M. Duncan, frère de MlleIsadora Duncan, est un missionnaire écossais, comme son nom l’indique, qui prêche avec piété, à travers les rues de Paris, par la parole, les gestes et le costume, la restauration du cancan grec.
On a toujours persécuté les apôtres. Celui-là, il y fallait s’attendre, a donc été persécuté. Le propriétaire d’une maison où une étrangère pratiquait à l’égard de M. Duncan la plus généreuse hospitalité et lui donnait asile dans son appartement, vient de demander à la justice de notre pays qu’il ne lui fût plus permis de franchir les portes de cette demeure. Ce propriétaire sans pitié, qui sans doute méprise la danse, le plus ancien des beaux-arts, et n’a que du mépris pour l’hellénisme, a donné pour raison de sa requête que ses locataires étaient choqués de rencontrer dans l’ascenseur, et aussi dans les escaliers, un homme habillé comme Alcibiade. Alcibiade avait les jambes nues et les bras découverts jusqu’aux épaules, tout du moins nous permet de le croire. Cependant, quand il fréquentait les satrapes efféminés de la molle Asie, il mettait une élégante coquetterie à déférer à leur exemple : il revêtait une longue robe aux plis flottants. Chez les Gaulois que nous sommes, il eût porté le sayon et les braies. M. Duncan ne veut pas de braies. Il entend rester de la plus vieille Athènes.
Fort de la pureté de ses sentiments et de la grandeur du but vers lequel il marche à pas pyrrhiques, il a tenu au juge à peu près ce langage :
« Mes jambes nues et mes bras blancs ont la sincérité innocente de mon cœur et de la nature. Je prêche, par mon seul aspect, la candeur, l’héroïsme et la simplicité. Et tout au contraire devrais-je demander à ce maître des lieux, aussi farouche qu’inconséquent, l’expulsion de la plupart des personnes que je rencontre dans cette cage étrange qu’on nomme un ascenseur, vers les huit heures du soir. Car elles me choquent. Elles sont nues par en haut, tandis que je le suis par en bas. Je n’en vois pas la différence, ou plutôt, par ce que je vois, cette différence me paraît à mon avantage. Je ne triche pas ; en effet, ce que je montre est bien à moi. Je suis un hommage vivant à la vérité, ces personnes à l’illusion et au mensonge. »
Cette argumentation, d’un atticisme ingénieux, ne me paraît pas convaincante. C’est une banalité que de dire que le costume est affaire de convention. J’ai eu l’honneur d’être présenté, au cours de mes voyages, à un nègre qui s’était fait tatouer, sur les jambes, des pantalons à carreaux alternativement noirs et blancs. C’était assurément l’homme le mieux habillé de sa tribu, et pourtant, à Paris, il n’eût pas été reçu même dans un établissement de bains. Je me souviens aussi de ce que disait, à un beau jeune homme qui entrait sans gants dans sa loge, aux Italiens, une grande dame du second Empire : « Ne voyez-vous pas que vous êtes tout nu ? » Elle ne s’apercevait pas qu’elle-même était sans voiles depuis la racine des cheveux jusqu’au beau milieu de la poitrine. Et elle avait le droit de ne pas s’en apercevoir : c’est affaire d’époque, d’heure, de lieu et de mœurs.
Toutefois, il me paraît ici nécessaire de révéler un soupçon qui me point. Je ne crois pas que ce soient les mollets de M. Duncan qui aient scandalisé les Parisiens et les Parisiennes. Ils ont vu, depuis leur naissance, des choses tellement plus extraordinaires ! Ils ont vu Mérovack, l’homme des cathédrales, dont il était au moins aussi déconcertant de rencontrer, dans les escaliers, le pourpoint et les hauts-de-chausses à crevés que lechitonde M. Duncan ; ils ont vu, dans certains petits théâtres, et jusque dans leurs salons, des danseuses qui n’étaient guère vêtues que de verroteries ; ils ont coutume de voir des crânes dénudés, dont ils disent, avec un ébaudissement sournois, qu’ils sont obscènes. Si donc ils repoussent, du sein largement ouvert de leurs habitations, M. Duncan, il doit y avoir autre chose. Et je pense, je l’avoue, avoir découvert le motif de leur émotion : c’est qu’ils ont peur de M. Duncan. M. Duncan est pour eux un mystère et une angoisse, M. Duncan, pour le dire d’un seul mot, est un homme qui n’a pas de face, le seul au monde : il n’a qu’un profil ! C’est terrifiant.
Il le sait, le pauvre, et il vous répondra que c’est lui qui l’a voulu. Apôtre de la chorégraphie grecque, il a été l’étudier là où on la retrouve, sur les vases grecs. Et je suppose que vous l’avez remarqué : sur les vases grecs on ne voit jamais que des profils grecs ; des hommes de profil, des femmes de profil, des bœufs, des colombes, des flûtes de profil. Tout est en profil, c’est le règne, le triomphe, l’universelle domination du profil. Et M. Duncan, qui a une âme simple, comme tous les apôtres, en a conclu que la danse grecque se dansait toujours de profil ; et avec une patience acharnée, un mâle dévouement, une résolution farouche, il s’est évertué à perdre la face. Par quelles incantations, par quelles cruelles opérations de sorcellerie y est-il parvenu, c’est ce qu’on ne saurait dire ; mais le fait est certain, il est merveilleux, il est épouvantable : depuis dix ans, à Paris, nul œil jamais n’a vu de M. Duncan autre chose que son profil, tout blanc sur un rideau noir. Et même dans la rue… Il n’a plus de corps, il n’a plus de volume, il n’a plus d’épaisseur. C’est une ombre, une ombre antique. Je présume cependant que les anciens n’étaient point tout à fait ainsi, qu’ils étaient plus étoffés ; sans quoi, comment eussent-ils fait pour manger, boire, et le reste ? Je me doute aussi qu’il fut un temps où M. Duncan lui-même ressemblait à tout le monde, avant qu’il se livrât sur sa personne à ces dangereuses magies ; car il est père.
Je l’ai connu jadis en effet, voici quelques années, alors qu’il vivait, déjà Hellène, au sommet le plus culminant d’une maison qui n’était point fort éloignée de la rue du Bac. A vrai dire, il n’avait déjà que ce profil mystérieux, qui se détachait d’une façon bien étrange sur un fond de cheminées. A ses côtés un petit enfant presque nu, lui aussi, agitait librement ses cuisses rondes. Et comme je me permettais de demander à l’ombre paternelle : « Il est bien joli ! Comment s’appelle-t-il ? » M. Duncan me répondit avec gravité : « Il ne s’appelle pas ! » Je savais que nous étions en Grèce, et que par conséquent je devais m’attendre à quelque chose d’un peu neuf. Il m’eût paru naturel que le fils de M. Duncan s’appelât Aristodème, Protagoras ou Lycophron. Mais cela me gênait vraiment qu’on ne pût l’appeler du tout.
— Eh quoi ? dis-je.
— Oui, fit M. Duncan. De quel droit mettrais-je des entraves à sa liberté individuelle ? Je ne lui donne aucun nom, pour qu’il puisse choisir, plus tard, celui qui lui conviendra.
L’air était froid, et l’aigre bise qui soufflait du nord-ouest, où est Montmartre, bleuissait sa poitrine nue. Mais il ne semblait pas s’en apercevoir, réchauffé sans doute d’un feu intérieur, vivant en rêve dans des îles rousses comme le pelage des chèvres d’Argolide, sous le soleil cuisant qui fait se battre et chanter les cigales. Cela était absurde et touchant. A compter de ce jour, j’eus de l’estime pour lui, et je la lui garde encore. Il n’a pas de face, et son fils n’a pas de nom. Pour nous c’est une famille pauvre. Mais elle est si riche de belles chimères que nous n’avons pas, que je lui souhaite de trouver un toit où les loger.