Je demande que des industriels ingénieux construisent des roulottes, pas trop chères, où l’on pourrait vivre, dormir et mourir ; ou bien qu’ils élèvent de vastes ballons captifs, avec nacelles tranformées en dortoirs ; ou bien encore que l’Etat bienfaisant abolisse les lois cruelles qui interdisent le vagabondage. Car je commence à désespérer de plus jamais trouver un toit pour abriter ma tête. Paris est en effet devenu inhabitable : d’abord parce qu’on démolit, ensuite parce qu’on bâtit, et à la même place. Vous ne comprenez pas, vous me répondez que ces deux motifs sont contradictoires, et que si l’on démolit ma maison, je n’ai qu’à attendre pour me loger dans celle qu’on remolira, si j’ose m’exprimer ainsi. Monsieur, ou bien vous êtes un homme déplorablement naïf, ou bien vous vous faites remarquer par la plus insigne mauvaise foi. L’appartement que j’occupais était un vieil appartement dans une vieille, bête, honnête maison. On y montait par un escalier, figurez-vous, on y mettait ses affaires dans des armoires, on s’y chauffait avec des cheminées, et le concierge se cachait dans une loge où il rapetassait de vieux pantalons ; car il était en même temps tailleur, ce que j’estimais d’un secours précieux. Mais un jour les démolisseurs sont venus. Ce sont des démolisseurs hypocrites et astucieux. Ils ont commencé par laisser ma demeure tranquille, ils se sont attaqués aux autres, celles qui étaient à côté. C’était déjà bien assez désagréable. Durant dix-huit mois, j’ai respiré l’odeur du plâtre frais (le plâtre frais sent les vieilles allumettes chimiques mouillées et moisies), j’ai piétiné dans la boue, dans le mortier, dans les gravats ; d’innombrables chariots ont fait tout ce qu’ils ont pu pour m’écraser ; et j’ai connu l’invasion de milliers de rats : chassés de leurs vieilles retraites, ils cherchaient un appartement ; ils ont trouvé le mien.
Longtemps je les ai maudits. Mais maintenant je comprends leurs souffrances, et j’y compatis. Moi aussi, j’ai dû quitter ma retraite ; la pioche des démolisseurs l’atteignit enfin. Pauvre exilé, j’ai connu les lits d’auberge, l’hospitalité des campagnes, l’abri prêté par des amis complaisants ou des parents qui accomplissaient leur devoir sans enthousiasme. Et pendant ce temps-là on rebâtissait ma maison. Et comme je suis un animal d’habitude, comme j’aime ma rue, mon quartier, mes omnibus et mes fournisseurs, j’y suis revenu ingénument. Mais si vous saviez comme elle avait changé ! L’ancienne, la vraie, était en plâtre et en moellons ; la nouvelle est tout en pierres de taille, avec des colonnes de marbre rose jusqu’au toit, et un dôme qui ressemble à un observatoire ! Je ne reconnus pas non plus le concierge, ni sa loge. D’abord ce n’est plus une loge, c’est un bureau, comme chez les ministres. Et le concierge est peut-être un ministre : en tout cas, il n’est plus tailleur, il est beaucoup mieux habillé que moi, et il a un air, un air… Enfin il est si beau que j’espérai un instant que ce serait lui qui me donnerait le denier à Dieu. Mais je fus déçu. Il me dit seulement :
— Monsieur voit comme c’est beau maintenant. Monsieur sera bien mieux qu’auparavant. Monsieur cherche sans doute un appartement. Quel prix veut y mettre Monsieur ?
— Dame, fis-je, le prix que j’y mettais autrefois. Je voudrais quelque chose dans les dix-huit cents à deux mille francs.
La physionomie de ce fonctionnaire intestin respira tout à coup le plus grand mépris, et il répondit :
— Nous n’avons pas ça ici. Je ne peux rien offrir à Monsieur à moins de dix-huit mille francs.
— Bon Dieu ! criai-je, épouvanté.
— Monsieur oublie, continua-t-il, que pour ce prix-là il a l’ascenseur et le téléphone, qu’il est éclairé à l’électricité, chauffé au chauffage central. Enfin il y a la pâtisserie.
Je crus un instant qu’il voulait dire qu’en échange de la somme énorme qu’on me demandait, on me fournirait une partie de la nourriture. Pourtant je jugeai que c’était encore excessivement cher.
— Jamais, dis-je, je ne mangerai pour dix-huit mille francs de pâtisserie par an. J’en serais malade !
Mais le concierge consentit à me détromper.
— Il s’agit, me dit-il, de la décoration. Ces nouveaux appartements sont splendidement décorés. Et c’est cela que nous nommons la pâtisserie. Si Monsieur veut monter avec moi, Monsieur verra.
Il me fit prendre l’ascenseur. Ça, l’ascenseur, c’est commode, je le reconnais. Pourtant il faut apprendre à s’en servir. Dans l’intérieur de cette cage, c’est tout noir, et il y a des tas de petits boutons sur lesquels il ne faut pas appuyer sans discernement. Une fois, faute d’avoir fait attention, je me suis tout à coup senti précipiter dans une obscurité profonde ; et je n’osais plus sortir, crainte de tomber dans le vide. En frottant une allumette, je m’aperçus que j’étais descendu dans la cave. C’est traître, ces machines-là, il y a aussi des jours où ça s’arrête centre ciel et terre, sans que personne sache pourquoi, ni combien de temps ça peut durer : il est prudent de se munir de provisions.
Par bonheur, le concierge était un homme savant. Il fit stopper l’appareil juste à l’étage qu’il voulait. Dans l’escalier, cet escalier qui ne servait plus à rien, c’était tout en marbre. En marbre rouge. J’étais impressionné. Le concierge ouvrit une porte magnifique, à deux battants, et je pénétrai dans une espèce de grande pièce, très longue. Je demandai, innocemment :
— C’est un couloir, ou bien la salle à manger ?
— Un couloir ! dit le concierge indigné : c’est la galerie, monsieur !
— Bon, dis-je, bon ! Ne vous fâchez pas. Alors, on mange, dans la galerie ? Ça me paraît bien étroit pour mettre une table et des chaises ?
— Monsieur, me dit-il, la salle à manger n’est pas ici. Elle est en face de vous.
— Alors, à quoi ça sert-il, cette galerie ?
— A quoi ça sert ? Ma foi, je n’en sais rien. Mais on ne fait plus d’appartement sans galerie : c’est pour la magnificence.
Je songeai que je n’avais pas de quoi m’offrir des magnificences si coûteuses, et dont je n’éprouvais pas le besoin. Et mon guide ouvrit une autre porte.
— Voilà le salon, dit-il, la voix empreinte d’une émotion religieuse. La cheminée est en marbre blanc, bien entendu. C’est du marbre demi-statuaire, tout ce qu’il y a de mieux. Et voici les pâtisseries !
Les murailles étaient divisées en panneaux peints en blanc, d’une couleur crème fouettée qui me fit penser au style des romans mondains, et chacun de ces panneaux était séparé des autres par une nymphe en plâtre stuqué, qui s’emberlificotait les pieds dans la gueule d’une chimère, également en plâtre stuqué. Et cette dame toute nue tendait les mains, vers le plafond, à une frise où l’on apercevait des petits amours, d’autres dames toutes nues, des palmes, des arabesques, des rosaces, des grecques : toute une boutique de plâtrier ornemaniste. Moi, ça me rend malade quand il y en a tant que ça ! Je l’avouai au concierge, qui me répondit sèchement :
— Les autres locataires ne sont pas de l’avis de Monsieur. Plus on en met, mieux on loue.
Le salon était Louis XV, m’expliqua-t-il ; le petit salon, à côté, Louis XVI, et la salle à manger Renaissance. S’il y avait eu plus de pièces, je suppose qu’on serait descendu jusqu’au style Pharamond, et puis égyptien, et puis assyrien, avec un fumoir japonais et deswater-closetspremier Empire. Moi, ça me fiche des palpitations, tous ces styles. Je m’en ouvris au concierge. Il me répondit dédaigneusement :
— Les autres locataires ne sont pas de l’avis de Monsieur. Plus il y a de styles, plus c’est riche !
Alors je demandai à voir les chambres à coucher. Elles étaient plus simples, heureusement, « parce qu’on ne reçoit personne dans les chambres à coucher, excepté celle de Madame ». Alors, naturellement, dans celle de Madame, je retrouvai des nymphes et des amours, et tout ce qu’il faut pour un musée. Il n’y avait rien pour s’asseoir, dans cet appartement, puisqu’il était à louer. Je dus passer mon étourdissement contre la paroi. Puis je cherchai un prétexte pour fuir, pour fuir au plus vite.
— Où sont les placards ? demandai-je.
— Les placards ? répéta le concierge étonné, Ah ! oui… Monsieur veut dire ces espèces de cavernes qu’on creusait dans les murailles… Ça ne se fait plus qu’en province.
— Il me faut absolument des placards !… affirmai-je courageusement.
Sur quoi je m’échappai. On m’aurait payé que je n’eusse pu consentir à vivre là-dedans. Et on me demandait dix-huit mille francs. Je ne les ai pas.
Je vous parle sérieusement : on va faire des logements à bon marché pour les pauvres diables. C’est fort bien. Mais où pourront se réfugier les médiocres bourgeois comme vous et moi, qui avons un peu de goût et pas trop d’argent ?
J’y songeai longuement. A la fin, je découvris une vengeance, et peut-être un remède.
C’était un dimanche triste, où je rencontrai trois amis tristes. Quelle chose étrange que personne ne soit gai depuis la victoire ! Peut-être l’avons-nous trop longuement attendue. Peut-être sentons-nous maintenant tout le poids des deuils que nous supportions stoïquement, tant qu’il fallait ne songer qu’à vaincre. Il y a eu tant de morts, et la vie est si grise pour ceux qui survivent ! On ne sait pas de quoi sera fait demain ; on n’est plus en guerre et l’on n’est pas en paix. On n’a pas le courage de se remettre au travail ; on regarde son voisin : il ne fait rien ; alors on fait comme lui…
C’est pénétrés de ces pensées mélancoliques que nous errions, sans rien trouver à nous dire : enfin il pleuvait. Nous parvînmes devant une chose fort rare aux jours où nous sommes : une maison où il y avait encore des appartements à louer, — parce que c’était une maison neuve, une maison que les maçons venaient enfin de terminer, après cinq ans d’un chômage qui, du reste, il faut l’avouer, n’avait pas été volontaire.
— Voici, déclarai-je, ce que nous allons faire pour chasser nos idées noires : nous allons visiter des appartements !
Mes trois amis me considérèrent comme un pauvre d’esprit.
— C’est économique, dirent-ils, mais ce n’est pas drôle ! Tous les appartements coûtent dix-huit mille francs ; c’est un prix fait, une fois pour toutes. Tous les appartements ont le même nombre de pièces, la même galerie, pour la magnificence, les mêmes pâtisseries au plafond, les mêmes fausses boiseries en stuc dans la salle à manger, les mêmes radiateurs, le même ascenseur et la même électricité. Et vous avez déjà décrit tout ça. Vous n’allez pas recommencer !
Cependant je parvins à les persuader. Mais je laissai deux de ces désœuvrés dans une voiture, et ce ne fut qu’avec le troisième que je pénétrai dans un somptueux immeuble.
Le concierge était, bien entendu, un personnage impressionnant. Nous le saluâmes, comme si c’était pour conclure un armistice, en adversaires courtois. C’était bien dix-huit mille francs par logis, comme nous l’avions prévu, « excepté au rez-de-chaussée, où il y a des suites de deux pièces, délicieuses, pour trois mille francs. »
— … Bon, bon, acquiesçai-je. Mais d’abord je veux de nouveau jeter un coup d’œil sur la façade.
— Et je me reculai, sous mon parapluie.
— Elle est architecturale, la façade, monsieur, affirma le concierge, tout ce qu’il y a de bien, magnifique !
… Ça se terminait par des dômes, comme l’Observatoire. En dessous, il y avait de grandes arcades surplombantes. Et puis, du troisième au sixième étage, de la sculpture comme si on avait déménagé une Exposition universelle : des femmes nues, des enfants nus, des hommes nus, des bêtes apocalyptiques, des arbres, des fleurs et de l’herbe.
— Hein ! dit le concierge, on en a mis ?
— Comme c’est laid, mon pauvre monsieur, lui dis-je avec commisération, comme c’est laid ! Et pourquoi a-t-on mis tout ça en l’air ? Si c’était aux premiers étages, je comprendrais encore, et ça ne donnerait pas l’impression que ça va vous tomber sur la tête. Est-ce que… est-ce que c’estdéfinitif, ces machines-là ?
— Vous dites ? interrogea ce fidèle gardien, interloqué.
— Ça doit pouvoir s’enlever, heureusement, continuai-je ; on dirait que ça ne tient pas.
Il me considéra avec inquiétude, mais je pénétrai froidement dans la maison. Alors il me montra « les suites de deux pièces, au rez-de-chaussée, avec confort moderne ». Les deux pièces se commandaient l’une l’autre. Et elles donnaient sur une espèce de puits étroit, d’un aspect très dramatique.
— C’est la cage de l’ascenseur ? demandai-je innocemment.
— La cage de l’ascenseur, monsieur ! dit le concierge indigné ; c’est la courette, la courette réglementaire de 8 mètres de côté. Monsieur voudrait peut-être donner sur un jardin, pour trois mille francs ?
— Vous me payeriez pour habiter là-dedans, répondis-je, que je prendrais la fuite. Comme c’est laid, mon Dieu, comme c’est laid !… Du reste, je ne regarde pas au prix ; montrez-moi autre chose.
Alors nous visitâmes un appartement à dix-huit mille francs. Mais, avant d’entrer, je fis une station pour considérer avec hésitation la rampe de l’escalier. Elle figurait des pilastres de bois, Louis XIV, naturellement. Le plafond se découpait en caissons, plutôt Renaissance.
— Et c’est du bois ? questionnai-je avec sévérité.
— C’est du bois… dit le concierge. Dame, c’est manière bois. On fait ça avec du staff, maintenant. Monsieur ne voudrait pas qu’on lui donne du bois ! Ça ne se fait plus !
— C’est idiot ! affirmai-je avec assurance. Et naturellement, ce cuir de Cordoue, c’est du linoléum ?
— Une « imitation » de linoléum, corrigea le concierge, blessé. Et c’est riche !
— Ça serait riche si c’était du cuir de Cordoue, lui dis-je, avec indulgence. Moi, je veux du cuir de Cordoue qui vienne de Cordoue, et du bois qui vienne des bois, ou bien autre chose qui ne mente pas, une chose qui soit ce qu’elle est, avec sincérité… Mais entrons !
Et nous passâmes en revue les amours et les nymphes du salon, en plâtre, les moulures rocaille de la galerie, les stucs de la galerie et de la salle à manger, les papiers de tenture qui avaient l’air d’étoffes, et les appliques pour l’électricité qui étaient faites sur les plus fastueux modèles d’appliques du temps où l’on n’avait que des chandelles pour s’éclairer. Quant aux glaces, inutiles de dire que c’était du Louis XIV « riche », bien imité avec des matériaux pauvres.
— Cet appartement est très bien ! prononçai-je.
Le concierge eut un mouvement de satisfaction.
— Monsieur ne trouvera pas mieux pour le prix ! suggéra-t-il.
— Oui, dis-je : il est bien exposé, les pièces sont assez grandes… Seulement, est-ce qu’on ne pourrait pas m’ôter toutes ces histoires-là ?
— Quoi ? cria le concierge, quoi ?
— Tout ce qui est sur les murs, sur le plafond, dans l’escalier !
— Mais, monsieur, c’est ce qui fait le style de l’appartement ! On ne louerait pas sans ça ! Monsieur est bien le seul…
— Vous croyez ! fis-je, en m’efforçant de jeter dans son âme la semence d’un doute pervers.
— Vous croyez ? ajouta mon ami en écho.
Il avait compris. Il expliqua le jeu aux deux autres neurasthéniques, abrités dans leur fiacre. Et successivement ils livrèrent après nous et l’un après l’autre le même assaut à ce même concierge. Ils lui dirent : « Que c’est laid, mon Dieu, que c’est laid ! » Cet homme était effondré. On avait donc changé de goût pour les immeubles ? Ce n’était donc plus ça qu’il fallait servir aux clients ? Abrités derrière les vitres de la voiture, nous le vîmes reconduire jusqu’à la porte son dernier visiteur : il avait la tête basse et les yeux égarés. Et alors, le cœur léger, ardent, plein d’un cruel enthousiasme, jusqu’à la nuit noire nous parcourûmes l’énorme ville, en quête de nouveaux édifices sur qui jeter le venin corrodant des amères critiques. Nous décourageâmes vingt concierges, nous rencontrâmes même des propriétaires, des architectes. Le premier qui leur parlait était repoussé avec mépris, le second inquiétait, les deux autres faisaient naître l’angoisse, le désespoir etbaisser les loyers !
Je propose donc la constitution d’une nouvelle ligue. Citoyens, que désormais un noble esprit de solidarité vous anime ! Unissez-vous pour visiter platoniquement à tour de rôle les maisons neuves ! Et dites que c’est laid, que c’est affreusement laid ! Vous rendrez service à ceux qui cherchent réellement un toit sous lequel reposer leurs têtes — et vous ramènerez peut-être un peu de goût et de simplicité dans l’âme sauvage des décorateurs.