CHAPITRE XXHistoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et perd le bonheur.APRÈS que nous eûmes soupé, MrsArnold offrit poliment d’envoyer deux de ses domestiques chercher les bagages de mon fils, ce que, d’abord, il fit mine de refuser; mais comme elle le pressait, il fut obligé de lui déclarer qu’une canne et une valise étaient tous les effets mobiliers qu’il pût se vanter de posséder sur cette terre. «Eh oui, mon fils, m’écriai-je, vous m’avez quitté pauvre, et je vois que pauvre vous êtes revenu;cependant je ne fais pas de doute que vous n’ayez vu beaucoup du monde.—Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais voyager après la fortune n’est pas le moyen de se l’assurer, et de fait, j’en ai depuis quelque temps abandonné la poursuite.—J’imagine, monsieur, dit MrsArnold, que le récit de vos aventures serait divertissant; la première partie, je l’ai souvent entendue de la bouche de ma nièce, mais si la compagnie pouvait obtenir de vous le reste, ce serait une obligation de plus qu’on vous aurait.—Madame, répliqua mon fils, je vous assure que le plaisir que vous aurez à les écouter ne sera pas la moitié si grand que ma vanité à les dire; et cependant c’est à peine si, dans toute l’histoire, je puis vous promettre une seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j’ai vu que sur ce que j’ai fait. Le premier malheur de ma vie, que vous connaissez tous, fut grand; mais s’il me désola, il ne put m’abattre. Personne n’a jamais été plus habile à espérer que moi. Moins je trouvais la fortune bienveillante à un moment, plus j’attendais d’elle à un autre; et comme j’étais au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien m’élever, mais non pas m’abaisser. Je m’acheminai donc vers Londres un beau matin, nullement inquiet du lendemain, gai comme les oiseaux qui chantaient sur la route, et je me donnais du courage en réfléchissant que Londres est le marché où les talents de tout genre sont sûrs de rencontrer distinctions et récompenses.A mon arrivée dans la ville, mon premier soin, monsieur, fut de remettre votre lettre de recommandation à notre cousin qui lui-même n’était pas dans une position beaucoup plus brillante que moi. Mon premier projet, vous le savez, monsieur, était d’être surveillant dans un collège, et je lui demandai son avis sur la chose. Notre cousin reçut l’ouverture avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui, s’écria-t-il, c’est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée pour vous. J’ai moi-même été surveillant dans une pension, et je veux mourir dans une cravate de chanvre, si je n’aimerais pas mieux être sous-guichetier à Newgate. J’étais debout tôt et tard; le maître me regardait du haut de ses sourcils; la maîtresse me haïssait pour la laideur de mon visage; les enfants me tourmentaient dans la maison, et jamais je n’avais la permission de bouger pour aller chercher quelque trace de civilisation au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon pour une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été élevé dans l’apprentissage du métier? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous peigner les enfants? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Avez-vous eu la petite vérole? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous coucher à trois dans un lit? Non. Alors, vous n’aurez jamais ce qu’il faut pour une école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous n’avez en aucune façon ce qu’il faut pour une école. Non, monsieur. Si vous désirez une profession facile et de bon goût, faites un contrat de sept ans d’apprentissage pour tourner la meule d’un coutelier, mais fuyez les écoles par tous les moyens. Cependant voyons! continua-t-il; je vois que vous êtes un garçon d’esprit et de quelque instruction. Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? Vous avez lu dans les livres, sans doute, que des hommes de génie meurent de faim dans le métier; eh bien, je vous montrerai à l’heure qu’il est dans la ville quarante gaillards fort bouchés qui vivent dans l’opulence, tous gens honnêtes, d’allures réglées, qui font tout doucement leur petit bonhomme de chemin, écrivent de l’histoire et de la politique, et reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, qui, s’ils avaient été élevés savetiers, auraient toute leur vie raccommodé des souliers, mais n’en auraient jamais fait.Trouvant qu’il n’attachait pas une bien grande distinction au personnage de surveillant, je résolus d’accepter la proposition, et comme j’avais le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec révérence l’antiqua materde Grub street[8]. Je trouvais glorieux de suivre un chemin que Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je considérais la déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et, quelque bon sens que puisse nous donner l’expérience du monde, cette pauvreté qu’elle accordait, je la supposais la nourrice du génie. Gros de ces pensées, je m’établis sur ma chaise, et, trouvant que les meilleures choses n’avaient pas encore été dites du mauvais côté, je résolus de faire un livre qui serait totalement neuf. En conséquence, j’habillai quelques paradoxes ingénieusement. Ils étaient faux, il est vrai; mais ils étaient neufs. Les joyaux de la vérité ont été si souvent présentés par d’autres, qu’il ne me restait rien, sinon de présenter de splendides clinquants qui, à distance, auraient tout aussi bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes! Quelle importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d’oie pendant que j’écrivais! Le monde savant tout entier, je n’en faisais pas de doute, se lèverait pour combattre mes systèmes; mais, en ce cas, j’étais prêt à combattre le monde savant tout entier. Comme le porc-épic, je me tenais ramassé sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout adversaire.—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous traité? J’espère que vous n’avez pas passé sous silence l’importance de la monogamie. Mais j’interromps; continuez. Vous publiâtes vos paradoxes; eh bien, qu’est-ce que le monde savant a dit de vos paradoxes?—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien dit de mes paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses membres était occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner ses ennemis; et malheureusement, comme je n’avais ni amis ni ennemis, je souffris la plus cruelle des mortifications, l’indifférence.«Comme je méditais un jour dans un café sur le sort de mes paradoxes un petit homme, entrant par hasard dans la salle, prit place dans un compartiment en face de moi; après quelques discours préalables, voyant que j’étais lettré, il tira un paquet de prospectus et me pria de souscrire à une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce, avec notes. Cette demande amena naturellement pour réponse que je n’avais pas d’argent, et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient précisément aussi considérables que ma bourse: «Je vois, s’écria-t-il, que vous n’êtes pas au courant des choses de la ville; je veux vous en enseigner un côté. Regardez ces prospectus; ce sont ces prospectus mêmes qui me font vivre fort à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble revient de ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une souscription. J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et ensuite je fais passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent volontiers la première fois, je renouvelle ma requête pour obtenir le prix d’une dédicace. S’ils m’accordent cela, je les enjôle une fois de plus pour faire graver leur blason en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il, que je vis de la vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis maintenant trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si vous lui portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie que vous réussirez, et nous partagerons la dépouille.—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi des poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un talent sublime, s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils bien déshonorer leur vocation au point de faire un viltrafic d’éloges pour un morceau de pain?«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait jamais aller si bas, car partout où il y a génie il y a fierté. Les êtres que je suis en train de décrire ne sont que des mendiants en rimes. Le poète véritable, s’il brave toutes les souffrances pour la gloire, recule aussi avec effroi devant le mépris, et il n’y a que ceux qui sont indignes de protection qui condescendent à solliciter.«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités, et pourtant une fortune trop humble pour faire une seconde tentative vers la gloire, je fus alors obligé de prendre un terme moyen et d’écrire pour gagner mon pain. Mais je ne possédais pas les qualités nécessaires à une profession où l’assiduité pure et simple peut seule assurer le succès. J’étais incapable de réprimer mon secret amour des applaudissements, et je consumais d’ordinaire mon temps à m’efforcer d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de place, lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait ainsi, au milieu d’une publication périodique, inaperçu et inconnu. Le public avait des choses plus importantes à faire que de remarquer la simplicité aisée de mon style ou l’harmonie de mes périodes. C’étaient autant de feuillets jetés à l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi les essais sur la liberté, les contes orientaux et les remèdes contre la morsure des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès, Philéleuthérios et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, parce qu’ils écrivaient plus vite.«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société que d’auteurs déçus, comme moi-même, qui se louaient, se plaignaient et se méprisaient les uns les autres. La jouissance que nous trouvions aux travaux de tout écrivain célèbre était en raison inverse de leurs mérites. Je m’aperçus que nulgénie chez autrui ne pouvait me plaire. Mes infortunés paradoxes avaient entièrement desséché en moi cette source de plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction, car la perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et écrire était mon métier.«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres réflexions, assis sur un banc dans Saint-James’s Park, un jeune gentleman de distinction, que j’avais connu intimement à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous saluâmes avec quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu par quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé. Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned Thornhill était au fond un véritable bon garçon.»Je l’interrompis.«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom que vous avez dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur.—Dieu me bénisse! s’écria MrsArnold. Avez-vous M. Thornhill pour si proche voisin? C’est depuis longtemps un ami de notre famille, et nous attendons bientôt sa visite.«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de changer mon extérieur au moyen d’un très beau costume complet pris dans sa garde-robe, puis je fus admis à sa table sur le pied moitié d’un ami, moitié d’un subalterne. Mes fonctions consistaient à l’accompagner aux ventes publiques, à le mettre de bonne humeur quand il posait pour son portrait, à m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était pas prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme nous disions, quand nous avions envie de faire des farces. Outre cela, j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. Je devais faire une foule de petites choses sans en être prié: apporter le tire-bouchon, tenir sur les fonts tous les enfants du sommelier, chanter quand on me le demandait, n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste, et, si je pouvais, me trouver très heureux.«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans rival. Un capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait formé pour la place, me disputait l’affection de mon patron. Sa mère avait été repasseuse chez un homme de qualité, et par là il avait acquis de bonne heure du goût pour le métier de complaisant et de généalogiste. Ce gentleman avait donné pour but à sa vie de connaître des grands seigneurs. Plusieurs l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais il en trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis qu’elle était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, comme chaque jour le besoin d’être flatté augmentait chez mon patron et qu’à chaque heure j’étais mieux au courant de ses défauts, je devenais de moins en moins disposé à le satisfaire. Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement céder le champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de me battre en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait qu’il avait mis la sœur à mal. Je me rendis promptement à sa requête, et, bien que je voie que ma conduite ici vous déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir impérieux, et je ne pouvais pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai mon antagoniste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur et un escroc. Ce service me valut pour récompense les plus chaleureuses assurances de gratitude; mais comme mon ami devait quitter la ville dans quelques jours, il ne trouva pas d’autre moyen de me servir que de me recommander à son oncle, sir William Thornhill, et à un autre noble de grande distinction, qui occupait un poste du gouvernement. Lorsqu’il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour toute sorte de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les serviteurs me reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, car les visages des domestiques reflètent toujours la bienveillance du maître. Introduit dans une grande pièce où sir William ne tarda pas à venir vers moi, je m’acquittai de mon message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après quelques minutes de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il,apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour mériter cette chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, que je devine vos titres. Vous vous êtes battu pour lui. Et ainsi vous attendriez de moi une récompense pour avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je désire sincèrement que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il puisse avoir quelque influence pour vous induire au repentir.»«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, parce que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir reposait donc maintenant sur ma lettre au grand personnage. Comme les portes de la noblesse sont presque toujours assiégées de mendiants, tout prêts à glisser quelque pétition furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était pas chose facile. Cependant, ayant acheté les domestiques avec la moitié de ma fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une pièce spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour la soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein d’anxiété, j’eus tout le temps de regarder autour de moi. Tout était grandiose et heureusement ordonné; la peinture, l’ameublement, les dorures me pétrifièrent de respect et élevèrent l’idée que je me faisais du propriétaire. Ah! pensais-je en moi-même, comme il doit être vraiment grand, le possesseur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête les affaires de l’État et dont la maison étale des richesses qui suffiraient à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis un pas s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme lui-même! Non, ce n’était qu’une femme de chambre. Un autre pas s’entendit bientôt après. Ce doit être lui! Non, ce n’était que le valet de chambre du grand homme. A la fin, Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce vous, cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondispar une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la manière dont il se fait que...» Mais juste à cet instant un domestique lui remit une carte, et, sans faire plus attention à moi, il sortit de la chambre et me laissa savourer mon bonheur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à ce qu’un valet de pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son carrosse à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme moi, pour solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait trop vite pour nous et elle gagnait à larges enjambées la porte de son carrosse, lorsque je criai après elle pour savoir si je devais espérer une réponse. Pendant ce temps, il était monté et il murmura quelques mots dont je n’entendis que la moitié, l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la voiture. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de quelqu’un qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande porte de Sa Seigneurie.«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à fait épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, j’aurais voulu me précipiter, et il ne me manquait que le gouffre pour me recevoir. Je me regardais comme un de ces vils objets que la nature a destinés à être jetés de côté dans sa chambre aux rebuts, pour y périr dans l’obscurité. Cependant il me restait encore une demi-guinée; je crus que c’était une chose dont la nature elle-même ne devait pas me priver; mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux événements pour le reste. Comme je m’en allais avec cette résolution, il se trouva que le bureau de M. Crispe était ouvert avec un aspect engageant, comme pour me faire un cordial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut bien offrir à tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce qu’ils donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission de se laisser transporter en Amérique comme esclaves. Je fus heureux de trouver un lieu où je pouvais engloutir mes craintes dans le désespoir, et j’entrai dans cette cellule, car elle en avait l’apparence, avec la dévotion d’un moine.J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des circonstances semblables aux miennes, attendant l’arrivée de M. Crispe et présentant en raccourci un tableau exact de l’impatience anglaise. Tous ces êtres intraitables, en querelle avec la fortune, se vengeaient de ses injustices sur leurs propres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin, et tous nos murmures firent place au silence. Il daigna me regarder d’un air particulièrement approbateur, et vraiment c’était, depuis un mois, le premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. Il réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, et, se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il m’assura qu’il était question en ce moment d’une députation du synode de Pensylvanie aux Indiens Chickasaw, et qu’il emploierait son influence à m’en faire nommer secrétaire. J’avais au fond du cœur la conviction que le gaillard mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son des paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai donc honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla s’ajouter à ses trente mille livres, et avec l’autre moitié je décidai d’aller à la plus proche taverne et de m’y donner le plus de bonheur que je pourrais.«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la porte par un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois lié quelque peu connaissance, et il consentit à me tenir compagnie devant un bol de punch. Comme je n’ai jamais aimé à faire un secret des circonstances où je me trouve, il m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine en écoutant les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il, je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait vous mettre très aisément dans un gentil chemin pour gagner votre vie. Suivez mon conseil. Mon navire met à la voile demain pour Amsterdam. Que diriez-vous d’y monter comme passager? Du moment que vous serez débarqué, tout ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais aux Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure qu’il est, ajouta-t-il, ou le diable y serait.»«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai le doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre l’anglais. Il m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose à la folie, et sur cette affirmation j’acceptai sa proposition et m’embarquai le lendemain pour enseigner l’anglais aux Hollandais. Le vent fut bon, la traversée courte, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets, je me trouvai comme un étranger tombé du ciel dans une des principales rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé à laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence, je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je rencontrai, dont l’aspect me semblait promettre le plus; mais il nous fut impossible de nous entendre mutuellement. Ce fut à ce moment précis seulement que je me rappelai que, pour enseigner l’anglais aux Hollandais, il était nécessaire qu’ils m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment avais-je fait pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà qui me confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé.«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer tout uniment pour l’Angleterre; mais étant tombé dans la compagnie d’un étudiant irlandais qui revenait de Louvain, et notre conversation s’étant portée sur les choses littéraires (car on peut observer en passant que j’ai toujours oublié la misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de sujets semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus stupéfait. Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y vivre en enseignant le grec, et je fus encouragé dans ce dessein par mon frère étudiant, qui me donna à entendre qu’on pourrait bien y trouver sa fortune.«Je me mis bravement en route le lendemain matin. Chaque jour allégeait le fardeau de mes effets, tel Ésope avec son panier au pain, car je les donnai en payement aux Hollandais pour mon logement tout le long du voyage. Lorsque j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne pas aller ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, j’eus audience, et je lui offris mes services comme maître de langue grecque, ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum dans son université. Le principal parut d’abord douter de mes talents; mais j’offris de l’en convaincre en traduisant en latin un passage d’un auteur grec quelconque, qu’il désignerait. Voyant que j’étais parfaitement de bonne foi dans ce que je proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez, jeune homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas que j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de docteur sans grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je mange de bon appétit sans grec; et, en somme, poursuivit-il, comme je ne sais pas le grec, je ne crois pas que le grec soit bon à rien.»«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à m’en retourner; je me résolus donc à aller de l’avant. J’avais quelque connaissance de la musique, une voix passable, et je me mis à faire de ce qui était naguère ma distraction un moyen immédiat d’existence. Je passai parmi les inoffensifs paysans des Flandres et parmi les Français assez pauvres pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais près de la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je jouais un de mes airs les plus joyeux, et cela me procurait non seulement un logement, mais la subsistance pour le jour suivant. Une ou deux fois, j’essayai de jouer pour le beau monde; mais ceux-là trouvaient toujours mon exécution détestable, et ils ne me récompensèrent jamais de la moindre bagatelle. Ceci me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps que je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais de jeter les gens dans le ravissement, et surtout les dames; mais comme c’était maintenant ma seule ressource, on l’accueillait avec mépris; ce qui montre combien le monde est prêt à déprécier les talents qui font vivre un homme.«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre plan que de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les gens de Paris aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de l’argent que ceux qui ont de l’esprit. Comme je ne pouvais me piquer d’avoir beaucoup ni de l’un ni de l’autre, on ne me goûta pas beaucoup. Après m’être promené dans la ville quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs hôtels à l’extérieur, je me préparais à quitter ce séjour de l’hospitalité vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues, qui rencontrai-je? notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois qu’elle ne lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon voyage à Paris et m’apprit ce qu’il avait lui-même à y faire, qui était de collectionner des peintures, des médailles, des pierres gravées et des antiquités de toute espèce pour un gentleman de Londres qui venait d’acquérir du goût en même temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus surpris de voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même m’avait souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je lui demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus facile. Tout le secret consistait à s’en tenir strictement à deux règles: l’une, de toujours faire remarquer que le tableau aurait pu être meilleur si le peintre s’était donné plus de peine; et l’autre, de louer les ouvrages de Pietro Perugino. «Mais, reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné à être auteur à Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous instruire dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.»«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car c’était un moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon ambition. J’allai donc à son logement, je réparai ma toilette grâce à son assistance, et, au bout de quelque temps, je l’accompagnai aux ventes publiques de tableaux, où l’on comptait que la haute société anglaise fournirait des acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement sur chaque tableau on chaque médaille, comme à un guide infaillible du goût. Il tirait très bon parti de mon assistance en ces occasions; lorsqu’on lui demandait son avis, il m’emmenait gravement à l’écart, me demandait le mien, secouait les épaules, prenait l’air profond, revenait et déclarait à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion sur une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu parfois de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir vu, après avoir émis l’opinion qu’une peinture n’avait pas assez de moelleux, prendre très délibérément une brosse chargée de vernis brun qui se trouvait là par hasard, la passer sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute la compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les teintes.«Lorsqu’il eut achevé sa commission à Paris, il me laissa et me recommanda énergiquement à plusieurs personnes de distinction comme quelqu’un de très apte à voyager en qualité de précepteur. Quelque temps après, j’étais employé dans ces fonctions par un gentleman qui avait amené son pupille à Paris pour lui faire commencer son tour à travers l’Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, mais à la condition qu’il aurait toujours la permission de se gouverner lui-même. Et de fait, mon élève entendait l’art de se guider dans les affaires d’argent beaucoup mieux que moi. Il était l’héritier d’une fortune d’environ deux centmille livres sterling, que lui avait laissée un oncle aux Indes occidentales; et son tuteur, pour le rendre propre à administrer cette fortune, l’avait mis clerc chez un procureur. Aussi l’avarice était sa passion dominante; toutes ses questions le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait économiser d’argent, quel était l’itinéraire le moins coûteux, si l’on pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit lorsqu’on en disposerait à Londres. En chemin, les curiosités qu’il pouvait voir pour rien, il était assez prêt à les regarder; mais s’il fallait payer pour en avoir la vue, il affirmait d’ordinaire qu’on lui avait dit qu’elles ne valaient pas la peine d’être visitées. Il ne payait jamais une note sans faire observer combien les voyages étaient horriblement dispendieux, et il n’avait pas encore vingt et un ans! Lorsque nous fûmes arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour voir le port et les navires, il s’informa du prix du passage par mer jusqu’en Angleterre. Il apprit que ce n’était qu’une bagatelle comparativement au retour par terre; aussi fut-il incapable de résister à la tentation: il me paya la petite partie de mon salaire qui était échue, prit congé et s’embarqua pour Londres avec un seul serviteur.«J’étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; mais c’était dès lors une chose à laquelle j’étais fait. Toutefois, mon talent en musique ne pouvait me servir de rien dans un pays où tout paysan était meilleur musicien que moi. Mais, à cette époque, j’avais acquis un autre talent qui répondait aussi bien à mon but: c’était une habileté d’argumentation particulière. Dans toutes les universités et tous les couvents de l’étranger, il y a à certains jours des thèses philosophiques soutenues contre tout venant; si le champion combat la thèse avec quelque adresse, il peut réclamer une gratification en argent, un dîner, et un lit pour une nuit. C’est de cette manière que je me conquis un chemin vers l’Angleterre, à pied, de ville en ville, examinant de plus près le genre humain, et, si je puis m’exprimer ainsi, voyant les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne sont qu’en petit nombre: j’ai reconnu que la monarchie est le meilleur gouvernement pour les pauvres, et la république, pour les riches. J’ai remarqué que richesse est en général dans tous les pays synonyme de liberté, et que personne n’est assez ami de la liberté lui-même pour n’être pas désireux d’assujettir à sa volonté propre la volonté de quelques autres membres de la société.«A mon arrivée en Angleterre, je voulais d’abord vous rendre mes devoirs et m’enrôler ensuite comme volontaire dans la première expédition qui mettrait à la voile; mais en chemin mes résolutions changèrent par la rencontre que je fis d’une vieille connaissance qui, à ce que j’appris, appartenait à une troupe de comédiens sur le point de faire une campagne d’été dans la province. La troupe ne sembla pas trop mécontente de m’avoir pour pensionnaire. Mais tous m’avertirent de l’importance de la tâche à laquelle j’aspirais; ils me dirent que le public était un monstre à bien des têtes, et que ceux-là seuls qui en avaient une très bonne pouvaient lui plaire; que le jeu ne s’apprenait pas en un jour; et que, sans certains haussements d’épaule traditionnels qui sont sur la scène—mais rien que là—depuis ces cent dernières années, je ne pourrais jamais prétendre au succès. La difficulté fut ensuite de me donner des rôles convenables, car presque tous les personnages étaient en main. On me transporta quelque temps d’un caractère à un autre, jusqu’à ce qu’on se fût arrêté sur Horatio, que la vue de la compagnie ici présente m’a heureusement empêché de jouer.»
CHAPITRE XXHistoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et perd le bonheur.APRÈS que nous eûmes soupé, MrsArnold offrit poliment d’envoyer deux de ses domestiques chercher les bagages de mon fils, ce que, d’abord, il fit mine de refuser; mais comme elle le pressait, il fut obligé de lui déclarer qu’une canne et une valise étaient tous les effets mobiliers qu’il pût se vanter de posséder sur cette terre. «Eh oui, mon fils, m’écriai-je, vous m’avez quitté pauvre, et je vois que pauvre vous êtes revenu;cependant je ne fais pas de doute que vous n’ayez vu beaucoup du monde.—Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais voyager après la fortune n’est pas le moyen de se l’assurer, et de fait, j’en ai depuis quelque temps abandonné la poursuite.—J’imagine, monsieur, dit MrsArnold, que le récit de vos aventures serait divertissant; la première partie, je l’ai souvent entendue de la bouche de ma nièce, mais si la compagnie pouvait obtenir de vous le reste, ce serait une obligation de plus qu’on vous aurait.—Madame, répliqua mon fils, je vous assure que le plaisir que vous aurez à les écouter ne sera pas la moitié si grand que ma vanité à les dire; et cependant c’est à peine si, dans toute l’histoire, je puis vous promettre une seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j’ai vu que sur ce que j’ai fait. Le premier malheur de ma vie, que vous connaissez tous, fut grand; mais s’il me désola, il ne put m’abattre. Personne n’a jamais été plus habile à espérer que moi. Moins je trouvais la fortune bienveillante à un moment, plus j’attendais d’elle à un autre; et comme j’étais au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien m’élever, mais non pas m’abaisser. Je m’acheminai donc vers Londres un beau matin, nullement inquiet du lendemain, gai comme les oiseaux qui chantaient sur la route, et je me donnais du courage en réfléchissant que Londres est le marché où les talents de tout genre sont sûrs de rencontrer distinctions et récompenses.A mon arrivée dans la ville, mon premier soin, monsieur, fut de remettre votre lettre de recommandation à notre cousin qui lui-même n’était pas dans une position beaucoup plus brillante que moi. Mon premier projet, vous le savez, monsieur, était d’être surveillant dans un collège, et je lui demandai son avis sur la chose. Notre cousin reçut l’ouverture avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui, s’écria-t-il, c’est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée pour vous. J’ai moi-même été surveillant dans une pension, et je veux mourir dans une cravate de chanvre, si je n’aimerais pas mieux être sous-guichetier à Newgate. J’étais debout tôt et tard; le maître me regardait du haut de ses sourcils; la maîtresse me haïssait pour la laideur de mon visage; les enfants me tourmentaient dans la maison, et jamais je n’avais la permission de bouger pour aller chercher quelque trace de civilisation au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon pour une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été élevé dans l’apprentissage du métier? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous peigner les enfants? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Avez-vous eu la petite vérole? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous coucher à trois dans un lit? Non. Alors, vous n’aurez jamais ce qu’il faut pour une école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous n’avez en aucune façon ce qu’il faut pour une école. Non, monsieur. Si vous désirez une profession facile et de bon goût, faites un contrat de sept ans d’apprentissage pour tourner la meule d’un coutelier, mais fuyez les écoles par tous les moyens. Cependant voyons! continua-t-il; je vois que vous êtes un garçon d’esprit et de quelque instruction. Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? Vous avez lu dans les livres, sans doute, que des hommes de génie meurent de faim dans le métier; eh bien, je vous montrerai à l’heure qu’il est dans la ville quarante gaillards fort bouchés qui vivent dans l’opulence, tous gens honnêtes, d’allures réglées, qui font tout doucement leur petit bonhomme de chemin, écrivent de l’histoire et de la politique, et reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, qui, s’ils avaient été élevés savetiers, auraient toute leur vie raccommodé des souliers, mais n’en auraient jamais fait.Trouvant qu’il n’attachait pas une bien grande distinction au personnage de surveillant, je résolus d’accepter la proposition, et comme j’avais le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec révérence l’antiqua materde Grub street[8]. Je trouvais glorieux de suivre un chemin que Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je considérais la déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et, quelque bon sens que puisse nous donner l’expérience du monde, cette pauvreté qu’elle accordait, je la supposais la nourrice du génie. Gros de ces pensées, je m’établis sur ma chaise, et, trouvant que les meilleures choses n’avaient pas encore été dites du mauvais côté, je résolus de faire un livre qui serait totalement neuf. En conséquence, j’habillai quelques paradoxes ingénieusement. Ils étaient faux, il est vrai; mais ils étaient neufs. Les joyaux de la vérité ont été si souvent présentés par d’autres, qu’il ne me restait rien, sinon de présenter de splendides clinquants qui, à distance, auraient tout aussi bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes! Quelle importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d’oie pendant que j’écrivais! Le monde savant tout entier, je n’en faisais pas de doute, se lèverait pour combattre mes systèmes; mais, en ce cas, j’étais prêt à combattre le monde savant tout entier. Comme le porc-épic, je me tenais ramassé sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout adversaire.—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous traité? J’espère que vous n’avez pas passé sous silence l’importance de la monogamie. Mais j’interromps; continuez. Vous publiâtes vos paradoxes; eh bien, qu’est-ce que le monde savant a dit de vos paradoxes?—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien dit de mes paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses membres était occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner ses ennemis; et malheureusement, comme je n’avais ni amis ni ennemis, je souffris la plus cruelle des mortifications, l’indifférence.«Comme je méditais un jour dans un café sur le sort de mes paradoxes un petit homme, entrant par hasard dans la salle, prit place dans un compartiment en face de moi; après quelques discours préalables, voyant que j’étais lettré, il tira un paquet de prospectus et me pria de souscrire à une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce, avec notes. Cette demande amena naturellement pour réponse que je n’avais pas d’argent, et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient précisément aussi considérables que ma bourse: «Je vois, s’écria-t-il, que vous n’êtes pas au courant des choses de la ville; je veux vous en enseigner un côté. Regardez ces prospectus; ce sont ces prospectus mêmes qui me font vivre fort à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble revient de ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une souscription. J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et ensuite je fais passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent volontiers la première fois, je renouvelle ma requête pour obtenir le prix d’une dédicace. S’ils m’accordent cela, je les enjôle une fois de plus pour faire graver leur blason en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il, que je vis de la vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis maintenant trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si vous lui portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie que vous réussirez, et nous partagerons la dépouille.—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi des poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un talent sublime, s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils bien déshonorer leur vocation au point de faire un viltrafic d’éloges pour un morceau de pain?«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait jamais aller si bas, car partout où il y a génie il y a fierté. Les êtres que je suis en train de décrire ne sont que des mendiants en rimes. Le poète véritable, s’il brave toutes les souffrances pour la gloire, recule aussi avec effroi devant le mépris, et il n’y a que ceux qui sont indignes de protection qui condescendent à solliciter.«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités, et pourtant une fortune trop humble pour faire une seconde tentative vers la gloire, je fus alors obligé de prendre un terme moyen et d’écrire pour gagner mon pain. Mais je ne possédais pas les qualités nécessaires à une profession où l’assiduité pure et simple peut seule assurer le succès. J’étais incapable de réprimer mon secret amour des applaudissements, et je consumais d’ordinaire mon temps à m’efforcer d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de place, lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait ainsi, au milieu d’une publication périodique, inaperçu et inconnu. Le public avait des choses plus importantes à faire que de remarquer la simplicité aisée de mon style ou l’harmonie de mes périodes. C’étaient autant de feuillets jetés à l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi les essais sur la liberté, les contes orientaux et les remèdes contre la morsure des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès, Philéleuthérios et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, parce qu’ils écrivaient plus vite.«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société que d’auteurs déçus, comme moi-même, qui se louaient, se plaignaient et se méprisaient les uns les autres. La jouissance que nous trouvions aux travaux de tout écrivain célèbre était en raison inverse de leurs mérites. Je m’aperçus que nulgénie chez autrui ne pouvait me plaire. Mes infortunés paradoxes avaient entièrement desséché en moi cette source de plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction, car la perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et écrire était mon métier.«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres réflexions, assis sur un banc dans Saint-James’s Park, un jeune gentleman de distinction, que j’avais connu intimement à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous saluâmes avec quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu par quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé. Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned Thornhill était au fond un véritable bon garçon.»Je l’interrompis.«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom que vous avez dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur.—Dieu me bénisse! s’écria MrsArnold. Avez-vous M. Thornhill pour si proche voisin? C’est depuis longtemps un ami de notre famille, et nous attendons bientôt sa visite.«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de changer mon extérieur au moyen d’un très beau costume complet pris dans sa garde-robe, puis je fus admis à sa table sur le pied moitié d’un ami, moitié d’un subalterne. Mes fonctions consistaient à l’accompagner aux ventes publiques, à le mettre de bonne humeur quand il posait pour son portrait, à m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était pas prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme nous disions, quand nous avions envie de faire des farces. Outre cela, j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. Je devais faire une foule de petites choses sans en être prié: apporter le tire-bouchon, tenir sur les fonts tous les enfants du sommelier, chanter quand on me le demandait, n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste, et, si je pouvais, me trouver très heureux.«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans rival. Un capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait formé pour la place, me disputait l’affection de mon patron. Sa mère avait été repasseuse chez un homme de qualité, et par là il avait acquis de bonne heure du goût pour le métier de complaisant et de généalogiste. Ce gentleman avait donné pour but à sa vie de connaître des grands seigneurs. Plusieurs l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais il en trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis qu’elle était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, comme chaque jour le besoin d’être flatté augmentait chez mon patron et qu’à chaque heure j’étais mieux au courant de ses défauts, je devenais de moins en moins disposé à le satisfaire. Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement céder le champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de me battre en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait qu’il avait mis la sœur à mal. Je me rendis promptement à sa requête, et, bien que je voie que ma conduite ici vous déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir impérieux, et je ne pouvais pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai mon antagoniste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur et un escroc. Ce service me valut pour récompense les plus chaleureuses assurances de gratitude; mais comme mon ami devait quitter la ville dans quelques jours, il ne trouva pas d’autre moyen de me servir que de me recommander à son oncle, sir William Thornhill, et à un autre noble de grande distinction, qui occupait un poste du gouvernement. Lorsqu’il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour toute sorte de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les serviteurs me reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, car les visages des domestiques reflètent toujours la bienveillance du maître. Introduit dans une grande pièce où sir William ne tarda pas à venir vers moi, je m’acquittai de mon message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après quelques minutes de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il,apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour mériter cette chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, que je devine vos titres. Vous vous êtes battu pour lui. Et ainsi vous attendriez de moi une récompense pour avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je désire sincèrement que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il puisse avoir quelque influence pour vous induire au repentir.»«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, parce que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir reposait donc maintenant sur ma lettre au grand personnage. Comme les portes de la noblesse sont presque toujours assiégées de mendiants, tout prêts à glisser quelque pétition furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était pas chose facile. Cependant, ayant acheté les domestiques avec la moitié de ma fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une pièce spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour la soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein d’anxiété, j’eus tout le temps de regarder autour de moi. Tout était grandiose et heureusement ordonné; la peinture, l’ameublement, les dorures me pétrifièrent de respect et élevèrent l’idée que je me faisais du propriétaire. Ah! pensais-je en moi-même, comme il doit être vraiment grand, le possesseur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête les affaires de l’État et dont la maison étale des richesses qui suffiraient à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis un pas s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme lui-même! Non, ce n’était qu’une femme de chambre. Un autre pas s’entendit bientôt après. Ce doit être lui! Non, ce n’était que le valet de chambre du grand homme. A la fin, Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce vous, cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondispar une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la manière dont il se fait que...» Mais juste à cet instant un domestique lui remit une carte, et, sans faire plus attention à moi, il sortit de la chambre et me laissa savourer mon bonheur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à ce qu’un valet de pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son carrosse à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme moi, pour solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait trop vite pour nous et elle gagnait à larges enjambées la porte de son carrosse, lorsque je criai après elle pour savoir si je devais espérer une réponse. Pendant ce temps, il était monté et il murmura quelques mots dont je n’entendis que la moitié, l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la voiture. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de quelqu’un qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande porte de Sa Seigneurie.«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à fait épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, j’aurais voulu me précipiter, et il ne me manquait que le gouffre pour me recevoir. Je me regardais comme un de ces vils objets que la nature a destinés à être jetés de côté dans sa chambre aux rebuts, pour y périr dans l’obscurité. Cependant il me restait encore une demi-guinée; je crus que c’était une chose dont la nature elle-même ne devait pas me priver; mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux événements pour le reste. Comme je m’en allais avec cette résolution, il se trouva que le bureau de M. Crispe était ouvert avec un aspect engageant, comme pour me faire un cordial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut bien offrir à tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce qu’ils donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission de se laisser transporter en Amérique comme esclaves. Je fus heureux de trouver un lieu où je pouvais engloutir mes craintes dans le désespoir, et j’entrai dans cette cellule, car elle en avait l’apparence, avec la dévotion d’un moine.J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des circonstances semblables aux miennes, attendant l’arrivée de M. Crispe et présentant en raccourci un tableau exact de l’impatience anglaise. Tous ces êtres intraitables, en querelle avec la fortune, se vengeaient de ses injustices sur leurs propres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin, et tous nos murmures firent place au silence. Il daigna me regarder d’un air particulièrement approbateur, et vraiment c’était, depuis un mois, le premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. Il réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, et, se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il m’assura qu’il était question en ce moment d’une députation du synode de Pensylvanie aux Indiens Chickasaw, et qu’il emploierait son influence à m’en faire nommer secrétaire. J’avais au fond du cœur la conviction que le gaillard mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son des paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai donc honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla s’ajouter à ses trente mille livres, et avec l’autre moitié je décidai d’aller à la plus proche taverne et de m’y donner le plus de bonheur que je pourrais.«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la porte par un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois lié quelque peu connaissance, et il consentit à me tenir compagnie devant un bol de punch. Comme je n’ai jamais aimé à faire un secret des circonstances où je me trouve, il m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine en écoutant les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il, je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait vous mettre très aisément dans un gentil chemin pour gagner votre vie. Suivez mon conseil. Mon navire met à la voile demain pour Amsterdam. Que diriez-vous d’y monter comme passager? Du moment que vous serez débarqué, tout ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais aux Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure qu’il est, ajouta-t-il, ou le diable y serait.»«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai le doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre l’anglais. Il m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose à la folie, et sur cette affirmation j’acceptai sa proposition et m’embarquai le lendemain pour enseigner l’anglais aux Hollandais. Le vent fut bon, la traversée courte, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets, je me trouvai comme un étranger tombé du ciel dans une des principales rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé à laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence, je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je rencontrai, dont l’aspect me semblait promettre le plus; mais il nous fut impossible de nous entendre mutuellement. Ce fut à ce moment précis seulement que je me rappelai que, pour enseigner l’anglais aux Hollandais, il était nécessaire qu’ils m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment avais-je fait pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà qui me confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé.«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer tout uniment pour l’Angleterre; mais étant tombé dans la compagnie d’un étudiant irlandais qui revenait de Louvain, et notre conversation s’étant portée sur les choses littéraires (car on peut observer en passant que j’ai toujours oublié la misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de sujets semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus stupéfait. Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y vivre en enseignant le grec, et je fus encouragé dans ce dessein par mon frère étudiant, qui me donna à entendre qu’on pourrait bien y trouver sa fortune.«Je me mis bravement en route le lendemain matin. Chaque jour allégeait le fardeau de mes effets, tel Ésope avec son panier au pain, car je les donnai en payement aux Hollandais pour mon logement tout le long du voyage. Lorsque j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne pas aller ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, j’eus audience, et je lui offris mes services comme maître de langue grecque, ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum dans son université. Le principal parut d’abord douter de mes talents; mais j’offris de l’en convaincre en traduisant en latin un passage d’un auteur grec quelconque, qu’il désignerait. Voyant que j’étais parfaitement de bonne foi dans ce que je proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez, jeune homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas que j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de docteur sans grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je mange de bon appétit sans grec; et, en somme, poursuivit-il, comme je ne sais pas le grec, je ne crois pas que le grec soit bon à rien.»«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à m’en retourner; je me résolus donc à aller de l’avant. J’avais quelque connaissance de la musique, une voix passable, et je me mis à faire de ce qui était naguère ma distraction un moyen immédiat d’existence. Je passai parmi les inoffensifs paysans des Flandres et parmi les Français assez pauvres pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais près de la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je jouais un de mes airs les plus joyeux, et cela me procurait non seulement un logement, mais la subsistance pour le jour suivant. Une ou deux fois, j’essayai de jouer pour le beau monde; mais ceux-là trouvaient toujours mon exécution détestable, et ils ne me récompensèrent jamais de la moindre bagatelle. Ceci me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps que je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais de jeter les gens dans le ravissement, et surtout les dames; mais comme c’était maintenant ma seule ressource, on l’accueillait avec mépris; ce qui montre combien le monde est prêt à déprécier les talents qui font vivre un homme.«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre plan que de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les gens de Paris aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de l’argent que ceux qui ont de l’esprit. Comme je ne pouvais me piquer d’avoir beaucoup ni de l’un ni de l’autre, on ne me goûta pas beaucoup. Après m’être promené dans la ville quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs hôtels à l’extérieur, je me préparais à quitter ce séjour de l’hospitalité vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues, qui rencontrai-je? notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois qu’elle ne lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon voyage à Paris et m’apprit ce qu’il avait lui-même à y faire, qui était de collectionner des peintures, des médailles, des pierres gravées et des antiquités de toute espèce pour un gentleman de Londres qui venait d’acquérir du goût en même temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus surpris de voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même m’avait souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je lui demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus facile. Tout le secret consistait à s’en tenir strictement à deux règles: l’une, de toujours faire remarquer que le tableau aurait pu être meilleur si le peintre s’était donné plus de peine; et l’autre, de louer les ouvrages de Pietro Perugino. «Mais, reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné à être auteur à Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous instruire dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.»«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car c’était un moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon ambition. J’allai donc à son logement, je réparai ma toilette grâce à son assistance, et, au bout de quelque temps, je l’accompagnai aux ventes publiques de tableaux, où l’on comptait que la haute société anglaise fournirait des acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement sur chaque tableau on chaque médaille, comme à un guide infaillible du goût. Il tirait très bon parti de mon assistance en ces occasions; lorsqu’on lui demandait son avis, il m’emmenait gravement à l’écart, me demandait le mien, secouait les épaules, prenait l’air profond, revenait et déclarait à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion sur une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu parfois de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir vu, après avoir émis l’opinion qu’une peinture n’avait pas assez de moelleux, prendre très délibérément une brosse chargée de vernis brun qui se trouvait là par hasard, la passer sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute la compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les teintes.«Lorsqu’il eut achevé sa commission à Paris, il me laissa et me recommanda énergiquement à plusieurs personnes de distinction comme quelqu’un de très apte à voyager en qualité de précepteur. Quelque temps après, j’étais employé dans ces fonctions par un gentleman qui avait amené son pupille à Paris pour lui faire commencer son tour à travers l’Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, mais à la condition qu’il aurait toujours la permission de se gouverner lui-même. Et de fait, mon élève entendait l’art de se guider dans les affaires d’argent beaucoup mieux que moi. Il était l’héritier d’une fortune d’environ deux centmille livres sterling, que lui avait laissée un oncle aux Indes occidentales; et son tuteur, pour le rendre propre à administrer cette fortune, l’avait mis clerc chez un procureur. Aussi l’avarice était sa passion dominante; toutes ses questions le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait économiser d’argent, quel était l’itinéraire le moins coûteux, si l’on pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit lorsqu’on en disposerait à Londres. En chemin, les curiosités qu’il pouvait voir pour rien, il était assez prêt à les regarder; mais s’il fallait payer pour en avoir la vue, il affirmait d’ordinaire qu’on lui avait dit qu’elles ne valaient pas la peine d’être visitées. Il ne payait jamais une note sans faire observer combien les voyages étaient horriblement dispendieux, et il n’avait pas encore vingt et un ans! Lorsque nous fûmes arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour voir le port et les navires, il s’informa du prix du passage par mer jusqu’en Angleterre. Il apprit que ce n’était qu’une bagatelle comparativement au retour par terre; aussi fut-il incapable de résister à la tentation: il me paya la petite partie de mon salaire qui était échue, prit congé et s’embarqua pour Londres avec un seul serviteur.«J’étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; mais c’était dès lors une chose à laquelle j’étais fait. Toutefois, mon talent en musique ne pouvait me servir de rien dans un pays où tout paysan était meilleur musicien que moi. Mais, à cette époque, j’avais acquis un autre talent qui répondait aussi bien à mon but: c’était une habileté d’argumentation particulière. Dans toutes les universités et tous les couvents de l’étranger, il y a à certains jours des thèses philosophiques soutenues contre tout venant; si le champion combat la thèse avec quelque adresse, il peut réclamer une gratification en argent, un dîner, et un lit pour une nuit. C’est de cette manière que je me conquis un chemin vers l’Angleterre, à pied, de ville en ville, examinant de plus près le genre humain, et, si je puis m’exprimer ainsi, voyant les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne sont qu’en petit nombre: j’ai reconnu que la monarchie est le meilleur gouvernement pour les pauvres, et la république, pour les riches. J’ai remarqué que richesse est en général dans tous les pays synonyme de liberté, et que personne n’est assez ami de la liberté lui-même pour n’être pas désireux d’assujettir à sa volonté propre la volonté de quelques autres membres de la société.«A mon arrivée en Angleterre, je voulais d’abord vous rendre mes devoirs et m’enrôler ensuite comme volontaire dans la première expédition qui mettrait à la voile; mais en chemin mes résolutions changèrent par la rencontre que je fis d’une vieille connaissance qui, à ce que j’appris, appartenait à une troupe de comédiens sur le point de faire une campagne d’été dans la province. La troupe ne sembla pas trop mécontente de m’avoir pour pensionnaire. Mais tous m’avertirent de l’importance de la tâche à laquelle j’aspirais; ils me dirent que le public était un monstre à bien des têtes, et que ceux-là seuls qui en avaient une très bonne pouvaient lui plaire; que le jeu ne s’apprenait pas en un jour; et que, sans certains haussements d’épaule traditionnels qui sont sur la scène—mais rien que là—depuis ces cent dernières années, je ne pourrais jamais prétendre au succès. La difficulté fut ensuite de me donner des rôles convenables, car presque tous les personnages étaient en main. On me transporta quelque temps d’un caractère à un autre, jusqu’à ce qu’on se fût arrêté sur Horatio, que la vue de la compagnie ici présente m’a heureusement empêché de jouer.»
Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et perd le bonheur.
APRÈS que nous eûmes soupé, MrsArnold offrit poliment d’envoyer deux de ses domestiques chercher les bagages de mon fils, ce que, d’abord, il fit mine de refuser; mais comme elle le pressait, il fut obligé de lui déclarer qu’une canne et une valise étaient tous les effets mobiliers qu’il pût se vanter de posséder sur cette terre. «Eh oui, mon fils, m’écriai-je, vous m’avez quitté pauvre, et je vois que pauvre vous êtes revenu;cependant je ne fais pas de doute que vous n’ayez vu beaucoup du monde.—Oui, monsieur, répliqua mon fils; mais voyager après la fortune n’est pas le moyen de se l’assurer, et de fait, j’en ai depuis quelque temps abandonné la poursuite.—J’imagine, monsieur, dit MrsArnold, que le récit de vos aventures serait divertissant; la première partie, je l’ai souvent entendue de la bouche de ma nièce, mais si la compagnie pouvait obtenir de vous le reste, ce serait une obligation de plus qu’on vous aurait.—Madame, répliqua mon fils, je vous assure que le plaisir que vous aurez à les écouter ne sera pas la moitié si grand que ma vanité à les dire; et cependant c’est à peine si, dans toute l’histoire, je puis vous promettre une seule aventure, mon récit portant plutôt sur ce que j’ai vu que sur ce que j’ai fait. Le premier malheur de ma vie, que vous connaissez tous, fut grand; mais s’il me désola, il ne put m’abattre. Personne n’a jamais été plus habile à espérer que moi. Moins je trouvais la fortune bienveillante à un moment, plus j’attendais d’elle à un autre; et comme j’étais au bas de sa roue, chaque tour nouveau pouvait bien m’élever, mais non pas m’abaisser. Je m’acheminai donc vers Londres un beau matin, nullement inquiet du lendemain, gai comme les oiseaux qui chantaient sur la route, et je me donnais du courage en réfléchissant que Londres est le marché où les talents de tout genre sont sûrs de rencontrer distinctions et récompenses.
A mon arrivée dans la ville, mon premier soin, monsieur, fut de remettre votre lettre de recommandation à notre cousin qui lui-même n’était pas dans une position beaucoup plus brillante que moi. Mon premier projet, vous le savez, monsieur, était d’être surveillant dans un collège, et je lui demandai son avis sur la chose. Notre cousin reçut l’ouverture avec une grimace vraiment sardonique. «Ah! oui, s’écria-t-il, c’est, en effet, une très jolie carrière, toute tracée pour vous. J’ai moi-même été surveillant dans une pension, et je veux mourir dans une cravate de chanvre, si je n’aimerais pas mieux être sous-guichetier à Newgate. J’étais debout tôt et tard; le maître me regardait du haut de ses sourcils; la maîtresse me haïssait pour la laideur de mon visage; les enfants me tourmentaient dans la maison, et jamais je n’avais la permission de bouger pour aller chercher quelque trace de civilisation au dehors. Mais êtes-vous sûr que vous soyez bon pour une école? Laissez-moi vous examiner un peu. Avez-vous été élevé dans l’apprentissage du métier? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous peigner les enfants? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Avez-vous eu la petite vérole? Non. Alors, vous n’avez pas ce qu’il faut pour une école. Savez-vous coucher à trois dans un lit? Non. Alors, vous n’aurez jamais ce qu’il faut pour une école. Avez-vous un bon estomac? Oui. Alors, vous n’avez en aucune façon ce qu’il faut pour une école. Non, monsieur. Si vous désirez une profession facile et de bon goût, faites un contrat de sept ans d’apprentissage pour tourner la meule d’un coutelier, mais fuyez les écoles par tous les moyens. Cependant voyons! continua-t-il; je vois que vous êtes un garçon d’esprit et de quelque instruction. Que diriez-vous de débuter par être auteur, comme moi? Vous avez lu dans les livres, sans doute, que des hommes de génie meurent de faim dans le métier; eh bien, je vous montrerai à l’heure qu’il est dans la ville quarante gaillards fort bouchés qui vivent dans l’opulence, tous gens honnêtes, d’allures réglées, qui font tout doucement leur petit bonhomme de chemin, écrivent de l’histoire et de la politique, et reçoivent des louanges; des hommes, monsieur, qui, s’ils avaient été élevés savetiers, auraient toute leur vie raccommodé des souliers, mais n’en auraient jamais fait.
Trouvant qu’il n’attachait pas une bien grande distinction au personnage de surveillant, je résolus d’accepter la proposition, et comme j’avais le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec révérence l’antiqua materde Grub street[8]. Je trouvais glorieux de suivre un chemin que Dryden et Otway avaient avant moi foulé. Je considérais la déesse de ces lieux comme la mère de la perfection, et, quelque bon sens que puisse nous donner l’expérience du monde, cette pauvreté qu’elle accordait, je la supposais la nourrice du génie. Gros de ces pensées, je m’établis sur ma chaise, et, trouvant que les meilleures choses n’avaient pas encore été dites du mauvais côté, je résolus de faire un livre qui serait totalement neuf. En conséquence, j’habillai quelques paradoxes ingénieusement. Ils étaient faux, il est vrai; mais ils étaient neufs. Les joyaux de la vérité ont été si souvent présentés par d’autres, qu’il ne me restait rien, sinon de présenter de splendides clinquants qui, à distance, auraient tout aussi bonne mine. Vous en êtes témoins, puissances célestes! Quelle importance imaginaire se tenait perchée sur ma plume d’oie pendant que j’écrivais! Le monde savant tout entier, je n’en faisais pas de doute, se lèverait pour combattre mes systèmes; mais, en ce cas, j’étais prêt à combattre le monde savant tout entier. Comme le porc-épic, je me tenais ramassé sur moi-même, présentant le dard de ma plume à tout adversaire.
—Bien dit! mon garçon, m’écriai-je. Et quel sujet avez-vous traité? J’espère que vous n’avez pas passé sous silence l’importance de la monogamie. Mais j’interromps; continuez. Vous publiâtes vos paradoxes; eh bien, qu’est-ce que le monde savant a dit de vos paradoxes?
—Monsieur, répliqua mon fils, le monde savant n’a rien dit de mes paradoxes; rien du tout, monsieur. Chacun de ses membres était occupé à louer ses amis et lui-même, ou à condamner ses ennemis; et malheureusement, comme je n’avais ni amis ni ennemis, je souffris la plus cruelle des mortifications, l’indifférence.
«Comme je méditais un jour dans un café sur le sort de mes paradoxes un petit homme, entrant par hasard dans la salle, prit place dans un compartiment en face de moi; après quelques discours préalables, voyant que j’étais lettré, il tira un paquet de prospectus et me pria de souscrire à une nouvelle édition qu’il allait donner de Properce, avec notes. Cette demande amena naturellement pour réponse que je n’avais pas d’argent, et cet aveu le conduisit à s’enquérir de la nature de mes espérances. Reconnaissant que mes espérances étaient précisément aussi considérables que ma bourse: «Je vois, s’écria-t-il, que vous n’êtes pas au courant des choses de la ville; je veux vous en enseigner un côté. Regardez ces prospectus; ce sont ces prospectus mêmes qui me font vivre fort à l’aise depuis douze ans. A l’instant où un noble revient de ses voyages, où un créole arrive de la Jamaïque ou bien une douairière de sa maison de campagne, je frappe pour une souscription. J’assiège d’abord leurs cœurs par la flatterie, et ensuite je fais passer mes prospectus par la brèche. S’ils souscrivent volontiers la première fois, je renouvelle ma requête pour obtenir le prix d’une dédicace. S’ils m’accordent cela, je les enjôle une fois de plus pour faire graver leur blason en tête du livre. C’est ainsi, continua-t-il, que je vis de la vanité et que j’en ris. Mais, entre nous, je suis maintenant trop bien connu; je serais bien aise d’emprunter un peu votre visage. Un noble de distinction vient justement de revenir d’Italie; ma figure est familière à son portier; mais si vous lui portez cet exemplaire de poésies, je gage ma vie que vous réussirez, et nous partagerons la dépouille.
—Dieu nous bénisse, George! m’écriai-je. Et c’est là l’emploi des poètes aujourd’hui? Des hommes comme eux, d’un talent sublime, s’abaissent ainsi jusqu’à quémander! Peuvent-ils bien déshonorer leur vocation au point de faire un viltrafic d’éloges pour un morceau de pain?
«Oh! non, monsieur, répondit-il. Un vrai poète ne saurait jamais aller si bas, car partout où il y a génie il y a fierté. Les êtres que je suis en train de décrire ne sont que des mendiants en rimes. Le poète véritable, s’il brave toutes les souffrances pour la gloire, recule aussi avec effroi devant le mépris, et il n’y a que ceux qui sont indignes de protection qui condescendent à solliciter.
«Ayant l’esprit trop fier pour m’abaisser à de telles indignités, et pourtant une fortune trop humble pour faire une seconde tentative vers la gloire, je fus alors obligé de prendre un terme moyen et d’écrire pour gagner mon pain. Mais je ne possédais pas les qualités nécessaires à une profession où l’assiduité pure et simple peut seule assurer le succès. J’étais incapable de réprimer mon secret amour des applaudissements, et je consumais d’ordinaire mon temps à m’efforcer d’atteindre une perfection qui n’occupe pas beaucoup de place, lorsqu’il eut été plus avantageux de l’employer aux prolixes productions d’une féconde médiocrité. Mon petit morceau passait ainsi, au milieu d’une publication périodique, inaperçu et inconnu. Le public avait des choses plus importantes à faire que de remarquer la simplicité aisée de mon style ou l’harmonie de mes périodes. C’étaient autant de feuillets jetés à l’oubli. Mes essais étaient ensevelis parmi les essais sur la liberté, les contes orientaux et les remèdes contre la morsure des chiens enragés, tandis que Philanthos, Philaléthès, Philéleuthérios et Philanthropos écrivaient tous mieux que moi, parce qu’ils écrivaient plus vite.
«Je me mis alors naturellement à ne faire ma société que d’auteurs déçus, comme moi-même, qui se louaient, se plaignaient et se méprisaient les uns les autres. La jouissance que nous trouvions aux travaux de tout écrivain célèbre était en raison inverse de leurs mérites. Je m’aperçus que nulgénie chez autrui ne pouvait me plaire. Mes infortunés paradoxes avaient entièrement desséché en moi cette source de plaisir. Je ne pouvais ni lire ni écrire avec satisfaction, car la perfection chez autrui faisait l’objet de mon aversion, et écrire était mon métier.
«Comme j’étais, un jour, au milieu de ces sombres réflexions, assis sur un banc dans Saint-James’s Park, un jeune gentleman de distinction, que j’avais connu intimement à l’Université, s’approcha de moi. Nous nous saluâmes avec quelque hésitation; lui, presque honteux d’être connu par quelqu’un de si piètre mine, et moi craignant d’être repoussé. Mais mes appréhensions s’évanouirent promptement, car Ned Thornhill était au fond un véritable bon garçon.»
Je l’interrompis.
«Que dites-vous, George? Thornhill, n’est-ce pas le nom que vous avez dit? Assurément ce ne peut être que mon seigneur.
—Dieu me bénisse! s’écria MrsArnold. Avez-vous M. Thornhill pour si proche voisin? C’est depuis longtemps un ami de notre famille, et nous attendons bientôt sa visite.
«Le premier soin de mon ami, continua mon fils, fut de changer mon extérieur au moyen d’un très beau costume complet pris dans sa garde-robe, puis je fus admis à sa table sur le pied moitié d’un ami, moitié d’un subalterne. Mes fonctions consistaient à l’accompagner aux ventes publiques, à le mettre de bonne humeur quand il posait pour son portrait, à m’asseoir à gauche dans sa voiture quand la place n’était pas prise par un autre, et à l’aider à courir le guilledou, comme nous disions, quand nous avions envie de faire des farces. Outre cela, j’avais vingt autres légers emplois dans la maison. Je devais faire une foule de petites choses sans en être prié: apporter le tire-bouchon, tenir sur les fonts tous les enfants du sommelier, chanter quand on me le demandait, n’être jamais de mauvaise humeur, être toujours modeste, et, si je pouvais, me trouver très heureux.
«Dans ce poste honorable, je n’étais cependant pas sans rival. Un capitaine d’infanterie de marine, que la nature avait formé pour la place, me disputait l’affection de mon patron. Sa mère avait été repasseuse chez un homme de qualité, et par là il avait acquis de bonne heure du goût pour le métier de complaisant et de généalogiste. Ce gentleman avait donné pour but à sa vie de connaître des grands seigneurs. Plusieurs l’avaient déjà renvoyé pour sa stupidité, mais il en trouvait encore beaucoup d’aussi sots que lui, qui toléraient ses assiduités. La flatterie étant sa profession, il la pratiquait avec toute l’aisance et toute l’adresse imaginables, tandis qu’elle était gauche et raide, venant de moi; d’ailleurs, comme chaque jour le besoin d’être flatté augmentait chez mon patron et qu’à chaque heure j’étais mieux au courant de ses défauts, je devenais de moins en moins disposé à le satisfaire. Ainsi j’allais, cette fois encore, honnêtement céder le champ libre au capitaine, lorsque mon ami trouva l’occasion d’avoir besoin de moi. Il ne s’agissait de rien moins que de me battre en duel pour lui, avec un gentleman dont on prétendait qu’il avait mis la sœur à mal. Je me rendis promptement à sa requête, et, bien que je voie que ma conduite ici vous déplaît, l’amitié m’en faisait un devoir impérieux, et je ne pouvais pas refuser. J’entamai l’affaire, désarmai mon antagoniste, et eus bientôt après le plaisir de reconnaître que la dame n’était qu’une fille de la ville, et l’individu son souteneur et un escroc. Ce service me valut pour récompense les plus chaleureuses assurances de gratitude; mais comme mon ami devait quitter la ville dans quelques jours, il ne trouva pas d’autre moyen de me servir que de me recommander à son oncle, sir William Thornhill, et à un autre noble de grande distinction, qui occupait un poste du gouvernement. Lorsqu’il fut parti, mon premier soin fut de porter sa lettre de recommandation à son oncle, homme dont la réputation pour toute sorte de vertus était universelle et pourtant justifiée. Les serviteurs me reçurent avec les sourires les plus hospitaliers, car les visages des domestiques reflètent toujours la bienveillance du maître. Introduit dans une grande pièce où sir William ne tarda pas à venir vers moi, je m’acquittai de mon message et remis ma lettre, qu’il lut; et, après quelques minutes de silence: «Je vous prie, monsieur, interrogea-t-il,apprenez-moi ce que vous avez fait pour mon parent, pour mériter cette chaude recommandation? Mais j’imagine, monsieur, que je devine vos titres. Vous vous êtes battu pour lui. Et ainsi vous attendriez de moi une récompense pour avoir été l’instrument de ses vices? Je désire, je désire sincèrement que mon refus d’aujourd’hui puisse être en quelque manière un châtiment de votre faute, et plus encore, qu’il puisse avoir quelque influence pour vous induire au repentir.»
«Je supportai patiemment la sévérité de cette réprimande, parce que je savais qu’elle était juste. Tout mon espoir reposait donc maintenant sur ma lettre au grand personnage. Comme les portes de la noblesse sont presque toujours assiégées de mendiants, tout prêts à glisser quelque pétition furtive, je trouvai qu’obtenir entrée n’était pas chose facile. Cependant, ayant acheté les domestiques avec la moitié de ma fortune en ce monde, je fus introduit à la fin dans une pièce spacieuse, après avoir, au préalable, envoyé ma lettre pour la soumettre à Sa Seigneurie. Pendant cet intervalle plein d’anxiété, j’eus tout le temps de regarder autour de moi. Tout était grandiose et heureusement ordonné; la peinture, l’ameublement, les dorures me pétrifièrent de respect et élevèrent l’idée que je me faisais du propriétaire. Ah! pensais-je en moi-même, comme il doit être vraiment grand, le possesseur de toutes ces choses, qui porte dans sa tête les affaires de l’État et dont la maison étale des richesses qui suffiraient à la moitié d’un royaume! Assurément son génie doit être insondable! Pendant ces intimidantes réflexions, j’entendis un pas s’avancer lourdement. Ah! voilà le grand homme lui-même! Non, ce n’était qu’une femme de chambre. Un autre pas s’entendit bientôt après. Ce doit être lui! Non, ce n’était que le valet de chambre du grand homme. A la fin, Sa Seigneurie fit en personne son apparition. «Est-ce vous, cria-t-il, qui êtes le porteur de cette lettre?» Je répondispar une inclination. «Ceci m’apprend, continua-t-il, la manière dont il se fait que...» Mais juste à cet instant un domestique lui remit une carte, et, sans faire plus attention à moi, il sortit de la chambre et me laissa savourer mon bonheur à loisir. Je ne le revis plus, jusqu’à ce qu’un valet de pied m’eût dit que Sa Seigneurie se rendait à son carrosse à la porte. Immédiatement je courus en bas et joignis ma voix à celles de trois ou quatre autres, qui étaient venus, comme moi, pour solliciter des faveurs. Mais Sa Seigneurie allait trop vite pour nous et elle gagnait à larges enjambées la porte de son carrosse, lorsque je criai après elle pour savoir si je devais espérer une réponse. Pendant ce temps, il était monté et il murmura quelques mots dont je n’entendis que la moitié, l’autre se perdant au milieu du bruit des roues de la voiture. Je restai quelque temps le cou tendu, dans la posture de quelqu’un qui écoute pour saisir des sons précieux; mais, regardant autour de moi, je me trouvai tout seul devant la grande porte de Sa Seigneurie.
«Ma patience, poursuivit mon fils, était cette fois tout à fait épuisée. Exaspéré des mille indignités que j’avais essuyées, j’aurais voulu me précipiter, et il ne me manquait que le gouffre pour me recevoir. Je me regardais comme un de ces vils objets que la nature a destinés à être jetés de côté dans sa chambre aux rebuts, pour y périr dans l’obscurité. Cependant il me restait encore une demi-guinée; je crus que c’était une chose dont la nature elle-même ne devait pas me priver; mais, afin d’en être sûr, je résolus d’aller immédiatement la dépenser tandis que je l’avais, et puis de me confier aux événements pour le reste. Comme je m’en allais avec cette résolution, il se trouva que le bureau de M. Crispe était ouvert avec un aspect engageant, comme pour me faire un cordial accueil. Dans ce bureau, M. Crispe veut bien offrir à tous les sujets de Sa Majesté une généreuse promesse de trente livres sterling par an, pour laquelle promesse tout ce qu’ils donnent en retour est leur liberté pour la vie et la permission de se laisser transporter en Amérique comme esclaves. Je fus heureux de trouver un lieu où je pouvais engloutir mes craintes dans le désespoir, et j’entrai dans cette cellule, car elle en avait l’apparence, avec la dévotion d’un moine.
J’y trouvai une quantité de pauvres hères, dans des circonstances semblables aux miennes, attendant l’arrivée de M. Crispe et présentant en raccourci un tableau exact de l’impatience anglaise. Tous ces êtres intraitables, en querelle avec la fortune, se vengeaient de ses injustices sur leurs propres cœurs. Mais M. Crispe arriva enfin, et tous nos murmures firent place au silence. Il daigna me regarder d’un air particulièrement approbateur, et vraiment c’était, depuis un mois, le premier homme qui m’eût parlé en souriant. Après quelques questions, il reconnut que j’étais apte à tout dans le monde. Il réfléchit un instant sur la meilleure manière de me pourvoir, et, se frappant le front comme s’il l’avait trouvée, il m’assura qu’il était question en ce moment d’une députation du synode de Pensylvanie aux Indiens Chickasaw, et qu’il emploierait son influence à m’en faire nommer secrétaire. J’avais au fond du cœur la conviction que le gaillard mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir: le seul son des paroles avait quelque chose de si magnifique! Je partageai donc honnêtement ma demi-guinée, dont une moitié alla s’ajouter à ses trente mille livres, et avec l’autre moitié je décidai d’aller à la plus proche taverne et de m’y donner le plus de bonheur que je pourrais.
«Je sortais dans ce dessein, lorsque je fus rencontré à la porte par un capitaine de navire avec lequel j’avais autrefois lié quelque peu connaissance, et il consentit à me tenir compagnie devant un bol de punch. Comme je n’ai jamais aimé à faire un secret des circonstances où je me trouve, il m’assura que j’étais sur le bord même de ma ruine en écoutant les promesses de l’homme du bureau, parce que son seul dessein était de me vendre aux plantations. «Mais, continua-t-il, je me figure qu’une traversée beaucoup plus courte pourrait vous mettre très aisément dans un gentil chemin pour gagner votre vie. Suivez mon conseil. Mon navire met à la voile demain pour Amsterdam. Que diriez-vous d’y monter comme passager? Du moment que vous serez débarqué, tout ce que vous aurez à faire, ce sera d’enseigner l’anglais aux Hollandais, et je garantis que vous trouverez assez d’élèves et d’argent. Je suppose que vous comprenez l’anglais à l’heure qu’il est, ajouta-t-il, ou le diable y serait.»
«Je lui donnai cette assurance avec confiance, mais j’exprimai le doute que les Hollandais fussent disposés à apprendre l’anglais. Il m’affirma avec serment qu’ils aimaient la chose à la folie, et sur cette affirmation j’acceptai sa proposition et m’embarquai le lendemain pour enseigner l’anglais aux Hollandais. Le vent fut bon, la traversée courte, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets, je me trouvai comme un étranger tombé du ciel dans une des principales rues d’Amsterdam. Dans cette situation, je n’étais pas disposé à laisser passer le temps sans l’employer à enseigner. En conséquence, je m’adressai à deux ou trois, parmi ceux que je rencontrai, dont l’aspect me semblait promettre le plus; mais il nous fut impossible de nous entendre mutuellement. Ce fut à ce moment précis seulement que je me rappelai que, pour enseigner l’anglais aux Hollandais, il était nécessaire qu’ils m’enseignassent le hollandais d’abord. Comment avais-je fait pour ne pas songer à une difficulté si évidente? Voilà qui me confond; mais il est certain que je n’y avais pas songé.
«Ce plan ainsi ruiné, j’eus quelque idée de me rembarquer tout uniment pour l’Angleterre; mais étant tombé dans la compagnie d’un étudiant irlandais qui revenait de Louvain, et notre conversation s’étant portée sur les choses littéraires (car on peut observer en passant que j’ai toujours oublié la misère de ma situation quand j’ai pu m’entretenir de sujets semblables), j’appris de lui qu’il n’y avait pas, dans toute son université, deux hommes qui entendissent le grec. J’en fus stupéfait. Sur-le-champ je résolus d’aller à Louvain et d’y vivre en enseignant le grec, et je fus encouragé dans ce dessein par mon frère étudiant, qui me donna à entendre qu’on pourrait bien y trouver sa fortune.
«Je me mis bravement en route le lendemain matin. Chaque jour allégeait le fardeau de mes effets, tel Ésope avec son panier au pain, car je les donnai en payement aux Hollandais pour mon logement tout le long du voyage. Lorsque j’arrivai à Louvain, j’avais pris la résolution de ne pas aller ramper auprès des professeurs subalternes, mais de présenter ouvertement mes talents au principal lui-même. J’y allai, j’eus audience, et je lui offris mes services comme maître de langue grecque, ce qui, m’avait-on dit, était un desideratum dans son université. Le principal parut d’abord douter de mes talents; mais j’offris de l’en convaincre en traduisant en latin un passage d’un auteur grec quelconque, qu’il désignerait. Voyant que j’étais parfaitement de bonne foi dans ce que je proposais, il m’adressa ces paroles: «Vous me voyez, jeune homme; je n’ai jamais appris le grec, et je ne trouve pas que j’en aie jamais eu besoin. J’ai eu le bonnet et la robe de docteur sans grec; j’ai dix mille florins par an sans grec; je mange de bon appétit sans grec; et, en somme, poursuivit-il, comme je ne sais pas le grec, je ne crois pas que le grec soit bon à rien.»
«J’étais maintenant trop loin du pays pour songer à m’en retourner; je me résolus donc à aller de l’avant. J’avais quelque connaissance de la musique, une voix passable, et je me mis à faire de ce qui était naguère ma distraction un moyen immédiat d’existence. Je passai parmi les inoffensifs paysans des Flandres et parmi les Français assez pauvres pour être vraiment joyeux, car je les ai toujours trouvés gais en proportion de leurs besoins. Toutes les fois que j’arrivais près de la maison d’un paysan vers la tombée de la nuit, je jouais un de mes airs les plus joyeux, et cela me procurait non seulement un logement, mais la subsistance pour le jour suivant. Une ou deux fois, j’essayai de jouer pour le beau monde; mais ceux-là trouvaient toujours mon exécution détestable, et ils ne me récompensèrent jamais de la moindre bagatelle. Ceci me semblait d’autant plus extraordinaire que, du temps que je jouais pour mon plaisir, ma musique ne manquait jamais de jeter les gens dans le ravissement, et surtout les dames; mais comme c’était maintenant ma seule ressource, on l’accueillait avec mépris; ce qui montre combien le monde est prêt à déprécier les talents qui font vivre un homme.
«Je poussai de cette manière jusqu’à Paris, sans autre plan que de regarder autour de moi et d’aller en avant. Les gens de Paris aiment beaucoup plus les étrangers qui ont de l’argent que ceux qui ont de l’esprit. Comme je ne pouvais me piquer d’avoir beaucoup ni de l’un ni de l’autre, on ne me goûta pas beaucoup. Après m’être promené dans la ville quatre ou cinq jours et avoir vu les meilleurs hôtels à l’extérieur, je me préparais à quitter ce séjour de l’hospitalité vénale, lorsqu’en traversant une des principales rues, qui rencontrai-je? notre cousin, à qui tout d’abord vous m’aviez recommandé. Cette rencontre me fut agréable, et je crois qu’elle ne lui déplut pas. Il s’informa de la nature de mon voyage à Paris et m’apprit ce qu’il avait lui-même à y faire, qui était de collectionner des peintures, des médailles, des pierres gravées et des antiquités de toute espèce pour un gentleman de Londres qui venait d’acquérir du goût en même temps qu’une vaste fortune. Je fus d’autant plus surpris de voir mon cousin choisi pour un tel office que lui-même m’avait souvent déclaré qu’il ne connaissait rien à la question. Je lui demandai comment il s’était instruit dans la science de l’amateur si soudainement, et il m’assura que rien n’était plus facile. Tout le secret consistait à s’en tenir strictement à deux règles: l’une, de toujours faire remarquer que le tableau aurait pu être meilleur si le peintre s’était donné plus de peine; et l’autre, de louer les ouvrages de Pietro Perugino. «Mais, reprit-il, puisque je vous ai jadis enseigné à être auteur à Londres, je vais entreprendre aujourd’hui de vous instruire dans l’art d’acheter des tableaux à Paris.»
«J’acceptai sa proposition avec grand empressement, car c’était un moyen de vivre, et vivre était dès lors toute mon ambition. J’allai donc à son logement, je réparai ma toilette grâce à son assistance, et, au bout de quelque temps, je l’accompagnai aux ventes publiques de tableaux, où l’on comptait que la haute société anglaise fournirait des acheteurs. Je ne fus pas peu surpris de son intimité avec des personnes du meilleur monde qui s’en référaient à son jugement sur chaque tableau on chaque médaille, comme à un guide infaillible du goût. Il tirait très bon parti de mon assistance en ces occasions; lorsqu’on lui demandait son avis, il m’emmenait gravement à l’écart, me demandait le mien, secouait les épaules, prenait l’air profond, revenait et déclarait à la compagnie qu’il ne pouvait donner d’opinion sur une affaire de tant d’importance. Cependant il y avait lieu parfois de mieux payer d’audace. Je me souviens de l’avoir vu, après avoir émis l’opinion qu’une peinture n’avait pas assez de moelleux, prendre très délibérément une brosse chargée de vernis brun qui se trouvait là par hasard, la passer sur le tableau avec un grand sang-froid devant toute la compagnie, et demander ensuite s’il n’avait pas amélioré les teintes.
«Lorsqu’il eut achevé sa commission à Paris, il me laissa et me recommanda énergiquement à plusieurs personnes de distinction comme quelqu’un de très apte à voyager en qualité de précepteur. Quelque temps après, j’étais employé dans ces fonctions par un gentleman qui avait amené son pupille à Paris pour lui faire commencer son tour à travers l’Europe. Je devais être le gouverneur du jeune gentleman, mais à la condition qu’il aurait toujours la permission de se gouverner lui-même. Et de fait, mon élève entendait l’art de se guider dans les affaires d’argent beaucoup mieux que moi. Il était l’héritier d’une fortune d’environ deux centmille livres sterling, que lui avait laissée un oncle aux Indes occidentales; et son tuteur, pour le rendre propre à administrer cette fortune, l’avait mis clerc chez un procureur. Aussi l’avarice était sa passion dominante; toutes ses questions le long de la route tendaient à savoir combien on pouvait économiser d’argent, quel était l’itinéraire le moins coûteux, si l’on pourrait acheter quelque chose qui donnerait un profit lorsqu’on en disposerait à Londres. En chemin, les curiosités qu’il pouvait voir pour rien, il était assez prêt à les regarder; mais s’il fallait payer pour en avoir la vue, il affirmait d’ordinaire qu’on lui avait dit qu’elles ne valaient pas la peine d’être visitées. Il ne payait jamais une note sans faire observer combien les voyages étaient horriblement dispendieux, et il n’avait pas encore vingt et un ans! Lorsque nous fûmes arrivés à Livourne, comme nous nous promenions pour voir le port et les navires, il s’informa du prix du passage par mer jusqu’en Angleterre. Il apprit que ce n’était qu’une bagatelle comparativement au retour par terre; aussi fut-il incapable de résister à la tentation: il me paya la petite partie de mon salaire qui était échue, prit congé et s’embarqua pour Londres avec un seul serviteur.
«J’étais donc une fois de plus tout seul dans le monde; mais c’était dès lors une chose à laquelle j’étais fait. Toutefois, mon talent en musique ne pouvait me servir de rien dans un pays où tout paysan était meilleur musicien que moi. Mais, à cette époque, j’avais acquis un autre talent qui répondait aussi bien à mon but: c’était une habileté d’argumentation particulière. Dans toutes les universités et tous les couvents de l’étranger, il y a à certains jours des thèses philosophiques soutenues contre tout venant; si le champion combat la thèse avec quelque adresse, il peut réclamer une gratification en argent, un dîner, et un lit pour une nuit. C’est de cette manière que je me conquis un chemin vers l’Angleterre, à pied, de ville en ville, examinant de plus près le genre humain, et, si je puis m’exprimer ainsi, voyant les deux côtés du tableau. Mes remarques, toutefois, ne sont qu’en petit nombre: j’ai reconnu que la monarchie est le meilleur gouvernement pour les pauvres, et la république, pour les riches. J’ai remarqué que richesse est en général dans tous les pays synonyme de liberté, et que personne n’est assez ami de la liberté lui-même pour n’être pas désireux d’assujettir à sa volonté propre la volonté de quelques autres membres de la société.
«A mon arrivée en Angleterre, je voulais d’abord vous rendre mes devoirs et m’enrôler ensuite comme volontaire dans la première expédition qui mettrait à la voile; mais en chemin mes résolutions changèrent par la rencontre que je fis d’une vieille connaissance qui, à ce que j’appris, appartenait à une troupe de comédiens sur le point de faire une campagne d’été dans la province. La troupe ne sembla pas trop mécontente de m’avoir pour pensionnaire. Mais tous m’avertirent de l’importance de la tâche à laquelle j’aspirais; ils me dirent que le public était un monstre à bien des têtes, et que ceux-là seuls qui en avaient une très bonne pouvaient lui plaire; que le jeu ne s’apprenait pas en un jour; et que, sans certains haussements d’épaule traditionnels qui sont sur la scène—mais rien que là—depuis ces cent dernières années, je ne pourrais jamais prétendre au succès. La difficulté fut ensuite de me donner des rôles convenables, car presque tous les personnages étaient en main. On me transporta quelque temps d’un caractère à un autre, jusqu’à ce qu’on se fût arrêté sur Horatio, que la vue de la compagnie ici présente m’a heureusement empêché de jouer.»