On nous a réveillés ce matin en nous servant la soupe du chasseur, accompagnée d’une mauvaise nouvelle. Il pleuvait, mais là, si fort, qu’il fallait rester au lit, ou chasser en pleine eau. Le mauvais temps ne nous eût pas arrêtés en 1838, mais on n’a plus vingt ans, on commence à se soigner ; l’ami joli se plaint quelquefois d’une fraîcheur dans le bras gauche ; moi, j’ai le gros orteil qui enfle, sans aucune raison apparente, deux ou trois fois par an. D’ailleurs, Mme de Granfort a dit hier au soir qu’elle comptait ouvrir la chasse avec nous. Elle s’est fait faire un amour de fusil, léger comme une plume, et un habit de chasse à faire crever Diane de dépit. Je médite ces raisons en ouvrant la fenêtre de ma chambre, puis je vois une échappée de bleu dans le ciel et je boucle ma guêtre gauche ; puis le bleu disparaît, j’ôte la guêtre, et j’entre en chemise chez le grand ami qui a refermé ses volets et mis sa tête sous l’oreiller. Tout bien examiné, je me recouche et je dors mal, par livraisons de dix à quinze minutes, jusqu’au premier coup du déjeuner.
Le ciel s’est éclairci. On se mouillera, c’est certain, mais on pourra chasser dans deux heures. Je m’habille en vieux chasseur : la culotte de toile, la blouse bleue, les gros souliers, les guêtres et tout. Cette toilette est admise au déjeuner : seulement, on mettra un tapis carré sous nos chaises pour protéger le parquet contre nos clous. Tandis que je mets la dernière main à ma toilette, j’entends au loin deux ou trois coups de fusil. Allons ! la chasse est commencée en dépit du mauvais temps ; nous n’en aurons pas l’étrenne.
On s’est mis à table à onze heures. Voici la toilette adoptée ou inventée par Mme de Granfort : habit mousquetaire en drap bleu à boutons d’or, coutures piquées de soie jaune ; jupe écossaise de plaid très-fort, plissée en fustanelle ; jupon de cachemire rouge ; souliers de cuir écru, guêtres de corde anglaise ; cravate longue de foulard rouge ; toque écossaise ornée d’une aile de perroquet rouge. Cette profusion de rouge m’effaroucherait un peu si j’étais gibier, mais elle fera bien dans le paysage.
On déjeune toujours trop à la campagne ; nous nous sommes mis en chasse vers une heure. Le temps était beau, décidément ; à peine si nous avons reçu deux ou trois grains dans l’après-dînée. Chacun a pris son arme sous le vestibule et glissé dans sa poche une vingtaine de cartouches. C’est peu pour une ouverture, mais les porte-carniers qui nous suivront à distance se chargent d’un léger supplément. On passe par le chenil, où le plus beau concert salue notre arrivée. Les chiens courants, logés à part, donnent de la voix comme de beaux diables allongeant leurs belles têtes entre les grilles de fer. Pauvres bêtes ! leur tour viendra, dans quelques semaines, quand le bois et le parc seront un peu éclaircis.
Nous avons quatre chiens d’arrêt, dont une chienne : Mars, Tom, Phanor et Mouche. Mars et Tom sont deux animaux superbes, grands, forts et admirablement découplés. Le premier appartient à notre ami d’Anglure, qui l’a fait venir de loin et payé cher. En dépit de toutes les garanties qui assaisonnaient son passeport, ce Mars est un chien fou qui ne vaudra jamais grand’chose. Il se lance dans la plaine comme un écolier en vacances ; il n’entend ni la voix, ni le sifflet ; je crois même, entre nous, qu’il ne sent pas le gibier. Cependant il a fait un arrêt magnifique, à trois cents pas de son maître, et il s’est tenu ferme au poste avec la solidité quasi-militaire d’unpointeranglais. Hélas ! c’était une alouette !
Tom, le chien du grand ami, est presque aussi enfant, mais c’est un enfant qui promet davantage. Son maître l’a pris au dernier moment, pour remplacer une admirable bête qui s’était fait couper en deux par unexpress. Mais un chasseur expert et résolu comme le grand ami dresserait un agneau, un chat, un lièvre même. Il s’est mis vigoureusement à l’éducation de Tom ; il l’a cravaté d’une bande de cuir hérissée de clous à l’intérieur ; à cet engin de répression pend une ficelle de dix mètres que Tom entraîne partout avec lui. Qu’il s’oublie un instant : le grand ami pose le pied sur la ficelle et les pointes du collier se font sentir. Tom est à bonne école, il se fera.
Mon vieux Phanor a le profil vulgaire et la désinvolture épaisse d’un petit cochon noir. Il n’est ni grand ni beau ; sa grosse tête, enfoncée dans les épaules, lui donne une vague ressemblance avec M. V., de l’Académie française. Mais il a le meilleur naturel du monde, une expérience de douze ans et, si j’ose le dire, une excellente éducation. Flair infaillible, quête lente et mesurée, arrêt ferme comme un roc ; il a tout ce qui fait le bon chien de chasse, excepté les jambes. Il se fatigue vite, et au bout de cinq ou six jours, il demande vingt-quatre heures de repos.
Quant à la petite Mouche, je suis forcé de lui rendre justice, quoiqu’elle ne m’appartienne pas : c’est un bijou. Elle est blanche, tachée de feu, mais blanche d’un blanc d’hermine, et proprette comme une servante de vieux curé. Ses formes sont sveltes, délicates, mignonnes, presque féminines ; ses allures rendraient une chatte jalouse ; elle entre dans une avoine ou dans un trèfle comme Mme de M. dans un salon. Elle arrête avec esprit : « Tiens, tiens ! semble-t-elle dire en levant la patte, il y a des perdreaux céans ? Perdreaux, mes bons amis, veuillez attendre un instant M. et Mme de Granfort, mes maîtres et les vôtres : leurs Seigneuries ont un compte à régler avec vous. » Lorsque la compagnie a pris son vol, elle lève la tête et dit : « Voyons ! combien en tombera-t-il ? Je parie pour un au moins. » Si rien ne tombe, elle ne cherche pas cinq minutes avec l’obstination de ces chiens mal appris qui soulignent pour ainsi dire la maladresse du maître. Elle se remet en chasse et feint de n’avoir rien entendu. Quand la pièce est morte ou blessée, Mouche la cueille du bout des dents, l’apporte telle quelle à madame, frétille discrètement de la queue, et attend une caresse qu’on ne lui laisse pas désirer longtemps. Le seul défaut de cette charmante petite bête, c’est une susceptibilité presque maladive. Le moindre reproche la froisse, elle prend de travers la plus légère observation. Elle est plus sensible à la critique que le célèbre écrivain M. Feydeau, ou l’illustre peintre M. Couture. Elle dirait volontiers avec M. Ingres : une cuillerée de fiel est plus amère que cent tonneaux de miel ne sont doux. Je l’ai vue quitter la chasse sur une parole un peu vive et bouder jusqu’au soir à la porte du château ; car elle n’est pas logée au chenil. Elle daignait chasser le lendemain, mais il fallait d’abord lui présenter des excuses.
La chasse des Retraites, j’entends la chasse en plaine, est divisée en deux parts. Elle comprend les terres du château qui font au plus deux cents hectares, et les terres des communes voisines qui donnent mille hectares environ. Les communes sont louées par Granfort et par un riche industriel du voisinage. Vous comprenez pourquoi l’on commence la chasse par les communes : autant de perdreaux tués, autant de pris sur le voisin. Les compagnies effarouchées vont chercher une remise sur les terres du château, où nous les aurons à nous seuls.
Ce matin, par malheur, la plaine était déjà bien dépouillée : il ne restait sur pied que quelques trèfles, quelques vesces et passablement d’avoines. Le trèfle et la vesce se foulent impunément, mais les avoines sont une autre affaire. Défense formelle d’y entrer ; il est même imprudent d’y faire entrer les chiens. Au bout de chaque sillon se tient un paysan ferré sur son droit qu’il appelle sondrouet. Ces gaillards-là ont une teinture du code et de plusieurs autres livres. Ils savent des phrases toutes faites, et haranguent au besoin le chasseur qui les foule. « Savez-vous bien, monsieur, que les allées et venues de votre chien rendront la moisson impraticable ? c’est un abus exorbitant, une manœuvre désiroire et féodale ! Nous sommes citoyens, fils de 89 et les enfants de nos œuvres ; nous avons travaillé pour arracher au sol ingrat cette modeste récolte ; trouvez-vous équitable que les sueurs du pauvre plébéien soient foulées par un quadrupède luxueux ? »
Hélas ! hélas ! grands nigauds de citadins que nous sommes ! c’est nous qui avons inventé ces phrases-là ; nous les avons crachées en l’air sans penser qu’un jour ou l’autre elles nous retomberaient sur le nez !
Entre nous, je suis certain que le passage d’un chien dans les avoines ne fait pas un centime de dégât, surtout après la pluie. Mais je trouve excellent que l’habitant des villes récolte dans les champs la rhétorique qu’il y a semée. D’ailleurs, ces paysans légistes et beaux parleurs ne sont nullement intraitables. Ils ouvrent un large bec comme pour engloutir le chasseur et son chien, mais que faut-il pour fermer ce gouffre épouvantable ? Une pièce de dix sous.
Les terrains des communes sont une longue plaine assez étroite ; un joli chemin vicinal les borde d’un bout à l’autre ; aussi les hôtes du château et les dames elles-mêmes suivent la chasse sans se mouiller les pieds. A chaque coup heureux, à chaque perdrix qui tombe, les applaudissements et les cris récompensent le chasseur.
Pour moi, vieux batteur de plaine, la plus belle récompense d’un coup bien ajusté, c’est le plaisir de voir une pelote entourée de plumes, petite ou grosse, caille ou perdrix, tomber comme un plomb dans les chaumes. Les cailles n’ont pas encore émigré, les perdreaux sont grands et forts, sauf une compagnie de malheureux pouillards qu’on a massacrés en détail, sous prétexte qu’ils ressemblaient à des cailles. La ressemblance a fait bien des victimes, depuis Lesurques jusqu’à ces pouillards.
Le lièvre est rare cette année ; on croit que les légistes en sabots auront tendu quelques collets. Le fait est que nos fusils ont récolté peu de poil et beaucoup de plume : trois lièvres au total sur quarante pièces de gibier. C’est une proportion inusitée, au moins dans le pays.
Tous les détails de la chasse ont été curieux, nouveaux, intéressants au plus haut degré, pour les acteurs et les spectateurs : c’est pourquoi je m’abstiens de les écrire. Tous les drames où l’on fait parler la poudre sont faits pour être vus ; ils perdent quatre-vingt-dix pour cent à la lecture. Si je vous racontais que j’ai manqué un lièvre à bout portant, ou tué un perdreau à cent cinquante pas avec du plomb numéro 9, ou qu’un râle de genêts a essuyé une fusillade épouvantable sans broncher, ou qu’une perdrix démontée a coulé dans un carré de trèfle pas plus grand que la main, et que ni les chasseurs ni les chiens réunis n’ont pu ni la trouver ni la faire sortir, ces incidents d’une importance énorme, et qui nous ont tous émus, vous laisseraient peut-être froids.
La jeune dame a fait merveille avec son fusil Lefaucheux à un seul coup. Sans parler de cinq ou six pièces qu’elle a tuées de compte à demi et que la galanterie française lui a adjugées en propre, elle a descendu toute seule un râle et un perdreau ; c’est gentil, quand on n’a pas la ressource de doubler. Je connais de bons chasseurs qui ne tuent que du second coup.
Nous avions, sur le flanc de l’armée, un type remarquable. C’est un vieux monsieur qui ne chasse pas, étant trop paresseux pour se charger d’un fusil, mais qui suit la chasse avec ardeur, note soigneusement les remises, les indique à grands cris, nous y conduit lui-même, et fait plus de chemin dans son après-dînée que nos quatre chiens réunis. Homme d’esprit, d’ailleurs, il se compare lui-même à ces amateurs de trente et quarante qui pointent les coups sans jouer.
Malgré quelques bouillons, nous ne sommes rentrés qu’à la nuit tombante. L’absinthe nous attendait sous le cher vestibule, avec tous les apéritifs connus, bitter, curaçao, vermouth et le reste. Puis chacun a gagné son cabinet de toilette et trouvé dans les grands pots de faïence une ample provision d’eau chaude. On se lave, on s’habille ; en avant l’habit noir et la cravate blanche ! Le dîner sonne, les dames descendent à la file en robes claires décolletées, et nous donnons un coup de fourchette plus formidable que nos cent cinquante ou deux cents coups de fusil. Le rôti de cailles et de râles, primeur exquise, n’est pas dévoré, il est bu, escamoté comme une muscade. On dîne toujours bien aux Retraites ; la tradition se maintient.
Mais comme ils se sont endormis de bonne heure ! Moi-même… ah ! sacrebleu ! On se reposait de la chasse en dansant toute la nuit avec les paysannes, en l’an de grâce et de jeunesse 1838 !