CHAPITRE XXXIAnciens bienfaits inopinément payés avec usure.MONSIEUR Thornhill fit son entrée muni du sourire qui ne le quittait presque jamais, et il allait embrasser son oncle; mais celui-ci le repoussa d’un air de mépris. «Pas de caresses menteuses à présent, monsieur, s’écria le baronnet, le regard sévère. Le seul chemin de mon cœur est la route de l’honneur; mais ici je ne vois qu’un tissu compliqué de fausseté, de couardise et d’oppression. Comment se fait-il, monsieur, que ce pauvre homme, pour qui je sais que vous professiez de l’amitié, soit traité si durement? Sa fillebassement séduite en récompense de son hospitalité, et lui jeté en prison, peut-être pour avoir ressenti l’outrage! Son fils aussi, que vous avez eu peur d’affronter en homme...—Est-il possible, monsieur, interrompit son neveu, que mon oncle puisse reprocher comme un crime ce que ses instructions réitérées m’ont seules persuadé d’éviter?—Votre reproche est juste, s’écria sir William. Vous avez, en cette circonstance, agi prudemment et bien, quoiqu’un peu différemment peut-être de ce qu’eût fait votre père. Mon frère était vraiment l’honneur même; mais toi... Oui, vous avez agi dans cette circonstance parfaitement bien, et j’y donne ma plus chaude approbation.—Et j’espère, dit son neveu, que le reste de ma conduite ne se trouvera pas mériter la censure. Je me suis montré, monsieur, avec la fille de ce gentleman dans quelques lieux publics de divertissement; et ainsi, ce qui était légèreté, le scandale l’a nommé d’un nom plus fort, et l’on a prétendu que je l’avais débauchée. Je me suis présenté en personne à son père, voulant éclaircir la chose à sa satisfaction; mais il ne m’a reçu qu’avec des insultes et des injures. Quant au reste, pour ce qui est de son séjour ici, mon avoué et mon intendant pourront vous renseigner mieux que moi, car je leur abandonne entièrement l’administration des affaires. S’il a contracté des dettes, et qu’il ne veuille, ou mêmequ’il ne puisse pas les payer, c’est leur affaire de procéder de cette manière, et je ne vois ni dureté ni injustice à employer les moyens de recouvrement les plus légaux.—S’il en est, dit sir William, comme vous l’avez déclaré, il n’y a rien d’impardonnable dans votre offense; et bien que votre conduite eût pu être plus généreuse en ne permettant pas que ce gentleman fût opprimé par la tyrannie des subalternes, elle a du moins été équitable.—Il ne peut contredire un seul point, répliqua le squire. Je le défie de le faire, et plusieurs de mes domestiques sont prêts à attester ce que je dis. Ainsi, monsieur, continua-t-il en voyant que je gardais le silence, car en fait je ne pouvais pas le contredire, ainsi, monsieur, mon innocence est bien établie; mais, bien qu’à votre prière je sois prêt à pardonner à ce gentleman toutes les autres offenses, ses tentatives pour m’amoindrir dans votre estime excitent en moi un ressentiment que je ne puis maîtriser. Et ceci justement à l’heure où son fils se préparait effectivement à m’enlever la vie. C’est là, dis-je, un crime tel que je suis résolu à laisser la loi suivre son cours. J’ai ici le cartel qui m’a été envoyé et deux témoins pour le prouver; un de mes domestiques a été blessé dangereusement, et, quand mon oncle lui-même m’en dissuaderait, ce que je sais qu’il ne fera pas, je ferai en sorte que justice publique soit faite et qu’il soit puni de ce qu’il a fait.—Monstre! cria ma femme, n’as-tu pas eu assez de vengeance déjà, et faut-il que mon pauvre garçon ressente ta cruauté? J’espère que le bon sir William nous protègera, car mon fils est aussi innocent qu’un enfant; je suis sûre qu’il l’est et qu’il n’a jamais fait de mal à personne.—Madame, répliqua l’excellent homme, vos souhaits pourson salut ne sont pas plus grands que les miens; mais je regrette de trouver son crime trop évident, et si mon neveu persiste...» Mais notre attention fut détournée à ce moment par l’apparition de Jenkinson et des deux aides du geôlier, qui entrèrent traînant un homme de haute taille, très bien mis, et répondant à la description déjà donnée du coquin qui avait enlevé ma fille. «Voici! cria Jenkinson en le tirant dans la chambre. Voici! nous l’avons; et s’il y a jamais eu un candidat pour Tyburn[11], c’est celui-là.»A l’instant où M. Thornhill aperçut le prisonnier et Jenkinson qui l’avait en garde, il sembla reculer d’effroi. Sa figure devint pâle de la conscience du crime accompli, et il aurait voulu disparaître; mais Jenkinson, qui s’aperçut de son dessein, l’arrêta. «Quoi! squire, s’écria-t-il, avez-vous honte de vos deux vieilles connaissances, Jenkinson et Baxter? C’est pourtant ainsi que tous les grands oublient leurs amis; mais j’ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre prisonnier, avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il en se tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C’est lui le gentleman qu’on dit avoir été si dangereusement blessé; il déclare que c’est M. Thornhill qui l’a engagé dans cette affaire, qui lui a donné les vêtements qu’il porte maintenant pour avoir l’air d’un gentleman, et qui lui a fourni la chaise de poste. Le plan était formé entre eux qu’il enlèverait la jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il la menacerait et la terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces entrefaites, arriver, comme par hasard, à son secours; ils se seraient battus un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M. Thornhill aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en jouant auprès d’elle le rôle de défenseur.»Sir William se rappela cet habit comme ayant été fréquemment porté par son neveu; tout le reste, le prisonnier lui-même le confirma dans un récit plus circonstancié, ajoutant pour conclure que M. Thornhill lui avait souvent déclaré qu’il aimait les deux sœurs à la fois.«Cieux! s’écria sir William, quelle vipère ai-je nourrie dans mon sein! Et lui qui semblait être si amateur de la justice publique! Eh bien! il l’aura. Assurez-vous de lui, monsieur le geôlier... Cependant arrêtez, je crains qu’il n’y ait pas de preuves légales pour le détenir.»Alors M. Thornhill, avec la plus grande humilité, supplia de ne pas admettre deux aussi fieffés misérables comme preuves contre lui, mais d’interroger ses domestiques.—«Vos domestiques! répliqua sir William. Misérable, ne lesappelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que ces gens-là ont à dire. Faites entrer son sommelier.»Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à l’air de son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci était désormais passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir William, avez-vous jamais vu ensemble votre maître et cet individu-là qui est revêtu de ses habits?—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille fois; c’était l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment! interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui, répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour vous dire une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais ni aimé ni goûté, et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, de vous dire ce que je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, dites maintenant à Son Honneur si vous savez quelque chose de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua le sommelier, que je sache rien de bien bon de vous. La nuit que la fille de ce gentleman a été amenée par tromperie dans notre maison, vous en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. Souillure de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» Puis, continuant son interrogatoire: «Vous me dites, monsieur le sommelier, que c’est là la personne qui lui a amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena pas, car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette affaire; mais il a amené le prêtre qui a fait semblant de les marier.—Ce n’est que trop vrai, s’écria Jenkinson; je ne puis le nier; c’est là l’emploi qui me fut assigné, et je le confesse, à ma confusion.—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle découverte de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’est maintenant que trop évident, et je vois que ses poursuites ont été dictées par la tyrannie, la lâcheté et la vengeance. A ma requête, monsieur le geôlier, mettez en liberté ce jeune officier, actuellement votre prisonnier, et reposez-vous sur moi pour les conséquences. Je fais mon affaire de présenter le cas sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il a été commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par quels artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle?—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. J’avais, il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais ses malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de poursuivre, car une personne apparut; et qui était-ce? Miss Arabella Wilmot elle-même, celle qui devait, le jour suivant, être mariée à M. Thornhill. Rien ne put égaler sa surprise en voyant sir William et son neveu là devant elle, car sa venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et le vieux gentleman, son père, traversaient la ville en allant chez sa tante, qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la ville. C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait remarqué par hasard un de mes petits garçons jouant dans la rue; elle avait aussitôt envoyé un valet chercher l’enfant et avait appris de lui quelques détails sur nos infortunes; mais elle ignorait encore que le jeune M. Thornhill en fût la cause. Bien que son père lui eût remontré à plusieurs reprises l’inconvenance de venir nous voir dans une prison, les remontrances étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la conduire, ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une conjoncture si inattendue.Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur ces rencontres accidentelles qui, bien qu’elles arrivent tous les jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne devons-nous pas chaque plaisir et chaque agrément de nos existences? Combien d’accidents apparents ne doivent pas concourir avant que nous puissions être vêtus ou nourris! Il faut que le paysan soit disposé à travailler, que l’averse tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées.Nous restâmes tous en silence quelques instants, pendant que ma charmante élève—c’était le nom que j’étais habitué à donner à cette jeune demoiselle—unissait dans ses regards la pitié et l’étonnement; ce qui donnait à sa beauté de nouvelles perfections. «Vraiment, mon cher monsieur Thornhill, s’écria-t-elle en s’adressant au squire qu’elle supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans moi et de ne m’avoir jamais informée de la situation d’une famille qui nous est si chère à tous deux. Vous savez que j’aurais autant de plaisir à contribuer au soulagement de mon révérend vieux maître ici présent que vous pouvez en avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle, vous prenez plaisir à faire le bien en secret.—Il trouve plaisir à faire le bien! s’écria sir William en l’interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi vils que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scélérat le plus complet qui ait jamais déshonoré l’humanité. Un misérable, qui, après avoir trompé la fille de ce pauvre homme, après avoir comploté contre l’innocence de la sœur, a jeté le père en prison et le fils aîné dans les fers, parce que celui-ci avait le courage d’affronter le traître. Et permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter maintenant d’échapper aux embrassements d’un tel monstre.—O bonté divine! s’écria l’aimable fille. Que j’ai été déçue! M. Thornhill m’a donné comme certain que le filsaîné de ce gentleman, le capitaine Primrose, était parti pour l’Amérique avec sa jeune épouse.—Ma douce demoiselle, s’écria ma femme, il ne vous a dit que des faussetés. Mon fils George n’a jamais quitté le royaume ni n’a jamais été marié. Quoique vous l’ayez abandonné, il vous a toujours trop aimée pour penser à une autre, et je lui ai entendu dire qu’il mourrait garçon pour l’amour de vous.» Et elle continua à s’étendre sur la sincérité de la passion de son fils; elle mit son duel avec M. Thornhill dans son vrai jour; de là elle fit une rapide digression sur les débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina par le plus outrageant tableau de sa couardise.«Ciel bon! s’écria miss Wilmot; que j’ai été près du bord de l’abîme! Mais que mon plaisir est grand d’y avoir échappé! Les mille faussetés que ce gentleman m’a dites! Il a eu assez d’art à la fin pour me persuader que ma promesse au seul homme que j’aie estimé ne me liait plus désormais, puisqu’il m’avait été infidèle. Par ses faussetés j’ai appris à détester celui qui était aussi brave que généreux!»Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la justice, car l’homme qu’on supposait blessé venait d’être reconnu pour un imposteur; de même M. Jenkinson, qui avait joué le rôle de son valet de chambre, l’avait coiffé et lui avait fourni tout ce qui était nécessaire pour avoir l’air d’un homme comme il faut. George entra sur ces entrefaites, élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car je suis au-dessus de cela), jamais plus beau garçon ne porta l’habit militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et respectueux salut, car il ignorait encore le changement que l’éloquence de sa mère avait opéré en sa faveur. Mais il n’y eut point de décorum pour arrêter l’impatience de sa rougissante maîtresse à se faire pardonner. Ses larmes, ses regards, tout contribuait à découvrir les réels sentiments de son cœur pour avoir oublié sa première promesse et pour s’être laissée abuser par un imposteur. Mon fils paraissait confondu de tant de condescendance et pouvait à peine croire que ce fût réel. «Assurément, mademoiselle, s’écria-t-il, ce n’est qu’une illusion! Je ne peux jamais avoir mérité cela! Être l’objet d’une telle bénédiction, c’est être trop heureux.—Non, monsieur, répliqua-t-elle; j’ai été trompée, bassement trompée, autrement rien n’aurait pu me rendre infidèle à ma promesse. Vous connaissez mon amitié; vous la connaissez depuis longtemps. Mais oubliez ce que j’ai fait, et, puisque vous avez eu mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant le renouvellement: soyez assuré que si Arabella ne peut êtreà vous, elle ne sera jamais à un autre.—Et jamais à un autre ne serez-vous, s’écria sir William, si j’ai quelque influence sur votre père.»Ce mot suffit à mon fils Moïse, qui aussitôt vola à l’auberge où le vieux gentleman était, pour l’informer dans tous les détails de ce qui s’était passé. Mais cependant le squire, reconnaissant qu’il était ruiné de toute part et voyant qu’il n’y avait plus désormais rien à espérer de la flatterie et de la dissimulation, conclut que le parti le plus sage pour lui était de se retourner et de faire face à ses accusateurs. Mettant donc de côté toute honte, il se montra ouvertement le dangereux coquin qu’il était. «Je vois alors, s’écria-t-il, que je n’ai à attendre aucune justice ici; mais je suis résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur—se tournant vers sir William,—que je ne suis plus un pauvre dépendant de vos faveurs. Je les méprise. Rien ne peut m’enlever la fortune de miss Wilmot, qui, j’en remercie les soins de son père, est assez considérable. Les articles du contrat et une obligation pour le montant de sa fortune sont signés et en sûreté entre mes mains. C’était sa fortune, et non sa personne, qui m’engageait à désirer cette union; en possession de l’une, prenne l’autre qui voudra.»C’était là un coup alarmant; sir William sentit la justesse de ses prétentions, car il s’était employé lui-même à rédiger les articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que sa fortune était irrémédiablement perdue, se tourna vers mon fils et lui demanda si la perte de ses biens pouvait diminuer sa valeur pour lui. «Si la fortune, dit-elle, est hors de mon pouvoir, du moins j’ai encore ma main à donner.—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est là vraiment tout ce que vous avez jamais eu à donner; tout, du moins, ce que j’ai jamais jugé digne d’être pris. Et je proteste aujourd’hui, mon Arabella, par tout ce qui est heureux au monde, que votre manque de fortune en ce momentaccroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre ma douce enfant de ma sincérité.»M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait de ce que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit volontiers à rompre le mariage. Mais quand il apprit que la fortune qu’une obligation assurait à M. Thornhill ne serait pas rendue, rien ne put surpasser son désappointement. Il voyait maintenant qu’il fallait que tout son argent allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à lui. Il pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre l’équivalent de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe. Il resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus pénibles, lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. «Je dois confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre désappointement actuel ne me déplaît pas tout à fait. Votre passion immodérée pour la richesse est aujourd’hui punie justement. Mais si cette jeune fille ne peut pas être riche, elle a encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous voyez ici un honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans fortune; ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser à son avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, et acceptez une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir.—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr que je n’ai jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne le ferai pas maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, qu’elle l’épouse; j’y consens de tout mon cœur. Il y a encore, grâce au ciel, un peu de fortune de reste, et votre promesse y ajoute quelque chose. Que seulement mon vieil ami ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me donne promesse de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille s’il rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce soir même à les punir le premier.»Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple heureux, je m’empressai de donner promesse de faire la constitution de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un qui avait aussi peu d’espérance que moi, n’était pas une grande faveur. Nous eûmes alors la satisfaction de les voir voler dans les bras l’un de l’autre avec transport. «Après toutes mes infortunes, criait mon fils George, être ainsi récompensé! Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé espérer. Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient jamais pu s’élever si haut!—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que le misérable prenne maintenant toute ma fortune. Puisque vous êtes heureux sans elle, je le suis aussi. Oh! quel échange ai-je fait, du plus vil des hommes pour le plus cher, pour meilleur! Qu’il jouisse de notre fortune, je puis maintenant être heureusemême dans la pauvreté. —Et je vous promets, s’écria le squire avec une méchante grimace, que, moi, je serai très heureux avec ce que vous méprisez.—Arrêtez, arrêtez, monsieur! s’écria Jenkinson. Il y a deux mots à dire sur ce marché. Pour ce qui est de la fortune de cette demoiselle, monsieur, vous n’en toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre Honneur, continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que le squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est marié à une autre?—Comment pouvez-vous faire une question si simple? répliqua le baronnet. Non, sans doute, il ne le peut.—J’en suis fâché, s’écria Jenkinson; car comme ce gentleman et moi nous sommes de vieux compagnons de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat ne vaut pas un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous mentez comme une canaille, riposta le squire qui parut irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été légalement marié à personne.—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, répliqua l’autre; vous l’avez été; et j’espère que vous vous montrerez reconnaissant comme il convient de l’amitié de votre honnête ami Jenkinson, qui vous amène une femme. Si la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques minutes, elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité ordinaire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le squire. Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. Je suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye par des farces.—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard peut bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie,je suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus sérieuse, répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes que ce gentleman a inventés pour séduire l’innocence, je pense qu’il a pu se trouver une personne plus artificieuse que les autres, capable de le tromper à son tour. Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il a perdues, combien de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui l’infamie et le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne serais pas surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction! Est-ce ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, mon Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma bénédiction!»Les plus chaleureux transports du plus tendre amant ne sont pas plus grands que ne le furent les miens, lorsque je le vis faire entrer mon enfant, lorsque je tins dans mes bras ma fille, dont le silence exprimait seul le ravissement.«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être ma consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, s’écria Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre honorable enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici dans toute la salle, qui que ce soit. Et quant à vous, squire, aussi sûr que vous êtes ici debout, cette jeune personne est votre femme en légitime mariage. Et pour vous convaincre que je ne dis rien que la vérité, voici la licence en vertu de laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela, il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la trouva parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, messieurs, reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; mais quelques mots expliqueront la difficulté. Ce glorieux squire-là, pour lequel j’ai une grande amitié,—mais ceci entre nous,—m’a souvent employé à faire différentes petites choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné commissionde lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans le but de tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et un vrai prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement qu’une soutane pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que c’est la générosité qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. A ma honte je le confesse, mon seul dessein était de garder la licence et de faire savoir au squire que je pouvais prouver la chose contre lui quand je le jugerais convenable, et de l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais besoin d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle commune, où les prisonniers eux-mêmes sympathisèrentEt secouèrent leurs chaînesAvec transport et dans une sauvage harmonie.Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues d’Olivia même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue à la réputation, à ses amis et à la fortune du même coup, c’était un ravissement suffisant pour arrêter les progrès de la maladie et lui rendre sa santé et sa vivacité d’autrefois. Mais peut-être parmi nous tous n’y en avait-il pas un qui sentît un plaisir plus sincère que moi. Tenant toujours dans mes bras l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon cœur si ces transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment avez-vous pu ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? Mais il n’importe; ma joie de la retrouver est plus qu’une compensation pour ma douleur.—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile d’y répondre. Je pensais que le seul moyen probable de vous délivrer de prison était de vous soumettre au squire et de consentir à son mariage avec l’autre jeune personne. Mais vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela tant que votre fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre méthode de faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle était morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter à la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable de vous détromper avant aujourd’hui.»Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures sur lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait complètement abandonné M. Thornhill; il voyait maintenant le gouffre de l’infamie et du besoin devant lui, et il tremblait d’y plonger. Il était tombé sur ses genoux devant son oncle, et d’une voix de misère déchirante il implorait sa compassion. Sir William allait le repousser; mais, à ma prière, il le releva et après quelques instants de silence: «Tes vices, tes crimes et ton ingratitude, s’écria-t-il, ne méritent aucun attendrissement. Cependant tu ne seras pas abandonné tout à fait; on te fournira juste de quoi satisfaire aux nécessités de la vie, mais non à ses extravagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en possession du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, et c’est de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément de secours à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude pour tant de bonté en termes choisis; mais le baronnet le prévint, en lui enjoignant de ne pas ajouter à sa platitude qui n’était déjà que trop apparente. Il lui ordonna en même temps de disparaître et de choisir entre tous ses anciens domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on lui accorderait pour le servir.Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment vers sa nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. Son exemple fut suivi par miss Wilmot et son père; ma femme aussi embrassa sa fille avec beaucoup d’affection, car, pour employer son expression, on en avait fait maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à être admis à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait guère susceptible d’accroissement. Sir William, dont le plus grand plaisir était de faire le bien, regardait tout autour de lui avec une physionomie ouverte comme le soleil et ne voyait que joie dans les yeux, excepté dans ceux de mafille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne pouvions comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie, sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. Il ne me reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous sentez, monsieur, continua-t-il en se tournant vers moi, les obligations que nous avons l’un et l’autre à M. Jenkinson, et il n’est que juste que l’un et l’autre nous l’en récompensions. Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra très heureux, et il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa dot, somme avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très confortablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma pauvre fille parut presque s’affaisser dans les bras de sa mère à cette hideuse proposition, «Le prendre, monsieur! s’écria-t-elle faiblement. Non, monsieur, jamais. Quoi! reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents livres sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur, répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser cela et de ne pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on jamais vu pareille obstination! s’écria-t-il encore. Refuser un homme à qui la famille a de si infinies obligations, qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq cents livres! Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais, répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi, reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense qu’il faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant cela, il la serra contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus aimable, ma plus raisonnable des filles, s’écria-t-il, comment avez-vous jamais pu penser que votre Burchell, à vous, pourrait vous tromper, ou que sir William Thornhill pourrait jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, ignorant ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme homme. Après avoir essayé en vain, même parmi les malapprises et les laides, quel a dû être enfin mon ravissement d’avoir fait la conquête de tant de bon sens et d’une si céleste beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme je ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car elle a pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la récompense que je puis offrir est de vous donner sa dot, et vous pourrez vous présenter à mon intendant demain pour toucher cinq cents livres sterling.» Nous eûmes ainsi à recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill subit la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment auparavant. Cependant le valet de chambre de sir William parut, pour nous dire que les équipages étaient prêts à nous transporter à l’auberge, où tout avait été disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes la tête, et nous quittâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux baronnet fit distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers, et M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette somme. Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des habitants, et je serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes paroissiens que je vis dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu’à notre auberge, où un somptueux festin était préparé; et quantité de mets plus grossiers furent distribués à la foule.Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par les alternatives de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues pendant la journée, je demandai la permission de me retirer, et, laissant la compagnie au milieu de son allégresse, dès que je me trouvai seul, je répandis mon cœur en gratitude devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je dormis tranquillement jusqu’au matin.CHAPITRE XXXIIConclusion.LE lendemain matin, dès mon réveil,je trouvai mon fils aîné assis à mon chevet. Il venait augmenter ma joie avec un autre retour de fortune en ma faveur. Après m’avoir, au préalable, délié de l’engagement que j’avais pris la veille vis-à-vis de lui, il m’apprit que mon négociant qui avait fait faillite à Londres avait été arrêté à Anvers, et qu’il avait fait abandon d’un actif beaucoup plus considérable que ce qui était dû à ses créanciers. La générosité de mon garçon me fit presque autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. Pendant que je me posais cette question, sir William entra dans la chambre, et je lui communiquai mes doutes. Son opinion fut que, puisque mon fils était déjà en possession d’une fortune très abondante par son mariage, je pouvais accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les licences et les attendant d’un moment à l’autre, il espérait que je ne refuserais pas mon ministère pour rendre tout le monde heureux ce matin même. Un valet entra pendant que nous causions pour nous dire que le messager revenait, et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la richesse et l’innocence peuvent donner. Cependant, comme nous nous disposions dès lors à une cérémonie très solennelle, leurs rires me déplurent tout à fait. Je leur dis la grave, décente et sublime disposition d’esprit qu’ils devaient prendre pour cet événement mystique, et je leur lus deux homélies et une thèse de ma composition, dans le but de les préparer.Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires et ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, moi montrant le chemin, toute gravité les avait complètement abandonnés, et je fus souvent tenté de me retourner avec indignation. A l’église, une nouvelle difficulté s’éleva, qui ne promettait pas une facile solution.C’était de savoir quel couple serait marié le premier; la fiancée de mon fils insistait chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait l’être) eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale, protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle grossièreté pour tout au monde. La discussion se prolongea quelque temps entre elles avec une obstination et une politesse égales. Mais comme, pendant tout ce temps, je restais debout avec mon livre ouvert, je finis par me fatiguer tout à fait de cette contestation, et fermant le livre: «Je m’aperçois, dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée, et je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, car je suppose qu’il n’y aura point d’affaire faite aujourd’hui.» Ceci les ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent mariés les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. J’avais d’avance donné ce matin-là des ordres pour envoyer chercher en voiture mon honnête voisin Flamborough et sa famille; de cette façon, à notre retour à l’auberge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna la main à l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, je me suis aperçu qu’il a pris une réelle affection pour cette jeune fille, et il aura mon consentement et le témoignage de ma libéralité, dès qu’il jugera convenable de les demander). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à l’auberge que nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient soulevés pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés si énergiquement. Je racontai l’histoire à mon gendre, sir William, qui sortit et leur adressa des reproches d’une grande sévérité; mais, les voyant tout désespérés de son rigoureux blâme, il leur donna une demi-guinée par tête pour boire à sa santé et relever leurs esprits abattus.Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, qui était servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est peut-être pas hors de propos de faire observer, relativement à ce gentleman, qu’il habite aujourd’hui, à titre de familier, la maison d’un parent, où il est fort aimé et où il s’assied rarement à la petite table, excepté quand il n’y a pas de place à l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son temps est assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui est un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de chasse. Ma fille aînée, cependant, se souvient encore de luiavec regret, et elle m’a même dit, mais j’en fais un grand mystère, que, lorsqu’il se réformera, elle se laissera peut-être fléchir.Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des digressions ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, nos cérémonies furent sur le point de recommencer. La question était de savoir si ma fille aînée, étant déjà vieille dame, ne devait pas se placer au-dessus des deux jeunes mariées; mais mon fils George coupa court au débat, en proposant que tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman auprès de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation, excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut pas parfaitement satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir le plaisir de siéger au haut bout de la table et de découper pour toute la compagnie. Mais, malgré cela, il est impossible de décrire notre bonne humeur. Je ne puis dire si nous eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire; mais je suis certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait au but tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de Moïse; mon fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: «Madame, je vous remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, clignant de l’œil au reste de la compagnie, dit qu’il pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie, je crus que les deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire.Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je demandai qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de voir toute ma famille réunie une fois encore autour d’un joyeux foyer. Mes deux petits s’assirent chacun sur un de mes genoux, et les autres par couples. Je n’avais plus, de ce côté-ci de la tombe, rien à désirer; tous mes soucis étaient passés; ma joie était indicible. Il ne me restait plus qu’à faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune surpassât ma soumission d’autrefois dans l’adversité.FINTABLEPages.PréfaceIAvertissement de l’auteur1CHAPITRE PREMIER.Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures3CHAPITRE II.Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la fierté des justes9CHAPITRE III.Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage15CHAPITRE IV.Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel dépend, non des circonstances, mais du caractère27CHAPITRE V.Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être les plus funestes31CHAPITRE VI.Bonheur d’un foyer rustique37CHAPITRE VII.Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à amuser pendant une soirée ou deux43CHAPITRE VIII.Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener beaucoup51CHAPITRE IX.Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation61CHAPITRE X.La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle.—Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état67CHAPITRE XI.La famille persiste à relever la tête73CHAPITRE XII.La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables81CHAPITRE XIII.On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de donner des avis désagréables89CHAPITRE XIV.Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes peuvent être des bénédictions réelles95CHAPITRE XV.Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup.—La folie d’être trop sage105CHAPITRE XVI.La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands113CHAPITRE XVII.Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d’une tentation agréable et prolongée121CHAPITRE XVIII.Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré133CHAPITRE XIX.Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement et appréhendant la perte de nos libertés141CHAPITRE XX.Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et perd le bonheur153CHAPITRE XXI.Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction173CHAPITRE XXII.Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond185CHAPITRE XXIII.Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable193CHAPITRE XXIV.Nouvelles calamités201CHAPITRE XXV.Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation209CHAPITRE XXVI.Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient récompenser aussi bien que punir217CHAPITRE XXVII.Continuation du même sujet225CHAPITRE XXVIII.Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de la vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins dans leur répartition233CHAPITRE XXIX.Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas.—De la nature du plaisir et de la peine, il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future247CHAPITRE XXX.Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur255CHAPITRE XXXI.Anciens bienfaits inopinément payés avec usure267CHAPITRE XXXII.Conclusion287FIN DE LA TABLENOTES:[1]Le motvicaire, consacré par l’usage, a été conservé dans le titre; mais on sait que levicaranglais correspond, dans la hiérarchie de l’Église anglicane aucuréde l’Église catholique, en ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une paroisse. Il en diffère en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse droit de patronage.[2]Ouesquire, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier. On désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui c’est surtout une appellation de politesse qu’on donne auxgentlemen, c’est-à-dire aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde.[3]Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intituléTom Jones.[4]Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same opinion.«La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.»[5]The Ladies’ Magazine.[6]Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages.[7]Lie down to be saddled with wooden shoes![8]Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains.[9]Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami.[10]Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de prendre des cartes dans le jeu de son adversaire (to crib, enlever, chiper).[11]Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre.
CHAPITRE XXXIAnciens bienfaits inopinément payés avec usure.MONSIEUR Thornhill fit son entrée muni du sourire qui ne le quittait presque jamais, et il allait embrasser son oncle; mais celui-ci le repoussa d’un air de mépris. «Pas de caresses menteuses à présent, monsieur, s’écria le baronnet, le regard sévère. Le seul chemin de mon cœur est la route de l’honneur; mais ici je ne vois qu’un tissu compliqué de fausseté, de couardise et d’oppression. Comment se fait-il, monsieur, que ce pauvre homme, pour qui je sais que vous professiez de l’amitié, soit traité si durement? Sa fillebassement séduite en récompense de son hospitalité, et lui jeté en prison, peut-être pour avoir ressenti l’outrage! Son fils aussi, que vous avez eu peur d’affronter en homme...—Est-il possible, monsieur, interrompit son neveu, que mon oncle puisse reprocher comme un crime ce que ses instructions réitérées m’ont seules persuadé d’éviter?—Votre reproche est juste, s’écria sir William. Vous avez, en cette circonstance, agi prudemment et bien, quoiqu’un peu différemment peut-être de ce qu’eût fait votre père. Mon frère était vraiment l’honneur même; mais toi... Oui, vous avez agi dans cette circonstance parfaitement bien, et j’y donne ma plus chaude approbation.—Et j’espère, dit son neveu, que le reste de ma conduite ne se trouvera pas mériter la censure. Je me suis montré, monsieur, avec la fille de ce gentleman dans quelques lieux publics de divertissement; et ainsi, ce qui était légèreté, le scandale l’a nommé d’un nom plus fort, et l’on a prétendu que je l’avais débauchée. Je me suis présenté en personne à son père, voulant éclaircir la chose à sa satisfaction; mais il ne m’a reçu qu’avec des insultes et des injures. Quant au reste, pour ce qui est de son séjour ici, mon avoué et mon intendant pourront vous renseigner mieux que moi, car je leur abandonne entièrement l’administration des affaires. S’il a contracté des dettes, et qu’il ne veuille, ou mêmequ’il ne puisse pas les payer, c’est leur affaire de procéder de cette manière, et je ne vois ni dureté ni injustice à employer les moyens de recouvrement les plus légaux.—S’il en est, dit sir William, comme vous l’avez déclaré, il n’y a rien d’impardonnable dans votre offense; et bien que votre conduite eût pu être plus généreuse en ne permettant pas que ce gentleman fût opprimé par la tyrannie des subalternes, elle a du moins été équitable.—Il ne peut contredire un seul point, répliqua le squire. Je le défie de le faire, et plusieurs de mes domestiques sont prêts à attester ce que je dis. Ainsi, monsieur, continua-t-il en voyant que je gardais le silence, car en fait je ne pouvais pas le contredire, ainsi, monsieur, mon innocence est bien établie; mais, bien qu’à votre prière je sois prêt à pardonner à ce gentleman toutes les autres offenses, ses tentatives pour m’amoindrir dans votre estime excitent en moi un ressentiment que je ne puis maîtriser. Et ceci justement à l’heure où son fils se préparait effectivement à m’enlever la vie. C’est là, dis-je, un crime tel que je suis résolu à laisser la loi suivre son cours. J’ai ici le cartel qui m’a été envoyé et deux témoins pour le prouver; un de mes domestiques a été blessé dangereusement, et, quand mon oncle lui-même m’en dissuaderait, ce que je sais qu’il ne fera pas, je ferai en sorte que justice publique soit faite et qu’il soit puni de ce qu’il a fait.—Monstre! cria ma femme, n’as-tu pas eu assez de vengeance déjà, et faut-il que mon pauvre garçon ressente ta cruauté? J’espère que le bon sir William nous protègera, car mon fils est aussi innocent qu’un enfant; je suis sûre qu’il l’est et qu’il n’a jamais fait de mal à personne.—Madame, répliqua l’excellent homme, vos souhaits pourson salut ne sont pas plus grands que les miens; mais je regrette de trouver son crime trop évident, et si mon neveu persiste...» Mais notre attention fut détournée à ce moment par l’apparition de Jenkinson et des deux aides du geôlier, qui entrèrent traînant un homme de haute taille, très bien mis, et répondant à la description déjà donnée du coquin qui avait enlevé ma fille. «Voici! cria Jenkinson en le tirant dans la chambre. Voici! nous l’avons; et s’il y a jamais eu un candidat pour Tyburn[11], c’est celui-là.»A l’instant où M. Thornhill aperçut le prisonnier et Jenkinson qui l’avait en garde, il sembla reculer d’effroi. Sa figure devint pâle de la conscience du crime accompli, et il aurait voulu disparaître; mais Jenkinson, qui s’aperçut de son dessein, l’arrêta. «Quoi! squire, s’écria-t-il, avez-vous honte de vos deux vieilles connaissances, Jenkinson et Baxter? C’est pourtant ainsi que tous les grands oublient leurs amis; mais j’ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre prisonnier, avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il en se tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C’est lui le gentleman qu’on dit avoir été si dangereusement blessé; il déclare que c’est M. Thornhill qui l’a engagé dans cette affaire, qui lui a donné les vêtements qu’il porte maintenant pour avoir l’air d’un gentleman, et qui lui a fourni la chaise de poste. Le plan était formé entre eux qu’il enlèverait la jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il la menacerait et la terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces entrefaites, arriver, comme par hasard, à son secours; ils se seraient battus un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M. Thornhill aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en jouant auprès d’elle le rôle de défenseur.»Sir William se rappela cet habit comme ayant été fréquemment porté par son neveu; tout le reste, le prisonnier lui-même le confirma dans un récit plus circonstancié, ajoutant pour conclure que M. Thornhill lui avait souvent déclaré qu’il aimait les deux sœurs à la fois.«Cieux! s’écria sir William, quelle vipère ai-je nourrie dans mon sein! Et lui qui semblait être si amateur de la justice publique! Eh bien! il l’aura. Assurez-vous de lui, monsieur le geôlier... Cependant arrêtez, je crains qu’il n’y ait pas de preuves légales pour le détenir.»Alors M. Thornhill, avec la plus grande humilité, supplia de ne pas admettre deux aussi fieffés misérables comme preuves contre lui, mais d’interroger ses domestiques.—«Vos domestiques! répliqua sir William. Misérable, ne lesappelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que ces gens-là ont à dire. Faites entrer son sommelier.»Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à l’air de son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci était désormais passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir William, avez-vous jamais vu ensemble votre maître et cet individu-là qui est revêtu de ses habits?—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille fois; c’était l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment! interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui, répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour vous dire une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais ni aimé ni goûté, et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, de vous dire ce que je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, dites maintenant à Son Honneur si vous savez quelque chose de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua le sommelier, que je sache rien de bien bon de vous. La nuit que la fille de ce gentleman a été amenée par tromperie dans notre maison, vous en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. Souillure de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» Puis, continuant son interrogatoire: «Vous me dites, monsieur le sommelier, que c’est là la personne qui lui a amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena pas, car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette affaire; mais il a amené le prêtre qui a fait semblant de les marier.—Ce n’est que trop vrai, s’écria Jenkinson; je ne puis le nier; c’est là l’emploi qui me fut assigné, et je le confesse, à ma confusion.—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle découverte de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’est maintenant que trop évident, et je vois que ses poursuites ont été dictées par la tyrannie, la lâcheté et la vengeance. A ma requête, monsieur le geôlier, mettez en liberté ce jeune officier, actuellement votre prisonnier, et reposez-vous sur moi pour les conséquences. Je fais mon affaire de présenter le cas sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il a été commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par quels artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle?—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. J’avais, il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais ses malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de poursuivre, car une personne apparut; et qui était-ce? Miss Arabella Wilmot elle-même, celle qui devait, le jour suivant, être mariée à M. Thornhill. Rien ne put égaler sa surprise en voyant sir William et son neveu là devant elle, car sa venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et le vieux gentleman, son père, traversaient la ville en allant chez sa tante, qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la ville. C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait remarqué par hasard un de mes petits garçons jouant dans la rue; elle avait aussitôt envoyé un valet chercher l’enfant et avait appris de lui quelques détails sur nos infortunes; mais elle ignorait encore que le jeune M. Thornhill en fût la cause. Bien que son père lui eût remontré à plusieurs reprises l’inconvenance de venir nous voir dans une prison, les remontrances étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la conduire, ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une conjoncture si inattendue.Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur ces rencontres accidentelles qui, bien qu’elles arrivent tous les jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne devons-nous pas chaque plaisir et chaque agrément de nos existences? Combien d’accidents apparents ne doivent pas concourir avant que nous puissions être vêtus ou nourris! Il faut que le paysan soit disposé à travailler, que l’averse tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées.Nous restâmes tous en silence quelques instants, pendant que ma charmante élève—c’était le nom que j’étais habitué à donner à cette jeune demoiselle—unissait dans ses regards la pitié et l’étonnement; ce qui donnait à sa beauté de nouvelles perfections. «Vraiment, mon cher monsieur Thornhill, s’écria-t-elle en s’adressant au squire qu’elle supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans moi et de ne m’avoir jamais informée de la situation d’une famille qui nous est si chère à tous deux. Vous savez que j’aurais autant de plaisir à contribuer au soulagement de mon révérend vieux maître ici présent que vous pouvez en avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle, vous prenez plaisir à faire le bien en secret.—Il trouve plaisir à faire le bien! s’écria sir William en l’interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi vils que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scélérat le plus complet qui ait jamais déshonoré l’humanité. Un misérable, qui, après avoir trompé la fille de ce pauvre homme, après avoir comploté contre l’innocence de la sœur, a jeté le père en prison et le fils aîné dans les fers, parce que celui-ci avait le courage d’affronter le traître. Et permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter maintenant d’échapper aux embrassements d’un tel monstre.—O bonté divine! s’écria l’aimable fille. Que j’ai été déçue! M. Thornhill m’a donné comme certain que le filsaîné de ce gentleman, le capitaine Primrose, était parti pour l’Amérique avec sa jeune épouse.—Ma douce demoiselle, s’écria ma femme, il ne vous a dit que des faussetés. Mon fils George n’a jamais quitté le royaume ni n’a jamais été marié. Quoique vous l’ayez abandonné, il vous a toujours trop aimée pour penser à une autre, et je lui ai entendu dire qu’il mourrait garçon pour l’amour de vous.» Et elle continua à s’étendre sur la sincérité de la passion de son fils; elle mit son duel avec M. Thornhill dans son vrai jour; de là elle fit une rapide digression sur les débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina par le plus outrageant tableau de sa couardise.«Ciel bon! s’écria miss Wilmot; que j’ai été près du bord de l’abîme! Mais que mon plaisir est grand d’y avoir échappé! Les mille faussetés que ce gentleman m’a dites! Il a eu assez d’art à la fin pour me persuader que ma promesse au seul homme que j’aie estimé ne me liait plus désormais, puisqu’il m’avait été infidèle. Par ses faussetés j’ai appris à détester celui qui était aussi brave que généreux!»Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la justice, car l’homme qu’on supposait blessé venait d’être reconnu pour un imposteur; de même M. Jenkinson, qui avait joué le rôle de son valet de chambre, l’avait coiffé et lui avait fourni tout ce qui était nécessaire pour avoir l’air d’un homme comme il faut. George entra sur ces entrefaites, élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car je suis au-dessus de cela), jamais plus beau garçon ne porta l’habit militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et respectueux salut, car il ignorait encore le changement que l’éloquence de sa mère avait opéré en sa faveur. Mais il n’y eut point de décorum pour arrêter l’impatience de sa rougissante maîtresse à se faire pardonner. Ses larmes, ses regards, tout contribuait à découvrir les réels sentiments de son cœur pour avoir oublié sa première promesse et pour s’être laissée abuser par un imposteur. Mon fils paraissait confondu de tant de condescendance et pouvait à peine croire que ce fût réel. «Assurément, mademoiselle, s’écria-t-il, ce n’est qu’une illusion! Je ne peux jamais avoir mérité cela! Être l’objet d’une telle bénédiction, c’est être trop heureux.—Non, monsieur, répliqua-t-elle; j’ai été trompée, bassement trompée, autrement rien n’aurait pu me rendre infidèle à ma promesse. Vous connaissez mon amitié; vous la connaissez depuis longtemps. Mais oubliez ce que j’ai fait, et, puisque vous avez eu mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant le renouvellement: soyez assuré que si Arabella ne peut êtreà vous, elle ne sera jamais à un autre.—Et jamais à un autre ne serez-vous, s’écria sir William, si j’ai quelque influence sur votre père.»Ce mot suffit à mon fils Moïse, qui aussitôt vola à l’auberge où le vieux gentleman était, pour l’informer dans tous les détails de ce qui s’était passé. Mais cependant le squire, reconnaissant qu’il était ruiné de toute part et voyant qu’il n’y avait plus désormais rien à espérer de la flatterie et de la dissimulation, conclut que le parti le plus sage pour lui était de se retourner et de faire face à ses accusateurs. Mettant donc de côté toute honte, il se montra ouvertement le dangereux coquin qu’il était. «Je vois alors, s’écria-t-il, que je n’ai à attendre aucune justice ici; mais je suis résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur—se tournant vers sir William,—que je ne suis plus un pauvre dépendant de vos faveurs. Je les méprise. Rien ne peut m’enlever la fortune de miss Wilmot, qui, j’en remercie les soins de son père, est assez considérable. Les articles du contrat et une obligation pour le montant de sa fortune sont signés et en sûreté entre mes mains. C’était sa fortune, et non sa personne, qui m’engageait à désirer cette union; en possession de l’une, prenne l’autre qui voudra.»C’était là un coup alarmant; sir William sentit la justesse de ses prétentions, car il s’était employé lui-même à rédiger les articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que sa fortune était irrémédiablement perdue, se tourna vers mon fils et lui demanda si la perte de ses biens pouvait diminuer sa valeur pour lui. «Si la fortune, dit-elle, est hors de mon pouvoir, du moins j’ai encore ma main à donner.—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est là vraiment tout ce que vous avez jamais eu à donner; tout, du moins, ce que j’ai jamais jugé digne d’être pris. Et je proteste aujourd’hui, mon Arabella, par tout ce qui est heureux au monde, que votre manque de fortune en ce momentaccroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre ma douce enfant de ma sincérité.»M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait de ce que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit volontiers à rompre le mariage. Mais quand il apprit que la fortune qu’une obligation assurait à M. Thornhill ne serait pas rendue, rien ne put surpasser son désappointement. Il voyait maintenant qu’il fallait que tout son argent allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à lui. Il pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre l’équivalent de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe. Il resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus pénibles, lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. «Je dois confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre désappointement actuel ne me déplaît pas tout à fait. Votre passion immodérée pour la richesse est aujourd’hui punie justement. Mais si cette jeune fille ne peut pas être riche, elle a encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous voyez ici un honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans fortune; ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser à son avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, et acceptez une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir.—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr que je n’ai jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne le ferai pas maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, qu’elle l’épouse; j’y consens de tout mon cœur. Il y a encore, grâce au ciel, un peu de fortune de reste, et votre promesse y ajoute quelque chose. Que seulement mon vieil ami ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me donne promesse de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille s’il rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce soir même à les punir le premier.»Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple heureux, je m’empressai de donner promesse de faire la constitution de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un qui avait aussi peu d’espérance que moi, n’était pas une grande faveur. Nous eûmes alors la satisfaction de les voir voler dans les bras l’un de l’autre avec transport. «Après toutes mes infortunes, criait mon fils George, être ainsi récompensé! Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé espérer. Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient jamais pu s’élever si haut!—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que le misérable prenne maintenant toute ma fortune. Puisque vous êtes heureux sans elle, je le suis aussi. Oh! quel échange ai-je fait, du plus vil des hommes pour le plus cher, pour meilleur! Qu’il jouisse de notre fortune, je puis maintenant être heureusemême dans la pauvreté. —Et je vous promets, s’écria le squire avec une méchante grimace, que, moi, je serai très heureux avec ce que vous méprisez.—Arrêtez, arrêtez, monsieur! s’écria Jenkinson. Il y a deux mots à dire sur ce marché. Pour ce qui est de la fortune de cette demoiselle, monsieur, vous n’en toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre Honneur, continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que le squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est marié à une autre?—Comment pouvez-vous faire une question si simple? répliqua le baronnet. Non, sans doute, il ne le peut.—J’en suis fâché, s’écria Jenkinson; car comme ce gentleman et moi nous sommes de vieux compagnons de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat ne vaut pas un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous mentez comme une canaille, riposta le squire qui parut irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été légalement marié à personne.—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, répliqua l’autre; vous l’avez été; et j’espère que vous vous montrerez reconnaissant comme il convient de l’amitié de votre honnête ami Jenkinson, qui vous amène une femme. Si la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques minutes, elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité ordinaire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le squire. Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. Je suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye par des farces.—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard peut bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie,je suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus sérieuse, répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes que ce gentleman a inventés pour séduire l’innocence, je pense qu’il a pu se trouver une personne plus artificieuse que les autres, capable de le tromper à son tour. Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il a perdues, combien de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui l’infamie et le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne serais pas surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction! Est-ce ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, mon Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma bénédiction!»Les plus chaleureux transports du plus tendre amant ne sont pas plus grands que ne le furent les miens, lorsque je le vis faire entrer mon enfant, lorsque je tins dans mes bras ma fille, dont le silence exprimait seul le ravissement.«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être ma consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, s’écria Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre honorable enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici dans toute la salle, qui que ce soit. Et quant à vous, squire, aussi sûr que vous êtes ici debout, cette jeune personne est votre femme en légitime mariage. Et pour vous convaincre que je ne dis rien que la vérité, voici la licence en vertu de laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela, il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la trouva parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, messieurs, reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; mais quelques mots expliqueront la difficulté. Ce glorieux squire-là, pour lequel j’ai une grande amitié,—mais ceci entre nous,—m’a souvent employé à faire différentes petites choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné commissionde lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans le but de tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et un vrai prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement qu’une soutane pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que c’est la générosité qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. A ma honte je le confesse, mon seul dessein était de garder la licence et de faire savoir au squire que je pouvais prouver la chose contre lui quand je le jugerais convenable, et de l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais besoin d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle commune, où les prisonniers eux-mêmes sympathisèrentEt secouèrent leurs chaînesAvec transport et dans une sauvage harmonie.Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues d’Olivia même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue à la réputation, à ses amis et à la fortune du même coup, c’était un ravissement suffisant pour arrêter les progrès de la maladie et lui rendre sa santé et sa vivacité d’autrefois. Mais peut-être parmi nous tous n’y en avait-il pas un qui sentît un plaisir plus sincère que moi. Tenant toujours dans mes bras l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon cœur si ces transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment avez-vous pu ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? Mais il n’importe; ma joie de la retrouver est plus qu’une compensation pour ma douleur.—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile d’y répondre. Je pensais que le seul moyen probable de vous délivrer de prison était de vous soumettre au squire et de consentir à son mariage avec l’autre jeune personne. Mais vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela tant que votre fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre méthode de faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle était morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter à la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable de vous détromper avant aujourd’hui.»Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures sur lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait complètement abandonné M. Thornhill; il voyait maintenant le gouffre de l’infamie et du besoin devant lui, et il tremblait d’y plonger. Il était tombé sur ses genoux devant son oncle, et d’une voix de misère déchirante il implorait sa compassion. Sir William allait le repousser; mais, à ma prière, il le releva et après quelques instants de silence: «Tes vices, tes crimes et ton ingratitude, s’écria-t-il, ne méritent aucun attendrissement. Cependant tu ne seras pas abandonné tout à fait; on te fournira juste de quoi satisfaire aux nécessités de la vie, mais non à ses extravagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en possession du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, et c’est de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément de secours à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude pour tant de bonté en termes choisis; mais le baronnet le prévint, en lui enjoignant de ne pas ajouter à sa platitude qui n’était déjà que trop apparente. Il lui ordonna en même temps de disparaître et de choisir entre tous ses anciens domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on lui accorderait pour le servir.Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment vers sa nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. Son exemple fut suivi par miss Wilmot et son père; ma femme aussi embrassa sa fille avec beaucoup d’affection, car, pour employer son expression, on en avait fait maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à être admis à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait guère susceptible d’accroissement. Sir William, dont le plus grand plaisir était de faire le bien, regardait tout autour de lui avec une physionomie ouverte comme le soleil et ne voyait que joie dans les yeux, excepté dans ceux de mafille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne pouvions comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie, sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. Il ne me reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous sentez, monsieur, continua-t-il en se tournant vers moi, les obligations que nous avons l’un et l’autre à M. Jenkinson, et il n’est que juste que l’un et l’autre nous l’en récompensions. Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra très heureux, et il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa dot, somme avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très confortablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma pauvre fille parut presque s’affaisser dans les bras de sa mère à cette hideuse proposition, «Le prendre, monsieur! s’écria-t-elle faiblement. Non, monsieur, jamais. Quoi! reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents livres sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur, répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser cela et de ne pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on jamais vu pareille obstination! s’écria-t-il encore. Refuser un homme à qui la famille a de si infinies obligations, qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq cents livres! Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais, répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi, reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense qu’il faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant cela, il la serra contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus aimable, ma plus raisonnable des filles, s’écria-t-il, comment avez-vous jamais pu penser que votre Burchell, à vous, pourrait vous tromper, ou que sir William Thornhill pourrait jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, ignorant ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme homme. Après avoir essayé en vain, même parmi les malapprises et les laides, quel a dû être enfin mon ravissement d’avoir fait la conquête de tant de bon sens et d’une si céleste beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme je ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car elle a pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la récompense que je puis offrir est de vous donner sa dot, et vous pourrez vous présenter à mon intendant demain pour toucher cinq cents livres sterling.» Nous eûmes ainsi à recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill subit la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment auparavant. Cependant le valet de chambre de sir William parut, pour nous dire que les équipages étaient prêts à nous transporter à l’auberge, où tout avait été disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes la tête, et nous quittâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux baronnet fit distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers, et M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette somme. Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des habitants, et je serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes paroissiens que je vis dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu’à notre auberge, où un somptueux festin était préparé; et quantité de mets plus grossiers furent distribués à la foule.Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par les alternatives de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues pendant la journée, je demandai la permission de me retirer, et, laissant la compagnie au milieu de son allégresse, dès que je me trouvai seul, je répandis mon cœur en gratitude devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je dormis tranquillement jusqu’au matin.CHAPITRE XXXIIConclusion.LE lendemain matin, dès mon réveil,je trouvai mon fils aîné assis à mon chevet. Il venait augmenter ma joie avec un autre retour de fortune en ma faveur. Après m’avoir, au préalable, délié de l’engagement que j’avais pris la veille vis-à-vis de lui, il m’apprit que mon négociant qui avait fait faillite à Londres avait été arrêté à Anvers, et qu’il avait fait abandon d’un actif beaucoup plus considérable que ce qui était dû à ses créanciers. La générosité de mon garçon me fit presque autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. Pendant que je me posais cette question, sir William entra dans la chambre, et je lui communiquai mes doutes. Son opinion fut que, puisque mon fils était déjà en possession d’une fortune très abondante par son mariage, je pouvais accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les licences et les attendant d’un moment à l’autre, il espérait que je ne refuserais pas mon ministère pour rendre tout le monde heureux ce matin même. Un valet entra pendant que nous causions pour nous dire que le messager revenait, et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la richesse et l’innocence peuvent donner. Cependant, comme nous nous disposions dès lors à une cérémonie très solennelle, leurs rires me déplurent tout à fait. Je leur dis la grave, décente et sublime disposition d’esprit qu’ils devaient prendre pour cet événement mystique, et je leur lus deux homélies et une thèse de ma composition, dans le but de les préparer.Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires et ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, moi montrant le chemin, toute gravité les avait complètement abandonnés, et je fus souvent tenté de me retourner avec indignation. A l’église, une nouvelle difficulté s’éleva, qui ne promettait pas une facile solution.C’était de savoir quel couple serait marié le premier; la fiancée de mon fils insistait chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait l’être) eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale, protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle grossièreté pour tout au monde. La discussion se prolongea quelque temps entre elles avec une obstination et une politesse égales. Mais comme, pendant tout ce temps, je restais debout avec mon livre ouvert, je finis par me fatiguer tout à fait de cette contestation, et fermant le livre: «Je m’aperçois, dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée, et je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, car je suppose qu’il n’y aura point d’affaire faite aujourd’hui.» Ceci les ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent mariés les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. J’avais d’avance donné ce matin-là des ordres pour envoyer chercher en voiture mon honnête voisin Flamborough et sa famille; de cette façon, à notre retour à l’auberge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna la main à l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, je me suis aperçu qu’il a pris une réelle affection pour cette jeune fille, et il aura mon consentement et le témoignage de ma libéralité, dès qu’il jugera convenable de les demander). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à l’auberge que nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient soulevés pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés si énergiquement. Je racontai l’histoire à mon gendre, sir William, qui sortit et leur adressa des reproches d’une grande sévérité; mais, les voyant tout désespérés de son rigoureux blâme, il leur donna une demi-guinée par tête pour boire à sa santé et relever leurs esprits abattus.Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, qui était servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est peut-être pas hors de propos de faire observer, relativement à ce gentleman, qu’il habite aujourd’hui, à titre de familier, la maison d’un parent, où il est fort aimé et où il s’assied rarement à la petite table, excepté quand il n’y a pas de place à l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son temps est assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui est un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de chasse. Ma fille aînée, cependant, se souvient encore de luiavec regret, et elle m’a même dit, mais j’en fais un grand mystère, que, lorsqu’il se réformera, elle se laissera peut-être fléchir.Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des digressions ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, nos cérémonies furent sur le point de recommencer. La question était de savoir si ma fille aînée, étant déjà vieille dame, ne devait pas se placer au-dessus des deux jeunes mariées; mais mon fils George coupa court au débat, en proposant que tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman auprès de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation, excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut pas parfaitement satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir le plaisir de siéger au haut bout de la table et de découper pour toute la compagnie. Mais, malgré cela, il est impossible de décrire notre bonne humeur. Je ne puis dire si nous eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire; mais je suis certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait au but tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de Moïse; mon fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: «Madame, je vous remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, clignant de l’œil au reste de la compagnie, dit qu’il pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie, je crus que les deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire.Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je demandai qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de voir toute ma famille réunie une fois encore autour d’un joyeux foyer. Mes deux petits s’assirent chacun sur un de mes genoux, et les autres par couples. Je n’avais plus, de ce côté-ci de la tombe, rien à désirer; tous mes soucis étaient passés; ma joie était indicible. Il ne me restait plus qu’à faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune surpassât ma soumission d’autrefois dans l’adversité.FINTABLEPages.PréfaceIAvertissement de l’auteur1CHAPITRE PREMIER.Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures3CHAPITRE II.Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la fierté des justes9CHAPITRE III.Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage15CHAPITRE IV.Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel dépend, non des circonstances, mais du caractère27CHAPITRE V.Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être les plus funestes31CHAPITRE VI.Bonheur d’un foyer rustique37CHAPITRE VII.Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à amuser pendant une soirée ou deux43CHAPITRE VIII.Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener beaucoup51CHAPITRE IX.Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation61CHAPITRE X.La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle.—Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état67CHAPITRE XI.La famille persiste à relever la tête73CHAPITRE XII.La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables81CHAPITRE XIII.On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de donner des avis désagréables89CHAPITRE XIV.Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes peuvent être des bénédictions réelles95CHAPITRE XV.Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup.—La folie d’être trop sage105CHAPITRE XVI.La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands113CHAPITRE XVII.Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d’une tentation agréable et prolongée121CHAPITRE XVIII.Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré133CHAPITRE XIX.Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement et appréhendant la perte de nos libertés141CHAPITRE XX.Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et perd le bonheur153CHAPITRE XXI.Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction173CHAPITRE XXII.Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond185CHAPITRE XXIII.Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable193CHAPITRE XXIV.Nouvelles calamités201CHAPITRE XXV.Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation209CHAPITRE XXVI.Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient récompenser aussi bien que punir217CHAPITRE XXVII.Continuation du même sujet225CHAPITRE XXVIII.Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de la vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins dans leur répartition233CHAPITRE XXIX.Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas.—De la nature du plaisir et de la peine, il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future247CHAPITRE XXX.Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur255CHAPITRE XXXI.Anciens bienfaits inopinément payés avec usure267CHAPITRE XXXII.Conclusion287FIN DE LA TABLENOTES:[1]Le motvicaire, consacré par l’usage, a été conservé dans le titre; mais on sait que levicaranglais correspond, dans la hiérarchie de l’Église anglicane aucuréde l’Église catholique, en ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une paroisse. Il en diffère en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse droit de patronage.[2]Ouesquire, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier. On désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui c’est surtout une appellation de politesse qu’on donne auxgentlemen, c’est-à-dire aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde.[3]Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intituléTom Jones.[4]Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same opinion.«La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.»[5]The Ladies’ Magazine.[6]Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages.[7]Lie down to be saddled with wooden shoes![8]Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains.[9]Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami.[10]Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de prendre des cartes dans le jeu de son adversaire (to crib, enlever, chiper).[11]Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre.
Anciens bienfaits inopinément payés avec usure.
MONSIEUR Thornhill fit son entrée muni du sourire qui ne le quittait presque jamais, et il allait embrasser son oncle; mais celui-ci le repoussa d’un air de mépris. «Pas de caresses menteuses à présent, monsieur, s’écria le baronnet, le regard sévère. Le seul chemin de mon cœur est la route de l’honneur; mais ici je ne vois qu’un tissu compliqué de fausseté, de couardise et d’oppression. Comment se fait-il, monsieur, que ce pauvre homme, pour qui je sais que vous professiez de l’amitié, soit traité si durement? Sa fillebassement séduite en récompense de son hospitalité, et lui jeté en prison, peut-être pour avoir ressenti l’outrage! Son fils aussi, que vous avez eu peur d’affronter en homme...
—Est-il possible, monsieur, interrompit son neveu, que mon oncle puisse reprocher comme un crime ce que ses instructions réitérées m’ont seules persuadé d’éviter?
—Votre reproche est juste, s’écria sir William. Vous avez, en cette circonstance, agi prudemment et bien, quoiqu’un peu différemment peut-être de ce qu’eût fait votre père. Mon frère était vraiment l’honneur même; mais toi... Oui, vous avez agi dans cette circonstance parfaitement bien, et j’y donne ma plus chaude approbation.
—Et j’espère, dit son neveu, que le reste de ma conduite ne se trouvera pas mériter la censure. Je me suis montré, monsieur, avec la fille de ce gentleman dans quelques lieux publics de divertissement; et ainsi, ce qui était légèreté, le scandale l’a nommé d’un nom plus fort, et l’on a prétendu que je l’avais débauchée. Je me suis présenté en personne à son père, voulant éclaircir la chose à sa satisfaction; mais il ne m’a reçu qu’avec des insultes et des injures. Quant au reste, pour ce qui est de son séjour ici, mon avoué et mon intendant pourront vous renseigner mieux que moi, car je leur abandonne entièrement l’administration des affaires. S’il a contracté des dettes, et qu’il ne veuille, ou mêmequ’il ne puisse pas les payer, c’est leur affaire de procéder de cette manière, et je ne vois ni dureté ni injustice à employer les moyens de recouvrement les plus légaux.
—S’il en est, dit sir William, comme vous l’avez déclaré, il n’y a rien d’impardonnable dans votre offense; et bien que votre conduite eût pu être plus généreuse en ne permettant pas que ce gentleman fût opprimé par la tyrannie des subalternes, elle a du moins été équitable.
—Il ne peut contredire un seul point, répliqua le squire. Je le défie de le faire, et plusieurs de mes domestiques sont prêts à attester ce que je dis. Ainsi, monsieur, continua-t-il en voyant que je gardais le silence, car en fait je ne pouvais pas le contredire, ainsi, monsieur, mon innocence est bien établie; mais, bien qu’à votre prière je sois prêt à pardonner à ce gentleman toutes les autres offenses, ses tentatives pour m’amoindrir dans votre estime excitent en moi un ressentiment que je ne puis maîtriser. Et ceci justement à l’heure où son fils se préparait effectivement à m’enlever la vie. C’est là, dis-je, un crime tel que je suis résolu à laisser la loi suivre son cours. J’ai ici le cartel qui m’a été envoyé et deux témoins pour le prouver; un de mes domestiques a été blessé dangereusement, et, quand mon oncle lui-même m’en dissuaderait, ce que je sais qu’il ne fera pas, je ferai en sorte que justice publique soit faite et qu’il soit puni de ce qu’il a fait.
—Monstre! cria ma femme, n’as-tu pas eu assez de vengeance déjà, et faut-il que mon pauvre garçon ressente ta cruauté? J’espère que le bon sir William nous protègera, car mon fils est aussi innocent qu’un enfant; je suis sûre qu’il l’est et qu’il n’a jamais fait de mal à personne.
—Madame, répliqua l’excellent homme, vos souhaits pourson salut ne sont pas plus grands que les miens; mais je regrette de trouver son crime trop évident, et si mon neveu persiste...» Mais notre attention fut détournée à ce moment par l’apparition de Jenkinson et des deux aides du geôlier, qui entrèrent traînant un homme de haute taille, très bien mis, et répondant à la description déjà donnée du coquin qui avait enlevé ma fille. «Voici! cria Jenkinson en le tirant dans la chambre. Voici! nous l’avons; et s’il y a jamais eu un candidat pour Tyburn[11], c’est celui-là.»
A l’instant où M. Thornhill aperçut le prisonnier et Jenkinson qui l’avait en garde, il sembla reculer d’effroi. Sa figure devint pâle de la conscience du crime accompli, et il aurait voulu disparaître; mais Jenkinson, qui s’aperçut de son dessein, l’arrêta. «Quoi! squire, s’écria-t-il, avez-vous honte de vos deux vieilles connaissances, Jenkinson et Baxter? C’est pourtant ainsi que tous les grands oublient leurs amis; mais j’ai décidé que nous ne vous oublierions pas. Notre prisonnier, avec la permission de Votre Honneur, continua-t-il en se tournant vers sir William, a déjà confessé tout. C’est lui le gentleman qu’on dit avoir été si dangereusement blessé; il déclare que c’est M. Thornhill qui l’a engagé dans cette affaire, qui lui a donné les vêtements qu’il porte maintenant pour avoir l’air d’un gentleman, et qui lui a fourni la chaise de poste. Le plan était formé entre eux qu’il enlèverait la jeune demoiselle en lieu sûr, et que là il la menacerait et la terrifierait; mais M. Thornhill devait, sur ces entrefaites, arriver, comme par hasard, à son secours; ils se seraient battus un moment, puis il aurait, lui, pris la fuite, et par là M. Thornhill aurait eu la meilleure occasion de gagner sa tendresse en jouant auprès d’elle le rôle de défenseur.»
Sir William se rappela cet habit comme ayant été fréquemment porté par son neveu; tout le reste, le prisonnier lui-même le confirma dans un récit plus circonstancié, ajoutant pour conclure que M. Thornhill lui avait souvent déclaré qu’il aimait les deux sœurs à la fois.
«Cieux! s’écria sir William, quelle vipère ai-je nourrie dans mon sein! Et lui qui semblait être si amateur de la justice publique! Eh bien! il l’aura. Assurez-vous de lui, monsieur le geôlier... Cependant arrêtez, je crains qu’il n’y ait pas de preuves légales pour le détenir.»
Alors M. Thornhill, avec la plus grande humilité, supplia de ne pas admettre deux aussi fieffés misérables comme preuves contre lui, mais d’interroger ses domestiques.—«Vos domestiques! répliqua sir William. Misérable, ne lesappelez plus vôtres. Mais voyons, entendons ce que ces gens-là ont à dire. Faites entrer son sommelier.»
Lorsque le sommelier fut introduit, il s’aperçut bientôt, à l’air de son ancien maître, que tout le pouvoir de celui-ci était désormais passé. «Dites-moi, demanda sévèrement sir William, avez-vous jamais vu ensemble votre maître et cet individu-là qui est revêtu de ses habits?—Oui, s’il plaît à Votre Honneur, s’écria le sommelier, mille fois; c’était l’homme qui lui amenait toujours ses dames.—Comment! interrompit le jeune M. Thornhill, dire ceci à ma face!—Oui, répliqua le sommelier, à la face de n’importe qui. Pour vous dire une vérité, maître Thornhill, je ne vous ai jamais ni aimé ni goûté, et je ne m’inquiète pas, à l’heure qu’il est, de vous dire ce que je pense.—Alors, s’écria Jenkinson, dites maintenant à Son Honneur si vous savez quelque chose de moi.—Je ne peux pas dire, répliqua le sommelier, que je sache rien de bien bon de vous. La nuit que la fille de ce gentleman a été amenée par tromperie dans notre maison, vous en étiez.—En vérité, s’écria sir William, je vois que vous produisez un excellent témoin pour prouver votre innocence. Souillure de l’humanité! t’associer à de tels misérables!...» Puis, continuant son interrogatoire: «Vous me dites, monsieur le sommelier, que c’est là la personne qui lui a amené la fille de ce vieux gentleman.—Non, s’il plaît à Votre Honneur, répliqua le sommelier, il ne la lui amena pas, car c’est le squire lui-même qui s’est chargé de cette affaire; mais il a amené le prêtre qui a fait semblant de les marier.—Ce n’est que trop vrai, s’écria Jenkinson; je ne puis le nier; c’est là l’emploi qui me fut assigné, et je le confesse, à ma confusion.
—Juste ciel! exclama le baronnet, comme chaque nouvelle découverte de son infamie m’épouvante! Tout son crime n’est maintenant que trop évident, et je vois que ses poursuites ont été dictées par la tyrannie, la lâcheté et la vengeance. A ma requête, monsieur le geôlier, mettez en liberté ce jeune officier, actuellement votre prisonnier, et reposez-vous sur moi pour les conséquences. Je fais mon affaire de présenter le cas sous son vrai jour à mon ami le magistrat auquel il a été commis. Mais où est l’infortunée demoiselle? Qu’elle paraisse pour se confronter avec ce misérable. J’ai hâte de savoir par quels artifices il l’a séduite. Priez-la d’entrer. Où est-elle?
—Ah! monsieur, dis-je; cette question me perce le cœur. J’avais, il est vrai, jadis la bénédiction d’avoir une fille, mais ses malheurs...»—Une autre interruption m’empêcha ici de poursuivre, car une personne apparut; et qui était-ce? Miss Arabella Wilmot elle-même, celle qui devait, le jour suivant, être mariée à M. Thornhill. Rien ne put égaler sa surprise en voyant sir William et son neveu là devant elle, car sa venue était toute fortuite. Il se trouva qu’elle et le vieux gentleman, son père, traversaient la ville en allant chez sa tante, qui avait voulu que ses noces avec M. Thornhill fussent célébrées chez elle. Ils s’étaient arrêtés pour se rafraîchir et étaient descendus à une auberge à l’autre extrémité de la ville. C’était là que, de la fenêtre, la jeune demoiselle avait remarqué par hasard un de mes petits garçons jouant dans la rue; elle avait aussitôt envoyé un valet chercher l’enfant et avait appris de lui quelques détails sur nos infortunes; mais elle ignorait encore que le jeune M. Thornhill en fût la cause. Bien que son père lui eût remontré à plusieurs reprises l’inconvenance de venir nous voir dans une prison, les remontrances étaient restées sans effet; elle pria l’enfant de la conduire, ce qu’il fit; et c’est ainsi qu’elle nous surprit dans une conjoncture si inattendue.
Mais je ne saurais continuer sans faire une réflexion sur ces rencontres accidentelles qui, bien qu’elles arrivent tous les jours, excitent rarement notre surprise, si ce n’est dans quelque extraordinaire occasion. A quelle circonstance fortuite ne devons-nous pas chaque plaisir et chaque agrément de nos existences? Combien d’accidents apparents ne doivent pas concourir avant que nous puissions être vêtus ou nourris! Il faut que le paysan soit disposé à travailler, que l’averse tombe, que le vent remplisse la voile du marchand; sans quoi des multitudes manqueraient de leurs ressources accoutumées.
Nous restâmes tous en silence quelques instants, pendant que ma charmante élève—c’était le nom que j’étais habitué à donner à cette jeune demoiselle—unissait dans ses regards la pitié et l’étonnement; ce qui donnait à sa beauté de nouvelles perfections. «Vraiment, mon cher monsieur Thornhill, s’écria-t-elle en s’adressant au squire qu’elle supposait venir ici pour nous secourir et non pour nous opprimer, je vous sais un peu mauvais gré de venir ici sans moi et de ne m’avoir jamais informée de la situation d’une famille qui nous est si chère à tous deux. Vous savez que j’aurais autant de plaisir à contribuer au soulagement de mon révérend vieux maître ici présent que vous pouvez en avoir vous-même. Mais je vois que, comme votre oncle, vous prenez plaisir à faire le bien en secret.
—Il trouve plaisir à faire le bien! s’écria sir William en l’interrompant. Non, ma chère enfant, ses plaisirs sont aussi vils que lui-même. Vous voyez en lui, mademoiselle, le scélérat le plus complet qui ait jamais déshonoré l’humanité. Un misérable, qui, après avoir trompé la fille de ce pauvre homme, après avoir comploté contre l’innocence de la sœur, a jeté le père en prison et le fils aîné dans les fers, parce que celui-ci avait le courage d’affronter le traître. Et permettez-moi, mademoiselle, de vous féliciter maintenant d’échapper aux embrassements d’un tel monstre.
—O bonté divine! s’écria l’aimable fille. Que j’ai été déçue! M. Thornhill m’a donné comme certain que le filsaîné de ce gentleman, le capitaine Primrose, était parti pour l’Amérique avec sa jeune épouse.
—Ma douce demoiselle, s’écria ma femme, il ne vous a dit que des faussetés. Mon fils George n’a jamais quitté le royaume ni n’a jamais été marié. Quoique vous l’ayez abandonné, il vous a toujours trop aimée pour penser à une autre, et je lui ai entendu dire qu’il mourrait garçon pour l’amour de vous.» Et elle continua à s’étendre sur la sincérité de la passion de son fils; elle mit son duel avec M. Thornhill dans son vrai jour; de là elle fit une rapide digression sur les débauches du squire, sur ses prétendus mariages, et termina par le plus outrageant tableau de sa couardise.
«Ciel bon! s’écria miss Wilmot; que j’ai été près du bord de l’abîme! Mais que mon plaisir est grand d’y avoir échappé! Les mille faussetés que ce gentleman m’a dites! Il a eu assez d’art à la fin pour me persuader que ma promesse au seul homme que j’aie estimé ne me liait plus désormais, puisqu’il m’avait été infidèle. Par ses faussetés j’ai appris à détester celui qui était aussi brave que généreux!»
Mais à ce moment mon fils était délivré des entraves de la justice, car l’homme qu’on supposait blessé venait d’être reconnu pour un imposteur; de même M. Jenkinson, qui avait joué le rôle de son valet de chambre, l’avait coiffé et lui avait fourni tout ce qui était nécessaire pour avoir l’air d’un homme comme il faut. George entra sur ces entrefaites, élégamment vêtu de son uniforme, et, sans vanité (car je suis au-dessus de cela), jamais plus beau garçon ne porta l’habit militaire. En entrant, il fit à miss Wilmot un modeste et respectueux salut, car il ignorait encore le changement que l’éloquence de sa mère avait opéré en sa faveur. Mais il n’y eut point de décorum pour arrêter l’impatience de sa rougissante maîtresse à se faire pardonner. Ses larmes, ses regards, tout contribuait à découvrir les réels sentiments de son cœur pour avoir oublié sa première promesse et pour s’être laissée abuser par un imposteur. Mon fils paraissait confondu de tant de condescendance et pouvait à peine croire que ce fût réel. «Assurément, mademoiselle, s’écria-t-il, ce n’est qu’une illusion! Je ne peux jamais avoir mérité cela! Être l’objet d’une telle bénédiction, c’est être trop heureux.—Non, monsieur, répliqua-t-elle; j’ai été trompée, bassement trompée, autrement rien n’aurait pu me rendre infidèle à ma promesse. Vous connaissez mon amitié; vous la connaissez depuis longtemps. Mais oubliez ce que j’ai fait, et, puisque vous avez eu mes premiers vœux de constance, vous en aurez maintenant le renouvellement: soyez assuré que si Arabella ne peut êtreà vous, elle ne sera jamais à un autre.—Et jamais à un autre ne serez-vous, s’écria sir William, si j’ai quelque influence sur votre père.»
Ce mot suffit à mon fils Moïse, qui aussitôt vola à l’auberge où le vieux gentleman était, pour l’informer dans tous les détails de ce qui s’était passé. Mais cependant le squire, reconnaissant qu’il était ruiné de toute part et voyant qu’il n’y avait plus désormais rien à espérer de la flatterie et de la dissimulation, conclut que le parti le plus sage pour lui était de se retourner et de faire face à ses accusateurs. Mettant donc de côté toute honte, il se montra ouvertement le dangereux coquin qu’il était. «Je vois alors, s’écria-t-il, que je n’ai à attendre aucune justice ici; mais je suis résolu à me la faire rendre. Vous savez, monsieur—se tournant vers sir William,—que je ne suis plus un pauvre dépendant de vos faveurs. Je les méprise. Rien ne peut m’enlever la fortune de miss Wilmot, qui, j’en remercie les soins de son père, est assez considérable. Les articles du contrat et une obligation pour le montant de sa fortune sont signés et en sûreté entre mes mains. C’était sa fortune, et non sa personne, qui m’engageait à désirer cette union; en possession de l’une, prenne l’autre qui voudra.»
C’était là un coup alarmant; sir William sentit la justesse de ses prétentions, car il s’était employé lui-même à rédiger les articles du contrat. Alors miss Wilmot, voyant que sa fortune était irrémédiablement perdue, se tourna vers mon fils et lui demanda si la perte de ses biens pouvait diminuer sa valeur pour lui. «Si la fortune, dit-elle, est hors de mon pouvoir, du moins j’ai encore ma main à donner.
—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est là vraiment tout ce que vous avez jamais eu à donner; tout, du moins, ce que j’ai jamais jugé digne d’être pris. Et je proteste aujourd’hui, mon Arabella, par tout ce qui est heureux au monde, que votre manque de fortune en ce momentaccroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre ma douce enfant de ma sincérité.»
M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait de ce que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit volontiers à rompre le mariage. Mais quand il apprit que la fortune qu’une obligation assurait à M. Thornhill ne serait pas rendue, rien ne put surpasser son désappointement. Il voyait maintenant qu’il fallait que tout son argent allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à lui. Il pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre l’équivalent de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe. Il resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus pénibles, lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. «Je dois confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre désappointement actuel ne me déplaît pas tout à fait. Votre passion immodérée pour la richesse est aujourd’hui punie justement. Mais si cette jeune fille ne peut pas être riche, elle a encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous voyez ici un honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans fortune; ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser à son avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, et acceptez une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir.
—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr que je n’ai jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne le ferai pas maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, qu’elle l’épouse; j’y consens de tout mon cœur. Il y a encore, grâce au ciel, un peu de fortune de reste, et votre promesse y ajoute quelque chose. Que seulement mon vieil ami ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me donne promesse de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille s’il rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce soir même à les punir le premier.»
Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple heureux, je m’empressai de donner promesse de faire la constitution de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un qui avait aussi peu d’espérance que moi, n’était pas une grande faveur. Nous eûmes alors la satisfaction de les voir voler dans les bras l’un de l’autre avec transport. «Après toutes mes infortunes, criait mon fils George, être ainsi récompensé! Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé espérer. Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient jamais pu s’élever si haut!
—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que le misérable prenne maintenant toute ma fortune. Puisque vous êtes heureux sans elle, je le suis aussi. Oh! quel échange ai-je fait, du plus vil des hommes pour le plus cher, pour meilleur! Qu’il jouisse de notre fortune, je puis maintenant être heureusemême dans la pauvreté. —Et je vous promets, s’écria le squire avec une méchante grimace, que, moi, je serai très heureux avec ce que vous méprisez.—Arrêtez, arrêtez, monsieur! s’écria Jenkinson. Il y a deux mots à dire sur ce marché. Pour ce qui est de la fortune de cette demoiselle, monsieur, vous n’en toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre Honneur, continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que le squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est marié à une autre?—Comment pouvez-vous faire une question si simple? répliqua le baronnet. Non, sans doute, il ne le peut.—J’en suis fâché, s’écria Jenkinson; car comme ce gentleman et moi nous sommes de vieux compagnons de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat ne vaut pas un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous mentez comme une canaille, riposta le squire qui parut irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été légalement marié à personne.
—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, répliqua l’autre; vous l’avez été; et j’espère que vous vous montrerez reconnaissant comme il convient de l’amitié de votre honnête ami Jenkinson, qui vous amène une femme. Si la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques minutes, elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité ordinaire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le squire. Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. Je suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye par des farces.
—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard peut bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie,je suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus sérieuse, répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes que ce gentleman a inventés pour séduire l’innocence, je pense qu’il a pu se trouver une personne plus artificieuse que les autres, capable de le tromper à son tour. Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il a perdues, combien de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui l’infamie et le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne serais pas surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction! Est-ce ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, mon Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma bénédiction!»
Les plus chaleureux transports du plus tendre amant ne sont pas plus grands que ne le furent les miens, lorsque je le vis faire entrer mon enfant, lorsque je tins dans mes bras ma fille, dont le silence exprimait seul le ravissement.
«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être ma consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, s’écria Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre honorable enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici dans toute la salle, qui que ce soit. Et quant à vous, squire, aussi sûr que vous êtes ici debout, cette jeune personne est votre femme en légitime mariage. Et pour vous convaincre que je ne dis rien que la vérité, voici la licence en vertu de laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela, il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la trouva parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, messieurs, reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; mais quelques mots expliqueront la difficulté. Ce glorieux squire-là, pour lequel j’ai une grande amitié,—mais ceci entre nous,—m’a souvent employé à faire différentes petites choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné commissionde lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans le but de tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et un vrai prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement qu’une soutane pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que c’est la générosité qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. A ma honte je le confesse, mon seul dessein était de garder la licence et de faire savoir au squire que je pouvais prouver la chose contre lui quand je le jugerais convenable, et de l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais besoin d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle commune, où les prisonniers eux-mêmes sympathisèrent
Et secouèrent leurs chaînesAvec transport et dans une sauvage harmonie.
Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues d’Olivia même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue à la réputation, à ses amis et à la fortune du même coup, c’était un ravissement suffisant pour arrêter les progrès de la maladie et lui rendre sa santé et sa vivacité d’autrefois. Mais peut-être parmi nous tous n’y en avait-il pas un qui sentît un plaisir plus sincère que moi. Tenant toujours dans mes bras l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon cœur si ces transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment avez-vous pu ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? Mais il n’importe; ma joie de la retrouver est plus qu’une compensation pour ma douleur.
—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile d’y répondre. Je pensais que le seul moyen probable de vous délivrer de prison était de vous soumettre au squire et de consentir à son mariage avec l’autre jeune personne. Mais vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela tant que votre fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre méthode de faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle était morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter à la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable de vous détromper avant aujourd’hui.»
Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures sur lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait complètement abandonné M. Thornhill; il voyait maintenant le gouffre de l’infamie et du besoin devant lui, et il tremblait d’y plonger. Il était tombé sur ses genoux devant son oncle, et d’une voix de misère déchirante il implorait sa compassion. Sir William allait le repousser; mais, à ma prière, il le releva et après quelques instants de silence: «Tes vices, tes crimes et ton ingratitude, s’écria-t-il, ne méritent aucun attendrissement. Cependant tu ne seras pas abandonné tout à fait; on te fournira juste de quoi satisfaire aux nécessités de la vie, mais non à ses extravagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en possession du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, et c’est de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément de secours à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude pour tant de bonté en termes choisis; mais le baronnet le prévint, en lui enjoignant de ne pas ajouter à sa platitude qui n’était déjà que trop apparente. Il lui ordonna en même temps de disparaître et de choisir entre tous ses anciens domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on lui accorderait pour le servir.
Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment vers sa nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. Son exemple fut suivi par miss Wilmot et son père; ma femme aussi embrassa sa fille avec beaucoup d’affection, car, pour employer son expression, on en avait fait maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à être admis à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait guère susceptible d’accroissement. Sir William, dont le plus grand plaisir était de faire le bien, regardait tout autour de lui avec une physionomie ouverte comme le soleil et ne voyait que joie dans les yeux, excepté dans ceux de mafille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne pouvions comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie, sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. Il ne me reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous sentez, monsieur, continua-t-il en se tournant vers moi, les obligations que nous avons l’un et l’autre à M. Jenkinson, et il n’est que juste que l’un et l’autre nous l’en récompensions. Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra très heureux, et il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa dot, somme avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très confortablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma pauvre fille parut presque s’affaisser dans les bras de sa mère à cette hideuse proposition, «Le prendre, monsieur! s’écria-t-elle faiblement. Non, monsieur, jamais. Quoi! reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents livres sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur, répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser cela et de ne pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on jamais vu pareille obstination! s’écria-t-il encore. Refuser un homme à qui la famille a de si infinies obligations, qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq cents livres! Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais, répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi, reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense qu’il faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant cela, il la serra contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus aimable, ma plus raisonnable des filles, s’écria-t-il, comment avez-vous jamais pu penser que votre Burchell, à vous, pourrait vous tromper, ou que sir William Thornhill pourrait jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, ignorant ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme homme. Après avoir essayé en vain, même parmi les malapprises et les laides, quel a dû être enfin mon ravissement d’avoir fait la conquête de tant de bon sens et d’une si céleste beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme je ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car elle a pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la récompense que je puis offrir est de vous donner sa dot, et vous pourrez vous présenter à mon intendant demain pour toucher cinq cents livres sterling.» Nous eûmes ainsi à recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill subit la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment auparavant. Cependant le valet de chambre de sir William parut, pour nous dire que les équipages étaient prêts à nous transporter à l’auberge, où tout avait été disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes la tête, et nous quittâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux baronnet fit distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers, et M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette somme. Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des habitants, et je serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes paroissiens que je vis dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu’à notre auberge, où un somptueux festin était préparé; et quantité de mets plus grossiers furent distribués à la foule.
Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par les alternatives de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues pendant la journée, je demandai la permission de me retirer, et, laissant la compagnie au milieu de son allégresse, dès que je me trouvai seul, je répandis mon cœur en gratitude devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je dormis tranquillement jusqu’au matin.
CHAPITRE XXXIIConclusion.LE lendemain matin, dès mon réveil,je trouvai mon fils aîné assis à mon chevet. Il venait augmenter ma joie avec un autre retour de fortune en ma faveur. Après m’avoir, au préalable, délié de l’engagement que j’avais pris la veille vis-à-vis de lui, il m’apprit que mon négociant qui avait fait faillite à Londres avait été arrêté à Anvers, et qu’il avait fait abandon d’un actif beaucoup plus considérable que ce qui était dû à ses créanciers. La générosité de mon garçon me fit presque autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. Pendant que je me posais cette question, sir William entra dans la chambre, et je lui communiquai mes doutes. Son opinion fut que, puisque mon fils était déjà en possession d’une fortune très abondante par son mariage, je pouvais accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les licences et les attendant d’un moment à l’autre, il espérait que je ne refuserais pas mon ministère pour rendre tout le monde heureux ce matin même. Un valet entra pendant que nous causions pour nous dire que le messager revenait, et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la richesse et l’innocence peuvent donner. Cependant, comme nous nous disposions dès lors à une cérémonie très solennelle, leurs rires me déplurent tout à fait. Je leur dis la grave, décente et sublime disposition d’esprit qu’ils devaient prendre pour cet événement mystique, et je leur lus deux homélies et une thèse de ma composition, dans le but de les préparer.Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires et ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, moi montrant le chemin, toute gravité les avait complètement abandonnés, et je fus souvent tenté de me retourner avec indignation. A l’église, une nouvelle difficulté s’éleva, qui ne promettait pas une facile solution.C’était de savoir quel couple serait marié le premier; la fiancée de mon fils insistait chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait l’être) eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale, protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle grossièreté pour tout au monde. La discussion se prolongea quelque temps entre elles avec une obstination et une politesse égales. Mais comme, pendant tout ce temps, je restais debout avec mon livre ouvert, je finis par me fatiguer tout à fait de cette contestation, et fermant le livre: «Je m’aperçois, dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée, et je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, car je suppose qu’il n’y aura point d’affaire faite aujourd’hui.» Ceci les ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent mariés les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. J’avais d’avance donné ce matin-là des ordres pour envoyer chercher en voiture mon honnête voisin Flamborough et sa famille; de cette façon, à notre retour à l’auberge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna la main à l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, je me suis aperçu qu’il a pris une réelle affection pour cette jeune fille, et il aura mon consentement et le témoignage de ma libéralité, dès qu’il jugera convenable de les demander). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à l’auberge que nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient soulevés pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés si énergiquement. Je racontai l’histoire à mon gendre, sir William, qui sortit et leur adressa des reproches d’une grande sévérité; mais, les voyant tout désespérés de son rigoureux blâme, il leur donna une demi-guinée par tête pour boire à sa santé et relever leurs esprits abattus.Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, qui était servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est peut-être pas hors de propos de faire observer, relativement à ce gentleman, qu’il habite aujourd’hui, à titre de familier, la maison d’un parent, où il est fort aimé et où il s’assied rarement à la petite table, excepté quand il n’y a pas de place à l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son temps est assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui est un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de chasse. Ma fille aînée, cependant, se souvient encore de luiavec regret, et elle m’a même dit, mais j’en fais un grand mystère, que, lorsqu’il se réformera, elle se laissera peut-être fléchir.Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des digressions ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, nos cérémonies furent sur le point de recommencer. La question était de savoir si ma fille aînée, étant déjà vieille dame, ne devait pas se placer au-dessus des deux jeunes mariées; mais mon fils George coupa court au débat, en proposant que tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman auprès de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation, excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut pas parfaitement satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir le plaisir de siéger au haut bout de la table et de découper pour toute la compagnie. Mais, malgré cela, il est impossible de décrire notre bonne humeur. Je ne puis dire si nous eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire; mais je suis certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait au but tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de Moïse; mon fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: «Madame, je vous remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, clignant de l’œil au reste de la compagnie, dit qu’il pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie, je crus que les deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire.Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je demandai qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de voir toute ma famille réunie une fois encore autour d’un joyeux foyer. Mes deux petits s’assirent chacun sur un de mes genoux, et les autres par couples. Je n’avais plus, de ce côté-ci de la tombe, rien à désirer; tous mes soucis étaient passés; ma joie était indicible. Il ne me restait plus qu’à faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune surpassât ma soumission d’autrefois dans l’adversité.FIN
Conclusion.
LE lendemain matin, dès mon réveil,je trouvai mon fils aîné assis à mon chevet. Il venait augmenter ma joie avec un autre retour de fortune en ma faveur. Après m’avoir, au préalable, délié de l’engagement que j’avais pris la veille vis-à-vis de lui, il m’apprit que mon négociant qui avait fait faillite à Londres avait été arrêté à Anvers, et qu’il avait fait abandon d’un actif beaucoup plus considérable que ce qui était dû à ses créanciers. La générosité de mon garçon me fit presque autant de plaisir que cette bonne fortune inattendue. Mais j’avais quelques doutes si je devais en justice accepter son offre. Pendant que je me posais cette question, sir William entra dans la chambre, et je lui communiquai mes doutes. Son opinion fut que, puisque mon fils était déjà en possession d’une fortune très abondante par son mariage, je pouvais accepter son offre sans hésitation. Quant à lui, il venait pour me dire que, ayant envoyé la veille au soir chercher les licences et les attendant d’un moment à l’autre, il espérait que je ne refuserais pas mon ministère pour rendre tout le monde heureux ce matin même. Un valet entra pendant que nous causions pour nous dire que le messager revenait, et ayant, à ce moment, fini de m’apprêter, je descendis et trouvai tout le monde animé par toute l’allégresse que la richesse et l’innocence peuvent donner. Cependant, comme nous nous disposions dès lors à une cérémonie très solennelle, leurs rires me déplurent tout à fait. Je leur dis la grave, décente et sublime disposition d’esprit qu’ils devaient prendre pour cet événement mystique, et je leur lus deux homélies et une thèse de ma composition, dans le but de les préparer.
Néanmoins ils semblaient encore parfaitement réfractaires et ingouvernables. Même pendant que nous allions à l’église, moi montrant le chemin, toute gravité les avait complètement abandonnés, et je fus souvent tenté de me retourner avec indignation. A l’église, une nouvelle difficulté s’éleva, qui ne promettait pas une facile solution.
C’était de savoir quel couple serait marié le premier; la fiancée de mon fils insistait chaudement pour que lady Thornhill (celle qui allait l’être) eût la préséance; mais l’autre refusait avec une ardeur égale, protestant qu’elle ne se rendrait pas coupable d’une telle grossièreté pour tout au monde. La discussion se prolongea quelque temps entre elles avec une obstination et une politesse égales. Mais comme, pendant tout ce temps, je restais debout avec mon livre ouvert, je finis par me fatiguer tout à fait de cette contestation, et fermant le livre: «Je m’aperçois, dis-je, qu’aucune de vous n’a envie d’être mariée, et je crois que nous ferions aussi bien de nous en retourner, car je suppose qu’il n’y aura point d’affaire faite aujourd’hui.» Ceci les ramena tout de suite à la raison. Le baronnet et sa lady furent mariés les premiers, et ensuite mon fils et son aimable compagne. J’avais d’avance donné ce matin-là des ordres pour envoyer chercher en voiture mon honnête voisin Flamborough et sa famille; de cette façon, à notre retour à l’auberge, nous eûmes le plaisir de voir les deux demoiselles Flamborough descendre devant nous. M. Jenkinson donna la main à l’aînée, et mon fils Moïse conduisit l’autre (depuis, je me suis aperçu qu’il a pris une réelle affection pour cette jeune fille, et il aura mon consentement et le témoignage de ma libéralité, dès qu’il jugera convenable de les demander). Nous ne fûmes pas plus tôt revenus à l’auberge que nombre de mes paroissiens, apprenant mon bonheur, vinrent me féliciter, et parmi eux se trouvaient ceux qui s’étaient soulevés pour me délivrer et que j’avais naguère réprimandés si énergiquement. Je racontai l’histoire à mon gendre, sir William, qui sortit et leur adressa des reproches d’une grande sévérité; mais, les voyant tout désespérés de son rigoureux blâme, il leur donna une demi-guinée par tête pour boire à sa santé et relever leurs esprits abattus.
Bientôt après, on nous appela à une table très distinguée, qui était servie par le cuisinier de M. Thornhill. Il n’est peut-être pas hors de propos de faire observer, relativement à ce gentleman, qu’il habite aujourd’hui, à titre de familier, la maison d’un parent, où il est fort aimé et où il s’assied rarement à la petite table, excepté quand il n’y a pas de place à l’autre, car on ne le traite pas en étranger. Son temps est assez occupé à entretenir en bonne humeur son parent, qui est un peu mélancolique, et à apprendre à jouer du cor de chasse. Ma fille aînée, cependant, se souvient encore de luiavec regret, et elle m’a même dit, mais j’en fais un grand mystère, que, lorsqu’il se réformera, elle se laissera peut-être fléchir.
Mais pour revenir, car je ne suis pas propre à faire des digressions ainsi, au moment de nous asseoir pour le dîner, nos cérémonies furent sur le point de recommencer. La question était de savoir si ma fille aînée, étant déjà vieille dame, ne devait pas se placer au-dessus des deux jeunes mariées; mais mon fils George coupa court au débat, en proposant que tout le monde s’assît indistinctement, chaque gentleman auprès de sa dame. Tous acceptèrent l’idée avec une vive approbation, excepté ma femme, qui, je pus le remarquer, ne fut pas parfaitement satisfaite, parce qu’elle s’attendait à avoir le plaisir de siéger au haut bout de la table et de découper pour toute la compagnie. Mais, malgré cela, il est impossible de décrire notre bonne humeur. Je ne puis dire si nous eûmes plus d’esprit entre nous que d’ordinaire; mais je suis certain que nous eûmes plus de rires, ce qui répondait au but tout aussi bien. Il y a une plaisanterie dont je me souviens particulièrement: le vieux M. Wilmot buvait à la santé de Moïse; mon fils, qui tournait la tête d’un autre côté, répondit: «Madame, je vous remercie.» Sur quoi, le vieux gentleman, clignant de l’œil au reste de la compagnie, dit qu’il pensait à sa maîtresse. A cette plaisanterie, je crus que les deux demoiselles Flamborough allaient mourir de rire.
Dès que le dîner fut fini, suivant ma vieille coutume, je demandai qu’on enlevât la table, afin d’avoir le plaisir de voir toute ma famille réunie une fois encore autour d’un joyeux foyer. Mes deux petits s’assirent chacun sur un de mes genoux, et les autres par couples. Je n’avais plus, de ce côté-ci de la tombe, rien à désirer; tous mes soucis étaient passés; ma joie était indicible. Il ne me restait plus qu’à faire en sorte que ma gratitude dans la bonne fortune surpassât ma soumission d’autrefois dans l’adversité.
FIN
TABLEPages.PréfaceIAvertissement de l’auteur1CHAPITRE PREMIER.Description de la famille de Wakefield, chez laquelle règne un air de parenté, aussi bien dans les esprits que dans les figures3CHAPITRE II.Malheurs de famille.—La perte de la fortune ne fait qu’accroître la fierté des justes9CHAPITRE III.Abnégation.—Les circonstances heureuses de notre vie se trouvent généralement être, en fin de compte, notre propre ouvrage15CHAPITRE IV.Preuve que même la plus humble fortune peut donner le bonheur, lequel dépend, non des circonstances, mais du caractère27CHAPITRE V.Présentation d’une nouvelle et importante connaissance.—Les choses où nous mettons le plus nos espérances se trouvent d’ordinaire être les plus funestes31CHAPITRE VI.Bonheur d’un foyer rustique37CHAPITRE VII.Portrait d’un bel esprit de la ville.—Les plus sots peuvent réussir à amuser pendant une soirée ou deux43CHAPITRE VIII.Un amour qui ne promet guère de fortune peut cependant en amener beaucoup51CHAPITRE IX.Présentation de deux dames très distinguées.—Il semble toujours que la supériorité de la toilette donne la supériorité de l’éducation61CHAPITRE X.La famille s’efforce de faire comme plus riche qu’elle.—Misères des pauvres quand ils veulent paraître au-dessus de leur état67CHAPITRE XI.La famille persiste à relever la tête73CHAPITRE XII.La fortune semble résolue à humilier la famille de Wakefield.—Les mortifications sont souvent plus douloureuses que les calamités véritables81CHAPITRE XIII.On s’aperçoit que M. Burchell est un ennemi, car il a l’audace de donner des avis désagréables89CHAPITRE XIV.Nouvelles humiliations, ou démonstration que des calamités apparentes peuvent être des bénédictions réelles95CHAPITRE XV.Toute l’infamie de M. Burchell découverte d’un coup.—La folie d’être trop sage105CHAPITRE XVI.La famille use d’artifices auxquels on en oppose d’autres plus grands113CHAPITRE XVII.Il ne se trouve guère de vertu qui résiste à la puissance d’une tentation agréable et prolongée121CHAPITRE XVIII.Poursuite d’un père pour rappeler à la vertu un enfant égaré133CHAPITRE XIX.Portrait d’une personne mécontente du présent gouvernement et appréhendant la perte de nos libertés141CHAPITRE XX.Histoire d’un vagabond philosophe, qui court après la nouveauté et perd le bonheur153CHAPITRE XXI.Courte durée de l’amitié entre les méchants; elle ne subsiste qu’aussi longtemps qu’ils y trouvent leur mutuelle satisfaction173CHAPITRE XXII.Les offenses se pardonnent aisément lorsqu’il y a l’amour au fond185CHAPITRE XXIII.Nul que le méchant ne peut être longtemps et complètement misérable193CHAPITRE XXIV.Nouvelles calamités201CHAPITRE XXV.Il n’est pas de situation, quelque misérable qu’elle semble, qui ne soit accompagnée de quelque espèce de consolation209CHAPITRE XXVI.Réformes dans la prison.—Pour rendre les lois complètes, elles devraient récompenser aussi bien que punir217CHAPITRE XXVII.Continuation du même sujet225CHAPITRE XXVIII.Le bonheur et le malheur dépendent de la prudence plutôt que de la vertu, dans cette vie; car le ciel regarde les maux ou les félicités terrestres comme des choses purement insignifiantes en soi et indignes de ses soins dans leur répartition233CHAPITRE XXIX.Égalité de traitement de la part de la Providence démontrée vis-à-vis des heureux et des malheureux ici-bas.—De la nature du plaisir et de la peine, il ressort que les misérables doivent recevoir la compensation de leurs souffrances dans la vie future247CHAPITRE XXX.Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur255CHAPITRE XXXI.Anciens bienfaits inopinément payés avec usure267CHAPITRE XXXII.Conclusion287FIN DE LA TABLE
FIN DE LA TABLE
[1]Le motvicaire, consacré par l’usage, a été conservé dans le titre; mais on sait que levicaranglais correspond, dans la hiérarchie de l’Église anglicane aucuréde l’Église catholique, en ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une paroisse. Il en diffère en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse droit de patronage.[2]Ouesquire, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier. On désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui c’est surtout une appellation de politesse qu’on donne auxgentlemen, c’est-à-dire aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde.[3]Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intituléTom Jones.[4]Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same opinion.«La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.»[5]The Ladies’ Magazine.[6]Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages.[7]Lie down to be saddled with wooden shoes![8]Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains.[9]Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami.[10]Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de prendre des cartes dans le jeu de son adversaire (to crib, enlever, chiper).[11]Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre.
[1]Le motvicaire, consacré par l’usage, a été conservé dans le titre; mais on sait que levicaranglais correspond, dans la hiérarchie de l’Église anglicane aucuréde l’Église catholique, en ce qu’il est, comme ce dernier, à la tête d’une paroisse. Il en diffère en ce qu’il est nommé par un laïque ayant sur la paroisse droit de patronage.
[2]Ouesquire, écuyer, titre de noblesse au-dessous de chevalier. On désignait ainsi les seigneurs ou hobereaux campagnards. Aujourd’hui c’est surtout une appellation de politesse qu’on donne auxgentlemen, c’est-à-dire aux hommes d’une certaine éducation et d’un certain monde.
[3]Personnages disputeurs et grotesques du roman de Fielding intituléTom Jones.
[4]Religious Courtship, or Historical Discourses on the necessity of marrying religious Husbands and Wives and of their being of the same opinion.«La Cour dévote, ou nécessité d’unir des maris et des femmes ayant de la religion et dont les opinions sont les mêmes.»
[5]The Ladies’ Magazine.
[6]Parce qu’il est de deux couleurs et qu’il brave les orages.
[7]Lie down to be saddled with wooden shoes!
[8]Rue de Londres qui était alors le quartier général des écrivains.
[9]Enlève le monde, pourvu que tu donnes un ami.
[10]Sorte de jeu de cartes où celui qui a la main a le droit de prendre des cartes dans le jeu de son adversaire (to crib, enlever, chiper).
[11]Lieu où l’on pendait les criminels. Le Montfaucon de l’Angleterre.