Chapter 4

Ah! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!

Ah! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!

J'étais curieux de voir comment Impéria, dont la voix était cristalline plutôt que tragique, réciterait ces vers de contralto, et comment son jeu si délicat et si mesuré se plierait à la sombre attitude de la femme dévorée d'amour. Elle avait ri d'avance dufiascoqu'elle allait faire et nous avait priés de l'applaudir quand même, afin que le prince, qui ne devait guère s'y connaître, ne s'aperçût pas de son insuffisance.

Quelle ne fut pas ma surprise, celle de Bellamare et de tous les autres, quand nous vîmes tout d'un coup Impéria changer de figure, et, comme inspirée par la pensée du rôle, trouver, sans l'avoir jamais cherchée, l'attitude brisée et absorbée de la grande victime du destin! Son œil se creusa et redevint fixe comme si elle interrogeait encore sur l'écueil maudit les voiles décevantes qui s'effaçaient à l'horizon. Tout ce que nous avions souffert nous redevint présent et un frisson passa dans nos veines. Elle le sentit vibrer autour d'elle et sa figure prit une expression que nous ne lui connaissions pas. Son irréprochable diction s'accentua par degrés, sa froide poitrine palpita, et sa voix frêle, devenue stridente, trouva des accents de détresse, de révolte et d'étouffement qui ne ressemblaient à rien de connu. Avait-elle la fièvre? est-ce nous qui avions le délire? Elle nous fit verser de véritables larmes, et cette émotion, nécessaire sans doute à des gens qui s'étaient efforcé de rire jusque dans les affres de la mort, nous emporta jusqu'au délire. On applaudit, on cria, on se jeta dans les bras les uns des autres, on baisa les mains d'Impéria en lui disant qu'elle était sublime. On fit plus de bruit qu'une salle tout entière. Le prince fut oublié comme s'il n'eût jamais existé.

Quand je me souvins de lui, je vis qu'il nous regardait avec étonnement; sans doute il nous prenait pour des fous, mais c'était encore un spectacle. Il croyait étudier la vie intime des comédiens, dont les gens du monde sont prodigieusement curieux, et qu'il ne saisissait là que dans un moment tout exceptionnel.

Il prenait intérêt à la chose. Tout ce que nous lui devions, c'était de ne pas l'ennuyer. Tout était donc pour le mieux. Il n'eut pas besoin de nous demander une autre scène, nous avions tous un besoin enragé de jouer la tragédie et de nous sentir excités les uns par les autres. L'hercule Moranbois alla chercher la caisse aux costumes. Le boudoir du prince servit de vestiaire aux hommes, son cabinet de travail aux femmes. Il remarqua un peu bêtement la décence de nos habitudes, et Moranbois, qui ne pouvait se contraindre longtemps, lui dit du ton le plus courtisan qu'il put prendre:

—Alors, Votre Altesse s'était mis en tête que nous n'étions que des pignoufs?

Le prince daigna rire aux éclats de cette sortie.

En un quart d'heure, nous avions passé nos maillots et endossé nos draperies. Je faisais Hippolyte, Lambesq faisait Thésée, Anna Aricie, Léon Théramène. Nous jouâmes toute la pièce je ne sais comment; nous étions tous pris et enlevés au-dessus de terre par le talent qui se révélait chez Impéria. Il semblait que le naufrage eût changé son tempérament d'artiste; elle était nerveuse, enfiévrée, admirable quelquefois, déchirante toujours. Elle se livrait au hasard de l'inspiration, elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle faisait. Elle était prise par moments d'une envie de rire qui se résolvait en sanglots. Ce besoin de rire commençait aussi à solliciter notre système nerveux; c'était la réaction inévitable après nos larmes. Quand Léon arriva au récit de Théramène, qu'il avait en horreur, il prétendit qu'il ne s'en souvenait plus, et Marco, averti par lui, poussa Purpurin, costumé de la plus désopilante façon, en face de Thésée. Purpurin ne se fit pas prier. Enchanté de montrer son talent dramatique, il commença ainsi, mêlant ses deux tirades de prédilection:

A peine nous sortions des portes de Trézène.C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,Ma mère Jézabel… Ses gardes affligés…

A peine nous sortions des portes de Trézène.

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,

Ma mère Jézabel… Ses gardes affligés…

Il n'en put dire davantage. Le prince se renversa en riant sur les coussins, et ce fut pour nous le signal d'une hilarité exubérante.

Pendant que nous quittions nos costumes, Bellamare eut aussi la comédie, et ce fut le prince qui la lui donna.

—Monsieur l'imprésario, lui dit ce naïf potentat, vous m'avez fait un mystère, je ne sais pourquoi;… mais enfin je le découvre, et vous allez avouer la vérité. Cette jeune actrice que vous appelez Impéria, c'est un nom de guerre?

—Nous avons tous des noms de guerre, répondit Bellamare, et cela ne couvre aucun secret digne d'intéresser Votre Altesse.

—Pardonnez-moi. J'ai parfaitement reconnu mademoiselle Rachel.

—Qui? s'écria Bellamare effaré de surprise; laquelle?

—Impéria, vous dis-je. J'ai vu Rachel une fois, dansPhèdreprécisément. C'est sa taille, son âge, sa voix, son jeu… Allons, convenez-en, ne me mystifiez pas plus longtemps. C'est bien Rachel, qui, pour me punir de ne l'avoir pas reconnue tout de suite, vous a défendu de trahir son incognito.

Bellamare était trop honnête pour mentir, et en même temps trop malin pour renoncer au divertissement que nous promettait l'étrange erreur du prince. Il assura qu'Impéria n'était pas Rachel, mais il l'assura d'un ton craintif et avec des airs embarrassés qui persuadèrent à notre hôte qu'il ne s'était pas trompé.

Quand Impéria rentra au salon, Klémenti lui baisa respectueusement et tendrement les mains en la suppliant de garder le cachemire qu'elle lui rapportait. Elle le refusa, disant qu'elle n'avait pas assez de talent et de réputation pour accepter un tel cadeau. Lucinde, qui survint, la trouva bien sotte et regretta beaucoup de n'avoir pas joué Phèdre. Régine lui dit tout bas:

—Prends-le, tu me le donneras, si tu n'en veux pas.

Le prince paraissait blessé du refus. Bellamare prit le châle et dit au prince qu'il le ferait accepter; mais il le replaça adroitement dans la chambre de Son Altesse, jugeant avec raison qu'il ne fallait pas exploiter le nom de Rachel, et que le présent ne serait acceptable que lorsqu'il serait offert à Impéria appréciée pour elle-même.

Quand nous fûmes rentrés chez nous, il nous régala de l'anecdote, tout en ajoutant qu'Impéria avait révélé ce soir-là des qualités qui rendaient la méprise de notre hôte excusable.

—Taisez-vous, mon ami, répondit Impéria tout à coup attristée. Ce que j'ai été ce soir, je l'apprécie mieux que vous. Je me suis livrée à un essai, j'ai joué d'inspiration, croyant être détestable, et en me promettant de charger encore, si je vous faisais rire. Je vous ai fait pleurer parce que vous aviez besoin de pleurer; mais vous rirez demain si je recommence.

—Non, dit Bellamare, je m'y connais; ce que tu as trouvé ce soir était vraiment beau; je t'en donne ma parole d'honneur.

—Eh bien, si cela est vrai, reprit-elle, je ne le retrouverai pas demain, puisque je l'ai fait sans intention.

—On verra! dit Lucinde, qui s'était laissé entraîner comme les autres à applaudir sa compagne, mais qui en avait assez déjà et ne se souciait pas d'être mise hors de concours.

—Voyons tout de suite, reprit Bellamare avec la passion qu'il portait dans son enseignement; si c'est une inspiration fugitive comme tant d'artistes distingués en ont eu une dans leur vie pour ne plus la ressaisir, je vais le voir, moi! Recommence moi ça!

Ah! que ne suis-je assise…

Ah! que ne suis-je assise…

—Je suis fatiguée, répondit Impéria, cela m'est impossible.

—Fatiguée? raison de plus, allons! essaye, je le veux, c'est pour toi, ma fille! tâche de graver ton inspiration sur le marbre avant qu'elle soit refroidie. Si tu la retrouves, je vais la noter, et je te l'incrusterai après pour que tu ne la perdes plus.

Impéria s'assit, essaya de composer son attitude et sa physionomie. Elle ne retrouva ni son aspect, ni son accent.

—Vous voyez bien, dit-elle, c'était le passage d'un souffle. Peut-être même n'y avait-il rien en moi. Vous avez eu l'hallucination collective qui appartient aux imaginations exaltées.

—Ce sera donc comme pour moi? lui dis-je. J'ai eu le feu sacré un certain soir, et, après…

—La chose arrive à tout le monde, répondit Bellamare. Je me souviens d'avoir joué Arnolphe tout un soir sans parler du nez. J'avais battu ma femme le matin, et j'étais radieux comme les astres. De ce qu'on retombe dans sa nature après ces prodiges-là, il n'en résulte pas qu'on ne puisse pas les reproduire et les fixer. Ne vous découragez jamais, enfants; Apollon est grand et Bellamare est son prophète!

Le lendemain, Bellamare fut mandé par le prince dans son cabinet.

—Il faut, lui dit-il, que vous fassiez acte de courage, fussiez-vous encore un peu fatigué. J'espérais vous laisser quelques jours de repos; mais la situation me presse, et, d'ailleurs, la présence de Rachel parmi vous… Ne dites pas non, mon groom a causé ce matin avec votre jeune comique, qui lui a tout avoué; c'est bien Rachel qui se cache sous le nom d'Impéria. Je n'aurais pas pu m'y tromper, moi! J'ai encore la voix de Rachel dans l'oreille et son fin profil devant les yeux. Si elle persiste à se dissimuler, ne la contrariez pas, nous ferons semblant de garder son secret; mais le prestige de son vrai nom et la séduction de son merveilleux talent vont être d'une grande utilité à ma patrie. Entendez-moi bien; personne n'est capable de commander une vaste insurrection. Tous ces petits seigneurs, également braves et dévoués, manquent tous également du nécessaire: l'argent et l'intelligence. Je suis riche, moi, et j'ai reçu l'éducation qui tire un homme d'un sauvage. Le salut général est donc dans mes mains, si l'on veut ouvrir les yeux. Il y a des préventions contre moi précisément à cause de cette éducation dont on ne comprend pas les avantages. On me traite de baladin parce que j'aime les arts! Aidez-moi à séduire et à charmer ces esprits incultes. Dites-leur de beaux vers dont je leur donnerai la traduction faite par moi, et dont l'harmonieuse solennité les frappera de respect. Montrez-leur des costumes sérieux, chantez-leur de beaux airs guerriers, je sais que vous êtes tous musiciens… et enfin… enfin, si Rachel voulait, si Rachel, revenant de très-peu d'années en arrière, consentait à leur chanter cetteMarseillaisequi a, dit-on, passionné le peuple français… Voyons! je sais qu'elle ne veut plus la chanter; mais ici, sous un pseudonyme transparent… Impéria! impératrice, c'est si clair! Je sais bien que ce chant la fatigue beaucoup, mais j'ai des pierreries pour l'indemniser, et de plus beaux cachemires que celui qu'elle a refusé hier. Quant à vous, monsieur l'imprésario, j'en passerai par tout ce que vous voudrez. Vous ne m'avez pas fait de conditions; voici le moment, mettez-vous à mon bureau. Écrivez, et je signerai.

A moins d'être un coquin, tout autre que Bellamare eût été embarrassé d'accepter; mais il savait être honnête homme et homme d'esprit en même temps, il prit son parti sur l'heure, et il écrivit ce qui suit:

«Le prince Klémenti engage pour un mois la troupe du sieur Bellamare à mille francs par chaque représentation qu'elle donnera dans le château de Son Altesse, avec le concours de mademoiselle Impéria. Il sera, en outre, alloué à ladite demoiselle Impéria une somme de mille francs par représentation, si, à la fin dudit engagement, le prince Klémenti persiste à voir en elle l'égale de mademoiselle Rachel dans le chant dela Marseillaiseet dans la tragédie; faute de quoi, il ne sera dû à ladite Impéria qu'un présent à la convenance dudit prince.»

Le prince trouva la rédaction ingénieuse, signa et donna mille francs d'avance. Bellamare, en se retirant, lui dit, pour l'acquit de sa conscience:

—Je vous jure, Altesse, qu'Impéria n'est pas Rachel.

—Parfait! parfait! s'écria le prince en riant. Appelez votre monde et choisissez votre salle de spectacle. Moi, je vais envoyer mes invitations pour dimanche.

Il sonna Meta, qui, à son service depuis trois ans, avait appris la langue du pays, et il lui ordonna de servir de truchement entre la troupe et les ouvriers qu'elle aurait à employer. De ce moment, Meta, qui nous aimait avec passion, ne nous quitta plus que pour habiller et raser le prince.

C'était un garçon intelligent, audacieux et corrompu, un vrai gamin de Paris, qui se vantait d'avoir joué son rôle sur mainte barricade. Il avait vu Rachel aux spectacles gratis, et, bien certain qu'elle n'était point parmi nous, il avait abondé malicieusement dans la fantaisie de son maître, sur lequel il avait l'ascendant qu'on laisse prendre aux enfants gâtés. Il était donc le principal auteur du roman dont nous allions aborder les aventures.

Léon blâma beaucoup lemezzo terminede Bellamare, et prétendit que nous faisions du nom de Rachel une exploitation jésuitique. Impéria se sentit beaucoup de répugnance à être l'objet de cette supercherie du prince vis-à-vis de ses invités; mais le prince y mettait une bonne foi si obstinée ou si bien imitée, tous nos efforts pour le détromper furent tellement vains, que les scrupules s'envolèrent et qu'on se prépara gaiement à jouer du Corneille et du Racine au couvent-évêché-palais-forteresse de Saint-Clément.

Nous ne pouvions trouver mieux que la monumentale bibliothèque. Il y avait place pour un public de quatre cents personnes, maximum indiqué par le prince, plus pour un joli petit théâtre, avec ses coulisses, vestiaire et dégagements. Les solides rayons qui avaient jadis porté des in-folio manuscrits, des volumes imprimés dans toutes les langues, furent démontés et rajustés de façon à former une très-belle estrade pour le public. Nous avions des ouvriers à discrétion, très-actifs et soumis. C'étaient des soldats de l'armée du prince. On fit venir du nouveau couvent deux moines qui, pensant décorer une chapelle, nous peignirent à la détrempe, dans le style gréco-byzantin, une fort jolie devanture et lesmanteaux d'arlequin, c'est-à-dire les premières coulisses à demeure qui servent de repoussoir aux autres. Un immense tapis fit l'office de toile; c'était un peu lourd, il fallait quatre hommes pour le manœuvrer, cela ne nous regardait pas. Moranbois se chargea de composer le décor, qu'il entendait mieux que personne. Léon le dessina, je le peignis avec l'aide de Bellamare et de Marco. La toile de fond du péristyle classique pour la tragédie avait déjà été réparée à Gravosa. Lambesq répara de son mieux les instruments qui avaient souffert. L'orchestre, c'est-à-dire le quatuor qui nous en tenait lieu, fut caché dans la coulisse pour que les acteurs en représentation pussent faire de temps en temps leur partie, sans être vus jouant du violon ou de la basse en costume d'empereur ou de confident. Bellamare avait introduit une innovation: un coryphée récitait en guise de chœur une pièce de vers à la fin ou à l'entrée des actes. Ces vers, imités des anciens textes, étaient fort beaux, ils étaient de Léon. L'orchestre les accompagnait en sourdine sur un rhythme grave et monotone que j'avais composé, c'est-à-dire pillé, mais qui faisait très-bon effet.

Pendant que nous nous hâtions ainsi, Impéria étudiaitla Marseillaise, qu'elle n'avait chantée de sa vie et qu'elle n'avait jamais entendu chanter par Rachel; elle savait seulement que, sans voix et sans aucune méthode musicale, la grande tragédienne avait composé une sorte de mélopée dramatique qui était plutôt mimée et déclamée que chantée. Impéria musicienne ne pouvait pas faire si bon marché du thème musical et n'espérait point arriver à la beauté sculpturale, à l'accent voilé et terrible de celle qu'on avait appelée lamuse de la liberté. Sa voix pure voulait chanter, mais elle était trop douce pourarmer des bataillons. Elle prit le parti de s'exprimer selon sa nature, dont le fond était calme, résolu et tenace. Elle fit appel aux cordes de sa volonté stoïque et fière; elle fut toute simple, elle chanta toute droite, elle regarda son public en face avec une fixité fascinatrice, elle marcha sur lui en étendant les bras comme si elle eût marché à la mort au milieu des balles avec une indifférence dédaigneuse. Cette interprétation fut un chef-d'œuvre d'intelligence. La première fois qu'elle l'essaya devant nous, la première strophe nous étonna, la seconde commença de nous agiter, la troisième nous emporta. Ce n'était pas un appel à l'enthousiasme, c'était comme un défi d'autant plus excitant qu'il était froid et hautain.

—C'est cela! dit Moranbois, qui, vous vous en souvenez, était le juge infaillible de l'effet, par conséquent du résultat. Ce n'est pasla Marseillaisevociférée auxtitis, ni drapée pour les artistes; c'estla Marseillaisecrachée au visage descapons.

Nous ne vîmes le prince qu'à dîner durant tous ces préparatifs. Il avait fort à faire de son côté pour rassembler et attirer son public, dont les principaux membres étaient séparés de lui par des montagnes et des précipices. Tous ces chefs de clan n'étaient pas bien difficiles à héberger. Une salle commune, des tapis et des coussins, ils n'en demandaient pas davantage. Ils apportaient tout leur bagage dans leur ceinture, armes, pipes et tabac. N'admettant pas leurs femmes à se promener et à se divertir avec eux, ils simplifiaient beaucoup les embarras de l'hospitalité. Ce public sans femmes nous refroidit d'abord, mais il excita l'entrain d'Impéria pourla Marseillaise.

Lucinde avait repris son rôle de Phèdre, et, sauf le prince et son groom, tout l'auditoire la prit sérieusement pour la célèbre Rachel. Impéria récitait admirablement les tirades du coryphée, mais on n'y faisait pas grande attention. Quand elle parut à la fin en tunique courte, manteau rouge et bonnet phrygien, avec un drapeau aux couleurs de l'insurrection locale, on se ravisa, etla Marseillaisefit le même effet qu'elle avait fait sur nous. On écouta en silence, puis un murmure s'éleva comme un souffle d'orage, puis une sorte de fureur éclata en cris, en trépignements et en menaces. Un éclair passa dans la salle, c'étaient tous les yatagans tirés de la ceinture et brandis au-dessus des têtes. Toutes ces longues figures imposantes, qui depuis le commencement de la représentation nous contemplaient avec une attention majestueuse et froidement bienveillante, devinrent terribles: les moustaches se hérissèrent, les yeux lancèrent des flammes, les poings menacèrent le ciel, Impéria eut peur. Ce public de lions du désert, qui semblait vouloir s'élancer sur elle en rugissant et en montrant les griffes, faillit la faire fuir dans la coulisse; mais Moranbois lui criait de sa voix rauque au milieu du vacarme:

—Tiens ton effet, tiens-le! toujours, toujours!

Elle fit ce qu'elle croyait ne pouvoir faire de sa vie; elle s'avança jusque sur la rampe, bravant le public et gardant son impassible audace, rendue plus émouvante par la délicatesse de sa taille et de son type d'enfant. Alors, ce fut un transport de sympathie dans la salle; tous ces héros del'Iliade, comme les appelait Bellamare, lui envoyèrent des baisers ingénus et lui jetèrent leurs écharpes d'or et de soie, leurs chaînes d'or et d'argent, et jusqu'aux riches agrafes de leurs toques: on en eut pour une heure à tout ramasser.

Le prince avait disparu pendant ce tumulte. Où était-il? Très-naïf avec nous, mais très-malin avec les gens de son pays, il s'était ménagé son effet. Il avait reçu ses hôtes en costume français, prenant plaisir à les agacer par cette affectation, et voulant les forcer à l'accepter pour un métis qui valait tous leurspur-sang. Dans l'entr'acte que lui ménageait le long et bruyant triomphe d'Impéria, il avait été lestement revêtir son plus magnifique costume d'apparat et il avait replacé sa belle moustache de cérémonie, qui était en tout temps postiche, la sienne étant pauvre naturellement. Il fit ainsi son entrée sur la scène et présenta à la prétendue Rachel un énorme bouquet d'anémones de montagne et de fleurs de myrte dont la tige était passée dans un bracelet de diamants.

Il accompagna cette offrande d'unspeechen langue du pays, qu'il débita en se tournant vers le public, et qui exprimait l'ardent patriotisme et l'implacablevendettanationale que le génie de l'artiste avait fait vibrer et tressaillir dans des âmes héroïques. Puis, voyant que le public hésitait à accepter les faciles transformations de sa personne, le prince ajouta quelques mots en touchant son dolman et sa barbe et en frappant sur son cœur. Cela était facile à comprendre. Il leur disait que la valeur d'un homme n'était pas dans un costume qu'on pouvait se procurer avec de l'argent, ni dans une moustache que le barbier pouvait aussi bien replanter qu'abattre, mais qu'elle était dans un cœur vaillant que Dieu seul pouvait vous mettre dans la poitrine. Il accentua si bien ce dernier trait et son geste fut si énergique, qu'il enleva son effet en maître comédien brûleur de planches. Il avait certes étudié Lambesq, et disait tout aussi bien que lui dans son idiome. Nous donnâmes le signal des applaudissements dans la coulisse, et le public entraîné lui fit l'ovation qu'il avait couvée.

Impéria, rentrée au foyer, s'évanouit de fatigue et d'émotion. En reprenant ses esprits, elle vit à ses pieds le monceau d'hommages qui lui avaient été jetés. Elle les fit emporter par Moranbois, comme appartenant à l'association, et, quoi qu'on pût lui dire, il fallut les mettre à la caisse commune. Elle n'en garda que deux belles écharpes dont elle fit cadeau à Lucinde et à Régine, lesquelles n'étaient que pensionnaires. Bellamare exigea pourtant qu'elle reprît le bracelet de diamants pour le porter devant le prince, qui ne comprenait pas les refus, et ne les attribuait qu'au dédain pour la valeur de l'objet offert.

Nous jouâmes ainsi quatre fois la tragédie en un mois devant un auditoire toujours plus nombreux, et toujoursla Marseillaiseexcita les mêmes transports et fit pleuvoir une grêle de cadeaux. C'était comme à Toulon, seulement c'était plus luxueux, et, comme le prince persistait à vouloir persuader aux autres et à lui-même que personne autre que Rachel n'était capable de chanterla Marseillaisecomme Impéria la chantait, nous nous vîmes à la tête d'une belle somme et d'une valeur réalisable tant en bijoux anciens et en tissus brodés qu'en couteaux, pipes et autres objets riches et curieux. Impéria se fâchait très-sérieusement quand on essayait de séparer ses intérêts des nôtres. Elle entendait que le traité d'association fût exécuté à la lettre. Elle ne profita de ses avantages que pour faire donner une belle gratification aux pensionnaires. Lambesq n'en fut point exclu, malgré tous ses torts. Il avait fait ronfler les vers avec des vibrations cyclopéennes qui avaient produit plus d'effet que le jeu correct et approfondi de Léon. Il avait donc contribué à nos succès, on lui devait une récompense. Il ne s'y attendait pas et se montra très-reconnaissant.

Le succès, c'est la vie pour le comédien, c'est la sécurité du présent, c'est l'espérance illimitée, c'est la confiance dans la bonne étoile. Nous étions unis comme frères et sœurs; plus de jalousies, plus de dépits, plus de bourrasques; une obligeance parfaite de tous pour tous, une gaieté intarissable, une santé de fer. Nous avions cette prodigieuse exubérance de vitalité et cette imprévoyance enfantine qui caractérisent la profession quand elle va bien. Nous faisions d'ardentes études, nous introduisions des perfectionnements à notre mise en scène. Bellamare, n'ayant pas les soucis du dehors, était tout à nous et nous faisait faire des progrès réels. Léon n'était plus triste. Le plaisir d'entendre bien dire ses vers par Impéria le remettait en veine d'inspiration. Nous menions une vie charmante dans notre oasis. Le temps était superbe et nous permettait de temps en temps des promenades dans un pays entrecoupé d'horreurs splendides et de merveilles cachées. Nous n'apercevions pas l'ombre d'un brigand. Il est vrai que, quand nous devions nous aventurer un peu dans la montagne, le prince nous faisait escorter; nous allions alors chasser, et les femmes nous rejoignaient avec les provisions pour déjeuner dans les sites les plus sauvages. Nous étions affolés de découvertes, et personne ne se souciait plus du vertige.

Les habitants de la vallée nous avaient pris en amitié et nous offraient une hospitalité touchante. C'était les plus honnêtes, les plus douces gens du monde. Le soir, quand nous rentrions dans la forteresse, il nous semblait rentrer chez nous, et le grincement du pont-levis derrière nous ne nous causait aucune mauvaise impression. Nous prolongions les études, les dissertations littéraires, les gais propos, les rires et les gambades jusque fort avant dans la nuit. Nous n'étions jamais épuisés, jamais las.

Le prince s'absentait souvent et toujours inopinément. Se préparait-il à un coup de main, comme son groom le pensait, ou chauffait-il son parti pour en prendre la direction suprême? Meta, qui bavardait plus que nous ne le lui demandions, prétendait qu'il y avait de grandes intrigues pour et contre son maître, qu'il y avait un compétiteur plus sérieux que lui, appelé Danilo Niégosh, lequel réunissait plus de chances dans la province de la Montagne-Noire, où Klémenti échouerait certainement malgré ses efforts, ses dépenses, ses réceptions et son théâtre.

—Il n'y a, disait-il, qu'une chose qui pourrait le faire réussir: ce serait d'enlever aux Turcs, à lui tout seul, une bonne place de guerre. C'est comme ça dans le pays. Ces messieurs, quand ils vont tous ensemble, font autant les uns que les autres; aussi les ambitieux voudraient bien faire un coup d'éclat sans avertir personne, ou réussir avec leur petite bande dans une entreprise que tous les autres auraient jugée impossible. C'est comme ça qu'ils font quelquefois des choses étonnantes; mais c'est comme ça aussi qu'il leur en cuit bien souvent pour s'être attaqués à plus fort qu'eux, et c'est toujours à recommencer.

Le groom avait peut-être raison; nous ne pouvions cependant nous empêcher d'admirer ces beaux seigneurs, barbares de mœurs et d'habitudes, mais fiers et indomptables, qui aimaient mieux vivre en sauvages dans leurs inexpugnables montagnes que de les abandonner à l'ennemi pour aller vivre dans les pays civilisés. Nous sentions plus d'estime et de sympathie pour eux que pour notre prince, et il nous semblait que les autres chefs n'avaient point à lui envier sa littérature et sa barbe d'emprunt. Nous nous trouvions ridicules de leur vouloir infuser une civilisation dont ils n'avaient aucun besoin, et qui n'avait servi au prince qu'à le dépoétiser de moitié.

Peut-être trouverez-vous que nous avions tort et que nous raisonnions trop en artistes, c'est possible. L'artiste s'éprend de la couleur locale et se soucie peu des obstacles qu'elle apporte au progrès. Je vous l'ai dit, il ne va pas au fond des idées: il s'y noierait; il est fait d'imagination et de sentiment.

Nous ne discutions pas avec le prince. C'eût été fort inutile et il ne nous en donnait pas le temps. Quand il venait nous trouver à nos répétitions, ou quand il nous emmenait dans son salon byzantin, il nous pressait comme des citrons pour exprimer à son profit notre esprit et notre gaieté. Avait-il un réel besoin de s'amuser et d'oublier avec nous sa petite fièvre d'ambition, ou s'exerçait-il avec nous à jouer le rôle d'un homme frivole, pour endormir les soupçons de certains rivaux?

Quelle que fût sa pensée, il était parfaitement aimable et bon enfant, et nous ne pouvions pas lui refuser d'être aimables avec lui. Il nous faisait bien payer notre écot à sa table et gagner l'argent de notre traité, car il nous demandait très-souvent la comédiegratispour lui seul, et il riait à se tordre devant l'excellent comique de Bellamare et la gentillesse burlesque de Marco; mais il ne s'était montré ni défiant ni avare, et nous ne voulions pas être en reste avec lui. S'il n'avait pas toujours un excellent ton, il avait au moins l'esprit de combler nos actrices d'attentions et de prévenances sans faire la cour à aucune. Comme Anna continuait d'avoir la tête fort montée pour lui, nous avions craint quelque tiraillement dans nos rapports à ce sujet. Nous ne faisions pas les pédagogues avec ces dames, mais nous détestions les gens qui viennent roucouler sous les yeux des acteurs et qui les obligent ainsi à faire des figures de jaloux ou de complaisants, encore qu'ils ne soient ni l'un ni l'autre. En province et dans une petite troupe, la situation est parfois insupportable, et nous n'étions pas plus disposés à la subir dans un palais d'Orient que dans les coulisses de Quimper-Corentin. Anna avait été bien avertie que, si le prince lui jetait le mouchoir, nous ne voulions être ni confidents ni témoins.

Le prince fut plus fin que de cacher ses amours, il s'abstint de toute galanterie. Il nous voulait dispos et en possession de tous nos moyens; il ne voulut pas mettre le trouble dans notre intérieur, et nous lui en sûmes beaucoup de gré. Nous lui avons dû un mois de bonheur sans nuage. J'ai besoin de me le rappeler pour vous parler de lui avec justice. Combien nous étions loin de prévoir par quelle horrible tragédie nous devions payer sa splendide hospitalité!

Il faut pourtant que j'arrive à ce déchirement, à cette scène atroce dont le souvenir me fait toujours venir une sueur froide à la racine des cheveux.

Nous avions rempli notre engagement. Nous avions jouéPhèdre,Athalie,PolyeucteetCinna. Le prince tint ses promesses et nous fit riches. En réglant avec nous, il nous montra une lettre de Constantinople où on lui apprenait que Zamorini était parti pour la Russie. Cet exploiteur nous faussait compagnie, nous étions dégagés envers lui. Il laissait à notre charge le voyage que nous avions fait, mais nous étions trop bien dédommagés pour nous plaindre, et Bellamare hésitait à décider si nous irions à Constantinople pour notre compte, ou si nous retournerions en France par l'Allemagne. Le prince nous conseillait ce dernier parti; la Turquie ne nous donnerait que déceptions, périls et misères. Il nous engageait à nous rendre à Belgrade et à Pesth, nous prédisant de grands succès en Hongrie; mais il nous pria de ne prendre aucun parti avant une courte absence qu'il était forcé de faire. Peut-être nous demanderait-il encore une quinzaine aux mêmes conditions. Nous promîmes de l'attendre trois jours, et il partit en nous répétant de considérer sa maison comme la nôtre. Jamais il ne se montra plus aimable. Il persistait si bien à prendre Impéria pour Rachel, qu'il lui dit en lui faisant ses adieux:

—J'espère que vous ne garderez pas un mauvais souvenir de mon sauvage pays, et que vous direz un peu de bien de moi à vos généraux et à vos ministres.

Nous restâmes donc fort tranquilles sous la garde des douze hommes de garnison qui veillaient au service de la maison et à celui de la forteresse, tour à tour domestiques et soldats. Je vous ai dit que c'étaient de beaux hommes graves qui n'entendaient pas un mot de français. Une espèce de lieutenant, qui s'appelaitNikanor(je ne l'oublierai jamais), et qui commandait en l'absence du prince, parlait très-bien italien, mais il ne nous parlait jamais. Nous n'avions point affaire à lui, ses fonctions étant toutes militaires. C'était un grand vieillard dont le regard oblique et la lèvre mince ne nous plaisaient pas. Nous nous imaginions, non sans raison, qu'il avait un profond mépris, peut-être une secrète aversion pour nous.

Notre service immédiat était fait par le frère Ischirion et par le petit Meta, et autant que possible nous nous passions d'eux. Le moine était malpropre, curieux, obséquieux et faux. Le groom était bavard, familier,loustic mais canaille, disait Moranbois.

Ce ne fut donc pas sans déplaisir que nous vîmes notre petit Marco se lier jusqu'au tutoiement réciproque avec ce garçon et s'isoler de nous de plus en plus pour courir avec lui dans les cloîtres et dans les offices. Marco répondait à nos reproches qu'il était le fils d'un ouvrier de Rouen, comme Meta était celui d'un ouvrier de Paris, qu'ils avaient parlé le même argot dès l'enfance, que Meta avait tout autant d'esprit que lui, enfin qu'ils n'étaient pas plus l'un que l'autre. Il donnait pour prétexte à son éternelle maraude avec ce Frontin le plaisir de faire enrager le moine, qui était une vieille peste et les détestait tous les deux. Il était facile de voir que le moine les avait effectivement en horreur, bien qu'il ne se plaignît jamais de leurs malices et parût les supporter avec une angélique patience. L'histoire des têtes de Turcs lui était restée sur le cœur. Il les avait retrouvées sur l'autel d'un petit oratoire où il faisait ses dévotions et serrait ses confitures. Il avait fort bien deviné l'auteur de cette profanation. J'ignore s'il s'en était plaint au prince. Le prince avait paru ignorer tout, et les têtes n'avaient jamais reparu.

Comme notre table était désormais aussi bien servie que le permettaient les ressources du pays et les notions culinaires d'Ischirion, nous avions formellement défendu à Marco et à Meta de dérober quoi que ce soit à l'office, et, s'ils continuaient ce pillage, c'était pour leur compte et à notre insu.

Un jour, ils vinrent à la répétition avec des figures toutes bouleversées, riant d'un rire étrange, plutôt convulsif que gai. Nous n'aimions pas que Meta se tînt dans nos jambes pendant l'étude. Il nous dérangeait, touchait à tout et ne faisait que babiller. Bellamare, impatienté, le mit à la porte un peu durement, et gronda Marco qui s'était fait attendre et qui répétait tout de travers. Marco se mit à pleurer. Comme cela ne lui arrivait pas souvent et qu'il était réellement en faute, on crut devoir laisser la leçon de Bellamare entrer un peu en lui, et on ne chercha pas à les réconcilier tout de suite. Après la répétition, il disparut. Nous ne nous sommes jamais pardonné cette sévérité, et Bellamare, si sobre de réprimandes et si paternel avec les jeunes artistes, se l'est reprochée comme un crime.

Nous dînions toujours à trois heures dans le grand réfectoire. Ni Marco ni Meta ne se montrèrent. On pensa qu'ils boudaient comme des enfants qu'ils étaient.

—Qu'ils sont bêtes! dit Bellamare, j'avais déjà oublié leurs méfaits.

Le soir vint, et la collation nous fut servie par Ischirion en personne. Nous lui demandâmes où étaient les jeunes gens. Il nous répondit qu'il les avait vus sortir avec des lignes pour pêcher dans le lac, que sans doute ils étaient revenus trop tard et avaient trouvé le pont levé, mais qu'il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter. Partout dans le village ils trouveraient des gens empressés à leur donner l'hospitalité jusqu'au lendemain.

La chose était si vraisemblable, nous avions été si bien accueillis toutes les fois que nous avions parcouru le village, que nous ne conçûmes aucune inquiétude. Cependant, nous fûmes frappés de ce que Lambesq nous dit en rentrant dans notre chambre. Il nous demanda si nous savions que le prince avait un harem.

—Non pas un harem précisément, lui répondit Léon; c'est, je crois, ce qu'on appelle unodalik. Il n'est pas, comme les Turcs, marié à l'une de ses femmes et possesseur des autres par droit d'acquisition. Il a tout simplement plusieurs maîtresses qui sont libres de le quitter, mais qui n'en ont nulle envie, parce qu'elles seraient vendues à des Turcs. Elles vivent en bonne intelligence, probablement parce que cela est dans les habitudes des femmes de l'Orient, et on les tient cachées, parce que cela est la manière d'aimer ou le point d'honneur des hommes.

—C'est possible, reprit Lambesq; mais savez-vous dans quel coin de ce mystérieux manoir elles sont murées?

—Murées? dit Bellamare.

—Oui, murées, bien murées. On a supprimé toutes les portes qui communiquaient avec la partie du couvent qu'elles habitent; c'est l'ancienne buanderie, où il y a une belle citerne. On a fait de cette buanderie une salle de bains très-luxueuse, on a planté un petit jardin dans le préau, on a bâti un très-joli kiosque, et ces trois dames vivent là sans jamais sortir. Il y a une négresse pour les servir et deux gardiens pour surveiller l'unique porte de leur prison, où le prince se rend la nuit par un couloir pratiqué dans l'épaisseur des murs. Ce cher prince a la lasciveté pudique des Orientaux.

—Comment savez-vous ces détails? lui dit Bellamare avec surprise. Est-ce que vous auriez eu l'imprudence de rôder par là?

—Non; ce serait de mauvais goût, répondit Lambesq, et Dieu sait si ces dames sont des houris ou des guenons! Enfin je n'ai pas été tenté; mais le petit effronté de groom a trouvé dans l'appartement du prince la clef du passage mystérieux, et il s'en est servi plusieurs fois pour voir, sans être aperçu, ces dames dans le bain.

—Il vous l'a dit?

—Non; c'est Marco qui me l'a dit, et même…

—Et même quoi?

—Je ne sais si je dois vous le dire… il me l'a confié un soir qu'il était gris et qu'il se réconciliait avec moi plus qu'il n'était nécessaire. Je me serais bien passé de sa confiance; mais j'avoue que j'étais curieux de voir s'il se moquait de moi, et il m'a donné des détails qui me prouvent… Enfin je crois qu'il est bon que vous le sachiez; Meta l'a emmené avec lui voir la toilette des odalisques, et il en a eu la tête tournée. Je gage qu'il était là hier quand nous l'avons attendu à la répétition, et peut-être la chose n'est-elle pas sans danger pour lui. Je ne sais pas comment lesicoglansdu prince prendraient la plaisanterie, s'ils le pinçaient en flagrant délit de curiosité.

—Bah! nous ne sommes pas chez les Turcs, reprit Bellamare, on ne l'empalerait pas pour ça; mais le prince serait fort mécontent, je suppose, et je vais m'opposer sévèrement à ces escapades. Marco est un bon et brave enfant; quand il comprendra que ces petites folies-là peuvent porter atteinte à notre honneur, il y renoncera. Vous avez bien fait, Lambesq, de me dire la vérité, et je regrette que vous ne me l'ayez pas dite plus tôt.

On se coucha tranquillement, mais je ne sais quel vague pressentiment troubla mon sommeil et m'éveilla avant le jour. Je pensais à Marco malgré moi, j'aurais voulu qu'il fût rentré.

Il avait tonné dans la nuit et une lourde chaleur s'était concentrée dans les appartements. Me sentant oppressé, je ne voulus pas réveiller mes camarades; je passai sans bruit sur la terrasse que dominait un bastion voisin et d'où l'on voyait, un peu plus loin, la tour d'entrée se dessinant sur un ciel chargé de nuages. La lueur verdâtre du matin faisait ressortir les formes bizarres de ces nuées immobiles. La forteresse, vue ainsi, présentait un amas de masses noires solennellement tristes.

Il y avait, à ce qu'il me sembla, quelques personnes sur la tour, mais elles ne bougeaient pas. Je pensai que c'était des groupes de cigognes endormies sur les créneaux. Cependant, le jour augmentait, et bientôt il me fut impossible de ne pas reconnaître les têtes de Turcs replacées triomphalement sur leurs tiges de fer. C'était sans doute une infraction aux ordres du prince absent, car son intention ne pouvait pas être de présenter ce défi à la susceptibilité nerveuse de nos actrices; mais c'était un défi de ses gens, peut-être une menace à notre adresse. J'allai doucement réveiller Bellamare pour lui faire part de cette circonstance. Pendant qu'il s'habillait pour venir avec moi s'en assurer, le jour s'était complétement dégagé de la nuit, et nous vîmes distinctement, entre deux créneaux qui nous faisaient face, Marco et Meta qui nous regardaient.

—On les a donc faits prisonniers? me dit Bellamare, et on les a forcés de passer la nuit en compagnie de ces têtes coupées, pour les punir…

La parole expira sur ses lèvres, chaque seconde augmentait l'intensité du rayon matinal. Les deux jeunes gens étaient immobiles comme s'ils eussent été étroitement enchaînés, le menton appuyé sur le rebord de la plate-forme. Leur pâleur était livide, un rictus effrayant contractait leurs bouches entr'ouvertes, ils nous regardaient d'un œil fixe. Nos gestes et notre appel ne leur faisaient aucune impression… Quelques gouttes de sang suintaient sur la pierre…

—Ils sont morts! s'écria Bellamare en me serrant dans ses mains crispées, on les a décapités… Il n'y a là que leurs têtes!

Je faillis m'évanouir, et, pendant quelques instants, je ne sus où j'étais. Bellamare aussi tournait sur lui-même et chancelait comme un homme ivre. Enfin il raffermit sa volonté.

—Il faut savoir, me dit-il, il faut châtier… Viens!

Nous réveillâmes nos camarades.

—Écoutez, leur dit Bellamare, il y a quelque chose d'atroce, un meurtre infâme… Marco et Meta!… Taisez-vous! pas un mot, pas un cri… Songeons à nos pauvres femmes, qui ont déjà tant souffert!

Il alla fermer leur porte en dehors, et donna la clef à Léon en lui disant:

—Tu n'es pas fort, tu ne pourrais pas nous aider. Je te confie les femmes; si on venait les inquiéter, frappe sur notre tamtam, nous t'entendrons, nous ne sortons pas de la maison. Ne leur dis rien si elles ne s'éveillent pas avant l'heure accoutumée et si elles n'essayent pas de sortir. De leur chambre, elles ne peuvent pas voir cette chose horrible.—Viens, Moranbois! viens, Laurence! pour les muscles, vous valez dix hommes à vous deux; moi aussi, je suis fort quand il le faut.—Et vous, Lambesq, écoutez! vous êtes très-solide aussi; mais vous n'aimiez pas Marco. Êtes-vous assez généreux, assez bon camarade, pour vouloir le venger, même au péril de votre vie?

—Vous en doutez? répondit Lambesq avec un accent de bravoure et de sincérité qu'il n'avait jamais eu sur la scène.

—C'est bien! répondit Bellamare en lui serrant la main avec énergie. Prenons des armes, des poignards surtout, nous n'en manquons pas ici.

Moranbois ouvrit la caisse et, en un clin d'œil, nous fûmes armés; puis nous nous rendîmes à la tour d'entrée. Elle n'était pas gardée, personne ne paraissait levé dans cette partie de la forteresse; le pont n'était pas encore baissé. Seule, la sentinelle qui veillait sur le bastion voisin nous regarda d'un œil indifférent et n'interrompit pas un instant ses volte-face monotones. Sa consigne n'avait point prévu notre dessein.

Avant tout, nous voulions nous assurer de la vérité, quelque évidente qu'elle fût. Nous montâmes l'escalier en vis de la tour, et nous n'y trouvâmes que les têtes sanglantes des deux malheureux enfants. Elles avaient été tranchées net par le damas dont les Orientaux se servent si cruellement bien, leurs corps n'étaient point là.

—Laissons leurs têtes où elles sont, dit Bellamare à Moranbois, dont les dents claquaient de douleur et de colère. Le prince revient aujourd'hui, il faut qu'il les voie.

—Eh bien, il les verra, répondit Moranbois; mais je ne veux pas que ces innocents restent en la compagnie de ces charognes de Turcs.

Et, comme il avait besoin d'exhaler sa rage, il arracha les têtes desséchées de leurs supports et les jeta sur le pavé de la cour, où leurs crânes se brisèrent avec un bruit sec.

—Ceci est inutile! lui disait Bellamare.

Mais il ne put l'empêcher, et nous quittâmes la tour après avoir couvert de nos foulards ces deux malheureuses figures que nous ne voulions pas laisser en spectacle dérisoire à leurs bourreaux. Nous prîmes la clef de la tour, et, comme nous en sortions, nous vîmes que, malgré le soleil levé, le pont était toujours dressé, contre l'usage; on nous faisait prisonniers.

—Ça nous est bien égal, dit Moranbois, ce n'est pas dehors que nous avons affaire.

Il y avait deux gardes placés sous la herse. Bellamare les interrogea. Leur consigne leur défendait de répondre, ils eurent l'air de ne pas entendre. En ce moment, le frère Ischirion parut de l'autre côté du fossé. Il portait un panier rempli d'œufs qu'il avait été chercher dans le village. Donc, il avait été debout assez matin pour savoir ce qui s'était passé la veille ou dans la nuit. Bellamare attendit qu'on l'eût fait rentrer, et, comme Moranbois le secouait rudement pour le faire parler plus vite, nous dûmes prendre sa défense; il était là le seul qui pût nous comprendre et nous répondre.

—Qui a assassiné notre camarade et le groom du prince? dit Bellamare au moine éperdu. Vous le savez, voyons, ne jouez pas la surprise.

—Au nom du grand saint Georges, répondit le moine, ne cassez pas mes œufs, Excellence! ils sont tout frais, c'est pour votre déjeuner…

—Je vais t'écraser comme une vipère, lui dit Moranbois, si tu fais la sourde oreille. Est-ce toi qui as assassiné ces enfants? Non, tu n'aurais pas eu ce courage; mais c'est toi qui les as espionnés, dénoncés, livrés, j'en suis sûr, et je te réponds que tu ne porteras pas ta sale tête en paradis.

Le moine tomba sur ses genoux, jurant par tous les saints du calendrier grec qu'il ne savait rien, et qu'il était innocent de toute mauvaise intention. Il mentait évidemment; mais les deux gardes, qui regardaient tranquillement la scène, commençaient à s'émouvoir un peu, et Bellamare ne voulait pas qu'ils intervinssent avant d'avoir obtenu une réponse du moine. Il lui fit déclarer que la seule autorité qui pût être responsable d'une exécution dans la forteresse était le commandant Nikanor.

—Et quel autre aurait droit sur les personnes? répondit le moine. En l'absence du prince, il faut bien un maître ici: le commandant a droit de vie et de mort sur tous les habitants de la forteresse et du village.

—Sur vous, chiens d'esclaves, c'est possible, lui dit Moranbois; mais sur nous, c'est ce que nous allons voir! Où est-elle terrée, ta bête fauve de commandant? conduis-nous à son chenil, vite, et ne raisonne pas!

Le moine obéit en se lamentant sur ses œufs cassés par les mouvements brusques de Moranbois, et en souriant sous cape de notre indignation. Il nous menait à l'antre du tigre; il espérait sans doute que nous n'en sortirions pas.


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