PÈRE MARONITE (page168).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
PÈRE MARONITE (page168).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
La mission de bienfaisance des Pères est elle-même sans grand avenir: les pires maladies contagieuses ont sévi sur la population des alentours, et quand on amène au dispensaire quelque tout jeune enfant déjà atteint, il ne leur reste qu'à constater, infirmiers impuissants, le même mal héréditaire, inguérissable.
Pour jeter un regard d'ensemble sur le monastère et ses annexes, il faut franchir un col où s'engage le chemin le plus direct sur Acbès. À peine a-t-on commencé de s'élever qu'on respire à pleins poumons l'odeur des pins, nouveauté enivrante dans un tel pays; ces arbres toujours verts font un décor sévère à la Trappe; c'est bien l'entourage qui convient à ce lieu de retraite et de silence; c'est en même temps un sanatorium gagné en quelques minutes. Au point culminant, j'ai devant moi, sur l'autre versant, un second panorama, un grand cirque montagneux. Suis-je dans une haute vallée de la Suisse? Illusion vite détruite: toutes les pentes sont vertes; mais des champs de vignes, à perte de vue, en forment le principal manteau; du bouquet d'arbres, dans le bas, émergent non des chalets ou de coquettes maisons fermières, mais des tanières aux toits plats, impérieusement dominées par les grandes flèches des minarets. Dans cet ensemble, un groupe de constructions surtout attire le regard, on les voit plus spacieuses et mieux aménagées: c'est le couvent des lazaristes, vers lequel je descends, enveloppé d'une atmosphère qui se réchauffe à mesure. Les dévoués missionnaires sont peu nombreux, ils suffisent à leur tâche, qui est l'instruction, l'assistance au besoin, des enfants chrétiens d'Acbès. J'ai fait une troisième fois l'inspecteur primaire, étonné des résultats obtenus. La maison est entourée d'ungrand jardin, que les lazaristes avaient rêvé de transformer en ferme-école. On a introduit des fruits et des légumes variés, soumis à une culture méthodique. Inutile, disent les gens du village; tout cela ne viendra pas; en vérité, les plantations grandissent, se chargent des produits espérés, et sont pillées pendant la nuit au moment de la maturité. Quand un vieux missionnaire se promène dans le petit bazar, il y coudoie ses anciens élèves, devenus hommes; mais ceux-ci ne semblent pas le reconnaître; il n'attendait rien de mieux du reste; il sait par expérience qu'en Orient, si un attachement instinctif, inconscient et durable prend quelquefois naissance, la gratitude en revanche est à peu près chose ignorée.
ACBÈS EST SITUÉ AU FOND D'UN GRAND CIRQUE MONTAGNEUX (page166).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
ACBÈS EST SITUÉ AU FOND D'UN GRAND CIRQUE MONTAGNEUX (page166).—D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
Une heure de marche à peine sépare Acbès de Checkhlé; les deux missions se procurent un précieux appui l'une à l'autre; celle des Trappistes est la plus vaste et la plus considérable; c'est leur hospitalité que j'ai acceptée durant une semaine, à la grande satisfaction de nos gens qui ont ainsi profité d'une douce villégiature. Toujours heureux de ne point agir, doués d'une capacité de repos illimitée, les Orientaux sont à même en permanence de faire un énorme repas ou d'observer la diète, de commencer un somme ou de s'en priver, de marcher de longues heures ou de rester un temps égal allongés sur le sol, sans que leur état de santé en subisse la moindre atteinte; mon zaptié, qui ne m'accompagnait pas toujours dans mes promenades aux environs, en était arrivé à dormir et le jour et la nuit; ses paupières étaient bouffies par l'abus du sommeil; les moukres coulaient grasse vie, comme les animaux. En expédition, nous allions trois ou quatre, sous la conduite du Père Philippe, bien connu, pour ses multiples aptitudes, de tous ceux qui ont quelques relations suivies avec la Syrie: vaguement archéologue, dessinateur expert et doué d'un coup d'œil très juste en topographie, il a mis à ma disposition son habitude de la contrée, sa curiosité étendue. Nous avons ensemble photographié, levé des plans, causé du passé et du présent, visité un camp romain, une carrière antique. Un Arménien, mystérieusement, est venu nous parler d'une grande pierre noire, couverte de dessins et d'inscriptions en trois langues! L'hyperbole du brave homme m'amuse d'abord, mais ce qu'il vient de déterrer peut présenter quelque intérêt, car dans les cimetières hittites du voisinage foisonnent les stèles sculptées. Il doit nous apporter le lendemain sa trouvaille.—Erreur! la pierre n'avait qu'un grand nombre d'éraflures à la surface.
Nous poussons au nord jusqu'à Islahyé, l'ancienneNicopolis; mais les circonstances ne m'ont permis d'en rapporter que de plaisants traits de mœurs. Au khan ou caravansérail, où nous nous arrêtons pour le repas de midi, nous voilà bien vite entourés d'une bonne douzaine de visiteurs, qui nous accablent de tasses de café sans s'oublier eux-mêmes, et se retirent au bout d'un instant avec force salamalecs, me laissant lacarte à payer. Le gouverneur envoie un représentant; je lui tends sans inquiétude ma lettre vizirielle, croyant faire merveille. Miséricorde! elle n'est bonne que pour le vilayet d'Alep, et je viens par mégarde d'envahircelui d'Adana. Le kaïmakam se consulte longuement: il connaît bien le Père trappiste; mais les autres! Faut-il les retenir et faire prendre des instructions à leur sujet, ou les laisser partir? Finalement le Père Philippe enlève la permission de nous retirer.
Ç'a été ma dernière aventure; le lendemain, j'ai dit adieu à Checkhlé, désolé de quitter la Trappe et ses hôtes, mon guide affectueux, le bon Père maronite si naïvement heureux de poser devant mon objectif. Contraint quelque temps de suivre au retour le même itinéraire, je coupe ensuite à travers la montagne pour plus de pittoresque, au lieu de prendre la grande route, et fais une dernière halte à Beïlan. Il est difficile de trouver dans cette gorge étroite un espace un peu vaste où dresser la tente. Enfin, hors du village, nous recourons à la suprême ressource, le cimetière: les moukres, toujours peureux, s'effraient du scandale; une bande s'approche, en tête un homme bien mis, pour sûr un fonctionnaire qui nous vient présenter des observations. Non, il n'est porteur que de paroles de paix et de deux pêches, qu'il nous offre, à Toselli et à moi: «O mon Excellence, monsieur Excellence, pardon, pardon; je connais mon indignité; mais le moudir est désolé, il ne sait pas parler français, alors il m'a envoyé.» Le ton est nouveau; dans l'intérieur, il y avait plus de rudesse et de franchise; je flaire un Grec sous le complimenteur. Auprès de nous, du reste, j'entends des syllabes qui me rappellent le langage hellénique, et l'on me dit que les gamins à la voix désagréable, au geste volontaire, batailleur, qui se disputent et jouent de la fronde, sont des musulmans crétois émigrés; il en est venu beaucoup dans la région d'Alexandrette: ce ne seront pas pour elle d'avantageuses recrues. Tout ceci m'annonce la proximité de la mer; bientôt je l'aperçois, le terne petit port s'allonge devant moi, et longtemps avant l'arrivée je commence à percevoir la senteur fade et écœurante du marécage.
Une mauvaise nouvelle m'attendait au lieu d'embarquement: la peste est déclarée un peu partout, les navires se font rares ou subissent des quarantaines, mes lettres ont subi l'épreuve de la vapeur. La méfiance accueille l'étranger quand il aborde en Turquie; il ne songe pas à ce moment qu'il aura encore plus de difficultés pour en sortir.
Dans ces quatre mois, j'ai fait bien du chemin; les malaises m'ont été épargnés, sinon les péripéties; j'ai pu observer à ma guise, et, parvenu au terme, chercher à résumer mes impressions. Certaines personnes parlent volontiers de la fourberie orientale, et à bon droit; d'autres proclament l'honnêteté du musulman, et je reconnais après elles au paysan turc une conscience, une droiture, qu'a plutôt amoindrie le contact avec les Levantins. Mais de telles oppositions se manifestent sous toutes les latitudes; j'emporte surtout le souvenir d'un abaissement intellectuel indicible, d'une stupidité qui déroute l'imagination, l'idée enfin qu'il pourrait y avoir, bien réellement, des races imperfectibles.
Victor Chapot.
TRAPPE DE CHECKHLÉ: PREMIÈRES HABITATIONS DES TRAPPISTES (page160). D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
TRAPPE DE CHECKHLÉ: PREMIÈRES HABITATIONS DES TRAPPISTES (page160). D'APRÈS UNE PHOTOGRAPHIE.
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