Chapitre XVIII

À peine de retour, le capitaine réveilla ses hommes, en prit douze avec lui, en laissa huit à Outavari, et, accompagné d'une centaine de Petits-Namaquois, auxquels leur chef ordonna de suivre le capitaine blanc, il s'enfonça dans la forêt, fit un grand détour circulaire, et vint s'embusquer, avec sa troupe, sur la lisière de la forêt qui longeait le camp des Cafres.

Arrivé là, il plaça quelques-uns de ses matelots de distance en distance, de manière à ce qu'entre deux marins il y eût dix ou douze Namaquois; puis il fit coucher tout le monde et attendit l'événement.

L'événement ne se fit pas attendre: au point du jour, de grands cris annoncèrent au capitaine Pamphile et à sa troupe que les deux armées en venaient aux mains. Bientôt une fusillade activement nourrie se mêla à ces clameurs; aux même instant, toute l'armée ennemie fit volte-face dans le plus grand désordre, et essaya de regagner la forêt. C'était ce qu'attendait le capitaine Pamphile, qui n'eut qu'à se montrer, lui et ses hommes, pour compléter la défaite.

Les malheureux Cafres, cernés en tête et en queue, enfermés, d'un côté, par la rivière, et, de l'autre, par la forêt, n'essayèrent même plus de fuir: ils tombèrent à genoux, croyant que leur dernière heure était arrivée, et, en effet, pas un seul n'en eût probablement réchappé, à la manière dont y allaient les Petits-Namaquois, si le capitaine Pamphile n'avait rappelé à Outavari que ce n'étaient point là leurs conventions. Le chef interposa son autorité, et, au lieu de frapper de la massue et du couteau, les vainqueurs se contentèrent de lier les mains et les pieds aux vaincus; puis, cette opération terminée, on ramassa, non pas les morts, mais les vivants. On donna du jeu à la corde qui leur entravait les jambes, et on les fit, de gré ou de force, marcher vers la capitale des Petits-Namaquois. Quant à ceux qui s'étaient échappés, on ne s'en inquiéta pas davantage, leur nombre étant trop faible pour causer désormais la moindre inquiétude.

Comme cette grande et dernière victoire était due à l'intervention du capitaine Pamphile, il eut tous les honneurs du triomphe. Les femmes vinrent au-devant de lui avec des guirlandes. Les jeunes filles effeuillèrent des roses sous ses pas. Les vieillards lui décernèrent le titre de Lion blanc, et tous ensemble lui donnèrent un grand repas; puis, ces réjouissances terminées, le capitaine, après avoir remercié les Petits-Namaquois de leur hospitalité, déclara que le temps qu'il pouvait accorder aux plaisirs était écoulé, et qu'il fallait maintenant revenir aux affaires; en conséquence, il pria Outavari de lui faire délivrer ses prisonniers. Celui-ci reconnut la justesse de cette prétention, et le conduisit dans le grand hangar où on les avait entassés, le jour même de leur arrivée, et où on les avait oubliés depuis ce moment: or, trois jours s'étaient écoulés; les uns étaient morts de leurs blessures, les autres de faim, quelques-uns de chaud; si bien qu'il était temps, comme on le voit, que le capitaine Pamphile pensât à sa marchandise, car elle commençait à s'avarier.

Le capitaine Pamphile parcourut les rangs des prisonniers, accompagné du docteur, touchant lui-même les malades, examinant les blessures, assistant au pansement, séparant les mauvais des bons, comme fera l'ange au jour du jugement dernier; puis, cette visite faite, il passa au recensement: il restait deux cent trente nègres en excellent état.

Et ceux-là, on pouvait le dire, c'étaient des hommes éprouvés: ils avaient résisté au combat, à la marche et à la faim. On pouvait les vendre et les acheter de confiance, il n'y avait plus de déchet à craindre: aussi le capitaine fut si content de son marché, qu'il fit cadeau à Outavari d'une pipe d'eau-de-vie et de douze aunes de tabac en carotte. En échange de cette civilité, le chef des Petits-Namaquois lui prêta huit grandes barques pour conduire tous ses prisonniers; et, montant lui-même avec sa famille et les plus grands de son royaume dans la chaloupe du capitaine, il voulut l'accompagner jusqu'à son bâtiment.

Le capitaine fut reçu par les matelots restés à bord avec une joie qui donna au chef des Petits-Namaquois une haute idée de l'amour qu'inspirait le digne marin à ses subordonnés; puis, comme le capitaine était, avant tout, un homme d'ordre, qu'aucune émotion ne pouvait distraire de ses devoirs, il laissa le docteur et Double-Bouche faire les honneurs de la Roxelane à ses hôtes, et descendit avec les charpentiers dans la cale.

C'est que là se présentait une grave difficulté qui ne demandait rien moins que l'intelligence du capitaine Pamphile pour être résolue. En partant du Havre, le capitaine avait compté sur un échange; or, les objets échangés prenaient tout naturellement la place les uns des autres. Mais voilà que, par un concours de circonstances inattendues, non seulement le capitaine Pamphile emportait, mais encore rapportait. Il s'agissait donc de trouver le moyen de loger en plus, dans un navire déjà passablement chargé, deux cent trente nègres.

Heureusement que c'était des hommes; si c'eût été des marchandises, la chose était physiquement impossible; mais c'est une si admirable machine que la machine humaine, elle est douée d'articulations si flexibles, elle se tient si facilement sur les pieds ou sur la tête, sur le côté droit ou sur le côté gauche, sur le ventre ou sur le dos, qu'il faudrait être bien maladroit pour n'en pas tirer parti; aussi le capitaine Pamphile eut bientôt trouvé moyen de tout concilier: il fit transporter ses onze pipes d'eau-de-vie dans la fosse aux lions et dans la soute aux voiles; car il tenait à ne pas mêler ses marchandises, prétendant avec raison, ou que les nègres feraient tort à l'eau-de-vie, ou que l'eau-de-vie ferait tort aux nègres; puis il mesura la longueur de la cale. Elle avait quatre-vingts pieds: c'était plus qu'il n'en fallait. Tout homme doit se trouver satisfait lorsqu'il occupe un pied de surface sur le globe, et, au compte du capitaine Pamphile, chacun aurait encore une ligne et demie de jeu. Comme on le voit, c'était du luxe, et le capitaine aurait pu embarquer dix hommes de plus.

Or, le maître charpentier, d'après les ordres du capitaine, procéda de la manière suivante.

Il établit à tribord et à bâbord une planche de dix pouces de hauteur, qui formait un angle avec la carène du bâtiment et qui devait servir à appuyer les pieds; de cette manière et grâce à ce soutien, soixante-dix-sept nègres pouvaient fort bien tenir adossés de chaque côté du navire, d'autant plus que, pour les empêcher de rouler les uns sur les autres, en cas de gros temps, ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, on plaça entre chacun un anneau de fer qui devait servir à les amarrer. Il est vrai que l'anneau prenait un peu de la place sur laquelle avait compté le capitaine Pamphile, et qu'au lieu d'avoir une ligne et demie de trop, chaque homme se trouvait avoir trois lignes de moins; mais qu'est-ce que trois lignes pour un homme! trois lignes! il faudrait avoir l'esprit bien mal fait pour chicaner sur trois lignes, surtout lorsqu'il vous en reste cent quarante-deux.

Même opération avait été établie pour le fond: les nègres, ainsi disposés sur deux rangs, laissaient vide un espace de douze pieds. Le capitaine Pamphile fit, au milieu de cet espace, pratiquer une espèce de lit de camp de la même largeur que les adossoirs; mais, comme il ne devait y avoir que soixante-seize nègres pour le remplir, chaque homme gagnait une demi-ligne trois douzièmes: aussi le maître charpentier appela-t-il très judicieusement le banc du milieu le banc des pachas.

Comme ce banc avait six pieds de longueur, il laissait de chaque côté un intervalle de trois pieds pour le service et la promenade. C'était, comme on le voit, plus qu'il n'en fallait; d'ailleurs, le capitaine ne dissimulait pas qu'en passant deux fois sous les tropiques, le bois d'ébène ne pouvait pas manquer de jouer un peu, ce qui, malheureusement, ferait de la place pour les plus difficiles; mais toute spéculation a ses chances, et un négociant qui est doué de quelque prévoyance doit toujours compter sur le déchet.

Ces mesures une fois prises, leur exécution regardait le maître charpentier; aussi, le capitaine Pamphile ayant accompli son devoir en philanthrope, remonta-t-il sur le pont pour voir comment on y faisait les honneurs à ses hôtes.

Il trouva Outavari, sa famille et les grands de son royaume à même d'un magnifique festin présidé par le docteur. Le capitaine prit sa place au haut bout de la table, certain qu'il était de pouvoir entièrement se reposer sur l'adresse de son fondé de pouvoirs; en effet, à peine le repas était-il fini et avait-on reporté dans leur pirogue le chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume, que le maître charpentier vint dire au capitaine Pamphile que tout était fini à fond de cale, et qu'il pouvait y descendre pour visiter l'arrimage; ce que fit aussitôt le digne capitaine.

On ne l'avait pas trompé: tout était merveilleusement en ordre, et chaque nègre, fixé à la membrure de manière à croire qu'il faisait partie du bâtiment, semblait une momie qui n'attendait plus que l'heure d'être mise dans son coffre; on avait même sur ceux du fond gagné quelques pouces, de manière qu'on pouvait circuler autour de l'espèce de gril gigantesque sur lequel ils étaient étendus, si bien que le capitaine Pamphile eut un instant l'idée d'ajouter à sa collection le chef des Petits-Namaquois, son auguste famille et les grands de son royaume. Heureusement pour Outavari qu'à peine avait-il été reporté dans la pirogue royale, que ses sujets, qui n'avaient pas dans le Lion blanc la même confiance que leur roi, avaient profité de la liberté qui leur était laissée pour ramer de toutes leurs forces; de sorte que, lorsque le capitaine Pamphile remonta sur le pont avec la mauvaise pensée qui lui était venue dans la cale, la pirogue disparaissait à un angle de la rivière orange.

À cette vue, le capitaine Pamphile poussa un soupir: c'était quinze à vingt mille francs qu'il perdait là par sa faute.

Après deux mois et demi d'une heureuse traversée pendant laquelle, grâce aux soins paternels que le capitaine prit de son chargement, il ne perdit que trente-deux nègres, la Roxelane entra dans le port de la Martinique.

C'était un excellent moment pour se défaire de sa cargaison; grâce aux mesures philanthropiques prises d'un commun accord par les gouvernements civilisés, la traite, exposée aujourd'hui à des dangers ridicules, laisse manquer les colonies.

La marchandise du capitaine Pamphile était donc en grande hausse lorsqu'il aborda à Saint-Pierre-Martinique: aussi n'y en eut-il que pour les plus riches. Il faut avouer aussi que tout ce qu'apportait le capitaine était de véritables échantillons de choix. Tous ces hommes pris sur un champ de bataille étaient les plus braves et les plus robustes de leur nation; puis ils n'avaient pas la face stupide et l'apathie animale des nègres du Congo; leurs relations avec le Cap les avait presque civilisés; ce n'étaient que des demi sauvages.

Aussi le capitaine les vendit-il mille piastres l'un dans l'autre, ce qui lui fit un total de neuf cent quatre-vingt-dix mille francs; or, en sa qualité de capitaine, comme il avait moitié part, il encaissa à lui seul, tous frais prélevés, quatre cent vingt-deux mille francs; ce qui, comme on le voit, était un assez joli denier.

Puis une circonstance inattendue donna encore moyen au capitaine Pamphile de tirer avantageusement parti d'une autre portion de son chargement. Au lieu de cinquante pipes d'eau-de-vie qu'elle attendait de la maison Ignace Nicolas Pelonge, d'Orléans, la maison Jackson et compagnie, de New-York, n'en ayant reçu que trente-huit, elle avait été, malgré sa fidélité ordinaire à remplir ses engagements, forcée de manquer de parole à quelques-unes de ses pratiques. Or, le capitaine Pamphile apprit, à Saint-Pierre, que les grandes Antilles manquaient entièrement d'alcool, et, comme il lui restait, si l'on se souvient, onze pipes trois quarts de cette liqueur dont il n'avait pas trouvé l'emploi, il résolut de faire voile pour la Jamaïque.

On n'avait pas trompé le capitaine Pamphile; les Jamaïquois tiraient effroyablement la langue à l'endroit de l'eau-de-vie, dont ils manquaient depuis trois mois; aussi le digne capitaine fut-il reçu comme une véritable providence. Or, comme on ne marchande pas avec la providence, le capitaine vendit ses pipes sur le pied de vingt francs la bouteille; ce qui ajouta à son premier dividende de quatre cent vingt-deux mille francs une nouvelle part de cinquante mille livres, laquelle additionnée au-dessous de la première, donna un total de quatre cent soixante et douze mille francs; aussi le capitaine Pamphile, qui, jusque-là, n'avait jamais désiré quel'aurea mediocritasd'Horace, résolut-il de mettre immédiatement à la voile pour Marseille, où, en réunissant tous les fonds qu'il avait épars sur les différentes parties du globe, il pouvait réaliser une petite fortune de soixante et quinze à quatre-vingt mille livres de rente.

L'homme propose et Dieu dispose. À peine le capitaine Pamphile était-il sorti de la baie de Kinston, qu'un coup de vent le poussa vers la côte des Mosquitos, située au fond du golfe du Mexique, entre la baie de Honduras et la rivière Saint-Jean.

Or, comme la Roxelane avait subi quelques avaries et qu'elle avait besoin d'un mât de perroquet et d'un boute-hors de clinfoc, le capitaine résolut de descendre à terre, quoique les naturels du pays fussent accourus en foule sur le rivage, et que quelques-uns, armés de fusils, parussent disposés à faire résistance: aussi, ayant fait appareiller la chaloupe, et ordonné qu'on y transportât à tout hasard une petite caronade de douze qui avait son pivot sur l'avant, il y descendit avec vingt hommes, et, sans s'inquiéter des démonstrations hostiles des indigènes, il rama vigoureusement vers la côte, résolu à se procurer un mât de perroquet et un boute-hors de clinfoc, à quelque prix que ce fût.

Le capitaine avait calculé juste en comptant sur cette démonstration franche et précise de sa volonté; car, à mesure qu'il avançait vers le rivage, les naturels, qui pouvaient parfaitement distinguer à l'œil nu les dispositions guerrières du capitaine, reculaient dans l'intérieur des terres, au fond desquelles on apercevait quelques chétives cabanes, dont la plus haute était surmontée d'un drapeau trop éloigné pour qu'on pût en reconnaître les armes. Il en résulta qu'au moment où le capitaine aborda, les deux troupes, toujours séparées par le même espace, se trouvaient à mille pas, à peu près, l'une de l'autre, distance à laquelle il était difficile de se parler autrement que par signes; c'est ce que fit, au reste, immédiatement le capitaine Pamphile, qui, à peine débarqué, planta en terre un bâton au bout duquel flottait une serviette blanche; ce qui, dans tous les pays du monde, veut dire qu'on se présente avec des dispositions amies.

Ce signal fut sans doute compris des Mosquitos; car, à peine l'eurent-ils aperçu, que celui qui paraissait leur chef, et qui, en cette qualité, était revêtu d'un vieil habit d'uniforme, qu'il portait sans chemise et sans pantalon, probablement à cause de la chaleur, déposa à terre son fusil, son tomahawk et son poignard, et, élevant les deux mains en l'air pour indiquer qu'il était sans armes, s'avança vers le rivage. Cette démonstration apparut à l'instant même au capitaine dans toute sa clarté; car, ne voulant pas rester en arrière, il déposa de son côté son fusil, son sabre et ses pistolets sur le rivage, éleva les mains en l'air à son tour, et s'avança vers le sauvage avec la même confiance que celui-ci montrait.

Arrivé à cinquante pas du chef des mosquitos le capitaine Pamphile s'arrêta pour le regarder avec une plus grande attention; il lui semblait que cette figure ne lui était pas inconnue, et que ce n'était pas la première fois qu'il avait l'honneur de la contempler. De son côté, le sauvage semblait faire des réflexions à peu près pareilles, et le capitaine paraissait éveiller aussi dans sa mémoire quelques souvenirs confus et incertains; enfin, comme ils ne pouvaient se regarder éternellement, ils se remirent en route; puis, arrivés à dix pas l'un de l'autre, ils s'arrêtèrent de nouveau en poussant chacun une exclamation de surprise.

—Heng! dit gravement le Mosquitos.

—Sacredié! s'écria en riant le capitaine.

—Le Serpent-Noir est un grand chef! continua le Huron.

—Pamphile est un grand capitaine! reprit le marin.

—Que vient chercher le capitaine Pamphile sur les terres du Serpent-Noir?

—Deux misérables baguettes de saule, l'une pour faire un mât de perroquet et l'autre pour faire un boute-hors de clinfoc.

—Et que donnera en échange le capitaine Pamphile au Serpent-Noir?

—Une bouteille d'eau-de-feu.

—Le capitaine Pamphile est le bien venu, dit le Huron après un moment de silence en tendant la main en signe d'adhésion.

Le capitaine prit la main du chef et la lui serra de manière à la lui broyer en signe que c'était un marché fait. Le Serpent-Noir supporta la torture en véritable Indien, le calme dans les yeux et le sourire sur les lèvres; ce que voyant les marins d'un côté et les Mosquitos de l'autre, ils poussèrent trois grandes exclamations en signe de joie.

—Et quand le capitaine Pamphile donnera-t-il l'eau-de-feu? demanda le Huron en dégageant ses doigts.

—À l'instant même, répondit le marin.

—Pamphile est un grand capitaine, dit le Huron en s'inclinant.

—Le Serpent-Noir est un grand chef, répondit le marin en lui rendant son salut.

Puis tous deux, se tournant le dos avec la même gravité, retournèrent d'un pas égal chacun vers sa troupe, afin de lui rendre compte de ce qui s'était passé.

Une heure après, le Serpent-Noir tenait la bouteille d'eau-de-feu. Le même soir, le capitaine Pamphile avait avisé deux palmiers qui faisaient justement son affaire.

Cependant, comme le maître charpentier demandait huit jours pour mettre son mâtereau et son boute-hors en état, le capitaine, jugeant que la bonne intelligence pouvait être interrompue pendant cet intervalle entre son équipage et les indigènes, fit tirer sur le rivage une ligne que ne pouvaient sous aucun prétexte dépasser les matelots. Le Serpent-Noir, de son côté, fixa aussi certaines limites que ses gens reçurent l'ordre de ne point franchir, puis, au milieu de l'espace qui séparait les deux camps, on dressa une tente qui devait servir de salon de conférence aux deux chefs, lorsque leurs affaires respectives exigeraient qu'ils s'abouchassent.

Le lendemain, le Serpent-Noir s'achemina vers la tente, le calumet à la main. Le capitaine Pamphile, voyant les dispositions pacifiques du chef des Mosquitos, s'avança de son côté, le brûle-gueule à la bouche.

Le Serpent-Noir avait avalé sa bouteille d'eau-de-feu, et il en désirait une autre. Le capitaine Pamphile, sans être autrement curieux, n'était point fâché d'apprendre comment il retrouvait à l'isthme de Panama, et chef des Mosquitos, un homme qu'il avait quitté sur le fleuve Saint-Laurent, et chef des Hurons.

Or, comme tous deux étaient disposés à faire quelques concessions pour obtenir ce qu'ils désiraient, ils s'abordèrent ainsi que deux amis enchantés de se revoir; puis, comme preuve de fraternité complète, le Serpent-Noir prit le brûle-gueule du capitaine Pamphile, le capitaine Pamphile le calumet du Serpent-Noir, et tous deux se poussèrent gravement des bouffées de fumée au visage; puis, après un instant de silence:

—Le tabac de mon frère le visage pâle est bien fort, dit le Serpent-Noir.

—Ce qui veut dire que mon frère la peau rouge désire se rafraîchir la bouche avec de l'eau-de-feu, répondit le capitaine Pamphile.

—L'eau-de-feu est le lait des Hurons, reprit le chef avec une dignité méprisante qui prouvait qu'il sentait, de ce côté-là, toute sa supériorité sur les Européens.

—Que mon frère boive donc, dit le capitaine Pamphile en tirant une gourde de sa poche, et, quand le biberon sera vide, on le remplira.

Le Serpent-Noir prit la gourde, la porta à sa bouche, et, de la première gorgée, en but à peu près le tiers.

Le capitaine la prit ensuite, la secoua pour en calculer à peu près le déficit, et, la portant à ses lèvres, il lui donna une accolade qui ne le cédait en rien à celle de son convive. Celui-ci voulut la reprendre à son tour.

—Un instant, dit le capitaine en plaçant entre ses jambes la gourde vide aux deux tiers; causons un peu de ce qui s'est passé depuis que nous nous sommes vus.

—Que désire savoir mon frère? demanda le chef.

—Ton frère désire savoir, reprit le capitaine Pamphile, si tu es venu ici par mer ou par terre.

—Par mer, répondit laconiquement le Huron.

—Et qui t'y a conduit?

—Le chef des habits rouges.

—Que le Serpent-Noir délie sa langue et raconte son histoire à son frère le visage pâle, reprit le capitaine Pamphile en présentant de nouveau la gourde au Huron, qui la vida d'un trait.

—Mon frère écoute-t-il? demanda le chef, dont les yeux commençaient à s'animer.

—Il écoute, répondit le capitaine employant pour la réponse le même laconisme qui avait dicté la demande.

—Quand mon frère m'eut quitté au milieu de la tempête, dit le chef, le Serpent-Noir continua de remonter le fleuve aux grandes eaux, non plus dans sa barque, qui était brisée, mais en suivant à pied les rives. Il marcha ainsi cinq jours encore, et il se trouva sur les bords du lac Ontario; puis, le traversant à York, il eut bientôt gagné le lac Huron, où était son wigwam; mais, en son absence, de grands événements étaient arrivés.

«Les Anglais, à force de repousser devant eux les peaux rouges, étaient parvenus peu à peu jusqu'aux bords du lac Supérieur: le Serpent-Noir trouva son village habité par des visages pâles et sa place prise par des étrangers au foyer de ses ancêtres.

«Alors il se retira dans les montagnes où l'Otalawa prend sa source, et appela ses jeunes guerriers: ils déterrèrent le tomahawk et accoururent autour de lui, aussi nombreux que l'étaient les élans et les daims avant que les visages pâles eussent paru aux sources de la Delawarre et du Susquehennah. Alors les visages pâles eurent peur, et ils envoyèrent au nom du gouverneur une ambassade au Serpent-Noir. On lui offrait six fusils, deux barils de poudre et cinquante bouteilles d'eau-de-feu, s'il voulait vendre le toit de ses pères et le champ de ses aïeux; et en échange de ce toit et de ces champs, on lui donnait la terre des Mosquitos, qui venait d'être cédée par la république de Guatimala aux visages pâles. Le Serpent-Noir résista longtemps, quelque tentantes que fussent ces offres; mais il eut le malheur de goûter à l'eau-de-feu, et dès lors tout fut perdu: il consentit au traité et l'échange fut fait. Le Serpent-Noir jeta une pierre derrière son dos, en disant:

«—Que le Manitou me jette loin de lui comme je fais de cette pierre, si jamais je remets le pied dans les forêts, dans les prairies ou sur les montagnes qui s'étendent du lac Érié à la mer d'Hudson, et du lac Ontario au lac Supérieur.

«Aussitôt on le conduisit à Philadelphie, on le fit monter sur un vaisseau et on le transporta à Mosquitos; alors le Serpent-Noir et les jeunes guerriers qui l'avaient accompagné bâtirent les huttes que mon frère peut voir d'ici. Lorsqu'elles furent achevées, le chef des visages pâles planta sur la plus grande le drapeau de l'Angleterre, et remonta sur son vaisseau, en laissant au Serpent-Noir un papier écrit dans une langue inconnue.»

À ces mots, le Serpent-Noir tira en soupirant un parchemin de sa poitrine et le déroula devant les yeux du capitaine Pamphile: c'était l'acte de cession qui lui était fait de tous les terrains situés entre la baie de Honduras et le lac de Nicaragua, sous la protection de l'Angleterre, et avec le titre de cacique des Mosquitos.

Le gouvernement britannique se réservait la faculté de faire bâtir un ou plusieurs forts, en tels endroits qu'il lui plairait de choisir, sur les terres du caciquat.

L'Angleterre est la nation de prévoyance par excellence: présumant qu'un jour ou l'autre on percerait l'isthme de Panama, soit à Chiapa, soit à Carthago, elle avait rêvé d'avance entre l'océan Atlantique et l'océan Boréal un Gibraltar américain.

En lisant cet acte, il vint au capitaine Pamphile une singulière idée; il avait spéculé sur tout, thé, indigo, café, morue, singes, ours, eau-de-vie et Cafres; il lui restait à acheter un royaume.

Seulement, celui-là lui coûta plus cher qu'il ne s'y était attendu d'abord, non pas à cause de la mer poissonneuse qui en baignait les côtes, non point à cause des hauts cocotiers qui en ombrageaient le rivage, non point encore à cause des vastes forêts qui couvraient la chaîne de montagnes qui coupe l'isthme en deux et sépare les Guatimalais des Mosquitos: non, tout cela était assez indifférent au Serpent-Noir; mais, en revanche, il tenait énormément au cachet rouge qui décorait le bas de son parchemin. Malheureusement, il n'y avait pas d'acte sans cachet, car ce cachet était celui de la chancellerie de Londres.

Le cachet coûta au capitaine cent cinquante bouteilles d'eau-de-feu; mais il eut le parchemin par-dessus le marché.

Quatre mois environ après les événements que nous venons de raconter, un joli brick, portant un pavillon tiercé en fasce de sinople, d'argent et d'azur, abaissé au-dessous du pavillon royal d'Angleterre, qui se déployait fièrement au-dessus de lui en signe de suzeraineté, saluait de vingt coups de canon la forteresse de Portsmouth, qui lui rendait sa politesse par un nombre de coups égal!

C'était le Soliman, navire fin voilier, détaché de la nombreuse marine militaire du cacique des Mosquitos, et qui amenait à Londres et à Édimbourg les consuls de Son Altesse, lesquels venaient, munis de l'acte de cession fait par le gouvernement anglais à leur maître, se faire reconnaître de Sa Majesté Guillaume IV.

La curiosité avait été grande dès qu'on avait signalé dans la rade de Portsmouth un pavillon inconnu; mais cette curiosité augmenta encore lorsque l'on sut quels importants personnages il annonçait. Chacun se précipita aussitôt sur le port pour voir descendre les deux illustres envoyés du nouveau souverain que la Grande-Bretagne venait de ranger au nombre de ses vassaux. Il semblait aux Anglais, si avides de choses nouvelles, que les deux consuls devaient avoir quelque chose d'étrange, et qui sentit l'état sauvage dont allait les tirer le bienfaisant patronage de l'Angleterre. Mais, sur ce point, les prévisions des curieux furent complètement trompées: la chaloupe mit à terre deux hommes, dont l'un, déjà âgé de cinquante à cinquante-cinq ans, court, replet et haut en couleur, était le consul d'Angleterre; l'autre, âgé de vingt-deux à vingt-trois ans, grand et sec, était le consul d'Édimbourg; tous deux étaient revêtus d'un uniforme de fantaisie qui tenait le milieu entre le costume militaire et l'habit civil. Au reste, leur teint bruni par le soleil, leur accent méridional fortement accentué, indiquaient du premier coup, à l'œil et à l'oreille, des enfants de l'équateur.

Les nouveaux débarqués s'informèrent de la demeure du commandant de place, auquel ils firent leur visite, qui dura une heure, à peu près; puis ils retournèrent à bord du Soliman, toujours accompagnés de la même affluence. Le même soir, le bâtiment remit à la voile, et, huit jours après, on apprit par le Times, le Standard et le Sun leur heureuse arrivée à Londres, où ils avaient produit, disaient ces journaux, une grande sensation. Cela ne surprit point le gouverneur de Portsmouth, qui avait été étonné, disait-il à qui voulait l'entendre, de l'instruction variée des deux envoyés du cacique des Mosquitos, qui tous deux parlaient un français fort passable, et dont l'un, le consul d'Angleterre, possédait d'excellentes idées commerciales et même une légère teinte de médecine, tandis que l'autre, le consul d'Édimbourg, brillait surtout par un esprit très vif et une connaissance approfondie de la science culinaire des différents peuples du monde, que, tout jeune qu'il était, ses parents lui avaient fait parcourir, dans la prévision, sans doute, des hautes charges auxquelles la Providence l'avait appelé.

Les deux consuls mosquitos avaient eu le même succès auprès des autorités de Londres qu'auprès du gouverneur de Portsmouth. Les ministres auxquels ils s'étaient présentés avaient remarqué en eux, il est vrai, une ignorance complète des usages du monde; mais cette absence de fashion, qu'on ne pouvait consciencieusement pas exiger d'hommes nés sous le 10edegré de latitude, était bien rachetée par les connaissances diverses qu'ils possédaient, et qui sont quelques fois parfaitement étrangères aux agents des nations les plus civilisées.

Par exemple, le lord chancelier étant revenu, un soir, très enroué d'une séance de la chambre basse, où il avait été obligé de discuter contre O'Connell un nouveau projet d'impôts sur l'Irlande, le consul de Londres, qui se trouvait là par hasard à son retour, demanda à milady un jaune d'œuf, un citron, un petit verre de rhum et quelques clous de girofle, prépara de ses propres mains une boisson agréable au goût et fort en usage, dit-il, à Comayagua pour ces sortes d'indispositions, boisson qu'ayant avalé de confiance le lord chancelier, il se trouva radicalement guéri le lendemain. Cette aventure fit, du reste, tant de bruit dans le monde diplomatique, que, depuis ce temps, on n'appelle plus le consul de Londres que le docteur.

Une autre chose, non moins extraordinaire, arriva à M. le consul d'Édimbourg, sir Édouard Twomouth. Un jour que l'on causait chez le ministre de l'instruction publique des différents mets des différentes nations, sir Édouard Twomouth déploya une si vaste connaissance de la matière, depuis la carrick à l'indienne, fort en usage à Calcutta, jusqu'au pâté de bosse de bison, si généralement apprécié à Philadelphie, qu'il en fit venir l'eau à la bouche à toute l'honorable assemblée; ce que voyant le consul, il offrit avec une obligeance sans égale à M. le ministre de l'instruction publique de diriger un de ces prochains dîners dans lequel on ne servirait aux convives que des plats parfaitement inconnus en Europe. Le ministre de l'instruction publique, confus de tant de bonté, refusa longtemps d'accepter une pareille offre; mais sir Édouard Twomouth insista de telle façon et avec une si grande franchise, que Son Excellence finit par céder et invita tous ses collègues à cette solennité culinaire. En effet, au jour dit, le consul d'Édimbourg, qui avait donné la surveille à ses ordres pour les achats, arriva dès le matin, et, sans morgue, sans fierté, descendant à la cuisine, il se mit en chemise, au milieu des cuisiniers et des marmitons, qu'il dirigea comme s'il n'avait pas fait autre chose de toute sa vie. Puis, une demi-heure avant le dîner, il détacha la serviette qu'il avait nouée autour de ses reins, reprit son habit de consul, et, avec la simplicité du mérite réel, il entra au salon avec la même tranquillité que s'il descendait de son équipage.

C'est ce dîner, lequel fit révolution dans le cabinet anglais, qui fut comparé au festin de Balthasar par le Constitutionnel, dans un article foudroyant intitulé Perfide Albion.

Aussi, sir Édouard Twomouth souleva-t-il les plus vifs regrets dans le club gastronomique de Piccadilly, lorsque, impérieusement appelé par son devoir, il fut forcé de quitter Londres pour Édimbourg. Le docteur resta donc seul à Londres. Au bout de quelque temps, il notifia au corps diplomatique l'arrivée prochaine de son auguste maître, Son Altesse don Gusman y Pamphilos, ce qui produisit une grande sensation dans le monde aristocratique.

En effet, un matin, on signala un bâtiment étranger qui remontait la Tamise, portant à sa corne le pavillon mosquitos, et, à son mât d'artimon, l'étendard de la Grande-Bretagne; c'était le brick le Mosquitos, du même port et de la même force que le Soliman, mais tout éclatant de dorures, et, le même jour, il mouilla dans les Docks. Il amenait à Londres Son Altesse le cacique en personne.

Si l'affluence avait été déjà considérable au débarquement des consuls, on comprend ce qu'elle dut être au débarquement du maître. Londres tout entier était dans ses rues, et ce fut à grand-peine si le corps diplomatique parvint à se faire place, tant la foule était pressée, pour venir recevoir le nouveau souverain.

C'était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, chez lequel on reconnut à l'instant même le véritable type mexicain, avec ses yeux vifs, son teint hâlé, ses favoris noirs, son nez aquilin et ses dents de chacal. Il était vêtu d'un habit de général mosquitos, et portait pour tout ornement la plaque de son ordre; il parlait passablement l'anglais, mais avec un accent provençal très prononcé. Cela tenait à ce que le français était la première langue qu'il eût apprise, et qu'il l'avait apprise d'un maître marseillais; au reste, il répondit aux compliments avec aisance, parla à chaque ministre et à chaque chargé d'affaires dans sa langue: Son Altesse le cacique étant polyglotte au premier degré.

Le lendemain, Son Altesse fut reçue par Sa Majesté Guillaume IV.

Huit jours après, les murs de Londres se tapissèrent de lithographies représentant les différents uniformes de l'armée de terre et de mer du cacique des Mosquitos; puis de paysages représentant la baie de Carthago et le cap Garcias à Dios, à l'endroit où la rivière d'or se jette à la mer.

Enfin parut une vue exacte de la place publique de la ville capitale, avec le palais du cacique au fond, le théâtre sur un côté et la bourse sur l'autre.

Tous les soldats étaient gras et bien portants, et l'on expliquait ce phénomène par une note placée au bas des gravures et qui indiquait la paye que recevait chaque militaire; c'était trois francs par jour pour les simples soldats, cinq francs pour les caporaux, huit francs pour les sergents, quinze francs pour les sous-officiers, vingt-cinq francs pour les lieutenants et cinquante francs pour les capitaines. Quant à la cavalerie, elle touchait double paye, parce qu'elle était obligée de nourrir ses chevaux; cette magnificence, qu'on eût traitée de prodigalité à Londres et à Paris, était toute simple à Mosquitos, l'or roulant dans les fleuves et germant littéralement sous terre; de sorte qu'on n'avait qu'à se baisser et à le prendre.

Quant aux paysages, c'étaient bien les plus riches points de vue qui se pussent voir: l'ancienne Sicile qui nourrissait Rome et l'Italie du superflu de ses douze millions d'habitants n'était qu'un désert auprès des plaines de Panamakas, de Caribania et de Tinto; c'étaient des champs de maïs, de riz, de cannes à sucre et de café, au milieu desquels les chemins étaient à peine tracés pour la circulation des exploitants; toutes ces terres rapportaient naturellement, et sans que l'homme s'en occupât le moins du monde. Cependant les naturels les labouraient, parce qu'il arrivait souvent qu'avec le soc de leur charrue, ils découvraient des lingots d'or de deux ou trois livres, et des diamants de trente à trente-cinq carats.

Enfin, autant qu'on pouvait en juger par les trois magnifiques palais qui s'élevaient sur la place principale des Mosquitos, la ville était bâtie dans un style mélangé, qui participait à la fois de l'antique simplicité grecque, de la capricieuse ornementation du moyen âge et de la noble impuissance moderne; ainsi le palais du cacique était fait sur le modèle du Parthénon, le théâtre avait une façade dans le goût de celle du dôme de Milan, et la bourse ressemblant à l'église Notre-Dame de Lorette. Quant à la population, elle était vêtue d'habits magnifiques, tout resplendissants d'or et de pierreries. Des négresses suivaient les femmes avec des parasols de plumes de toucan et de colibri; les laquais faisaient l'aumône avec des pièces d'or, et il y avait dans un coin du tableau un pauvre qui nourrissait son chien avec des saucisses.

Quinze jours après l'arrivée du cacique à Londres, il n'était bruit, depuis Dublin jusqu'à Édimbourg, que de l'Eldorado mosquitos; le peuple s'arrêtait devant ces magnifiques prospectus en telle affluence, que la baguette du constable devint insuffisante pour dissiper les attroupements: ce que voyant le cacique, il alla trouver le lord maire, en le priant de défendre l'exposition d'aucune gravure ou gouache représentant quoi que ce soit de son royaume. Le lord maire, qui, jusqu'à présent, ne l'avait pas fait dans la seule crainte de désobliger Son Altesse don Gusman y Pamphilos, ordonna, le jour même, la saisie des objets désignés chez tous les marchands de gravures; mais, s'ils étaient loin de la vue, ils n'étaient pas hors de la mémoire, et, le lendemain de cette exécution sans exemple dans un pays aussi libre que l'est la Grande-Bretagne, plus de cinquante personnes se présentèrent chez le consul, déclarant qu'elles étaient prêtes à émigrer, si les renseignements qu'elles venaient chercher étaient en harmonie avec ce qu'elles attendaient.

Le consul leur répondit qu'il y avait aussi loin de l'idée qu'elles avaient pu prendre de cette bienheureuse terre, à ce qu'elle était en effet, qu'il y a loin de la nuit au jour et de la tempête au beau temps; que la lithographie était, comme chacun sait, un moyen très impuissant de traduire la nature, puisqu'elle n'avait qu'un ton gris et terne pour rendre non seulement toutes les couleurs, mais encore les milliers de nuances qui font le charme et l'harmonie de la création; que, par exemple, les oiseaux qui voltigeaient dans les paysages et qui avaient sur ceux de l'Europe l'avantage inappréciable de se nourrir d'insectes malfaisants, et de ne pas sentir le grain, semblaient tous sous les crayons du lithographe des moineaux francs ou des alouettes, tandis qu'ils brillaient en réalité de couleurs si fraîches et si vives, qu'ils semblaient des rubis animés et des topazes vivantes; que, d'ailleurs, s'ils voulaient se donner la peine de passer dans son cabinet, il leur montrerait ces mêmes oiseaux, qu'ils reconnaîtraient, non pas à leur plumage, mais à la forme de leur bec et à la longueur de leur queue, et qu'en les comparant à l'ignoble ressemblance que le peintre avait cru atteindre, ils pourraient juger de tout le reste sur un seul échantillon.

Les braves gens entrèrent dans le cabinet, et, comme le docteur, grand amateur d'histoire naturelle, avait, dans ses différentes courses, réuni une collection précieuse de toutes les fleurs volantes qu'on appelle des colibris, des oiseaux-mouches et des bengalis, ils en sortirent parfaitement convaincus.

Le lendemain, un bottier se présenta chez le consul et demanda si, à Mosquitos, les industries étaient libres. Le consul répondit que le gouvernement y était si paternel, que l'on n'y payait même pas de patente; ce qui établissait une concurrence qui tournait à la fois au profit des industriels et des consommateurs, attendu que tous les peuples environnants venaient s'approvisionner dans la capitale du caciquat, où ils trouvaient chaque chose tellement au-dessous du cours de leur paye, que rien que par cette différence ils étaient défrayés et au delà des dépenses de leur voyage; que les seuls privilèges qui dussent exister, car ils n'existaient pas encore, et c'était ce qu'il avait vu en Angleterre qui en avait donné l'idée au cacique, était la fourniture spéciale de sa personne sérénissime et de sa maison. Le bottier demanda aussitôt s'il y avait à Mosquitos un bottier de la couronne. Le consul répondit que beaucoup de demandes avaient été faites, mais qu'aucune n'avait encore été distinguée; que d'ailleurs, le cacique comptait soumissionner les charges, ce qui épargnerait toujours un grand embarras, attendu que cette mesure déjouait toutes les brigues et tuait la vénalité, ce vice fondamental des gouvernements européens. Le bottier demanda à quel taux était cotée la charge de bottier de la couronne. Le docteur consulta ses registres et répondit que la charge de bottier de la couronne était cotée à deux cent cinquante livres sterling. Le bottier bondit de joie: c'était pour rien! puis, tirant de sa poche cinq billets de banque qu'il présenta au consul, il le pria dès ce moment de le considérer comme seul et unique soumissionnaire, ce qui était d'autant plus juste qu'il y avait rempli la condition demandée, c'est-à-dire le paiement comptant et intégral de la soumission. Le consul trouva la demande si éminemment raisonnable, qu'il n'y répondit qu'en remplissant un brevet qu'il remit séance tenante au pétitionnaire, signé de sa main et revêtu du sceau de Son Altesse. Le bottier sortit du consulat sûr de sa fortune et enchanté d'avoir fait pour l'assurer un si mince sacrifice.

Dès lors il y eut queue au bureau du consulat; au bottier succéda un tailleur, au tailleur un pharmacien; au bout de huit jours, chaque branche de l'industrie, du commerce ou de l'art eut son représentant breveté. Puis ensuite vinrent les achats de grades et de titres; le cacique fit des colonels et créa des barons, vendit des titres de noblesse personnelle et de la noblesse héréditaire. Un monsieur, qui avait déjà l'Éperon d'or et l'ordre d'Hohenlohe, lui fit même des propositions pour acheter l'Étoile de l'équateur, qu'il avait fondée pour récompenser le mérite civil et le courage militaire; mais le cacique répondit que, sur ce point seulement, il s'écarterait de l'exemple donné par les gouvernements européens, et qu'il faudrait gagner sa croix pour l'obtenir. Malgré ce refus, qui lui fit, au reste, le plus grand honneur dans l'esprit des radicaux anglais, le cacique encaissa dans son mois une recette de soixante mille livres sterling.

Vers ce temps, et après un dîner à la cour, le cacique se hasarda à parler d'un emprunt de quatre millions. Le banquier de la couronne, qui était un juif prêtant de l'argent à tous les souverains, sourit de pitié à cette demande et répondit au cacique qu'il ne trouverait pas à emprunter moins de douze millions, toute affaire commerciale au-dessous de ce chiffre étant abandonnée aux carotteurs et aux courtiers marrons. Le cacique répondit que ce n'était pas cela qui empêcherait la chose de se faire, et que, quant à lui, il prendrait aussi bien douze millions que quatre. Le banquier lui dit alors de passer dans son bureau, et qu'il y trouverait son commis qui était chargé des emprunts au-dessous de cinquante millions; qu'il aurait reçu des ordres, et qu'il pourrait traiter avec ce jeune homme; que, quant à lui, il ne s'occupait que des spéculations qui dépassaient un milliard.

Le lendemain, le cacique passa au bureau du banquier; tout avait été préparé comme celui-ci l'avait dit. L'emprunt se faisait à six pour cent; M. Samuel émettait d'abord tous les fonds; puis il se chargeait ensuite de trouver des soumissionnaires. Cependant c'était à une condition sine qua non. Le cacique frémit et demanda quelle était cette condition. Le commis répondit que cette condition était de donner une constitution à son peuple.

Le cacique resta étourdi de la demande, non pas qu'il rechignât le moins du monde sur la constitution; il connaissait la valeur de ces sortes d'écrits et en aurait donné douze pour mille écus, à plus forte raison une pour douze millions; mais il ne savait pas que M. Samuel entreprît la liberté des peuples en partie double: il lui avait même entendu professer dans son patois, moitié allemand, moitié français, une profession de foi politique qui était si peu en harmonie avec la demande qu'il lui faisait faire à cette heure, qu'il ne put s'empêcher d'en manifester son étonnement au troisième commis.

Celui-ci répondit au cacique que Son Altesse ne s'était point trompée à l'endroit des opinions de son patron; mais que, dans les gouvernements absolus, c'était le prince qui répondait des dettes de l'État, tandis que, dans les gouvernements constitutionnels, c'était l'État qui répondait des dettes du prince, et que, quelque fonds que fit M. Samuel sur la parole des rois, il avait encore plus de confiance dans les engagements des peuples.

Le cacique, qui était un homme de jugement, fut forcé d'avouer que ce que lui disait ce troisième commis ne manquait pas de raison, et que M. Samuel, qu'il avait pris pour un turcaret, était, au contraire, un homme fort sensé: il promit, en conséquence, de rapporter le lendemain une constitution aussi libérale que celles qui avaient cours en Europe, et dont le principal article serait conçu en ces termes:

De la dette publique

«Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement, ont été contractées par Son Altesse le cacique, sont déclarées dettes de l'État, et garanties par tous les revenus et toutes les propriétés de l'État.

Une loi sera présentée à la prochaine cession du parlement, pour déterminer la portion des revenus publics qui sera affectée au service des intérêts et au rachat successif du capital de la dette actuelle.»

C'était la rédaction même de M. Samuel.

Le cacique n'y changea point une virgule, et, le lendemain, il rapporta la constitution entière, telle qu'on peut la voir aux pièces justificatives: elle était signée de sa main et scellée de son sceau. Le troisième commis la jugea convenable et la porta à M. Samuel. M. Samuel mit au bas: Bon à tirer, déchira un feuillet de son agenda, écrivit au-dessous: «Bon pour douze millions payables fin courant», et signa Samuel.

Huit jours après, la constitution de la nation mosquitos avait paru dans tous les journaux anglais, et était reproduite par tous les journaux européens; ce fut à cette occasion que le Constitutionnel fit cet article remarquable qui est encore dans tous les souvenirs, intitulé Noble Angleterre.

On comprend qu'une pareille largesse de la part d'un prince à qui on ne la demandait pas, redoubla la confiance qu'on avait en lui et tripla le nombre des émigrants. Le nombre s'éleva à seize mille six cent trente-neuf, et le consul signait le seize mille six cent trente-neuvième passeport, lorsque, remettant le susdit papier au seize mille six cent trente-neuvième émigrant, le consul lui demanda quel argent lui et ses compagnons emportaient. L'émigrant répondit qu'ils emportaient des billets de banque et des guinées. À ceci le consul répondit qu'il croyait devoir prévenir l'émigrant que les bank-notes perdaient à la banque mosquitos six pour cent, et l'or deux schellings par guinée, et cette perte était une chose qui se devait comprendre, à cause de l'éloignement des deux pays et de la rareté des relations, tout le commerce se faisant en général à Cuba, Haïti, la Jamaïque, l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud.

L'émigrant, qui était un homme de sens, comprit parfaitement cette raison; mais, désolé du déficit que devait produire dans sa petite fortune le change qu'il serait obligé de subir une fois arrivé au lieu de sa destination, il demanda à Son Excellence le consul si, par faveur spéciale, il ne pourrait pas lui donner de l'argent ou de l'or mosquitos en échange de ses guinées et de ses bank-note. Le consul répondit qu'il gardait son or et son argent, parce qu'étant purs de tout alliage, ils gagnaient sur l'argent et sur l'or anglais, mais qu'il pouvait lui donner, moyennant une simple commission d'un demi pour cent, des billets de la banque du cacique, qui, une fois arrivé à Mosquitos, lui seraient échangés sans retenue contre de l'or et de l'argent du pays. L'émigrant demanda à embrasser les pieds du consul; mais celui-ci lui répondait avec une dignité vraiment républicaine que tous les hommes étaient égaux, et lui donna sa main à baiser.

Dès ce jour, le change commença. Il dura une semaine. Au bout d'une semaine, le change avait produit quatre-vingt mille livres sterling, sans compter l'escompte.

Vers le même temps, sir Édouard Twomouth, consul à Édimbourg, prévint son collègue de Londres qu'il avait encaissé, par des moyens à peu près analogues à ceux qui avaient été mis en usage dans la capitale des trois royaumes, une somme de cinquante mille livres sterling. Le docteur trouva d'abord que c'était bien peu; mais il réfléchit que l'Écosse était un pays pauvre qui ne pouvait pas rendre comme l'Angleterre.

De son côté, Son Altesse le cacique don Gusman y Pamphilos, toucha, fin courant, les douze millions du banquier Samuel.

Les émigrants partirent sur huit bâtiments frétés à frais communs, et, après trois mois de navigation, arrivèrent en vue de la côte que vous savez, et jetèrent l'ancre dans la baie de Carthago.

Ils y trouvèrent, pour toute ville, les cabanes que nous avons décrites, et, pour toute population, les gens du Serpent-Noir, qui les conduisirent à leur chef, lequel leur demanda s'ils lui apportaient de l'eau-de-feu.

Une partie de ces malheureux, n'ayant plus aucune ressource en Angleterre, prirent le parti de rester à Mosquitos; les autres résolurent de revenir en Angleterre. En route, la moitié de cette moitié mourut de faim et de misère.

Le quart qui revint à Londres n'eut pas plus tôt mis pied à terre, qu'il courut au palais du cacique et à l'hôtel du consul. Le cacique et le consul avaient disparu depuis huit jours, et l'on ignorait complètement ce qu'ils étaient devenus.

Quant à nous, nous croyons que le cacique est incognito à Paris, et nous avons des raisons de penser qu'il n'est pas étranger à une grande partie des entreprises industrielles qui s'y font depuis quelque temps.

Si nous en apprenons quelque nouvelle plus positive, nous nous empresserons d'en faire part à nos lecteurs.

Au moment où nous mettons sous presse, nous lisons dans la Gazette médicale:

«Jusqu'à présent, on n'avait constaté le fait de combustion instantanée que sur les hommes; un cas pareil vient, pour la première fois, d'être signalé par le docteur Thierry sur un animal appartenant à l'espèce simiane. Depuis cinq ou six ans, cet individu, par suite de la perte douloureuse qu'il avait faite de l'un de ses amis, avait pris l'habitude de se livrer à une intempérance journalière à l'endroit du vin et des liqueurs fortes; le jour même de l'accident, il avait bu trois petits verres de rhum et s'était retiré, selon son habitude, dans un coin de l'appartement, lorsque, tout à coup, on entendit de son côté un pétillement pareil à celui que produisent les étincelles qui s'échappent d'un foyer. La ménagère, qui faisait sa chambre, se retourna vivement du côté d'où venait le bruit, et vit l'animal enveloppé d'une flamme bleuâtre pareille à celle de l'esprit-de-vin, sans que cependant il fît le moindre mouvement pour échapper à l'incendie. La stupéfaction dans laquelle la plongea ce spectacle lui ôta la force d'aller à son secours, et ce ne fut que lorsque le feu fut éteint qu'elle osa s'approcher de l'endroit où il avait apparu; mais alors il était trop tard, l'animal était complètement mort.

«Le singe sur lequel s'est accompli cet étrange phénomène appartenait à notre célèbre peintre, M. Tony Johannot.»

Don Gusman y Pamphilos, par la grâce de Dieu, cacique des Mosquitos, etc.

Le peuple héroïque de cette contrée, ayant dans tous les temps conservé son indépendance par son courage et ses sacrifices, en jouissait paisiblement à l'époque où toutes les autres parties de l'Amérique gémissaient encore sous le joug du gouvernement espagnol. À la grande et mémorable époque de l'émancipation du nouvel hémisphère, les peuples de cette vaste région n'avaient été soumis par aucun peuple européen; l'Espagne n'avait exercé sur eux aucune autorité réelle, et avait été forcée de se borner à de chimériques prétentions contre lesquelles la bravoure et la constance des indigènes n'avaient cessé de protester. La nation des Mosquitos avait conservé intacte cette liberté primitive qu'elle tenait de son Créateur.

Dans la vue de consolider son existence, pour défendre sa liberté, le premier de tous les biens d'un peuple, et pour guider ses progrès vers le bonheur de l'état social, cette contrée a bien voulu nous choisir pour la gouverner déjà, dans cette immortelle lutte de la liberté américaine, nous avions montré aux peuples de ce continent que nous n'étions pas indigne de contribuer à l'affranchissement de cette noble moitié de l'espèce humaine.

Pénétré des devoirs que la Providence nous imposait en nous appelant, par le choix d'un peuple libre, au gouvernement de cette belle contrée, nous avions cru devoir différer, jusqu'à ce jour, la création des institutions qui doivent hâter son bonheur; nous jugions nécessaire de bien connaître auparavant les besoins de la nation à laquelle ces institutions devaient s'appliquer.

Cette époque est enfin venue. Nous sommes heureux de pouvoir nous acquitter de ce devoir, dans un temps où la victoire vient de consacrer à jamais les destinées de ce continent, et de terminer, après quinze années, une lutte où nous avons, parmi les premiers, arboré l'étendard de l'indépendance et scellé de notre sang les droits imprescriptibles des peuples américains. À ces causes, nous avons décrété et ordonné, décrétons et ordonnons ce qui suit:

Au nom de Dieu tout-puissant et miséricordieux:

Article premier:

Toutes les portions de ce pays, quelles que soient actuellement leurs dénominations, ne composeront à l'avenir qu'un seul État qui restera à jamais indivisible, sous la dénomination de l'État de Poyais.

Les titres divers sous lesquels nous avons jusqu'à ce jour exercé notre autorité seront, à l'avenir, confondus et réunis dans celui de cacique de Poyais.

Art. 2:

Tous les habitants actuels de ce pays, et tous ceux qui, à l'avenir, recevront des lettres de naturalisation, ne feront qu'une seule nation, sous le nom de Poyaisiens, sans distinction d'origine, de naissance et de couleur.

Art. 3:

Tous les Poyaisiens sont égaux en devoirs et en droits.

Art. 4:

L'État de Poyais se divisera en douze provinces, savoir:

L'île de Boatan,L'île de Guanaja,Province de Caribania,Province de Romanie,Province de Tinto,Province de Carthago,Province de Neustrie,Province de Panamakar,Province de Towkas,Province de Cacheras,Province de Wolwas,Province de Ramas.

Chaque province se divise en districts, chaque district en paroisses; les limites de chaque province sont réglées par la loi.

Dans chaque province, il y a un intendant nommé par le cacique.

L'intendant s'occupera de l'administration particulière de la province; il sera assisté par un conseil de notables, choisi et organisé par une loi.

Dans chaque district, il y a un sous-intendant, et dans chaque paroisse un maire.

La nomination des sous-intendants et des maires, et leurs attributions, seront réglées par une loi.

Du cacique:

Le cacique est le commandant en chef de toutes les forces de terre et de mer.

Il est chargé de les lever, armer, organiser, suivant ce qui sera disposé par la loi.

Il nomme à tous les emplois civils et militaires que la constitution n'a pas réservés à la nomination du peuple.

Il est administrateur général de tous les revenus de l'État, en se conformant aux lois, sur la nature, l'assiette, le recouvrement et la comptabilité.

Il est chargé spécialement du maintien de l'ordre intérieur, fait les traités de paix, déclare la guerre. Toutefois, les traités sont soumis à l'approbation du sénat.

Il envoie et reçoit les ambassadeurs et toute sorte d'agents diplomatiques.

Il a seul le droit de proposer les lois au parlement et de les approuver ou de les rejeter, après la sanction du parlement.

Les lois ne sont exécutoires qu'après sa sanction et sa promulgation.

Il peut faire des règlements pour l'exécution des lois.

Sont déclarés domaines du cacique toutes les terres qui n'appartiennent pas à des particuliers.

Leur revenu et le produit de leur vente sont affectés à l'entretien de Son Altesse le cacique, de sa famille et de sa maison civile et militaire.

Le cacique pourra, en conséquence, disposer desdits domaines, à tel titre qu'il avisera.

À son avènement, le cacique prête serment à la constitution, entre les mains du parlement.

Le cacique a le droit de grâce.

La personne du cacique est inviolable; ses ministres sont seuls responsables.

En cas de mauvaise santé, ou dans le cas d'absence, pour quelque raison grave, le cacique pourra choisir un ou plusieurs commissaires qui gouverneront en son nom.

Notre fils aîné, issu de notre mariage avec dona Josepha-Antonia-Andrea de Xérès de Aristequicta y Lobera, né à Carracas, dans la république de Colombie, est déclaré héritier présomptif de la dignité de cacique des Mosquitos.

Dans une des prochaines cessions du parlement, il sera pourvu par une loi au cas de la minorité du cacique.

Du parlement:

Le parlement exerce le pouvoir législatif, concurremment avec le cacique.

Aucun emprunt ne pourra être fait à l'avenir, aucun impôt direct ni indirect ne peut être levé, sans avoir été décrété par le parlement.

À l'ouverture de chaque session, les membres des deux chambres du parlement prêtent serment de fidélité au cacique et à la constitution.

Le parlement détermine la valeur, le poids, le type et le titre des monnaies; fixe les poids et les mesures.

Chaque chambre du parlement fait un règlement pour l'ordre de ses travaux, et a la police de ses séances.

Chacune des deux chambres du parlement peut supplier le cacique de présenter un projet de loi sur tel ou tel objet déterminé.

Le parlement se compose de deux chambres: le sénat et la chambre des représentants.

Du sénat:

Le sénat se compose de cinquante sénateurs.

Quatre ans après la promulgation de la présente constitution, ce nombre pourra être augmenté par une loi.

Les cinquante sénateurs qui vont composer le sénat seront nommés par le cacique, pour la première fois seulement.

Les sénateurs sont nommés à vie.

À l'avenir, lorsqu'il viendra à vaquer quelque place dans le sein du sénat, le sénat nommera à la place vacante, parmi les trois candidats qui lui seront présentés par le cacique.

Pour être sénateur, il faudra être âgé de trente et un ans au moins, avoir résidé au moins trois ans dans le pays, et posséder une propriété foncière de trois mille acres d'étendue.

Le sénat est présidé par le chancelier.

L'évêque ou les évêques de Poyais seront de droit membres du sénat.

Les séances du sénat sont publiques.

Chambre des représentants:

La chambre des représentants se composera de soixante députés cinq par province, jusqu'à ce qu'une loi ultérieure en ait augmenté le nombre.

Pour être représentant du peuple de Poyais, il faut avoir vingt-cinq ans, et posséder une propriété foncière de mille acres d'étendue.

La chambre des représentants vérifie les pouvoirs de ses membres.

Chaque province nommera cinq députés, pour former la première session de la chambre.

Dans la prochaine session du parlement, il sera pourvu par une loi à la répartition dudit nombre de soixante députés, entre les diverses provinces, suivant la force de leur population.

De plus, dans la même prochaine session, le parlement pourra attribuer le droit d'avoir une représentation spéciale à celles des villes de notre État qu'il croira, à raison de leur importance, devoir élever à la dignité de cité.

Pour l'élection des députés des districts, tous les habitants, nés ou naturalisés citoyens de cet État, qui payeront une contribution directe quelconque, et qui, étant âgés de vingt et un ans, ne seront ni domestiques, ni esclaves, ni interdits, ni faillis, ni repris de justice, se réuniront au chef-lieu du district, au jour qui sera indiqué par nos lettres patentes, et nommeront les députés parmi les personnes ayant les qualités nécessaires à cet effet.

Les députés sont nommés pour quatre ans, et la chambre se renouvelle en entier.

Le cacique nomme le président de la chambre des députés, sur une liste de trois candidats, qui lui est présentée par cette chambre.

Les assemblées électorales sont présidées par un de leurs membres, choisi dans leur sein par le cacique.

Les lois sur les douanes et les autres impôts directs ou indirects ne peuvent être proposées que dans le sein de la chambre des représentants, et ce n'est qu'à son approbation qu'elles peuvent être portées au sénat.

Le cacique détermine, par une ordonnance, l'ouverture et la clôture de la session du parlement, qui doit être convoqué au moins une fois par an.

Le cacique peut dissoudre la chambre des représentants, à la charge par lui d'en convoquer une nouvelle dans les trois mois.

La chambre des représentants a le droit d'accuser les ministres devant le sénat, pour cause de concussion ou de trahison, malversation, mauvaise conduite ou usurpation de pouvoirs.

Les séances de la chambre des représentants sont publiques.

De la religion:

La religion catholique, apostolique et romaine est la religion de l'État.

Ses ministres sont dotés, et le territoire où ils doivent exercer leur ministère est déterminé par la loi.

Toutes les religions sont protégées par l'État.

La différence de croyance ne peut servir de motif ni de prétexte d'admission ou d'exclusion d'aucune charge ou emploi public.

Les personnes professant une religion autre que la religion catholique, qui voudront élever un temple à leur usage, seront tenues d'en faire la déclaration à l'autorité civile, en assignant en même temps un fonds pour entretenir le ministre qui devra être attaché au service de ce temple.

De la dette publique:

Les dettes qui, jusqu'au jour de la prochaine convocation du parlement, ont été contractées par Son Altesse le cacique, sont déclarées dettes de l'État et garanties par tous les revenus et toutes les propriétés de l'État.

Une loi sera présentée à la prochaine session du parlement, pour déterminer la portion des revenus publics qui sera affectée au service des intérêts et au rachat successif du capital de la dette actuelle.

Pouvoir judiciaire:

Les juges sont nommés par le cacique, sur la présentation de trois candidats par sénat.

Il y aura six juges de l'État, lesquels parcourront successivement les provinces, pour y tenir des assises où s'administrera la justice civile et criminelle.

Une loi ultérieure organisera l'application du jury en matière criminelle.

Il sera établi, dans chaque district, un juge de paix chargé de concilier les procès, et, à défaut de conciliation, de mettre les procès en mesure d'être jugés par le juge de l'État, dans la tenue des assises.

Les appels de jugements rendus par les assises de chaque province seront jugés par le sénat.

Les recours en cassation contre les arrêts de la cour suprême seront portés devant le parlement.

Aucun habitant ne peut être arrêté qu'en vertu d'un ordre d'un juge, portant implicitement la mention du motif, lequel ne pourra être qu'une accusation d'un crime ou délit qualifié par la loi.

Aucun geôlier ne pourra, sous peine d'être poursuivi pour détention arbitraire, recevoir ou détenir un prisonnier sans mandat d'arrestation, dans la forme ci-dessus.

Il sera procédé, le plus prochainement possible, à la rédaction d'un code de lois civiles et d'un code de lois criminelles, uniformes pour le pays.

La présente constitution sera soumise à l'acceptation du parlement, qui est convoqué à cet effet le 1erseptembre prochain.

Fait à Londres, le 20 mars de l'an de grâce 1837, et de notre règne le premier.

Signé: Don Gusman y Pamphilos.

Lettre de M. Alphonse Karr:

«Mon cher Alexandre,

Permettez-moi de vous adresser une réclamation.

Il y a en France trente-deux millions d'habitants; si chacun occupe l'attention publique pendant un temps égal, c'est-à-dire si la gloire leur est équitablement partagée, ils auront chacun une minute et un tiers de minute en toute leur vie, que je suppose de quatre-vingts ans, à être l'objet de cette précieuse attention.

C'est ce qui fait que l'on s'accroche de son mieux à tout ce qui fait du bruit et que l'on veut être quelque chose dans ce qui paraît, que bien des gens portent un peu envie au criminel que l'on guillotine, et n'ont de consolation qu'en disant:Je l'ai beaucoup connuouJ'ai passé dans la rue le lendemain de l'assassinat.

Je ne connais rien de plus amusant que ces livres si pleins d'humour et de malicieuse naïveté que vous publiez quelquefois quand vous ne faites pas de beaux drames ou de spirituelles comédies.

En voilà un qui va absorber l'attention universelle pendant quinze jours, ici où on fait une révolution en trois jours; c'est donc, au compte que je faisais tout à l'heure, à peu près treize mille personnes dont on ne parlera jamais.

J'ai le droit d'être dans votre livre, et j'en use: Jacques II m'a appartenu avant d'être à Tony Johannot. Notre bon et spirituel Tony pourrait vous dire comment un jour, il me montra un singe et comment ce singe me sauta au cou, me prit par la tête et m'embrassa sur les deux joues de la façon la plus attendrissante.

Jacques II avait vécu un an avec moi quand je le perdis; je craignais à chaque instant de le rencontrer sur les boulevards, habillé en troubadour d'opéra-comique, devenu savant et se livrant au métier ignominieux de bateleur. Je fus bien heureux de le retrouver chez Tony, qui a beaucoup trop d'esprit pour en vouloir donner aux bêtes.

Donc, mon cher Alexandre, je vous prie et au besoin vous somme, comme disent les journaux, d'insérer la présente réclamation dans vos pièces justificatives.

Tout à vous.

Alphonse Karr.»


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