LES CINQ PERLES.

A MADAME TOINON GLAVOT, POUR REMETTRE.

Château de Bonnefont, 15 septembre.

Me voilà bien loin de vous, ma bien-aimée Clarisse. J’ai beau me dire que ce départ est commandé par votre prudence et qu’en me séparant de vous pour un grand mois je resserre le lien qui nous unit ; vous me manquez cruellement. Le chemin de fer aurait pu se tromper, me mettre aux bagages ; j’étais un corps sans âme, un colis à figure d’homme. Chère, chère Clarisse ! la meilleure part de moi est restée autour de vous ; elle erre toutes les nuits dans les grands corridors de Vicarville ; elle se glisse dans votre appartement par le trou des serrures ; elle voltige jusqu’au matin dans la mousseline de vos rideaux. Ce n’est qu’une ombre, hélas ! mais vous, la femme de toutes les religions, vous ne voudriez pas offenser cette chose faible et sacrée qu’on appelle une ombre ! Conservez-moi mon bien, chère Clarisse ; protégez-le contre tous et surtout contre celui qui croit encore dans son impudence avoir gardé quelques droits sur vous. Grâce à Dieu, la petite-fille du maréchal de Senlis a toute la fierté qu’il faut pour se défendre ; votre cœur est trop entier pour comprendre le partage ; je suis sûr de votre attachement à des devoirs d’autant plus sacrés que rien ne les sanctionne sur la terre.

Quant à moi, je n’aurai nul mérite à rester fidèle. Vous exceptée, rien ne m’est plus. Quand même je n’aurais pas disposé de ma vie par un engagement que notre monde a enregistré et approuvé, je serais matériellement incapable de direje vous aimeà une femme qui n’est pas vous. Il y a, n’en doutez point, une grâce d’état pour les époux de notre sorte. Pourquoi les créatures du bois de Boulogne, qui fascinent les maris et qui les ruinent, ne nous inspirent-elles qu’un profond dégoût ? Je ne parle pas de moi seul, mais d’Améric, de Robert, d’Astolphe, de Charley, de tous ceux qui ont librement donné leur cœur à des anges méconnus et outragés comme vous. Il semble, en vérité, que le premier mariage, celui qui jette une enfant ignorante dans les bras d’un viveur usé, ne soit que la triste école et le pénible apprentissage de la vie. La femme s’unit ensuite, avec connaissance de cause, à un homme de son choix, et ce deuxième contrat, pur de tous les calculs qui déshonoraient l’autre, inaugure un bonheur sans mélange et une inviolable fidélité.

Si le maître de céans, mon cher cousin Auguste de Brescia, lisait cette théorie par-dessus mon épaule, il serait homme à me chercher querelle dans sa propre bibliothèque, au risque d’ensanglanter ses Elzévirs. C’est le roi des jaloux, comme le râle des genêts est le roi des cailles. Je ne veux pas pousser la comparaison plus loin, et pour cause. Entre la caille et ma cousine Ottilie, je vois des ressemblances physiques et morales sur lesquelles il serait malséant d’insister.

Et pourtant… ! Rien, rien, rien ! Sur ma parole de gentilhomme et d’amoureux, Auguste n’est pas encore aujourd’hui ce qu’il méritait si bien d’être. Pourquoi ? Comment ? C’est toute une histoire, ou plutôt toute une étude de caractères, au pluriel.

Le cher cousin n’est pas beau, il est resté trop jeune ; il aime sa femme brutalement, en goinfre, comme il faut aimer pour se faire haïr. De plus, il a sa belle-mère (et quelle belle-mère !) contre lui. Ma cousine est jolie, délicate, coquette, mal élevée dans la perfection ; elle a de l’esprit, de la lecture, de l’imagination, du vague, une certaine audace, enfin tout ce qu’il faut pour faire le bonheur d’undeuxième mari. Hé ! bien, non ! Elle a trop peur. Elle sait qu’elle serait tuée sans dire ouf. Cet animal a appris par cœur la Physiologie du mariage ; il vous réciterait à la première sommation quarante pages de Balzac. Toutes les ruses de la femme lui sont plus familières qu’à la femme la mieux douée : il a machiné sa maison comme un théâtre, il a dessiné son parc au point de vue de la surveillance. Effrontément jaloux, il suit sa femme pas à pas, sans se cacher ; il la confesse tous les jours, à tout moment : il a ouvert des fenêtres sur cette malheureuse petite âme. A force d’obsessions, de menaces, d’intimidations (je crois même qu’il va jusqu’à lui serrer les poignets de temps à autre), ce bourreau a fini par la dominer. Ottilie se révolte parfois, quand il n’est pas là ; elle ouvre son cœur à une amie. Le soir même, elle avoue à son maître qu’elle a mal parlé de lui, et Auguste la brouille avec la confidente. Dans le monde, en hiver, elle a vingt tentations de jeter son bonnet par-dessus les moulins. La foule l’enhardit ; elle se croit protégée par tous ces hommes. Elle valse avec abandon, elle écoute en souriant le bavardage d’un danseur, elle brave les yeux terribles de son mari assis dans un coin, et en passant devant lui elle le noie dans ses dix-huit jupes. Une heure après, dans la voiture, elle subit la question ordinaire et extraordinaire, elle avoue tout, elle demande grâce, elle fait des révélations. Quand je la vois si bien casernée dans sa servitude, j’en viens quelquefois à me demander si elle n’aime pas son mari ! Singulière petite femme ! Quant à lui, son jeu est bien simple : veiller au grain jusqu’à ce qu’elle ait passé l’âge de la crise. Il attend avec impatience qu’elle ait des rides et des cheveux blancs. Alors il dormira sur les deux oreilles, heureux et fier d’avoir dépensé toute une vie à s’empêcher d’être Dandin. Son air rogue, son regard farouche, son port menaçant, tout ce qui le donne en spectacle dans un monde aussi coulant que le nôtre, part du même sentiment. C’est un homme qui ne fuit pas devant le Minotaure, mais qui l’attend sur sa hanche, l’épée en main, comme un matador.

La compagnie est assez nombreuse à Bonnefont ; une vingtaine de personnes. Pas un jeune homme ! Pas même un homme jeune, excepté moi qui suis hors de soupçon. Le château n’est peuplé que de vieille parentaille, oncles, tantes, cousins à béquilles, et deux ou trois gamins dont le plus vieux n’a pas douze ans. Le beau sexe est représenté par Ottilie, sa sœur Mme de Saintive, Mme de Gambey leur respectable mère, et deux vieilles fées en fourreau de soie puce. Moi qui vous ai promis la description de toutes les toilettes, je ferai malgré moi des économies de papier.

En ce jour solennel (vous comprendrez pourquoi dans cinq minutes), ma cousine portait une robe de mousseline brodée avec entredeux de Valenciennes ; corsage plissé, ceinture ponceau nouée par derrière,à l’enfant. Sur l’entredeux, autour du cou passe un ruban ponceau qui retient par devant une croix byzantine et qui tombe en arrière, jusqu’au bas de la robe, comme une paire de guides échappées des mains du cocher. Elle était coiffée en cheveux avec un goût et une coquetterie qu’on devrait recommander dans les journaux et prêcher dans les églises : un énorme chignon noué, mais non serré, en forme de 8, et traversé d’une épingle. Il est vrai que l’épingle d’or était cette aigle romaine que nous avons admirée ensemble chez Castellani. Aigle à part, la coiffure est adorable parce qu’elle dégage la nuque et laisse voir ces jolis petits cheveux frisés, duvet friand, régal des yeux, la plus fine et la plus mystérieuse beauté de la femme vêtue. Je vous assure, Clarisse, que si deux ou trois grandes dames, jeunes et belles comme vous, employaient leur autorité à faire revivre cette mode, la face de la terre s’égayerait en un rien de temps.

Mme de Saintive ne porte jamais de bijoux dans la journée : c’est un luxe que je comprends, mais tout le monde n’a pas comme elle un million de diamants à montrer au bal. Mme de Gambey porte trop de bracelets et trop de bagues, sous prétexte de souvenir. Le fait est que si tous ceux qui l’ont aimée lui avaient laissé seulement un anneau de vingt louis, elle en aurait pour une somme. Par malheur, tous ces joyaux sont du même temps qu’elle, et ils portent leur date. Quelle bijouterie de portiers on nous a faite entre Louis XVI et Cavaignac ! Et puis, je ne sais pas si les bijoux, même parfaits, conviennent aux femmes d’un certain âge. Ils appellent l’attention sur des points qu’on ferait mieux de cacher, ils soulignent des détails qui gagneraient à n’être point vus. Ottilie tient le juste milieu entre les étalages de sa mère et la simplicité un peu affectée de sa sœur. Elle n’a pas les oreilles percées ; j’aime cela. Il faut en finir avec ces stupides mutilations que nous avons prises des sauvages. Percer le joli cartilage de l’oreille ! Et pourquoi pas la cloison du nez ? Je sais que ma cousine a des bagues de prix ; elle n’en porte que deux, les plus simples, et parce que son jaloux lui défend de les quitter. C’est l’anneau de mariage et l’anneau de fiançailles, l’un tout uni, l’autre enrichi de cinq petites perles. Auguste les a fait agrandir lorsqu’ils sont devenus trop justes au doigt. Car elle n’a pas dépéri, la pauvre enfant, au milieu de ses tortures ; c’est une victime grasse.

Vous devinez, chère Clarisse, que les toilettes de ce matin n’étaient ni pour les vieux oncles, ni pour les maris, ni pour moi. Le cousin a décidé que sa femme prendrait un jour à la campagne comme à Paris : c’est le moyen de surveiller tous les ennemis à la fois, outre que ces Messieurs se surveillent les uns les autres. Ottilie a choisi le jeudi ; on le sait, et tout le voisinage, après avoir un peu murmuré contre un us nouveau à la campagne, a pris le pli. Le jeudi matin donc, à partir de deux heures, les plus jolis Messieurs de la province déboulent à Bonnefont, les uns à cheval, les autres en break, en dog-cart, en phaéton, en américaine, et même en tape chrétien, suivant les facultés de chacun. La légende prétend que tous nos irrésistibles se sont découragés l’un après l’autre, non que ma belle cousine leur parût imprenable en elle-même, mais parce que les approches de la place étaient trop bien gardées. On m’a montré des hommes fort bien nés, du meilleur ton et doués d’un certain charme, qui ont fait presque des bassesses pour se lier intimement avec le mari. Peine inutile ! Cet homme est plus hérissé qu’un porc-épic ; on ne sait par où le prendre. Il n’aime ni la chasse, ni la pêche, ni la table, ni le jeu, ni le cheval ; il aime sa femme. On l’a tâté sur les honneurs ; les hommes influents de notre parti lui ont offert une candidature : inutile ! Il n’a d’autre ambition que de garder sa femme pour lui seul. Je ne sais pas s’il a bien fait de rabrouer si violemment tous ceux qui l’attaquaient avec des armes courtoises : il s’est donné des ennemis. Sa roideur a blessé des personnes considérables et des gens d’esprit. Il pourrait lui en coûter cher un jour ou l’autre. Tel qui a désarmé devant la férocité du monstre, conserve un levain de rancune au fond du cœur. Vous savez qu’en général un soupirant évincé se console en voyant la défaite des autres : il n’en est pas de même autour de Bonnefont. Les vaincus s’entasseraient au besoin dans les fossés du château pour faire la courte échelle. Et si jamais un jeune audacieux pénètre dans la place, on illuminera le département.

Je suis trop nouveau dans le pays pour connaître exactement l’état des affaires ; mais j’observe, je devine, et voici, chère Clarisse, ce que j’ai cru voir aujourd’hui. Vous êtes éminemment femme ; vous éclaircirez donc en moins de cinq minutescemystère qui me tient ébahi et perplexe depuis quatre heures du soir.

Hier, à dîner, Auguste nous a dit en se frottant les mains qu’il tenait enfin le bois Moreau. C’est une enclave qui l’exaspère. Pensez donc ! un méchant boqueteau de six arpents, à cinq cents mètres du château, juste au milieu d’un bien de mille hectares ! Le vieux Moreau ne voulait vendre à aucun prix. Il est riche : ancien intendant des Saintré, qui ont six cent mille livres de rente ! Item, il est chasseur, et ce bouquet de bois, au cœur d’une admirable chasse en plaine, devient dès l’ouverture, un vrai parc à gibier. Par quelle inspiration d’en haut le bonhomme, à brûle-pourpoint, prend-il le parti de vendre ? Sa vue baisse, dit Auguste, il a des rhumatismes, il ne chassera plus. Un vieil oncle fait observer que Moreau a pourtant pris un permis comme à l’ordinaire. Toujours est-il que sa visite était annoncée pour aujourd’hui, et qu’il est arrivé ponctuellement à deux heures, avec le notaire des Saintré.

Vers la même heure, Mme de Gambey m’a présenté, non sans emphase, « M. Louis de Saintré, un de nos meilleurs amis. » Ce jeune homme m’a paru bien ; peut-être un peu trop pâle. Il est des bons Saintré ; nous n’avons rien de plus pur en France. Vous avez rencontré la douairière dans le monde : une femme de cinquante ans, encore fraîche, qui a fait parler d’elle ; elle a pris la haute dévotion depuis la mort du contre-amiral Toupart ; son salon est le rendez-vous de tous nos hommes politiques. C’est elle qui a lâché cette fameuse impertinence au garde des sceaux dans je ne sais plus quel salon mixte, à l’hôtel Lambert, je crois. Enfin, ma belle amie, vous ne connaissez qu’elle, quoiqu’elle n’ait plus d’hôtel à Paris et qu’elle y vienne assez peu depuis 48. C’est une Briancourt, des Briancourt de Lorraine ; vous y voilà, pas vrai ? Alors n’en parlons plus.

Ce jeune homme, qui court sur ses vingt-trois ans, est réservé à des destinées presque royales. L’influence de la famille est énorme dans le département : songez que les baux de leurs fermiers n’ont pas été augmentés d’un sou depuis 1816 ! C’est du délire en administration ; en politique c’est du génie. Ils auront deux millions de rente quand bon leur semblera ; ils aiment mieux avoir deux ou trois cents personnes qui se feraient tuer pour eux au moindre signe. M. de Saintré est fiancé depuis sept ans à la princesse Wilhelmine, fille unique du prince de Grossenstein, un petit souverain médiatisé par la Prusse : on attend qu’elle ait seize ans et que lui-même soit converti aux idées matrimoniales.

L’éducation des Bons Pères, si admirable à tous les points de vue, a produit, dit-on, sur son cœur, un singulier effet. Lorsqu’il est revenu à Saintré, chargé de ses dernières couronnes, toute la province a loué sa bonne mine, son grand air, son instruction profonde, sa voix belle et bien disciplinée, ses talents, son adresse à tous les exercices du corps ; mais son humeur et ses habitudes parurent étranges. Il parlait peu, cherchait la solitude, et témoignait pour les femmes les plus jolies et les mieux nées une insurmontable aversion. La chose allait si loin qu’on réunit le conseil de famille et que l’oncle Briancourt, celui qui a fait campagne avec Pimodan contre les insurgés de Hongrie, lui lava la tête à grande eau. Ses parents l’envoyèrent d’autorité à Paris ; ce vieux reître de Briancourt le fit admettre au cercle le plus jeune et le moins collet-monté, mais on assure qu’il revint comme il était parti. C’est seulement depuis six mois qu’il ose regarder les femmes en face ; non pas toutes, dit-on, mais du moins Mme de Brescia.

Je crois qu’il l’aime ; j’en suis presque sûr ; mais s’est-il déclaré ? A-t-il écrit ? A-t-il parlé par ambassadeur ? ou par ambassadrice ? Qu’en pense la dame de ses pensées ? Tout cela est encore lettre close pour moi. Le seul point démontré, c’est qu’il n’a rien obtenu, sauf peut-être un serrement de main, une faveur sans gravité mais non sans conséquence. Rien n’est sans conséquence pour une femme gardée à vue, qui concentre tout dans son cœur. L’explosion d’un sentiment comprimé est plus soudaine et plus terrible que la vapeur, le gaz et la poudre. Souvenez-vous, chère Clarisse ! Il y avait un an que vous refusiez de venir rue de Sèze, lorsqu’on vous y décida tout à coup en vous défendant de me recevoir !

J’avais échangé quelques phrases banales avec le dernier rejeton des Saintré, et je me promenais seul dans le parc, rêvant à vous et cueillant des noisettes. C’est un plaisir exquis ; je regrette qu’on l’ait gâté, ou tout au moins déconsidéré par des plaisanteries d’estaminet. Je ne sais pas de récréation qui s’accommode mieux à la mélancolie d’un homme isolé. Quand je suis loin de vous, dans cet aimable mois de septembre, je passe des journées entières dans un parc, cherchant les noisetiers qu’un reflet jaunissant distingue déjà des autres arbres. Je m’arrête devant une touffe de longues tiges, un peu dépouillées dans le haut, je ploie sans grand effort les belles branches élastiques et je glane çà et là quelque bouquet de fruits qui a oublié de tomber. Quelquefois je rencontre un arbre moins précoce que les autres ; les noisettes y sont encore toutes, mais bien mûres, bien dorées et prêtes à me choir en main. Je fonds sur elles et je remplis mes poches avec une joie d’enfant. Mais c’est un plaisir si léger, si superficiel, si extérieur à l’homme, qu’il ne détourne pas un instant ma pensée de son rêve favori. Ce n’est pas comme la chasse qui fatigue, qui absorbe et qui met la vanité en jeu. Je comparerais plutôt cette distraction à la pêche. Encore assure-t-on que certains pêcheurs à la ligne oublient leurs femmes ou leurs maîtresses durant des jours entiers.

En gravissant une pente boisée, je me retournai par hasard et je vis un spectacle charmant. Le parc était beaucoup plus animé qu’à l’ordinaire : les visiteurs des deux sexes, presque tous vêtus d’étoffes claires, s’y groupaient capricieusement, assis, debout, couchés sur l’herbe : on aurait dit un salon plus vaste, plus brillant et surtout plus haut de plafond que nos appartements d’hiver. Mme de Saintive organisait une espèce de Colin-Maillard sur la grande pelouse ; sa mère offrait des glaces à vingt personnes réunies au pied du vieux tulipier. Ma cousine Ottilie pêchait à la ligne dans la pièce d’eau. Un beau laquais en grande livrée se tenait respectueusement à quatre pas derrière elle, pour attacher les vers ou détacher le poisson. Je fus d’abord un peu surpris de la voir seule et comme délaissée, mais elle fit un mouvement et j’aperçus M. de Saintré. Il était reconnaissable à son vêtement d’une blancheur éclatante et à certain chapeau de Panama, large comme une ombrelle et dont la finesse miraculeuse m’avait frappé. Décidément il n’est plus trop engourdi, ce beau jeune homme ; il abondait en gestes et semblait fort animé. Par quel hasard ou quel complot ces deux personnes se trouvaient-elles isolées ? Les tantes puce qui semblent deux dragons attachés à la personne d’Ottilie étaient retenues à plus de cinq cents pas. Les respectables hôtes du château semblaient accaparés en gros ou en détail par les visiteurs du jeudi : si je ne craignais pas de vous faire hausser les plus belles épaules du monde, je dirais que cent individus s’étaient donné le mot pour procurer, prolonger et protéger un simple tête-à-tête.

Je méditais sur ce mystère et j’oubliais les noisettes, quand mon cousin Auguste descendit ou plutôt sauta d’un bond le magnifique perron de son château. Un sanglier ne débuche pas plus résolûment ni plus vite. Il courut à sa femme à travers les massifs, les corbeilles, les groupes de comparses, en homme à qui tous les chemins sont bons s’ils conduisent au but. Un grand trouble se manifesta dans la foule ; je vis ou je crus voir ma cousine repousser vivement M. de Saintré qui lui tenait la main. Les deux hommes se saluèrent ; Mme de Gambey accourut ; il se fit un groupe autour de mes personnages, et je ne distinguai plus qu’un mélange de coups de chapeau, de poignées de main et de révérences. Tout cela m’intriguait un peu ; je descendis, coupant au court par une taille de trois ans qui confine à la Faisanderie.

Mais j’avais compté sans les ronces et toutes ces broussailles qui font les délices du lapin. Il me fallut un bon quart d’heure pour me ravoir de ce fouillis. Lorsqu’enfin je rentrai en possession de moi-même, je tombai sur Auguste et sa femme qui montaient vers la Faisanderie en échangeant les regards les plus doux. Cependant ma cousine était émue ; quelque chose m’avertit qu’elle ne se promenait pas pour son plaisir. En me voyant, elle se mit à rire, mais d’un ton qui aurait pu être plus naturel. « Comme vous voilà fait ! me dit-elle en quittant le bras de son mari. Cette fureur de noisettes vous perdra : vous êtes tout cousu de toiles d’araignées. » Elle fit le semblant d’épousseter quelque chose au bord de mon chapeau, et me siffla trois mots à l’oreille :

« Ma bague… dans l’eau… cherchez ! »

Je jetai les yeux sur sa main gauche ; les petites perles n’y étaient plus.

Cette rencontre ne dura pas en tout une seconde. Je répondis je ne sais quoi et je courus à la pièce d’eau.

Évidemment la pauvre petite avait donné la main à M. de Saintré. La brusque arrivée du mari, un mouvement d’effroi, peut-être aussi la maladresse du jeune homme aura fait tomber cet anneau de fiançailles, trop élargi par l’orfévre de Mareuil. Elle tremble que cet accident n’exaspère la jalousie d’Auguste, et moi qui connais le paroissien, j’avoue qu’elle a raison. Il faut absolument que cette bague se retrouve avant le dîner. Grâce à Dieu, la pièce d’eau n’est pas profonde, mais il y a de la vase au fond ; le parc est plein de gens ; d’ailleurs j’ai chaud, l’eau est froide, je ne m’appartiens pas. Et que diable, ce n’est pas à moi de payer les frais de la guerre. Si quelqu’un doit prendre un bain, c’est M. de Saintré. Je le cherche et je le trouve, errant autour du château comme une âme en peine. Les groupes se sont reformés tant bien que mal ; quelques visiteurs sont partis, les autres causent activement.

Je prends le jeune homme par le bras et je lui dis sans tergiverser : « C’est grand dommage : vous allez salir votre pantalon blanc et perdre un chapeau de cent louis ; mais gagnons la pièce d’eau et laissez-vous-y tomber à la minute. »

Il me regarde et me prend pour un fou. Je poursuis : « A quel endroit vous teniez-vous avec elle ? Sa bague a glissé là ; il faut la retrouver.

— Bien, me dit-il avec calme : l’eau est claire ; la pièce d’eau n’est pas profonde sur les bords ; ce n’est qu’un rhume à prendre ; ayons l’air de causer. » Ce jeune homme a du sang-froid. A son âge, j’aurais provoqué le mari, enlevé la femme ou fait quelque autre sottise. L’herbe foulée et trois malheureux poissons qui frétillent encore nous désignent l’endroit où l’accident est arrivé. Je me penche sur le bord, je vois la bague et je la lui montre : elle est sous un mètre d’eau tout au plus. Mais vingt-cinq ou trente personnes ont l’œil sur nous ; on se promène sur nos talons ; ni les amis d’Auguste ni ceux de la pauvre enfant ne nous perdent de vue, et le mari peut arriver d’un moment à l’autre. Que diable peut-il faire à la Faisanderie ?

M. de Saintré ramasse une petite carpe, lui dit un mot de pitié, la lance à l’eau par un geste superbe et s’y jette avec elle. Un cri s’élève de tout le parc ; on accourt de tous côtés. Le jeune homme a glissé dans la vase du fond, il tombe sur les deux mains, tâtonne un seul instant, se relève, me tend le poing et saute légèrement sur la berge. Il est souillé à faire rire et mouillé à faire peine ; ses dents claquent ; il court en grelottant vers la cour des remises et se jette dans la première voiture en partance. Il toussera demain, mais tant pis ! La bague aux perles est dans ma poche. Ottilie peut redescendre. Où donc a-t-elle emmené son mari ?

Où ? Sa mère me l’a conté, ma chère Clarisse, mais je ne vous le dirai point, car votre cœur honnête et fier ne consentirait jamais à le croire.

Femmes ! femmes ! femmes ! En voilà une qui est adorée d’un jeune homme charmant, qui commence sans doute à l’aimer ; qui ne peut pas en conscience préférer ce vieux Brescia farouche à ce jeune et galant Saintré : et pour retrouver une bague, pour gagner une demi-heure, pour retenir son mari loin de la pièce d’eau…

....................

Clarisse, ma bien-aimée, écrivez-moi que malgré le temps, la distance et les circonstances, vous serez toujours à moi, rien qu’à moi !

Je vous baise les mains… Non ! je baise vos petits pieds. Ils n’ont jamais porté de bagues.

Raoul.

FIN.


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