LE BAL DES ARTISTES.

En mil huit cent… non, pas de dates ! je finissais mes études au collége Louis-le-Grand, et je commençais à relever, dans les livres classiques, les passages, malheureusement trop rares, où les anciens parlent d’amour. Quelques romans de laBibliothèque jaune, introduits par contrebande, achevaient mon éducation toute théorique : j’étais un lys érudit, rien de plus. Mes moustaches, après deux ans de sollicitations inutiles, commençaient à répondre aux invites du rasoir. Elles promettaient d’être noires ; j’en parle sans fatuité, car elles sont blanches aujourd’hui, après avoir été rousses. J’attendais tout de leur croissance ; on m’aurait inspiré le plus profond dégoût de la vie si l’on m’avait déclaré qu’entre vingt et trente ans les billets doux et les bouquets ne pleuvraient pas sur ma tête de tous les balcons de Paris. Cependant je n’étais pas joli garçon, mais j’espérais le devenir ; et j’y serais arrivé, selon toute apparence, si la beauté s’acquérait par le vouloir, comme les sciences, les millions et les épaulettes. Enfin, j’ai deux enfants sur cinq qui seront peut-être moins laids.

Un certain samedi, jour de Saint-Charlemagne, mes camarades m’entraînèrent au théâtre du Palais-Royal. On avait composé le spectacle pour nous : quatorze actes et un intermède ! un menu qui rappelait, par le nombre et la variété des plats, notre gros banquet du matin. Nous remplissions la salle à nous seuls : les plus riches avaient pris les loges et l’orchestre ; les pauvres petits diables comme moi s’étouffaient au parterre. Dans les entr’actes on montait sur les bancs, onpiquait des Laïus, c’est-à-dire on prononçait des discours à la louange de Sainville, ou de la Pologne, ou de M. Odilon Barrot.

En ce temps-là, le théâtre de M. Dormeuil était peuplé des artistes les plus admirables et des plus jolies femmes de Paris. J’ajoute, entre parenthèses, que les fleurs de l’époque étaient beaucoup plus belles, les fruits plus savoureux, les vins plus forts et le soleil plus brillant qu’aujourd’hui. Le spectacle fut gai comme tous les spectacles que vous avez vus à vingt ans. Comme on riait de bon cœur en plongeant les deux coudes dans les flancs de ses voisins ! Comme on pleurait des larmes généreuses aux couplets patriotiques de M. Clairville chantés par Mlle Angélina ! Quelle ardeur s’allumait dans les âmes chaque fois que M. Leménil retroussait sa moustache grise ! Évidemment cet homme avait fait la campagne de Russie et parlé à l’Empereur comme je vous parle. Celui qui nous aurait soutenu le contraire eût été roué de coups.

On commençait la cinquième pièce, et je venais de tomber amoureux pour la troisième fois, lorsque Zémire parut en scène. Tout ce que j’avais vu, entendu et senti depuis le commencement de la soirée (je dirais presque depuis le premier jour de ma vie) fut oublié en un instant. J’aimais pour tout de bon, et ma première idée fut d’interrompre le spectacle par une demande en mariage. Si vous avez eu vingt ans, ne fût-ce que pour un quart d’heure, vous ne vous moquerez pas de moi.

Elle représentait une petite princesse cauchoise du pays de Matapa. La pièce, signée de MM. Pétard et Croquin, me parut un chef-d’œuvre. Le rondeau qu’elle chantait est encore buriné au fond de ma mémoire comme laHenriadedans le piédestal de la statue de Henri IV sur le Pont-Neuf. Oh ! l’aimable musique et la joyeuse poésie ! Le monde civilisé oubliera-t-il jamais ce refrain qui fait encore battre mon cœur :

La gaudriol’, ça m’ va ; c’est dans mon caractère,Mais quant au mariag’, demandez à mon père !M’sieu, demandez à papa ! (bis.)Il vous en fich’, il vous en fich’, il vous en fichera.

La gaudriol’, ça m’ va ; c’est dans mon caractère,

Mais quant au mariag’, demandez à mon père !

M’sieu, demandez à papa ! (bis.)

Il vous en fich’, il vous en fich’, il vous en fichera.

Par quel miracle se peut-il que j’ai tant vieilli, et que ces vers soient toujours restés jeunes ? J’achetai la pièce pour l’emporter au collége, mais ce fut une dépense inutile : je la savais par cœur ! Toute la nuit mon cerveau lut comme une chaudière où bouillonnait la poésie de MM. Pétard et Croquin.

Deux mois durant, je vécus de souvenir, négligeant toutes mes études, et compromettant, comme à la tâche, mes examens de fin d’année. Mes parents, qui me destinaient à l’École polytechnique, apprirent que je ne travaillais plus. Ils joignirent leurs remontrances aux reproches du proviseur ; je fus mis en retenue jusqu’à nouvel ordre et traité comme le dernier des cancres, moi qui avais eu le prix de physique au grand concours et la joie d’embrasser M. Villemain ! Mais je me consolais de tous mes déboires en admirant, au fond de mon pupitre, une petite lithographie de Zémire, éditée rue Coq-Héron.

Aux vacances de Pâques, le hasard ou la Providence prit enfin mon sort en pitié ! Un de mes compagnons de chaîne, consigné comme moi pour crime de paresse, me conta que son père, M. de Rongefeuille, chef de division à l’Intérieur, écrivait des vaudevilles sous le pseudonyme de Croquin. Je tombai dans ses bras, et je lui promis de travailler double, de faire ses devoirs et les miens, s’il me faisait aimer de Zémire.

Ce jeune homme n’avait que dix-sept ans, mais son père le traitait en camarade ; aussi raisonnait-il très-savamment sur la vie privée des actrices. Il voyait quelquefois des répétitions générales et pénétrait jusque dans les coulisses. Peut-être exagérait-il un peu ses avantages, mais il m’a juré qu’un soir depremière, Mme Grassot lui avait pris le menton.

Ce qu’il me raconta de Zémire, sans atténuer la violence de mes sentiments les dégagea de leur timidité et leur fit prendre une tournure plus cavalière. La jeune personne n’était plus épousable depuis cinq ou six ans ; elle vivait dans l’intimité d’un Russe extraordinairement riche, et elle avait des caprices. Je décidai qu’elle aurait un caprice pour moi. Rongefeuille me procura son adresse : boulevard des Italiens, 87, au premier. Vous voyez que la Russie faisait bien les choses.

Je rédigeai ma déclaration en bonne prose simple et carrée, avec prière de me répondre au collége.

« P. S. Si par hasard la violence et la sincérité de mes sentiments ne vous décidaient pas à m’aimer sans m’avoir vu, je passerai jeudi prochain sous vos fenêtres, à la tête de ma division. »

« P. S. Si par hasard la violence et la sincérité de mes sentiments ne vous décidaient pas à m’aimer sans m’avoir vu, je passerai jeudi prochain sous vos fenêtres, à la tête de ma division. »

Elle ne répondit point, la cruelle ! Le jeudi suivant, la promenade du collége défila sous ses fenêtres ; Zémire ne se montra pas au balcon. Je commençais à la mépriser. « Il faut, pensai-je, qu’elle ait l’âme bien vulgaire pour préférer ce Russe, qui doit être vieux et laid (puisqu’il est riche) à un jeune homme de vingt ans. » Ma tête se monta si bien que je résolus de me présenter chez elle et de lui faire une homélie en quatre points contre la vénalité du cœur. La jeunesse de l’époque était ainsi faite, c’est-à-dire ainsi bête. Nous trouvions naturel et décent qu’une fille de théâtre reçût par charité l’argent des nobles vieillards et se donnât gratis aux imberbes. Ce préjugé s’est renversé avec le temps : les imberbes se ruinent, et l’on aime des vieillards qui n’ont rien à donner, pas même une mèche de cheveux. Mais passons.

Je m’étais remis au travail, et j’avais reconquis l’usage de mes dimanches. Je me présentai sept ou huit fois chez elle, sans être admis. Mes camarades, gorgés de confidences et saturés du récit de mes peines, commençaient à m’entourer d’une certaine considération. S’il est beau d’être reçu dans l’intimité d’une comédienne, il est déjà passablement flatteur au collége de se voir consigné à sa porte. Ce qui serait moins que rien pour un homme du monde est un peu plus que rien pour un moutard. J’ai vu plus d’une fois des gamins de dix-sept ans se glorifier de telle petite incommodité qu’un homme de trente-cinq ans aurait trouvé simplement désagréable. J’ai rencontré aussi un vieux conseiller d’État qui contait à tout venant et portait comme en féronnière des infortunes qu’un auditeur eût cachées avec soin. Chaque âge a sa coquetterie.

A force de monter l’escalier de Zémire et d’affronter les dédains de sa femme de chambre, je finis par la voir elle-même, en personne, comme elle sortait pour dîner, je ne sais où. Je tombai à ses pieds dans l’antichambre, en criant : « Aimez-moi ! je suis Léon ! si vous ne pouvez pas avoir une passion pour moi, que ce soit un simple caprice ! Est-il possible que vous me refusiez une chose qui me rendrait si heureux ? »

Je comprends aujourd’hui tout le ridicule de cet argument. Toutefois, on a connu au 6ed’artillerie un officier laid et sans esprit qui a réussi, vingt années durant, auprès des femmes, sans autre raison, sans autre mérite que l’immense désir qu’il avait d’obtenir leurs bonnes grâces. Méditez sur ce point, si vous avez le temps.

Zémire avait le droit de me rire au nez ; elle eut pitié d’un amour évidemment sincère.

« Mon cher enfant, me dit-elle, (elle avait sept ou huit ans de plus que moi), vous feriez beaucoup mieux de terminer vos études. Il n’y a rien en vous qui doive déplaire, mais vous êtes dans l’âge ingrat. Il faut jeter vos gourmes et laisser croître vos moustaches. Vos parents me voudraient mal de mort si je vous détournais de vos études. Vous ne pouvez pas être amoureux de moi, puisque vous n’avez pas été mon amant ; on désire une femmeavant, mais on ne l’aime qu’après. D’ailleurs je veux être franche, car votre sincérité me touche : j’aime quelqu’un.

— Ce boyard, ô Zémire !

— Non ! pas lui. »

Elle me salua gentiment de la main et descendit l’escalier avec les ondulations les plus coquettes. Je me lançai à sa poursuite en criant :

« M’aimeriez-vous si j’étais reçu à l’École polytechnique ?

— Nous verrons ça, dit-elle. Revenez l’an prochain. »

Le lendemain, je lui envoyai les vers suivants, mon premier et mon dernier essai dans la littérature :

J’ai vingt ans ! C’est l’âge où l’on aime,Ce n’est pas l’âge d’être aimé.Age ingrat ! tu l’as dit toi-même,Ingrate au cœur trop consumé !Mon cerveau bout, mon front se gonfle,Mon cœur bondit comme un lutin,Dans ce dortoir où le pion ronfleEn digérant son vieux latin.Tandis que je rêve à dimanche,A dimanche où je vêtiraiL’uniforme trop court de mancheEt l’escarpin démesuré,Pour m’asseoir au fond du parterreEt t’applaudir, la larme à l’œil,Fleur du ciel, parfum de la terre,Étoile de monsieur Dormeuil ;Lorsque mon âme prend des ailes,Fuit sa cage et s’envole à toiComme les jeunes hirondellesDont le berceau bénit ton toit,Que fais-tu, ma belle princesse,Dans ce grand lit qui tour à tourEst profané par la richesseEt sanctifié par l’amour ?

J’ai vingt ans ! C’est l’âge où l’on aime,

Ce n’est pas l’âge d’être aimé.

Age ingrat ! tu l’as dit toi-même,

Ingrate au cœur trop consumé !

Mon cerveau bout, mon front se gonfle,

Mon cœur bondit comme un lutin,

Dans ce dortoir où le pion ronfle

En digérant son vieux latin.

Tandis que je rêve à dimanche,

A dimanche où je vêtirai

L’uniforme trop court de manche

Et l’escarpin démesuré,

Pour m’asseoir au fond du parterre

Et t’applaudir, la larme à l’œil,

Fleur du ciel, parfum de la terre,

Étoile de monsieur Dormeuil ;

Lorsque mon âme prend des ailes,

Fuit sa cage et s’envole à toi

Comme les jeunes hirondelles

Dont le berceau bénit ton toit,

Que fais-tu, ma belle princesse,

Dans ce grand lit qui tour à tour

Est profané par la richesse

Et sanctifié par l’amour ?

Je sais bien que ma poésie ne valait pas celle de MM. Pétard et Croquin, mais j’avais fait de mon mieux, et je croyais mériter une réponse. Zémire ne m’écrivit pas même pour se moquer de moi. Ses autographes valaient trois francs à l’hôtel Bullion, et elle en était avare. Je me plongeai dans le travail, comme un autre se serait jeté à la rivière. Le moment des examens approchait ; je fis des tours de force, et j’entrai cent vingt-quatrième à l’École sur une liste de cent vingt-cinq.


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