TABLE DES GRAVURES ET CARTES

LE VILLAGE ET LE FORT DE SAHASINAKA S'ÉLÈVENT SUR LES HAUTEURS QUI BORDENT LE FARAONY.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

LE VILLAGE ET LE FORT DE SAHASINAKA S'ÉLÈVENT SUR LES HAUTEURS QUI BORDENT LE FARAONY.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

Les outils et les armes des Tanala témoignent d'une habileté qui ne se manifeste ni dans leurs vêtements, ni dans leur parure, ni dans leur habitation. Leurs haches ont une forme légère et élégante, elles sont forgées avec beaucoup de soin, et parfaitement emmanchées. Leurs sagaies sont bien effilées; leur fer avec sa nervure imite la feuille de laurier, la hampe se termine par un talon. Leurs boîtes à briquet, qu'ils portent toujours à la ceinture, sont des modèles d'ébénisterie. Quand elles ne sont pas d'une seule pièce, le fond rapporté et fixé à l'aide de légères chevilles de bois est ajusté d'une façon merveilleuse; le couvercle s'adapte toujours avec beaucoup de précision, de façon à mettre le contenu de la boîte à l'abri de l'eau. Tantôt elles ont la forme d'un prisme triangulaire droit; tantôt le couvercle seul a cette forme, tandis que la boîte est arrondie. Quelquefois aussi le couvercle et la boîte sont tous les deux demi-circulaires, et l'ensemble représente une calotte sphérique. Les Tanala savent également tresser des nattes. Les femmes les ornent d'arabesques, de dessins géométriques, de lignes qui se croisent et s'entre-croisent en tous sens. Enfin elles fabriquent des chapeaux de forme ronde, en paille légère, qui sont loin d'être dépourvus d'élégance.

UN DÉTACHEMENT D'INFANTERIE COLONIALE TRAVERSE LE RIBNANA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

UN DÉTACHEMENT D'INFANTERIE COLONIALE TRAVERSE LE RIBNANA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

De ce rapide examen de la vie des Tanala, de la façon dont ils se parent ou se tatouent, de la manière dont ils ornent leurs maisons, du soin et de la perfection qu'ils apportent dans certains travaux, on peut conclure qu'ils ne sont pas dénués de goût, et qu'ils ont une certaine notion du beau. Mais cette notion est encore trop rudimentaire chez eux, pour nous donner une idée de leur esprit artistique. Seules, la danse, la musique et la poésie vont nous renseigner sur la mentalité des Tanala, sur ce qui constitue le plus intime de leur caractère.

La danse est généralement exécutée par un ou deux hommes, et quelquefois par des femmes. Elle n'a rien de commun avec nos danses européennes dont les mouvements uniformes, réglés sur la musique, n'ont qu'une valeur purement esthétique, sans signification morale. Chez nous simple et gracieux exercice de salon, elle est chez les Tanala expressive au plus haut degré. L'exécutant y met toute son âme: son visage, ses mains, ses jambes, tout chez lui travaille à produire un effet sur l'esprit des spectateurs. Tantôt c'est la joie qu'il veut exprimer: alors, la figure souriante, il trépigne et agite ses mains, ou bien tourne à pas précipités sur la place du village en ployant et déployant son lamba. Tantôt c'est le désir et, jetant son chapeau par terre, il s'en approche avec forces contorsions, puis se retire brusquement comme s'il n'osait le prendre. La convoitise éclaire son visage, ses yeux brillent; il danse autour de l'objet, s'avance peu à peu, accélère le rythme de ses mouvements, s'abaisse, se relève, s'appuie sur les mains, puis lentement saisit son chapeau, et, radieux, le montre aux assistants. La frayeur est représentée avec autant de puissance: tantôt c'est une marche craintive et rapide, le corps ployé en deux, tantôt c'est l'allure lente de quelqu'un qui tremble ou qui supplie; tout à coup c'est une fuite brusque avec un cri de terreur, c'est une volte-face subite, une course folle en sens inverse; puis c'est un arrêt soudain, avec un visage empreint de terreur et déformé par des grimaces, une danse sur place, un frémissement de tout le corps; les épaules et les bras se tordent, les mains s'ouvrent, se ferment, se tournent en tous sens. Le danseur semble implorer une divinité infernale qui le torture, il paraît vouloir secouer les horribles visions qui le hantent, et bientôt, épuisé, couvert de sueur, il s'arrête, et va se reposer au milieu des spectateurs.

La reproduction des attitudes, des gestes familiers de l'homme et du vol de certains oiseaux constitue un autre caractère des danses tanala. Ici des danseurs tournent en s'appuyant alternativement sur le sol avec chaque main; là, ils rampent, le visage dirigé vers le soleil.

Une danse évoque le geste des chercheurs de miel, qui placent leur main sur le front en guise de visière, pour regarder le vol des abeilles sans être éblouis par le soleil. Une autre simule un combat, avec des sagaies qui se croisent et des boucliers qui se heurtent, ou bien imite l'arrivée de l'étranger dans un village. Un des danseurs, souriant, tend la main à son camarade; il semble l'inviter à entrer chez lui, à goûter au riz blanc de l'écuelle et à l'eau transparente des cruches en bambou. Voici encore des mains qui tremblent au-dessus des têtes, pour reproduire le vol du faucon qui s'arrête immobile dans les airs en agitant très rapidement ses ailes et qui tout d'un coup plonge sur sa proie. D'autres danses enfin ne sont qu'un exercice de souplesse. L'une consiste à tourner autour d'une claie en bambous tresses, tout en la maintenant en équilibre; l'autre à pencher le plus possible le corps en arrière avec un objet posé sur la poitrine.

La musique est l'accompagnement indispensable de la danse. Les Tanala se servent tantôt d'une grossecaisse, tantôt de deux tambours, l'un au son grave, l'autre au son plus aigu. Souvent même ils se contentent d'un gros bambou placé horizontalement sur quatre pieux en croix. Avec des morceaux de bois, ils le frappent à coups redoublés jusqu'à ce qu'il se brise. Ils produisent ainsi une cacophonie étrange tenant à la fois du son des castagnettes et du bruit de la grêle sur les toits. Les femmes entonnent en même temps un hymne puissant et monotone. Cette étrange harmonie ne comporte pas de paroles, mais de simples motifs incompréhensibles répétés mille et mille fois jusqu'à épuisement. Toutes les voix de la nature ont leur part dans cette onomatopée fantastique: c'est l'ouragan qui souffle dans la forêt vierge, qui fait gémir les vieux arbres et vibrer les énormes lianes; c'est le cliquetis et le sifflement des bambous, c'est la chute sourde des troncs séculaires et le bruissement des feuilles qui tombent; c'est l'orage qui gronde lugubre à tous les échos de l'Ikongo; quelquefois les chanteuses soutiennent la danse d'un ronflement continu, d'un souffle haletant semblable à un râle gigantesque, et composé de séries de quatre aspirations gutturales, dont la première est la plus haute. Au bout de quelques instants, ce râle éclate en un cri déchirant, discordant, qui fait frémir et sursauter la foule. Puis le même ronron recommence pendant le même temps, et le danseur, enivré par ce rauque accompagnement, continue à représenter toutes les passions et tous les actes de la vie.

Ces chœurs étranges, cette puissante musique se font entendre dans toutes les grandes circonstances: cérémonies de la salamanga et de la circoncision, arrivée d'un chef dans un village, mort d'un personnage influent. Mais la musique n'a pas toujours ce caractère collectif. Accroupi sur une natte, le Tanala pince la corde d'un arc et en tire les sons d'une cithare, tout en agitant des graines ou du sable dans une boîte en feuilles devakoa. Quelquefois aussi il joue dulokanga, violon primitif dont une citrouille forme la caisse sonore. Mais la plupart du temps il préfère la flûte ou levaliha. Le valiha est un cylindre de bambou dont l'écorce est soulevée suivant les génératrices, de façon à former les cordes d'une guitare. Après le coucher du soleil, les Tanala jouent sur cet instrument de longues mélopées, et psalmodient d'interminables refrains. Cette douce et triste musique ne s'inspire plus des grands phénomènes naturels comme les vents ou l'ouragan, mais on retrouve en elle le calme des nuits tropicales, la mélancolie des villages endormis et la douceur des clairs de lune.

Il existe dans l'Ikongo une poésie populaire, rustique et primitive, qui ne manque pas de pittoresque. Elle est le reflet du caractère et des mœurs des Tanala: grands chasseurs, parcourant sans cesse la forêt, profonds observateurs des mœurs des animaux, doués en même temps d'un bon sens plein de rusticité et de franchise, comment n'auraient-ils point inventé d'ingénieux rapprochements, et formulé de sages mais primitives sentences? Encore trop peu civilisés pour parler un langage abstrait, ils trouvent autour d'eux des objets de comparaison qui leur permettent d'exprimer leurs douleurs, leurs joies, leurs pensées les plus intimes. Le cardinal qui siffle, le poisson qui frétille dans l'eau, le gingembre qui pousse dans les pierres, tout éveille chez eux une idée, et le simple énoncé d'un phénomène journalier, blanche aigrette qui s'envole, citrons dorés au bord de la route, leur suffit pour traduire les plus délicates sensations. On le voit, la danse, la musique et la poésie tanala ont pour sources communes le culte et l'imitation de la nature.

Ardant Du Picq.

PROFIL ET FACE DE FEMMES TANALA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

PROFIL ET FACE DE FEMMES TANALA.—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.

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