L'higoumène d'Iveron.—Dessin de Pelcoq d'après une photographie.
L'higoumène d'Iveron.—Dessin de Pelcoq d'après une photographie.
Les miracles sont du reste fréquents dans l'Église d'Orient, et par ce moyen les prêtres entretiennent la superstition. Nous en eûmes une preuve le lendemain à Iveron. Il y a, à la porte des couvents, de petites chapelles funéraires, appeléeskimisis, dans lesquelles on dépose les cadavres des moines. J'étais assis avec Schranz dans un de ces caveaux abandonnés depuis longtemps et encombré d'ossements. Nous étions là, absorbés dans des études phrénologiques, quand entra Ianni, notre cavas albanais:
«Voilà un crâne devroucolacas[22](possédé), dit-il, me désignant celui que je tenais à la main; il a les dents noires.—Cela prouve tout au plus qu'il les avait mauvaises, répliqua Schranz.—Vous n'avez donc jamais vu de vroucolacas, effendi?—Non.—J'en ai vu un, moi. Il y avait à Kavala un homme qui s'appelait Makalakis, qui avait le mauvais œil et qui toute sa vie avait fait du mal aux autres hommes. Quand il traversait le champ du voisin, le tabac montait sur pied, et les femmes qu'il regardait devenaient stériles. Un jour on le trouva mort près dutsarchi. Il était noir comme ceux qui meurent de la peste. «Voilà qui est mauvais,» dit le pappas. Pendant toute une année, Makalakis ne cessa de rôder autour des maisons voisines. On alla chercher le pappas, et on déterra Makalakis: son corps était toujours noir et ses chairs étaient fermes, comme s'il fût mort la veille. «Allons chercher l'évêque,» dit le pappas, et quand vint l'évêque, qui était un saint homme, les chairs se décomposèrent, mais les os restèrent noirs, et cela n'est pas naturel, effendi, et ce crâne que vous tenez là est celui d'un vroucolacas.
Comme nous en parlions le soir au logothète: «Cela est vrai,» nous répondit-il froidement. Nous n'eûmes garde d'insister. C'était un fort aimable homme du reste que ce logothète, n'eût été un grain de méfiance qui l'empêchait souvent de nous donner tous les enseignements que nous voulions de sa science. Nous passions une partie des soirées avec lui dans la bibliothèque du Catholicon. La facilité avec laquelle Schranz parla cinq ou six langues nous avait engagés à faire quelques recherches, mais c'eût été vrai travail de géants, et la poussière que renfermaient ces piles de livres ne tardait pas à rendre le séjour de l'étroite chambre intolérable. J'ai dit que les recherchesjusqu'à ce jour avaient été peu fructueuses: Jean Belon[23], un des seuls voyageurs qui aient écrit sur l'Athos, dit que les prélats de l'Église grecque, ennemis de la philosophie, excommunièrent tous les prêtres et religieux qui tiendraient livres, et en écriraient, ou liraient autres qu'en théologie, et qu'ainsi plusieurs livres ont été ruinés et perdus. «Voulez-vous savoir positivement, dit M. Deschanel, dans son livre sur Sapho, comment furent perdues tant d'œuvres d'un si grand prix? écoutez un témoin irrécusable en cette question, un pape. Halcyonius, savant du seizième siècle, fait parler ainsi Jean de Médicis, qui fut plus tard Léon X. «J'ai entendu dire dans mon enfance à Démétrius Chalcondyle, homme très-savant dans les lettres grecques, que des prêtres chrétiens avaient eu assez de crédit auprès des empereurs byzantins pour obtenir d'eux la faveur de brûler en entier un grand nombre d'ouvrages des anciens poëtes grecs. On les remplaça (ajoutait-il, avec un peu de malice, ce me semble) par les poëmes de notre Grégoire de Nazianze, qui, s'ils inspirent des sentiments religieux, ne peuvent pas cependant prétendre à une élégance aussi attique. Si ces prêtres ont été honteusement impies envers les poètes grecs, ils ont donné un grand témoignage de piété catholique.»
Il est cependant probable que des recherches minutieuses habilement dirigées amèneraient de précieuses découvertes[24].[Retour à la Table des Matières.]
La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra (voy. p.123).—Dessin de Lancelot d'après une photographie.
La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra (voy. p.123).—Dessin de Lancelot d'après une photographie.
Les mulets. — Philotheos. — Les moines et la guerre de l'indépendance. — Karacallos. — L'union des deux Églises. — Les pénitences et les fautes.
Le 2 juin nous prîmes congé de l'higoumène pour gagner Philotheos, à dos de mulet. Ce moyen de locomotion est le seul en usage chez les moines. L'équipement de ces animaux est de la plus grande simplicité: un bât surmonté de quatre pieux, placés comme les quatre points cardinaux, une couverture en laine, des étriers en corde, un bridon également en corde et une ou plusieurs clochettes selon le degré d'affection que les moines portent à l'animal. Après un certain temps d'étude, on arrive à être médiocrement bien sur ce siège, quand le sentier monte, mais quand il descend,on est inévitablement fort mal. La route monte toujours d'Iveron à Philotheos et tout allait pour le mieux, quand le premier mulet arriva devant un ravin large d'un mètre environ, au fond duquel courait un torrent d'eau rapide. L'animal s'arrêta, regarda couler l'eau et ne bougea pas. Le P. Pacôme adressa au quadrupède quelques douces paroles, le P. Nyphon en vint aux reproches: immobilité complète. Enfin l'un des deux moines ayant l'idée de sauter de l'autre côté, l'animal l'imita et après lui tous ses compagnons, mais non sans douleur pour les cavaliers, dans la partie atteinte par le contre-coup. Cet exercice renouvelé plusieurs fois jusqu'à notre arrivée nous retarda, et peu s'en fallut que la herse du couvent ne fût levée et que nous ne fussions forcés de coucher dans lexenodokion(on appelle ainsi un hangar ou kervansaraï, placé en dehors du couvent, qui sert d'asile aux voyageurs attardés. Chaque soir, une demi-heure avant le coucher du soleil, les moines se réunissent et prient pour les égarés pendant que les simandres font résonner au loin les échos de la montagne. Un caloyer veille toute la nuit dans le xenodokion et donne des vivres aux hommes et de l'orge aux mulets en attendant l'ouverture des portes).
Philotheos a été fondé au dixième siècle, par trois caloyers de l'Olympe, Arsène, Denis et Philotheos. Le supérieur devait, je pense n'avoir pas beaucoup moins d'un siècle. Il avait pris une part active à la guerre de 1821, et quand il prononçait les mots d'indépendance et de liberté, son regard reprenait toute l'énergie et la fierté de la jeunesse: chose surprenante pour nous qui voyons le plus souvent les idées généreuses décroître avec l'âge et l'amour de la liberté traité d'inexpérience et de maladie de jeunesse. Il était de ceux qui, laissant leur retraite, descendirent dans la plaine tenant la croix d'une main et le fusil de l'autre. Ce fut, chose triste à dire, le petit nombre. «La pendaison d'un patriarche, dit un peu sévèrement Pouqueville, était pour quelques-uns d'eux une bonne fortune qui donnait l'espoir d'avancer aux higoumènes, parmi lesquels on choisit le haut clergé, et pourvu qu'on ne touchât pas à ses revenus, l'égoïsme monacal aurait appris sans regret le naufrage complet de la patrie.» Les quelques moines qui prirent part à la lutte se mêlèrent aux Grecs, soulevés dans la Macédoine. Diamantis, à la tête de ses Albanais, vint les appuyer, s'établit dans la presqu'île de Pallène, en face de l'Athos et battit Yousouf-bey dans une première rencontre; mais les Turcs revinrent commandés par Abouloudoub, pacha de Salonique: la lutte fut longue, sanglante, et les Grecs durent plier devant le nombre. La panique se répandit alors sur la sainte Montagne. Les moines laissèrent Kariès, embarquèrent leurs trésors et se fortifièrent dans les couvents de Zographos et de Hierophon. Abouloudoub n'osant attaquer de front ces remparts formidables, fit faire des propositions de paix aux moines, leur jurant que leurs propriétés seraient respectées, mais qu'il était de toute nécessité qu'il mît chez eux une garnison. Ces propositions furent écoutées et une fois que le pacha eut mis le pied dans les couvents, il les livra au pillage. Heureusement les moines avaient fait transporter tous leurs trésors, leurs reliques et une partie de l'artillerie à Lavra, ce qui donna le temps à l'amiral Combasis, qui croisait devant Thasos, d'embarquer, toutes ces choses. Transportées à Êgine, elles furent rapportées plus tard sur l'Athos. Il est à peu près certain que la résistance, si elle eût été bien organisée, pouvait être d'un grand secours à l'insurrection grecque. L'higoumène de Philotheos, et il n'est pas le seul[25], a le bon espoir que ce qui est différé n'est pas perdu. Je lui souhaite bien sincèrement de vivre assez longtemps pour voir ses vœux accomplis.
Le plan de Philoteos, avec ses nombreux ateliers rangés autour du Catholicon, prouve que, non-seulement les industries[26]mais les arts de tous genres étaient pratiqués dans les couvents, particulièrement l'orfèvrerie et l'émaillerie. On y faisait aussi les mosaïques (psiphyses), les pâtes de verre, les terres cuites qu'on mêlait au porphyre et au marbre dans le pavage des basiliques. Aujourd'hui, outre la peinture, la gravure et l'architecture, ces deux premières tombées très-bas, la sculpture sur bois s'est seule maintenue et à un rare degré de perfection. Les moines fouillent en plein bois de vastes compositions avec une habileté inouïe; j'ai vu au mont Athos des croix, des triptyques, des iconostases (barrière qui sépare le chœur de l'église), des stalles, vraies merveilles de patience et de fantaisie originale. Le P. Agatangelos, un maître en ce genre de travail, avait envoyé à l'Exposition universelle de 1855 un dessus de livre très-remarquable, qui fut très-remarqué et qui ne le cédait en rien au chef-d'œuvre enchâssé d'or qu'on montre dans le trésor de Kariès (voy. p.125). Lediaconiconde Philotheos est cependant encore très-riche en orfèvrerie. On nous fit voir la couverture d'un manuscrit slave en repoussé qui est certainement la perle la plus précieuse du couvent. Nous avions déjà pu à Kariès, grâce à l'obligeance des membres de l'épistasie, reproduire deux croix, l'une émaillée sur arabesques, l'autre en bois enchâssée d'or (celle dont je viens de parler). Il y a dans ce même trésor de Kariès un brûle-encens, très-curieux de composition, représentant la Religion menacée par la Philosophie. Cette allégorie est ainsi disposée: le manche recourbé est terminé par une tête de dragon qui cherche à atteindre de sa langue fourchue le temple qui contient l'encens. Beaucoup de ces chefs-d'œuvre ont été malheureusement détruits pendant les croisades. On sait les atrocités que se permirent les croisés après la prise de Constantinople en 1204, atrocités qui se reproduisirent dans tout l'empire. Les soldats rompirent les châsses et les reliquaires pour prendre l'or, l'argent, les pierreries. «Voilà ce quevous avez fait, dit l'historien Nicétas, vous qui prétendez être savants, sages, fidèles à vos serments, amis de la vérité, ennemis des méchants, plus religieux et plus justes que nous autres Grecs et plus exacts observateurs des préceptes de Jésus-Christ. Les Sarrasins n'en ont pas usé de même que vous qui portez la croix sur vos épaules. Ils ont traité vos compatriotes avec humanité à la prise de Jérusalem. Ils n'ont point insulté aux femmes ni ensanglanté le temple. Comment nous avez-vous traités nous chrétiens, vous chrétiens?»
En quittant Philoteos nous descendîmes vers le couvent de Caracallos dédié aux apôtres Pierre et Paul par Jean-Antoine Caracallos. La montagne tombe de là presque à pic, et la vue s'étend du côté de l'Orient jusqu'à Samotraki, Imbros et Ténédos.
On nous installa dans une chambre dont les divans contre l'ordinaire étaient assez confortablement rembourrés, et nous allions nous y laisser aller aux douceurs du kief, quand survint le père orateur. Cet emploi n'existe pas dans les couvents, mais le P. Nectarios eût mérité qu'on le créât en sa faveur. Depuis l'âge de dix-huit ans ce cénobite habitait la montagne, et il était fort âgé. Au dire des caloyers, qui le considéraient comme un saint, il répandait déjà une odeur d'encens: étrange illusion de la foi! Le dogme de la procession du Saint-Esprit était le thème favori du vieillard. Il n'était pas facile de suivre son raisonnement, mais il était très-clair que le P. Nectarios disait à ce propos d'assez vilaines choses sur le compte du monastère de Lavra son voisin.
Voici la raison du peu de considération dont jouit ce dernier auprès de ses confrères. En 1277, Lavra accueillit le patriarche Veccus. Or, Veccus venait d'excommunier les Grecs qui refusaient de reconnaître le pape. Les autres couvents furent d'autant plus irrités contre Lavra que les violences qu'avait exercées Michel Paléologue[27]au nom de cette excommunication avaient déjà aigri les esprits. Les fils de Michel Comnène, Nicéphore et Jean, forts de l'appui du clergé, se révoltèrent contre Paléologue, et la lutte fut ouvertement déclarée entre les partisans de l'union et ses adversaires. Le pape Nicolas envoya quatre légats en Orient: Barthélemy de Grossetto, Barthélemy de Sienne, Philippe de Pérouse et Ange d'Orviette munis d'instructions qui se terminaient ainsi: «Vous devez prendre garde que par une lettre que nous vous adressons nous vous donnons pouvoir d'excommunier tous ceux qui troubleront l'affaire de l'union, de quelque dignité qu'ils soient, de mettre leurs biens en interdit et de procéder contre eux spirituellement et temporellement, comme vous le jugerez à propos.»
On procéda temporellement contre les moines de l'Athos, et, dans beaucoup de couvents, des fresques représentent Nicolas III dirigeant en personne les incendiaires, allégorie que les moines ignorants prennent à la lettre. À l'extrémité de la montagne un monastère est appelé Kiliandari, parce que devant ses portes on massacra mille moines.
Le P. Nectarios n'était pas le premier qui nous parlait de cette question de l'union, si souvent débattue, approuvée, puis rejetée, et tout dernièrement encore remise sur le tapis par des livres et des brochures.
Personne n'ignore que les dissidences dogmatiques ont servi de prétexte au désir qu'avait l'Église de Constantinople de s'arracher à la domination du pape et que la différence des langues, jointe à la haine ancienne des Grecs et des Latins, rendit cette séparation facile. Depuis cette séparation, et il faudrait remonter jusqu'au cinquième siècle pour en trouver les premiers germes, les conciles assemblés successivement ne cessèrent de discuter.[28]
Les excommunications volaient de Rome à Constantinople et de Constantinople à Rome. En 845, Nicolas excommunie Photius, Photius excommunie Nicolas. Deux cents ans après, le pape lance de nouvelles foudres contre Cerularius; Cerularius riposte par un anathème. Après le sac de Constantinople par les croisés en 1204, Innocent III écrit: «Dieu voulant consoler son Église a fait passer l'empire des Grecs superbéissants aux Latins humbles, superstitieux et désobles, pieux, catholiques et soumis.»
De ce jour les deux Églises sont devenues irréconciliables, et voici ce que dit à cet égard une autorité qu'on ne peut accuser de partialité pour les Grecs, l'abbé Fleury. «Deux raisons spécieuses, dit-il, engagèrent Innocent III à approuver les croisés. D'un côté on disait: Ce sont les Grecs qui ont le plus nui au succès des croisades.» D'ailleurs on disait: «Ce sont des schismatiques obstinés, des enfants de l'Église révoltés contre elle depuis plusieurs siècles qui méritent d'être châtiés. Si la crainte de nos armes les ramène à leur devoir, à la bonne heure, sinon il faut les exterminer et repeupler le pays de catholiques.» Mais on se trompa. La conquête de Constantinople attira la perte de la Terre-Sainte et rendit le schisme des Grecs irréconciliable. Cette conquête et les guerres qu'elle attira ébranlèrent tellement l'empire grec qu'elles donnèrent occasion aux Turcs de le renverser deux cents ans après.»
En effet, l'empire grec ne tarda pas à menacer ruine. Les empereurs s'adressèrent à Rome pour avoir des secours contre les infidèles. Les papes demandèrent l'union. Jean Paléologue alla à Rome et l'union fut consacrée à Florence, mais consacrée entre les évêques; le peuple n'en voulut pas et se souleva contre Jean à son retour dans Constantinople: l'empire s'écroula en 1453.
Depuis cette époque les choses en sont au même point et rien ne fait prévoir qu'elles doivent changer, caron entretient avec un grand soin l'animosité de part et d'autre. J'ai entendu un missionnaire, qui revenait d'Orient et devait être bien informé, parler des chrétiens grecs à peu près comme s'il eût été question de Cafres ou de Hottentots, et bon nombre de Grecs voient toujours dans les Latins les pillards de 1204.
Le P. Nectarios était de ces derniers. Heureusement le soleil ne tarda pas à se coucher et avec lui le vieillard et son monologue.
Le lendemain, pendant que nous étions occupés dans l'église à relever les peintures de l'iconostase, un gros moine à l'encolure de buffle ne cessait de passer et de repasser devant ces fresques en y apposant les lèvres et faisant force signes de croix. Comme cet exercice se prolongeait et ne laissait pas que d'être fort gênant, nous prîmes le parti de le prier de remettre la suite de ses dévotions à un autre moment; mais il nous répondit qu'il était tenu d'accomplir cette pénitence pendant deux heures, et il reprit son manège. Je ne pus savoir quelle faute lui avait valu cette punition.
Le 6 juin nous abordions au port de Lavra. Ce port est à l'extrémité orientale de la montagne dominée par le couvent de ce nom. Nulle part sur l'Athos il n'y a d'endroit plus sec. Le sol est crevassé et les couches de rochers mises à nu par le vent de la mer. À l'époque florissante des couvents, celui-ci était le premier, le plus vaste, le plus peuplé et le plus riche. Il n'est plus aujourd'hui qu'en troisième ligne. Ses longs portiques sont muets comme des tombeaux. Les tours et les bastions tombent en décomposition, et ça et là, aux galeries abandonnées pendent des touffes de lierre.
C'est à Lavra que débarqua notre habile peintre français Papety, en 1844. Il y fut assez mal accueilli, mais il s'en inquiéta peu et releva, d'après Panselinos, les dessins que possède aujourd'hui le Louvre. L'œuvre du maître est en effet là dans toute sa splendeur, œuvre complète qui comprend presque tous les sujets de la Bible et la vie de Jésus-Christ. Papety est le premier qui ait fait connaître ce génie sublime d'un coin de terre ignoré.
Croix sculptée en bois dans le trésor de Kariès.—Dessin de Thérond d'après une photographie.
Croix sculptée en bois dans le trésor de Kariès.—Dessin de Thérond d'après une photographie.
On peut faire à Lavra une étude complète de l'art byzantin par le rapprochement intéressant des fresques de la Trapeza d'une époque antérieure à Panselinos. À deux pas des compositions du maître au jet ferme et grandiose, ces minces figures étroitement drapées s'enlèvent sur un fond d'or avec une roideur toute académique[29]. Je me sers du mot académique, n'en connaissant pas qui rende mieux ce fait de l'inspiration maladroite de l'antique.
J'ai dit que ce qui me semblait avoir été merveilleusement compris par les Byzantins est l'effet décoratif, effet rendu même alors que le côté technique de l'art leur fait défaut. Les compositions de Panselinos se recommandent surtout par le goût parfait qu'enseigne l'étude de l'antique, et il est impossible d'imaginer quelque chose de plus simple et de plus sûr que la décoration du Catholicon de Lavra; la facilité d'invention et le calme des ligues sont tels que l'ensemble paraît tout d'abord froid à nos yeux habitués aux raccourcis savants et aux perspectives puissantes des peintres de Venise, mais on ne tarde pas à se familiariser avec cette sobriété, et l'ordonnance générale paraît si complètement entendue qu'on est tenté de croire que Panselinos fut en même temps le peintre et l'architecte. La disposition des basiliques byzantines se prêtedu reste on ne peut mieux à la décoration. (En France on connaît peu l'architecture byzantine, et je ne crois pas qu'il y ait de monuments autres que les églises de Souillac et de Périgueux qui soient purement de ce style[30], qu'on a confondu souvent avec le style roman. Celui-ci a en effet accolé à ses réminiscences romaines des emprunts faits aux Byzantins. Sans entrer dans les différences de détails, les églises du style roman cherchent dans leurs plans des proportions symétriques qui n'existent pas dans les basiliques byzantines. Dans ces dernières, au contraire, la partie circulaire surmontée de la coupole principale était très-développée comparativement au reste de l'édifice, ce qui du centre permet à l'œil une libre circulation dans toutes les parties.)
Coffret dans le trésor de Kariès.—Dessin de Thérond d'après une photographie.
Coffret dans le trésor de Kariès.—Dessin de Thérond d'après une photographie.
À Lavra, Panselinos a suivi le même ordre de décoration qu'à l'église de Kariès; mais la pluie n'a respecté qu'une faible partie de l'œuvre du maître dans le Catholicon de Kariès, resté découvert pendant soixante-dix ans. De grandes figures à mi-corps occupent la base des murset sont séparées des figures de la voûte par une suite de compositions de dimensions moins grandes. Voici l'ordre: au fond de la grande coupole, le Christ; au-dessous, les anges, archanges et chérubins; à gauche en regardant le chœur: Jésus devant Pilate, la Passion (admirable composition divisée en trois parties) et la Résurrection; au-dessous et au-dessus de la bande d'émaux qui sur monte les stalles, les saints guerriers martyrs, saint Georges, saint Démétrius, saint Procope, saint Théodore et saint Mercure (reproduits par Papety); à droite, Jésus devant les docteurs, le Massacre des innocents, l'Entrée de Jésus-Christ à Jérusalem et l'Annonciation; au-dessus de la porte du narthex, la Mort de la Vierge.
Devant les portes de bronze du narthex, données par Nicéphore Phocas, s'élève sur de minces colonnettes, le baptistère appelé chez les Grecs laphiale[31]. Sur le bord du bassin, à côté de deux lions d'exécution médiocre, destinés à soutenir les cierges, des groupes d'oiseaux sculptés dans le marbre boivent au vase sacré, image de la communion. À la voûte est peinte la Vierge avec ce monogramme: ἡ Ζωοδοκος Πηγη, la source qui donne la vie, et sur un des pendentifs, saint Athanase frappant un rocher d'où jaillit une source. Ce fait se rapporte à la légende suivante: pendant que saint Athanase construisait le monastère de Lavra les envoyés de Satan desséchèrent les cours d'eau: le saint s'adressa à la Vierge sa protectrice, qui lui remit une baguette en fer et lui ordonna d'en frapper un rocher. On montre la baguette dans lediaconiconet la source à quelques pas du monastère. Dans les nombreux miracles que les caloyers attribuent à saint Athanase, la force musculaire joue un grand rôle, et les légendes cessent d'être aussi miraculeuses quand on voit les tibias énormes du saint précieusement conservés dans une châsse d'un travail exquis.
Le président du conseil des Épitropes, le P. Melchisédek, nous montrait les reliques et les richesses du trésor avec un certain orgueil, car Lavra est toujours resté le couvent le plus riche en ornements de tout l'Athos. Il serait très-long d'énumérer ici les reliquaires, les croix, les ostensoirs qu'on nous fit passer devant les yeux. Je citerai seulement un tabernacle en or avec émaux champlevés reproduisant une basilique. Ce tabernacle ne sort de l'église qu'aux jours de grandes fêtes. On voulut bien nous laisser reproduire au soleil ce chef-d'œuvre, preuve de confiance que je devais à une consultation médicale, couronnée d'un plein succès. Les moines vivent dans la plus complète ignorance de la médecine et des médecins, ce qui ne les empêche pas de passer souvent la centaine: quelques-uns diraient que c'est là la raison. À notre arrivée dans le couvent, la communauté, qui relevait d'un long jeûne au caviar et aux olives, avait les yeux caves, le faciès mauvais, le pouls irrégulier et l'humeur maussade: une distribution générale de calomel fit merveille et le lendemain chacun avait le teint rose et frais, le sourire facile et la repartie joyeuse; on nous eût, je crois, si nous l'avions demandé, donné le monastère, avec d'autant moins de regret qu'il a l'air de peser sur les épaules de ces pauvres moines. Tout autour de cette trop vaste habitation, ils ont élevé des skites et des cellules où ils se tiennent le plus habituellement. Rien n'est joli comme ce paysage rajeuni, où les sentiers tournoient dans des plants bien cultivés, coupés de cours d'eau.
Depuis que nous avions mis le pied sur l'Athos et que nous allions de couvent en couvent, nous endormant chaque soir derrière les ponts-levis au milieu du lugubre peuple des moines, il nous semblait que nous voyagions en plein moyen âge: à Lavra nous trouvions l'Europe. La vieille foi de l'Orient est malade un peu partout, elle se meurt dans le monastère Saint-Athanase. C'était un couvent de cénobites, c'est aujourd'hui un couvent libre, dans trente ans ce ne sera plus un couvent: les moines s'ennuient. Ils ne lisent plus les vieux préceptes gravés sur les murs; ils racontent les miracles d'un air de doute, regardent au loin les bateaux à vapeur passer dans la brume de l'horizon et vont plus volontiers à Constantinople qu'en pèlerinage à Sainte-Anne sur la cime de la montagne.
J'ai dit que l'Athos avait 2066 mètres d'élévation. Au-dessous de la région neigeuse est construite la chapelle Sainte-Anne où les moines vont chaque année, au mois d'août, adresser des prières à la Vierge.
L'Athos[32]a cela de commun avec les autres montagnes qu'il est très-fatigant d'y monter et qu'une fois en haut on n'y voit rien, que les images en relief de la chapelle Sainte-Anne..., chose extraordinaire, au milieu de la chrétienté grecque qui ne les tolère pas ordinairement, mais spectacle assez commun en toute autre partie du globe.
La conservation de ces bas-reliefs se rattache à la querelle des iconoclastes. Le culte des images depuis longtemps proscrit par les évêques d'Égypte, qui voyaient ainsi un moyen de faire disparaître les idoles, fut interdit en Orient par Léon l'Isaurien. Pendant l'été de l'année 726, indiction neuvième, dit Théophane dans sesAnnales, il sortit une épaisse fumée, comme d'une fournaise ardente, entre les îles de Thera et Theresia de l'Archipel; la mer, s'élevant à gros bouillons, jeta quantité de pierres ponces de tous côtés, sur les terres voisines d'Asie et d'Europe, et il parut une île nouvelle près de l'île d'Hiera. Quoique de pareils accidents arrivent de temps en temps, l'empereur Léon prit celui-ci pour un prodige et pour marque de la colère de Dieu irrité de l'honneur qu'on rendait aux images. Car il s'était mis dans l'esprit que c'était une idolâtrie. Donc, après la dixième année de son règne, l'an de J. C. 727, ayant assemblé le peuple, il dit publiquement quefaire des images était un acte d'idolâtrie; et que par conséquent on ne devait pas les adorer. Ce fut là l'origine de la querelle[33]. Saint Jean de Damas fut un des défenseurs les plus ardents du culte des images. Les empereurs persécutèrent ceux qui tenaient pour Jean. Constantin Copronyme ordonna que les églises fussent blanchies à la chaux, et assembla un concile qui condamna les idolâtres. En 787, le concile de Nicée condamna à son tour ces puritains, mais la querelle continua jusqu'en 842. Cette année, mourut l'empereur Théophile, laissant l'empire à son fils Michel sous la tutelle de Théodora Despuna. Théodora éleva au patriarcat Méthodius, défenseur des images, et la nuit du premier dimanche de carême les images furent rétablies solennellement. On nomma cette fête la fête de l'Orthodoxie, et l'Église grecque prit alors le nom d'Église orthodoxe. Depuis cette époque on célèbre ce même jour chaque année. On y chante à l'office de la nuit un hymne du confesseur Théophane de Jérusalem, en récompense de ses souffrances, et on y lit une légende qui contient l'histoire de l'hérésie des iconoclastes, mêlée de quelques fables.
Les statues et images en relief restèrent cependant proscrites à cause de leur ressemblance avec les idoles, et dans aucune église grecque on ne trouve de statues, excepté à la chapelle de Sainte-Anne. Les moines donnent pour raison de cette infraction à la règle la fréquence des orages qui n'a permis de conserver sur ce pic élevé que des images en bronze.
Malgré le désir qu'avait le P. Melchisédek de nous retenir à Lavra, nous en partîmes le 14 juin. Ce jour-là la chaleur était accablante; aucun souffle n'agitait l'air et les ambres semblaient clouées sur le sol. Les deux caloyers, qui devaient nous conduire en barque jusqu'au couvent de Pantocrator, montraient du doigt le ciel avec un hochement de tête qui ne présageait rien de bon. Il n'y avait pas une heure en effet que nous étions partis que les nuages envahirent le ciel, la mer devint livide et le vent hésitant fit battre la voile le long du mât. Les moines gémissaient disant que nous serions punis de notre imprudence; mais il était trop tard pour se plaindre: il eût été en ce moment dangereux de chercher la côte qui présentait une muraille inaccessible de rochers: chacun fit donc force de rames; une demi-clarté tombait encore sur la foule pressée des vagues et permettait de se diriger; mais l'obscurité ne tarda pas à devenir complète, et l'orage éclata avec un fracas épouvantable au-dessus de nos têtes; la bourrasque, augmentant de violence, arrivait par rafales furibondes qui nous faisaient croire à chaque instant que nous allions chavirer.
.... Enfin, à neuf heures, nous arrivâmes devant le couvent de Pantocrator, mouillés, autant qu'on peut l'être, d'un mélange de l'eau de la mer et de l'eau du ciel, mais beaucoup plus de la première qui avait enlevé toute la partie supérieure d'un bordage et fort endommagé le gouvernail. On cria dans le couvent au miracle et nous vîmes le moment où on allait canoniser, séance tenante, les deux caloyers; car il est bien entendu que nous autres n'étions pour rien en cette affaire miraculeuse. Ce qu'on fit de plus sage fut de nous donner à chacun une bonne houppelande fourrée dans laquelle nous dînâmes, avec cette béatitude qu'on éprouve quand le vent mugit au dehors et qu'on est au dedans chaudement attablé avec de gais compagnons.
Ayant l'intention de revenir plus tard à Pantocrator, nous demandâmes aux Épitropes des mulets pour gagner Vatopédi dès le lendemain. Vatopédi est à trois quarts de lieue de Pantocrator.
Il était encore de bonne heure quand nous partîmes; la brume du matin était à peine transparente: les abeilles bourdonnaient dans l'herbe humide encore de l'orage de la veille et les papillons séchaient leurs couleurs éclatantes aux premiers rayons du soleil. Les moines circulent si rarement sur la montagne que les oiseaux peu habitués à voir des êtres de notre espèce, se penchaient curieusement sur les branches, et rien n'était plus gai que cette petite troupe sautant sans frayeur de branche en branche en secouant les dernières gouttelettes de rosée. Après deux heures de marche apparut, derrière un rideau de platanes, la face grisâtre du couvent.
Au-dessus de la porte d'entrée, trois moines grimpés sur un échafaudage, peignaient à fresque la muraille extérieure. L'un d'eux se retourna, c'était notre hôte, l'archimandrite Anthimès. L'occasion était trop belle pour la manquer, et nous nous mîmes en observation devant les trois peintres, qui en une heure achevèrent plus de deux mètres carrés de peinture avec une merveilleuse facilité. Voici comment ils procèdent. Ils revêtent le mur mis à nu d'une couche égale de chaux et de paille hachée menu et ne couvrent que ce qu'ils peuvent achever dans la journée. Cet enduit bien étalé, le maître mesure à l'aide d'un compas fait de deux morceaux de roseau la place que doit occuper chaque figure; puis, avec du brun rouge délayé dans la colle de poisson, il indique les contours; l'élève alors remplit ces lignes d'un ton plat sur lequel le maître relève les lumières et accuse les ombres: l'ombre toujours répartie également sur les côtés et la lumière au centre. Après l'indication générale des figures par teintes plates, l'ensemble n'est pas désagréable à l'œil; mais, à mesure que le peintre indique les détails et pose brutalement ses lumières, l'aspect devient heurté et criard. Cela tient, comme je l'ai dit, au sentiment peu artistique qui les guide, car les procédés que leur a transmis la tradition sont excellents.
Ces fresques représentaient les saints philosophes parmi lesquels Selon, Aristote, Sophocle et Platon: hommage à la philosophie païenne qu'on rencontre fréquemment dans les églises du rite grec.
Vatopédi n'est qu'un amas de toits ternes, de coupoles bronzées et de tours dentelées, entassement prétentieux que fait paraître mesquin le voisinage des hardis escarpements de la montagne. Sa situation est privilégiée. Placé au bord de la mer dans une gorge abritée des vents du midi par de hautes forêts, l'air y est le soir assezfrais et le soleil vient égayer ses cours plus vastes que celles des autres couvents. Cet établissement est le plus peuplé de la montagne, par conséquent celui dont les environs sont les plus cultivés. Il ne faudrait pas croire cependant pour cela que les moines soient très-exigeants envers le sol qui donne à pleines mains tout ce qu'on lui demande. Quand les pentes ne sont pas trop roides, ils y montent et ensemencent; ailleurs ils laissent venir les arbres selon leur caprice, cueillent les fruits qui pendent aux branches basses et mangent les autres quand ils tombent.
Peinture de la trapeza de Lavra: Les trois patriarches.—Dessin de Thérond d'après une photographie.
Peinture de la trapeza de Lavra: Les trois patriarches.—Dessin de Thérond d'après une photographie.
À la fondation de ce monastère se rattache une anecdote qui, selon toute apparence, n'est qu'une fable. Les fils de Théodose, Arcadius et Honorius, venaient de Naples à Constantinople avec leur mère quand ils furent, à la hauteur d'Imbros, assaillis par une tempête. Arcadius tomba à la mer et fut retrouvé par les ermites du mont Athos couché sur une touffe de framboisier (βάτος, framboisier). Les ermites reconnaissant à la beauté de l'enfant son origine royale, le portèrent à Constantinople, et, lorsque Arcadius succéda à son père, il fit élever, à l'endroit même où il avait été poussé par la mer, un couvent auquel il donna le nom de Vatopédi (de βάτος, framboisier; παιδίον, enfant).
A. PROUST.
(La suite à la prochaine livraison.)[Retour à la Table des Matières.]
MONT ATHOS.—La confession.—Dessin de Bida.
MONT ATHOS.—La confession.—Dessin de Bida.
PAR M. A. PROUST[34].1858.—INÉDIT.
La légende d'Arcadius. — Le pappas de Smyrne. — Esphigmenou. — Théodose le jeune. — L'ex-patriarche Anthymos et l'Église grecque. — L'isthme de l'Athos et Xerxès. — Les monastères bulgares, Kiliandari et Zographos. — La légende du peintre. — Beauté du paysage. — Castamoniti. — Une femme au mont Athos.
On nous cite une autre légende qui veut que le monastère de Vatopédi ait été fondé par un prince de Blakie et, chose assez singulière, un prince catholique. Ce qui le ferait croire, c'est que le couvent de Vatopédi a longtemps reçu des secours de Rome et que, dans un vieux pan de murailles est encastré un petit bas-relief représentant cette dotation à la Vierge par le prince.
L'école de théologie qu'y fondèrent au siècle dernier Eugène Boulgaris et Nicéphore Théodoxis donna à ce couvent une grande importance: les églises y sont nombreuses; le catholicon, placé contre l'ordinaire à un des angles de la cour principale, est orné de fresques de Panselinos malheureusement retouchées; il y a quelques belles mosaïques[35]et entre autres untétramorphetrès-bien conservé. (Le tétramorphe est la réunion en un seul corps des quatre attributs des évangélistes: l'ange de Saint Matthieu, l'aigle de saint Jean, le livre de saint Marc et le bœuf de saint Luc, groupés sur un corps humain ailé.) J'ai parlé de cette méthode symbolique pratiquée souvent par les Byzantins: la source divisée en trois ruisseaux par exemple, ou le soleil, sa lumière et son rayon, figurant la Trinité. Cet usage répandu dans toutes les religions d'Orient vient des prophètes de la Judée qui voyaient, dans l'arche d'alliance, la verge d'Aaron et l'urne de la manne, les symboles de la Sainte Vierge; dans le serpent d'airain, Jésus-Christ en croix, et dans la mer et la nuée, le baptême.
Les Grecs qui viennent en pèlerinage à la Sainte-Montagne (pèlerinage que tout bon orthodoxe doit faire une fois en sa vie) débarquent à Vatopédi, que son commerce de bois met plus souvent en rapport avec les villes de l'Asie que les autres couvents. Un pappas de Smyrne, qui était allé à Kariès faire viser ses papiers, nous demanda de se joindre à nous pour visiter les couvents. Il voyageait avec ses deux fils: le plus jeune avait ces grands traits empreints de noblesse et de mélancolie que les habitants de l'Asie ont conservés plus purs que les Grecs de l'Attique, et portait la tête fièrement emmanchée sur le col avec un air de conviction qu'elle lui appartenait, tandis que nous, occidentaux civilisés, serrons la nôtre tellement dans des cravates et l'enfonçons si profondément dans nos habits qu'il semble que nous ayons peur de la perdre.
Bas-relief du couvent de Vatopédi.—D'après le dessin de M. A. Proust.
Bas-relief du couvent de Vatopédi.—D'après le dessin de M. A. Proust.
Un jour que nous allions visiter un skite à peu de distance du couvent et que ces pèlerins marchaient devant nous, je remarquai combien ils se fondent harmonieusement dans le paysage. Les chauds rayons du soleil ont déteint sur leur fontanelle jaunie et adouci les couleurs trop vives de leurs vêtements. Dans les pays du nord, quand la foule s'éparpille au grand air un dimanche d'été, elle a revêtu sa chemise reblanchie, ses souliers revernis et son chapeau aux reflets luisants; alors, sur la verdure mate, le soleil s'accroche à tous ces êtres comme à des paillettes d'or, et on croit entendre comme le bizarre concert de fausses notes dans la pastorale de Beethoven. Ils font fuir les oiseaux et mettre les bœufs en fureur, et cependant ils ont raison et contre les bœufs et contre les oiseaux; car c'est un besoin sous notre ciel gris d'attirer sur nos bottes et notre chapeau un rayon de la lumière avare. Sous ce ciel d'Orient, au contraire, le soleil est ardent, la végétation vigoureuse, et il semble qu'on respire la santé dans l'air: les ermites de l'Athos ont vraiment un grand mérite à ne pas devenir épicuriens. Du reste, le skite que nous visitons ce jour-là ne ressemblait en rien à une trappe; ses habitants tissaientdes chemises en chantant, au bord d'un torrent empourpré de lauriers-roses, et leur face réjouie, leurs larges épaules, leurs mains noueuses disaient assez: «Frère, il faut vivre et longtemps louer Dieu qui nous a faits si robustes sur un sol si prodigue.»
À quelques jours de là nous quittions Vatopédi avec le pappas, ses deux fils et l'higoumène d'Esphigmenou, qui rejoignait son couvent.
Ce dernier monastère est presque entièrement neuf, réédifié il y a peu d'années. On l'appelle Esphigmenou parce qu'il est placé dans une vallée étroite (σφιγγω, étrangler). Il a été dédié à Siméon par Théodose le Jeune et sa sœur Pulchérie; Théodose est le saint Louis des Byzantins. Son palais était tenu comme un monastère, dit Théodoret; il se levait de grand matin pour chanter, avec ses sœurs, à deux chœurs les louanges de Dieu; il jeûnait souvent, souffrait patiemment le chaud et le froid et ne tenait rien de la mollesse d'un prince né dans la pourpre. Si quelque criminel était condamné à mort, il lui donnait sa grâce, car, disait-il, il est bien aisé de faire mourir un homme, mais il n'y a que Dieu qui puisse le ressusciter.» Les moines honorent beaucoup Théodose parce qu'il les craignait. «Un jour, racontent-ils, un moine à qui il avait refusé une grâce l'excommunia; l'empereur, qui allait prendre son repas, dit qu'il ne mangerait point qu'il ne fût absous. Un évêque lui dit qu'il le déclarait absous; mais Théodose ne voulut rien prendre avant qu'on eût recherché le moine et qu'il l'eût rétabli dans la communion.»
C'est à Esphigmenou que s'est retiré le patriarche Anthymos[36]qui a précédé le patriarche actuel sur le trône de Constantinople. Il n'est pas sans utilité de donner ici quelques détails sur ce qu'est un patriarche de Constantinople depuis 1453. Lorsque Mahomet II cherchait à s'emparer de Constantinople, l'empereur Constantin s'adressa à Rome pour en avoir des secours. Une partie du haut clergé grec, qui craignait par l'union proposée avec l'Église romaine que son importance ne diminuât, se rangea sous la bannière d'un mécontent, le moine Georges Scholarius Genadius. Genadius s'entendit-il secrètement avec Mahomet II? Quelques historiens l'affirment, mais rien ne le prouve positivement, et il vaut mieux croire que le moine, après l'entrée des Turcs dans la ville, réclama simplement du vainqueur le poste de patriarche pour sauvegarder les intérêts des vaincus. Quoi qu'il en soit, Mahomet II revêtit Genadius, non-seulement de l'autorité spirituelle sur ses coreligionnaires, mais encore de l'autorité civile et judiciaire, et le proclama chef de la nation grecque, en sorte que le patriarche œcuménique de Constantinople est depuis cette époque juge souverain des affaires civiles et religieuses: c'est lui qui juge les procès, fait et défait les mariages, lève les impôts, vend les indulgences (diavatirion) et prélève des droits sur les objets en litige. Il est vrai qu'il a de lourdes charges envers la Porte et que son élection lui coûte cher; mais si le pallium se vend à l'encan, c'est le raïa qui paye les enchères. On peut se faire une idée de la fréquence des élections, si l'on songe qu'il suffit pour destituer un patriarche d'une simple demande du synode des archevêques, qui tous désirent la place. Il n'y a pas aujourd'hui dans les couvents grecs moins de six patriarches destitués. Ces personnages, revêtus de pouvoirs aussi étendus sur la nation grecque, pouvaient faire beaucoup pour elle: ils n'ont rien fait que la tenir étroitement liée par le malheur et l'oppression. Que la puissance patriarcale soit entre les mains de Pierre ou de Paul, cela s'appelle toujours abus et despotisme[37]. Anthymos passe pour être dévoué à la Russie; cela est possible, et on trouve de nombreux exemples de ce dévouement dans l'aristocratie des couvents de l'Athos. Les czars veulent-ils prendre Constantinople et rêvent-ils l'unité de ces deux éléments, les Slaves et les Grecs? Les Anglais disentoui; les Russes disentnon. En admettant pour un instant la première de ces hypothèses, le clergé grec s'entendra-t-il avec le conquérant russe comme avec Mahomet II? Cela n'est pas probable, car ce qu'il veut, comme toutes les puissances théocratiques, c'est l'État dans l'État, et Pétersbourg ne semble pas favorable à ce principe. En outre, il est permis de douter que le bon sens du peuple grec qui voit plus clair dans les affaires de son clergé depuis quelques années, et la partie même de ce clergé qui est vraiment nationale, permettent à ces quelques dignitaires utopistes de perpétuer un système dont notre siècle a fait justice et deboyardiserune nation[38]qui a prouvé qu'elle était digne d'être libre.
Anthymos, qui avait été déjà appelé deux fois au patriarcat, était au couvent d'Esphigmenou entouré d'un grand respect par les autres caloyers.
Le 23 juin, nous pliâmes bagages et envoyâmes chercher le pappas, qui passait avec ses deux fils tout son temps à l'église. Notre pèlerin était de très-bonne composition, toujours disposé à partir ou à rester. Je lui dis que nous allions le soir coucher à Kiliandari, et il monta sur son mulet. Il eût aussi bien été à l'occident qu'à l'orient, peu lui importait, pourvu qu'il allât coucher dans un monastère.
La vallée étroite qui remonte à Kiliandari cesse d'être une gorge au bout de quelques cents mètres, s'élargit à mesure qu'on avance et arrive à une petite plaine basse, jaunie de mousse et hérissée de rochers. Cette plaine estl'isthme que fit entailler Xerxès. Je ne tenterai pas de prouver le plus ou le moins de probabilité du percement. Juvénal y croyait peu:
«Creditur olimVelificatus Athos, et quidquid Græcia mendaxAudet in historia.»
(J.,Sat.,X, v. 173.)
Belon n'y croit pas.
Choiseul-Gouffier se livre à ce sujet à un calcul assez compliqué, d'où il résulte qu'il aurait fallu à Xerxès soixante-deux mille journées d'ouvriers pour arriver à terminer ce canal. Voici le passage d'Hérodote à cet égard, liv. VII, chap.XVIet suiv. (traduct. Larcher.)—«On avait fait des préparatifs environ trois ans d'avance pour percer le mont Athos, parce que dans la première expédition la flotte des Perses avait essuyé une perte considérable en doublant cette montagne. Il y avait des trirèmes à la rade d'Éléonte dans la Chersonèse. De là partaient des détachements de tous les corps de l'armée, que l'on contraignait à coups de fouet de percer le mont Athos, et qui se succédaient les uns aux autres Les habitants de cette montagne aidaient aussi à la percer. Bubarès, fils de Mégabyze, et Artachès, fils d'Artée, tous deux Perses de nation, présidaient à cet ouvrage....
«.... Voici comment on perça cette montagne: on aligna au cordeau le terrain près de la ville de Sané, et les barbares le partagèrent par nations. Lorsque le canal se trouva à une certaine profondeur, ceux qui étaient au fond continuaient à creuser, les autres remettaient la terre à ceux qui étaient sur les échelles; ceux-ci se le passaient de main en main jusqu'à ce qu'on fût venu tout au haut du canal; alors ces derniers le transportaient et le jetaient ailleurs. Les bords du canal s'éboulèrent, excepté dans la partie confiée aux Phéniciens, et donnèrent aux travailleurs une double peine....
«.... Xerxès, comme je le pense sur de forts indices, fit percer le mont Athos par orgueil, pour faire montre de sa puissance, et pour en laisser un monument. On aurait pu, sans autant de peine, transporter les vaisseaux d'une mer à l'autre, par-dessus l'isthme; mais il aima mieux faire creuser un canal de communication avec la mer, qui fût assez large pour que deux trirèmes pussent y voguer de front.»