Samedi, 7 septembre.

Ce matin, comme je flânais dans les rues de Madrid, de nombreuses et flamboyantes boutiques de perruquiers me rappelèrent que nous étions dans la patrie de Figaro. Décidé à tout connaître je me hasardai dans l'une d'entre elles.

L'artiste capillaire auquel je confiai ma précieuse tête avait au front la marque du génie. Il explora longtemps du regard le champ,—assez clairsemé,—sur lequel il allait porter ses coups, puis, n'écoutant plus que sa bravoure, il se jeta hardiment dans la mêlée. Ah! ce fut un bien beau travail. Quels soins! Quelle conscience du fini! Il coupa mes cheveux un à un. Lorsqu'un poil était tombé sous l'éclair de son acier il s'emparait du suivant, faisant mentalement un calcul compliqué par lequel, étant donnée la longueur du cheveu tondu et celle du cheveu à tondre, il déterminait la quantité qu'il devait abattre, puis il fermait bravement ses ciseaux. Cela dura deux petites heures! Après ce fut le tour de ma barbe: comme pour les cheveux, ce Michel-Ange durasoir opéra poil par poil, mais avec cet agrément qu'entre l'ablation de chaque poil, il se croyait obligé, pour la plus grande perfection du travail, d'aiguiser son rasoir. Cela demanda un certain temps. Enfin on apporta l'armet de Mambrin plein d'eau, un enfant me colla cet appareil sous le menton, l'échancrure me serrant fortement l'œsophage et l'habile homme daigna me laver lui-même avec un blaireau. Puisqu'il m'avait lavé, je crus qu'il m'essuierait aussi, mais j'attendis vainement, car il paraît que ce perfectionnement dans nos habitudes françaises ne va pas jusque-là... Je dus m'essuyer moi-même.

Nous avons été visiter lePalais Royal, vaste, imposant, bien ordonné, admirablement situé au-dessus d'un coup d'œil unique, mais d'une architecture assez quelconque. On monte au premier étage par un splendide escalier d'honneur et l'on pénètre dans les salons d'apparat où le cristal et l'or étincellent de toutes parts. On y remarque une profusion inouïe de marbres très beaux et de toutes les variétés, les meubles et les tentures sont d'une extrême richesse, mais fort défraîchis.

LaChapelle Royalefait partie des bâtiments royaux; elle est très ornée et surtout très dorée, mais ces dorures ne produisent pas là le mauvaiseffet qu'on remarque dans la plupart des églises espagnoles; il y a dans ce sanctuaire une harmonie de proportions et une sobriété de lignes qui charment l'œil, il y a grand luxe, mais cette fois luxe de bon goût.

Surla place d'Armessituée devant le Palais s'élève le musée de l'Armeria, où l'on visite une très intéressante collection des armes et armures de l'Espagne de tous les âges.

A 4 heures du soir l'auto, tout propre d'une minutieuse toilette, stationnait devant l'hôtel de Embajadores et, ronflant gaiement, nous emportait dans les rues animées de la capitale, puis sur les routes désertes. Nous allons coucher à l'Escurial.

La route sort de Madrid au bas du Palais Royal devant la gare du Nord; elle suit longuement lapromenade de la Florida, dont les grands arbres touffus entretiennent une douce fraîcheur même au cœur de l'été. Puis on franchit le pont sur leManzanarès. J'ai lu vingt fois des plaisanteries variées sur cette pauvre rivière; les uns disent que Madrid est situé sur une rivière sans eau; d'autres, que l'été on doit arroser le lit du Manzanarès pour l'empêcher de dégager trop de poussière; certains, que cette rivière est l'un des principaux boulevards de la capitale. Ces plaisanteriespourraient passer pour fort drôles si elles n'étaient absolument fausses. D'abord le Manzanarès n'arrose pas la capitale elle-même, il passe en dehors de la ville, au bas des jardins royaux; ensuite le Manzanarès a de l'eau, toujours de l'eau et de l'eau courante. Je l'ai vu tel en plein été, après huit mois de sécheresse, et s'il est une époque où il aurait pu justement être à sec, c'est bien à celle-là. Ce n'est évidemment pas un fleuve navigable, ce n'est même pas une grande rivière, c'est un ruisseau toujours vif entre deux rives de verdure.

La route quitte les ombrages et traverse une région cultivée de céréales et d'oliviers. Elle atteint bientôt les premiers contreforts de lasierra de Guadarramadont les sommets élevés se dessinent à l'horizon; à partir de là elle monte, monte sans cesse jusqu'à l'Escurial.

L'Escurialest formé de deux villages et d'un célèbre monastère. L'Escorial de Abajoou l'Escurial le bas est l'ancien village et l'Escorial de Arribaou l'Escurial le haut, de création bien postérieure, est maintenant un agréable séjour estival fort goûté des Madrilènes qui viennent dans les douces brises de la sierra échapper à la fournaise de Madrid.

L'Escorial de Arriba est aujourd'hui une petiteville de plus de 5 000 habitants, toute coquette et parée. Sa situation en pleine montagne, ses nombreux ombrages, sa fraîcheur sont très agréables. En cette saison il y règne une animation considérable: on se croirait à Madrid sur la Puerta del Sol, mais avec plus de laisser-aller; ici la morgue espagnole, aux champs, se relâche.

L'hôtel Reina Victoria où nous comptions descendre n'est pas encore achevé et nous le regrettons vivement, car par celui d'Alicante nous connaissons le bien-être que le voyageur trouve dans les hôtels de la société franco-espagnole. Nous nous sommes rabattus sur laFonda Miranda, qui est simple mais excellente et où l'hôte est d'une complaisance tout à fait recommandable. Le soir à dîner on m'a servi un jambon de la Manche cuit au vin blanc et au sucre, qui est un manger digne des dieux, j'en ai repris quatre fois et aujourd'hui encore, à son souvenir, l'eau m'en revient à la bouche[35].

S'il est un monument qui fut décrié sur tous les tons, on peut dire que c'est par excellence lepalais-monastère de l'Escurial. On dirait que tous les Français qui ont visité l'Espagne et qui, comme moi, ont éprouvé la dangereuse manie de faire connaître leurs impressions, ont tenu à rivaliser de mauvais compliments à son égard.

Les uns ont écrit qu'il est placé au milieu d'un aride désert; rien n'est plus faux: assis au pied de la sierra de Guadarrama, à mi-hauteur de l'un des échelons de la montagne, dans une position admirable d'où l'on découvre une vaste plaine d'un côté et les crêtes de la sierra de l'autre, il est entouré de beaux ombrages et le pays qu'on voit se dérouler devant soi est couvert d'arbres et de cultures. Ce n'est pas sans raison que les habitants de Madrid ont choisi ce coin charmant et plein de fraîcheur, où l'air est excellent, pour venir y passer les mois caniculaires.

D'autres ont redit que ce monument est sans caractère, sans goût, sans architecture. A mon humble avis, je trouve que ce monastère a un très réel cachet de grandeur et qu'il fait éprouver une impression forte au touriste qui le visite pour la première fois. C'est de la bonne et belle architecture; en tous cas, c'est certainement ce que nous avons vu de plus beau jusqu'ici en Espagne en fait d'architecture catholique.

On est saisi d'un singulier sentiment en parcourant les cours et les voûtes de ce monastère élevé par le roi Philippe II, en suite d'un vœu fait par lui à saint Laurent à la bataille de Saint-Quentin. On éprouve comme du respect pour ce prince qui fut le premier de l'Europe, qui gouverna la si puissante, la plus puissante Espagne, qui édifia ce monument colosse, qui le dota d'une église à faire pâlir bien des cathédrales, qui prépara un panthéon royal d'une splendeur éblouissante, qui joignit un palais au monastère et qui, dans cette titanesque construction, ne se réserva que trois pauvres petites chambres pour tout appartement.

L'église de l'Escurial, encastrée au milieu des bâtiments, fait assez à l'intérieur l'effet d'une mosquée turque. La coupole immense repose sur quatre énormes piliers. Elle est le centre d'une croix formée par les deux nefs. C'est l'église la plus élégante que j'aie vue en Espagne; elle a un cachet de simple grandeur auquel nous n'étions pas habitués.

LePanthéon, situé en crypte sous l'église, est entièrement de marbre. C'est une des choses les plus riches et les plus belles qu'on puisse voir en ce genre. Il y a là une profusion insensée de marbres précieux de toutes natures et detoutes couleurs. De sobres reliefs en bronze doré rehaussent encore la richesse de ce séjour funèbre.

LePanthéon des Roisne contient plus qu'une seule place vacante; elle est réservée au jeune roi actuel, Alphonse XIII, aupetit roi, comme ils disent ici. Le premier roi qui y fut inhumé est le grand Charles-Quint, dont l'auréole glorieuse a traversé tant de siècles, de cet homme que l'histoire semble avoir placé bien au-dessus des hommes, et dont je me suis trouvé là si près, à pouvoir lui serrer la main! Le sarcophage qui vient immédiatement après le sien est celui de Philippe II, son fils, le plus grand roi de l'Espagne, le fondateur de l'Escurial. C'est une pièce circulaire située immédiatement sous le maître-autel de l'église. C'est un lieu qui ne peut être évidemment réservé qu'aux grands de la terre, tellement il respire la majesté et la richesse.

LePanthéon des Infants et des Prince royauxest tout en marbre blanc. Il est réparti entre des galeries entièrement immaculées et brillantes: voûtes, sol, murailles, tout scintille.

La masse énorme du monastère domine la plaine; fait avec le granit de la sierra, sa couleur s'identifie avec celle de la montagne et l'œuvre des hommes se confond de loin avec celle deDieu. La croyance populaire a voulu comparer la forme de ce monument avec celle d'un gril, à cause du martyre de son saint patron. En réalité, le supplice de saint Laurent n'est rappelé que par un gril sculpté sur la façade principale du monastère et il faudrait beaucoup de complaisance pour retrouver dans la disposition des bâtiments un rapprochement exact avec cet ustensile de cuisine.

La principale façade de l'Escurial, dans laquelle on a voulu exagérer la simplicité, manque évidemment de charme, mais les autres faces, avec leurs hautes tours pointues et leurs lignes si pures, sont admirables. On est saisi d'une respectueuse crainte en regardant la façade qui domine jusqu'à Madrid, du haut de ses 1 000 mètres d'altitude.

Sur ce séjour du recueillement et de la prière, l'âme de Philippe II semble planer éternellement, âme féroce et fanatique qui n'existait que pour la gloire de l'Église, âme sombre et détachée des jouissances du monde, synthétisant admirablement le caractère des catholiques espagnols.

Après notre longue visite à l'Escurial, nous nous sommes remis en route à 10 heures du matin. Pour rejoindre la grande route de Madrid à Valladolid, on suit pendant 10 kilomètres unexcellent chemin qui longe la sierra et qui aboutit au petit village deGuadarrama.

Là on trouve la grande route qui est large et parfaitement bonne; en sortant du village, elle commence tout de suite à gravir les pentes escarpées de lasierra de Guadarrama. Cette montée est terriblement dure; on s'élève avec rapidité sur les flancs de la haute chaîne, au milieu de bois de chênes et de pins. Le regard s'étend sur la plaine que rien ne limite jusqu'à l'horizon. C'est un des plus beaux spectacles d'Espagne.

Au sommet de la sierra, sur un grand socle de granit, au bord de la route, se dresse fier et majestueux leLion de Castille. Derrière nous, la Nouvelle-Castille et Madrid et, devant nous, longuement ondulée, la Vieille-Castille.

On redescend le versant nord de la sierra parmi des bois touffus de pins et de sapins; la pente paraît moins raide de ce côté.

Et l'on roule de nouveau dans la plaine.

Laissant à droite la route deSégovie, nous atteignons bientôtVillacastin, petite ville aux maisons délabrées et branlantes. Une auberge sale et misérable ne nous inspire nullement confiance. Nous nous bornons à nous y pourvoir de pain et de raisins et, quelques kilomètres plus loin dans la campagne, nous déjeunons à l'ombrede quelques arbres avec les provisions du bord.

La route se poursuit ensuite toujours très bonne. Laissant à gauche la direction d'Avila, nous glissons doucement au milieu d'un pays perpétuellement ondulé.

Une bande de quinze grands vautours, réunis au bord du chemin, s'effrayent à l'apparition de l'auto et s'envolent après deux ou trois sauts maladroits pour pouvoir développer leurs interminables ailes. Je n'avais jamais vu de ces volatiles en liberté. Dieu! qu'ils sont vilains avec leur long cou pelé, leurs ailes qui semblent des loques de mendiants et leur collerette ridicule! Ceux-ci étaient énormes; à terre leur tête se trouvait à la hauteur de celle d'un enfant de quinze ans.

Un peu plus loin, nous traversâmes une nombreuse troupe d'oies sauvages, autres bêtes fort grosses qui s'enfuyaient en trottant des deux côtés de la route.

Olmedoest une vieille ville en ruines qui ne remplit plus ses murailles délabrées et dont l'air cadavérique effraye même la route, qui fait un léger coude pour l'éviter.

A partir deMojados, le chemin se fait un peu moins bon: il y a des cailloux épars sur le sol, comme dans certaines routes du sud.

On franchit leDouro, qui roule ses eaux paresseuses et jaunes dans un fossé de terre glaise.

Vers 5 heures du soir, nous faisions notre entrée dans cette bonne ville deValladolidoù, entourés d'une marmaille en guenilles, nous nous arrêtions devant l'Hôtel de France[36].

Cet hôtel n'a qu'un seul mérite, c'est qu'on y parle le français. M. le comte de Chabannes, qui y a logé il y a trois ans, nous l'a dépeint comme sale et... habité; il n'a pas changé depuis. On y fournit gratuitement des cheveux dans le potage et des puces dans les chambres.

Valladolidfut célèbre au temps de la reconquête catholique, car alors elle servit de résidence préférée aux rois de Castille et de Léon.

C'est ici queCervantèshabita longtemps; c'est là qu'en 1506 mourut Christophe Colomb. On montre encore les maisons respectives de ces deux grands hommes.

Cette vieille ville s'est considérablement modernisée. Elle possède beaucoup de maisonsneuves, mais de ces maisons espagnoles comme on en voit tant à Madrid, hautes de quatre ou cinq étages, en briques, d'une architecture médiocre et qui, avec leurs balcons vitrés, paraissent toutes semblables.

Elle a de belles rues, de jolies places, une longueAlamedaet de grands jardins. Elle cherche à copier Madrid.

Avant de repartir nous avons été visiter lemusée du collège de Santa-Cruz, qui renferme de très intéressantes sculptures sur bois, dues aux maîtres espagnolsBerruguete,HernandezetJean de Juni. Je tiens à citer une descente de croix impressionnante de douleur et un cadavre dont on voit les chairs desséchées se décollant des os, l'épaule disjointe, le ventre troué montrant les viscères, le corps couvert des immondes animaux de la putréfaction, œuvre frappante de réalisme. Ce même musée renferme également les stalles du couvent deSan-Benitoqui sont de vraies merveilles de sculpture.

La sortie de la ville pour gagner la route de Burgos est chose absolument compliquée. Nous dûmes prendre un guide pour nous mettre dans la bonne voie.

Enfin à neuf heures du matin nous roulions dans la triste campagne sur une route assez médiocre.Quelques collines grises, totalement nues, se dressent d'un air morose au milieu de la plaine.

AprèsCabezonon franchit la rivière qui arrose Valladolid, laPisuerga, sur un pont monumental fort ancien. Puis on longe lecanal de Castillequi, théoriquement, doit servir à la navigation si l'on s'en rapporte à ses longues écluses, mais qui ne sert en ce moment qu'aux seules grenouilles, car il est à sec et ne contient que de la boue.

On laisse à gauche la route qui se dirige surPalenciaet de suite le chemin devient bon.

Torquemada, patrie du trop fameux grand inquisiteur d'Espagne, est une ex-ville devenue village qui s'étend le long de la Pisuerga et ne manque pas de pittoresque. On retraverse ici cette rivière sur un interminable pont disposé en éperon de navire.

Nous nous arrêtons à midi pour déjeuner au bord d'un petit canal ombragé de grands saules. Ce sera notre dernier repas en plein air, car nous nous trouverons désormais dans des régions civilisées qui assureront à nos palais difficiles tous les mets qu'ils pourront désirer. Nos provisions sont du reste à peu près épuisées et le repas de ce jour va leur porter le dernier coup. En voici le menu: filets d'anchois, œufs durs, museau de bœuf, quenelles de volaille, cailles au foie gras etfruits. Comme de juste, ce dernier déjeuner fut copieusement arrosé par nos dernières bouteilles de champagne.

Et maintenant en une plaine aride et désolée nous roulons. Le paysage est sinistre, c'est la morne tristesse, la tristesse des couleurs, des choses et des gens. Tout là-bas, une aiguille semble sortir du sol, c'est le sommet de la cathédrale de Burgos qui se hausse pour regarder au loin, c'estBurgosqui se cache dans un trou au milieu de la plaine lugubre. On dirait que la ville a horreur de voir la désolation qui l'environne et, comme elle peut, se dissimule derrière quelques collines. Seule la haute tour surveille l'immensité déserte.

En approchant on découvre enfin les maisons qui se groupent craintives autour de la masse protectrice de l'asile divin.

L'auto file tout droit à lacathédrale. Cette grande masse gothique est bien, très bien! C'est élégant et majestueux, c'est de l'art vrai, du beau gothique, bien qu'hélas! un peu trop épanoui. Nous pénétrons. Voilà une cathédrale vraiment belle! La nef centrale, barrée au milieu, comme toujours, par la malencontreuse muraille du chœur, s'élève élégante et fière et semble se perdre dans les airs. La décoration est très richeet cependant ne choque pas les yeux... Sculptures fouillées, art sachant parler à l'âme.

Il faudrait des journées entières pour visiter comme elle le mérite la cathédrale de Burgos. Hélas! nous ne disposions que d'heures! Nous dûmes nous hâter pour parcourir toutes ses merveilles et souvent nous faire violence pour nous arracher à des contemplations prolongées.

Dans la première chapelle en entrant à droite, un sacristain tire une ficelle, un voile s'écarte et l'on a devant soi le fameuxChrist du Burgos, frappant de naturel; on dirait un véritable cadavre hier encore en vie; la peau est de vraie peau, les cheveux sont de vrais cheveux; ce réalisme est si exact que le vulgaire prétend que ce Christ est un cadavre empaillé.

A gauche dans le transept on voit le prestigieuxescalier de la coronnerie, digne, d'après Théophile Gautier, de conduire au «palais le plus éblouissant» et qui conduit tout simplement à la porte donnant sur larue de Fernand Gonzalès, plus élevée de 10 mètres que le sol de la cathédrale.

LaCapilla Mayorest entourée d'une couronne de chapelles dont chacune est digne d'attention. Les principales sont celles deSantiagoqui sert d'église paroissiale et duConnétableoù sont enterrésdans de superbes mausolées le connétabledon Pedro Hernandez de Velasco, comte de Haroet sa femmedona Mencia de Mendoza.

Une porte en bois sculpté d'un art merveilleux donne accès dans un beau cloître, du gothique le plus pur. Ce cloître communique avec l'ancienne sacristie dans laquelle on fait voirle coffre du Cid; c'est une énorme malle cerclée de fer et munie d'un luxe inusité de serrures et de cadenas qu'on a accrochée bien haut contre l'un des murs de la salle. Voici quelle est la légende de ce fameux coffre: on sait que le Cid, don Ruy Diaz de Bivar, était originaire de Burgos, ou plus exactement du village deBivar, situé non loin de cette ville; c'est à Burgos que la tradition du héros national s'est conservée la plus vivace, c'est Burgos qu'il habitait lorsqu'il fut banni par le roi Alphonse VI. Obligé de partir en exil, le Cid s'occupa à armer et à équiper cette armée avec laquelle il devait accomplir tant de hauts faits et aussi tant de rapines et qui, plus tard, devait lui donner le royaume de Valence. Comme il n'avait pas assez d'argent, il envoya quérir deux juifs de la ville nommésVidasetRachelet leur tint ce langage: «Amis, je n'ai jamais rencontré chez vous que de bons services, et vous chez moi, autant que je l'ai pu. Voici que le Roi m'ordonnede sortir de ses royaumes, ce que j'ai l'intention de faire. Mais je me trouve dans un grand embarras; les coffres où sont enfermés mes trésors n'étant pas assez légers pour que je les emporte, j'ai donc voulu les laisser entre vos mains, et je vous serais très reconnaissant si, sur ce gage, vous me prêtiez un peu d'argent, car je vous en sais, grâces à Dieu, bien pourvus.» Alors le Cid fit apporter deux coffres très grands, et complètement recouverts de cuir, avec des ferrures et quatre gros cadenas pour chacun. Quatre hommes n'auraient pu soulever un de ces coffres: ils avaient été remplis de sable, de telle sorte cependant que rien ne pût en sortir. Le Cid les leur remit en leur disant de voir ce qu'ils pouvaient lui prêter. Or comme les deux juifs étaient fort riches et qu'ils avaient grande confiance en la parole du Cid, ils lui donnèrent avec plaisircent marcs d'or et six cents d'argent, puis lui firent signer des lettres par lesquelles il leur était permis, s'ils n'avaient pas été payés au bout d'un an, d'ouvrir les coffres et de vendre tout ce qu'ils renfermaient; après avoir obtenu leur suffisance, ils devaient envoyer au Cid le surplus[37]. Avant l'année révolue le Cid, nageant dans l'or de sesrazzias, avait remboursé les deux juifs qui avaient prêté sur du sable une somme colossale pour ces temps. On voit qu'un seul des deux coffres est parvenu jusqu'à nous; il répond exactement à la description de la légende.

Du cloître on pénètre aussi dans lasalle Capitulaire, où l'on voit un tableau duGreco,le Christ à l'agonie, étreignant de douleur poignante. Quelle peinture sombre et combien différente de nos maîtres italiens ou français. Cela me rappelle combien déjà j'avais été frappé en visitant le musée de Madrid par cette idée que les quelques peintres espagnols que leur art amena au niveau de l'éternité ont su être la très fidèle expression du caractère national; l'Espagnol, même dans ses plus folles joies, reste sombre et austère; même dans les œuvres les plus riantes de Velasquez, de Murillo, de Ribera, du Greco, de Zurbaran, de Goya, on sent comme une arrière-pensée de sauvagerie, de dureté, de tristesse et de gravité.

Avant de quitter Burgos, je me suis rendu à la poste pour retirer mon courrier. Mais, ô surprise, le guichet est fermé, bien qu'il ne soit que 4 heures de l'après-midi. Un écriteau m'apprend que cet animal quinteux ne daigne s'ouvrir que deux heures par jour: de 9 à 10 heures le matinet de 5 à 6 heures le soir! Bien que nous soyions en Espagne et que j'aie appris à ne m'y étonner de rien, je la trouvais cependant trop forte... je dus repartir sans avoir pu prendre mes lettres, parmi lesquelles certaines étaient peut-être fort pressées!

Pas encore assez modernisée, plus assez ancienne, Burgos est une ville insignifiante: on dirait une sous-préfecture française vieillote et triste. Mais toute la ville s'efface et disparaît dans l'ombre gigantesque de l'édifice chrétien; Burgos, c'est la cathédrale.

Nous voilà maintenant sur une belle route bordée de grands arbres des pays tempérés: des arbres qui donnent une ombre véritable et touffue et non plus l'ombre transparente des oliviers que nous connaissions seule depuis des semaines.

La campagne a changé d'aspect, la verdure est moins rare, les champs cultivés sont devenus chose commune, mais la terre est toujours rouge.

La route s'est insinuée en un défilé étroit à l'air sauvage et impressionnant: un torrent rapide, lerio Oroncillo, s'est creusé un passage à même la montagne et les hommes profitèrent ensuite de l'œuvre de la nature en faisant passer par ce couloir la route et plus tard la voie ferrée: rivière, route et rails sont étroitement serrés lesuns contre les autres au fond du sombre défilé. Nous sommes dans lesgorges de Pancorbo, jadis célèbres par les exploits des brigands espagnols qui y dévalisaient impunément les malheureux voyageurs, célèbres aussi par les combats que s'y livrèrent Français et Anglais au temps de Napoléon Ier.

A la sortie des gorges on débouche dans la vallée de l'Ebre que l'on traverse àMiranda de Ebro. Hélas! nous ne retrouvons pas sans quelque mélancolie cette vieille connaissance. Elle est ici près de sa source; nous la vîmes pour la première fois à côté de son embouchure, à Tortosa, il y a un mois, lorsqu'au début de notre voyage nous avions devant nous cinq semaines d'imprévu et de vie errante, lorsque gais et allègres nous entreprenions à peine notre longue tournée au pays des Arabes. Aujourd'hui nous voilà près de la fin de nos joies, sur la route du retour, les yeux pleins des choses que nous avons vues, pittoresques, curieuses, nouvelles et le cœur un peu serré à l'idée que cette délicieuse existence va se terminer, bientôt.

Mirandaest une petite ville sale et enfumée, entourée de vieilles murailles et qui n'a plus guère d'importance que parce que bifurcation de deux grandes lignes de chemin de fer.

Au delà le pays s'accidente de nouveau. Avec la nuit tombante nous pénétrons dans un dédale de monts et de vaux où la route serpente, sinistrement. D'endroits en endroits, des croix lugubres marquent les lieux où jadis les brigands assassinèrent maint voyageur; nous ne pouvons hélas! goûter la forte impression qu'on ressentait jadis en ces parages par la terreur des brigands; ceux-ci n'existent plus en Espagne. Mais si! De l'ombre un bandit a surgi qui agite une loque rouge et nous intime l'ordre d'arrêter, sûrement pour nous demander «la bourse ou la vie». Erreur, la bandit est une femme qui, au nom des autorités, nous réclame 5 pesetas pour l'entretien de la route et nous remet en échange un reçu parfaitement en règle. Depuis notre entrée en Espagne, depuis l'obstaculode Puycerda, c'est la première fois que nous avons à acquitter un droit quelconque de péage.

Une descente, au bas des lumières brillent dans la nuit; c'estVitoriaoù nous pénétrons à 8 heures[38].

L'Hôtel de Quintanillaa la réputation d'être le meilleur de Vitoria; son extérieur est très engageant.En réalité il est d'une propreté douteuse et le service y est baroquement fait par un escadron de jeunes bonnes étourdies et mal complaisantes. Nous y avons mal dîné, mal dormi, mal déjeuné.

Vitoriaa l'air très moderne. C'est cependant une très ancienne ville dont la fondation par les Wisigoths remonte au sixième siècle. Elle oublie volontiers son ancienne origine dans sa hâte de ressembler aux cités du vingtième siècle et, pour faire montre de maisons de clinquant, laisse abattre les dernières pierres de monuments anciens qui pourraient faire sa gloire. Il ne reste à peu près rien d'intéressant à voir dans cette ville, aussi l'avons-nous quittée sans aucun regret ce matin, vers 9 heures, pendant que dans l'éloignement se perdaient peu à peu ses maisons aux balcons vitrés qui, sous les rayons du soleil, jetaient des feux de diamant.

La route, qui est tout à fait bonne, court en un paysage mouvementé et pittoresque. Voici la verdure complètement revenue: on voit de l'eau constamment, des rivières qui glissent sans bruit dans l'herbe, et le long de la route des fontaines, oui, des fontaines!

Quelques prairies tapissent de leurs velours d'émeraude le fond des vallons. Ce sont les premières prairies que nous voyons en Espagne... au moment d'en sortir... près de la frontière! Cela me rappelle qu'avant notre départ on m'avait prédit que nous aurions toutes sortes d'ennuis dans ce pays, par le fait des animaux qui encombrent les routes pour aller le matin au pré ou le soir en revenir. Des prés en Espagne! Oh! la délicieuse plaisanterie!

Voici un nouveau péage: trois pesetas pour pénétrer dans la province deNavarre. C'est un peu cher, car nous ne roulons que quelques kilomètres sur son territoire, et bientôt franchissons la frontière de la province deGuipuzcoa. Il y a bien là encore un autre péage, mais j'ignore quel est son tarif, pour l'excellente raison qu'ayant aperçu trop tard le signal d'arrêt, je brûlai cyniquement la politesse au garde courroucé qui, longtemps, nous fit des gestes désespérés avec de longs bras de quadrumane, en nous lançant toutes les aménités que lui fournit son vocabulaire basque, idiome sonore et mystérieux.

Un peu avantIdiazabalon traverse en lacets et en rampes multiples une région montagneuse sauvage et délicieusement boisée. Ce n'est plus lepaysage espagnol, c'est la France qui s'approche, c'est un avant-goût des Pyrénées.

On passe ensuite dans une charmante vallée où coule lerio Oria.

Tolosaest sur cette rivière: petite ville mi-ancienne, mi-moderne, moitié tranquille, moitié animée par les nombreuses usines qui l'entourent.

Bientôt après, la brise nous apporte les émanations salines de l'Océan qui n'est pas loin, mais qui se cache derrière les montagnes de la côte.

Un tunnel monumental fait passer la route sous la colline qui supporte le Parc et le Château du Roi etSaint-Sébastien, la ville nouvelle, la station de l'élégance espagnole, s'arrondit autour de sa petite baie fermée. Le site est admirable, la plage de sable fin borde gracieusement le lac tranquille où s'ébattent de nombreux baigneurs et l'horizon est fermé par une barrière de rocs heurtés entre lesquels une petite trouée laisse seule apercevoir l'Océan infini. De grands hôtels de carton, qui semblent honteux de mirer incessamment leurs faces blafardes dans les flots verts, abritent la foule bourdonnante des désœuvrés espagnols qui viennent ici voir et se faire voir.

Nous déjeunâmes à l'Hôtel Continental, le premier d'entre tous ces caravansérails du chicoù l'on paie cher, mais où l'on est bousculé par la cohue, tellement la foule irraisonnante, avec ivresse, vient où l'on vient, parce qu'on y vient!

De la terrasse de l'hôtel on découvre la baie. En prenant mon café, je cherchais à me représenter ce délicieux endroit avant que la mode y ait amené le tourbillon du monde élégant: le bassin était solitaire alors, seule la petite ville basque, tranquille, se souriait finement dans l'eau, les montagnes vertes descendaient doucement vers le rivage, amollissant de douceur la sauvagerie des rocs sur lesquels l'Océan se brise avec un fracas écumant. Cela devait être alors un des plus beaux coins de la terre.

La route serpente ensuite le long de la côte, tantôt à l'intérieur des terres, tantôt avec de beaux aperçus de l'Océan dont les grandes vagues sont bordées de franges blanches. Le chemin n'a plus sa sévère solitude des contrées désertiques; sans cesse sillonné d'équipages et d'autos, il est bourdonnant dans un perpétuel nuage de poussière.

Irun, puis la petite rivière de laBidassoaqui marque la frontière entre l'Espagne et la France. On longe un instant ses bords de verdure et l'on passe à côté de la fameuse petiteîlehistoriquedes Faisans, au milieu de laquelle unmonument commémore tant de cérémonies importantes des relations franco-espagnoles[39].

Béhobieest le village frontière: douane espagnole. C'est là que je fus encore une fois longuement pétri entre les mains calleuses de l'administration rapace et que j'eus la douleur de me voir retenir le montant des droits sur l'un de mes bandages de rechange qui, mort en cours de route, avait reçu sa sépulture en terre espagnole et dont il m'aurait fallu traîner le cadavre après moi pour avoir droit au remboursement.

Nous franchîmes le pont international sur la Bidassoa au bout duquel la silhouette connue d'un gendarme français nous annonça la patrie retrouvée, puis la douane française, et nous roulions sur le sol de France.

Saint-Jean-de-Luz, au fond d'une jolie baie, nous a paru être une ville gaie et agréable. C'estun lieu de séjour où l'on a une vue splendide sur l'Océan.

Les habitants de cette région ont un œil vif, une démarche hardie, un air fier qui font plaisir à voir; ils ont une grande ressemblance avec les Espagnols des provinces que nous avons traversées ce matin, leurs frères de race,basquescomme eux.

AprèsBidartnous avons laissé à droite la grand'route de Bayonne car nous voulions voir Biarritz, située tout près sur la côte.

Biarritzest la grande plage à la mode, la rivale française de Saint-Sébastien. La plage espagnole doit sa vogue à la faveur royale, Biarritz est née de la prédilection de la cour française sous le second Empire. C'est ici une grande baie ouverte, une large plage aux vagues sans cesse renaissantes, la vue libre sur l'immensité.

Nous voulions coucher ici, mais l'affluence y étant encore plus grande qu'à Saint-Sébastien, il nous fut absolument impossible de trouver le moindre gîte. Nous parcourûmes longtemps les rues animées et la grande plage où s'ébattaient snobs et désœuvrés et lorsque nous nous remîmes en route, je n'eus pas un regret pour cette cité qui a poussé à la manière des champignons sous les effluves humides des embruns, mais où du moins les plâtras des hôtels, placés sur un rivagequelconque, n'ont pas eu le tort de déshonorer un chef-d'œuvre de la nature comme pour la plage espagnole.

Bayonneest tout près. Nous y arrivâmes à 7 heures du soir et descendîmes auGrand Hôtel, qui mérite tout au plus l'étiquette passable[40].

Cette ville est l'ancienne capitale desBasques. C'est un gentil petit port assis au bord de l'Adour, qui coule large et profond, à quelques kilomètres de son embouchure. Son site charmant, ses vieilles maisons, ses petites rues et son air espagnol la rendent très intéressante.

LesBasquessont un peuple curieux et énigmatique. Ce sont les descendants, conservés à peu près sans mélange, des habitants préhistoriques de l'Ibérie; leur origine est inconnue, leur langue, qui ne ressemble à aucune de celles qui se parlent en Europe, fait encore le désespoir des savants qui ne savent à quelle souche la rattacher. Ils se trouvent actuellement réunis dans un espace assez étroit, à cheval sur la frontière franco-espagnole et disséminés en France dans l'ancienne province deNavarre, en Espagne, dans les provinces deGuipuzcoa, deNavarre, d'Alavaet deViscaye. Dans leur langue bizarre,tellement bizarre que certains philologues y ont trouvé des ressemblances grammaticales avec le chinois, ils se dénommenteuskaldunac, qui se traduit en français pargens adroits. Et en effet, à les voir proprement habillés de leur costume rouge et bleu, coquettement coiffés de leur traditionnel béret, petits, maigres, agiles et fiers, on a bien l'impression de gens adroits et courageux qui, tantôt par ruse, tantôt par bravoure et toujours par fierté, ont su se conserver eux-mêmes depuis les temps préhistoriques, dédaignant les mariages avec les autres populations, résistant en leurs inaccessibles montagnes à toutes les tentatives d'assimilation violente. Avec la marche victorieuse de la civilisation, leur petit peuple s'est trouvé noyé dans la masse des deux grands États voisins, ils furent obligés de reconnaître des suzerains, mais ils restèrent eux-mêmes, basques quand même. Une bonne moitié d'entre eux ne voulut supporter le joug et émigra en masse vers les contrées libres de l'Amérique, d'où, qui sait? leurs ancêtres préhistoriques étaient peut-être venus.

Je n'abuserai pas plus longuement de la patience des lecteurs qui ont bien voulu me suivrejusqu'ici. Je les remercie pour l'attention qu'il m'ont prêtée. Si ma longue narration les a fatigués, je réclame humblement leur indulgence.

J'espère cependant qu'ils me sauront quelque gré de leur avoir fait connaître ce qu'on peut voir en Espagne dans un voyage en automobile, que les tableaux que j'ai placés sous leurs yeux ne leur auront pas déplu et que s'ils sont tentés, à mon exemple, de parcourir les routes de l'Ibérie, les renseignements que j'ai réunis dans cet ouvrage pourront leur être de quelque utilité.

Ah! les routes d'Espagne! Quel mal n'en a-t-on pas dit?

Je n'ai pu malheureusement les réhabiliter complètement, car il y a encore beaucoup à faire pour les adapter à la locomotion mécanique, mais j'espère que mon récit pourra,—pour sa faible part,—contribuer à détruire la légende qui les réprésente comme impraticables.

Je crois avoir montré qu'on peut fort bien faire un intéressant voyage en automobile en Espagne... mieux, dans toute l'Espagne, puisque nous en avons parcouru toutes les régions, du Nord au Midi, de l'Est à l'Ouest, sur les côtes de la Méditerranée comme sur les bords de l'Océan, au centre, dans les plaines et sur les montagnes!

Voici le résumé des observations que j'ai faites sur les routes espagnoles telles que je les retrouve sur mes notes de voyage.

Les routes royales d'Espagne sont toujours très larges,—généralement plus larges que celles de France,—et sont entretenues sur toute leur largeur, c'est-à-dire sans banquettes ou bas-côtés. On pourra faire remarquer que le prix du terrain étant moins élevé en Espagne qu'en France, nos voisins n'ont pas fait un sacrifice aussi élevé qu'on pourrait le croire pour ouvrir leurs principales artères; le fait est exact, mais il n'en est pas moins vrai que le coût de construction au kilomètre est d'autant plus élevé que la voie est plus large, et de ce côté l'on ne peut nier que les Espagnols ont fait preuve d'un véritable luxe.

Les travaux d'aménagement ont été conçus et exécutés avec un souci de la perfection et une ampleur de vues qu'on est surpris de rencontrer dans ce pays, si arriéré cependant pour tant de choses.

En plaine la route est généralement rectiligne, les coudes brusques sont à peu près inconnus, les changements de direction sont à angle très obtus, tout paraît sacrifié à la ligne droite. Les déclivités inutiles sont soigneusement évitées,souvent au prix de travaux importants. Si une colline de faible importance se présente, une tranchée saigne les flancs de celle-ci et la route conserve son horizontale ou ne marque qu'une très faible pente. Un ravin survient-il? La route le franchit sur un remblai en palier. C'est en Espagne que j'ai vu les routes se rapprocher le plus des profils des chemins de fer. La voielarge, droite, plate, telle est la caractéristique des routes d'Espagne dans les pays de plaine ou de moyen vallonnement.

En montagne les pentes sont souvent fort raides, les virages nombreux, mais ces derniers sont tracés avec un soin parfait, leur rayon est toujours aussi large que le permet la nature des lieux et l'on a fréquemment effectué d'importants travaux d'art pour rendre les tournants plus larges encore.

Les ponts sont bien faits. Sur certains points, très nombreux je dois le confesser, ils manquent encore, mais l'on voit que les Espagnols travaillent constamment à en construire et l'on peut prévoir que d'ici quelques années cette lacune aura totalement disparu.

Les caniveaux sont assez rares. J'ai constaté qu'on les remplaçait peu à peu par des ponceaux. Dans certaines provinces il y a encore de très dangereuxdos d'âne, mais sur ce point aussi l'effort d'amélioration s'exerce: on les supprime ou on les améliore.

Les bornes kilométriques existent sur presque toutes les routes royales[41]; sur quelques-unes on remarque même des bornes hectométriques. Les poteaux indicateurs sont rares, je dois l'avouer; ils sont généralement placés aux carrefours où il y en a le plus besoin et, en somme, avec une carte sous les yeux, on peut fort bien se tirer d'affaire. Le Royal Automobile Club d'Espagne commence à faire poser lui-même des poteaux indicateurs tant pour les distances que pour signaler les dangers: descentes rapides, tournants brusques, caniveaux, etc.

Depuis quelques années l'Espagne semble travailler avec acharnement à l'amélioration de ses routes principales. On saisit à chaque pas des traces de cet effort. Les vieilles routes espagnoles, tant de fois décrites et décriées avec juste raison, les vieilles routes espagnoles qu'on semble seules connaître en France, ont à peu près disparu. Sur quelques rares points... en Andalousie principalement... le vieux chemin des coches antiquesse déroule encore dans toute son horreur. Ces points sont heureusement devenus fort rares, mais alors il faut se méfier et avancer très prudemment, car les obstacles surgissent à chaque pas.

Les principaux dangers de ces anciennes routes sont, non pas leur sol qui est généralement fort bon, mais les caniveaux invraisemblables, les dos d'ânes aux allures de collines, les virages brusques, les pentes effrayantes, et par-dessus tout les gués, où toute trace de chemin se perd dans l'eau ou dans le sable. Mais, je le répète, il reste fort peu de ce vieux réseau: sur 4 000 kilomètres que nous venons de parcourir, nous n'avons guère rencontré que 200 kilomètres de vieilles routes.

Si les grandes routes d'Espagne sont fort bien établies, on ne peut malheureusement en dire autant de leur entretien. Malgré que de nombreuses et élégantes maisons de cantonniers (peones camineros) se succèdent le long des routes royales, celles-ci apparaissent dans un état de délabrement qui fait peine à voir et qui jure avec leur construction grandiose.

Autour des grandes villes, et dans un rayon qui varie suivant l'importance de celles-ci, les routes présentent un aspect dont ne peut se faire uneidée le voyageur qui ne les a vues de ses propres yeux[42]. Barcelone, Valence et Séville et aussi Cordoue détiennent le record des routes épouvantables. Autour de ces villes l'automobile descend au-dessous du rang de la plus mauvaise charrette, tellement les trous et la poussière en réduisent l'allure et en rendent la marche inconfortable. Pour les trois premières ce sont la poussière l'été, l'hiver la boue et les trous profonds toujours qui font des routes quelque chose comme desmoyens de non-communication, à tel point qu'un certain nombre d'attelages préfèrent circuler à travers champs plutôt que d'affronter le chaos innommable qui ment à son titre et à son but. Vous devez voir d'ici la figure que fait une automobile ou, mieux, ses passagers là dedans! Pour Cordoue c'est autre chose: sur les routes dela Campinapoint de poussière ni de boue... des cailloux aigus en couches épaisses, un empierrage éternel!

Dans les provinces les plus sèches, notamment sur les bords de la Méditerranée, la poussière atteint parfois des hauteurs invraisemblables[43]et devient une véritable gêne tant pour la rapidité de la marche que pour les poumons des voyageurs.

Sur les plateaux du centre de l'Espagne les cailloux, que n'a pu fixer au sol un arrosage absent, se promènent librement sur le chemin au grand détriment des pneumatiques.

Si toutefois l'on fait la balance,—en exceptant les parties que je viens d'énumérer on trouve une très réelle majorité de routes passables, bonnes et excellentes,—on arrive à une moyenne de qualité très présentable et ne justifiant nullement l'idée que nous nous faisons en France des routes espagnoles. Nous généralisons trop volontiers, nous Français, et pour quelques parties de routes vraiment mauvaises qu'on rencontre en Espagne, nous avons légèrement conclu que toutes les voies de communication de ce pays étaient impraticables.

Ceux qui ont parlé de l'Espagne jusqu'ici nous ont dépeint les anciennes routes,—aujourd'hui disparues,—s'ils sont venus au temps antique des diligences, ou s'ils ont visité ce pays depuis l'époque des chemins de fer, ils n'ont pu se faire une idée des routes que par le peu qu'ils en ont parcouru autour des grandes villes, c'est-à-dire là où elles sont toujours mauvaises, les plusmauvaises! La conclusion résultant de leurs récits était facile à tirer: l'Espagne possède les routes les plus mauvaises du monde. C'est en visitant ce pays en automobile qu'on peut se rendre compte de la parfaite fausseté de cette idée. Je serais bien heureux d'avoir pu contribuer à faire rendre aux routes espagnoles la justice qui leur est due. A ceux qui les calomnient, l'automobile aura répondu en les faisant connaître sous leur véritable jour, en les montrant suffisamment adaptées à la locomotion nouvelle. Je souhaite que cette connaissance puisse déterminer un véritable mouvement de tourisme vers ce pays si capable d'exciter la curiosité, ce pays qui renferme tant de merveilles de la nature et des hommes!

Touristes, allez visiter l'Espagne! Vous ne regretterez ni votre temps ni vos peines.

Heureux touristes qui partirez pour le pays au ciel d'azur, vous aurez devant vous d'adorables journées de joie et d'admiration!

Vous contemplerez les monuments uniques de la civilisation arabo-espagnole, qui fut à son heure à la tête de toutes les autres, qui brilla d'un incomparable éclat et à laquelle la nôtre doit tant de choses.

Curieusement aussi vous étudierez les monumentsdes autres civilisations qui se partagèrent les temps de la Péninsule. Ces pierres vous feront suivre pas à pas les luttes formidables qui constituent l'histoire de cet État.

Vous verrez ce pays et ses habitants si différents du nôtre et de nous-mêmes. Vous admirerez ce ciel si blanc et cette mer si bleue et ces nuits profondes d'étoiles et de rêve!

Vous irez de la curiosité à l'étonnement, de l'étonnement à l'admiration, de l'admiration à l'enthousiasme et vous reviendrez enchantés et ravis, mais regrettant d'avoir attendu si longtemps pour voir ce pays que nous ignorons trop, nous Français, et qui possède tant de choses capables d'intéresser notre âme de latins.

Les émotions fortes que vous aurez éprouvées, les spectacles merveilleux que vous aurez admirés laisseront en vous un impérissable souvenir.

Par ce milieu de septembre nous traversâmes toute la France pour regagner notre foyer. Le brouillard obscurcissait le ciel et noyait l'auto dans un voile opaque lorsque rapidement nous roulions dans les sauvages forêts du massif Central.

Il y avait plus d'un mois que nous étions partis joyeux et avides de grand air! Mélancoliques dès lors, à la fin du voyage, nous regrettions notre belle liberté d'errants... mais au delà de la brume des froides montagnes nos yeux voyaient toujours luire le soleil d'or d'Andalousie!

Lyon, le 23 mars 1908.


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