LETOUR DE L'ESPAGNEEN AUTOMOBILE

LETOUR DE L'ESPAGNEEN AUTOMOBILE

Théophile Gautier, dans sonVoyage en Espagne, a dit: «Il faut visiter les pays dans leur saison violente; l'Espagne en été, la Russie en hiver.»

Si tel est l'avis de l'éminent écrivain, qui fit en effet son voyage en été, ce n'est certes pas celui de maints officieux qui, apprenant que je partais pour la vieille Ibérie au mois d'août, n'ont pas manqué de me dire:

—Mais vous êtes fou d'aller en Espagne en été; sachez que la chaleur y est torride, insupportable.

—Qu'importe, nous nous vêtirons légèrement, ai-je répondu.

—Vous attraperez des insolations.

—Nous nous coifferons de larges panamas!

—Apprenez que dans ce pays les hôtels sont d'une saleté repoussante, vous serez dévorés par les petites bêtes.

—Nous emporterons de la poudre insecticide!

—Les chemins y sont affreux, vous casserez votre automobile, vous ne pourrez achever votre voyage.

—Les mauvaises routes me connaissent, mon auto ne se cassera pas et dussé-je aller doucement, je passerai partout et finirai parfaitement mon voyage, ai-je encore reparti de l'air le plus tranquille.

C'est incroyable ce qu'avant chaque départ pour un de mes longs voyages en automobile j'ai trouvé de gens—auxquels je ne demandais rien du tout—qui se sont chargés de me prédire mille difficultés. On dirait franchement que ceux qui restent aimeraient obliger à rester ceux qui partent.

Et chaque fois que je mettais ces conseilleurs obligeants au pied du mur, leur profonde science s'évanouissait subitement. L'un d'eux me disait:

—Dans le sud de l'Espagne vous ne pourrez pas passer, il n'y a point de routes et sur les rivières point de ponts.

Moi qui avais déjà, sur place même, pris tous mes renseignements, je répondis:

—Ah! bah! vous y êtes allé?

—Non, mais on m'a dit!......

Malgré les sinistres avis qui m'étaient donnés sur le sort qui nous attendait en Espagne, je n'en continuais pas moins à faire tous mes préparatifs et j'aspirais, avec une impatience fébrile, au moment de me jeter dans cet océan de dangers qui m'était si gracieusement promis. Je ne me dissimulais pas que c'était un voyage dur et difficile que nous allions entreprendre, mais cette difficulté sollicitait nos âmes ardentes de touristes; c'était du vrai sport que nous allions faire, et puis, quels beaux pays, quelles contrées curieuses nous attendaient!

Les renseignements minutieux que j'avais pris sur les lieux au moyen des correspondants que je possède dans la Péninsule, les détails abondants que j'avais obtenus duRoyal Automobile Club d'Espagne, dont je tiens à louer ici la si courtoise obligeance, m'avaient démontré qu'en été seulement on peut parcourir la totalité des routes espagnoles. Enfin je suis de l'avis de Théophile Gautier: on doit voir le pays au moment où toutes leurs caractéristiques se trouvent réunies; la chaleur en est une de l'Espagne, si je ne m'abuse. L'Espagne sans chaleur n'est plus l'Espagne. Donc je choisis le mois d'août à dessein.

Inutile de dire que je fis mes préparatifs avec des précautions infinies. Je décidai de partir sur ma 100 chevaux «La Buire» afin d'avoir toujours quelques bons chevaux de réserve dans les endroits difficiles. J'emportais un arsenal de pièces de rechange, un magasin d'approvisionnements divers, une colline de carbure, une fondrière de graisse, un lac d'huile. Un garde-manger bien garni était capable d'assurer nos estomacs contre tous les risques de jeûne pendant au moins vingt repas... on ne sait jamais où l'on sera obligé de faire étape et je me rappelais certaine nuit passée jadis sans dîner au sommet du Vélébit en Dalmatie! Enfin une véritable bibliothèque, contenant guides, cartes et plans, devait suppléer aux indications qui pouvaient être absentes sur les routes espagnoles.

Une claire fanfare me réveille et le soleil non moins clair me tire de mon lit.

Nous étions arrivés la veille au soir dans cette cité de Montpellier, toute gaie et si vibrante...

Les fenêtres de nos chambres donnent sur le quartier général; c'est une sonnerie de clairons qui m'a réveillé. En m'habillant je vois le généralBailloud sortir du quartier pour aller faire une promenade à cheval: le Midi est calme maintenant et le commandant du corps d'armée qui avait, hier encore, à réprimer l'émeute menaçante, peut à présent prendre quelque repos.

Bien qu'il ne soit encore que 7 heures du matin, le soleil darde des rayons dignes d'éclairer les tropiques. Il va faire joliment chaud aujourd'hui; tant mieux, notre entraînement n'en sera que plus complet pour supporter les chaleurs d'Espagne qu'on m'a annoncées. Diable! Mais nous n'y sommes pas encore en Espagne. Et si, à mesure que nous descendrons dans le Sud, le thermomètre monte d'une manière tant soit peu proportionnelle, nous serons très certainement rôtis à point avant d'arriver à Tarifa.

A 8 heures trois quarts nous quittons Montpellier par une excellente route. Il y a quelques années j'étais venu par ici et je me souviens d'une déplorable voirie; il y a donc grand progrès, tant mieux!

La mer bientôt apparaît au loin sur la gauche, son bleu foncé tranche vigoureusement sur l'azur légèrement embrumé du ciel déjà surchauffé. La route est bordée de grands arbres, platanes et ormes dont l'ombrage nous sert à propos et sous lesquels règne une opportune fraîcheur. Mescompagnons de bord me félicitent d'avoir fait planter là ces bienheureux végétaux. Ils me demandent si j'ai fait planter aussi des arbres au bord des routes d'Espagne!...

Pézenasest traversée sans arrêt; cette cité ne se signale guère à l'attention du public que parce qu'elle a l'honneur d'être la patrie de tous les commis voyageurs en vins.

La campagne est peu accidentée, à peine quelques ondulations et ce ne sont que vignobles à droite, à gauche, en avant, en arrière. La plante de Noé règne en souveraine absolue ici; tant que l'œil peut voir, il ne distingue que les flots verts d'une mer de vignes.

Béziersest une ville animée, gaie et toute blanche qui, vivant de la vigne, surgit tout à coup au milieu des pampres. Du côté sud la ville s'étage sur une colline couronnée par son antique cathédrale, l'effet est très pittoresque.

Un peu après Béziers on traverse le canal du Midi, qui depuis des années ronge son ambition de faire communiquer un océan avec une mer et qui, en attendant de porter des cuirassés, porte des quantités de barques chargées de tonneaux.

Narbonne: à midi, l'auto s'arrête devant l'hôtel de la Dorade, où nous allons déjeuner. Narbonne! Marcellin Albert, le docteur Ferroul,que faites-vous maintenant? Il y a un mois seulement que se déroulait ici la sanglante épopée de la Vigne en révolte. A voir cette cité si calme, cette ville à l'air mort, ces habitants tranquilles, on ne dirait pas qu'hier le sang coulait dans les rues et qu'un formidable soulèvement des vignerons faillit renverser le gouvernement de la République!

La tête pleine de ces souvenirs, nous nous mîmes à table. Je ne sais si ces idées tragiques nous coupaient l'appétit ou si réellement la cuisine de l'hôtel de la Dorade était détestable, mais très véridiquement nous fîmes un bien piètre repas.

Après déjeuner, nous constatons avec terreur que le soleil chauffe de plus en plus; ce ne sont plus des rayons, mais bien des jets de plomb fondu que cet astre cruel verse sans discontinuer sur nos malheureuses têtes. En route cependant, et cherchons dans le mouvement de l'auto l'air qui manque totalement ici!

On passe non loin dela Nouvelle, le port de Narbonne. On sait que Narbonne, au temps des Romains, capitale de la Gaule narbonnaise, était aussi l'un des principaux ports de la Méditerranée; au quatorzième siècle, son port s'étant ensablé, la ville perdit sa qualité maritime. Depuis, elle a cherché, par la création de ce nouveau port, à ressaisir quelques bribes de sa prosperitéd'autrefois, mais hélas! sans y parvenir.

A gauche la mer, les étangs.

Au loin une vapeur légère, une imprécise ligne bleuâtre qui se dessine et se fixe peu à peu à mesure qu'on avance: ce sont lesPyrénées.

La terre est rouge, les maisons sont rouges, les chèvres, d'une espèce particulière, sont rouges, les chiens, les chats, rouges. Tout est rouge ici, sauf la route qui est diablement blanche!

Perpignan, que nous effleurons seulement, nous apparaît assez insignifiante. La vieille ville, située au bord de laTêt, a cependant un certain air pittoresque. Elle est entourée de grands ombrages sous lesquels les indigènes viennent narguer l'irritant soleil de leur pays.

Puis une route étroite et détestablement entretenue nous rapproche de plus en plus des Pyrénées; les vastes plaines de ce matin ont fait place aux collines et aux ondulations qui font pressentir les hautes montagnes dans lesquelles nous allons entrer tout à l'heure. La monotonie est maintenant remplacée par l'intérêt qu'on rencontre toujours dans les pays montagneux.

A partir dePrades, on sent qu'il y a quelque chose de changé dans les mœurs et dans les gens; les habits, les types, ne sont plus ceux que nous avons l'habitude de voir, on dirait quenous voyons un nouveau peuple; c'est l'Espagne qui se rapproche et ces types inconnus doivent avoir quelque chose d'espagnol!

Villefranche-de-Conflentest un vrai spécimen de petite ville du moyen âge avec ses triples murailles très bien conservées, ses étroites maisons, ses tours, son château; assise au fond d'une gorge étranglée, où coule la Têt, elle forme un spectacle extrêmement curieux.

A partir d'ici nous sommes en pleines montagnes, au milieu des Pyrénées. La vallée va se resserrant à mesure que s'élève la route aux flancs des monts; parfois on a des échappées sur les hauts sommets des Pyrénées; c'est ainsi que subitement on voit apparaître et disparaître leCanigoumajestueux. La grande chaleur de tantôt a disparu et maintenant la brise fraîche des sommets nous caresse délicieusement.

Montlouis, qui fut capitale de l'ancienneCerdagne française, est une insignifiante petite ville malgré la haute situation qu'elle prétend occuper parce qu'elle est à 1 610 mètres d'altitude! Elle est dominée par sa forteresse, sans grande valeur stratégique.

On passe ensuite dans un endroit qui s'appelle lecol de la Perche(1 577 mètres) on ne sait trop pourquoi car il ne ressemble en rien à uncol. Mais on est ici sur les hauts plateaux, la vue peut maintenant s'étendre au loin et l'on aperçoit admirablement la chaîne des Pyrénées.

Bourg-Madame[1]est le dernier village français. C'est ici que sont les douanes, française en deçà du pont surla Raour, espagnole après le pont. Nous comptions coucher à Puycerda; impossible, la douane espagnole est déjà fermée. Nous nous répandons dans l'unique hôtel de Bourg-Madame, l'hôtel Salvat, qui est d'une simplicité que je qualifierai de patriarcale, parce que ce qui y fut mis à notre disposition, chambres et nourriture, était dans un état de perfectionnement qu'on ne pourrait retrouver qu'en remontant jusqu'aux anciens peuples pasteurs.

De l'autre côté de la frontière, tout près,Puycerdadresse sa silhouette escarpée d'ancienneville fortifiée. C'est la capitale de laCerdagne espagnole.

Les formalités douanières pour l'entrée provisoire des automobiles en Espagne sont ce que je connais de plus long, de plus compliqué et de plus exaspérant. D'abord le bureau du receveur n'ouvre qu'à partir de 9 heures le matin (à l'heure espagnole, en retard d'environ vingt minutes sur l'heure française) et s'empresse de se fermer à midi; il est vrai qu'en revanche, le soir, il rouvre à 3 heures et reste généreusement ouvert jusqu'à 5 heures et demie. Vous voyez combien le pauvre touriste doit faire un calcul de justesse pour viser et traverser la frontière juste pendant les courts instants durant lesquels elle se trouve ouverte.

Ignorant ces détails, nous avions, par suite d'un effort tout à fait inaccoutumé, quitté nos lits depuis 6 heures du matin, car nous aurions voulu arriver pour déjeuner à Barcelone; ce fut donc sans peine et avec une ponctualité digne du meilleur chronomètre, qu'à 9 heures précises nous arrêtâmes l'auto devant le bureau du receveur; mais nous ignorions encore autre chose, c'est que, si l'heure espagnole retarde sur l'heure française, les fonctionnaires espagnols retardent d'au moins autant sur l'heure espagnole. Oh! nous n'étions pas au bout de nos surprises etnotre éducation de voyageurs en Espagne avait encore grandement à apprendre pour être parfaite. A 9 heures et demie, le receveur arriva d'un pas mesuré et digne, comme il sied à la fierté espagnole: il daigna ouvrir immédiatement son guichet.

Les formalités commencèrent, elles durèrent une heure!

Savez-vous combien j'ai dû consigner entre les mains de ces douaniers voraces?Deux mille trente francs et soixante et dix centimes; la voiture fut taxée pour dix-sept cent cinquante francs et le surplus servit de caution pour les pneus de rechange à raison de trois francs soixante-quinze centimes le kilogramme. Tout habitué que je suis aux énormités des douanes de tous les pays, j'avoue que je fus alors quelque peu estomaqué devant un pareil chiffre.

Il fallut bien payer, et à 10 heures et demie, nous quittions Puycerda, libres de porter nos humanités où bon nous semblerait dans ce curieux pays d'Espagne, dont nous avions franchi, enfin, toutes les barrières.

Eh bien! pas du tout, d'autres barrières devaient s'élever devant nous; à peine avions-nous commencé à monter sur la croupe des Pyrénées, que soudain un écriteau portant ce simple motObstaculoet quelques mètres après une chaîne tendue en travers de la route nous obligent à stopper encore; moyennant six pesetas remises à un gardien hargneux qui nous remit généreusement un reçu et qui nous expliqua que cette somme était destinée à l'entretien de la route, nous eûmes la joie de voir s'abaisser l'obstaculo.

La route, de création récente, monte en nombreux virages et pendant plus de 20 kilomètres, jusqu'aucol de Tosas(1 800 mètres), d'où l'on a une ravissante vue sur cette partie des Pyrénées. Sur le versant qui regarde la France, les grands bois de sapins, les prairies, les ruisseaux donnent au paysage une douceur infinie; du côté espagnol, l'aspect est triste et sauvage, les flancs des montagnes sont abrupts et dénudés, d'énormes blocs de rochers détachés des crêtes encombrent les lits des torrents à peu près à sec.

Le col passé, on est définitivement en Espagne, on descend en longs lacets vers laCatalogne. La route est assez bonne, son seul défaut est d'être très poussiéreuse.

Ribas, où nous arrivons à midi pour déjeuner. LaPosada Rotlatest une petite auberge très propre, mais la chère y est espagnole, c'est-à-dire maigre et peu soignée; on nous y servit un vin noir, épais à couper au couteau et acétique, quieût été mieux à sa place dans la salade; il est vrai que dans celle-ci il y avait du vinaigre qui eût fort bien pu passer pour du vin! On nous apporta aussi un certain saucisson noir et dur, fait avec je ne sais quelles choses innommables, sur lequel s'émoussèrent mes dents et mon appétit. Mais les fruits, surtout les raisins d'Espagne, oh! combien excellents!

Après cette ville, la route devient mauvaise, cahoteuse et très poussiéreuse; le chemin de fer n'arrive encore que jusqu'à Ripoll et de Ribas à Ripoll, l'important charroi de cette région minière et agricole se fait par la route qu'il défonce déplorablement. J'ai eu toutes les peines du monde pour dépasser une antique diligence attelée de sept mules dont la vive allure soulevait plus de poussière qu'en France dix autos.

Voici maintenantRipoll, point terminus actuel d'un chemin de fer venant de Barcelone; aussi après, la route redevient bonne. Le paysage, toujours très grandiose, va s'abaissant progressivement.

Jusqu'ici mules, mulets, chevaux et bourricots sont d'une humeur charmante: pas ombrageux du tout, ils regardent sans crainte passer l'auto; est-ce que cela durera?

Curieux contraste: hier soir, en France, lesmaisons et les gens sentaient l'Espagne; aujourd'hui, en Espagne, tout a l'air français; il est vrai que nous sommes en Catalogne et que les Catalans sont pour le moins autant français qu'espagnols.

Vichnous apparaît au commencement de la grande plaine qui précède la mer; c'est une petite ville d'une dizaine de mille habitants, sans grand intérêt en dehors d'un beau cloître gothique et d'une bibliothèque capitulaire riche en nombreux manuscrits.

Une route passablement cahoteuse court à travers la plaine sans souci des rivières qui n'ont pas de ponts. Nous dûmes ainsi passer quatre gués; il est vrai que ces rivières n'avaient point d'eau non plus. La route cesse totalement au bord des gués et l'on se fraye comme on peut un passage au milieu du sable et des cailloux.

Pendant les 7 à 8 derniers kilomètres avant Barcelone, la route n'est plus une route, c'est une poêle à marrons; les trous et les ornières, les bosses et les cailloux occupent la totalité du sol sur lequel on ne trouverait pas la plus petite partie plate; malgré l'allure extrêmement réduite à laquelle nous marchons, la voiture saute et cahote et mes passagers de l'arrière dansent une sarabande échevelée. Avec cela une poussièreintense que nous soulevons en nuages compacts semble vouloir compléter l'apothéose de notre entrée dans la capitale de la Catalogne.

Après avoir traversé des faubourgs sales, fourmillants de marmaille, nous entrons dans une ville qui a extrêmement grand air. Une suite de larges places et de beaux boulevards bordés de riches maisons nous amènent à laPlaza Cataluñaoù se trouve l'hôtel que nous avons choisi. Il était exactement 6 heures du soir lorsque nous descendîmes de voiture et que nos talons frappèrent pour la première fois les pavés deBarcelone[2].

L'Hotel Gran Continentaloù nous descendîmes est dans une des meilleures situations, au centre de la ville, sur la grande et belle place de Catalogne et à l'angle de laRambla; cet hôtel est luxueux et cher, mais d'une propreté douteuse.

Après une complète toilette et des ablutions répétées pour nous débarrasser de la poussière et nous rafraîchir, nous allâmes faire un copieux dîner àla Maison Dorée, établissement très chic de la plaza Cataluña, où l'on mange d'excellentecuisine française, puis nous voilà prenant possession de Barcelone par une première reconnaissance pédestre autant que digestive.

Barcelone, c'est Marseille, c'est Gênes, mais en plus beau, plus vaste, plus grandiose. Cette ville a énormément grand air, ses rues sont belles, ses magasins sont luxueux, ses places immenses et abondamment plantées de palmiers et de gros platanes, elles sont animées et gaies. Je suis enthousiasmé par Barcelone! Les tramways, très nombreux, sont élégants et commodes, ils filent rapidement et sont toujours pleins. Les voitures de place sont propres et très bien attelées. Enfin il y a déjà une ligne d'autobus, qui grimpent les boulevards comme des météores.

Mais ici nulle couleur locale: Barcelone est une ville absolument moderne qui ne change pas l'habitué de Paris ou de Lyon. N'étaient la langue espagnole et surtout le catalan qui résonnent à nos oreilles inhabituées, nous nous croirions encore en France, tellement est française l'allure générale de cette belle ville et de ses habitants.

Barcelone est entièrement traversée par une succession rectiligne de beaux boulevards quis'appellent tousRambla, de leur nom de famille, mais dont le prénom change presque tous les 100 mètres. La Rambla prend sur les quais du port, devant le monument de Christophe, traverse toute la vieille ville, passe sur la plaza Cataluña et va se perdre dans la banlieue. La Rambla, comme son nom l'indique, paraît-il, en espagnol, serait l'ancien lit d'un torrent desséché qu'on aurait comblé et dont on aurait fait la jolie artère actuelle. C'est là que se concentre le principal de l'animation de la grande ville, c'est de là que partent les rues aux beaux magasins, c'est sous ses grands arbres qu'une foule toujours renouvelée va se préserver des ardeurs du soleil catalan, c'est sur la Rambla que journellement se tient cet interminable marché aux fleurs dans lequel les promeneurs circulent au milieu des parfums.

Des boulevards, larges et bien tracés, entourent toute l'ancienne ville; ils ont aussi un nom générique et un nom propre; leur nom générique estRonda, terme qui rappelle celui des Ring de Vienne et qui, en effet, sert à désigner un même objet. Les Rondas de Barcelone sont, comme les Ring de Vienne, les anciens fossés d'enceinte comblés et transformés en boulevards lorsque la ville, en plein développement, se trouva trop à l'étroit dans ses anciennes limites.

LaCathédraleest un bel édifice gothique; malheureusement tous les siècles contribuèrent à sa construction, en sorte que l'édifice est un mélange un peu trop disparate de genres et de styles. L'effet produit n'en est pas moins grandiose et impressionnant; en résumé, la cathédrale de Barcelone est un des beaux monuments catholiques de l'Espagne, pays où les catholiques ont construit beaucoup, souvent très grand, mais rarement beau. Elle est accompagnée d'un cloître du plus pur gothique de toute beauté.

Nous avons fait une agréable promenade dans lesParque y Jardines de la Ciudadela, vastes jardins publics très ombragés qui renferment une intéressante collection d'animaux sauvages; et nous sommes revenus en passant le long des quais du port. LePortde Barcelone est vaste et commode, sa superficie est supérieure à celle du port de Marseille et presque égale à celle de Gênes; il y règne toujours une très intense animation produite par la foule de navires qui viennent y apporter leur tonnage.

A 4 heures du soir l'auto était amenée devant l'hôtel et nous quittions Barcelone. La route, dès la sortie de la ville, est fabuleuse, invraisemblable, jamais je n'avais rien vu de pareil: c'est une succession ininterrompue de trous noyés parla poussière dans lesquels l'auto plonge en aveugle, saute et s'agite comme un navire balancé par les lames furieuses au milieu de la tempête. A moins de vouloir rompre le châssis, on est obligé d'avancer à une allure que ne désavouerait aucune tortue; de la première vitesse ralentie au maximum, et malgré cela des débrayages et des coups de freins à chaque pas. Enfin nous avançons tellement doucement que de temps en temps j'éprouve l'horrible mortification de me voir dépasser par des attelages de mules: pour une 100 chevaux, c'est vraiment déplorable! Est-ce que les conseilleurs obligeants auraient eu, pour une fois, raison? J'enrage! Enfin, nous verrons bien.

L'épouvantable chemin dure ainsi pendant environ 20 kilomètres, jusqu'au delà deMolins de Rey, et je constaste qu'il nous fallu 2 heures pour faire ce trajet, soit une moyenne de 10 kilomètres à l'heure.

Puis, subitement, la route se fait bonne, excellente même par endroits et restera telle jusqu'à Tarragone.

On est assez éloigné de la mer qu'on ne voit que par aperçus lointains. Voici quelques montagnes, unesierracouverte de vastes forêts de pins maritimes; la route monte dans la sierra,l'on tournoie dans les airs sur de larges virages, la route grimpe dru mais les innombrables chevaux de notre attelage ne font qu'en rire, car, libérés désormais sur un sol excellent, ils courent pour rattraper le temps perdu. La vue s'étend très jolie du haut de ces montagnes qu'on ne tarde pas à redescendre.

C'est maintenantVillafranca del Panades, au bas de la sierra, ville sale dont le nom indique sans nul doute qu'elle est dans la panade; qu'on me pardonne ce mot quelque peu risqué, mais je n'ai pu le retenir, il peint trop bien l'aspect délabré de cette triste ville. Et cependant ce pays est riche et cultivé.

Dans la plaine, désormais, la route file au milieu de vignobles à perte de vue; puis en rase campagne, on passe sous un superbe arc romain qui annonce la proximité de l'antique Tarragone. Un peu plus loin, tout au bord de la route nous nous arrêtons pour admirer le tombeau des Scipions, vaste tombeau romain, très bien conservé, qui servirait de sépulture aux deux frères Scipion tombés à Anitorgis. C'est une imposante construction d'une dizaine de mètres de hauteur et sur la façade de laquelle il reste une sculpture fort nette encore représentant deux captifs.

Quelques kilomètres encore et nous faisonsnotre entrée dansTarragone[3]. Sur un beau boulevard ombragé de grands arbres, la façade accueillante et sympathique de laFonda de Parisréunit tous nos suffrages: nous descendons ici et nous avons bien fait, car nous avons trouvé un hôtel propre et bien tenu.

Levés de grand matin, nous commençons immédiatement la visite de la ville. A travers un dédale de petites rues étroites et où le soleil ne doit jamais descendre, nous gagnons laCathédrale. La cathédrale de Tarragone et son superbe cloître sont parmi les plus beaux types de style roman que j'aie jamais vus; je ne saurais trop conseiller aux touristes qui viendront à Tarragone d'aller y faire au moins une courte visite. L'église est sombre et austère, on se sent réellement là dans le lieu des prières et des prières espagnoles, c'est-à-dire les plus ferventes de toutes; comme dans toutes les églises d'Espagne, là pas de chaises ni de prie-Dieu, on s'agenouille sur les froides dalles; les femmes s'y étendent lesbras en croix et baisent dévotieusement le sol. A côté, le cloître est une espèce d'antichambre, un promenoir riant et clair et tournant autour d'unpatiorempli de verdure, dans lequel on vient se reposer des prières et de la contrainte du lieu saint. Le cloître de Tarragone est beau entre tous, ses fines arcades à nervures sont comme aériennes et semblent suspendues au plafond plutôt que le supporter; de riches fresques ornent ses murs et l'une d'elles est particulièrement curieuse: c'est laProcesion de las ratas, la procession des rats, qui représente une dévote troupe de rats procédant gravement à l'enterrement de quelques chats, exemple charitable bien digne d'êtres plus civilisés; mais voilà que la mort des chats n'était qu'une ruse de guerre et que soudain les cadavres ressuscitent et dévorent leurs trop complaisants fossoyeurs.

Après la cathédrale nous allons voir lesMurailles cyclopéennes. L'antiqueTarracoétait une ville ibérienne déjà florissante aux temps des conquêtes carthaginoise et romaine; ses primitifs habitants l'avaient entourée d'une formidable ceinture de murailles qui existe encore aujourd'hui sur près de 3 kilomètres de long. Les Romains, les Wisigoths, puis les Arabes exhaussèrent et consolidèrent ensuite ces murailles,de sorte qu'aujourd'hui leur base seule est ibérienne, ainsi qu'on le constate aisément en voyant les énormes blocs de roc assemblés sans ciment qui constituent le pied des murs.

Tarragone est sur une hauteur dominant la mer, mais ses maisons descendent jusqu'au port, qui est grand et bien abrité. Des quais, en se retournant, on a une très jolie vue de la ville bâtie en amphithéâtre.

Notre hôtel est situé à côté d'une caserne et cette coïncidence m'a permis de constater que les soldats espagnols n'étaient nullement ennemis du confortable; devant le corps de garde il y a toute une collection de chaises, de fauteuils, de rocking-chairs dans lesquels officiers, sous-officiers et soldats se prélassent d'un air absolument satisfait.

A 9 heures du matin nous quittions le nouvel asile des Pères chartreux expulsés de France, et soit dit en passant, il nous a été impossible de découvrir exactement le lieu de la retraite où ils fabriquent maintenant la «Tarragone»; c'est, paraît-il, dans un bâtiment très quelconque, vers le port.

La route est bonne et nous filons à 50 à l'heure. La campagne alterne en riches cultures, vignes et oliviers et en landes désertes où necroissent que genièvre, bruyères, aloès et palmiers nains. A mesure qu'on avance, la flore se fait plus méridionale; les champs sont bordés d'arbousiers aux grandes gousses, de cactus et d'aloès.

Hospitaletest un petit village groupé auprès d'une grande bâtisse à quatre tours, qui fut jadis un refuge pour les pèlerins et dont la masse noire se découpe nettement au bord de la mer sur le bleu des flots.

La route maintenant se fait accidentée: elle monte et redescend continuellement la croupe des montagnes qui viennent mourir à la mer; elle est bonne, mais coupée de dangereux caniveaux très saillants et sur lesquels se racle parfois le ventre de l'auto; il faut aller lentement et prudemment. Mais le paysage est grandiose; le chemin tournoie sans cesse au milieu des montagnes arides animées seulement de rares bergers au milieu de leurs troupeaux, le regard s'étend parfois sur la mer sans limites et sur la droite se découpent de hautes montagnes dont les cimes légèrement embrumées sont un signe de la chaleur qui s'appesantit sur nos têtes. C'est très curieux, il fait chaud, très chaud, mais nous ne souffrons nullement de la chaleur: abrités sous le tendelet de la voiture, constamment rafraîchispar la brise de la mer, nous bravons sans peine et soleil et chaleur.

Nous pénétrons dans le large delta de l'Ebre, contrée fertile et admirablement irriguée par le fleuve, dont les eaux sont constamment puisées et déversées dans les champs par des roues élévatoires. Ces roues élévatoires sont un reste de la civilisation mauresque: les Arabes étaient d'habiles agronomes et pendant leur occupation toute l'Espagne était arrivée à un degré de fertilité inconnu aujourd'hui. Leurs roues élévatoires sont simples autant qu'ingénieuses; imaginez-vous une grande roue munie de palettes comme une roue de moulin, dont le bas trempe dans le lit du fleuve ou d'un canal amenant l'eau du fleuve; en outre de ses palettes la roue porte sur tout son pourtour des godets ou simplement des pots de terre destinés à contenir l'eau à élever. Le courant du fleuve fait tourner la roue au moyen de ses palettes et celle-ci en même temps élève ses pleins godets d'eau qu'elle déverse en haut dans les conduites destinées à l'irrigation des champs dont le niveau est au-dessus de celui du fleuve.

C'est au milieu de cette riche campagne que nous trouvons la ville deTortosa. Il est 11 heures et nous nous arrêtons à laFonda de Europapour déjeuner. L'extérieur de cette auberge n'estnullement engageant, aussi sommes-nous agréablement surpris en pénétrant dans la salle à manger qui est propre, où il règne une délicieuse fraîcheur et où nous mangeons de très bonnes choses. On nous avait prédit des hôtels sales et une cuisine repoussante... ma foi jusqu'ici l'impression est plutôt favorable.

Nous avons fait en déjeunant de consciencieuses études sur les vins d'Espagne; pour ma part je les trouve très bons, mais un peu trop riches et ma préférence reste encore acquise aux vins de France. J'ai remarqué ici une curieuse façon de boire le vin assez employée dans ce pays; on sert sur la table des carafes de vin de forme étrange: un ventre très arrondi surmonté de deux longs goulots, un large qui sert à remplir la carafe et un autre qui se termine en pointe effilée et par lequel les Espagnols se versent directement le vin dans le gosier, manière peu gracieuse de boire, mais qui a l'avantage de supprimer le verre; il faut pour boire ainsi se livrer à une gymnastique particulière qui doit demander un certain apprentissage; je n'ai pas essayé de me servir de cet instrument, de peur de me verser le vin partout ailleurs que dans la bouche.

Nous nous sommes munis à Tortosa d'alcarazasque nous emporterons dans la voiture pour avoir constamment de l'eau fraîche à notre disposition; ce sont des poteries en terre poreuse qui ont la faculté de rafraîchir l'eau dont on les remplit par un phénomène d'osmose et d'auto-évaporation. Ces alcarazas sont partout employées en Espagne, les paysans en emportent aux champs, les tables des cafés en sont garnies, on en trouve dans les chambres des hôtels, on ne conçoit pas d'autre manière de contenir l'eau potable et il est certain que leur action est très efficace et que ces récipients fournissent toujours, même en plein soleil, une eau parfaitement fraîche.

Après une courte sieste, nous repartons à 3 heures. Pour gagner la campagne il faut tourner et retourner dans les petites rues tortueuses de Tortosa, et pour arriver à trouver notre chemin nous avons dû nous faire escorter par un indigène sans les sages conseils duquel je crois bien que nous ne serions jamais sortis de ce labyrinthe et que nous y tournerions jusqu'à la consommation des siècles.

En quittant la ville on traverse l'Ebre sur un large pont. La route continue à être bonne mais à chaque instant on rencontre des torrents et même de larges rivières qu'il faut passer à gué; il est vrai que tous sont à peu près à sec. Tant parces gués que par l'état général de la route, je suis convaincu que mon voyage, qui n'est qu'un jeu en cette saison, se trouverait à peu près impraticable à toute autre époque.

Voici un village grouillant de population, c'estUldecona. Nous rencontrons maintenant de la couleur locale tant que nous avions pu en souhaiter; les types se sont profondément modifiés et portent désormais nettement marquée l'empreinte sarrazine, les vêtements sont tout autres, les maisons ont une architecture jusqu'alors inconnue; nous voilà dans un pays réellement nouveau pour nous, nous ouvrons de grands yeux, avides de ne rien perdre de tout ce qu'ils voient. Nous approchons, en effet, de l'ancien royaume arabe de Valence et une borne nous indique bientôt que nous venons de quitter la province de Tarragone pour entrer dans celle de Castellon.

Vinaroz, est un joli petit port, bien posé au bord de l'eau, aux maisons blanches, aux toits en terrasses: l'air tout à fait oriental.

Benicarlo: une très vieille ville restée ce qu'elle était il y a plus de mille ans, c'est-à-dire arabe. Maisons basses et blanches à terrasses, murs bien crépis derrière lesquels lèvent la tête quelques gracieux palmiers; toute la population, basanée, noire, est sur les portes; la marmailleest fourmilière, elle saute, piaille et s'accroche à toutes les saillies de l'auto pour mieux nous faire cortège. Je suis sûr qu'à un moment donné nous avons ainsi transporté dans le village quinze à vingt passagers supplémentaires; nous ne pûmes nous en débarrasser qu'en les cinglant à coups de lanières à tour de bras. Avec cela la population nous est très sympathique, les visages sourient à notre passage, la curiosité intense que nous éveillons nous montre que par ici il doit passer bien peu de voitures automobiles. Le costume pittoresque des Valenciens se porte encore:sombreroà larges bords, foulard sous le chapeau, chemise noire, caleçons de toile large et flottant ou pantalon noir se terminant au genou par des flots d'étoffe.

En sortant de la ville nous rencontrons une file de voitures qui rentrent avant la nuit, elles sont toutes attelées de mules; c'est un affolement général à l'apparition de l'auto: la file entière fait demi-tour comme à l'entente d'un commandement admirablement exécuté, puis tout se sauve au triple galop avant que nous ayons eu le temps de revenir de notre stupeur. Cet affolement des animaux joint à la curiosité des hommes nous confirme dans notre idée que la circulation automobile doit être encore bien peu importante dans cette région.

La végétation change à mesure que nous avançons; elle se signale maintenant par deux individus nouveaux: le palmier et l'oranger que nos yeux de septentrionaux sont surpris de voir pousser en pleine terre au bord de la route comme de vulgaires pommiers.

Le crépuscule se fait court à mesure que nous descendons dans le sud. La nuit nous surprend tout à coup, une trentaine de kilomètres avant Castellon; comme nous ne savons pas quel hôtel nous attend là-bas et qu'il fait une nuit admirable, nous décidons de camper en plein air comme une troupe de bohémiens. Le garde-manger de la voiture nous fournit le menu d'un excellent repas: thon à l'huile, sardines aux tomates, truites de Norvège, perdreau truffé; un excellent vin que nous avons acheté à Tortosa, l'eau glacée des alcarazas et, s'il vous plaît, du champagne forment la partie liquide d'un repas que n'eût pas désavoué Lucullus, mon excellent collègue. Malheureusement le dessert manquait et j'enrageais d'avoir commis un aussi impardonnable oubli, lorsque nous nous souvînmes que notre campement était établi au milieu des vignes: quelques minutes après de savoureux raisins complétaient notre table, d'autant plus savoureux qu'ils furent maraudés. Les coffres de la voiture fournirent encoretout un assortiment de couvertures, de plaids, de manteaux, de pèlerines, qui furent rapidement transformés en matelas, draps, oreillers et couvertures et sous le ciel étoilé nous nous endormîmes tranquillement, non loin du petit village d'Oropesa[4].

Un superbe lever du soleil sur la mer, toute proche, nous tire de nos lits de plume où nous avions dormi sans la plus petite interruption.

Nous partons à 7 heures du matin, après un délicieux déjeuner dont les vignes d'alentour firent encore les frais. On a bien raison de dire que dans le crime il n'y a que le premier pas qui coûte: hier nous hésitâmes avant de commettre notre premier vol... aujourd'hui cela nous parut tout naturel; du reste, vous voyez, j'avoue cela maintenant avec le cynisme d'un criminel endurci. Il ne nous manquait plus que cela pour être de vrais bohémiens: nous voilà complets à présent!

La route est bonne, le temps est exquis, nousfilons joyeusement au milieu de vignobles immenses qui s'émaillent maintenant de rouge, de bleu, de blanc; ce sont des vendangeurs et des vendangeuses qui cueillent le raisin; ma conscience bourrelée me suggère que notre vol est connu et que tous ces gens-là se dépêchent d'enlever leurs fruits pendant qu'il en reste encore.

Un crochet de la route dans les rochers et la mer maintenant vient déferler à nos pieds. Au paysage calme de la riche campagne a succédé tout à coup un petit coin de rocs et de vagues extrêmement sauvage, puis c'est à nouveau les cultures riantes qui reprennent sans interruption.

Dans une jolie baie, au bord d'une plage de sable fin, voilàBenicassim, qui s'étale coquettement comme une baigneuse nonchalamment couchée au soleil après le bain. Benicassim, quel nom bien arabe! La ville ne dément pas son nom, car ses petites maisons carrées, resplendissantes de blancheur, qui sont groupées autour de son dôme auxazulejosbrillants, lui donnent un aspect absolument mauresque.

Décidément la curiosité des populations augmente dans des proportions gigantesques; l'auto est signalé du plus loin que puissent apercevoir les habitants du pays et aussitôt tous les indigènes accourent faire la haie sur notre passage.

ACastellon de la Plananotre arrivée bouleversa littéralement la ville; nous crûmes un instant qu'il y avait une émeute et nous eûmes toutes les peines du monde à nous persuader que tout ce monde, toute cette agitation, tout ce bruit étaient le résultat de notre présence. Un café ouvert malgré l'heure encore matinale, nous permit de nous arrêter dans cette ville pour nous rafraîchir un peu et surtout pour étudier toute cette curieuse population. Un cercle compact se forma aussitôt autour de la voiture, on faillit prendre d'assaut le café où nous nous étions réfugiés; non, quand j'y repense je crois toujours avoir devant les yeux un tableau de guerre civile. Et cependant toute pensée belliqueuse était bien loin de ces gens-là, car j'ai rarement vu des populations qui nous fussent aussi sympathiques que celles de toute la côte méditerranéenne de l'Espagne; ces Espagnols sont polis à l'extrême mais sans être obséquieux, ils sont fiers mais affables, c'est un peuple agréable mais combien négligent des choses de la vie: figés dans leur contemplation éternelle, arabes ils sont restés.

Que d'enfants! que d'enfants! il ne faut pas venir me raconter que l'Espagne se dépeuple; non, la chose n'est pas possible avec une aussi prodigieuse quantité de moutards.

En sortant de Castellon nous constatons avec peine que la route est devenue subitement exécrable; les trous, les abominables trous de Barcelone ont réapparu et la poussière couvre le chemin d'une couche digne des mauvaises routes d'Italie. Allons! reprenons la première vitesse et les perpétuels débrayages! Avec un peu de philosophie et beaucoup de patience, nous finirons bien par arriver à Valence! Tout de même les cantonniers sont réellement trop négligents dans ce satané pays; je voudrais bien en tenir un en ce moment; ce que je le flanquerais avec plaisir le nez le premier dans sa poussière. Et ça n'est pas assez de la mauvaise route, voilà, que le soleil s'en mêle et qu'il nous arrose de rayons à fondre l'acier, peu à peu nous cuisons, d'imposantes cascades coulent de nos fronts, de nos nez sur les tapis de la voiture cependant que nos gosiers altérés remplacent incessamment cette eau par des appels désespérés aux alcarazas.

Pour nous distraire de notre martyre, nous examinons avec intérêt la campagne que nous parcourons; des orangers à perte de vue; nous sommes au milieu du pays des oranges, des «belles Valence» qu'en hiver les marchands ambulants clament dans nos rues de France. Le pays des oranges d'Espagne commence à Benicarlo,où nous passâmes hier, et finit àDénia, au sud de Valence; ce jardin des orangers s'appellela Planaau nord,la Riberaau milieu etla Marinaau midi. Les oranges de la Plana sont les moins bonnes, elles ont un goût acide qui nuit à leur qualité; il s'en exporte cependant de grandes quantités, sur Marseille principalement. Celles de la Ribera sont beaucoup plus fines et plus douces; elles se vendent surtout à Liverpool. La Marina produit les meilleures; ses arbres donnent en outre d'abondantes moissons de feuilles et de fleurs dont on extrait parfum, essences, boissons.

Les files d'orangers s'alignent perpendiculairement à la route et s'en vont loin, loin, loin, parallèles, interminables. En cette saison les oranges ne sont pas mûres encore; on distingue dans le feuillage de petits fruits verts qui seront dans quelques mois les pommes d'or délicieuses. Parfois cependant nous apercevons de grosses oranges, bien jaunes, qu'on a laissées sur l'arbre pour un usage spécial sans doute; car c'est une singulière particularité de l'orange de pouvoir rester sur l'arbre plusieurs mois encore après sa complète maturité, alors que les autres fruits en général tombent ou se dessèchent.

Ces fruits si doux qui nous viennent en France enveloppés dans de délicats papiers de soie etdont nous nous régalons en hiver, c'est donc sur ces arbres-là qu'on les récolte, ces arbres qu'irrévérencieusement nous couvrons en passant d'une abondante couche de poussière!

Sagonte, surmontée de sa colline aux murailles crénelées, apparaît au bord duPalancia. Cette ville est un squelette aux maisons décharnées qui ne rappelle que par le souvenir hélas! l'antique métropole des Ibères, laSaguntumdes Romains, dont la résistance acharnée aux armes d'Annibal est restée célèbre à tout jamais. C'est laMurviedrodes Espagnols, nom qui descend de l'ancienne appellation mauresque signifiant «vieilles murailles». Romains de Scipion, Carthaginois d'Annibal, où êtes-vous? Y avait-il autant de poussière ici de votre temps?

Et la route continue lamentablement trouée comme une écumoire pendant que nous sautons comme des carpes dans une poêle et que les ressorts plaintivement clament leurs malheurs sur des notes tantôt graves, tantôt aiguës.

La campagne qui nous entoure est un véritable jardin dont le sol rouge, irrigué par un système de canaux intelligemment disposés, est couvert de riches cultures, d'arbres verts et de fleurs; c'est lahuertade Valence.

Enfin! voici au loin des dômes couverts d'azulejosresplendissants, c'est Valence; notre supplice touche à sa fin. De Castellon à Valence il y a 68 kilomètres de route absolument défoncée sur laquelle, tout en étant épouvantablement cahoté, on ne peut avancer à plus de 15 kilomètres à l'heure. Je vous prie de croire que c'est long, 68 kilomètres faits à cette allure et dans ces conditions.

Il est midi. Nous pénétrons dansValence[5]en franchissant sur un pont le rioTuria, à sec, comme une rivière espagnole qui se respecte. Cela me rappelle que ce matin, parmi les gués que nous avons passés, il y avait celui du rioSecco, encore plus à sec bien entendu pour ne pas faire mentir son nom! Puis on passe sous la porte diteTorres de Serranos, colossale porte flanquée de deux énormes tours en briques qui donnent à la ville un aspect féodal.

Nous descendons auGrand-Hôtel, calle de San Vincente; nous y trouvons des chambres très propres, une cuisine tout simplement exquise. Il règne dans la salle à manger une fraîcheur délicieuse qui caresse voluptueusement nos épidermessaturés de soleil et de poussière; ces Espagnols s'entendent admirablement à disposer l'intérieur de leurs maisons pour qu'il y fasse toujours frais. Avec quelles délices, dès notre entrée à l'hôtel, malgré soif et faim, nous sommes-nous délassés dans l'agréable chose qu'est toujours mais qu'était surtout en la circonstance: un bain.

Les autos sont rares à Valence. Ce que ç'a été compliqué pour loger notre voiture! Ici pas de garages; seulement un mécanicien réparateur dont la boutique est archipleine avec une motocyclette et une de Dion de 3 chevaux. Je réussis enfin à dénicher une remise dans laquelle notre voiture ne put pénétrer qu'en lui faisant faire un rétablissement sur une grosse pierre qui obstruait l'entrée.

Valence, laValencia del Cid, a conservé un cachet mauresque très marqué. Ville déjà prospère au temps des Ibères, puis sous les Romains et sous les Wisigoths, elle fut conquise par les Maures en 714; elle devint, en 1021, la capitale d'un royaume sarrazin indépendant, le royaume de Valence, qui comprenait toute la contrée depuis l'embouchure de l'Ebre au nord jusqu'à Alméria au sud. Les Sarrazins lui donnèrent le summum de sa grandeur; pendant cinq siècles Valence fut l'un des grands centres de la civilisationarabe et l'heure de la décadence ne sonna pour elle, comme hélas! pour la plupart des villes des Maures, que lorsqu'elle eut été définitivement conquise par les catholiques. Les Arabes furent chassés de Valence en l'an 1238 par Jacques Ierd'Aragon. Pendant la longue ère de domination mauresque à Valence il faut cependant placer un court intérim catholique, célèbre dans les fastes espagnoles, la conquête temporaire de Valence par le Cid.

Rodrigue de Bivar, le valeureux chevalierLe Cid Ruy Diaz Campeador, fut élevé à la cour du roi Don FerdinandIer, roi de Castille et de Léon (1017-1057). La légende rapporte à la gloire du Cid de nombreux exploits dont il aurait été le héros déjà sous le règne de ce prince; le vieux roi Ferdinand avait fini par le prendre comme unique conseiller, ce qui avait soulevé contre le Cid de redoutables haines issues des jalousies des courtisans. Ce roi don Ferdinand, au lieu de laisser ses états à l'aîné de ses fils, les partagea en trois parts qu'il attribua à chacun de ses enfants, dans la pensée louable mais maladroite de mieux pacifier l'Espagne catholique. L'aîné, don Sanche, eut la Castille, la Navarre et l'Estramadure; le second, don Alphonse, fut mis à la tête de Léon et des Asturies; enfin letroisième, don Garcie, eut pour sa part la Galice et une partie du Portugal[6].

Une pareille distribution, au lieu de pacifier les États du vieux roi, y déchaîna au contraire, dès sa mort, de terribles guerres. Les trois frères, qui voulaient chacun la totalité des États de leur père, se livrèrent maintes batailles à la suite desquelles don Sanche, l'aîné, qui avait l'appui du bras invincible du Cid, réduisit à l'état de vassalité le royaume de don Garcie et s'empara de celui de don Alphonse, qui fut obligé de s'enfuir et ne trouva un refuge qu'auprès du roi maure de Tolède, Ali Maynon.

Le roi don Sanche ayant été assassiné pendant qu'il faisait le siège de Zamora en 1077, don Alphonse quitta les Sarrazins, qui l'avaient toujours bien traité, pour monter sur le trône de Castille et de Léon. La noblesse de Castille soupçonnait don Alphonse d'avoir trempé dans le meurtre de son frère et le courageux Cid ne craignit pas d'exprimer publiquement ce soupçon au nouveau roi, de sorte que celui-ci fut contraint de jurer solennellement en l'église de Sainte-Agathe à Burgos qu'il était innocent de toute participation à ce meurtre, mais il engarda désormais une dure rancune contre le Cid, rancune qui, en maintes occasions, fut habilement exploitée par les courtisans contre le valeureux chevalier.

Le serment prêté, le Cid se rangea complètement du côté du roi et mit sa brave épée à son service. Il se signala alors par de nombreux combats glorieux que don Alphonse paya bientôt par la plus noire ingratitude. Sous prétexte que le Cid, revenant d'une expédition, avait pillé sur les territoires du roi de Tolède, l'ancien protecteur de don Alphonse, celui-ci, habilement circonvenu par ses courtisans, le bannit de son royaume.

Le Cid partit avec de nombreux chevaliers, décidés à suivre sa fortune, et une armée de plusieurs milliers d'hommes. Il laissa à Bivar sa femme dona Chimène et ses filles. C'est maintenant que s'ouvre la carrière la plus brillante du chevalier légendaire.

Le Cid exilé résolut de se tailler un royaume à la pointe de son épée et soit par les armes, soit par la trahison et la ruse qui étaient ses moyens de prédilection, il réussit, en effet, à conquérir sur les Maures un véritable empire. Il vainquit le roi maure de Saragosse qui fut contraint de se déclarer son vassal; il défit les troupes arabes duroi de Dénia; il vainquit et fit même prisonnier le comte de Barcelone don Raymond sur lequel il conquit sa fameuse épéeColada. Dans ses chevauchées, le Cid vainquit encore les troupes du roi d'Aragon, assiégea et enleva de nombreux châteaux mauresques, razzia maintes villes arabes et porta sa gloire et ses richesses à un si haut point que le roi don Alphonse ne put lui tenir rigueur plus longtemps et, soit par reconnaissance pour le Cid qui, après chaque nouvelle victoire, lui donnait une marque de vassalité, soit plutôt parce qu'il avait besoin d'une aussi redoutable épée, lui accorda pardon et honneurs.

Le Cid allait bientôt porter sa gloire à son apogée. Il vint mettre le siège devant Valence. Après dix mois de siège acharné il s'en empara... Mais j'aime mieux laisser la parole à l'historien arabe[7]:

«Il entra dans Valence l'an 488[8], en usant de fraude selon sa coutume. Cette terrible calamité frappa comme un incendie toutes les provinces de la péninsule et couvrit toutes les classes de la société de douleur et de honte. La puissance de ce tyran alla toujours en croissant, de sorte qu'il pesa sur les contrées basses et surles contrées élevées, et qu'il remplit de crainte les nobles et les roturiers. Quelqu'un m'a raconté l'avoir entendu dire dans un moment où ses désirs étaient très vifs et son avidité était extrême: «Sous un Rodrigue[9]cette péninsule a été conquise: mais un autre Rodrigue la délivrera.»—Parole qui remplit les cœurs d'épouvante et qui fit penser aux hommes que ce qu'ils craignaient et redoutaient arriverait bien tôt. Pourtant cet homme, le fléau de son temps, était par son amour pour la gloire, par la prudente fermeté de son caractère et par son courage héroïque, un des miracles du Seigneur.»

En véritable souverain, le Cid s'installa dans l'Alcazar et depuis lors Valence s'appela Valencia del Cid.

Pour en terminer avec notre héros, j'ajouterai qu'après son entrée dans Valence il envoya un message au roi don Alphonse pour lui annoncer que lui et sa nouvelle conquête se mettaient à sa disposition. Il fit venir auprès de lui dona Chimène, sa femme, et ses filles et s'apprêta à régner en vrai roi. Mais d'autres combats lui étaient réservés: un roi maure du Maroc, avec une armée forte de plus de deux cent millehommes vint par mer mettre le siège devant Valence pour la reprendre aux infidèles.

Après maints combats, le roi marocain fut repoussé avec de grandes pertes et fut contraint de regagner honteusement ses vaisseaux. Ce fut au cours de ces batailles que le Cid conquit sa seconde et plus fameuse épée:Tizona. Les Maures du Maroc revinrent quelques années après en nombre plus considérable; le Cid les défit et les obligea de nouveau à regagner leurs vaisseaux.

Le légendaire héros devait remporter la victoire même après sa mort. Surpris par la maladie et sentant sa fin proche il donna ses derniers ordres à dona Chimène et à ses plus fidèles lieutenants, leur annonça que dans peu de jours il aurait cessé de vivre et qu'il voulait que son corps fût embaumé pour conserver le plus longtemps possible après sa mort l'apparence de la vie; il leur apprit qu'il avait reçu avis qu'une armée marocaine, plus puissante encore que les premières, était en route pour venir assiéger Valence, et qu'il voulait que sa présence et son nom, bien que mort, leur servissent à remporter encore une fois la victoire. Il donna minutieusement toutes ses instructions pour que sa dernière ruse réussît. Puis il mourut laissant safemme seule devant la redoutable perspective d'une formidable invasion arabe.

La mort du Cid fut tenue absolument secrète. En effet, quelques jours après une immense flotte apparut devant Valence, il en descendit des nuées d'Arabes, commandés par trente-six rois et une reine, dit la légende, qui vinrent battre les remparts de la ville comme les flots de la mer. Suivant les ordres du héros défunt, celui-ci, armé de pied en cap, son épée Tizona à la main, ayant sur les joues de fausses couleurs de vie, fut solidement assujetti sur son cheval de bataille et les troupes castillanes furent conduites au combat par leur macabre chef. Il était écrit que le Cid, vivant ou mort, verrait toujours la victoire lui sourire: les Marocains furent dispersés et leur flotte les remporta encore plus vite qu'elle ne les avait apportés.

Mais la mort du Cid ne pouvait être tenue longtemps cachée; sans l'auréole de gloire du héros qui entraînait ses troupes à la victoire et qui épouvantait les soldats arabes, la situation devenait intenable pour sa veuve dans cette Valence que les Maures s'acharnaient à vouloir reprendre. Sans coup férir, immédiatement après la bataille, dona Chimène et tous les catholiques évacuaient la ville et se retiraient en Castille,toujours accompagnés de l'invincible chevalier porté par son chevalBabieca[10].

Qu'on me pardonne cette longue digression sur le Cid, mais le héros légendaire est si peu connu en général que j'ai cru bien faire en puisant aux vieilles chroniques espagnoles les détails les plus intéressants de sa glorieuse carrière. Peut-être la légende a-t-elle grossi ou embelli nombre de ses exploits, mais il est démontré que sa vie fut à peu près telle que je viens de la tracer à grands traits d'après des documents authentiques.

Et puisque je n'ai pas encore quitté ce sujet, je demande la permission de dire comment le Cid choisit et baptisa son fameux cheval de bataille. Le Cid demanda un jour à son parrain, un clerc du nom de Peyre Pringos, de lui faire don d'un des nombreux poulains qu'il possédait en ses prairies. Celui-ci ayant accédé à sa demande, Rodrigue entra dans le parc où se trouvaient les juments et leurs poulains; il les passait tous sans fixer son choix lorsqu'avisant un poulain galeux et fort laid, il dit à son parrain:

«Je veux celui-ci.—Son parrain s'écria:Babieca (imbécile)! vous avez mal choisi.—Maisle Cid répondit: celui-ci sera bon cheval et aura nomBabieca. Et en effet ce cheval fut bon et fortuné, et sur lui Mon Cid vainquit depuis en plusieurs batailles rangées[11].»

Après l'évacuation de la ville par les Castillans, les Maures en reprirent possession et pour deux siècles encore Valence participa au rayonnement de l'admirable civilisation arabo-espagnole.

Dans la soirée, nous nous sommes rendus à l'Alameda, où nous avons vu s'agiter tout ce que Valence compte d'élégances. Toute ville espagnole, grande ou petite, a sonalameda: c'est la promenade publique, boulevard ou place, toujours copieusement ombragée, où la population oisive se donne rendez-vous un peu avant le coucher du soleil. L'Alameda de Valence est extrêmement vaste: 800 mètres de long; elle s'étend en dehors de la ville, de l'autre coté du rio Turia, qu'on traverse pour s'y rendre, sur le Pontdel Real, longue construction à dix arches d'origine mauresque.

A la tombée de la nuit nous remarquâmes que tous les équipages se dirigeaient vers un endroit commun, nous fîmes prendre au nôtre la mêmedirection et après avoir suivi une très longue avenue bordée d'ombrages, nous nous trouvâmes auGrao, le port de Valence.

C'est aujourd'hui le 15 août, il y a fête au Grao, fête religieuse, fête de la Vierge. Nous avons le plaisir d'assister à une de ces curieuses processions espagnoles pour lesquelles se déploie un luxe inouï. Ce n'est pas une file ininterrompue de prêtres et de cierges, de bannières et de clercs; non, la procession est composée de toute une série de sous-processions, de processions partielles, qui se promènent indépendamment sur des itinéraires souvent différents et qui ne se trouvent réunies qu'au départ et qu'à l'arrivée. On voit passer la Sainte Vierge, grandeur naturelle, vêtue d'habits d'une richesse fabuleuse, couchée sur des coussins de soie et d'or et portée sur un splendide palanquin. Elle est précédée, suivie, entourée de cierges et de lampions si nombreux, si grappés qu'on dirait des arbres lumineux qui déambulent. Et cependant un détachement de soldats suit, avec tambours qui battent une marche lente et triste.

Villanueva del Graoest un port tout à fait moderne, sûr et bien aménagé; c'est de là que partent pour tous les pays d'Europe mandarines, oranges, citrons et raisins.

Il y a une très jolie plage au Grao; d'élégants bains de mer y sont installés et nous vîmes la mer fourmillante de baigneurs.

De retour à Valence, après un dîner délicat à l'hôtel, nous allâmes nous installer dans un café de lacalle de la Paz, la nouvelle et la plus belle rue de la ville, et nous regardâmes défiler devant nous les Valenciennes, jolies sous la mantille. Les hommes sont ici vêtus comme en France, et, ma foi, presque toutes les femmes aussi; il y a très peu de mantilles, et c'est regrettable, car une femme est toujours plus jolie sous cette gracieuse coiffure que sous le chapeau.

Valence a un air bien spécial avec ses nombreux clochers brillant au soleil et mêlant au bleu du ciel le bleu de leurs azulejos.

La cathédrale s'élève sur un emplacement qui supporta successivement: un temple romain, une église wisigothe, une mosquée arabe. La plupart des cathédrales espagnoles a été la résultante d'une pareille succession sur un même emplacement. C'est un assez bel édifice de style gothique du quatorzième siècle. Le clocher ouTour du Migueleteest extrêmement original; une grossetour trapue, octogone, basse, qui semble détachée d'un rempart du moyen âge; au sommet du clocher s'agite régulièrementle Miguelete, la cloche de Saint-Michel qui sonne les heures d'irrigation de la huerta. C'est que cette huerta, la richesse de la ville et du pays, tient une grande place dans la vie des Valencins. Tous les jeudis, devant la principale porte de la cathédrale, en plein air sur la place, siège leTribunal de las Aguas, vieille institution mauresque qui subsiste encore de nos jours et qui est chargée de régler tous les différends issus de l'irrigation de la huerta. Il y a peu d'eau en Espagne; or dans la campagne de Valence on en tire tout le parti possible, c'est une valeur précieuse, d'où contestations, réglementations. Les Maures avaient admirablement utilisé le peu d'eau de l'Espagne et su fertiliser tout ce pays; les Valencins ont le mérite d'avoir conservé ces traditions et maintenu leur contrée dans le même état de prospérité. Hélas! bien peu de villes d'Espagne ont eu la même intelligence!

Un des plus beaux monuments de Valence est laLonja de la Seda, le Palais de la Soie, construit sur l'emplacement de l'ancien Alcazar arabe. C'est du gothique le plus élégant, le plus pur, le plus harmonieux qui se puisse voir. A l'intérieur,—la salle de la Bourse,—il y a un hall immensesupporté par une série de colonnes aussi sveltes qu'infiniment hautes, qui est surprenant de hardiesse et d'harmonie. Nous sommes restés là à admirer, bouche bée, surpris autant que charmés devant pareille merveille.

Non loin se trouve une des portes de la ville appeléeles Torres de Cuarte; deux énormes tours encadrent la porte et forment un ensemble assez approchant des Torres de Serranos[12].

Nous passâmes sous cette porte pour aller visiter leJardin Botaniqueoù se trouvent réunies une grande quantité d'essences rares des pays chauds. Mais quel entretien déplorable, quelle nonchalance vraiment espagnole! Les arbres ne sont jamais émondés, les feuilles sèches couvrent le sol, la plupart des étiquettes sont effacées, illisibles ou absentes. L'Espagne et les Espagnols sont ce que je trouve de plus rapproché des Turcs et de la Turquie sous le rapport du fatalisme et du laisser-aller. Ces peuples ont horreur du geste inutile et pour eux les gestes qui peuvent procurer propreté, commodité ou confort sont superflus!

En résumé, Valence est une ville assez jolie, agréable, curieuse surtout, dont j'ai conservébon souvenir et où je retournerai volontiers. Il y fait chaud, mais la brise de mer et les excellentes boissons glacées,bebidas helladas, rafraîchissent très suffisamment l'extérieur et l'intérieur du corps des habitants et des touristes. Car il faut avouer que les Valencins sont admirablement outillés pour se procurer la jouissance qui résulte naturellement de la chaleur: boire très frais quand on a bien chaud, qu'y a-t-il de meilleur? Certains établissements ne débitent que des boissons glacées. C'est effrayant ce que nos corps, transformés en éponges, absorbaient de bebidas helladas:limon,naranja,fresa,grosella,frambuesa,pina,zarzaparilla,bresquilla,azahar,agraz,nectarsoda.

C'est à Valence que j'ai commencé à être frappé par la lumineuse clarté du ciel espagnol. Au milieu de la journée la lumière est si intense qu'elle semble pénétrer tout, tout est lumineux, blanc; on dirait même que l'ombre n'existe pas, les reflets sont tellement puissants qu'ils jettent de la clarté dans les ombres et que là où il devrait y avoir du noir on voit quand même du blanc. Le bleu du ciel est si pâle qu'il paraît blanc; ce dernier point est celui qui m'a le plus frappé: le ciel est si irradiant de lumière qu'il semble ne faire qu'un avec le soleil.

Ce n'est qu'en plein été évidemment qu'on peut voir cela et je m'applaudis encore d'avoir choisi cette époque pour faire mon voyage.

Il n'y a de réellement très chaudes que les heures qui avoisinent midi; nous en avons fait l'expérience hier en arrivant à Valence. Je ne veux pas dire que cela soit absolument insupportable, non; abrités sous la capote et le tendelet de l'auto, nous pourrions affronter toutes les chaleurs, mais pour notre plus grand bien-être, nous avons décidé de voyager désormais autant que possible le soir.

C'est pourquoi nous ne quittons Valence aujourd'hui qu'à 6 heures après midi.

En sortant de la ville, la route est à peu près aussi mauvaise que pour y entrer, mais cela dure moins; au bout d'une vingtaine de kilomètres on peut enfin rouler sans trop de secousses.

A la tombée de la nuit l'auto est arrêté sur un des accotements du chemin et les provisions sont extraites des coffres de la voiture. Ce festin est vraiment charmant. Nos appétits, tout de suite acclimatés à la chaleur de ce pays, se donnent libre carrière au milieu des provisions de toutes sortes que nous avons emportées.

Nous reprenons notre marche en avant dans une lumineuse nuit; on distingue le paysage comme en plein jour!

Alberiqueest traversée au milieu d'un concours de peuple immense que la clarté de nos phares luisant de loin a rassemblé sur notre passage et qui nous acclame sympathiquement. Dieu! que ces petites villes de la campagne de Valence sont donc peuplées!

Plus loin, la route franchit lerio Jucar, important cours d'eau dont la masse scintille aux rayons de la lune. Puis la plaine a disparu. Nous entrons dans une région montagneuse que nous ne quitterons plus jusqu'à Alicante.


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