnaître pour celui qui nous avait quittés, et qui courait à travers torrents, rochers et ravins. Je le montrai à Jadin, qui se contenta de me répondre:

—Il paraît que ce monsieur est fort pressé.

Notre cortège avait continué de nous suivre, quoique évidemment il n'attendît rien de nous. Comme, au reste, il ne nous demandait rien, et que nous n'en éprouvions d'autre importunité que l'ennui d'être regardés comme des bêtes curieuses, nous ne nous étions aucunement opposés à l'honneur qu'on nous faisait. Notre escorte arriva donc avec nous au sommet de la montagne où était située la chapelle. Sur le seuil de la porte, un homme, revêtu d'un costume de moine, nous attendait en s'essuyant le front. Au premier coup d'oeil, je reconnus notre escaladeur de rochers; alors tout me fut expliqué: il avait pris les devants pour revêtir son costume religieux, et il se disposait à nous offrir une messe. Comme la messe, à mon avis, tire sa valeur d'elle-même et non pas de l'officiant qui la dit, je fis signe que j'étais prêt à l'entendre. A l'instant même nous fûmes introduits dans la chapelle. En un tour de main, les préparatifs furent faits; deux des assistants s'offrirent pour remplir les fonctions d'enfant de choeur, et l'office divin commença.

La religion est une si grande chose par elle-même, que, quel que soit le voile ridicule dont l'enveloppe la superstition ou la cupidité, elle parvient toujours à en dégager sa tête sublime dont elle regarde le ciel, et ses deux mains dont elle embrasse la terre. Je sais, quant à moi, qu'aux premières paroles saintes qu'il avait prononcées, le moine spéculateur avait disparu pour faire place, sans qu'il s'en doutât certes lui-même, à un véritable ministre du Seigneur, je me repliais sur moi-même, et je pensais à mon isolement, perdu que j'étais sur le sommet le plus élevé d'une île presque inconnue, jetée comme un relais entre l'Europe et l'Afrique, à la merci de gens dont je comprenais à peine le langage, et n'ayant pour me remettre en communication avec le monde qu'une frêle barque, que Dieu, au milieu de la tempête, avait prise dans une de ses mains, tandis que de l'autre il brisait autour de nous, comme du verre, des frégates et des vaisseaux à trois ponts. Pendant un quart d'heure à peine que dura cette messe, je me retrouvai par le souvenir en contact avec tous les êtres que j'aimais et dont j'étais aimé, quel que fût le coin de la terre qu'ils habitassent. Je vis en quelque sorte repasser devant moi toute ma vie, et, à mesure qu'elle se déroulait devant mes yeux, tous les noms aimés vibraient les uns après les autres dans mon coeur. Et j'éprouvais à la fois une mélancolie profonde et une douceur infinie à songer que je priais pour eux, tandis qu'ils ignoraient même dans quel lieu du monde je me trouvais. Il résulta de cette disposition que, la messe finie, le moine, à son grand étonnement, ainsi qu'à celui de l'assemblée qui avait entendu l'office divin par-dessus le marché, vit, au lieu de deux ou trois carlins qu'il comptait recevoir, tomber une piastre dans son escarcelle. C'était, certes, la première fois qu'on lui payait une messe ce prix-là.

En sortant de la petite chapelle, je regardai autour de moi. A gauche s'étendait la Sicile, pareille à un brouillard. Sous nos pieds était l'île, qu'enveloppait de tous côtés la Méditerranée, calme et transparente comme un miroir. Vue ainsi, Panthellerie avait la forme d'une énorme tortue endormie sur l'eau. Comme en tout l'île n'a pas plus de dix lieues de tour, on en distinguait tous les détails, et à la rigueur on en aurait pu compter les maisons. La partie qui me parut la plus fertile et la plus peuplée est celle qui est connue dans le pays sous la désignation d'Oppidolo.

Cependant, comme la faim commençait à se faire sentir, nos yeux, après avoir erré quelque temps au hasard, finirent par se fixer sur l'endroit où se préparait notre déjeuner. Quoiqu'il y eût trois quarts de lieue de distance au moins du point où nous nous trouvions jusqu'à cet endroit, l'air était si limpide, que nous ne perdions aucun des mouvements de Pietro et de son acolyte. Lui, de son côté, s'aperçut sans doute que nous le regardions, car il se mit à danser une tarentelle, qu'il interrompit au beau milieu d'une figure pour aller visiter le rôti. Sans doute le chevreau approchait de son point de cuisson, car, après un examen consciencieux de l'animal, il se retourna vers nous et nous fit signe de revenir.

Nous trouvâmes notre couvert mis au milieu d'un charmant bois d'azeroliers et de lauriers roses, tout entrelacés de vignes sauvages. Il consistait tout bonnement en un tapis étendu à terre, et au-dessus duquel s'élevait un beau palmier dont les longues branches retombaient comme des panaches. Notre vin glacé nous attendait; enfin des grenades, des oranges, des rayons de miel et des raisins, formaient un dessert symétrique et appétissant au milieu duquel Pietro vint déposer, couché sur une planche recouverte de grandes feuilles de plantes aquatiques, notre chevreau rôti à point et exhalant une odeur merveilleusement appétissante.

Comme le chevreau pouvait peser de vingt-cinq à trente livres, et que, quelque faim que nous eussions, nous ne comptions pas le dévorer à nous deux, nous invitâmes Pietro à en faire part à la société, qui, depuis notre débarquement, nous avait fait l'honneur de nous suivre. Comme on le devine bien, l'offre fut acceptée sans plus de façon qu'elle était faite. Nous nous réservâmes une part convenable, tant de la chair de l'animal que des accessoires dont on lui avait bourré le ventre, et le reste, accompagné d'une demi-douzaine de bouteilles de vin de Syracuse, fut généralement offert à notre suite. Il en résulta un repas homérique des plus pittoresques; et, pour que rien n'y manquât, au dessert, le berger qui nous avait vendu le chevreau, et qui sans remords aucun en avait mangé sa part, joua d'une espèce de musette au son de laquelle, tandis que nous fumions voluptueusement nos longues pipes, deux Panthelleriotes, par manière de remerciement sans doute, nous dansèrent une gigue nationale qui tenait le milieu entre la tarentelle napolitaine et le boléro andalou. Après quoi nous prîmes chacun une tasse de café bouilli et non passé, c'est-à-dire à la turque, et nous redescendîmes vers la ville.

En arrivant sur le port, nous aperçûmes le capitaine qui causait avec une sorte d'argousin gardant quatre forçats; nous nous approchâmes d'eux, et, à notre grand étonnement, nous remarquâmes que le capitaine parlait avec une sorte de respect à son interlocuteur, et l'appelait Excellence. De son côté, l'argousin recevait ces marques de considération comme choses à lui dues, et ce fut tout au plus si, lorsque le capitaine le quitta pour nous suivre, il ne lui donna pas sa main à baiser. Comme on le comprend bien, cette circonstance excita ma curiosité, et je demandai au capitaine quel était le respectable vieillard avec lequel il avait l'honneur de faire la conversation quand nous l'avions interrompu. Il nous répondit que c'était Son Excellence il signor Anga, ex-capitaine de nuit à Syracuse.

Maintenant, comment le signor Anga, de capitaine de Syracuse, était-il devenu argousin? C'était une chose assez curieuse que voici:

Pendant les années 1810, 1811 et 1812, les rues de Syracuse se trouvèrent tout à coup infestées de bandits si adroits et en même temps si audacieux, que l'on ne pouvait, la nuit venue, mettre le pied hors de chez soi sans être volé et même quelquefois assassiné. Bientôt ces expéditions nocturnes ne se bornèrent pas à dévaliser ceux qui se hasardaient nuitamment dans les rues, mais elles pénétrèrent dans les maisons les mieux gardées, jusqu'au fond des appartement* les mieux clos, de sorte que la forêt de Bondy, de picaresque mémoire, était devenue un lieu de sûreté auprès de la pauvre ville de Syracuse.

Et tout cela se passait malgré la surveillance du signor Anga, capitaine de nuit, auquel du reste on ne pouvait faire que le seul reproche d'arriver cinq minutes trop tard, car, à peine une maison venait-elle d'être pillée, qu'il accourait avec sa patrouille pour prendre le signalement des voleurs; à peine un malheureux venait-il d'être assassiné, qu'il était là pour le relever lui-même, recevoir ses derniers aveux s'il respirait encore, et dresser procès-verbal du terrible événement.

Aussi chacun admirait-il la prodigieuse activité du signor Anga, tout en déplorant, comme nous l'avons dit, qu'un magistrat si actif ne poussât pas l'activité jusqu'à arriver dix minutes plus tôt au lieu d'arriver cinq minutes plus tard. La ville tout entière ne s'en applaudissait pas moins d'être si bien gardée, et pour rien au monde n'aurait voulu qu'on lui donnât un autre capitaine de nuit que le signor Anga.

Cependant les vols continuaient avec une effronterie toujours croissante. Un jeune officier, logé dans le couvent de Saint-François, venait de recevoir un solde arriéré en piastres espagnoles; il déposa son petit trésor dans un tiroir de son secrétaire, prit la clef dans sa poche, et s'en alla dîner en ville, se reposant sur la double sécurité que lui offraient la sainteté du lieu où il logeait, et le soin qu'il avait pris de cadenasser ses trois cents piastres.

Le soir en rentrant, il trouva son secrétaire forcé et le tiroir vide.

De plus, comme il tombait ce soir-là des torrents de pluie, et que rien n'est antipathique au Sicilien comme d'être mouillé, le voleur avait pris le parapluie du jeune officier.

L'officier, désespéré, courut à l'instant même chez le capitaine Anga, qu'il trouva, malgré le temps abominable qu'il faisait, revenant d'une de ses expéditions nocturnes, si dévouées et malheureusement si infructueuses. Malgré la fatigue du signor Anga, et quoiqu'il fût mouillé jusqu'aux os et crotté jusqu'aux genoux, il ne voulut pas faire attendre le plaignant, reçut sa déposition séance tenante, et lui promit de mettre dès le lendemain toute sa brigade à la poursuite de ses piastres, de son parapluie et de ses voleurs.

Mais trois mois s'écoulèrent sans que l'on retrouvât ni voleur, ni parapluie, ni piastres.

Au bout de ces trois mois, un jour qu'il faisait un temps pareil à celui pendant lequel son vol avait eu lieu, le jeune officier, propriétaire d'un parapluie neuf, traversait la grande place de Syracuse, lorsqu'il crut voir un parapluie si exactement pareil à celui qu'il avait perdu, que le désir lui prit aussitôt de lier connaissance avec l'individu qui le portait. En conséquence, au détour de la première rue, il arrêta l'inconnu pour lui demander son chemin; l'inconnu le lui indiqua fort poliment. L'officier s'informa du nom de celui chez qui il avait trouvé une si gracieuse obligeance, et il apprit que son interlocuteur n'était autre que le domestique de confiance de la signora Anga, femme du capitaine de nuit.

Cette découverte devenait d'autant plus grave, que le jeune officier avait acquis une preuve irrécusable que le parapluie en question était bien le sien. Tout en causant avec le domestique, il avait retrouvé ses deux initiales gravées sur un petit écusson d'argent qui ornait la pomme du parapluie, que le voleur n'avait pas voulu priver de cet ornement.

L'officier courut, par le chemin le plus court, chez le capitaine de nuit; le signor Anga était absent pour affaire de service; l'officier se fit conduire chez madame, et lui raconta comment elle avait un voleur ou tout au moins un receleur à son service. Madame Anga jeta les hauts cris, jurant que la chose était impossible; en ce moment même, le domestique rentra; le jeune officier, qui commençait à s'impatienter de dénégations qui ne tendaient à rien moins qu'à le faire passer pour fou ou pour imposteur, prit le domestique par une oreille, l'amena devant sa maîtresse, lui arracha des mains le parapluie qu'il tenait encore, montra l'écusson, et fit reconnaître les deux initiales pour être les siennes. Il n'y avait rien à répondre à cela; aussi maîtresse et domestique étaient-ils fort embarrassés, lorsque la porte s'ouvrit, et que le signor Anga parut en personne.

L'officier renouvela aussitôt son accusation, soutenant que, les piastres ayant disparu en même temps que le parapluie, et le parapluie étant retrouvé, les piastres ne pouvaient être loin. Le signor Anga, surpris par un dilemme aussi positif, se troubla d'abord, puis, s'étant bientôt remis, répondit insolemment au jeune officier, et finit par le mettre à la porte. C'était une faute: cette colère donna au volé des soupçons qu'il n'eût jamais eus sans cela. Il courut chez le colonel anglais qui tenait garnison dans la ville: le colonel requit le juge, et le juge, suivi du greffier et du commissaire, fit une descente chez le signor Anga, qui, à sa grande humiliation, fut forcé de laisser faire perquisition chez lui.

On avait déjà visité toute la maison sans que cette visite amenât le moindre résultat, lorsque le jeune officier, qui, en sa qualité de partie intéressée, dirigeait les recherches, s'aperçut, en traversant le rez-de-chaussée, que ce rez-de-chaussée était parqueté, chose très rare en Sicile. Il frappa du pied, et il lui sembla que le parquet sonnait plus fort le creux qu'un honnête parquet ne devait le faire. Il appela le juge, lui fit part de ses doutes; le juge fit venir deux charpentiers. On leva le parquet, et l'on trouva, les unes à la suite des autres, quatre caves pleines, non seulement de parapluies, mais de vases précieux, d'étoffes magnifiques, d'argenterie portant les armes de ses propriétaires, enfin un bazar tout entier.

Alors tout fut expliqué, et cette longue impunité des voleurs n'eut plus besoin de commentaires. Il signor Anga était à la fois le chef et le receleur de ces industriels. Le sous-prieur du couvent où était logé le jeune homme était son associé. L'affaire de ce digne moine était surtout l'écoulement des objets volés. Le signor Anga était, au reste, un homme remarquable, qui avait organisé son commerce en grand; et qui avait des espèces de comptoirs à Lentini, à Calata-Girone et à Calata-Nisetta, c'est-à-dire dans toutes les villes où il y avait de grandes foires; et cependant, comme on le voit, malgré cette active industrie, malgré ces débouchés nombreux, le signor Anga opérait si en grand, que, lorsqu'on les découvrit, ses magasins étaient encombrés.

Le moine arrêté échappa, par privilège ecclésiastique, à la justice séculière, et fut remis à son évêque. Comme depuis cette époque nul ne le revit, on présume qu'il fut enterré dans quelquein pace, où l'on retrouvera un jour son squelette.

Quant au signor Anga, il fut condamné aux galères perpétuelles. Envoyé d'abord simple forçat à Vallano, de là, au bout de cinq ans de bonne conduite, il fut transporté à Panthellerie, où, pendant cinq autres années, n'ayant donné lieu à aucune plainte, il fut élevé au grade d'argousin, qu'il occupe honorablement depuis douze années, avec l'espoir de passer incessamment garde-chiourme.

C'est ce que lui souhaitait notre capitaine en prenant congé de lui.

Avant de quitter Panthellerie, je fus curieux de me faire une expérience: j'y mis à la poste les lettres que j'avais écrites à mes amis, et qui étaient datées de l'île de Porri; elles parvinrent à leur destination un an après mon retour; il n'y a rien à dire.

Il était sept heures du soir lorsque nous remîmes à la voile; par un bonheur extrême, le vent qui, pendant deux jours, avait soufflé de l'est, venait de tourner au sud. Cependant ce bonheur n'était pas sans quelque mélange; ce vent tout africain était chargé de chaudes bouffées du désert libyen; c'était le cousin-germain de ce fameux sirocco dont nous avions eu un échantillon à Messine, et comme lui il apportait dans toute l'organisation physique une découragement extrême.

Nous fîmes porter nos lits sur le pont. La cabine était devenue étouffante. Il passait comme une poussière de cendres rouges entre nous et le ciel, et la mer était si phosphorescente qu'elle semblait rouler des vagues de flammes; à un quart de lieue derrière le bâtiment notre sillage semblait une traînée de lave.

Lorsqu'il en était ainsi, tout l'équipage disparaissait, et le bâtiment, abandonné à Nunzio, dont le corps de fer résistait à tout, semblait voguer seul. Cependant je dois dire qu'au moindre cri du pilote, cinq ou six têtes sortaient des écoutilles, et qu'au besoin les bras les plus alanguis retrouvaient toute leur vigueur.

Quoique nous fussions moins sensibles que les Siciliens à l'influence de ce vent, nous n'en éprouvions pas moins un certain malaise dont le résultat était de nous ôter tout appétit; la nuit se passa donc tout entière à dormir d'un mauvais sommeil, et la journée à boire de la limonade.

Le surlendemain de notre départ de Panthellerie, et comme nous étions à huit ou dix lieues encore des côtes de Sicile, le vent tomba, et il fallut marcher à la rame; mais comme chacun avait dans les bras un reste de sirocco, à peine fîmes-nous trois lieues dans la matinée. Vers les cinq heures, une petite brise sud-ouest se leva: le pilote en profita pour faire hisser nos voiles, et le bâtiment, qui était plein de bonne volonté, commença à marcher de façon à nous donner l'espoir d'entrer le soir même dans le port de Girgenti.

En effet, vers les neuf heures du soir, nous jetions l'ancre dans une petite rade au fond de laquelle on apercevait les lumières de quelques maisons; mais à peine cette opération était-elle terminée que l'on nous héla de la forteresse qu'on appelle la Santé, et qu'on nous donna l'ordre d'aller prendre une autre station. Comme tous les ordres de la police napolitaine, celui-ci n'admettait ni retard ni explication; il fallut en conséquence obéir à l'instant même; on essaya de lever l'ancre; mais, dans la précipitation que l'on mit à cette manoeuvre, toutes les précautions, à ce qu'il paraît, n'ayant point été prises, le câble se brisa. On jeta à l'instant même une bouée pour reconnaître la place, et, comme sans s'inquiéter des causes de notre retard, le chef de la Santé continuait de nous héler, nous allâmes, à grande force d'avirons, prendre la place qui nous était désignée.

Cet événement nous tint sur pied jusqu'à minuit: nous étions fatigués de la traversée que nous venions de faire, et nous dormîmes tout d'une traite jusqu'à neuf heures du matin; la journée était belle et l'eau du port parfaitement calme, si bien que Cama, déjà levé, s'apprêtait à passer terre, d'abord pour achever de se remettre, comme Antée en touchant sa mère, ensuite pour acheter du poisson aux petits bâtiments que nous voyions revenir de la pêche. Inspection faite des deux ou trois maisons qui, à l'aide d'une enseigne, se qualifiaient d'auberges, nous reconnûmes que la précaution de notre brave cuisinier n'était pas intempestive, et qu'il était prudent de déjeuner à bord avant de nous risquer dans l'intérieur des terres. En conséquence, Cama, que nous autorisâmes à faire ce que bon lui semblerait à l'égard de notre nourriture, se hasarda sur la planche qui conduisait comme un pont de notre speronare au bateau voisin, et, arrivé sur celui-ci, gagna de proche en proche le rivage. Un instant après, nous le vîmes reparaître, portant sur sa tête une corbeille pleine de poisson.

J'allai annoncer cette nouvelle à Jadin, qui, en pareille circonstance, levait toujours, au profit de ses natures mortes, une dîme sur notre provision. Cette fois surtout j'avais aperçu de loin certains rougets gigantesques qui, convenablement placés sur une raie et à côté d'une dorade, devaient faire à merveille, comme opposition de couleur. Quelque envie qu'il eût de paresser une demi-heure encore, Jadin, dans la crainte que ses poissons ne lui échappassent, se hâta donc de passer un pantalon à pied. Pendant qu'il accomplissait cette opération, je lui montrai de loin Cama qui, s'avançant avec sa corbeille, mettait déjà le pied sur la planche, quand tout à coup nous entendîmes un grand cri, et poisson, corbeille et cuisinier disparurent comme par une trappe. Le pied encore mal assuré du pauvre Cama lui avait manqué, et il était tombé dans la mer; aussitôt, et par un mouvement plus rapide que la pensée, Pietro s'était élancé après lui.

Nous courûmes à l'endroit où l'accident venait d'arriver, lorsqu'à notre grand étonnement nous vîmes Pietro qui, au lieu de s'occuper de Cama, repêchait avec grand soin les poissons et les remettait les uns après les autres dans la corbeille qui flottait sur l'eau: l'idée ne lui était pas venue en un seul instant que Cama ne savait pas nager; en conséquence, ne doutant pas qu'il ne se tirât d'affaire tout seul, il ne s'occupait que de la friture, dont la perte d'ailleurs lui paraissait peut-être beaucoup plus déplorable que celle du cuisinier.

En ce moment nous vîmes surgir, à quelques pas du bâtiment, le pauvre Cama, non point en homme qui fait sa brassée ou qui tire sa marinière, mais en noyé qui bat l'eau de ses deux mains, et qui la rejette déjà par le nez et par la bouche. Le temps était précieux: il n'avait fait que paraître et disparaître. Nous jetâmes bas nos habits pour nous élancer après lui; mais, avant que nous fussions à la fin de la besogne, Philippo sauta par-dessus bord avec sa chemise et son pantalon, donnant une tête juste à l'endroit où Cama venait de s'enfoncer, et quatre ou cinq secondes après il reparut tenant son homme par le collet de sa veste blanche. Nous voulûmes lui jeter une corde, mais il fit dédaigneusement signe qu'il n'en avait pas besoin, et, poussant Cama vers l'échelle, il parvint à lui mettre un des échelons entre les mains; Cama s'y cramponna en véritable noyé, et d'un seul bond, par un effort inouï, il se trouva sur le pont. Tout cela s'était fait si rapidement qu'il n'avait pas eu le temps de perdre connaissance, mais il avait avalé deux ou trois pintes d'eau qu'il s'occupa immédiatement de rendre à la mer. Comme il faisait, au reste, une chaleur étouffante, le bain n'eut d'autre suite que la petite évacuation que nous avons mentionnée, laquelle même, au dire de tout l'équipage, ne pouvait être que très profitable à la santé de Cama.

Le capitaine avait rempli les formalités voulues, nos passeports étaient déposés à la police, rien ne s'opposait donc à ce que nous fissions l'excursion projetée; en conséquence, nous nous aventurâmes sur le pont tremblant qui avait failli être si fatal à Cama, et, plus heureux que lui, nous gagnâmes le bord sans accident.

A peine avions-nous mis à terre qu'un homme, qui nous observait depuis plus d'une heure, s'avança vers nous et s'offrit d'être notre cicérone. Trois ou quatre autres individus, qui s'étaient approchés sans doute dans la même intention, n'essayèrent pas même de soutenir la concurrence en lui voyant tirer de sa poche une médaille qu'il nous présenta. Cette médaille portait d'un côté les armes d'Agrigente, qui sont trois géants chargés chacun d'une tour avec cette devise:Signat Agrigentum mirabilis aula gigantum, et de l'autre le nom d'Antonio Ciotta. En effet, il signor Antonio Ciotta était le cicérone officiel de l'endroit, et il commença immédiatement son entrée en fonctions en marchant devant nous et en nous invitant à Je suivre.

Girgenti est située à cinq milles à peu près de la côte: on s'y rend par une montée assez rapide, qui élève d'abord le voyageur à un millier de pieds au-dessus de la mer. Tout le long delà route nous rencontrions des mulets chargés de ce soufre qui devait, quelques années après, amener entre Naples et l'Angleterre ce fameux procès dans lequel le roi des Français fut choisi pour arbitre. Le chemin se ressentait du commerce dont il était l'artère. Comme les sacs qui contenaient la marchandise n'étaient point si bien fermés qu'il ne s'échappât de temps en temps quelque parcelle de leur contenu, la route, à là longue, s'était couverte d'une couche de soufre qui, dans quelques endroits, avait jusqu'à trois ou quatre pouces d'épaisseur. Quant aux muletiers qui accompagnaient les sacs, ils étaient parfaitement jaunes depuis les pieds jusqu'à la tête, ce qui leur donnait un des aspects les plus étranges qui se puissent voir.

Nous n'étions point encore entrés dans la ville que nous savions déjà que penser de l'épithète que, dans leur emphatique orgueil, les Siciliens ont ajoutée à son nom. En effet, Girgenti là magnifique n'est qu'un sale amas de maisons bâties en pierres rougeâtres, avec des rues étroites où il est impossible d'aller en voiture, et qui communiquent les unes aux autres par des espèces d'escaliers dont, sous peine des plus graves désagréments, il est absolument nécessaire de toujours tenir le milieu. Comme il était évident que le reste de la journée ne suffirait pas à la visite des ruines, nous nous mîmes en quête d'une auberge où passer la nuit. Malheureusement une auberge n'était pas chose facile à découvrir à Girgenti la magnifique. Notre ami Ciotta nous conduisit dans deux bouges qui se donnaient insolemment ce nom; mais, après une longue conversation avec l'hôte de l'un et l'hôtesse de l'autre, nous découvrîmes qu'à la rigueur nous trouverions à nous nourrir un peu, mais pas du tout à nous coucher. Enfin, une troisième hôtellerie remplit les deux conditions réclamées par nous à la grande stupéfaction des Agrigentins, qui ne comprenaient rien à une pareille exigence. Nous nous hâtâmes en conséquence d'arrêter la chambre et les deux grabats qui la meublaient, et, après avoir commandé notre dîner pour six heures du soir, nous secouâmes les puces dont nos pantalons étaient couverts, et nous nous mîmes en chemin pour visiter les ruines de la ville de Cocalus.

Je dis Cocalus sur la foi de Diodore de Sicile: entendons-nous bien, car avec les savants ultramontains il faut mettre les points sur les i. Une erreur de date, une faute de typographie, ont de si graves inconvénients dans la patrie de Virgile et de Théocrite, qu'il faut y faire attention. Un pauvre voyageur inoffensif met sans penser à mal unapour unoou un 5 pour un 6; tout à coup il disparaît, on n'en entend plus parler; la famille s'inquiète, le gouvernement informe et on le trouve enseveli sous une masse d'in-folios, comme Tarpeïa sous les boucliers des Sabins. Si on l'en tire vivant, il se sauve à toutes jambes, et on ne l'y reprend plus; mais pour le plus souvent il est mort, à moins que, comme Encelade, il ne soit de force à secouer l'Etna. Je dis donc Cocalus comme je dirais autre chose, sans la moindre prétention à faire autorité.

Cocalus régnait à Agrigente lorsque Dédale vint s'y réfugier avec tous les trésors qu'il emportait de Crète. Ces trésors étaient si considérables que le célèbre architecte demanda à son hôte la permission de bâtir un palais pour les y renfermer. Cocalus, qui avait de la terre de reste, lui dit de choisir l'endroit qui lui conviendrait le mieux, et de faire sur cet endroit ce que bon lui semblerait. L'auteur du labyrinthe choisit un rocher escarpé, accessible sur un seul point, et encore fortifia-t-il ce point de telle façon que quatre hommes suffisaient pour le défendre contre une armée.

Ceci se passait quelques années avant la guerre de Troie. Mais, comme ces ruisseaux qui s'enfoncent sous terre en sortant de leur source pour reparaître fleuves quelques lieues plus loin, la ville naissante disparaît pendant deux ou trois siècles dans l'obscurité des temps, pour briller dans les vers de Pindare, sous le nom de reine des cités. Alors, si l'on en croit Diogène de Laerce, sa population était de huit cent mille âmes, et si l'on s'en rapporte à Empédocle, cette population, entre autres défauts, portait ceux de la gourmandise et de l'orgueil si loin, qu'elle mangeait, disait-il, comme si elle devait mourir le lendemain, et qu'elle bâtissait comme si elle devait vivre toujours. Aussi, comme Empédocle était un philosophe, c'est-à-dire un personnage probablement fort insociable, il quitta cette ville de cuisiniers et de maçons pour aller s'installer sur le mont Etna, où il vécut de racines, dans une petite tour qu'il se bâtit lui-même. On sait qu'un beau matin, dégoûté sans doute de cette nouvelle résidence comme il l'avait été de l'ancienne, il disparut tout à coup, et qu'on ne retrouva de lui que sa pantoufle.

Une centaine d'années auparavant, comme chacun sait, Phalaris, chargé par ses concitoyens de la construction du temple du Jupiter Polien, avait profité des sommes énormes mises à sa disposition pour réunir une petite armée et surprendre les Agrigentins. Ce projet liberticide, exécuté avec succès pendant la célébration des fêtes de Cérès, mit les Agrigentins au désespoir. Aussi firent-ils quelques tentatives pour se délivrer de leur tyran. Mais celui-ci, qui était homme d'imagination, commanda à un artiste de l'époque un taureau d'airain deux fois grand comme nature, et dont la partie postérieure devait s'ouvrir à l'aide d'une clef. Au bout de trois mois le taureau fut fini; au bout de quatre une révolte éclata. Phalaris fit arrêter les chefs, ordonna d'amasser une grande quantité de bois sec entre les jambes du taureau, y fit mettre le feu, et lorsqu'il fut rouge, on ouvrit le monstre, et on y enfourna les rebelles. Comme il avait eu le soin d'ordonner que la gueule du taureau fût tenue ouverte, le peuple, qui assistait à l'exécution, put entendre par cette issue les cris que poussaient les patients, et qui semblaient les mugissements du taureau lui-même. Ce genre d'exécutions, renouvelé cinq ou six fois dans l'espace de dix-huit mois, eut un résultat des plus satisfaisants. Bientôt les révoltes devinrent de plus en plus rares; enfin, elle cessèrent tout à fait, et Phalaris régna, grâce à son ingénieuse invention, tranquille et respecté pendant l'espace de trente et un ans. Après sa mort, quelques critiques, jaloux de sa gloire, dirent bien que son taureau d'airain n'était qu'une contrefaçon du cheval de bois, mais il n'en est pas moins vrai que, malgré cette accusation, qui au fond ne manquait peut-être pas de quelque vérité, la gloire de l'invention finit par lui en rester tout entière.


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