Collége de la Mère du roi, à Ispahan(voy. p.20).—Dessin de M. Jules Laurens.
Collége de la Mère du roi, à Ispahan(voy. p.20).—Dessin de M. Jules Laurens.
Les habitants d'Ispahan.
Les habitants d'Ispahan, sans être tout à fait aussi mal famés que les Schyrazys, ne jouissent pas non plus d'une réputation très-brillante. On dit la lie du peuple de cette ville une des plus mauvaises de l'empire. Elle fournit à toutes les autres cités les plus rusés et les plus voleurs des courtiers. Pour exprimer leur opinion sur ce sujet, les Persans rapportent unhadys, une traditionsacrée dont l'authenticité n'est pas d'ailleurs à l'abri de toute critique. Son Altesse le Prophète, racontent-ils (Que le salut de Dieu soit en lui et qu'il soit exalté!), dit un jour: «O Seigneur du monde, faites que Bahreyn soit ruinée et qu'Ispahan prospère!» Il indiquait par là que Bahreyn étant une ville habitée par des gens bons et vertueux, il était à souhaiter qu'elle disparût pour que sa population se répandît dans le reste de l'univers et y portât l'exemple et la contagion de ses mérites. Mais Ispahan, au contraire, laissant beaucoup à désirer, quant aux qualités de ses habitants, il était bon que ceux-ci se confinassent chez eux, et, contents de leur prospérité, n'allassent pas troubler le monde.
Il y a à Ispahan beaucoup de gens instruits dans tous les genres, des marchands riches ou aisés, des propriétaires qui vivent en rentiers et ne recherchent pas les emplois publics, enfin tout un fonds d'existences calmes, tranquilles et honnêtes, qui est comme le reflet de l'ancienne splendeur de la capitale des Séfévys. À beaucoup d'égards, mais en plus grand, je crois que l'on pourrait comparer Ispahan à Versailles.
Je garde à cette cité déchue un très-tendre souvenir. Elle n'est pas belle comme le Caire, mais délicieuse comme un rêve, et si elle n'a pas le sérieux et la majesté grave d'une ville construite en pierres de taille, il faut convenir que ces immenses édifices peints, dorés, couverts d'émaux, ses murs bleus ou à grands ramages, qui reflètent les rayons du soleil, ses vastes bazars, ses jardins immenses, ses platanes, ses roses, en font le triomphe de l'élégant et le modèle du joli. Ispahan n'a pu être conçu et exécuté que par des rois et des architectes qui passaient leurs jours et leurs nuits à entendre raconter de merveilleux contes de fées.
Une peinture indienne dans le palais des Quarante-Colonnes, à Ispahan(voy. p.20).—Dessin de M. Jules Laurens.
Une peinture indienne dans le palais des Quarante-Colonnes, à Ispahan(voy. p.20).—Dessin de M. Jules Laurens.
Il n'est jamais agréable de laisser un lieu où l'on est bien, mais il est plus désagréable encore de passer de ce bon logis dans un autre plus mauvais. En quittant Ispahan, nous allions constater par nous-mêmes la distance qui sépare les monuments de sa grandeur des ruines de sa décadence.
D'Ispahan à Kaschan.
Le jour de notre départ nous ne fîmes que trois heures de marche, d'après le principe immuable qu'on ne doit jamais s'éloigner beaucoup au premier début d'un voyage.
La marche du lendemain fut aussi peu attrayante que celle de la veille. Jamais je n'ai vu désert si laid. Le ciel était couvert et le vent du sud-est, qui nous poursuivait, ne nous laissait ni la liberté de parler sans étouffer, ni la possibilité de nous entendre. Nous eûmes donc cinq heures de route fort désagréables. La nuit le fut plus encore. L'air était si singulièrement rafraîchi sur les hauteurs où nous nous trouvions, qu'enveloppés dans des couvertures de laine et des vêtements ouatés, nous étions transis de froid; pour comble d'agrément, le vent, ayant redoublé de furie, faisait un vacarme tel sous les tentes, que nous nous attendions à chaque instant à les voir emportées. Ce qui ne se réalisa pas pour nous arriva à nos Kavas arabes. Au petit jour, leur abri leur tomba sur la tête et on les tira avec peine de dessous l'amas de toile qui les étouffait. Pour s'habiller, il fallut poursuivre dans la plaine les vêtements dont le vent s'était emparé. Un des membres de la caravane fit le bonheur général par son obstination à rattraper à la course un faux-col que l'aquilon ne voulait pas lui rendre.
Décidément, il faisait moins que chaud, même de jour. Nous étions transportés soudainement dans un climat du Nord. Il n'y avait pas d'ailleurs trop à s'en plaindre. Les chevaux n'en marchaient que mieux. Après six heures, nous arrivâmes à Soôu et nous nous aperçûmes tout d'abord que notre veine d'infortune était épuisée pour quelque temps. C'est une charmante petite ville avec des constructions à plusieurs étages et un beau caravansérail. Le pays est très cultivé très-boisé.
Presque au sortir de Soôu, nous rencontrâmes la grande caravane d'Ispahan à Téhéran qui, changeant ses allures ordinaires, celles d'une sage lenteur, se mit à notre pas et ne nous quitta plus. Tout cela était irrégulier et avait besoin d'explications. Voici ce qui arrivait.
Le gouverneur d'Ispahan, Tchéragh-Aly-Khan, avait reçu l'annonce de son rappel. Il allait quitter sa ville, et ses bagages, confiés à la caravane, avaient été expédiés sur Téhéran. Mais, à peine parvenu à Gyat, cette caravane avait appris que deux cents cavaliers bakthyarys s'étaient réunis dans la montagne pour fêter les bonnes prises que le ciel leur adressait: d'une part, un envoyé européen avec des caisses de cadeaux destinés au roi.... et l'imagination, Dieu merci, pouvait se donner carrière sur la richesse de ce contenu! et de l'autre, les dépouilles du gouverneur d'Ispahan, sans compter les menus suffrages représentés par les biens des marchands de la caravane. Notre Mehmandar, heureusement, avait été également prévenu; et c'était là le motif de ses préparatifs militaires. À Soôu, on avait craint d'être attaqué la nuit, et l'on avait retenu le matériel des tentes afin de tout escorter ensemble; sur la route, même de jour, on redoutait une embuscade. Enfin nous arrivâmes à Kohroud sans avoir vu l'ennemi. Les Bakthyarys, informés de la bonne tenue de notre monde, reconnurent que l'affaire pourrait être plus chaude que fructueuse, et s'en retournèrent chez eux. Une fois à Kohroud, il n'y avait plus de risques à courir; on se trouvait hors du rayon de leurs courses.
Le pays que nous traversâmes avait été réellement créé par la nature pour les expéditions du genre de celle dont nous avions été menacés. Ce n'est que défilés, descentes, montées, passages rudes et étroits. Plusieurs fois, nous nous trouvâmes mêlés aux gens de la caravane, qui croyaient ne pouvoir se tenir trop près de nous. On y voyait des moullahs sur des ânes, des femmes voilées dans des paniers, des marchands, des gens de toute sorte sur leurs chevaux. Pendant ce temps, et malgré la gravité des circonstances, Aly-Khan chassait au faucon, ce qui était aussi une manière d'observer le terrain. Il prit quelques perdrix. Nous mîmes pied à terre et nous fîmes une partie du chemin en marchant, remarquant et cueillant au milieu des rochers et des pierres de la route toutes sortes d'herbes et de plantes aromatiques. Nous avions avec nous un enfant arabe d'une dizaine d'années, Azoub, joli et bien élevé, fils d'un négociant de Bagdad. Il donnait la main à ma fille, l'aidait dans les petites difficultés du chemin, en cherchant à causer avec elle. C'étaient des mots français coupant des phrases arabes, et des rires d'oiseaux connus des enfants de tous les pays. Ainsi nous arrivâmes à Kohroud.
Toute cette journée avait été très-fraîche. Les Persans, avec leur amour immodéré pour le froid, étaient enchantés et nous vantaient Kohroud. Sans nous insurger contre cette opinion, nous en tirions des pronostics douteux pour le repos de la nuit, et nous eûmes malheureusement assez raison, car toutes les précautions possibles furent impuissantes contre la rigueur de la température. Aussi le signal du départ ne nous trouva pas récalcitrants, et, tout transis, nous montâmes à cheval, enchantés de nous éloigner de cette zone glaciale.
Après trois heures de marche employées à tourner dans une espèce de labyrinthe descendant qui nous conduisait hors des montagnes, nous débouchâmes à l'entrée d'une plaine sans limites, vaste désert couvert de cailloux, où nous fûmes pris à partie par un soleil des tropiques. L'air était pour ainsi dire enflammé. On voyait miroiter l'atmosphère, comme il arrive vers la fin d'un bal, quand les bougies brûlent sans que la flamme remue. Mais il n'y avait pas à se plaindre, tout se passait suivant la règle: nous étions dans la plaine de Kaschan, un des lieux les plus brûlés et les plus brûlants de l'Asie. Pour distraction, nous avions à chercher des yeux la grande production du pays, les scorpions, et, en effet, on en voyait quelques-uns se promenant entre les pierres qui leur servaient de domicile.
Ainsi éprouvés par un changement de température beaucoup plus complet que nous ne l'avions désiré, nous sûmes d'abord un gré très-médiocre au Mehmandar et au gouverneur de Kaschan, Mirza-Ibrahim-Kan, d'une attention délicate dont le premier acte consista à nous faire faire neuf heures de marche sous l'œil de ce soleil. À la vérité, ce fut une marche triomphale. Tout ce qui possédait un cheval à Kaschan était venu au-devant de nous, et entre autres le fils du gouverneur, Mirza-Taghy-Khan, jeune administrateur de la plus belle espérance, mais peu chargé d'années: il n'avait que six ans.
Malgré la vue de tout le peuple de Kaschan, venu au-devant de nous, y compris la communauté juive, l'impatience nous prenait un peu d'une route aussi longue, quand, à la fin, nous arrivâmes, et la première vue de notre logis dissipa comme une fumée notre mécontentement. Des murmures nous passâmes à des sentiments de gratitude très-mérités. On nous avait fait éviter l'air brûlant de la ville et on nous mettait à une demi-heure de là dans un palais nommé Fyn et appartenant au roi.
Peu de jardins sont comparables à ceux de ce délicieux séjour. Les plus belles eaux, les plus limpides, les plus fraîches, y courent dans des bassins et à travers des canaux d'émail bleu. Il ne se peut rien voir de plus gai. Un de ces bassins est petit, profond de quatre à cinq pieds, peuplé de poissons rouges et encadré dans un pavillon de peinture. L'autre, carré, a bien cinquante pas de chaque côté et la même profondeur. Le tout avec les immenses platanes ordinaires et des fleurs à profusion. Au milieu du parc, une de ces constructions à jour que les Persans appellent koulah-é-ferenghy,un chapeau européen, parce que la toiture est en effet bombée et à larges rebords, nous donnait la fraîcheur de son ombre. Auprès, s'étendaient les vastes bâtiments du harem.
Kaschan. — Ses fabriques. — Son imprimerie, lithographique. — Ses scorpions. — Une légende. — Les bazars. — Le collége.
Le gouverneur nous avait fort engagés à voir Kaschan. En effet, nous n'y pouvions manquer, car Kaschan est une des grandes villes de l'empire.
Sa réputation est très-mélangée de bien et de mal, et il y a beaucoup de choses à en dire. C'est une des cités les plus manufacturières de la Perse. On y fabrique, à un bon marché extraordinaire, des soieries légères d'une si bonne teinture qu'on les lave sans inconvénient. On y fait aussi beaucoup de chaudronnerie, et, sous ce rapport, Kaschan partage avec Ispahan l'avantage de fournir la Perse occidentale de vases de cuivre de toutes les formes et de toutes les grandeurs, étamés ou non, simples ou gravés de figures et de fleurs. On y remarque entre autres des tasses et des plats couverts, de formes très-jolies, très-variées, et ornés de peintures bleues, rouges, vertes, simulant l'émail. L'inconvénient de ce genre de travail est de ne pas supporter l'eau. Mais l'effet en est agréable. Tout ce commerce est bien loin d'être aujourd'hui ce qu'il était il y a cent cinquante ans. Alors ce n'étaient pas seulement des soieries légères qu'on fabriquait à Kaschan, mais des damas, des étoffes brochées d'or et d'argent, surtout des velours d'une grande beauté. Ce qui ajoutait au singulier mérite de toute cette fabrication, c'était le bon marché extraordinaire des produits. Aujourd'hui il ne reste guère que l'échantillon de ce que les Kâschys ont su faire et pourraient faire encore.
S'ils ont une réputation de bons manufacturiers et d'ouvriers adroits, ils y ajoutent aussi celle d'être très-aptes à la littérature. Ils ont fourni beaucoup d'hommes remarquables dans la poésie, la philosophie, et surtout les sciences théologiques. Il y a à Kaschan une imprimerie lithographique qui produit d'assez bons ouvrages, et le nombre des hommes qui s'y occupent de cultiver leur esprit ne laisse pas que d'être considérable. Enfin, les Kâschys sont essentiellement gens de bonne compagnie. Mais, comme toute chose en ce monde a un revers, on les accuse d'être des guerriers plus que médiocres, et les anecdotes ne tarissent pas sur leur peu de vocation pour le maniement des armes. Jamais, dit-on, homme de guerre n'est sorti de leurs murs, et le gouvernement n'oserait pas composer un régiment de Kâschys. Kaschan est la ville favorite et comme la capitale des scorpions. En aucun pays de la Perse il ne s'en trouve autant. Ces insectes venimeux habitent dans tous les murs, y sortent de dessous toutes les pierres, à moins qu'on n'emploie des moyens particuliers pour s'en débarrasser. Ainsi, le gouverneur nous montra une maison qu'il venait de faire construire. Elle était fort belle, très-élégante et très-bien entendue; mais son principal mérite consistait en ce que les quatre coins avaient été soumis à un enchantement d'une telle force que jamais les scorpions ne pourraient y pénétrer sans qu'on le voulût. C'était assurément un avantage incontestable.
Il y a presque aux portes de la ville un vaste monticule formé par les décombres d'un édifice écroulé, qui est loin de jouir d'une si heureuse prérogative. Il a, tout au contraire, le privilége opposé, les scorpions y pullulent en telle abondance que si l'on y répand une goutte d'eau, à l'instant même on les voit accourir sortant de leurs trous par milliers. On raconte à ce sujet qu'un des anciens rois arabes, Schedad, célèbre dans la légende par sa puissance, sa richesse et surtout son orgueil, avait imaginé de faire un jardin qui effaçât les magnificences et les délices du paradis. Le jardin d'Irem, qu'il créa, fut, en effet, si beau que depuis des siècles il sert de point de comparaison aux poëtes et a donné lieu à des amplifications sans fin. Avoir un paradis, c'était un grand pas vers la qualité de Dieu; cependant cela ne suffisait point encore: pour faire bien les choses, pour les avoir complètes, il fallait un enfer. Qu'est-ce qu'une puissance qui ne peut pas châtier? Schedad ordonna donc aux génies, soumis à son obéissance de lui composer un enfer si parfait, si complet dans toutes ses parties, que l'imagination la plus exagérée ne pût y apercevoir ni défaut ni oubli. Tous les instruments de torture y furent collectionnés, la poix et le bitume y coulèrent en fleuves de feu, on y organisa des amas d'eaux bourbeuses pour les noyades et des précipices sans fond pour les chutes. Dans des ronces accumulées de façon à écorcher les pieds des passants, on lâcha toute la famille des serpents grands ou petits, n'importe, pourvu qu'ils fussent reconnus pour bien venimeux, et l'on commença à se féliciter d'avoir fait une œuvre au-dessus de toute critique, quand quelqu'un fit observer qu'il n'y avait pas de scorpions. Un enfer sans scorpions ne pouvant se tolérer, on envoya un grand diable courir le monde pour en rapporter une cargaison. Il fit de son mieux. Il en remplit ses sacs en Syrie, en Afrique, dans l'Asie Mineure, partout où cette gent pullule, et fier de s'être bien tiré de sa mission, il s'en revenait à tire-d'aile, quand il apprit que Schedad venait de mourir, et que les travaux de l'enfer étaient abandonnés. Les scorpions, si précieux un moment auparavant, devenaient pour le génie un fardeau inutile. Il ne crut donc pas devoir les porter plus loin. Il secoua ses sacs à l'endroit où il était alors, et s'en alla. C'était la butte de terre placée aux portes de Kaschan, et voilà pourquoi il y a tant de scorpions dans ce lieu. Tout s'explique.
Il faut dire aussi que le mal appelle le remède. Ce fut un homme utile à son pays, sans aucun doute, celui qui combina un charme capable de défendre l'accès d'un logis à ces bêtes hideuses; mais il a été dépassé par l'inventeur du moyen de rendre inoffensif leur mortel venin. On nous amena un de ces sorciers. Il avait très-mauvaise mine, soit dit en passant, et plutôt l'air d'un grand coquin que d'un bienfaiteur de l'humanité; mais enfin, le ciel l'ayant fait ainsi, peut-être n'en valait-il ni mieux ni pis. On lui apporta des scorpions noirs et des scorpions blancs. Il se mit à jouer avec eux et nous les montra suspendus en grappes à ses doigts. Ensuite, il se fit piquer au visage. Puis, passant à quelque chose de mieux, il tira d'une boîte une phalange: c'est une énorme et horrible araignée qu'on nomme dans la langue du paysRotayl, et dont la piqûre est toujours très-mauvaise et quelquefois mortelle, et il se fit mordre encore par cette bête. Nous levâmes la séance, enchantés de ses talents, mais rassasiés de tout ce monde-là.
Pour changer le cours de nos idées, nous allâmes visiter les bazars, que nous trouvâmes très-actifs et très-vivants. Ce n'est pas un des moindres charmes des villesd'Asie que ces longues galeries couvertes, bordées de boutiques où toute la population se porte depuis le matin jusqu'au soir. Les boutiques de marchands d'étoffes toujours assiégées par des troupes de femmes, les ateliers de chaudronniers avec leur tapage étourdissant, les armuriers avec leur public de cavaliers, les libraires entourés de graves moullahs, les restaurateurs occupés du soir au matin à faire griller sur des charbons leurs appétissantes brochettes dekébabou mouton rôti, et à cuire, dans des myriades de petits pots noirs, les soupes à la viande que les gens du peuple idolâtrent, tous ces attraits divers amènent un monde fou, au milieu duquel circulent lentement les hommes à cheval, les mulets et les chameaux chargés. Les Persans se passeraient de tout au monde plutôt que de cesser d'aller au bazar. Je n'en suis pas surpris, et, si j'étais à leur place, je penserais de même. C'est le domaine souverain de la conversation, de l'anecdote, du propos bon ou mauvais, et le grand réceptacle de tout ce qui se dit. Enfin c'est un lieu qui respire le désœuvrement et la bonne humeur d'un peuple heureux de n'avoir à faire que ce qu'il veut, et que la nature a cependant créé remuant.
Entrée de Kaschan.—Dessin de M. Jules Laurens.
Entrée de Kaschan.—Dessin de M. Jules Laurens.
Nous admirâmes beaucoup aussi le collége. Je lui trouve le mérite d'être construit tout nouvellement. L'architecture en est bonne et curieuse. Les jardins (car, en Perse, la science est assez péripatéticienne et ne se passe pas de beaux ombrages) sont bien dessinés et bien entretenus. On nous dit que les professeurs étaient savants; sans avoir pu en juger, je n'ai pas de peine à le croire, vu la réputation littéraire de la ville.
De Kaschan à la plaine de Téhéran. — Koum. — Feux d'artifice. — Le pont du Barbier. — Le désert du Khavèr. — Houzé-Sultan. — La plaine de Téhéran.
Nous regrettâmes notre jardin de Fyn plus encore que l'Imarêt-è-Sadr d'Ispahan. Mais comme les regrets ne changent rien au train du monde, nous n'en partîmes pas moins de ce joli séjour, et nous fîmes dans le désert une journée que la sévérité des lieux et une chaleur raisonnable rendirent suffisamment austère. Nous marchâmes quatre heures, et nous arrivâmes à Schourab, très-triste endroit.
Le lendemain on ne fit que trois heures et demie jusqu'à Pamyngan.
Une caravane persane au repos.—Dessin de M. Jules Laurens.
Une caravane persane au repos.—Dessin de M. Jules Laurens.
À Koum, tout nous parut fort bien. Les bazars sont vastes, et il y a de belles maisons avec de grands jardins. La ville a un certain air provincial qui ne déplaît pas. Koum est une ville sainte. Sa mosquée, fort grande, est ornée d'un dôme tout doré et de construction moderne très-élégante. C'est là qu'est enterré Feth-Aly-Schah, en compagnie de Son Altesse Fathmèh, sainte très-vénérée des Persans. À ce titre, Koum jouit d'une bonne réputation dévote. Nous avions nos tentes préparées dans unjardin assez délabré, rempli de chacals, mais agréable. Ce qui nous amusa infiniment, ce fut le feu d'artifice dont on nous régala le soir.
En Europe, un feu d'artifice est une espèce de représentation théâtrale que l'on trouve plus ou moins jolie, mais qui ne produit guère dans les assistants d'émotion bien vive. En Perse, où il s'en faut de beaucoup que l'art des artificiers soit poussé aussi loin que chez nous, un feu d'artifice passionne autant le public que les courses de taureaux en Espagne. On ne se tient pas à distance respectueuse. La foule veut être au beau milieu. Chacun s'empresse de prendre en mains un pétard, une chandelle romaine ou un soleil; j'ai vu des personnages graves, avec l'air d'hommes sages etles plus larges barbes au milieu du visage, se jeter avec frénésie dans l'entraînement universel et courir de côté et d'autre en secouant une pluie de feu qui les ravissait en extase. Il y a bien des moustaches roussies, des robes brûlées dans ces délicieuses parties; mais on n'y prend pas garde, et le souverain bonheur est là.
Les Persans tirent des feux d'artifice à propos de tout, et souvent à propos de rien. Les grands seigneurs les font très-compliqués; les pauvres se contentent de beaucoup moins, mais encore en veulent-ils. J'ai connu tel de nos gens qui portait toujours des fusées dans ses poches. Aussitôt qu'il avait un moment de loisir, il lançait sa fusée, et se pâmait d'aise.
À partir de Koum, le désert change d'aspect. Il a l'air plus rébarbatif de beaucoup que du côté d'Ispahan. De grandes roches apparaissant çà et là dans le paysage, lui donnent quelque faux air de ressemblance avec les environs du Mokkattam en Égypte. Nous allâmes coucher à Poul-è-Delak, ou lepont du Barbier.
C'est un pont d'une longueur assez considérable, jeté sur un cours d'eau saumâtre suffisamment large, mais peu profond. À l'autre rive se présente un caravansérail ruiné, et autour quelques masures; en face, un mamelon sur lequel étaient nos tentes. Le pays est triste, mais il a quelque chose de solennel et d'imposant.
Le lendemain, nous entrâmes dans ce qu'on appelle le désert de Khavèr, autrefois la mer de Khavèr ou d'Orient. La tradition veut qu'elle ait disparu le jour de la naissance du Prophète, et c'était une des marques qui devaient annoncer au monde ce grand événement. Il paraît certain qu'à une époque reculée, cette mer était en communication avec d'autres vastes amas d'eau qui s'étendaient dans l'ouest jusqu'au lac Zarèh, et tenaient la place occupée par les déserts de Yezd et de Kerman. L'hiver, c'est un marécage impraticable aux caravanes, qui longent alors le pied des montagnes à l'ouest pour gagner Ispahan. À la fin de juin, le terrain était complétement sec, c'était une boue raboteuse. Il y restait des flaques d'eau, baignant çà et là quelques buissons d'épines de chameau d'un vert pâle, et dans cette misère couraient de gros lézards gris, très-laids, mais se rendant encore plus ridicules par leur façon de porter la queue en l'air et légèrement penchée de côté.
Nous mîmes pied à terre à Houzé-Sultan. On n'y voit pas autre chose qu'un caravansérail en ruines, la maison de poste, et un grand puits dans une espèce de pyramide. La pyramide n'est pas mal et ne manque pas de caractère; mais l'eau ne vaut absolument rien. Du reste, pas un arbuste, pas un brin d'herbe, de la boue desséchée d'un côté, du sable de l'autre. Pour animer le paysage, il y avait une caravane au repos. Elle était presque uniquement composée de femmes et de moullahs. Tout ce monde s'en allait à Koum, non pas précisément en pèlerinage, mais pour y porter une quantité de grands coffres longs, étendus par terre au soleil et d'où s'exhalait une odeur fort étrange. C'étaient des morts. Les Persans ont une telle passion pour les Imans que, riches ou pauvres, dévots ou incrédules, ils ne se tiennent pas de se faire enterrer près des tombeaux de ces saints. Les plus riches aspirent à être envoyés à Kerbela pour avoir une demeure sur le fameux champ de bataille où furent massacrés les fils d'Aly par les partisans de Yésyd; d'autres se contentent de Mesched et y restent sous la protection de l'Iman Riza; enfin, les gens à fortune médiocre du nord-ouest vont à Koum, près de Baby Fathmèh ou Mme Fathmèh. C'est une passion universelle et, qui plus est, une mode; peu de personnes résistent à la fantaisie de stipuler dans leur testament que leurs héritiers les feront enterrer dans un des lieux sacrés.
Depuis peu, je pouvais remarquer la grande différence qui existe entre le début et la fin d'un voyage. Nous allions entrer dans deux jours à Téhéran, et on ne vivait plus comme naguère dans ce complet oubli de l'avenir, dans cette appréciation délicate et absolue du présent, qui est le commencement de la sagesse et le seul moyen d'être heureux. Entre Schiraz et Ispahan, le terme du voyage était si éloigné qu'on y songeait à peine et on n'en parlait pas. Toute la question était de savoir ce qui arriverait ou ce qui était arrivé dans la journée. Au plus on portait sa pensée sur le lendemain. Désormais, tout était gâté. On s'occupait bien moins de ce qu'on faisait que de ce qu'on ferait dans huit jours, et on ne jouissait plus de la vie présente. Il était donc temps d'en finir.
Nous eûmes bientôt un avant-goût de la sensation au-devant de laquelle se précipitaient tous les esprits.
Nous rencontrâmes le docteur Cloquet avec un secrétaire de la mission ottomane. Il nous sembla retrouver l'Europe dans la conversation d'un homme profondément attaché à son pays et dévoué au service du roi de Perse, dont il était, du reste, on ne peut plus apprécié. Ces messieurs avaient apporté leurs tentes, de sorte que notre camp fut encore augmenté cette nuit-là. Le pays n'était pas beaucoup plus beau que la veille, et il était tout aussi sévère. Kenarégherd a une grande réputation comme terrain de chasse, et c'est à bon droit, car son sol saturé de nitre est particulièrement bon à attirer le gibier; mais il n'a pas d'autre mérite. Les cours d'eau qui le traversent de manière à en faire, à certains moments de l'année, un grand marécage, sont saumâtres, et l'air y est étouffant.
Nous partîmes le lendemain matin de bonne heure. Différents membres de la mission avaient pris les devants.Je fis le chemin presque seul avec mon kaliandji et deux autres domestiques. Nos chameaux n'en pouvaient plus: tout marchait lentement.
Je traversai assez indifféremment une série de vallons et de collines qui se succédaient les unes aux autres, comme la veille, en se rassemblant, offrant toujours les mêmes caractères de stérilité et d'abandon; mais à un tournant, j'aperçus tout à coup une plaine immense, une vallée d'une largeur grandiose courant de l'est à l'ouest: c'était la plaine de Téhéran.
Au nord s'étendait une chaîne de montagnes dont les sommets étincelants de neige se relevaient à une hauteur majestueuse: c'était l'Elbourz, cette immense arête qui unit l'Hindou-Kousch aux montagnes de la Géorgie, le Caucase indien au Caucase de Prométhée; et au-dessus de cette chaîne, la dominant comme un géant, s'élançait dans les airs l'énorme cône pointu du mont Démavend, blanc de la tête aux pieds. On ne saurait rien imaginer de plus vaste ni de plus beau. À l'est, un soulèvement du sol, indépendant du reste, jeté dans la même direction, coupait en deux cette grande arène et venait expirer non loin du sentier que j'avais à suivre. À l'est encore et par derrière, commençaient, dans un lointain bleuâtre, ces plaines interminables qui touchent au Khorassan, conduisant à l'Indus, au Turkestan, à la Chine, à tout ce que l'imagination rêve et voudrait voir. Pas de détails qui arrêtent la pensée, c'est infini comme la mer, c'est un horizon d'une couleur merveilleuse, un ciel dont rien, ni parole ni palette, ne peut exprimer la transparence et l'éclat, une plaine qui, d'ondulations en ondulations, gagne graduellement les pieds de l'Elbourz, se relie et se confond avec ces grandeurs. De temps en temps, des trombes de poussière se forment, s'arrondissent, s'élèvent, montent vers l'azur, semblent le toucher de leur faîte tourbillonnant, courent au hasard et retombent. On n'oublie pas un pareil tableau.
J'avais beau chercher Téhéran, je ne l'apercevais nulle part. En avançant, mes yeux démêlèrent au loin l'emplacement de Rey, l'ancienne Rhagès de la Bible, et le sol tourmenté que couvrent les ruines immenses de cette ville célèbre; je vis ensuite Schahbdoulasym, dont le dôme doré brillait au soleil au travers des massifs de verdure qui entourent cette jolie bourgade; mais Téhéran se cachait. C'est que la capitale persane est comme enterrée dans un pli de terrain qui ne permet de la découvrir que lorsqu'on y arrive.
Téhéran. — Notre entrée dans la ville. — Notre habitation.
Cependant, à mesure que j'avançais, les détails que l'éloignement avait d'abord dissimulés se révélaient les uns après les autres. Une multitude de grands jardins apparaissaient de toutes parts; des cultures variaient l'aspect du désert; des kanats, grands aqueducs souterrains, traversaient au loin la plaine; des ruines de villages et de tours s'accroupissaient çà et là; des arbres isolés s'élevaient sur les bords de quelques cours d'eau perdus. Enfin, j'arrivai le dernier à notre station.
On nous avait assigné pour demeure un kiosque appartenant à un des princes du sang et qu'entourait un jardin très-soigné et tout en fleurs. Comme, à dater de ce moment, nous n'étions plus en voyage, une grande tente dressée devant la porte nous servait de salon de réception pour les visites qui allaient se succéder. Nous devions faire le lendemain notre entrée solennelle dans la capitale, et nous savions que le roi, très-désireux de voir la mission, avait renoncé, pour ne pas retarder ce plaisir, à un voyage projeté dans le Khorassan. Toutes les attentions que l'on avait eues pour nous sur la route nous répondaient d'avance que nous serions accueillis avec toute la pompe imaginable.
Afin de ne pas être pris au dépourvu, dès le point du jour nous étions en uniforme et prêts à recevoir nos hôtes. Nous vîmes bientôt arriver à la file la légation ottomane, les quelques Européens résidant à Téhéran, puis des officiers militaires ou civils qui venaient complimenter le ministre de la part du roi, du premier ministre et du ministre des affaires étrangères. La tente était pleine de Persans en robes de cérémonie, les uns arrivant, les autres partant. Les kaliandjis circulaient au milieu de la foule, portant ou emportant leurs pipes, et c'est un spectacle qui ne manque pas d'éclat que de voir en bon ordre, dans un talar, une douzaine de ces serviteurs ayant entre les mains de beaux kalians, à la carafe de cristal et à la tête d'or simple ou d'or émaillé. Les pischkhedmets avec le thé entraient quand ceux-là sortaient, ou plutôt les précédaient; c'était un va-et-vient continuel. Quant à la conversation, elle se composait de souhaits de bienvenue, de compliments sans fin, de remarques sur notre voyage, de plaisanteries et de beaucoup de rires. Rien n'était plus différent de ce qu'on suppose en Europe au sujet de la gravité orientale. Mais c'est en Turquie et dans le contact avec les Turcs qu'on prend de telles idées, et la nation ottomane n'est pas un miroir qui montre l'Asie, c'est un rideau qui la cache.
Vers midi on nous informa que tout était prêt; nous montâmes à cheval. Nous formions un véritable corps de cavalerie. Après une demi-heure de marche, nous arrivâmes à une vaste tente en soie où différents grands personnages de la maison du roi nous attendaient. Nous mîmes pied à terre pour recevoir les compliments dont ils étaient porteurs, et on nous fit asseoir en face d'une grande table couverte de fleurs et de sucreries. Autour de la tente étaient rangés les coureurs du roi avec leurs bonnets pailletés de forme bizarre, les yessaouls en robes rouges, des ferrachs sans nombre; plus loin, un corps de cavalerie régulière, le seul qui existe en Perse, et qu'on appelle les ghoulams de la garde. Il est composé de deux escadrons de lanciers; venaient ensuite des bataillons d'infanterie et une foule de curieux. Dans ces sortes d'occasions, les spectateurs ne sont pas tous volontaires; c'est le gouvernement qui les invite à venir, en donnant avis aux marchands du bazar et au corps des métiers d'avoir à honorer les hôtes qui lui arrivent en se portant à leur rencontre. En somme, la multitude officielle et non officielle était très-grande.
Quand les kalians eurent été de nouveau apportés et remportés, et le thé de même, on se remit en route. Le roi ayant envoyé des chevaux richement caparaçonnés pour le ministre et les principaux membres de la mission, avec les djélodars portant comme de coutume la couverture brodée sur l'épaule gauche, tout ce train s'ébranla, et au bout de trois quarts d'heure, allant d'ailleurs avec une lenteur extrême, nous entrâmes dans Téhéran par la porte Neuve. Nous aperçûmes tout d'abord, sur la place qui précède la porte, le piquet ou mât destiné à la haute justice. Ordinairement les têtes y sont attachées en plus ou moins grand nombre; mais ce jour-là il n'y en avait pas. Un fou, bien connu de Téhéran, était monté sur la plate-forme et criait de toutes ses forces: «Ali! Ali!» Pendant trois ans, j'ai rencontré journellement cet homme dans les rues, qu'il parcourt en hurlant le même mot sans jamais se reposer. Il est de l'espèce la plus inoffensive, et ne prend garde à personne. C'est un pauvre diable qui a perdu, jadis, une petite fille qu'il aimait tendrement, et sa raison n'a pas résisté à l'excès du chagrin. La foule était grande et compacte sur le Marché-Vert, que nous traversâmes ensuite. La baguette des ferrachs n'était pas de trop pour nous frayer un passage. C'étaient des cris, des rires, un mouvement à ne pas s'entendre, et cependant il était bien nécessaire de garder son sang-froid, vu l'état habituel des rues persanes: huit pieds de large, une ravine au milieu, et des trous profonds irrégulièrement semés tous les trois pas. En Europe, on se tuerait; en Perse, on n'en éprouve aucun inconvénient. Seulement, il faut avoir expérimenté cette vérité, qui, au premier abord, semble paradoxale, pour faire de gaieté de cœur une telle promenade avec tant de chevaux autour de soi et des cavaliers pareils pour les conduire.
Louty.Kurde pasteur.Derviche nomade.Bakthyary[5].TYPES PERSANS.—Dessin de M. Jules Laurens.
Louty.Kurde pasteur.Derviche nomade.Bakthyary[5].TYPES PERSANS.—Dessin de M. Jules Laurens.
La ville est longue; notre résidence est fort éloignée de la porte Neuve, de sorte que la cavalcade mit bien trois quarts d'heure, sinon une heure pour sortir de ce dédale. Une fois arrivés chez nous, on apporta de nouveau les kalians et de nouveau le thé, puis nos introducteurs prirent congé. Nous étions livrés à nous-mêmes.
CteA.de Gobineau.
(La fin à la prochaine livraison.)
VOYAGE EN PERSE—Faubourg de Téhéran.—Dessin de M. Jules Laurens.
VOYAGE EN PERSE—Faubourg de Téhéran.—Dessin de M. Jules Laurens.
PAR M. LE CTEA. DE GOBINEAU,(1855-1858)DESSINS INÉDITS DE M. JULES LAURENS[6].
Une audience du roi de Perse.
Notre demeure, à Téhéran, est grande et belle. Assurément, ce n'est pas un monument de marbre. Il ne s'en fait pas en Perse. Mais elle est bien construite en briques crues avec des chaînes de briques cuites. Après avoir passé sous une voûte dans laquelle est pratiquée une chambre servant de corps de garde aux soldats qu'entretient chaque légation, on suit un corridor qui aboutit à une grande cour formant un carré long d'une assez belle étendue. Au milieu est une pièce d'eau en forme de T, le haut de la lettre longeant la façade; des deux côtés, une rangée de platanes et des massifs d'arbrisseaux et de fleurs. Le terrain est dallé de grandes briques carrées. Les bâtiments qui entourent la cour sont exhaussés de trois ou quatre pieds et composés d'un rez-de-chaussée seulement; c'est une série de chambres destinées pour la plupart aux gens de service. Au fond se présente le talar (la salle principale, le salon), percé de trois fenêtres à l'européenne et placé entre deux pavillons qui font saillie de chaque côté et sont ornés de niches garnies de stalactites dans le goût oriental. Les rebords des toits sont peints de couleurs brillantes et dentelés à la chinoise. De vastes terrasses en terre battue font le tour de la cour et recouvrent tous les bâtiments. Près du corps de logis principal, l'endéroun ou appartement intérieur, s'étend autour d'une cour séparée et longue un grand jardin, qui n'avait que le défaut de manquer d'arbres; mais on en pouvait mettre, et c'est ce que nous fîmes bientôt. Enfin, pour terminer la description de notre demeure, elle occupe un vaste emplacement dans le quartier le plus salubre de la ville. Elle possède de l'eau en abondance et est tout au plus à cinq minutes de la porte de Schymyran, qui conduit aux montagnes. Nous étions donc très-bien partagés.
La plus importante affaire était désormais d'obtenir l'audience du roi et de voir le premier ministre. Le souverain ne nous fit pas attendre. Le troisième jour de notre arrivée, ayant reçu ses ordres, nous nous rendîmes en gala au palais, précédés des coureurs et des ferrachs royaux. Nous fûmes d'abord introduits dans un salon où se trouvaient le ministre des affaires étrangères, Mirza-Say-Khan, le général en chef de l'armée persane, Azyr-Khan, le beau-frère du premier ministre, ancien ambassadeur à Pétersbourg, et deux ou trois autres personnes de marque. On nous offrit le kalian (pipe d'eau) et le thé. Après un instant de conversation, le grand maître des cérémonies, tenant un long bâton couvert d'émail et incrusté de pierreries, vint nous chercher. Il portait, comme le ministre des affaires étrangères, non pas le bonnet noir ordinaire, qui n'est pas d'étiquette pour les grands fonctionnaires lorsqu'ils paraissent devant le roi, mais un turban à forme haute et bombée, jadis en usage à la cour de Séfévys. Il avait aussi de longs bas rouges en mémoire de ce que, du temps de Djenghyz, une des marques distinctives des khans mogols de premier rang était de paraître devant le Khaghan sans ôter leurs chaussures; or, ces chaussures étaient des bottes rouges.
Après avoir traversé plusieurs cours et couloirs, nous arrivâmes à la porte d'un vaste jardin rempli de platanes, de fleurs et de bassins d'eau vive. Les bâtiments du palais, dont ce jardin est entouré, ont deux ou trois étages et sont ornés au rez-de-chaussée d'une série de peintures de grandeur naturelle, représentant des soldats réguliers, en uniforme rose, au port d'armes et le sourire sur les lèvres. Ce genre d'ornementation, qui rappelle beaucoup, par le style et les qualités de la peinture, les boutiques de la foire, n'est pas à l'abri de toute critique. On nous fit mettre là des galoches par-dessus nos bottes; c'est toujours le traité de Turkmantchay qui le veut, et au détour d'une allée, le grand maître des cérémonies s'arrêta; il se tourna vers un talar dont les colonnes étaient très-richement dorées et peintes, et s'inclina profondément en appuyant ses deux mains sur ses genoux et en les faisant glisser jusqu'aux pieds. Nous saluâmes à la manière européenne, et on nous fit quitter nos galoches, tandis que nos introducteurs quittaient leurs souliers pour marcher simplement sur leurs bas rouges.
Puis, élevant la voix au milieu de ce jardin, que nous vîmes alors bordé d'une haie de soldats, tandis qu'au pied du talar se tenaient des pages, des officiers, des domestiques de tous rangs, dans le plus profond silence, le grand maître des cérémonies proclama que Son Excellence le ministre de France demandait la faveur de s'approcher du roi. Bien entendu, cette requête fut beaucoup plus fleurie que je ne la donne ici, mais je ne me rappelle pas les termes exacts, et je me borne à en reproduire le sens.
Le roi, à ce qu'il paraît, car je ne voyais rien, fit unsigne, et nous avançâmes; à quinze pas plus loin, nouveau salut, et alors j'aperçus Sa Majesté. Elle était assise sur un trône fort élevé, qui me parut très-brillant. Le monarque lui-même était richement habillé, mais j'eus à peine le temps de faire cette observation, car sur un nouveau signe, nous approchâmes davantage et nous montâmes les degrés d'un escalier bordé de serviteurs du palais, qui nous introduisirent d'abord sur un petit palier bas et orné de glaces, puis dans le talar même, en présence du roi.
Sa Majesté avait alors vingt-cinq à vingt-six ans. La figure de Nasreddyn-Schah est belle et noble. Il porte la barbe coupée très-court, et de longues moustaches qui rappellent celles du roi de Sardaigne. Il a de beaux yeux intelligents. Il parle vite et brusquement pour dissimuler, dit-on, une timidité très-réelle. Le ministre de France prit place sur un fauteuil en face du roi, à une douzaine de pas. Le reste de la mission se tint debout. Au milieu du salon étaient aussi debout trois ou quatre princes du sang, oncles du roi. L'un tenait le sabre orné de pierreries, l'autre le bouclier, l'autre la masse d'armes. Ces divers ornements du trône étincelaient de diamants, d'émeraudes et de rubis. Le roi lui-même, couvert de pierres précieuses, était vêtu d'un koulydjêh, espèce de tunique courte en soie de couleur claire bordée de perles. Il portait de larges bracelets de diamants; la boucle de son ceinturon était de même, son sabre en avait encore, et encore l'agrafe de l'aigrette épanouie sur son bonnet.
Sa Majesté parla beaucoup de l'Empereur et de la France, et montra une grande connaissance de la géographie de notre pays. En sortant de son audience, nous saluâmes aux mêmes places où nous avions salué en arrivant, et nous nous rendîmes chez le premier ministre, qui nous attendait dans une autre cour du palais.
Nouvelles constructions à Téhéran. — Température. — Longévité.
Autrefois, c'est-à-dire il y a trente ans, il était pour ainsi dire impossible de rester, même au printemps, dans la capitale. La fièvre ne manquait pas de saisir les résidents obstinés et en faisait prompte justice. L'air était empesté, l'eau mauvaise, et, quand on sortait des autres villes de Perse pour venir dans ces lieux décriés, on croyait aller à la mort. Tout s'est beaucoup amélioré. La ville, naguère sale et en décombres, s'est nettoyée et relevée; on y construit beaucoup, et de belles et grandes maisons; les bazars y deviennent magnifiques et nombreux. Il y a un an à peine que s'est élevé le caravansérail d'Hadjeb-Eddoouleh, que l'on peut appeler un des beaux monuments de la Perse, et qui pourrait être cité avec honneur à côté des plus élégantes constructions d'Ispahan. Enfin, le roi a fait bâtir autour du Marché-Vert,Meydân-ê-Sebz, au centre de la ville, d'élégantes galeries; cette place même, bien pavée, ornée d'un grand bassin carré, est rendue plus remarquable par la porte de la forteresse flanquée de deux tourelles couvertes du haut en bas de mosaïques en émail. Il ne se passe pas une année qui ne voie s'élever de toutes parts, au dedans et au dehors de la ville, de beaux édifices. Les ruines existeront toujours, puisqu'une ville persane sans ruines n'est pas possible, mais le terrain se déblaye, et la quantité d'eaux courantes et saines que le roi a fait venir de la montagne, a singulièrement amélioré les chemins. Les descriptions de Téhéran, publiées jusqu'à 1845, ne sont plus vraies.
Mais, comme pour lutter contre toutes les améliorations très-grandes et très-réelles qui se sont introduites sous le nouveau règne, le choléra, depuis huit ou neuf ans, fait de terribles ravages dans la Perse septentrionale, et principalement pendant l'été. Ce nous fut une raison de plus pour gagner la campagne.
Nous allâmes nous établir à Roustamabad, assez joli village à deux lieues au nord, très-voisin du palais de Niavérân, où le roi était fixé.
La Perse n'est pas cependant un pays malsain en lui-même. Le choléra est malheureusement un fléau qui se montre sous toutes les latitudes. Cependant, en Perse, il ne pénètre pas dans les montagnes, et comme les montagnes ne sont jamais bien loin, on peut le fuir en s'y réfugiant. La fièvre, il est vrai, est la souveraine de l'Asie; elle existe en Perse, et existe partout. Les indigènes la prennent aussi bien que les étrangers, et on ne peut trop deviner la cause de l'intensité de ce fléau. Il est seulement à observer que, comme le choléra, il se guérit généralement sur les hauts lieux. Mais si on a été touché une fois, on garde une grande disposition à retomber sous son empire. Les variétés de ce mal sont très-nombreuses, et depuis la fièvre du Ghylan, qui emporte le malade au troisième accès, jusqu'aux fièvres intermittentes qui durent pendant des années, il existe des nuances infinies, mais toutes détestables. Ceci mis à part, les affections d'autre nature sont rares, et la population présente des cas très-nombreux de longévité. J'ai vu souvent, dans les villages, des paysans qui n'avaient guère moins de quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans. Les centenaires ne passent pas non plus pour introuvables. Je ne puis que répéter ici ce que j'ai déjà dit du sud de la Perse; tous les gens que j'ai observés dans les villes et dans les champs m'ont paru forts, bien portants et alertes.
Les nomades.
Les Persans aiment la locomotion. Les paysans eux-mêmes passent volontiers d'une province dans une autre. Il suffit qu'un villageois se trouve trop chargé de contributions pour qu'un beau soir il déménage. Il met son argent dans sa ceinture, sa femme sur un âne; le bœuf et le cheval portent le mobilier. On rencontre souvent des familles rustiques circulant ainsi dans l'empire. Elles sont bien accueillies par les nouveaux concitoyens qu'elles viennent chercher, et qui sont bien aises du secours de ces bras pour la culture d'une terre toujours trop vaste.
Mais ces hommes en quête d'une résidence ne sont que des voyageurs temporaires. Il existe une classe d'êtres qui fait d'un déplacement constant à peu près le but de sa vie. Ce sont les derviches, qui, n'ayant le plus souventd'autre occupation, ne se bornent pas à parcourir la Perse, et vont, sans hésiter, à Calcutta, à Constantinople, au Caire, et cela d'autant plus aisément que leurs pérégrinations ne leur coûtent absolument rien. J'en ai vu et pratiqué beaucoup, et je les tiens, en général, pour très-intéressants à connaître. Il y a sans doute, parmi eux, bon nombre de vagabonds purs et simples; mais çà et là on rencontre une perle, et c'est assez pour leur donner de la valeur.