Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba.—Dessin de E. de Bérard.
Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba.—Dessin de E. de Bérard.
Les groupes de maisons blanches à un étage deviennent plus fréquents, quelquefois ils sont très-rapprochés les uns des autres; tous ont le même caractère, ils ne diffèrent que par la végétation qui les entoure. Les uns ont de larges avenues de palmiers, de mangos, ou d'orangers, et sont entourés de jardins, abrités sous des bouquets d'arbres; d'autres brillent sous le soleil ardent, sur une plaine unie de cannes; à peine une petite oasis de verdure s'élève aux alentours.
Cathédrale de Havane.—Dessin de Navlet.
Cathédrale de Havane.—Dessin de Navlet.
Je commence à sentir que je suis bien dans Cuba; dans la riche, tropicale Cuba, qui fait du sucre et est cultivée par des esclaves: la vie cubaine doit être étudiée dans les plantations. J'arrive à la station, où je dois m'arrêter pour aller à la plantation deSeñorC.... On me montre à une petite distance, sous de grands arbres, une maison où l'on arrive entre des orangers. Tout autour de moi, je ne vois qu'une riche verdure, sur un sol doucement ondulé; ça et là, une haute colline à l'horizon,et d'un côté une chaîne lointaine de basses montagnes. On n'entend d'autre son que le chant des oiseaux; des fleurs sauvages, de toute forme et de toute odeur, couvrent le sol et les buissons. Voici la fameuse terre rouge si renommée pour sa fertilité. Il semblerait que l'avenue a été couverte de briques pulvérisées, et la poussière elle-même a une couleur rouge. Voici la haute maison à un seul étage, avec ses longues, hautespiazzas. Ici la haute muraille, peinte de blanc, qui enceint un grand carré, ne s'ouvre que par une porte, et donne à l'habitation l'air d'un fort; là-bas sont les cases des noirs; plus loin la fabrique de sucre, la cheminée qui fume, et les chars avec leurs bœufs. Par la porte, je puis apercevoir deux messieurs à table, et deux négresses, dont l'une sert, et l'autre est occupée à chasser les mouches. Le nègre qui m'accompagne et porte mon bagage, met la main à son chapeau, et attend qu'on lui donne la permission d'entrer sur lapiazza; car dans les plantations les nègres ne peuvent approcher la porte de la maison sans en avoir reçu la permission. Ma lettre d'introduction lue, on me reçoit avec la plus cordiale hospitalité.
La plantation où je suis se nommait le Labyrinthe «El Labarinto;» pendant trente ans elle a été uncafetal(plantation à café) très-prospère. Les causes qui ont amené la chute descafetalsà Cuba ont agi ici comme ailleurs; et on a créé maintenant une plantation de cannes à sucre à la place, sous le nom nouveau dela Ariadne.
La conversion des plantations à café en plantations à sucre, ducafetaleningenio, a très-sérieusement affecté les conditions sociales et économiques de l'île de Cuba. Le café doit venir à l'ombre; en conséquence, uncafetalétait une plantation d'arbres; l'économie et le goût à la fois avaient amené les planteurs, qui presque tous étaient des réfugiés de Saint-Domingue, à choisir des arbres fruitiers, avec des arbres dont le bois était recherché, aussi bien que ceux qui étaient remarquables par leur beauté. Sous ce manteau d'arbres croissait le caféier, plante toujours verte, et presque toujours en fleurs, avec des baies de teintes changeantes, qui deux fois l'année, donnent les grains de café. Pour exploiter la plantation, il fallait y percer, à des intervalles assez nombreux, des avenues assez larges pour les voitures. La plantation était par conséquent découpée comme un jardin, avec des avenues, des sentiers, sous l'ombre des arbres les plus admirables; l'espace qui séparait les avenues était un immense verger, à l'ombre duquel s'élevait, jusqu'à cinq ou six pieds de hauteur, la plante à café. Le travail consistait à soigner la plante, à recueillir le café, et les fruits; on cultivait en outre des légumes, on élevait des moutons, des chevaux et des bœufs. C'était de l'horticulture, sur la plus vaste échelle possible. Il fallait beaucoup de temps pour créer le jardin, les Cubains disent volontiers «le paradis d'uncafetal;» une fois achevé, c'était un séjour délicieux et aimé. On n'avait besoin d'aucune aide mécanique, on se passait de la vapeur, de la science; il suffisait de connaître les sols, la culture de quelques plantes et de quelques arbres.
Il a fallu vingt ans et plus pour démontrer aux Cubains, que le Brésil, les Antilles, qui sont à une latitude plus méridionale que Cuba, et les États de l'Amérique centrale, peuvent produire le café avec plus d'avantage. Les ouragans successifs et terribles de 1843 et 1845, qui détruisirent et ravagèrent tant decafetals, joints au système colonial de la métropole, qui n'accordait aucune protection efficace à Cuba, ont mis fin à l'ère des plantations à café. Ces motifs n'ont sans doute fait que hâter une résolution nécessaire. Les mêmes causes qui produisaient l'infériorité de Cuba, au point de vue de la production du café, lui ont assuré une supériorité marquée pour la production du sucre. Les plantations détruites ont été consacrées à la culture de la canne; et graduellement, d'abord dans les parties occidentales et septentrionales, puis chaque jour plus avant du côté de l'est et du sud sur l'île entière, les ravissantscafetalsont été abattus, les arbres coupés, la charrue a passé sur les avenues et les sentiers, et le pays dénudé n'est plus qu'une mer de cannes.
La vie dans une plantation de cannes à sucre.
La canne à sucre ne s'accommode point de l'ombre. Pour en rendre la culture profitable, il faut la cultiver aussi en grand que possible. Avoir des arbres fruitiers, serait une mauvaise économie pour le planteur. La plupart des fruits, surtout l'orange, qui s'exporte le plus, arrivent à maturité au milieu de la saison sucrière, et tous les bras sont alors requis. La canne ne mûrit qu'une fois l'année. Tout le travail doit être accompli pendant la période où elle commence à être assez mûre pour être portée au moulin et le moment où la chaleur et les pluies commencent à la gâter. Dans la Louisiane cette période ne dépasse pas huit semaines. À Cuba, elle est de quatre mois pleins. Cette différence donne à Cuba un grand avantage. Pourtant ces quatre mois sont encore trop courts; et pendant ce temps la cheminée fume et les fourneaux sont allumés jour et nuit.
Une plantation de sucre n'est ni un jardin, ni un verger. Ce n'est plus le séjour aimé dont s'enorgueillissait la famille du planteur. Aussi les plantations souffrent-elles des maux de l'absentéisme, et les propriétaires habitent aujourd'hui les environs de la Havane, deMatanzas, ou mêmeNew-York. L'esclavage a perdu par là ce qu'il avait encore de patriarcal. Le maître n'est plus le chef de la famille à la fois juge, médecin, prêtre, père, comme nous le représentent quelquefois les avocats de l'esclavage. Des surveillants, des administrateurs sont aujourd'hui placés entre lui et les esclaves. Les sentiments que fait naître une existence commune, les souvenirs de l'enfance, de longues et intimes relations, un amour partagé pour la maison, la terre, les animaux domestiques, les oiseaux;—les sympathies qui s'éveillent par les naissances, les maladies, par la mort même, les devoirs religieux accomplis en commun;—tout ce qui pouvait améliorer les rapports sociaux, tout cela disparaît de plus en plus.
Je découvre que l'ingénieur qui a le soin de lamachine à vapeur de la sucrerie est un Américain: il appartient à une classe de machinistes que la culture du sucre amène tous les ans à Cuba. Ils quittent les États-Unis en automne, s'engagent pour la saison, mettent les appareils en bon état, restent quatre ou cinq mois occupés, puis s'en reviennent au printemps dans leurs pays. Ce sont des gens fort habiles, et capables de faire toutes les réparations nécessaires: ils sont très-bien payés, mais sont constamment occupés pendant quatre mois, sans aucune distraction ni récréation. Celui avec qui je fais connaissance connaît très-bien Cuba, où il est déjà venu plusieurs fois: il m'apprend que dans toutes les plantations, pendant la saison sucrière, les noirs n'ont que quatre heures de sommeil sur les vingt-quatre heures, une heure pour dîner, une demi-heure pour déjeuner. La nuit est divisée en trois périodes de trois heures, les noirs ont, par tiers, leur tour de sommeil.
Les employés les plus importants dans une plantation sont lemayoraloumayordomo. Le premier a la surveillance générale des noirs et doit établir parmi eux une stricte discipline. Le majordome est l'homme d'affaires de la plantation. Sous les ordres dumayoralsont un certain nombre decontra-mayorales, qui correspondent à ce qu'on nomme lesdriversdans les plantations des États-Unis. L'un d'eux accompagne toujours un groupe de nègres à l'ouvrage, dans les champs ou ailleurs, les surveille, les dirige, et les fait travailler. Ils portent constamment sous le bras un fouet court, le signe de leur office. Ce sont presque toujours des nègres, et généralement les noirs ne montrent pas plus d'humanité dans ces fonctions que les blancs de bas étage.
La Volante, voiture de la Havane.—Dessin de Victor Adam.
La Volante, voiture de la Havane.—Dessin de Victor Adam.
Chaque soir, le majordome distribue des provisions aux noirs, sous la surveillance de l'administrateur. Les feux s'allument ensuite dans les cases, et on y prépare le repas du soir. J'allai les visiter avant que le quartier nègre ne fût fermé. Une haute muraille entoure une cour carrée où sont les cases. Il n'y a qu'une porte d'entrée, qui se ferme à la nuit; quitter le quartier après la fermeture serait un délit très-grave. Les huttes sont simples, mais assez bien disposées. Dans quelques-unes est allumé un feu autour duquel, même dans cette saison chaude, les nègres aiment à se grouper. Cette visite laissa une étrange impression dans mon esprit. Rentré dans ma chambre à coucher, dans le silence de la nuit, je m'endormis en songeant que j'étais, à Cuba, l'hôte d'un planteur, au milieu de tous les effets de cet étrange système où un homme s'arroge tous les droits sur d'autres, amenés à travers l'Océan. J'entendais encore le chant des nègres chargeant les chars dans les champs de cannes et leurs modulations barbares:Na-nu, A-ya—Na-ne, A-ya.
Une fois je me réveillai au milieu de la nuit, et de loin j'entendis le bruit des travailleurs occupés dans les champs, sous la clarté des étoiles.
LeCumbre. — Le passage. — Retour à la Havane.
Revenu àMatanzas, je vais visiter la montagne duCumbre. Je pars à cheval avec un noir pour guide; nous nous élevons peu à peu au-dessus de la ville. La baie, les maisons, le port, sont à nos pieds; lePans'élève, dans la distance, à la hauteur de mille mètres. L'Océan est devant nous, et derrière la paisible vallée de l'Yumuri; je reviens par cette pittoresque vallée, sans avoir le temps de visiter aucune des cavernes à stalactites qui y sont très-nombreuses et très-profondes.
Pour retourner à la Havane, je ne pris pas la route de mer, mais le chemin de fer qui unit ces deux villes. Bienque la distance à vol d'oiseau soit seulement de soixante milles, la ligne a environ cent milles à cause des nombreux détours qu'elle fait pour atteindre les plus importantes plantations. Le voyage est plus long, mais il gagne aussi en intérêt. Je ne puis me lasser de cette scène étrange, et je contemple avec un intérêt qui ne se refroidit pas, les stations avec leurs groupes de noirs, de marchands de fruits, les amas de sucre et de mélasse qui y sont accumulés; lesingeniosbrillant sous les rayons du soleil, avec leurs cheminées élevées; les champs interminables de cannes; les bœufs lents qui traînent les chars; les intervalles de sol non défriché; les jungles ornées de fleurs sauvages; les bouquets de cocos aux branches pendantes et pleureuses; les palmiers; les orangers roides, avec leurs pommes d'or, çà et là les restes d'uncafetal, avec des cafiers sauvages et non coupés, sous des bosquets luxuriants de bananiers. L'œil peut-il jamais se fatiguer de ce spectacle?
Un peu plus tard, dans l'après-midi, le caractère de la vue commence à changer. Lesingenioset les champs de cannes deviennent moins fréquents, puis disparaissent entièrement, et les maisons ont plutôt l'air de villas que de fabriques. Sur les routes on voit des files de mulets et de chevaux chargés de paniers de fruits, ou balayant le sol avec le fourrage vert dont ils sont chargés; tout cela se dirige vers la Havane. Bientôt on voit le château d'Alavar et le Principe, puis le port et la mer, la forêt de mâts, la longue ligne des fortifications, les maisons bleues, blanches et jaunes; il me semble que je suis revenu chez moi après une très-longue absence; je n'ai pourtant été que pendant quelques jours sur les plantations, mais les impressions que j'y ai reçues ont été si nouvelles et si étranges!
Vue deMatanzas.—Dessin de Lancelot d'après F. Mialhe.
Vue deMatanzas.—Dessin de Lancelot d'après F. Mialhe.
La population de Cuba. — Les noirs libres. — Les mystères de l'esclavage. — Les productions naturelles. — Le climat.
Il faut présenter maintenant les résultats les plus importants de mes observations sur l'état actuel de l'île de Cuba. Les renseignements que j'ai reçus ont été quelquefois contradictoires, mais par cela même il est plus aisé de les contrôler les uns par les autres.
Il y a trois classes de personnes à Cuba, sans compter les esclaves: ce sont les Cubains, les Espagnols et les étrangers des autres nations. Par Cubains, j'entends les créoles ou les personnes nées à Cuba. Par Espagnols, les Péninsulaires ou natifs de la vieille Espagne. La troisième classe comprend les Américains, les Anglais, les Français, les Allemands. Cette dernière classe est nombreuse, possède beaucoup de richesses, et se compose de marchands, de banquiers et de commerçants. Les Espagnols composent l'armée et la marine, remplissenttoutes les fonctions publiques: la justice, l'administration, l'éducation, le fisc, les postes, la police, le haut clergé leur appartiennent, et on y compte en outre une nombreuse et riche classe de marchands, de banquiers, de boutiquiers et d'ouvriers.
Paysage dans l'île de Cuba: Loma (côte) deCanuela—Dessin de Paul Huet d'après F. Mialhe.
Paysage dans l'île de Cuba: Loma (côte) deCanuela—Dessin de Paul Huet d'après F. Mialhe.
Le nombre des esclaves n'est pas connu avec exactitude. Le recensement de 1857 le fixe à trois cent soixante-quinze mille; mais on ne peut se fier à ce chiffre. Comme les esclaves sont taxés pour l'impôt, le gouvernement a beaucoup de peine à obtenir une statistique exacte. Presque tout le monde, à Cuba, s'accorde à dire qu'il y a au moins cinq cent mille esclaves; quelques-uns élèvent le chiffre jusqu'à sept cent mille. Je suis moi-même disposé à croire que celui de six cent mille se rapproche le plus de la vérité.
Les noirs libres, d'après le recensement de 1857, sont au nombre de cent vingt-cinq mille; mais ce chiffre est trop faible. La population blanche comprend sept cent mille âmes. Il y a à peu près un noir libre pour trois esclaves; et leur nombre total est un peu supérieur à celui des blancs.
Le fait qu'il y a un noir libre sur quatre indique suffisamment que les lois qui sont faites en Espagne favorisent l'émancipation. Elles favorisent aussi le noir émancipé. L'étranger qui visite la Havane verra un régiment de mille volontaires noirs, paradant avec les troupes de ligne et les volontaires blancs; quand on songe que le port des armes est considéré comme un honneur et un privilége, et n'est pas permis aux blancs créoles, excepté à un très-petit nombre qui sont en faveur, la signification d'un tel fait ne peut échapper à personne.
Tout esclave a le droit de se présenter devant un magistrat, de se faire estimer, et, en payant la somme fixée, de recevoir des papiers qui établissent sa liberté. L'évaluation est faite par trois assesseurs; le maître de l'esclave en nomme un, le magistrat les deux autres. L'esclave n'est pas obligé de payer toute la somme à la fois, mais il peut payer par petites sommes qui ne doivent pas être au-dessous de vingt-cinq francs. Il y a une autre prescription qui, au premier abord, ne paraît pas très-importante, mais qui est, je suis incliné à le croire, la protection pratiquement la plus efficace et la meilleure garantie donnée aux noirs contre leurs possesseurs: c'est le droit de vente forcée. Un esclave peut, après s'être fait estimer, forcer son maître à le transférer à quiconque voudra payer la somme déterminée. Pour exercer ce droit, il n'a pas besoin de rendre compte de ses griefs; il suffit qu'il exprime le désir du transfert et que quelqu'un soit disposé à l'acheter. Cette loi de transfert est appliquée très-fréquemment et est un frein perpétuel imposé aux maîtres d'esclaves.
D'après une autre loi, les noirs sont baptisés et enterrés suivant les rites chrétiens. Mais on n'applique pas les articles qui commandent de leur donner une instruction religieuse, et de les conduire aux offices. Dans la plupart des districts ruraux, les nègres ne voient jamais un prêtre ni une église.
L'Église célèbre rarement les mariages des noirs; comme dans le dogme catholique le mariage est un sacrement qui noue un lien indissoluble, le maître l'évite pour ne pas être gêné dans les ventes et les hypothèques; en conséquence, les mariages sont ordinairement faits par le maître lui-même, et naturellement ils n'ont aucune valeur légale; aussi ce lien n'est-il que bien peu respecté.
Il est, au reste, très-difficile pour un étranger de se rendre un compte exact de la situation relative des noirs et des blancs. Si quelqu'un, venu du Nord, s'attend à trouver ici des chaînes, à voir le sang couler; si, muni de lettres pour les planteurs les plus riches, il se mêle à leur existence, écoute leurs anecdotes à table en déjeunant et en dînant avec des dames, il n'entendra parler d'aucune cruauté, d'aucune violence; il sera peut-être assez naïf pour croire qu'il a vu ce qui s'appelle l'esclavage. Il ne sait pas que cette large plantation, avec ses cheminées qui fument, et que son hôte ne visite pas, a passé aux créanciers du dernier propriétaire, qui a fait faillite, et qu'elle est aujourd'hui sous la charge d'un homme d'affaires qui doit en tirer le plus qu'il pourra dans le moindre temps possible, et vendre les esclaves comme il pourra. Il ne sait pas que cette autre plantation, qui appartient à un jeune débauché qui passe la moitié de son temps à la Havane, est un séjour de licence et de cruauté. Il ignore peut-être que ces grands chiens enchaînés à la maison qu'il visite, sont des bouledogues cubains, dressés à la chasse aux nègres. Il ne sait pas que les aboiements qu'il a entendus une nuit étaient le signal d'une poursuite où tous les blancs du voisinage ont pris part, et que la semaine dernière, tous les propriétaires du canton ont été obligés de s'ériger en comité de surveillance et de police. Il ne sait pas que cet homme de mauvaise mine qui est venu hier, et que les dames ont reçu froidement, avec une aversion mal déguisée, était un chasseur de nègres de profession. Il n'a jamais vu laSierra del Cristal, la chaîne qui s'étend dans la partie orientale de Cuba, habitée par des fugitifs, et où les blancs osent à peine s'aventurer. Dans les villes, il ne va pas visiter hors des murs les endroits où les blancs de bas étage fouettent pour quelques réaux les domestiques noirs, hommes ou femmes, qui ont encouru une punition.
Disons quelque chose des ressources matérielles de la belle colonie espagnole. Cuba contient certainement plus de bons ports que toute la côte américaine aux latitudes supérieures à celles de Norfolk. Le sol y est très-riche, et il n'y a point de grandes plaines de sable, ni le long de la mer, ni dans l'intérieur. Les rochers de coraux forment le rivage, et l'herbe et les arbres descendent jusqu'au bord même des falaises. La surface du pays est diversifiée par des montagnes et des collines, et est très-bien boisée et suffisamment irriguée. L'île a des mines de cuivre et de fer; elle produit aussi du charbon bitumineux qu'on peut employer dans les manufactures, du marbre, des bois durs en abondance, tels que l'acajou, le cèdre, l'ébène, lelignum vitae, le bois de fer. Les Cubains se vantent de n'avoir dans leur île ni bêtesféroces ni reptiles venimeux. En fait d'animaux dangereux ils n'ont que le scorpion, la tarentule et le nigua; mais la morsure du scorpion et de la tarentule, bien que très-douloureuse, ne cause pas la mort. Le nigua est très-désagréable; si on le laisse longtemps sous la peau, il ne peut plus être extirpé et rend une opération nécessaire.
Quant au climat, je n'ai aucun doute que dans l'intérieur, surtout sur les terres rouges, il ne soit agréable et sain, été comme hiver; mais sur le bord des rivières, dans le pays bas en terres noires, dans les savanes, la fièvre intermittente règne ainsi que la fièvre aiguë. Les cités sont désolées par la fièvre jaune, et dans les dernières années le choléra les a aussi visitées. Dans les villes, l'année, au point de vue de la salubrité, peut être divisée en trois parties: pendant les quatre mois d'hiver, les villes sont saines; pendant les quatre mois d'été, elles sont malsaines; les quatre autres mois d'automne et de printemps ont un caractère intermédiaire. Il y a toujours quelques cas de fièvre jaune pendant l'hiver, mais on y fait peu d'attention et ils ne résultent que d'une imprudence excessive. On estime que vingt-cinq soldats sur cent meurent de cette maladie pendant les premières années de leur acclimatation; pendant l'année du choléra, il en est mort soixante sur cent. La température moyenne de l'île est de 70°Fahrenheitl'hiver, et 83° l'été. L'île est visitée quelquefois par de violentes tempêtes, mais elles n'y sont pas aussi fréquentes que dans les Antilles. Il y a de forts orages l'été, et de grandes sécheresses l'hiver, bien qu'ordinairement la rosée suffise à entretenir l'humidité nécessaire à la végétation dans l'intervalle des saisons de pluie.
Lesteamerqui doit m'emmener,leCahawba, vient d'arriver. Quand une fois le départ est décidé, on trouve un caractère plus étrange et plus pittoresque à la ville que l'on va quitter; je regardais pour la dernière fois les enseignes familières, les noms des rues, l'Obria pia,Lamparilla,Mercaderes,San Ignacio,Obispo, et les jolis et fantastiques noms des boutiques. Il me semblait que les rues étroites avaient bien leur avantage, puisqu'on s'y trouve mieux à l'ombre, et qu'on peut les tendre avec des draperies d'un côté à l'autre, bien qu'on y rende ainsi l'air étouffant. Aucune ville n'a de plus belles avenues que celles de l'Isabel et deTacon; et je ne reverrai plus les palmiers dans les pays du Nord. Voici la Dominica; quel charmant endroit le soir, après laretreta, pour prendre le café ou le thé près de la fontaine, dans la grande cour; c'est le seul lieu public, avec les théâtres, où l'on voie les dames hors de leurs volantes. Il faut quitter tout cela.
Tout le long du quai, où sont rangés les navires et où se fait tout le travail des chargements et des déchargements, est une longue et haute galerie, où l'on est abrité contre les rayons du soleil. Avant qu'elle fût construite, on dit que l'on a vu des ouvriers tomber morts, sur le quai, sous les coups du soleil.
Je trouve à bord duCahawbama cargaison d'oranges d'Iglesia, mes confitures de la Dominica et mes cigares deCabaña; tous les passagers sont réunis; le pont est couvert de montagnes d'oranges; l'ancre est levée, lesteamersort du port avec le pavillon étoile flottant. Le ciel est rougi à l'occident par le soleil couchant; les tambours et les trompettes résonnent dans les fortifications, pendant que nous passons devant laCasa Blanca, laCabaña, laPuntaet le Morro. Le ciel s'assombrit, le vaisseau monte et descend sur la vague, la lanterne du Morro jette son rayon sur les eaux, et les rives de Cuba s'évanouissent dans la profondeur de l'horizon.
Après le thé, tout le monde est sur le pont. La nuit est claire, mais je n'ai jamais vu autre chose que des jours et des nuits claires sur mer et sur terre, depuis que j'ai passé leGulf-Stream, en allant à Cuba. La Croix du Sud est visible à l'horizon, et l'étoile du Nord se montre au-dessus de l'horizon, du côté du septentrion. L'air de Cuba, sur la montagne ou la plaine, l'air d'aucun pays ne peut être comparé à celui de l'Océan, à cet air vigoureux et salin! Comme on le boit avec avidité! Que j'aime aussi ce puissant mouvement qui me berce et ferme peu à peu mes yeux! La nécessité seule du sommeil peut cependant me déterminer à goûter quelque repos dans la splendeur de ces nuits équinoxiales.
Nous arrivons le troisième jour, par un temps frais, devant la côte de la Caroline du Nord; mais, comme nous restons dans leGulf-Stream, nous ne voyons pas la terre. Nous voilà sur la grande route du commerce de toute la partie centrale de l'Amérique, et cependant combien peu nous voyons de navires; pas un seul pendant trois jours. Le lendemain, nous sortons duGulf-Stream; le temps est plus froid; un jour après, nous voyons la lumière de Barnegat, à quatre heures du matin, puis les hauteurs deNeversink; la longue côte deNew-Jerseyest étendue devant nous; le port deNew-Yorkn'est plus qu'à quatre ou cinq heures. Sur la plage sableuse deLong-Islandsont les débris duBlack-Warrior, récemment naufragé, l'ancien second de notreCahawba. Bien loin à l'horizon, du côté de l'orient, et à peine discernable, est l'Europa, en route pourLiverpool. Bien loin de la côte, jusqu'à vingt ou trente milles du port, la mer est tachée de petits bateaux qui font leur pêche pour le marché deNew-York; et des bateaux remorqueurs guettent, en lançant un peu de vapeur, bien loin dans la pleine mer, les vaisseaux qui arrivent. Un pilote vient nous chercher et nous amène dans le port.
Aucun port n'a une aussi belle entrée que celui deNew-York: on a devant soi l'île deStaten, les hauteurs deBrooklyn, la vue lointaine des îles de la rivièreHudson, les faubourgs populeux qui s'étendent dans toutes les directions, la large baie, les clochers élevés et les hautes maisons de la ville, et la forêt entrelacée des mâts des navires.
Il n'y a pas encore de neige sur la campagne et sur le sommet des maisons, mais les arbres dépouillés de feuilles, le gazon desséché, les lourds paletots et les fourrures forment un contraste saisissant avec les chapeaux de paille, les habits de toile blanche, les persiennes abaissées et les moissons jaunies par le soleil que je voyais il y a cinq jours seulement.
Nous entrons dans notre dock avec le calme et la précision qui marquent tous les mouvements duCahawba. Une troupe de cochers deNew-Yorkest réunie sur le quai; ils ont l'air de gens qui ont volé leurs voitures et leurs chevaux, et qui voudraient voler notre bagage. Pas d'agents de la police en vue. Tout le monde prédit une bataille. Pendant quelques minutes il n'y a d'autre inconvénient que celui de cris violents qui réclament des voyageurs et du bagage; mais bientôt les cochers se pressent sur le pont, on leur donne l'ordre de reculer; l'équipage tâche de les repousser, puis on échange des injures et bientôt des coups. L'un des assiégeants, renversé par un coup violent, tombe évanoui et est porté à terre par ses camarades, sur le quai, puis ils reviennent et continuent leurs menaces contre l'équipage. Les officiers du navire sont accoutumés à tout cela, et sont déterminés à se protéger eux et leur équipage, à leurs risques et périls.
Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora).—Dessin de Paul Huet d'après F. Mialhe.
Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora).—Dessin de Paul Huet d'après F. Mialhe.
Pendant la traversée, nous avions vanté patriotiquement notre pays à plusieurs passagers cubains; et toutes les comparaisons, jusqu'à présent, avaient été favorables à notre patrie; mais ici nous n'avions décidément pas l'avantage. Les étrangers s'inquiétaient beaucoup plus que nous. Nous savions qu'il ne s'agissait que d'une rixe pour obtenir une charge, et que tout cela finirait par quelques coups, peut-être par une malle ou deux perdues. Les étrangers voyaient là une insurrection des basses classes. Une vieille dame surtout, qui avait une immense quantité de bagages, était dans un état de trépidation extraordinaire, et n'osait confier ni elle-même ni ses malles aux chances d'un conflit.
Mais c'est l'esprit de notre peuple de se jeter dans des difficultés pour se donner le plaisir d'en sortir. L'affaire est bientôt calmée; la foule s'éclaircit à mesure que les passagers choisissent leur voiture et quittent le bateau; une heure ou deux après avoir touché le quai, le pont est silencieux, la machine vomit ses dernières bouffées de fumée; le capitaine et le lieutenant ont reçu les poignées de main et les adieux de tout le monde; et la société réunie pendant cinq jours pour ne plus jamais se revoir sur mer ou sur terre, se disperse dans les rues de la grande cité, les uns pour aller vers les collines neigeuses de la Nouvelle-Angleterre, les autres pour se répandre dans le vaste monde dufart west.
Traduit parM. A. Laugel.