GRAVURES.

Une sucrerie à la Guadeloupe, ancien système.—Dessin de M. de Bérard.

Une sucrerie à la Guadeloupe, ancien système.—Dessin de M. de Bérard.

La Dominique et Sainte-Lucie exportent chacune annuellement six mille tonnes environ de sucre, la Martinique jusqu'à soixante mille.

C'est depuis 1814 que la Martinique et la Guadeloupe, avec l'îlot insignifiant de Marie-Galante, ont été politiquement séparées de la Dominique et de Sainte-Lucie, bien que ces deux îles soient toutes françaises par le langage, les mœurs, la religion et même en partie par les lois.

Au delà de ce groupe intéressant, nous rencontrons Barbados qui est comme la sentinelle avancée de la chaîne des petites Antilles: Barbados, île tout anglaise, fière de sa richesse; puis Saint-Vincent qui jadis a, pendant quelque temps, appartenu à la France; on côtoie ensuite le petit archipel des Grenadines jusqu'à Grenada, le quartier général des fruits de la terre, comme l'appelle M. Trollope, où l'on mange les meilleurs ananas, oranges et mangos des Antilles. La capitale, Saint-George, est une ville bien bâtie: encore importante, bien que Grenada soit aujourd'hui bien déchue de son ancien rang. Nous arrivons enfin à la Guyane anglaise.

La Guyane anglaise. — Une sucrerie.

Cette colonie est divisée en trois provinces: Berbice, Demerara, Essequibo, qui prennent les noms des trois grandes rivières du pays.George-Townest la capitale de Demerara. La Guyane est une immense plaine de sol alluvial, d'une extrême fertilité: il n'y a d'autre limite à la production du sucre et du café que la quantité de main-d'œuvre disponible. Dès aujourd'hui la Guyane a quelque raison de se glorifier de ses efforts; elle exporte plus de sucre et de rhum qu'aucune autre colonie des Indes Occidentales. Barbados fournit à l'Europe cinquante mille tonnes de sucre; Trinidad et la Jamaïque moins de quarante mille; la Guadeloupe un peu plus de cinquante mille; la Guyane anglaise soixante-dix mille. Toute la contrée cultivée présente une particularité digne de notice. «Les transports se font par eau, non-seulement des sucreries à la ville, mais des champs aux sucreries et même de champ à champ. Tout le pays est coupé par des drains qui sont nécessaires pour l'écoulement des eaux superficielles; il n'y a point de pente naturelle, et sans des digues et des coupures, le pays serait submergé pendant la saison des pluies. Parallèlement aux drains circulent les canaux: il y en a ordinairement un entre deux drains. Ces canaux ne séparent pas seulement de vastes champs et ne se trouvent pas à une très-grande distance les uns des autres; ils traversent chaque parcelle de façon que les cannes, une fois coupées, ne sont jamais transportées qu'à très-petite distance. L'entretien de ces travaux est cher; maisleur construction a dû exiger un travail immense: c'est l'œuvre des Hollandais. On peut se demander si aucune autre race aurait eu assez de patience pour exécuter un tel travail.»

La Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe.—Dessin de M. de Bérard.

La Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe.—Dessin de M. de Bérard.

C'est à la Guyane, qu'on applique le plus largement, dans la fabrication du sucre, les méthodes perfectionnées qui permettent aux producteurs coloniaux, depuis l'abolition du travail servile, de retrouver leurs anciens profits. Veut-on avoir une idée des procédés employés dans cette fabrication: voici la description qu'en donne M. Trollope.

«La canne est coupée après quatorze mois environ de croissance. On la porte au moulin où l'on en exprime le jus. La canne ne doit pas rester deux jours coupée avant d'être écrasée. Il faut l'envoyer au moulin le lendemain de la récolte, ou, si l'on peut, quelques heures après. À Demerara les cannes sont toujours transportées au moulin par eau; à Barbados, dans des charrettes traînées par des mulets; à la Jamaïque, dans des wagons tirés par des bœufs; de même à Cuba. Un moulin se compose de trois cylindres laminoirs. Les cannes passent entre deux de ces cylindres, le premier par exemple et celui du milieu; et le résidu (qu'on appelletrashà la Jamaïque,magasseà Barbados et Demerara) revient entre le cylindre central et le troisième. Le jus descend dans une citerne. Les cylindres sont très-rapprochés, au point qu'il semblerait impossible d'y faire pénétrer les cannes; elles passent avec facilité, quand le moulin est fort et en bon état; avec difficulté dans le cas contraire (comme à Barbados). Les cannes donnent de soixante à soixante-dix pour cent de jus; quelquefois moins de soixante; rarement au delà de soixante-dix.

«Le jus, qui est alors d'une couleur jaune sale, et qui a apparemment la consistance du lait, est amené du moulin par un tube dans une vaste chaudière où on opère ladéfécation, opération qui consiste à y ajouter de la chaux pour en détruire l'acidité. Dans cette première chaudière, il est chauffé légèrement; puis on l'envoie dans d'autres chaudières où il est soumis à l'ébullition. On les nommetachesà Barbados. Auprès de chacune se tient un homme avec une grande écumoire, occupé à ramasser toutes les impuretés qui flottent à la surface. Il y a de trois jusqu'à sept de ces chaudières; au-dessous d'elles est un dernier bouilleur; c'est là que le jus devient saccharin. Dans les taches, surtout dans les premières, la liqueur devient vert foncé. À mesure qu'elle se rapproche du bouilleur, elle s'épaissit et prend sa teinte bien connue, analogue à celle du tain.

«Près du dernier bouilleur se tient l'homme qui fait le sucre. C'est à lui de régler convenablement la chaleur. Quand la matière est à l'état convenable, on fait descendre dans la chaudière une autre chaudière qui s'y emboîte presque exactement; le sucre s'y écoule et la remplit. Ce vase ainsi rempli est relevé; au fond est une valve qui, une fois ouverte à l'aide d'une ficelle, laisse écouler le liquide chaud. Cette chaudière mobile est manœuvrée par une grue, et on l'amène en position pour faire écouler le sucre dans les grands réservoirs découverts où il se refroidit. À cette phase de l'opération, diverses méthodes sont mises en usage. L'ancienne routine consiste à faire simplement refroidir le sucre dans des réservoirs, puis à le verser dans des seaux à l'état demi-solide, et enfin dans ce que l'on nomme leshogsheads.

«Dans les nouvelles méthodes plus avancées, le sucre, en sortant de la chaudière mobile, coule dans des sacs qui le filtrent; on l'élève ensuite à l'aide d'une pompe dans un grand réservoir où l'on opère le vide. Puis on le réchauffe, et on le met dans des boîtes rondes qu'on nomme centrifuges, dont les côtés sont faits en toile métallique. On imprime à ces boîtes un mouvement de rotation d'une vitesse extraordinaire; les molasses sont exprimées ainsi à travers les parois et laissent le sucre desséché et presque blanc. Il est alors tout prêt à être mis dans leshogsheadset chargé à bord des navires.

«Mais avec le procédé ordinaire, les molasses se séparent du sucre dans lehogshead; pour faciliter l'écoulement, on y plante des tiges qui communiquent avec des trous placés dans le fond, pour qu'il se forme ainsi des canaux que les molasses puissent suivre. Les hogsheads sont debout sur des poutres placées à un pied les unes des autres; au-dessous est un noir abîme où les molasses tombent.

«Il y a bien des procédés intermédiaires entre le très-civilisé réservoir à évaporation dans le vide et le simple refroidissement: le sucre se fait très-rapidement quand les appareils sont bons. Un planteur de Demerara m'a assuré qu'il avait coupé ses cannes le matin et que son sucre était arrivé àGeorge-Towndans l'après-midi.»

Barbados. — La Trinidad

Laissons derrière nous la Guyane anglaise, à laquelle M. Trollope promet un très-brillant avenir, et suivons-le dans ses voyages. Le voici d'abord à Barbados, qui, ainsi que nous l'avons dit, fait partie des petites Antilles:

«Barbados, dit-il, est une très-respectable petite île qui fait une grande quantité de sucre. Elle n'est pas pittoresquement belle, comme presque toutes les autres Antilles, et par conséquent présente peu d'attrait au voyageur. Mais cette absence même de beauté scénique l'a préservée du sort de ses voisines. Un pays qui est coupé en paysages, qui se vante de ses montagnes, de ses bois, de ses cascades, qu'on admire pour ses grâces sauvages, est rarement propice à l'agriculture. Une portion de la surface dans de tels pays défie toujours les efforts du cultivateur. De plus, une telle contrée sous les tropiques offre toutes les séductions possibles au nègre indépendant. À la Jamaïque, à la Dominique, à Sainte-Lucie, à Grenade, le nègre émancipé a pu chercher un établissement et devenir heureux; à Barbados, il n'y avait pas un pouce pour lui.

«Il a donc été obligé de continuer à travailler et à faire du sucre, à travailler tout autant qu'il faisait étant esclave. Il en est résulté que la main d'œuvre a été abondante dans cette île, et dans cette île seulement; etque, pendant la crise des Indes occidentales, elle a tenu bon et continue à produire.»

L'île n'a que vingt milles de long sur douze environ de large, et la population par hectare y est plus élevée que dans la Chine elle-même; l'île compte cent cinquante mille habitants, plus que les immenses plaines de la Guyane. Les nègres de Barbados sont très-intelligents, en partie sans doute parce qu'ils sont constamment appliqués au travail. LesBimo, c'est le nom que se donnent les habitants blancs, gagnent beaucoup d'argent, bien qu'ils emploient des procédés bien plus grossiers que ceux de Demerara, de Cuba, de la Trinité, et même de la Jamaïque. Ils ne conservent la fertilité de leurs champs qu'à l'aide du guano; la terre est tellement épuisée que les cannes coupées ne repoussent plus aussi aisément que dans les autres Antilles; dès la deuxième année, le rendement diminue d'une manière très-sensible. L'habitude de brûler la magasse ou canne écrasée et de ne rien rendre au sol commence, sur ce point, à faire sentir ses effets. «Que dirait-on, en Angleterre, de quelqu'un qui brûlerait sa paille? À cela on dira que l'agriculteur anglais n'est pas dans la nécessité de brûler sa paille; il n'a pas besoin de faire cuire son froment, ni ses moutons ou ses bœufs, tandis que le fermier de Barbados est tenu à faire cuire sa récolte; mais pourquoi le fait-il avec le résidu même de ce que lui fournit sa terre? Il ne pourrait peut-être pas mettre de charbon directement sous ses chaudières, mais il pourrait les chauffer avec de la vapeur, ce qui reviendrait au même. Tout ceci s'applique non-seulement à Barbados, mais à la Guyane, à la Jamaïque et aux autres îles. Partout on brûle la magasse; mais nulle part l'engrais n'est aussi nécessaire qu'à Barbados; on ne peut pas y mettre en culture du sol vierge, quand on en a besoin, comme à la Guyane.»

«Trinidad est la plus méridionale des Antilles, et se trouve en face du delta de l'Orénoque; elle étend deux pointes semblables à deux cornes vers le continent, de façon à former une sorte de petite mer intérieure comprise entre la terre ferme et l'île, qui se nomme le golfe de Paria. C'est dans cette baie que sont situées les deux villes, Port-d'Espagne et San Fernando. Les détroits par où on arrive de l'Océan dans le golfe sont extrêmement pittoresques, surtout du côté de Port-d'Espagne. Cette ville elle-même est grande, très-bien située, avec des rues à angle droit, comme on le voit dans toutes les villes neuves. Tout a été préparé pour une population beaucoup plus grande que celle qui y réside actuellement, et on y voit à présent beaucoup de vides et de lacunes. Mais le temps viendra, et cela bientôt, où ce sera la meilleure ville des Indes occidentales anglaises. Il y a aujourd'hui à Port-d'Espagne un esprit d'entreprise commercial bien différent de la somnolence de la Jamaïque et de l'apathie des petites villes.»

L'intérieur même de l'île est très-peu connu, et il n'y a qu'une très-petite partie qui soit cultivée; tout récemment on a fait une reconnaissance scientifique, et l'on prétend y avoir trouvé beaucoup de charbon, mais les résultats de cette exploration n'ont pas encore été publiés.

On sait que cette colonie a, elle aussi, appartenu jadis à la France; elle en a conservé le langage, les manières et la religion. Il y a un archevêque catholique dans l'île; le gouvernement anglais lui paye des appointements, mais il ne les réserve pas à son propre usage et les emploie à des œuvres de charité.

La Nouvelle-Grenade. — Sainte-Marthe. — Carthagène. — Le chemin de fer de Panama.

Après avoir touché encore une fois à Saint-Thomas, s'y être promené une fois de plus au milieu des Espagnols, des Danois, des nègres, des Yankees, population mêlée, médiocrement morale et intéressante, que l'amour de l'argent amène dans la station principale de la Compagnie Royale anglaise, M. Trollope partit pour la Nouvelle-Grenade et l'isthme de Panama. Ses observations sur ces régions, les moins connues peut-être du continent américain, méritent d'être rapportées fidèlement.

«La Nouvelle-Grenade est, comme on sait, la plus septentrionale des républiques de l'Amérique du Sud; c'est la plus rapprochée de l'isthme dont elle comprend une partie considérable, puisque le territoire du golfe de Darien et le district de Panama sont compris dans les limites de la Nouvelle-Grenade.

«Il n'y a pourtant pas longtemps que la Nouvelle-Grenade formait une partie seulement de la république de la Colombie, dont Bolivar fut le héros. Comme les habitants de l'Amérique centrale trouvèrent nécessaire de diviser leurs États en plusieurs républiques, ainsi firent ceux de la Colombie. Les héros et patriotes de Caracas et Quito ne voulurent pas consentir à être gouvernés par Bogota; et d'un État on en fit trois: la Nouvelle-Grenade, dont la capitale est Bogota; Venezuela, dont la capitale est Caracas, à l'est de la Nouvelle-Grenade, et la république de l'Équateur, située au sud, avec Guayaquil comme port principal sur le Pacifique, et Quito, comme capitale. Le district de Colombie était un des plus splendides apanages du trône d'Espagne à l'époque où ces apanages étaient dans leur plus grand éclat. La ville et le port de Carthagène, sur l'Atlantique, étaient admirablement fortifiés, comme aussi Panama, sur le Pacifique. Les villes d'ordre inférieur étaient populeuses, florissantes et pour la plupart assez civilisées.»

Voyons pourtant ce qu'elles sont aujourd'hui. Voici la description de Sainte-Marthe, le premier port où descendit M. Trollope:

«Sainte-Marthe est un misérable village, bien qu'on l'appelle une ville, où nous conservons, par une inconcevable cruauté, un consul anglais et une poste. Il y a une cathédrale du vieux style espagnol, avec l'autel placé, non dans le chœur, mais vers la porte occidentale, et, m'a-t-on dit, un archevêque. Il semble qu'il n'y a aucun commerce dans ce lieu, qui paraît tout à fait mort. Quelques enfants noirs ou presque noirs courent dans les rues à l'état de nudité.

Le Port d'Espagne à la Trinidad—Dessin de M. de Bérard.

Le Port d'Espagne à la Trinidad—Dessin de M. de Bérard.

«Tous mes prédécesseurs, ici, sont morts de la fièvre,» me dit le consul d'un air de triomphe. Que «peut-on dire à un homme sur un sujet si sensiblementmortel? Et ma femme a été prise de la fièvre treize fois! Cieux! quelle existence!»

C'est près de Sainte-Marthe que mourut Bolivar. En véritable Anglais, notre voyageur ne manqua pas d'aller visiter la petite et simple villa où le 17 décembre 1830, le célèbre héros de l'indépendance rendit le dernier soupir.

Carthagène, où il alla par mer en quittant Sainte-Marthe, est une plus belle ville, mais elle est aussi en pleine décadence. «Elle n'est ni si désolée ni si morte que Sainte-Marthe. Les boutiques y sont ouvertes sur les rues, comme dans toutes les autres villes; on voit quelques hommes et femmes à l'occasion sur la place, et il y a quelque commerce de volailles, sinon d'autre chose.

Je rencontrai à Carthagène une famille du pays qui faisait un voyage, de Bogota au Pérou. En regardant une carte, on devrait croire qu'un voyage de Bogota à Buenaventura, sur le Pacifique, est facile et court. La distance à vol d'oiseau (à vol de condor, devrait-on dire plus exactement ici) ne serait que de deux cents milles environ. Et pourtant cette famille, où l'on comptait une vieille femme, était venue à Carthagène, après être restée vingt jours en route; il lui restait à faire un long voyage de mer jusqu'à l'isthme et la traversée jusqu'à Panama, et à faire encore un voyage de mer sur le Pacifique. Le fait est qu'il n'y a aucun moyen de faire le voyage par terre, sauf par quelques chemins d'une extrême difficulté. Bogota est à trois cent soixante-dix milles de Carthagène, et on peut à peine faire le voyage en moins de quatorze jours.»

La baie de Panama.—Dessin de M. de Bérard.

La baie de Panama.—Dessin de M. de Bérard.

De Carthagène, M. Trollope se rendit par mer à l'isthme et débarqua à Aspinwall, d'où part le chemin de fer qui va à Panama. Aspinwall a pris le nom d'un des négociants de New-York qui ont exécuté cette ligne si importante malgré sa petite étendue. C'est une petite ville misérable encore, malsaine, mal située, qui ne doit l'existence qu'au chemin de fer et à l'immense trafic dont elle est devenue le centre en peu d'années.

La construction du chemin de fer de Panama a été, malgré la petite distance de cette ville à Panama, une entreprise des plus ardues: la difficulté principale a été le défaut de main-d'œuvre.

«La ligne a été percée à travers une forêt continue, et sur la plus grande partie du trajet, le long de la rivière Chagres. Rien ne pouvait être plus malsain que de tels travaux, et en conséquence les hommes périssaient rapidement. Le taux élevé des salaires avait attiré ici beaucoup d'Irlandais, mais beaucoup y trouvèrent leur tombeau. On essaya des Chinois, mais ils étaient tout à fait incapables d'un tel travail, et, quand ils se trouvaient trop malheureux, ils avaient la mauvaise habitudede se pendre. Les ouvriers les plus utiles étaient ceux qui venaient de Carthagène, mais on ne les obtenait qu'à très-grand prix.

«La ligne entière traverse des forêts et des taillis où l'on peut admirer l'épaisse végétation des tropiques, et elle présente par là beaucoup d'intérêt. Mais il n'y a rien de remarquable dans les paysages, pour ceux au moins qui ont déjà eu l'occasion de voir des forêts des tropiques. La végétation est si rapide, que les bandes de terrain adjacentes à la ligne, et qui ont environ vingt mètres de largeur de chaque côté, doivent être défrichées tous les six mois; abandonnées pendant un an, elles se couvriraient d'épais taillis de douze pieds de hauteur. Tous les quatre milles environ, on rencontre de grandes maisons en bois, maisons coquettes, bâties avec beaucoup de goût, où demeure un surveillant avec un certain nombre d'ouvriers. Ces hommes reçoivent leurs provisions et tout ce qui leur est nécessaire de la compagnie; car il n'y a ici ni villages où des ouvriers pussent vivre, ni boutiques où ils pussent faire leurs achats, ni main d'œuvre disponible à volonté.

«Panama est sans aucun doute devenue une ville importante pour les Anglais et les Américains, et le nom en est aujourd'hui familier à nos oreilles. C'est pourtant un lieu dont la gloire est déchue. C'était jadis une grande ville espagnole, bien fortifiée, avec trente mille habitants environ. Maintenant les fortifications ont à peu près disparu, les églises tombent en ruines, comme les vieilles maisons, et l'ancienne population espagnole s'est évanouie. Quoi qu'il en soit, c'est encore la première ville d'un État, et le congrès y siége. Il y a un gouverneur et des juges; mais sans les passagers de l'isthme, il ne resterait bientôt plus rien de Panama.»

Costa Rica: San José; le Mont-Blanco. — Le Sérapiqui. —Greytown.

À Panama, M. Trollope s'embarqua sur le vaisseau de guerre anglaisVixen, qui le conduisit à Punta Arenas, sur la côte de Costa Rica; de là, il fit un petit voyage par terre jusqu'à San José, la capitale de cet État, avec le capitaine duVixen.

«Nous partîmes le premier jour sur un chemin de fer, car il y a untramwayqui pénètre jusqu'à douze milles dans la forêt. Nous étions traînés sur ce chemin de fer par une excellente mule. On nous avait recommandé de passer la première nuit à un endroit nommé Esparza, où il y a une décente auberge. Mais avant de quitter Punta Arenas, nous apprîmes que don Juan Raphaël Mora, le président de la république, venait par le même chemin, avec une nombreuse retenue, pour inaugurer les premiers travaux du canal projeté par un Français, M. Belly. Il devait sur sa route rencontrer son confrère, président de la république voisine, le Nicaragua, à San Juan del Sur, et c'est à quelque distance de là que devait commencer ce grand travail. Il se proposait de passer la nuit avec sa troupe à Esparza. Nous nous décidâmes en conséquence à pousser plus loin, et en effet nous y trouvâmes don Juan.—Il y était arrivé quelques heures avant nous, et sa suite remplissait le petit hôtel.»

Les jours suivants, les voyageurs s'élevèrent peu à peu au sommet du plateau élevé où se trouve la capitale San José. C'est une ville à l'aspect assez ordinaire, avec quelques monuments, une place, des casernes, etc.: elle est située à quatre mille cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer; aussi, bien que sous les tropiques, et à dix degrés seulement de la ligne, elle jouit d'un bon climat, et la chaleur n'y est jamais excessive.

«Aucun climat ne peut être plus favorable que celui de Costa Rica. La canne à sucre y vient à maturité beaucoup plus vite qu'à Demerara ou à Cuba. Le sol, sans engrais, y fournit deux récoltes par an. Le café y vient très-bien: le sol est volcanique et d'une indescriptible fertilité; et on a tous ces biens sans cette intensité de chaleur qui dans toutes ces régions méridionales accompagne généralement la fertilité tropicale, et y rend le travail mortel pour les blancs. Je ne parle, bien entendu, que des parties centrales, qui sont à quelques milliers de pieds au-dessus du niveau de la mer. Le long des côtes de l'Atlantique comme du Pacifique, la chaleur est aussi grande et le climat aussi malsain que dans la Nouvelle-Grenade et les Indes occidentales. Il serait difficile de trouver une ville plus mal partagée sous ce rapport que Punta Arenas. Mais, bien que le plateau de San José et l'intérieur de la contrée en général soient si favorablement situés, je ne puis pas dire que la nation soit prospère. Ceux qui réussissent le mieux ici, comme commerçants et comme agriculteurs, sont les Allemands. Presque tous ceux qui font des affaires sur une échelle un peu grande sont des étrangers, c'est-à-dire ne descendent pas des Espagnols. Il y a ici des Anglais, des Américains, des Français; mais, je crois que les Allemands sont le mieux mariés au pays. Les meilleures terres à café sont entre les mains des étrangers, ainsi que les plantations de cannes et les scieries pour la préparation des bois: leur tâche est difficile; la main d'œuvre est extrêmement rare et chère. Le peuple n'est pas paresseux comme sont les nègres, il aime l'argent et l'épargne, mais les habitants sont peu nombreux, ils possèdent tous de la terre, et sont à l'aise. Aux environs de San José, une journée d'homme vaut cinq francs, encore ne peut-on toujours l'obtenir à ce prix.

«Les habitants de Costa Rica sont naturellement d'origine espagnole, mais ici, comme dans toutes les contrées voisines, le sang est très-mêlé; le sang espagnol pur est, je pense, une rare exception. Cela se voit mieux dans la physionomie que dans la couleur, et se remarque surtout dans les cheveux. Il y a un mélange de trois races, de l'Espagnol, de l'Indien aborigène et du nègre; mais les traces de ce dernier sont relativement plus faibles. Les nègres, hommes ou femmes, tout à fait noirs, d'origine ou de famille purement africaine, sont très-rares.

«Aux environs de San José, il y a une montagne volcanique dont le nom est Irazu. On m'informa qu'elle fumait encore, bien qu'évidemment elle ne donnât point de lave. La contrée entière est remplie de pareilles montagnes.Il y en a une, le Mont-Blanco, dont le sommet n'a jamais été atteint; telle est du moins la rumeur dans Costa Rica; très-distante, enveloppée d'autres montagnes, qu'on ne peut atteindre qu'en traversant d'épaisses forêts vierges; elle lance encore, et cela constamment, de la lave enflammée.

«On a fait différentes excursions pour monter sur ce Mont-Blanco, mais jusqu'ici en vain. Il n'y a pas longtemps, l'ascension fut tentée par un baron français, mais lui et son guide restèrent vingt jours dans les forêts et s'en revinrent, faute de provisions.

«Vous devriez faire l'ascension du Mont-Blanco, me dit sir William Ouseley (sir William Ouseley était en ce moment à San José, occupé à négocier un traité avec le gouvernement de Costa Rica), vous êtes à l'aise, n'ayant rien à faire. C'est juste ce qui vous convient.

«C'est ainsi que sir William Ouseley faisait la satire de mes occupations habituelles; je résolus pourtant de me contenter de l'Irazu.»

Nous ne suivrons pas notre voyageur sur le sommet de cette montagne qui s'élève, dit-il, à onze mille cinq cents pieds au-dessus de la mer: nous n'y apprendrions rien autre que le récit de ses tribulations; les volcans ne sont décidément pas son fait, et sir William Ouseley se trompait.

De San José, M. Trollope se rendit à San Juan, communément appelé aujourd'huiGreytown; le voyage n'est pas très-facile: il faut franchir le faîte de la chaîne qui sépare les eaux du Pacifique de celles de l'Atlantique, passer la nuit dans de misérablesranchos, à sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer; il y a une route jusqu'à un endroit nommé Desenganos, où les eaux des deux océans se divisent; mais sur le versant qui descend vers l'Atlantique, les mulets ne descendent plus qu'avec une extrême difficulté, dans des sentiers à peine praticables. Qui croirait que, faute d'une route, tout le café qu'on récolte sur les plateaux élevés de l'intérieur ne peut se rendre dans les ports de l'Atlantique, et va faire le tour du cap Horn, avant d'être dirigé sur l'Europe. En descendant du pays élevé, on arrive à la rivière Sérapiqui que les voyageurs descendent en canot, ainsi que la rivière San Juan où le Sérapiqui se jette.

«Le Sérapiqui est une belle rivière, très-rapide, mais pas assez pour être dangereuse. Il n'y a pas une maison, pas même une hutte sur ses bords, et la forêt descend jusque dans l'eau. Dans les grands arbres sont suspendus les singes bavards, qui agitent leurs vilaines têtes devant notre bateau ou poussent des cris de colère en voyant leur territoire envahi. Les perroquets volent au-dessus de nos têtes en faisant leur musique particulière. À trois heures, nous arrivions dans le San Juan. C'est la rivière par où le grand lac de Nicaragua se déverse dans la mer, le chemin suivi par toutes les compagnies de transit qui se sont établies d'un océan à l'autre dans le Nicaragua; les flibustiers ont tant fait que tout transit est banni de ses eaux: c'est aussi la ligne que M. Belly a choisie pour son canal. Elle a vu de terribles scènes de meurtre et de cruauté. Aujourd'hui, la rivière roule paisiblement, dans son lit large et peu profond, entre les ranchos et les dépôts de quelques sauvages colons qui sont venus chercher un asile sur ces bancs tristes, solitaires, et brûlés du soleil.»

«Le lendemain matin, nous atteignîmesGreytown, en suivant la rivière San Juan. Il y a un autre passage qui conduit à la mer par le Colorado, une branche qui, sortie du San Juan, rejoint l'Océan par un plus court chemin. On a songé à choisir cette ligne pour le canal projeté, de préférence au San Juan. Je crois ces deux lignes également impraticables. Le San Juan lui-même est si peu profond que nous touchâmes souvent le fond, même avec notre léger canot.

«Et que dirai-je deGreytown? nous y avons un consul général, dont le devoir est de tenir sous sa protection spéciale le roi de Mosquitie, comme certaines personnes se plaisent à appeler cette côte, ou de la côte des Mosquitos, comme on la nomme plus généralement. Bluefields, à quelque distance sur la côte, est la résidence préférée de ce tyran nègre; maisGreytownest la capitale de son territoire.

«De tous les endroits où j'ai jamais mis le pied,Greytownest, je crois, le plus misérable. C'est une petite ville de deux mille habitants, à peu près, placée à l'embouchure du San Juan, et de toutes parts entourée d'eau et de forêts impraticables. Une promenade d'un mille est impossible dans toute autre direction que la plage de la mer; mais ceci n'a que peu d'importance, parce que la chaleur continuelle fait qu'on ne songe point à prendre de l'exercice. Quelques Américains vivent ici, adorant le tout-puissant dollar comme font les Américains, et ouvrant des boutiques d'eau-de-vie et des comptoirs; on y trouve aussi quelques Anglais et quelques Allemands. En fait de femmes, je ne vis que quelques négresses, et une femme blanche, ou plutôt rouge, dans une boutique de rhum. La population indigène se compose d'Indiens-Mosquitos, quoiqu'il paraisse qu'on leur permette à peine de vivre àGreytown. On les voit se promenant dans leurs canots, vendant quelques œufs et des poules, attrapant des tortues, ou assez fréquemment en train de s'enivrer.»

De l'isthme américain, M. Trollope se rendit aux Bermudes, archipel composé de trois cent soixante-cinq îlots, encadrés par un dangereux récif sous-marin dans un espace de vingt milles de longueur et de trois milles de largeur. La gravure que nous donnons à la page suivante représente le principal mouillage de cette possession britannique.

Aug.Laugel.

Vue des Bermudes.—Dessin de M. de Bérard.

Vue des Bermudes.—Dessin de M. de Bérard.


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