Forêt.Forêt deTaxodium giganteumou pins géants. — Dessin de Lancelot d'après lesReports of explorations.
Forêt deTaxodium giganteumou pins géants. — Dessin de Lancelot d'après lesReports of explorations.
Campé une nuit sur le bord d'un cours d'eau que je reconnus plus tard pour un affluent du Rio-Verde, je fus réveillé par des rugissements d'ours, mais d'un diapason qui n'avait rien de rassurant. À la pointe du jour, je rechargeai mes armes et y mis des lingots de fer trempé à la place des balles de plomb; je ne sais ce qu'il y avait dans l'air, mais j'éprouvais une espèce de pressentiment qui n'était pas de bon augure, un serrement de cœur qui voulait dire: Prends garde à toi. Je suivis ce conseil, et, à neuf heures environ, je continuai mon voyage; la rivière longeant la direction de ma route, je la côtoyai jusqu'au milieu du jour, et j'allais m'enfoncer dans la forêt, quand mon attention fut réveillée par des cris lointains; j'approchai mon oreille de terre à la façon des Indiens, et j'entendis distinctement des cris confus. D'un bond, je me jetai dans un buisson de cerisiers et de saules qui bordaient la rivière, et tapi comme un renard qui a senti le chasseur, ma carabine en main, j'attendis. Au bout de quelques minutes, j'aperçus une bande d'Indiens de tout sexe et de tout âge accourant vers la rive opposée, et sautant à l'eau comme des grenouilles. Je crus à une attaque et me mis sur la défensive; mais je reconnus bientôt mon erreur, car les pauvres Indiens paraissaient trop effrayés pour qu'il me fût possible de croire que c'était à moi qu'ils en voulaient. Hommes et femmes nageaient à l'envi; seulement comme ces dernières portaient presque toutes sur leur dos un ou deux enfants ficelés dans des écorces de bouleau, elles nageaient bien moins vite que les hommes; qui, une fois arrivés sur le rivage, prirent la fuite. Trois seulement y restèrent, encourageant de la voix et du geste les pauvres squaws à se presser; je m'attendais à voir apparaître de l'autre côté de la rive un parti d'Indiens ennemis, et je me disposais à battre en retraite de mon côté, quand j'entendis retentir le cri formidable qui m'avait tenu éveillé pendant la nuit, à une distance très-rapprochée; au même moment, je vis rouler du haut du talus une énormemasse d'un gris sale, qui, s'étant relevée pour se jeter à l'eau, devint bientôt un ours gris, effroyable bête, la terreur des cœurs timorés, et le roi des animaux de ces régions; il nageait avec une telle vigueur qu'il fut bientôt très-près de la dernière des squaws, pauvre jeune mère traînant à la remorque deux petits jumeaux, qui criaient quand ils n'avaient pas la bouche remplie d'eau. Les Indiens, de leur côté, lançaient des flèches empoisonnées; mais la distance qui les séparait étant encore trop grande, l'ours n'en fut pas atteint.
Un cañon.Uncañonou passage de la Sierra-Wah. — Dessin de Lancelot d'après lesReports of explorations.
Uncañonou passage de la Sierra-Wah. — Dessin de Lancelot d'après lesReports of explorations.
Devant cette scène déchirante, je ne pus rester spectateur calme et égoïste; je sortis de ma cachette, et après avoir appelé et forcé les Indiens, fort disposés d'abord à la fuite en me voyant, à continuer ferme le jeu de leurs arcs, je plaçai ma bonne carabine dans la fourche d'un saule pour plus de précision dans mon tir, et j'ajustai à cent vingt mètres; ma balle atteignit l'horrible tête du monstre, et je le vis la tremper dans l'eau de la rivière, qui devint rouge de sang. Sa course se ralentit visiblement. Ayant ensuite saisi un Indien qui me paraissait le mari de l'infortunée squaw, je le poussai à l'eau pour le contraindre à aller porter secours à cette malheureuse, qui, paralysée par la peur et arrêtée par son fardeau, avait beaucoup de peine à nager. Je fus cependant obligé de le menacer de mon revolver pour l'y forcer. J'épaulai ma carabine, et une autre balle de fer arriva encore dans la tête dugrizly-bear[4], et l'arrêta assez à temps pour permettre à l'Indienne de gagner la rive. En y mettant les pieds elle tomba presque asphyxiée. Je fis signe aux trois Indiens, père, frère et mari de cette infortunée, de la porter dans la forêt et de la mettre en sûreté. Enhardi par mon premier succès, je voulus faire plus intime connaissance avec un gibier si terrible; je coulai vivement deux lingots dans ma carabine, et l'ayant jetée en bandoulière, je m'élançai sur un des saules qui bordaient la rive, j'y étais à peine installé et n'avais pas encore eu le temps de me fixer à une de ses branches au moyen de ma ceinture, dans la crainte que mes pieds ne vinssent à glisser, que le monstre dressé le long du tronc du saule, la gueule fumante, me couvrait déjà de son haleine fétide. À cette époque, j'ignorais encore que lesgrizly-bearsne montent pas sur les arbres; aussi, dans ma crainte et dans le but de l'arrêter, je lui déchargeai à un mètre de distance, successivement, mes deux coups de feux dans son énorme gueule béante, une de mes balles lui traversa la mâchoire, en sortant par le cou, l'autre s'enfonça dans son large poitrail; il poussa un rugissement terrible, et en faisant un violent effort pour m'atteindre, il retomba sur le dos au pied du saule. Cependant il se redressa presqueaussitôt. Le temps me manquait pour recharger ma carabine; je voulus me servir de mon revolver; mais dans la vivacité de mes mouvements il s'était pris de telle façon dans ma ceinture avec des branches de saule, que je ne pus immédiatement l'en retirer. Je ne perdis cependant pas la tête, et ayant saisi ma hache, j'en assenai un violent coup sur la tête de l'assaillant. Un de ses yeux fut atteint et son sang vint m'inonder. Il tomba à terre et y resta environ trois secondes, se tordant dans les convulsions de la rage. Pendant ce temps, je parvins à dégager mon revolver, et me voyant maître de la place, puisqu'il devenait évident que l'ennemi ne monterait pas à l'assaut, je pris tout mon temps pour viser et lui crever l'autre œil. Dès lors, je pus facilement venir à bout de la terrible bête. Privée de la vue, elle tournait constamment autour de mon tronc de saule en déchirant l'écorce de ses puissantes dents et de ses griffes. Enfin, un dernier coup de carabine mit fin à son agonie qui s'était prolongée durant plus de vingt minutes, pendant lesquelles il avait mis à découvert les racines de mon saule. Il en avait arraché de si énormes morceaux que l'arbre en avait éprouvé de violentes secousses.
L'ours gris est, par sa force, le roi ou le tyran des animaux des montagnes Rocheuses et des grandes prairies américaines; il n'est pas rare d'en rencontrer pesant cinq cents kilos. Ils ne montent pas sur les arbres comme ceux des autres espèces et ne sont pas aussi intelligents. Leurs longs poils sont d'un gris rougeâtre, et leurs oreilles pointues, leurs yeux féroces tirent sur le brun rouge; leurs pattes dépassent onze pouces de long, et chaque griffe, recourbée en croissant, en a six. Je coupai à ma victime ces formidables défenses et lui cassai les dents à coups de hache, afin de m'en faire un trophée comme les Indiens. Je lui ouvris le ventre pour suivre, en vrai chasseur, le trajet de mes balles dans son corps: le cœur et les poumons avaient été traversés trois fois. J'étais ainsi occupé quand mes Indiens et leurs squaws arrivèrent et se mirent à danser une ronde échevelée autour de nous, en chantant une chanson dont je crus reconnaître le caractère gastronomique dans certains mots indiens qu'ils prononçaient souvent. Je les laissai faire, et m'étant assis sur les flancs rebondis de mon ours, je me joignis au chœur. Voyant ma bonne volonté, ils vinrent me prendre par la main et m'entraînèrent dans leur ronde; je cédai de bonne grâce, et ils en parurent enchantés.
Au moment de nous séparer, un de ces Indiens qui savait un peu d'espagnol, me fit un discours emphatiquement sentencieux qu'il termina par cet aphorisme de circonstance: «La reconnaissance est une vertu peau-rouge; l'ingratitude a le visage pâle.» Je m'éloignai ne sachant que répondre à une parole aussi sensée.... Deux jours plus tard j'aurais pu le faire; car deux jours plus tard j'étais bel et bien abandonné dans le désert et dévalisé de mes menus bagages par l'Indien même dont j'avais sauvé la femme et l'enfant, et qui avait tenu à m'accompagner en qualité de guide. Ce n'est pas tout; le lendemain au lever du soleil, je rêvais bien moins à ce mode indien de gratitude qu'à la patrie dont j'étais séparé par plusieurs milliers de lieues, quand je fus tout à coup, tiré de mes douces pensées par le sifflement d'une flèche qui vint s'enfoncer dans la terre à un pas de moi. L'inclinaison qu'elle avait gardée me porta à jeter les yeux du côté d'où elle pouvait être partie, mais je ne pus apercevoir l'auteur de cette agression. À quelques instants de là, une autre la suivit, paraissant toujours venir du même point, qui était une éminence escarpée, couronnée par un plateau élevé de soixante mètres sur ma droite. Cette seconde flèche était venue s'enfoncer dans le tronc de cèdre où j'étais appuyé et à quelques pouces de mon épaule; ceci devenait compromettant. Je me levai et allai me cacher derrière un tronc d'arbre, m'en servant comme d'un bouclier contre mon agresseur invisible; en avançant tout doucement la tête entre les branches, je vis effectivement un Indien, que je reconnus pour mon ingrat voleur, qui, le corps caché derrière un bloc de rocher, cherchait à découvrir l'endroit ou je m'étais embusqué. La pointe rougeâtre de ses flèches me fit juger qu'elles étaient empoisonnées; mon parti fut alors bientôt pris: je l'ajustai, et ma balle l'atteignit un peu au-dessus de l'aisselle droite. Il s'affaissa sur la roche et y resta suspendu le haut du corps et les bras pendants. Ayant alors jeté ma carabine en bandoulière, je grimpai vers lui en m'accrochant aux aspérités des rochers et aux racines; mais comme le passage était difficile, il s'écoula assez de temps pour lui permettre de revenir à lui avant que j'eusse atteint le haut du rocher. Avec une agilité qui me surprit, dans un homme aussi grièvement blessé, il gagna le plateau sans qu'il me fût possible de lui envoyer mon second coup de feu, embarrassé que j'étais par la difficulté du terrain. Quand je fus arrivé sur le plateau, il était déjà à près d'un quart de mille, fuyant dans la plaine. Le suivre eût été une folie. Je me contentai de lui envoyer, en forme de souhait de bon voyage, une balle conique de mon coup à grande portée, mais sans l'arrêter, car il avait trop d'avance sur moi.
Je descendis, et en passant à côté de la roche homicide où je l'avais frappé, je la trouvai encore teinte de son sang. Après avoir fait un mauvais déjeuner, je repris, triste et préoccupé, ma route au travers de la forêt. Le lendemain, vers onze heures, un bruit vague et confus attira mon attention; peu rassuré, j'attachai mon oreille au sol et pus me convaincre bien vite qu'un parti de guerre indien était sur mes traces, car la brise m'apportait le son de leurs voix encore lointaines. La fuite était impossible. Me cacher eût été chose inutile, et m'eût attiré le mépris des Indiens. Me confiant donc dans ma bonne étoile, j'attendis de pied ferme, le dos appuyé à un arbre et la face à l'ennemi. Quelques minutes après, ils étaient à soixante pas de distance de moi. Alors commencèrent à tomber à mes côtés plusieurs flèches dont je fus garanti par les arbres qui me couvraient. Mon premier mouvement fut de me défendre à l'aide de mon revolver et de ma carabine; mais quand je les vis se rapprocher peu à peu et m'assaillir de leurs traits empoisonnés, je songeai à me rendre; car je rêvais à la patrie, douce pensée qui me conseilla la prudence. Je déposai mes armes aupied de l'arbre que j'avais choisi comme point d'appui, et me dirigeai vers eux. Ils me reçurent les flèches sur la corde de l'arc, prêts à recommencer une nouvelle décharge. Un féroce cri de guerre accueillit ma résolution, et je fus immédiatement entouré, couché sur le sol et garrotté des pieds et des mains.
J'adressai successivement la parole à celui qui me parut être le chef de la bande, mais il me répondit en langue indienne quelques paroles que je ne pus comprendre. Après beaucoup de mots et non moins de gestes échangés entre eux, je crus comprendre qu'il était question de me porter ou de me détacher les jambes; le chef penchait pour le premier moyen, mais la bande, peu disposée à faire une telle corvée, voulait le second, et elle l'emporta heureusement. Les liens de mes jambes furent donc détachés, et je me mis en route à travers la forêt au pas gymnastique, entraîné par ces Indiens.
Vers les deux heures, nous fûmes arrêtés dans notre course par une rivière qu'ils se disposèrent à traverser à la nage; un des plus robustes de la bande fut désigné pour me porter sur son dos, où je fus attaché avec des lanières de peau de buffle. J'avoue que ce ne fut pas sans crainte que je vis commencer cette opération, d'autant plus qu'ayant toujours les mains liées, le danger devenait imminent, si mon Indien n'était pas habile nageur. Je fis tout ce que je pus pour faire comprendre au chef que je savais nager, et que s'il voulait me faire détacher, je pourrais aussi bien qu'eux traverser à la nage; mais soit qu'il ne comprit pas mes signes, ou qu'il se défiât de moi, tout fut disposé pour mon passage; mon sac, mes armes, tout le butin, pris avec moi, fut attaché en forme de ballot dans ma peau d'ours et lancé à l'eau en même temps que nous. Je m'aperçus bien vite que mon Indien était bon nageur, et nous arrivâmes rapidement à l'autre bord, où nous attendîmes au milieu d'une petite anse bordée de joncs et de plantes aquatiques. Comme il faisait très-chaud, je fus bientôt sec, car ils n'avaient pas pris la précaution de me retirer mes vêtements de peau; nous suivîmes encore le cours de la rivière environ une heure; puis nous rencontrâmes un affluent dont nous suivîmes le cours, et vingt minutes après nous trouvions, cachés dans les saules qui bordaient cette rivière, trois canots indiens construits en branches de saule et recouverts en écorce de bouleau d'un travail fort ingénieux; nous y étant installés, nous remontâmes la rivière à coups de pagayes, et, après deux heures de voyage, je pus distinguer à deux milles environ devant nous une immense prairie, couverte de ce que j'aurais pris pour un grand nombre de meules de foin, si je n'avais vu sortir du sommet de plusieurs d'entre elles un filet de fumée bleue qui m'indiquait assez que c'étaient les cases d'une tribu. Dès que nous atteignîmes l'anse principale où étaient attachés des pirogues et des canots avec des amarres en corde végétale, nous fûmes aperçus des habitants, des cris de joie accueillirent notre arrivée, et plus d'un millier de femmes, d'enfants et de vieillards accoururent sur le rivage. Les plus impatients de me voir se jetèrent à l'eau avec des contorsions des plus grotesques, et entourèrent notre canot par-dessous lequel les enfants plongeaient comme de jeunes marsouins.
Je fus saisi et porté à terre au milieu d'une foule considérable. Nous entrâmes dans une large rue, formée par deux rangs de huttes; le grand chef arriva bientôt, et je compris vite qu'il donnait des ordres pour éloigner la foule, devenue tellement compacte que je me sentais étouffé comme dans une ceinture vivante. Le chemin que nous parcourions montait, et je découvris la hutte du chef, qui était beaucoup plus haute et plus vaste que les autres; sur son sommet une foule d'Indiens des deux sexes étaient montés pour mieux jouir du coup d'œil. Cependant, au lieu d'y aller directement, mon escorte prit à droite au travers d'un dédale de huttes, et s'arrêta devant l'une d'elles, où on me fit entrer, suivi seulement du grand chef et de trois Indiens, chefs inférieurs; la fumée épaisse qui remplissait la hutte m'empêcha d'abord de distinguer les objets qui s'y trouvaient, mais ayant été conduit au fond, je trouvai, couché sur une natte, l'Indien que j'avais blessé l'avant-veille d'un coup de feu. Sasquawétait près de lui avec tous ses parents. Le chef me demanda en espagnol si je connaissais cet Indien, je fis signe que oui; ayant levé une peau de buffle qui le couvrait, il me montra du doigt la blessure produite par ma balle. On y avait appliqué une espèce d'emplâtre de feuilles écrasées. Interrogé sur l'origine de cette blessure, je ne crus pas devoir dissimuler que j'en étais l'auteur.
Mon crime étant avéré, je fus conduit à la hutte du conseil, accompagné d'une foule considérable; plus vaste que les autres cases de la tribu, elle ne différait en rien des autres par sa construction qui était de branches de chêne piquées en terre et enduites de terre glaise. Les Indiens de cette tribu étaient d'une grande taille, bien faits et vigoureux, avec des nez aquilins et des mentons très-saillants; les femmes y possédaient, en général, le genre de beauté qu'on retrouve dans toutes les tribus indiennes; les vieilles femmes seules étaient assujetties aux travaux les plus durs, et comme dans la plus grande partie des autres tribus, les jeunes jouissaient de la considération galante de chacun. D'après ma carte, ce village, appartenant à la grande tribu des Timpabaches, subdivision des Pah-Utahs, était situé sur les bords du San-Juan, rivière tributaire du Rio-Grande, branche mère du Colorado de l'Ouest.
Entré dans la case du chef, j'y trouvai rassemblés les quatre principaux chefs qui, assis au fond de la hutte, m'y attendaient; ils étaient fraîchement tatoués, à en juger par l'éclat des couleurs qui resplendissaient sur leurs traits farouches. Chacun d'eux avait sontomahawkposé à côté de lui, et portait des plumes d'aigle dans la chevelure; leur cou et leurs poignets étaient ornés de dents humaines et de griffes d'ours; autour de leurs reins pendaient des queues de loup et de renard; des trophées de guerre ornaient l'intérieur de la hutte du conseil. C'étaient des crânes humains avec leur chevelure, des armes de toute espèce prises dans les combats, des peaux d'ours et de tigre, et une chose qui me frappasingulièrement, ce fut de retrouver parmi ces dépouilles, celle d'un monstrueux serpent que j'avais tué quelque temps avant de pénétrer dans la Sierra-Wah: je ne me trompais pas, c'était bien son affreuse tête percée de mes deux coups de feu.
Au centre brûlait un brasier homérique, dont la fumée sortait par l'ouverture pratiquée, comme toujours, au sommet de la hutte.
Deux Indiens armés de leurtomahawk, gardaient la porte du conseil, et comme les cris de la foule curieuse semblaient gêner les chefs, ils donnèrent ordre qu'une peau d'ours fût jetée en guise de portière sur l'ouverture. D'abord ils commencèrent par la cérémonie du calumet, le chef le plus âgé ayant décrit un cercle sur la terre et l'ayant entouré de signes cabalistiques, y fit apporter un charbon ardent auquel il alluma le calumet national qu'il offrit au grand manitou, au soleil, à la terre et aux quatre points cardinaux; les autres chefs le regardaient faire d'un air fort sérieux. Ensuite le calumet leur fut remis à tour de rôle; nul d'entre eux ne s'en servit de la même manière, car chacun d'eux s'était engagé par serment devant le manitou de fumer d'une façon unique pendant le cours de son existence. À mon grand regret le calumet ne me fut point offert; mais à sa place on me montra untomahawkteint du sang ennemi, qui était, je crois, l'arme du bourreau. Un guerrier le leva avec ostentation sur ma tête; heureusement il sut s'arrêter dans son mouvement; car j'avais les bras toujours attachés derrière le dos, et ma tête eût volé en morceaux, s'il l'avait laissé retomber sur elle.
La case du jugement.La case du jugement. — Dessin de J. Pelcoq d'après un croquis.
La case du jugement. — Dessin de J. Pelcoq d'après un croquis.
Cette cérémonie achevée, on alla replacer letomahawkde guerre au-dessus d'une affreuse peinture tracée sur une écorce de bouleau fixée aux parois de la hutte. Cette peinture représentait grossièrement le soleil, astre dans lequel les Timpabaches croient que le grand esprit réside.
Lasquawde l'Indien blessé par moi fut ensuite introduite, et celui des chefs qui avait ouvert la séance l'interrogea sur ce qu'elle savait au sujet du fait qui m'était reproché; je vis bien d'abord que la pauvresquawme plaignait au lieu de me charger; je lus dans ses yeux et dans ses gestes qu'elle plaidait ma cause autant que sa position d'épouse du blessé le lui permettait.
Je compris aussi qu'elle racontait la scène du combat contre l'ours, et comment je les avais sauvés tous d'un péril certain. À la déposition de lasquaw, une teinte de bienveillance éclaira le visage des membres du conseil, et après un débat assez animé, le grand chef m'adressa en espagnol les questions suivantes:
«Pourquoi le visage pâle est-il venu dans ces régions déclarer la guerre aux Timpabaches? Qu'il réponde. Le grand chef de cette nation attend qu'il se justifie s'il le peut.
Le poteau de la guerre. — Dessin de J. Pelcoq.
Le poteau de la guerre. — Dessin de J. Pelcoq.
—Le visage pâle, répondis-je, n'a point déclaré la guerre; il a, au contraire, été attaqué, et il s'est défendu.
—Alors, ajouta-t-il, qu'il montre la blessure que lui a faite son agresseur.
—Je n'ai pas reçu de blessure, mais j'ai dû en faire une pour sauver ma vie.
—Le visage pâle n'avait pas ce droit; après avoir été brave devant l'ours gris, il devait être clément et fuir devant les flèches du Timpabache qui ne l'eussent pas atteint. Il a versé le sang, son sang doit être versé. Le grand chef le Serpent à cornes et son conseil pensent que le visage pâle a mérité la mort.»
À ces mots l'Indienne prononça quelques paroles que je ne compris pas, et, soulevant la peau d'ours qui formait la portière de la hutte du conseil, elle s'éloigna. Après son départ, un nouveau conciliabule s'éleva dans le conseil des chefs; je crus un moment que les avis étaient partagés sur mon sort; mais bientôt, tranchant définitivement la question, le premier chef se fit apporter de nouveau letomahawkde guerre, me le posa sur la tête en prononçant quelques paroles en langue indienne, les yeux fixés sur l'image du soleil dont j'ai déjà parlé plus haut. Je compris que mon arrêt de mort venait d'être prononcé.
Je songeai à la patrie et aux êtres chers auxquels il faudrait dire un éternel adieu.
Au fond de la hutte existait le tronc d'un chêne auquel je fus attaché par le cou au moyen d'une forte corde de cuir, fixée elle-même à un anneau d'or massif, dont le poli intérieur faisait supposer qu'il avait servi à plus d'une victime. On apporta une botte de joncs secs sur lesquels plusieurs Indiens se couchèrent en fumant et en fredonnant une complainte de mort qui finit par m'endormir, accablé que j'étais par la fatigue, l'émotion et la faim, car il m'avait été impossible de la rassasier avec un morceau de galette de gland doux cuite sous les cendres que mes gardiens m'avaient offert lors de leur repas du soir.
.... Deux jours et deux nuits se succédèrent sans apporter de grands changements à ma situation.
Dans la matinée du troisième jour, mon attention fut attirée par un tumulte inaccoutumé de voix, d'allées et venues dans le camp. Pendant la nuit, j'avais été constamment tenu éveillé par un pressentiment sinistre; bientôt les quatre chefs se présentèrent majestueusement équipés, suivis par une centaine de guerriers, la chevelure ornée de plumes d'aigle; les uns étaient armés d'arcs et de boucliers de bois dur recouvert de peau d'ours gris peinte de diverses couleurs, et d'autres de fusils à silex. On remit au grand chef letomahawkde guerre dont j'ai déjà parlé, et il ouvrit la marche funèbre. On me délia les jambes, et je fus conduit la corde au cou hors de la hutte; je compris que l'heure de ma mort était venue.
En vrai soldat, je me résignai et marchai avec toute la fierté et l'assurance que mon âme put obtenir de ma chair émue. Arrivés hors de la hutte, les Indiens de mon escorte montèrent sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés de peaux d'ours, de tigres et de bisons; tous avaient appendu aux mors de leur bride des chevelures à plusieurs desquelles adhérait encore la peau de la tête ou même le crâne.
L'immense prairie qui entourait leswigwamsdes Timpabaches était couverte d'Indiens. J'eus bientôt découvert, à la diversité de leurs accoutrements et à leur nombre, qu'il y avait là plusieurs tribus réunies; je fus conduit au centre de cette savane par mon escorte de guerriers, qui tous, armés de leurstomahawks, avaient beaucoup de peine à éloigner la masse populaire que la curiosité jetait sur mon passage.
Au milieu de la prairie s'élevait une espèce de monticule de gazon, surmonté par le tronc d'un jeune chêne fourchu; c'était le poteau de la guerre; j'y fus immédiatement attaché par les mains et les pieds.
J'étais dans cette position depuis quelque temps, quand le grand chef s'avança vers moi, accompagné d'un personnage qui, bien qu'affublé à la manière indienne, avait cependant le type européen. C'était un homme de soixante-cinq ans environ, à la taille haute et au torse robuste. Il portait une barbe rousse très-longue, contre l'habitude des Indiens qui se l'arrachent; ses vêtements en peau de panthère non tannée ajoutaient encore à sa physionomie sauvage; il portait un rifle en bandoulière, une hache et un revolver dans la ceinture.
«Le grand chef des Timpabaches ici présent, me dit-il en bon anglais, me charge de vous dire qu'il vous a condamné à mort; sa sagesse lui a conseillé cette résolution pour plusieurs motifs: le premier et le plus concluant est votre qualité d'Américain; le second est la blessure mortelle faite par vous sur le territoire des Timpabaches à un Indien de sa tribu. En considération, cependant, du bien qu'il a entendu raconter de vous, il veut bien vous faire grâce des supplices qui sont dus à de tels actes, châtiments cruels que je n'approuve pas et auxquels, moi, Indien de cœur et Anglais de nation, je me serais opposé probablement.
—Je vous remercie, lui dis-je, de ce sentiment qui vous honore, mais dites bien au grand chef qu'il se trompe quant à ma nationalité: je ne suis point Américain; et, si j'ai blessé un de ces Indiens, ce n'a été qu'à mon corps défendant, et poussé à bout par son ingratitude envers moi qui l'avais sauvé lui et sa famille de la dent et des griffes de l'ours gris. Du reste, n'est-il pas dans la nature de l'homme de défendre son existence quand elle est menacée?»
Sans me répondre directement, mon étrange interlocuteur reprit:
«Sir, votre position m'attriste beaucoup, n'avez-vous donc pas une famille à regretter, une femme, une mère, une sœur, qui pleureront votre mort?
—Oui, répondis-je, et tous éprouveront une douleur profonde quand ils ne me verront pas revenir au foyer de mes pères; mais au moins ignoreront-ils où et comment j'aurai perdu l'existence; à part cela, la mort ne m'effraye pas, le malheur m'a appris à la mépriser. Quand je me décidai à faire cette excursion au delà des montagnes Rocheuses, j'étais déterminé au sacrificede ma vie: la mort n'est pour moi qu'un accident vulgaire et prévu. Du reste, je suis soldat, et à ce titre je saurai montrer à ces barbares qu'un Français peut savoir mourir aussi bravement qu'un guerrier indien.»
À ces mots, je vis l'émotion gagner la prunelle de ce chasseur d'hommes, qui paraissait si féroce à première vue.
«J'ai tout essayé, dit-il, pour obtenir voire grâce de ces Indiens, mais il y a contre vous, dans le conseil des chefs, un parti puissant. L'Indien que vous avez blessé était le beau-frère d'un des guerriers les plus influents de la tribu.
—Je vous en remercie encore, lui répliquai-je; mais permettez-moi de vous demander un seul et dernier service avant de mourir, celui de tâcher de faire abréger mon supplice et de vous charger de faire remettre un médaillon que j'ai là sur mon cœur à une de vos compatriotes que j'ai laissée en France, lors de mon départ pour l'Amérique. Je ne veux pas que cette image, qui me rappelle les traits de la plus chère des femmes, soit profanée après ma mort par ces barbares. Vous irez sans doute un jour à Sacramento, ou même à San-Francisco; là vous pourrez trouver, en le cherchant, un Français digne de recevoir mon dépôt sacré, avec recommandation d'annoncer à cette femme que je suis mort dans les placers.
—Cette mission, pour moi, est sacrée, me répondit-il, je ferai exprès le voyage pour accomplir votre dernier vœu, et je promets sur mon honneur de gentleman anglais et de chef indien de m'acquitter religieusement de cette sainte mission.
—Alors, écartez ma vareuse, et vous trouverez ce médaillon.»
M'ayant demandé la permission de l'ouvrir, il y attacha son regard humide de larmes, et me dit:
«Je vous trouve bien malheureux de quitter pour toujours cette créature dont le regard attristé semble présager d'avance les dangers qui vous attendaient dans votre périlleux voyage.»
Quelques larmes roulant sur la fourrure de mon vêtement furent ma seule réponse. Dans l'intérieur de la boîte de métal où je gardais cette chère relique, j'avais écrit son nom; après l'avoir lu, l'étranger me demanda avec vivacité si ce nom était aussi le mien, et si je n'étais pas d'origine anglaise.
—Oui, et certes j'en suis fier, lui répondis-je; mes aïeux ayant suivi la fortune des Stuart, abandonnèrent fortune et patrie pour accompagner en France leur roi exilé.»
Il ne me laissa pas achever:
«Mais alors, s'écria-t-il, vous descendez de ce Wogan, dont la valeur a été célébrée par l'auteur deWaverley[5]; et, s'il en est ainsi, moi, descendant de Lennox duc deRichmond, je ne puis voir couler devant mes yeux le sang d'un homme dont les ancêtres ont prodigué le leur pour la cause de mes aïeux. Comptez donc sur Lennox, à la vie et à la mort!»
À ces mots, l'homme dont je venais si étrangement d'apprendre le nom, s'éloigna, suivi des principaux guerriers de sa tribu. J'attendis peut-être un quart d'heure, l'âme et la pensée tournées vers ma patrie, quand je fus tiré de mes réflexions par une rumeur subite qui se fit entendre dans le camp et se communiqua aux guerriers qui entouraient le poteau de mort où j'étais attaché. C'étaient les cris de guerre des tribus qui s'apprêtaient au combat. De l'éminence où j'étais enchaîné, je vis distinctement le brave Lennox groupant autour de lui la tribu qui l'avait adopté pour chef et l'adossant à la lisière de la forêt, tandis que les Timpabaches gardaient le centre de la plaine.
Quelque temps après, je vis les chefs de chaque tribu se rendre au milieu de la savane; leur conférence, cette fois, ne dura qu'un instant; ils s'avancèrent vers moi, et Lennox à leur tête, coupant mes liens avec son poignard, me rendit la vie et la liberté. Je tombai dans ses bras et le pressai sur mon cœur avec l'émotion de la reconnaissance.
Au bout de quelques instants, l'arène du combat se chargea des apprêts d'une fête à laquelle furent convoquées toutes les tribus présentes. Tous leurs chefs réunis, ayant mon libérateur et le grand chef à leur tête, vinrent me prier de séjourner encore quelques jours dans cette tribu, et d'assister à un festin qui allait être offert par la nation des Timpabaches.
.... C'est ainsi que la rencontre inopinée d'un homme, aujourd'hui bien connu en Californie par ses goûts aventureux et son influence sur les Indiens, m'arracha providentiellement à une mort certaine. Lennox ne s'en tint pas là; grâce à sa protection, je pus, en toute sûreté, descendre le Rio-Colorado jusqu'auRio-Virgin, remonter cette rivière et enfin regagner la région des mines, etGrass-Valley, où l'on me croyait mort depuis longtemps.
Bonde Wogan[6].
Types d'Indiennes du Colorado. — Dessin de J. Pelcoq d'après lesReports of explorations.
Types d'Indiennes du Colorado. — Dessin de J. Pelcoq d'après lesReports of explorations.