»—Mademoiselle Jane, n'ayez pas peur! je ne vous demanderai pas la permission de vous embrasser. Je suis trop laid, et vous êtes trop jolie; mais ma main n'est pas si laide que ma figure, voulez-vous y mettre votre petite main?
»Je fus attendrie, sa main était très-belle. J'oubliai sa figure, je lui jetai les bras au cou et l'embrassai sur les deux joues. Il sentait bon, il a toujours eu un grand soin de sa personne. Sa figure était douce et unie. Depuis ce moment-là, je ne l'ai jamais vu laid.
»Quand il fut parti, on parla beaucoup de lui chez nous. Mon père, qui était un homme de mérite, très-lettré, faisait le plus grand cas de l'intelligence et des sentiments de Bellamare. Il le traitait en homme sérieux et le considérait comme un véritable artiste. Bellamare avait beaucoup de succès dans notre province, où il donnait alors des représentations. Mes parents y assistaient souvent. J'obtins un jour de les y suivre. Il jouait Figaro. Il était bien costumé, bien grimé, plein de vivacité, d'élégance et de grâce; il me parut charmant. Ses défauts mêmes, son mauvais organe, me plurent. Il m'était impossible de séparer ses désavantages physiques de ses qualités. On l'applaudit passionnément. Je fus exaltée par son succès, on me permit de lui jeter un bouquet dont la bandelette portait ces mots:La petite Jane à son professeur. Il porta le bouquet à ses lèvres en me regardant d'un air attendri. J'étais ivre de fierté. Mes petits cousins partageaient mon ivresse; ils connaissaient l'acteur en renom, l'artiste applaudi, triomphant! Ils avaient joué avec lui, ils l'avaient tutoyé, ils les avait appelés gravement:Mes chers camarades. On ne put les empêcher d'aller dans l'entr'acte l'embrasser dans les coulisses. Il leur remit pour moi une photographie qui le représentait dans son joli costume de Figaro, et il leur dit:
»—Vous conseillerez à votre cousine de regarder ce museau-là quand elle aura quelque petit chagrin, ça lui rendra l'envie de rire.
»Il était loin d'être grotesque dans ce rôle, et le hasard de la photographie l'avait encore flatté. Je la reçus avec orgueil, je la gardai avec un soin religieux; non-seulement je ne le voyais plus laid, mais je le voyais beau.
»L'amour est plus précoce qu'on ne croit chez les jeunes filles. J'étais une enfant, j'ignorais le trouble des sens; mais mon imagination était envahie par un type et mon cœur dominé par une préférence. Je n'en faisais pas mystère, j'étais trop innocente pour cela. On ne s'en inquiéta nullement; on n'y attachait aucune importance, et, comme on ne parlait de Bellamare que pour vanter sa probité, son talent, son instruction littéraire, son savoir-vivre et le charme de sa conversation, rien ne combattit mon idéal.
»Quand vint l'âge de raison, je ne parlais plus de lui, mais je rêvais d'être actrice et ne m'en vantais pas. Tous les ans, on jouait une nouvelle comédie pour la fête de mon père. Bellamare n'était plus là, mais je m'efforçais de jouer de mieux en mieux. On me trouvait remarquable, je croyais l'être, je m'en réjouissais. Je n'avais de goût que pour la littérature de théâtre, j'apprenais et je savais par cœur tout le répertoire classique. J'écrivais même de petites comédies bien niaises, et je faisais de grands vers, bien maladroits sans doute, mais que mon bon père trouvait admirables. Il encourageait mon goût et ne devinait rien.
»Vous savez dans quelle douloureuse circonstance j'allai trouver Bellamare pour lui confier mes malheurs et mes projets. Dans cette entrevue secrète, je le vis profondément ému; au premier abord, il m'avait paru très-vieilli. Son regard attendri et brillant le rajeunit tout à coup à mes yeux. C'est là seulement que je me rendis compte du sentiment qu'il m'inspirait, et j'eus un frisson de terreur en sentant qu'il pouvait me deviner.
»Il m'eût aimée, aimée passionnément, je le sais, maintenant que je l'ai vu aimer d'autres femmes; mais son amour était un éclair et se dissipait aussitôt qu'il était assouvi. Bellamare est le véritable artiste d'un autre temps, avec toutes les qualités ardentes, tous les travers ingénus, tous les entraînements, toutes les lassitudes que comporte une vie d'insouciance et de surexcitation. Il m'eût aimée et trahie, secourue et assistée, mais oubliée comme les autres. L'eussé-je fixé, il ne m'eût pas épousée: il était marié.
»Je ne devinai pas tout cela au premier abord; mais j'eus peur de moi-même, et, en me reprenant, je lui montrai tant de fermeté dans mes principes d'honneur, qu'il changea tout à coup de visage et d'accent. Il me jura d'être mon père, il m'a tenu parole.
»Et moi, je l'ai toujours aimé, bien qu'il m'ait fait beaucoup souffrir en menant sous mes yeux la vie d'un homme de plaisir, ne parlant jamais de ses aventures,—il a beaucoup de retenue et de pudeur,—mais ne pouvant pas toujours cacher ses émotions. Il y a eu des intervalles assez longs où j'ai cru ne plus l'aimer et où je me suis applaudie de n'avoir jamais confié mon secret à personne. Ma fierté, trop souvent blessée, est la cause bien simple de ma discrétion invincible. Si j'avais avoué la vérité à Laurence ou à tout autre, je les aurais vus rire amèrement de ma folie. Je n'ai pu me résoudre à être ridicule. Mon silence et la persistance de mon affection m'ont empêchée de l'être. Bellamare, ne soupçonnant pas la nature de mon attachement, n'a jamais eu de torts envers moi.
»Un seul ébranlement s'est produit dans l'équilibre où je m'étais maintenue. L'amour de Laurence m'a troublée et fait souffrir. Je vous ai promis de tout dire, je ne vous cacherai rien.
»La première fois que je le remarquai, il ne me plut pas. Quand, depuis l'enfance, on a fait son type de prédilection d'une physionomie riante et caressante, de beaux traits avec un regard triste, cette expression un peu menaçante que donne un amour contenu, causent plus d'effroi que de sympathie. Je fus très-sincère en disant de Laurence que je n'aimais pas les beaux garçons.—Je fus touchée de son dévouement, j'appréciai son noble caractère; mais, quand vous l'avez vu à Blois, je ne sentais absolument rien de plus pour lui que pour Léon, bien que sa société fût plus aimable et me plût davantage. Quand il nous quitta, je ne m'en aperçus pas beaucoup. Quand je le retrouvai gravement malade à Paris, je le soignai comme j'aurais soigné Léon ou Moranbois. Les pauvres se soignent mutuellement sans aucune de ces prudentes réserves que les riches peuvent conserver entre eux jusqu'au lit de mort. Nous ne pouvons guère nous faire remplacer, nous autres; nous nous assistons personnellement, nous nous aimons peut-être davantage.
»Vous devez d'ailleurs savoir par Laurence quel genre d'amitié expansive, familière, confiante, fait naître entre camarades de théâtre la vie en commun. On se querelle beaucoup, chaque réconciliation resserre le lien fraternel; on se blesse pour un rien, on se demande pardon à l'excès. Notre association éprouva de grandes traverses. Vous savez notre naufrage, la mort tragique de Marco, nos aventures de brigands, nos triomphes, nos revers, nos dangers, nos souffrances, toutes les causes d'exaltation qui firent, de cette amitié à plusieurs, une sorte d'ivresse collective. C'est à cette époque, c'est au retour de cette émouvante campagne, que l'amour de Laurence commença de me troubler. Je vis clairement qu'il ne l'avait pas vaincu et qu'il en souffrait toujours. Quand il revint me le dire ouvertement, j'avais, cette fois, souffert pour mon compte en son absence. Voici ce qui était arrivé.
»Bellamare m'avait beaucoup fâchée sans le savoir. Il avait appris la mort de sa femme. Il avait parlé de se remarier pour avoir une amie, une compagne, une associée à perpétuité, et il m'avait ingénument consultée en me disant qu'il avait songé à Anna. Elle était bien jeune pour lui, disait-il, mais elle avait eu plusieurs amours et deux enfants. Elle devait avoir soif d'une vie tranquille, car, par nature, elle était sage. Avec un bon mari, elle le serait gaiement et sans regret.
»Je ne montrai aucun dépit. Je parlai à Anna, qui se prit à rire aux éclats; elle adorait Bellamare, mais filialement. C'était une femme de l'âge et de la tournure de Régine qui convenait, disait-elle, à notre bien-aimé directeur.
»Je baissai la tête; mais, quand je voulus rendre cette réponse à Bellamare, il sut à peine de quoi je lui parlais. Il avait oublié sa fantaisie. Il riait du mariage, il se déclarait incapable d'avoir une femme fidèle, parce qu'il eût fallu prêcher d'exemple. Il disait qu'en me parlant d'Anna la veille, il était complétement grisé par le rôle de mari qu'il venait de jouer dans laGabrielled'Emile Augier. Il avait rêvé famille, il adorait les marmots. Il n'en avait jamais eu. C'est pourquoi il pensait au mariageau moins une fois tous les dix ans.
»Je me trouvai bien folle et bien humiliée. Je jurai qu'il ne se douterait jamais de mon amour. Laurence arriva sur ces entrefaites, et sa passion m'étourdit. Je sentis que j'étais femme, que j'étais seule à jamais dans la vie, que le bonheur venait peut-être à moi, que mon refus était injuste et cruel, que j'allais briser le cœur le plus généreux, le plus fidèle et le plus pur. Je faillis dire: «Oui, partons ensemble!»
»Mais cela ne dura qu'un instant, car, pendant que Laurence me parlait, je voyais Bellamare errer de loin dans une attitude brisée, et je me disais qu'en me donnant à un autre amour il fallait abjurer, ensevelir pour jamais celui qui avait rempli ma vie de courage, d'honneur et de travail. Cet homme que j'aimais depuis mon enfance, qui m'avait aimée si saintement malgré la légèreté de ses mœurs, qui me vénérait comme une divinité et qui ne m'aimait pas parce qu'il m'aimait trop, il fallait ne jamais le revoir. Cet immense respect qu'il avait eu pour moi, il ne l'aurait plus pour personne. Ce dévouement à toute épreuve que j'avais eu pour lui, dans quel cœur de femme le retrouverait-il? Quand on parlait à une autre d'aimer Bellamare, elle riait! Moi seule étais assez obstinée pour vouloir être la compagne de sa misère, le soutien de sa vieillesse, la réhabilitation de sa laideur. Moi seule, qui ne lui avais jamais inspiré de désirs, je connaissais le côté chaste, religieux et vraiment grand de cette âme mobile, ardemment éprise d'idéal. Je voyais son front se dégarnir, ses yeux se creuser, son rire devenir moins franc, et des moments de lassitude profonde qui rendaient son jeu moins net, ses accès de sensibilité plus nerveux, parfois fantasques. Bellamare sentait les premières atteintes du découragement, car il me pressait d'épouser Laurence, et moi, je sentais en lui une sorte de désespoir, comme celui d'un père qui jette sa fille unique dans les bras de l'époux qui va l'emmener pour jamais.
»Je vis l'avenir, la troupe bientôt désunie, l'association rompue, Bellamare seul, cherchant de nouveaux compagnons, tombant dans les mains des exploiteuses et des fripons. Je savais bien que mon influence sur lui et sur les autres, l'appui que j'avais toujours prêté aux sévères économies de Moranbois, la douceur que j'avais mise à calmer les amertumes secrètes et toujours croissantes de Léon, mes remontrances à Anna pour l'empêcher de s'envoler avec le premier venu, retenaient seuls depuis longtemps cette chaîne toujours flottante, dont je rattachais toujours patiemment les anneaux. Et j'allais quitter cet homme de bien, ce noble artiste, ce tendre père, cet ami de quinze ans, parce qu'il était moins jeune et moins beau que Laurence!
»J'eus horreur de cette pensée, je pleurai sottement, sans pouvoir le cacher à celui que mon égoïsme regrettait et que ma fermeté brisait; mais, tout en pleurant devant lui, tout en sanglotant dans le sein de Bellamare, qui n'y comprenait rien, je renouvelai à Dieu mon serment de ne le jamais quitter, et je me consolai du départ de Laurence, car j'étais contente de moi.
»Et maintenant que trois ans se sont encore écoulés sur mon sacrifice, trois ans qui ont certainement dû guérir Laurence, et durant lesquels j'ai été plus que jamais nécessaire et utile à Bellamare, car je l'ai vu enfin mûrir, se préoccuper du lendemain par affection pour moi, se priver des vains plaisirs pour me soigner quand j'étais souffrante, renoncer aux enivrements qui l'avaient dominé jusque-là, dans la crainte de dissiper les ressources personnelles qu'il voulait me consacrer, en un mot, faire acte d'un homme prévoyant et contenu, la chose la plus impossible pour lui, dans le seul dessein de me soutenir au besoin,—c'est maintenant que je regretterais de ne pas être riche par le fait d'un autre? J'avouerais à Laurence que j'aurais pu l'aimer, je reviendrais à lui parce qu'il a hérité de son oncle? Et vous m'estimeriez? et il pourrait m'estimer encore? et je n'aurais pas honte de moi-même? Non, madame, ne craignez rien; j'ai trop étudié Chimène dans le texte pour n'avoir pas compris et adopté la devise espagnole:Soy quien soy. Je me souviens trop d'avoir eu un père honnête homme pour manquer de dignité. J'ai trop aimé Bellamare pour perdre l'habitude de le préférer à tout. Vous pouvez dire à Laurence tout ce que je viens de vous dire, vous pouvez même ajouter qu'à présent je suis sûre de Bellamare, et qu'au premier jour je compte lui offrir ma main. Et, s'il est vrai, s'il est possible que Laurence ait encore quelque émotion en se rappelant le passé, soyez sûre qu'il aime trop Bellamare pour être jaloux de celui qui fut son meilleur ami. A présent, embrassez-moi sans effort et sans crainte, et comptez que vous avez en moi le cœur le plus dévoué à votre cause, le plus désintéressé devant votre bonheur.
—Ah! ma chère Impéria, s'écria la comtesse, qui la serrait dans ses bras, quelle femme vous êtes! Dans mes jours d'orgueil, je me suis souvent posée à mes propres yeux comme une grande héroïne de roman! Que j'ai toujours été loin de vous, moi qui mettais ma gloire à savoir attendre de loin et sans péril, tandis que vous vous consacriez au martyre d'attendre, avec le spectacle de tant de désenchantements sous les yeux! Quand j'attendais ainsi, je savais que Laurence, retiré dans son village et sacrifiant tout au devoir filial, se purifiait et se rendait à son insu digne de moi… Et vous, attachée aux pas de celui que vous aimez, vous regardiez ses fautes, vous partagiez ses misères, et vous ne vous découragiez pas!
—Ne parlons plus de moi, dit Impéria, songeons à ce que vous devez faire pour que nous soyons tous heureux.
—Je veux parler à Bellamare, répondit vivement madame de Valdère.
C'était inutile, Bellamare m'avait rejoint dans le boudoir. Il avait tout entendu, il était comme suffoqué par la surprise; puis, saisi tout à coup d'une grande exaltation, il s'élança dans le salon, et, s'adressant à madame de Valdère et à Impéria:
—O femmes honnêtes! s'écria-t-il, que vous êtes cruelles sans le savoir! Que de fautes, que de souillures vous nous épargneriez si vous nous preniez pour ce que nous sommes en amour, des enfants prêts à recevoir l'impulsion qu'on leur donne!… Impéria! Impéria! si j'avais soupçonné plus tôt… Voilà ce que c'est que de se trop défendre de la fatuité! voilà ce que c'est que de n'être ni avantageux, ni égoïste, ni calculateur en rien! Comme tu m'en as puni, toi qui d'un mot eusses pu me rendre digne de toi dix ans plus tôt! Et me voilà vieux, me voilà peut-être indigne du bonheur que tu veux me donner!… Non, ne le crois pas, pourtant! je ne veux pas que tu le croies. Je veux que ce qui est soit! Ah! ce rêve que je n'ai jamais osé dire, je l'ai fait mille fois, et tu ne t'en es pas doutée. Je t'ai aimée follement, Impéria, mal aimée, j'en conviens, puisque je ne songeais qu'à l'oublier ou à m'en défendre par tous les moyens. Je voulais te marier à Laurence, je voulais m'étourdir dans les plaisirs qui grisent et qui passent! Tu en as souffert quand tu pouvais si facilement m'y soustraire! Qu'est-ce donc que la fierté de la femme? Une grande et belle chose, j'en conviens, mais un supplice dont nous ne connaissons que la rigueur et ne voyons pas l'utilité. Avoue que tu as trop douté de moi, avoue-le, si tu veux que je ne me méprise pas d'en avoir trop douté aussi!…—Et vous, madame, dit-il en s'adressant à la comtesse, vous avez fait comme elle; c'est donc là le roman de la femme généreuse! Eh bien, il n'est pas généreux du tout, puisqu'il ajourne le bonheur au profit de je ne sais quel idéal que vous cherchez au zénith de la vie quand il est sous votre main!…
—Tu nous grondes, lui dit Impéria: ne dirait-on pas que nous sommes les coupables, et vous…
—Tais-toi, tais-toi! s'écria Bellamare, toujours plus exalté; tu ne vois pas que je suis fou d'orgueil en ce moment-ci, que je me justifie, que je me défends, et, chose qui ne m'est jamais arrivée, que je me chéris et m'admire? Puisque tu m'aimes, toi, il faut bien que je sois quelque chose de grand et d'excellent. Laisse-moi me l'imaginer, car, si je venais à retomber dans la notion de moi-même, j'aurais peur pour ta raison. Laisse-moi divaguer, laisse-moi être insensé, ou il faudra que j'éclate!
Il parla encore un peu au hasard, comme un comédien qui, ne trouvant pas son rôle assez monté au gré de son émotion, l'improviserait sans en avoir conscience. Il était aisé de voir qu'il avait aimé Impéria plus énergiquement qu'elle ne l'avait voulu croire, et que la crainte du ridicule, si puissante sur un esprit façonné à représenter les ridicules humains, avait paralysé ses élans en toute occasion. Il finit par pleurer comme un enfant, et, comme je voulais parler de Laurence et convenir de quelque chose avec madame de Valdère, il avoua qu'il perdait la tête et avait besoin de ne penser qu'à lui-même. Il s'enfuit dans les bois, où nous le vîmes courir et parler seul comme un insensé. J'admirai cette puissance de l'émotion personnelle dont le foyer, si souvent excité au profit des autres, brûlait encore en lui comme chez un jeune homme.
Cinq jours après, Laurence était revenu à Bertheville; il y avait trouvé madame de Valdère, qui l'attendait pour lui ménager une grande surprise. Il rapportait toutes les actes nécessaires à la prochaine publication de leurs bans. Elle ne lui permit pas de parler affaires et projets; cette soirée devait être consacrée au bonheur de se revoir et de résumer le passé dans une douce quiétude.
J'arrivai, comme j'en avais été sommé par elle, à la fin du dîner. Non-seulement j'étais initié à ce qui se préparait, mais j'y avais beaucoup travaillé, et je ne devais pas perdre Laurence de vue pendant que la comtesse le quitterait. Elle s'était fait apporter une toilette exquise, qu'elle alla passer très-vite, et, quand elle revint dire à Laurence de lui donner la main pour la conduire au salon, elle était éblouissante. Il y avait bien de quoi perdre la tête et oublier l'intéressante, mais chétive Impéria. Dans le salon, elle lui dit:
—J'ai fait la maîtresse ici en votre absence comme si j'étais déjà chez moi. Vous allez prendre le café dans la grande salle du bas, dont j'ai pressé la restauration complète. Je tenais à vous faire voir ce bel ouvrage terminé, les boiseries achevées, le parquet brillant, les vieux lustres posés et allumés. On a essayé aussi le chauffage, qui est délicieux. Rien ne fume, venez voir, et, si vous n'êtes pas content de ma gestion, ne me le dites pas, j'en aurais trop de chagrin.
Nous passâmes dans la grande salle, dont l'emploi n'avait pas encore été déterminé par Laurence. C'était une ancienne salle de conseil qui n'avait rien à envier à celle de Saint-Vandrille. L'architecture en était si bien conservée et les boiseries d'un si bon style, qu'il en avait souhaité et opéré le rétablissement sans autre but que l'amour de la restauration. Il admira l'effet général et ne demanda pas pourquoi une grande toile verte coupait et masquait tout le fond. Il pensa que cela cachait les échafaudages qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever. Le secret de nos rapides préparatifs n'avait pas transpiré. Il ne se doutait réellement de rien. Alors, un petit orchestre invisible que nous avions fait venir de Rouen joua une ouverture classique, la toile d'emballage qui cachait le fond tomba, et laissa paraître une autre toile rouge et or qu'encadrait la devanture d'un joli petit théâtre improvisé. Laurence tressaillit.
—Qu'est-ce donc? dit-il, la comédie? Je ne l'aime plus, je ne pourrai pas l'écouter!
—Ce sera court, lui répondit la comtesse. Vos ouvriers, dont vous avez su vous faire aimer, ont imaginé de vous donner ce divertissement: ce sera très-naïf; soyez-le aussi, sachez-leur gré de l'intention.
—Bah! dit Laurence, ils vont être prétentieux et ridicules!
Il regarda le programme, c'était une représentation de fragments. On allait jouer les scènes de nuitIII,VIIIetIXdu cinquième acte duMariage de Figaro.
—Allons! dit Laurence, ils sont fous, ces braves gens; mais j'ai été un si mauvais Almaviva dans mon temps, que je n'ai le droit de siffler personne.
La toile se leva. Figaro était en scène. C'était Bellamare dans un joli costume, se promenant dans l'obscurité du décor avec une grâce et un naturel inimitables. Je ne sais si Laurence le reconnut tout de suite. Moi, j'hésitais à le reconnaître. Je n'étais pas habitué à ces soudaines transformations. Je croyais que le costume et le fard en faisaient tout le secret. Je ne savais pas que l'acteur de talent rajeunit en réalité par je ne sais quelle mystérieuse opération de son sentiment intérieur. Bellamare était admirablement fait et toujours souple. Il avait la jambe fine, élastique, la ceinture dégagée, les épaules légères, la tête bien proportionnée et bien attachée. Sa résille rose mariait adroitement son ton vif au fard plus sobre de ses joues. Son petit œil noir était un fin diamant. Ses dents, toujours belles, brillaient dans la demi-teinte de la nuit simulée sur la scène. Il avait trente ans au plus, il me sembla charmant. Je redoutais d'entendre son organe défectueux. Il dit les premiers mots de la scène:O femme! femme! femme! créature décevante!et cette voix comique, empreinte de je ne sais quelle tristesse intérieure bien sentie, ne me choqua pas plus que celle de Samson, qui m'avait tant de fois remué et pénétré. Il continua. Il disait si bien! Ce monologue est si charmant, et il l'avait si finement creusé et compris! Je ne sais si j'étais influencé par tout ce que je savais du personnage réel, mais l'acteur me parut admirable. J'oubliai son âge, je compris l'amour obstiné d'Impéria, j'applaudis avec enthousiasme.
Laurence était immobile et muet. Ses yeux étaient fixes, il paraissait changé en statue. Il retenait son haleine, il ne cherchait pas à comprendre ce qu'il voyait. La sueur perla à son front quand, passant à la scèneVIII, Suzanne entra et entama le dialogue avec Figaro. C'était Impéria! Madame de Valdère était pâle comme la mort. Laurence, devinant son anxiété, se tourna vers elle, lui prit la main et la tint contre ses lèvres tout le temps que dura la scène. C'est un rapide duo d'amour à teinte chaude. Les deux amis la jouèrent avec feu. Impéria me parut aussi rajeunie que Bellamare; elle était pleine de verve et d'animation, on eût dit que la pauvre fatiguée avait de la vitalité à revendre.
Lambesq vint ensuite simuler avec plus d'énergie que de distinction la colère d'Almaviva. Chérubin se montra un instant sous les traits d'Anna, dont l'embonpoint précoce semblait avoir disparu, tant elle portait avec aisance et gentillesse ses habits de page. Moranbois parut aussi sous le grand chapeau de Basile, qui rendait plus creuse sa figure pâle et flétrie. Ils ne dirent que quelques mots. Léon avait esquissé un rapide ensemble qui pût tenir lieu de dénoûment et faire oublier les rôles qui manquaient. On n'avait voulu que se montrer tous bien vivants à Laurence et faire refleurir un instant pour lui les roses d'antan au milieu des neiges de la saison. Léon lui exprima, au nom de tous, ce sentiment fraternel et tendre en quelques vers bien tournés et bien dits.
Laurence alors s'élança vers eux, les bras ouverts, en même temps qu'ils sautaient légèrement de l'estrade pour courir à lui. Madame de Valdère respira en voyant que son fiancé embrassait Impéria comme les autres, avec autant de joie et aussi peu d'embarras.
Laurence, en voyant la brave fille embrasser aussi avec effusion madame de Valdère, comprit ce qui s'était passé entre elles.
—Nous avons appris ton bonheur, lui dit Impéria; nous avons voulu te dire le nôtre. Bellamare et moi, fiancés depuis longtemps, avons décidé en Amérique de nous marier dès notre retour en France. C'est donc notre visite de faire part que nous te rendons.
Laurence fit un cri de surprise.
—Et pourtant, dit-il, j'y avais pensé vingt fois!
—Et tu ne pouvais pas le croire? lui dit Bellamare. Moi qui n'y avais jamais pensé dans ce temps-là, je ne peux pas le croire encore. C'est si invraisemblable! Es-tu jaloux de ma chance? ajouta-t-il tout bas.
—Non, répondit Laurence de même, tu la mérites, justement parce que tu ne l'as pas cherchée. Si j'étais encore amoureux d'elle, ton bonheur me consolerait de ma blessure; mais l'inconnue a triomphé en se faisant connaître; je suis à elle, et bien à elle, pour toujours!
Les acteurs allèrent se déshabiller. Laurence, aux pieds de la comtesse, dans le salon où je faillis entrer étourdiment et dont je m'éloignai sans qu'ils m'eussent aperçu, bénissait sa délicate confiance et lui jurait qu'elle ne s'en repentirait jamais.
J'allai flâner un peu curieusement autour des acteurs. Je rencontrai Impéria, rhabillée et très-bien mise, avec une toilette de ville qui paraissait encore fraîche, bien qu'elle eût joué nombre de fois, me dit-elle,la Dame aux camelliasà New-York. Dans une autre chambre, où j'aperçus Moranbois, je crus pouvoir entrer, et reculai de surprise en voyant Chérubin allaitant son poupon. L'enfant s'interrompait pour rire en promenant ses gros doigts roses sur la veste à boutons d'or du page.
—Entrez, entrez, me cria l'actrice travestie; venez voir comme il est beau!
Elle lui ôta son lange, et, l'élevant dans ses bras, elle couvrit de son enfant nu sa poitrine nue, purifiée par cet embrassement passionné.
—Ne me demandez pas qui est son père, ajouta-t-elle; ce cher amour ne le saura pas, et il sera bien heureux. Il n'aura que moi! L'homme à qui je dois cet enfant-là, et qui ne s'en soucie pas, est un ange pour moi, puisqu'il me le laisse à moi toute seule!
—Vous ne craignez pas, lui dis-je en admirant le marmot, qui était magnifique, que cette vie agitée ne le fatigue?
—Non, non, reprit-elle. J'en ai perdu deux que l'on m'a fait mettre en nourrice, sous prétexte qu'ils seraient mieux soignés. J'ai bien juré que, si j'avais le bonheur d'en avoir un autre, il ne me quitterait pas. Est-ce qu'un enfant peut être mal dans les bras de sa mère? Celui-là est né sous un quinquet, dans la coulisse, comme je sortais de scène. Il est toujours dans la coulisse quand je joue, et il ne crie pas; il sait déjà qu'il ne faut pas crier là. Il est content de me voir en costume: il aime le clinquant. Il est fou de joie quand je suis en rouge; il adore les plumes!
—Et il sera comédien? demandai-je.
—Certainement, pour ne pas me quitter… D'ailleurs, si c'est le plus dur des métiers, c'est encore celui où l'on a, de temps en temps, le plus de bonheur.
—Allons! dit Moranbois, rhabille-toi et donne-moi mon filleul.
Il prit l'enfant, le traita tendrement decrapaud, et le promena dans les corridors en lui chantant de sa voix caverneuse et fausse je ne sais quel air impossible à reconnaître, mais que le marmot goûta fort et essaya de chanter aussi à sa manière.
Un souper exquis et ravissant nous réunit tous de minuit à six heures du matin. Les cristaux de Venise étincelaient de leurs vives couleurs au feu des bougies. Les fleurs de la serre, étagées sur un gradin circulaire, nous entouraient de parfums printaniers, pendant que la neige continuait à joncher le parc éclairé par la pleine lune. Nous étions plus bruyants à nous huit qu'une bande d'étudiants. On parlait tous à la fois, on trinquait à tous les souvenirs, et puis on se mettait à écouter Bellamare racontant, avec un charme incomparable que Laurence ne m'avait nullement exagéré: sa campagne d'Amérique, une répétition musicale où l'on avait juré de ne pas s'interrompre ni de manquer la mesure en franchissant ensteamerles rapides du Saint-Laurent, une nuit de bombance à Québec où l'on avait soupé à la lueur de l'aurore boréale, une nuit de détresse où l'on s'était perdu dans la forêt vierge, des jours de fatigue et de jeûne dans le désert au delà des grands lacs, une rencontre fâcheuse avec des sauvages, une autre avec des troupeaux de bisons, de grandes ovations en Californie, où l'on avait eu des Chinois pour machinistes, etc. Quand il nous avait enchaînés par ces récits, il nous conviait à rire et à chanter; puis on s'arrêtait pour écouter le grand silence de l'hiver au dehors, et ces moments de recueillement pénétraient Laurence d'un sentiment de repos moral, intellectuel et physique, dont il appréciait enfin la solennelle douceur.
Madame de Valdère fut adorable. Elle s'amusait comme une enfant; elle tutoyait Impéria, qui le lui rendait pour ne pas l'affliger. Par moments aussi, elle tutoyait Bellamare sans s'en apercevoir. Bellamare était déjà un vieux ami pour elle, un confident éprouvé. Entre elle et Impéria, ces deux femmes irréprochables dont il avait été le père, il se sentait réhabilité, disait-il, de ses vieux péchés.
Purpurin servait, on l'avait travesti en nègre.
A la fin du souper, Laurence interpella Moranbois en lui donnant son sobriquet primitif, que l'Hercule ne permettait qu'à ses meilleurs amis.
—Cocanbois, lui dit-il, où est ta caisse? Je suis toujours associé, je veux voir le fond de ta caisse.
—C'est facile, répondit le régisseur sans se troubler. Nous sommes justement venus ici pour te rendre tes comptes.
Et il tira de sa poche un massif portefeuille éraillé, fermé à clef, dont il tira cinq billets de banque.
—On la connaît, ta plaisanterie! reprit Laurence. Passe-moi ton ustensile.
Il regarda le portefeuille. La somme qu'on lui rapportait prélevée, il y restait trois cents francs.
—Éternelsboulotteurs! dit en riant Laurence, il est bien heureux que vous ayez enfin joué proprement ce soir!—Allons, ma femme, dit-il en s'adressant à la comtesse, puisque, ce soir, on se tutoie, va chercher la recette de nos artistes, c'est à toi de l'apprécier.
Elle l'embrassa au front devant nous tous, prit la clef qu'il lui tendait, disparut et revint vite.
Quand elle eut rempli et bourré le portefeuille du régisseur, il y avait pour deux cent mille francs de valeurs dans la caisse.
—Ne répliquez pas, dit-elle à Bellamare; ma part est de moitié: c'est la dot d'Impéria.
—Je donne aujourd'hui ma part de recette à mon filleul, dit Moranbois sans s'émouvoir.
—Et moi la mienne à Bellamare, dit Léon. J'ai hérité aussi d'un oncle, non pas millionnaire, mais j'ai de quoi vivre.
—Et tu nous quittes? dit Bellamare en laissant tomber avec effroi le portefeuille. O fortune! si tu nous désunis, tu n'es bonne qu'à nous allumer le punch!
—Moi, vous quitter! s'écria Léon, pâle aussi, mais de l'air inspiré d'un auteur qui a trouvé son dénoûment, jamais! pour moi, il est trop tard! L'inspiration est une chose folle qui veut un milieu impossible; si je deviens un vrai poëte, ce sera à la condition de ne pas devenir un homme sensé. Et puis… ajouta-t-il avec un peu de trouble, Anna, il me semble que ton enfant crie!
Elle se leva et passa dans la pièce voisine, où l'enfant dormait dans son berceau sans s'inquiéter de notre tapage.
—Mes amis, dit alors Léon, l'émotion de cette nuit d'ivresse et d'amitié a été si vive pour moi, que je veux ouvrir mon cœur trop longtemps fermé. Il y a un remords dans ma vie! et ce remords s'appelle Anna. J'ai été le premier amour de cette pauvre fille, et je l'ai mal aimée! C'était une enfant sans principes et sans raison. C'était à moi, homme, de lui donner une âme et un cerveau. Je ne l'ai pas su, parce que je ne l'ai pas voulu. Je me suis cru un trop grand personnage intellectuel pour travailler à une bonne action dont j'aurais recueilli le fruit. J'étais dans l'âge des hautes ambitions, des rancunes amères et des illusions folles. «A quoi bon, me disais-je, me consacrer au bonheur d'une femme, quand toutes les autres doivent m'en donner?» C'est ainsi que raisonne la présomptueuse jeunesse. J'arrive à l'âge mûr, et je vois que, dans les autres milieux, les femmes ne valent pas mieux que dans le nôtre. Si elles ont plus de prudence et de retenue, elle ont moins de dévouement et de sincérité. Les fautes qu'Anna a commises, elle eût pu ne pas les commettre, si j'eusse été patient et généreux; à présent, cette fille égarée est une tendre mère, si tendre, si courageuse, si touchante, que je lui pardonne tout! Je ne suis pas bien sûr d'être le père de son enfant, n'importe! Si je rentrais dans le monde, épouser avec ce doute serait ridicule et scandaleux. Dans la vie que nous menons, c'est une bonne action: d'où je conclus que, pour moi, le théâtre sera plus moral que le monde. Donc, j'y reste et je m'y enchaîne sans retour. Bellamare, tu m'as souvent reproché d'avoir profité de la faiblesse d'une enfant et de l'avoir dédaignée pour cette faiblesse, qui eût dû m'attacher à elle. Je ne voulais pas accepter ce reproche. Je sens à présent qu'il était mérité, qu'il a été le point de départ de ma misanthropie. Je veux m'en débarrasser, j'épouserai Anna. Elle croit que j'ai eu pour elle un retour d'amour, mais que je ne le prends pas au sérieux, et que mes éternels soupçons rendront notre union impossible. Elle ne me permet pas de croire que son enfant m'appartient. Elle le nie pour me punir d'en douter; eh bien, je ne veux rien savoir. J'aime l'enfant, et je veux l'élever. Je veux réhabiliter la mère. Je vous le jure en son absence, mes amis, pour que vous me serviez de garants auprès d'elle: je jure d'épouser Anna…
—Et tu feras bien, s'écria Bellamare, car je suis sûr, moi, qu'elle t'a toujours aimé.—Allons! dit-il en s'adressant au jour naissant qui, mêlé bizarrement au clair de lune, nous envoyait une grande lueur bleue à travers les fleurs et les bougies, parais, petit jour caressant, le plus beau de ma vie! Tous mes amis heureux, et moi… moi! Impéria! ma sainte, ma bien-aimée, ma fille! nous allons donc enfinfaire de l'art!—Écoute, Laurence! si j'accepte le capital que tu me prêtes…
—Pardon, dit Laurence, j'espère que cette fois il ne sera pas question de restitution. Je te connais, Bellamare, l'obstacle éternel de ta vie, c'est ta conscience. Avec un capital plus mince que celui que je mets dans tes mains, tu te serais tiré d'affaire, si tu ne l'avais toujours dû à des amis que tu ne voulais pas ruiner. Avec moi, tu ne peux pas avoir cette crainte. Mon offrande ne me gênera même pas, et, quand elle me gênerait un peu, quand j'aurais à retrancher quelque chose à ma trop large opulence… Tu m'as donné trois ans d'une vie bien remplie qui a emporté toute l'écume de ma jeunesse, et dont il ne m'est resté que l'amour d'un idéal dont tu es l'apôtre et le professeur le plus persuasif et le plus persuadé… Tu as formé mon goût, tu as élevé mes idées, tu m'as appris le dévouement et le courage… Tout ce que j'ai de jeune et de généreux dans l'âme, c'est à toi que je le dois. Grâce à toi, je ne suis pas devenu sceptique. Grâce à toi, j'ai le culte du vrai, la confiance au bien, la puissance d'aimer. Si je suis encore digne d'être choisi par une femme adorable, c'est qu'au travers d'une vie folle comme un rêve, tu m'as toujours dit: «Mon enfant, quand les anges passent dans la poussière que nous soulevons, mettons-nous à genoux, car il y a des anges, quoi qu'on en dise!» Je suis donc à jamais ton obligé, Bellamare, et ce n'est pas avec un ou deux ans de mon revenu que je peux m'acquitter envers toi. L'argent ne paye pas de pareilles dettes! Je t'ai compris; tu veuxfaire de l'artet non plus du métier. Eh bien, mon ami, recrute une bonne troupe pour compléter la tienne et joue de bonnes pièces toujours. Je ne crois pas que tu fasses fortune, il y a tant de gens qui aiment l'ignoble! mais je te connais, tu seras heureux dans ta médiocrité, dès que tu pourras servir la bonne littérature et appliquer la bonne méthode sans rien sacrifier aux exigences de la recette.
—Voilà! répondit Bellamare radieux et pénétré. Tu m'as compris, et mes chers associés me comprennent. O idéal de ma vie! n'être plus forcé de faire de l'argent pour manger! Pouvoir dire enfin au public: «Viens à l'école, mon petit ami. Si le beau t'ennuie, va te coucher. Je ne suis plus l'esclave de tes gros sous. Nous n'allons pas échanger des balivernes contre du pain. Nous en avons, du pain, tout comme toi, mon maître, et nous savons fort bien le manger sec plutôt que de le tremper dans la fumée de ton cynisme intellectuel. Petit public qui fais les gros profits, apprends que le théâtre de Bellamare n'est pas ce que tu penses. On peut s'y passer de toi quand tu boudes; on peut y attendre ton retour quand le goût du vrai te reviendra. C'est un duel entre nous et toi. Tu te mets en grève? soit! nous jouerons encore mieux devant cinquante personnes de goût que devant mille étourneaux sans jugement.» Mais… voyez au plafond ce rayon rouge qui fait paraître blêmes toutes nos figures fatiguées du passé, et qui, tout à l'heure, descendant sur nos fronts, les fera resplendir des joies de l'espérance! C'est le soleil qui se lève, c'est la splendeur du vrai, c'est la rampe éblouissante qui monte de l'horizon pour éclairer le théâtre où toute l'humanité va jouer le drame éternel de ses passions, de ses luttes, de ses triomphes et de ses revers. Nous sommes, en tant qu'histrions, des oiseaux de nuit, nous autres! Nous rentrons dans l'ombre du néant quand la terre grouille et s'éveille; voici enfin un beau matin qui nous sourit comme à des êtres réels et qui nous dit: «Non, vous n'êtes pas des spectres; non, le drame que vous avez joué cette nuit n'est pas une fiction vaine: vous avez tous saisi votre idéal, et il ne vous échappera plus. Vous pouvez aller dormir, mes pauvres ouvriers de la fantaisie; vous êtes à présent des hommes comme les autres, vous avez des affections puissantes, des devoirs sérieux, des joies durables. Vous ne les avez pas achetés trop cher ni trop tard: regardez-moi en face, je suis la vie, et vous avez enfin droit à la vie!»
L'enthousiasme de Bellamare nous gagna tous, et il n'y eut personne qui ne pensât que le bonheur est dans le sentiment que nous en avons, nullement dans la manière dont l'avenir tient ses promesses. J'étais enivré comme les autres, moi qui n'avais pas eu d'autre fonction et d'autre mérite dans toute cette aventure que de me dévouer durant quelques jours à hâter et à assurer le bonheur des autres.
Quand je me retrouvai seul, plusieurs jours après, dans la chaîne prosaïque de ma vie nomade, ce souper de comédiens dans l'ancien monastère de Bertheville m'apparut comme un rêve, mais comme un rêve si romanesque et si singulier, que je me promis bien de tenir ma promesse à Laurence, et de le recommencer avec les mêmes convives aussitôt que les circonstances le permettraient.
FIN