Chazot, malheureusement, hésita et tâtonna...
Il perdit un jour entier, et le lendemain il lui fallut des efforts inouïs et un combat affreusement meurtrier pour reconquérir la Croix-au-Bois...
Si du moins il eût su la garder!
Mais non.
A peine maître de la position, au lieu de la fortifier il laissa ses troupes se reposer...
Si bien que les Prussiens revinrent plus nombreux, l’attaquèrent avec une irrésistible fureur, et le forcèrent à se replier sur Vouziers, après avoir perdu ses canons.
A la même heure, une autre colonne prussienne s’emparait du passage du Chêne-Populeux.
Ces deux nouvelles arrivant coup sur coup à Dumouriez n’ébranlèrent pas son courage.
Il vit sa position si belle la veille, désespérée... Il se vit cerné, tourné, pris au piége qu’il avait tendu à l’ennemi... N’importe.
Sa résolution était si bien prise de mourir plutôt que de mettre bas les armes, qu’il garda toute sa présence d’esprit et ces apparences de sécurité parfaite indispensables à un général en chef.
Il rassemble ses aides de camp, et, avec cette promptitude de décision qui est le propre des grands capitaines, il leur dicte ses ordres.
Beurnonville quittera Rhétel à l’instant et se hâtera d’accourir à Sainte-Menehould, et où lui-même Dumouriez va se rendre, et où Kellermann opérera sa jonction.
Kellermann doublera les étapes pour arriver plus vite.
Dillon, sans s’inquiéter de sa droite ni de sa gauche, devra tenir comme un roc aux débouchés des Islettes et de la Chalade.
Ces précautions prises, ce nouveau plan arrêté, Dumouriez ne songea plus qu’à tirer le gros de son armée, qu’il commandait en personne, de cette impasse de Grandpré, où d’un moment à l’autre il pouvait être accablé par toutes les forces prussiennes.
Maître encore de tout le cours de l’Aisne, il entrevoyait la possibilité d’y prendre une position formidable pour en défendre le passage.
Un temps affreux l’aida à se sauver.
Il se garda bien de faire aucun préparatif apparent de départ, aucun mouvement, aucun déplacement, surtout à l’avant-garde, tant qu’il fit jour...
Au milieu de tous ses embarras, le général prussien prince de Hohenlohe lui ayant fait demander une entrevue, il comprit que l’ennemi se défiait et voulait pénétrer dans ses lignes...
Cependant ne pouvant se rendre au rendez-vous et sentant quels soupçons eût excités un refus, il y envoya le général Duval.
Le prince de Hohenlohe fut exact, tout se passa en politesse réciproques, et le prince ne cacha pas sa surprise à Duval de voir tant d’ordre dans ses postes, et tant d’officiers parfaitement polis...
Les émigrés avaient dit aux Prussiens que l’armée française n’était commandée que par des bijoutiers, des cordonniers et des tailleurs ignorant même comment se charge un canon.
Duval, officier d’une haute intelligence désabusa l’émissaire prussien, lui expliquant que tous les généraux français avaient fait plusieurs campagnes, et que le général en chef, Dumouriezavait gagné tous ses grades sous l’ancienne monarchie.
Le prince de Hohenlohe ne put rien surprendre d’une retraite que tout le monde ignorait encore, et Duval—mentant d’autant mieux qu’il croyait dire la vérité,—annonça que le lendemain Beurnonville et Kellerman devaient arriver à Grandpré.
Cependant la nuit venue, l’avant-garde se replia en trois colonnes, sans bruit, n’ayant ni augmenté ni diminué ses feux, la droite par Marque, le centre par Chevières et la gauche par Grandpré.
Elle rompit les ponts après elle. Duval et Stengel la commandaient. Ils firent halte, pour donner à l’armée le temps de se mettre en marche étant chargés de faire son arrière-garde.
A minuit, Dumouriez partit du château de Grandpré, où il avait établi son quartier-général et monta au camp, qu’il trouva encore tendu.
Les chemins entre le château et le camp étaient si mauvais, la nuit était si noire, que les ordonnances envoyées en avant s’étaient perdues.
Dumouriez se gardant bien de faire battre le tambour, fit passer de bouche en bouche l’ordre de lever les tentes et de plier bagages, et moins d’une heure plus tard, sur les deux heures de la nuit, l’armée se mettait en marche en silence.
Dumouriez gagna d’abord les hauteurs d’Autry et donna ses ordres pour qu’on s’y rangeât en bataille.
A huit heures, les dernières troupes passèrent les ponts de Senucque et de Grandcham et prirent position.
Grâce à une manœuvre d’une audace et d’une adressé inouïe, Dumouriez venait de sauver son armée, et de la replacer dans une position à attendre la bataille.
Rassuré, il écrivit à Danton:
«J’ai été forcé d’abandonner le camp de Grand-Pré... La retraite s’est faite avec un bonheur que je n’osais pas espérer... Je réponds de tout...»
Il avait raison d’en répondre:
Le 20 septembre, date à jamais mémorable de notre histoire, sur les trois heures du matin, l’armée prussienne s’ébranla pour attaquer la petite armée française, qu’elle apercevait audacieusement postée sur la hauteur du moulin de Valmy.
Un ravin séparait les deux armées, dont la position avait ceci d’extraordinaire que les Français faisaient face à la France, tandis que les Prussiens avaient à dos le pays qu’ils venaient d’envahir.
Brunswick avait fait avancer cinquante-huitbouches à feu, pensant, il l’a avoué depuis, «qu’une douzaine de volées de canon, le ronflement des boulets, le bruit et la fumée» suffiraient pour épouvanter et disperser ces bataillons de volontaires qu’on avait la folie d’opposer à ses vieilles troupes...
Mais il se trompait... La jeune armée de la Révolution sut garder sous le feu une si héroïque attitude que Brunswick, saisi de stupeur, se retournant vers ses officiers, leur dit:
—Voyez, messieurs, voyez à quelles troupes nous avons affaire!... Qui diable eût jamais cru cela!
Oui, en effet, qui diable eût jamais cru que les vieux grenadiers de Frédéric, exaltés par la présence et les exhortations de leur roi, ne réussiraient pas à enlever les positions choisies par Dumouriez...
C’est ce qui arriva, cependant...
Après une canonnade de plus de douze heures, après avoir vu par cinq fois ses profondes colonnes d’attaque repoussées, Brunswick se décida à donner l’ordre de la retraite.
Par deux fois le roi de Prusse, frémissant de colère, ordonna à son généralissime de tenter un dernier effort.
—Nous ne vaincrons pas ici, répondit Brunswick découragé...
L’armée de la Révolution venait de recevoir le baptême du feu et de gagner sa première bataille... A moins d’un mois de là les Prussiens battaient en retraite...
Dumouriez avait tenu parole: il avait sauvé la France.
FIN
Saint-Omer TypH D’Homont.