The Project Gutenberg eBook ofLe chasseur noir

The Project Gutenberg eBook ofLe chasseur noirThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Le chasseur noirAuthor: H. Emile ChevalierRelease date: March 10, 2006 [eBook #17963]Language: FrenchCredits: Produced by Rénald Lévesque*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR NOIR ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Le chasseur noirAuthor: H. Emile ChevalierRelease date: March 10, 2006 [eBook #17963]Language: FrenchCredits: Produced by Rénald Lévesque

Title: Le chasseur noir

Author: H. Emile Chevalier

Author: H. Emile Chevalier

Release date: March 10, 2006 [eBook #17963]

Language: French

Credits: Produced by Rénald Lévesque

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHASSEUR NOIR ***

Produced by Rénald Lévesque

Il faisait tout à fait nuit quand le chasseur arriva au lieu où il avait dressé ses pièges la nuit précédente. C'était un de ces sites pittoresques que l'on trouve seulement dans les chaînes des montagnes Rocheuses. Des barrières presque infranchissables, de gigantesques remparts de terre et de pierres en défendaient l'approche. Mais, si bien gardée qu'il fût par la nature, ce pertuis était accessible à un trappeur[1], car ses yeux exercés savent découvrir la passe la plus étroite, et sa main sait ouvrir les portes secrètes des montagnes: ses pieds sont familiers avec les sentiers désolés, et les mousses des arbres, aussi bien que les étoiles du firmament, servent à diriger ses pas.

[Note 1: Les Canadiens-français désignent ainsi les gens qui font la traite des pelleteries dans l'Amérique septentrionale.]

Le chasseur avait gagné la gorge solitaire dont nous venons de parler par un cul-de-sac que longtemps il avait cru connu de lui seul. Mais ayant, depuis peu, perdu plusieurs pièges tendus, au fond de cette gorge, près d'une rivière qui l'arrosait et s'échappait, en se frayant un passage à travers les masses de granit, il avait commencé à ne plus se considérer comme l'unique violateur de cette profonde retraite.

Arrivé à sa destination il eut un mouvement de surprise et de colère, facile à concevoir, en remarquant que ses pièges avaient encore disparu. Une fois assuré du fait, il se mit à fureter ça et là, autant que les ténèbres pouvaient le lui permettre, pour découvrir quelques traces des auteurs de la soustraction; mais il lui fut impossible d'obtenir la moindre preuve que le lieu eût été visité par un blanc ou un Peau-rouge.

Après avoir réfléchi un instant, le trappeur se coucha dans de hautes herbes et des plantes aquatiques sur le bord de la rivière, qui, à ce point, semblait sourdre du coeur même des montagnes, sous une voûte énorme de rochers.

Notre homme s'amusa à écouter le murmure des eaux, en se demandant comment elles avaient pu s'ouvrir une voie à travers ces blocs si compactes et si puissants. Les voiles de la nuit s'épaissirent. L'ombre parut rouler et se condenser dans le bassin jusqu'à ce qu'elle ressemblât à ces ténèbres égyptiennes que l'on pouvait palper.

Tout à coup, une lueur brilla sur la ravine. Étonné de ce phénomène, le trappeur en chercha la cause. Ne voyant plus rien, il allait l'attribuer à un éclair, lorsqu'au sommet d'une saillie rocheuse, vis-à-vis de lui, il aperçut deux personnages qui tenaient des torches à la main et s'efforçaient de reconnaître la rivière à leurs pieds.

Vêtus à peu près comme des bandits mexicains, ils portaient la casaque de chasse, en peau de daim, des trappeurs du Nord-ouest, avec desmitasses[2] unies et des mocassins.

[Note 2: Sorte de jambières de peau en usage chez les aborigènes de l'Amérique.]

Le plus robuste avait la taille serrée par une ceinture rouge à bouts effilés et flottants. A cette ceinture était passée une paire de pistolets de cavalerie, une dague dans un élégant fourreau, un couteau de chasse à manche d'argent, et un sifflet d'ivoire de grande dimension. A la main, il tenait un fusil à deux coups. Trapu, stature moyenne, il avait les attaches des membres solidement nouées. Un feutre à large bord lui couvrait la tête. A la lueur des torches, ses traits parurent au trappeur fortement accentués, durs.

Son compagnon avait une organisation grêle, mais il était accoutré de la même manière, si ce n'est que son ceinturon était en cuir noir.

Ils restèrent là quelques moments, et disparurent aussi mystérieusement qu'ils étaient venus. Cette circonstance fit réfléchir le trappeur. Il lui sembla que quelque chose, en dehors des événements ordinaires, allait arriver.

Les visages qu'il avait vus le troublaient. Battant sur son front un roulement avec ses doigts, il forma un nombre incalculable de conjectures, et se convainquit que la dernière s'éloignait encore plus de la vérité que les précédentes—preuve évidente que celles qui suivraient seraient encore moins satisfaisantes.

Tandis qu'il roulait ces pensées, les torches se remontrèrent dans une autre direction.

Elles descendaient lentement le long d'une pente escarpée et difficile du même côté de la rivière, mais qui s'enfonçait plus avant dans la montagne. La marche était certainement malaisée et dangereuse. Durant une dizaine de minutes, notre homme épia les lumières, qui tantôt apparaissaient brillantes, tantôt se cachaient entièrement, suivant les accidents du terrain, et se rapprochaient peu à peu.

Enfin, le trappeur distingua de nouveau ceux qui les tenaient. Ils étaient accompagnés de quatre autres individus, portant un fardeau ayant forme d'un corps humain enveloppé dans un manteau. Instinctivement, il se retira plus avant sous l'arche de granit qui reliait les deux rives du cours d'eau. Les visiteurs nocturnes arrivèrent au fond de la ravine, et le personnage à la ceinture rouge se dirigea vers le bord de la rivière. Là, il fit un geste; alors les quatre hommes s'avancèrent près de lui, placèrent leur fardeau sur le sol et se retirèrent.

Le trappeur se sentait pris d'un intérêt indéfinissable pour l'objet immobile qu'ils venaient de déposer.

Qu'était-ce? Un être humain? Était-il mort ou vivant?….

La réponse à cette dernière question ne se fit pas attendre, car, au moment où il se l'adressait, une jeune femme rejetant les pans du manteau qui l'enveloppait, en sortit comme d'un linceul. A la lueur des torches illuminant le bassin, le chasseur put la voir parfaitement.

Elle avait le visage pâle comme la neige, mais attrayant au delà de toute expression. Jamais notre aventurier n'avait contemplé une beauté d'un ordre aussi élevé.

Un instant, il s'imagina qu'une créature angélique était soudainement descendue du ciel pour le fasciner par des charmes surnaturels. Une longue chevelure noire et luisante flottait éparse sur le col marmoréen et les épaules de cette femme. Merveilleuse était la symétrie de ses formes.

Elle jeta un regard effaré autour d'elle, puis tomba aux pieds de l'homme à la ceinture rouge, en étendant, d'une façon suppliante, des bras aussi blancs que l'albâtre, et en s'écriant:—Sauvez-moi! pour l'amour de Dieu, sauvez-moi!

Ces paroles frappèrent le trappeur comme un coup de poignard. Il eut tout de suite l'idée de s'élancer et de mourir pour défendre la jeune femme.

Mais ils étaient six et il était seul; mieux valait attendre.

Peut-être la providence lui fournirait-elle l'avantage de faire quelque chose pour l'infortunée. Il avait entendu dire que l'heure du ciel sonne souvent à l'heure du désespoir de l'homme.

Le trappeur ne faisait pas parade de religion, comme certaines gens prétentieux de la chrétienté élégante; mais il avait les vrais instincts de l'enfant de la nature, qui adore spontanément, en esprit et en vérité, tout ce qui est inconnu au monde. Les hommes honnêtes n'oublient jamais Dieu dans la solitude, car il a placé autour d'eux tant de souvenirs de sa présence qu'il est impossible de les méconnaître.

Les sympathies du trappeur étaient donc vivement éveillées. La solliciteuse enleva une chaîne de son cou, tira les bagues de ses doigts elles jeta aux pieds de celui qu'elle implorait. Il les ramassa en silence et les mit dans sa poche de côté.

Elle continua ses instances, voulut lui prendre la main, mais il la repoussa.

Apparemment fatigué de cette scène, celui-ci adressa un coup d'oeil significatif aux quatre individus qui se tenaient discrètement en arrière. Ils accoururent, et leurs mains rugueuses s'abattirent sur les épaules délicates de la pauvre femme. Aux yeux du trappeur, cet attouchement était un sacrilège; peu s'en fallut qu'il n'envoyât une balle aux auteurs de l'outrage.

Néanmoins, une prudence bien entendue le retint. La victime cessa de résister, et, abandonnant tout espoir terrestre, elle parut adresser ses prières au ciel.

On lui lia les bras derrière le dos, en serrant tellement les cordes que des gouttes de sang maculèrent ses poignets. Puis, on l'enroula dans le manteau, avec une grosse pierre, et le tout fut ficelé comme un paquet.

L'objet de ces meurtrières persécutions avait déjà perdu connaissance.Ce n'était plus qu'un corps inerte et passif.

Les quatre hommes le soulevèrent, tandis que les chefs projetaient sur la rivière la lueur de leurs torches. Pendant ce temps, le trappeur se dépouillait à la hâte de son capot de chasse, et mettait bas ses armes, ne gardant que son couteau.

Le coeur lui battait fort. Il sentait le sang bouillir dans ses veines; une sueur abondante lui baignait le visage.

C'est qu'il était résolu à tout risquer pour le salut de cette femme! Ce qu'elle était, il ne le savait pas plus que les événements qui avaient déterminé cette tragédie; mais, dans son âme, il croyait qu'elle était innocente de tout crime et ne méritait pas le sort auquel on l'avait trop manifestement condamnée.

Son sexe, son infortune, sa prestigieuse beauté, tout faisait appel au coeur du trappeur et le pénétrait d'un sentiment qu'il n'avait jamais éprouvé auparavant.

Les exécuteurs de ce drame se placèrent tout à fait sur le bord de la rivière, balancèrent deux ou trois fois le corps et le lancèrent à l'eau; il tomba avec un bruit sourd, s'enfonça et disparut; quelques bouillonnements marquèrent seuls l'endroit où il avait été immergé.

L'homme à la ceinture rouge examina, durant une minute, la surface troublée; puis, agitant sa torche, il s'éloigna, suivi de ses complices, et remonta précipitamment les rochers.

Tout cela avait eu lieu en silence. Pas un mot n'avait été articulé par le sombre commandant ou par ses hommes.

Ainsi qu'un songe affreux, le spectacle passa sous les yeux du trappeur. Mais, repoussant l'impression glaciale qui l'envahissait, il se coula promptement dans la rivière avec son couteau entre les dents. Ensuite il plongea et nagea vers l'endroit où le corps avait été jeté.

Il l'eut bien vite atteint. Coupant alors le lien qui retenait la pierre à ce corps, il le saisit de la main gauche et s'approcha du bord avec la droite, mais en se tenant encore au-dessous de la surface de l'eau.

Quoiqu'il fût bon nageur, il ne tarda pas à ressentir une effroyable compression à la poitrine. Les ondes sifflaient et bourdonnaient dans ses oreilles. Il avait impérieusement besoin d'air.

Alors il sortit la tête de la rivière et respira longuement. La grève était proche; il y traîna son précieux fardeau.

Déjà il se félicitait du succès, lorsque la clarté d'une torche et un bruit de pas sur les rochers, l'engagèrent à la circonspection. Aussitôt, il s'étendit dans le gazon à côté de l'objet de sa sollicitude.

C'était l'assassin qui revenait pour voir si son crime était bien perpétré: il promena un long regard sur les eaux de la rivière et partit enfin, à la grande satisfaction du trappeur.

Dès qu'il fut éloigné, celui-ci enleva le manteau qui recouvrait la jeune femme et la transporta à une place plus sèche et plus abritée. Là, il lui frictionna les tempes, lui frappa dans la paume des mains et employa divers autres moyens pour la ramener au sentiment.

Un léger tremblement des nerfs, puis un soupir lui annoncèrent que ses efforts n'étaient pas infructueux. A la fin, elle ouvrit les yeux; ses lèvres décolorées s'animèrent; un rayon d'intelligence éclaira son visage.

Évidemment, elle ignorait ce qui s'était passé depuis le moment où elle avait perdu ses sens. Pensant être encore au pouvoir de ses ennemis, elle tendit les mains comme pour demander grâce. Ce mouvement affecta profondément le trappeur.

—Vous êtes en sûreté, cher petit ange du bon Dieu! s'écria-t-il vivement. Les coquins sont partis, et vous voilà avec un homme prêt à se faire hacher pour vous. Plus besoin de crier merci, pauvrette, plus besoin d'avoir peur, ô Dieu, non; vous êtes avec un ami, oui bien, je le jure, votre serviteur!

La jeune femme jeta au chasseur un coup d'oeil vague et incrédule. Son esprit était encore en désordre. Elle ne pouvait bien saisir sa situation, car l'idée d'un danger mortel l'absorbait complètement.

—Regardez-moi sans crainte, ma fille, poursuivit le trappeur. C'est un ami qui est près de vous, et un ami qui ne vous délaissera pas à l'heure d'une maudite petite difficulté! Voyez! les brigands ne sont pas ici. Vous avez échappé à leur cruauté, et vous voici libre. Dieu soit loué, lui qui n'a pas voulu permettre un aussi noir forfait. J'ai toujours cru à la providence, moi! et j'y crois plus que jamais ce soir, oui bien, je le jure, votre serviteur!

La douce intonation de ces chaleureuses paroles eut un effet magique sur la jeune femme.

Elle commença à comprendre.

Le trappeur alors la souleva délicatement; elle appuya la tête sur l'épaule du brave homme et pleura comme un enfant.

Le printemps avait fait son apparition dans les montagnes. Les arbres s'habillaient d'un riche feuillage; les prairies se tapissaient de verdure, et les neiges hivernales achevaient de fondre au sommet des pics.

Debout sur un rocher, le trappeur examinait la vallée déroulée à ses pieds[3]. Il avait six pieds de haut; il était mince et droit comme une flèche. Des muscles secs, endurcis par l'exercice, saillissaient sous son épiderme.

[Note 3: Ceux de mes lecteurs qui désireront des détails biographiques plus intimes sur Nick Whiffles n'auront qu'à consulter ma collection desDrames de l'Amérique du Nord, publiée chez MM. Lévy.]

Il portait le costume des aventuriers du Nord. Son visage était ouvert, agréable quoiqu'un peu marqué par les soucis. La nature l'avait doté d'une de ces bouches comiques qu'il est impossible de réduire à la mélancolie, et qui persistent, dans les cas les plus épineux, à paraître souriantes. Ses yeux, profondément enchâssés sous les sourcils, s'harmonisaient merveilleusement avec sa bouche et avaient la même expression.

Une longue carabine était négligemment passée sous son bras. Sa grande silhouette, immobile, placée en relief contre les rochers, aurait fourni un magnifique tableau à ces peintres qui, dédaignant les lieux communs, cherchent le pittoresque et le hardi comme sujet d'inspiration.

Cependant cet homme—quel qu'il fut—avait indubitablement affronté d'un air calme les vicissitudes de la vie, et appris à supporter avec une patience philosophique les infortunes qui ne pouvaient être écartées.

Dans sa physionomie, un je ne sais quoi indiquait qu'il était incapable de rester en repos. Donnez-lui montagnes, prairies, forêts et rivières, gardez-le loin des villes, loin du séjour des civilisés et il sera chez lui, quoique ses immenses territoires de campement puissent être à des centaines de milles de distance!

Un son caverneux monta aux oreilles du chasseur. Il était comme produit par des sabots d'animaux non ferrés. Immédiatement, les instincts de notre homme furent en éveil.

Il descendit du faîte raboteux de la montagne jusqu'à ce qu'il pût mieux découvrir les différents points de la vallée. Puis, se postant derrière un arbre, il chercha la cause du bruit qu'il avait entendu. Bientôt elle lui fut connue. Cinq cavaliers apparurent à la lisière d'un bouquet d'arbres.

Ils cheminaient vers l'endroit où le chasseur était en observation. Quatre d'entr'eux étaient des indigènes, mais le cinquième était un blanc captif.

A mesure qu'ils avancèrent, le chasseur étudia l'extérieur des cavaliers et du prisonnier.

C'était un homme d'âge mûr.

Il appartenait vraisemblablement à la classe vagabonde de ces francs-trappeurs[4] qui fraternisent également avec les races blanches et les races rouges.

[Note 4: Dans le désert américain, on appelle francs-trappeurs les aventuriers qui n'appartiennent pas aux grandes compagnies de pelleteries. Pour elles ce sont des contrebandiers.]

On voyait bien qu'il n'avait pas été pris sans lutte; car, pour ne point parler d'une blessure à son visage, sa camisole de chasse était toute déchirée et souillée de sang et de boue. Le casque[5] de fourrure que portent ordinairement les gens de cette espèce lui manquait aussi. Sans doute il l'avait perdu dans le conflit qui avait précédé sa capture. Ses cheveux longs, ébouriffés, tombaient par touffes épaisses sur son visage dont elles rehaussaient l'expression morose et rechignée.

[Note 5: Ce terme, essentiellement canadien-français sert à désigner un bonnet de pelleterie.]

Il avait les mains garrottées derrière le dos, et serrées avec une violence qui pouvait lui donner un avant-goût des tortures qu'il aurait à souffrir quand ses bourreaux seraient arrivés à leur camp ou à leur village. Pour plus de sûreté, on l'avait lié sur son cheval avec de fortes lanières de peau de buffle[6], attachées à ses chevilles et passées sous le ventre de l'animal.

[Note 6: Les gens du désert américain s'obstinent à direbuffleet nonbison.]

Il était facile de s'apercevoir que cette situation ne plaisait pas fort au captif; et la tristesse avec laquelle il supportait ses revers indiquait que la patience ne comptait point parmi ses vertus capitales.

Deux des vainqueurs marchaient devant lui, un derrière. Le plus important personnage chevauchait en tête de la troupe.

C'était sûrement un guerrier de distinction. Son visage et ses membres nus étaient peints à la façon indienne. Des bandes de couleur, alternativement noire, blanche et rouge, couraient sur ses joues, son cou et sa poitrine. Sept plumes d'aigle ornaient sa tête, ce qui annonçait qu'il appartenait à une caste très-élevée, chaque plume représentant une chevelure qu'il avait prise. A cet égard, il jouissait d'une supériorité enviable sur ses trois compagnons dont nul ne pouvait se vanter de plus de quatre de ces symboles, tandis que l'un d'eux n'en déployait que deux.

Le soleil allait se coucher. Les rayons de son disque de feu inondaient de lumière la petite cavalcade qui gravissait en silence le flanc de la montagne.

—Ah! la liberté, murmura le trappeur, c'est une fichue bonne chose, surtout quand il fait beau temps et que la nature a bonne mine. Mais voilà un pauvre diable qui s'est fourré dans une maudite petite difficulté! Ces vermines-là vont vous le mener à leur village et le brûler ni plus ni moins que si c'était un Hottentot. Il n'est pas avenant, ô Dieu, non! Il a un faux air de chien enragé qui ne me va pas, c'est vrai; mais je ne puis me faire à l'idée qu'il passera l'arme à gauche avant que son temps ne soit venu.

Un bruissement fit tourner la tête au chasseur qui se trouva face à face avec un jeune garçon de treize à quatorze ans arrivé près de lui sans qu'il s'en doutât.

Ce garçon était fort beau, et tous ses mouvements étaient empreints d'une grâce adorable.

Ses yeux grands et rêveurs impressionnaient singulièrement; son teint bruni, mais relevé sur les joues par une légère teinte rosée, disait qu'il était métis oubois-brûlépour nous servir de la locution indigène.

Des boucles de cheveux noirs comme le jais jouaient autour de son cou sur des épaules d'un galbe exquis. Un léger capot[7] de peau de daim, élégamment frangé avec des piquants de porc-épic et des verroteries emprisonnait sa taille svelte et faite au tour. Des manches de ce vêtement s'échappaient deux mains si mignonnes, si délicates que plus d'une grande dame les eût jalousées. Ses mitasses et ses mocassins étaient aussi en peau de daim, coquettement ouvragée enrassade[8].

[Note 7: Capot; terme canadien. Nous disons capote, redingote, paletot.]

[Note 8:Rassade, terme donné par les sauvages et les métis de l'Amérique septentrionale aux broderies qu'ils font avec des coquillages, des baies, des graines de verres ou des piquants de porc-épic.]

Le seul défaut qu'on eût trouvé en lui, c'est qu'il était trop efféminé pour qu'on pût espérer le voir prendre un développement plus viril; toutefois, ce défaut inspirait plutôt un sentiment d'admiration que de mépris, car il y avait dans les yeux de ce bel enfant une flamme qui glaçait toute idée de dédain ou de pitié.

Un sourire folâtrait sur ses lèvres, quand le trappeur se tourna vers lui.

—Ah! c'est toi, Sébastien?

—Oui, c'est moi, Nicolas. Je vous ai vu glisser sur le versant pour observer quelque chose, et je suis venu. Montagnais[9], vous vous parliez à vous-même?

[Note 9: Locution canadienne, pourmontagnard.]

—Tu as de bons yeux et de bonnes oreilles, garçon, ô Dieu, oui! Mais, suis mon avis, et ne t'éloigne pas du camp.

—C'est que, voyez-vous, le camp est bien seul quand vous n'y êtes pas, répliqua Sébastien d'un ton de bouderie enfantine. Et je n'aime pas à vous perdre de vue, père Nicolas.

—Le camp, bien seul! bien seul, quand Infortune et Maraudeur y sont—une paire de bêtes aussi friandes de toi que d'une bosse de bison fraîche. Dieu te bénisse, garçon, quelle meilleure compagnie veux-tu? Eh! n'est-ce pas plaisir que de s'asseoir à la porte du camp et de voir l'Hérissé brouter l'herbe tendre, ou faire gigoter ses sabots en l'air quand il est de belle humeur?

Nous ferons remarquer en passant qu'Infortune et Maraudeur étaient deux honnêtes chiens—les fidèles amis et compagnons du trappeur—tandis que l'Hérissé était le nom d'un cheval favori, éprouvé par mille pérégrinations à travers les prairies.

—Ce sont sans doute d'excellentes créatures, répliqua l'adolescent, mais si bonnes qu'elles soient, elles ne valent pas le montagnais Nicolas, à qui je suis redevable…

—Ne parlons pas de ça, petiot; car, je te le répète, ça soulèvera une diablesse de maudite petite difficulté entre nous, si tu ne cesses de bavasser de dette de reconnaissance et d'un tas de bêtises pareilles! Crois-tu donc qu'un grossier trappeur comme moi ait jamais fait plus que son devoir? As-tu jamais vu un individu qui ait fait plus que son devoir? l'as-tu vu? l'as-tu jamais vu?

Le chasseur leva les yeux au ciel, soupira et accentua ces gestes de l'exclamation suivante:

—O Dieu, non!

—La bénédiction du Seigneur s'étende sur vous, mon vieux ami! s'écria le jeune, garçon, pressant tendrement les grosses mains calleuses du trappeur.

—Câlin, va! tu n'es qu'un câlin, et je t'appellerai ainsi tant que tu seras avec moi. Ça n'est pas bien à toi de m'appeler vieux. Est-ce que j'ai l'air d'un vieux, voyons? Non, je ne suis pas vieux, ni de corps, ni d'esprit, car le maître de la vie, en me donnant un brin d'intelligence a balancé le compte par un coeur plein d'espoir et de dispositions joyeuses. Je n'aime pas les soucis et ne les ai jamais engendrés, quoique dans ma famille il y eût des gars qui ne faisaient qu'enfanter des soucis et qui sont morts sans rien payer pour ça, ô Dieu, oui! votre serviteur! Mais vois… les chiens sont sur la trace, car voilà Maraudeur qui rencontre en haut du plateau et Infortune quigoûte une voiederrière lui. Va-t-en, Câlin; je te rejoindrai dans un moment.

—Mais vous, vous ne m'avez pas dit ce que vous voyiez?

—Quatre Peaux-rouges, avec un captif, un blanc, un franc-trappeur, je parierais. Il était presque aussi sale qu'un Indien, oui bien, je le jure! Mais le feu l'aura bientôt purifié, répliqua soucieusement Nicolas. Allons, allons, retourne avec les chiens, et je serai à toi dès que j'aurai donné un coup d'oeil à mes attrappes[10].

[Note 10: Du vieux mot français, conservé par les Canadiens et dont nous avons fait trappe.]

—Vos attrappes! fit Sébastien d'un accent incrédule; vos attrappes! vous allez donner un coup d'oeil à vos attrappes, père Nicolas! Non, non; vous allez suivre ce parti d'Indiens. Je le lis dans vos yeux; vous aurez pitié du prisonnier. Mais si vous étiez tué, si vous étiez tué, père Nicolas! ce serait un bien mauvais jour pour Sébastien Delaunay. Songez quelle terrible chose pour lui d'être laissé seul dans ces incommensurables solitudes!

—Tu oublies les chiens, mon cher enfant, dit Nicolas, avec un sourire bienveillant. Heureusement pour l'affection qu'ils te portent, ils ne t'ont pas entendu faire cette remarque. Maraudeur en eût mangé sa queue de dépit, et Infortune ne se fût jamais pardonné d'être née chienne. Éloigne-toi, je te prie. Tu ne voudrais pas me faire de la peine, n'est-ce point?

—Vous êtes brave, Nicolas, et vous ne pouvez voir une créature dans l'embarras, je le sais. Mais je crains que vous ne vous exposiez, que vous ne risquiez votre vie pour ce captif. Ne secouez pas la tête. J'en suis aussi sûr que si je vous voyais à l'oeuvre. J'irai avec vous.

—Pour quoi faire, bonté divine! gêner mes mouvements, me retarder; te mettre dans une méchante difficulté. Merci, garçon. Mais j'ai dit non et c'est non. Celui qui sent une piste doit aller vite; comme l'ombre il doit passer d'un point à un autre et aussi mollement que l'ombre.

—Je vous obéirai, dit tristement Sébastien. Mais promettez moi de faire bien attention et de ne pas me priver de mon unique protecteur.

—Je le promets. La témérité et l'imprudence seraient nuisibles. Je ne courrai aucun risque… si je puis. Je serai subtil comme le serpent, dangereux autant que possible. Appelle les chiens; qu'ils ne viennent pas avec moi!

Le jeune garçon partit avec répugnance et remonta lentement vers le plateau, tandis que Nicolas descendait rapidement à la vallée.

Le soleil éteignait ses feux à l'horizon et les brumes du crépuscule se traînaient déjà dans les gorges de la montagne. Le trappeur atteignit une piste fraîche. Il s'y arrêta un moment, inspecta sa carabine et son équipement, serra sa ceinture et reprit sa marche comme un homme qui a pris un grand parti. Ses allures fermes et sûres prouvaient que la contrée lui était familière.

—Je sais à peu près où ils iront, se disait-il; étant à cheval, ils seront obligés de longer les sinuosités de la vallée. Mais je trouverai un chemin plus court.

Cessant alors de suivre les ondulations du terrain, il coupa droit à travers l'éperon de la montagne. Pendant deux heures, il parcourut un pays, tantôt montueux, tantôt marécageux et inaccessible aux pieds inexpérimentés; au bout de ce temps, il était au terme de son excursion.

C'était un vallon entre deux montagnes et arrosé par un petit tributaire de la branche orientale de la Saskatchaouane. Sur la rive sud s'étendait une passe étroite à demi masquée par des rochers et des buissons. Cette passe menait aux prairies de la Saskatchaouane et aux territoires de chasses des Pieds-noirs.

Deux cavaliers ne pouvaient marcher de front dans ce sentier.

D'après les calculs du trappeur Nicolas, les Indiens et le prisonnier devaient passer là pour se rendre à leur village. Il résolut de se poster près de l'eau, et de les attendre, car il espérait qu'en arrivant, ils abreuveraient leurs chevaux et peut-être feraient une halte avant de se remettre en route.

Une grosse roche couverte de mousse et entourée de halliers épais de mesquites se dressait sur la rive. Nicolas se blottit derrière.

La nuit devenait plus noire. Les chaînes de montagnes s'abîmaient dans ses plis épais.

Le val ressemblait à un temple désert dont les passes et les défilés étaient les ailes mystérieuses; les rochers abrupts, les murs rongés par le temps, et le ciel sans étoiles, le dôme immense.

La prévision du chasseur se réalisa.

Un piétinement de chevaux, assourdi, lointain d'abord, clair et plus rapproché ensuite, se fit bientôt entendre.

Les scènes et les incidents de la vie du désert n'affectent pas les nerfs d'un trappeur aguerri, comme ceux de l'homme sortant des établissements civilisés. Aussi, Nicolas reçut-il avec son calme habituel ces signes de l'arrivée des sauvages.

Dans certaines circonstances sang-froid vaut bravoure. Il permet de saisir tous les avantages et d'en profiter.

Pénétrant dans le vallon, les sauvages marchèrent à la rivière qu'ils traversèrent immédiatement. Ce mouvement les conduisit tout près de la retraite que s'était choisie le trappeur. Ils échangèrent ensuite quelques mots dans leur idiome, mirent pied à terre, et firent boire leurs chevaux en les tenant par la bride.

Effrayé de quelque objet insolite, l'animal que montait le prisonnier recula jusque vers le fourré de mesquites où se tenait tapi Nicolas.

Le guerrier aux sept plumes, qui était le chef du parti, fit peu attention à ce détail; toute tentative d'évasion de ce côté semblait du reste complètement inutile, car nul, si audacieux qu'il fût n'aurait osé pousser un cheval sur cette montée rocheuse, presque perpendiculaire.

Pour le trappeur c'était, toutefois, un moment propice. La providence favorisait apparemment ses intentions.

Les Indiens se tenaient toujours immobiles près de la rivière.

Débuchant à demi de sa cachette et tirant de sa gaine un couteau bien affilé, Nicolas se disposa à exécuter son hardi projet.

Un tressaillement, une exclamation pouvait le trahir. Il imita le sifflement du serpent.

Le captif tourna légèrement la tête, Nicolas saisit,—qu'on nous pardonne l'expression,—l'occasion aux cheveux.

—Trappeur, souffla-t-il tout bas, un ami est là, soyez sur vos gardes!

Si faiblement que fussent dits ces mots, ils arrivèrent aux oreilles du prisonnier qui dressa soudain la tête et regarda autour de lui.

—Chut! ajouta Nicolas, sortant du buisson.

Le captif l'aperçut. Mais il comprima l'émotion que cette apparition imprévue avait soulevée en lui.

Les dangers incessants qui environnent un trappeur du Nord lui ont appris à sentir et à réfléchir promptement…

Nicolas coupa les lanières qui assujettissaient le captif à son cheval, puis, tranchant les liens mis à ses poignets, il lui plaça entre les mains une paire de pistolets.

Tout cela se fit avec une rapidité et une dextérité dont les lourds habitants des villes ne peuvent se faire une idée exacte.

Un novice eût certainement échoué, mais l'habitude et l'adresse aplanissent la surface rugueuse des impossibilités apparentes.

Nicolas se retira ensuite derrière la roche et l'autre trappeur, se coulant sans bruit à bas du cheval, le suivit. Aussitôt le cri de guerre des Pieds-noirs retentit dans le vallon.

—Maintenant, étranger, en avant! escaladons cette montagne. Tenez-vous près de moi et je vous garantis que nous ferons faire plus d'une culbute à ces damnés païens. Feu, quand vous trouverez une chance! Mais ne gaspillez pas votre plomb!

Et là-dessus Nicolas s'élança sur les rochers avec l'agilité d'une antilope.

—Mes membres sont pas mal engourdis, mais n'ayez pas peur, dit l'autre, j'en ferai bon usage.

Les Pieds-noirs les poursuivaient en hurlant de désappointement.

Par bonheur, les fugitifs avaient un peu d'avance. Et comme ils étaient rompus aux vicissitudes de l'existence et aux périls du Far-west ils n'appréhendaient guère de tomber entre les mains de leurs ennemis.

Les Indiens envoyèrent plusieurs coups de fusil, mais sans les atteindre. En dix minutes nos fuyards furent au sommet de la montagne.

Ils respirèrent un moment, et Nicolas rouvrit la marche en conduisant son compagnon vers une partie plus accessible de cette contrée.

Nicolas désirait vivement voir le visage de son compagnon; mais l'obscurité l'empêchait de distinguer ses traits.

Ce ne fut qu'à une heure avancée, quand la lune se leva, qu'il put se satisfaire à cet égard.

Un examen plus attentif de l'individu le confirma dans son idée première. C'était le type du franc-trappeur nomade, sur lequel les moeurs indiennes avaient fortement déteint.

Il était sans doute adonné aux habitudes de cette race, car il avait sur la vie des principes faciles, et un mépris cordial pour les gens en dehors de sa profession.

La physionomie qu'il offrit à Nicolas, éclairée par les premiers rayons de la lune, n'était pas propre à attirer l'amitié ou à assurer la confiance.

Il avait les yeux enfoncés, et d'une expression sinistre. Son front était bas, contracté par un froncement perpétuel. Un nez épaté et aplati, surmontait sa bouche, démesurément fendue, comme celle d'un animal carnassier. Le menton était court, le cou gros, les épaules larges.

La vétusté et l'usure avaient rongé ses vêtements d'étoffe grossière.Pour compléter ce vilain portrait, le trappeur louchait.

Nicolas se dit dans son for intime que sa dernière aventure n'avait pas ajouté une acquisition importante au nombre de ses amis. Bref, il n'était pas content de celui qu'il venait de sauver; car si ce dernier ne payait pas de mine, il ne séduisait pas plus par son langage.

Il avait la parole sèche, cassante. Ses phrases partaient comme les décharges d'une catapulte ou d'une batterie. De plus il les accentuait d'un certain grognement rien moins que plaisant.

Dans la rapidité de leur fuite, au milieu des ténèbres, Nicolas s'était écarté de la route qu'il avait l'intention de prendre.

Il se trouvait alors sur une éminence, entourée par un paysage d'un caractère sauvage et pittoresque. Jetant les yeux à l'est, il lui sembla apercevoir les ruines d'une grande cité.

L'apparition était produite par de longs et énormes amas de rochers, empilés les uns sur les autres, découpés en forme de murailles, de tours chancelantes et de colonnes brisées.

Cette ville fantastique couvrait les flancs et le sommet d'une montagne, et s'étendait à perte de vue dans les profondeurs d'une sombre vallée.

Jamais, dans toutes ses excursions, le trappeur n'avait vu un spectacle plus digne d'attention. Il le contemplait avec émerveillement quand son compagnon lui dit:

—Une chique, hein, étranger?

Nicolas tourna la tête et rencontra le regard lourd du quémandeur.

—Vous avez faim d'un morceau de tabac, pas de gêne, je puis vous satisfaire, quoique je n'en use pas fort moi-même, dit-il. Mais vous vous étiez fourré dans une maudite petite difficulté, n'est-il pas vrai?

—Difficulté! peuh! ce n'est pas pour la première fois, étranger, ni pour la dernière, j'espère. C'est plein d'accidents comme ça, dans ce pays-ci. On s'habitue à tout, après un bout de temps, vous savez?

Le franc-trappeur s'arrêta, mordit à pleines dents dans la torquette[11] que lui présentait Nicolas, puis roulant, avec la langue, la masse narcotique contre la joue droite, il ajouta:

—Vous avez l'air de regarder ce tas de rochers. Nous l'appelons laVille hantée.

[Note 11: Torquette de tabac. Tabac pressé et roulé en forme de corde pour en diminuer le volume.]

—Nous? qui? demanda Nicolas.

Après un instant d'hésitation, l'inconnu balbutia:

—Eh! nous, francs-trappeurs donc!

—Je ne savais pas, répliqua Nicolas, que certaines gens tendaient des trappes dans les rochers. Généralement je place les miennes dans les vallées ou sur le bord des ruisseaux et des lacs.

—Oh! sans doute. Mais quand on est dans le voisinage de pareils amas de roches, on ne peut s'empêcher de les voir. En tout cas c'est un lieu mal famé. Nous autres nous le tenons à distance. Des trappeurs et chasseurs isolés ont disparu dans les environs de la Ville hantée.

Nicolas branla la tête en signe d'incrédulité, tandis que son interlocuteur poursuivait:

—On y entend des bruits comme le grondement du canon. Les Indiens disent que l'esprit du tonnerre vit ici. J'y ai moi-même senti des commotions souterraines. Un peu plus loin s'étend une vallée, la vallée du Trappeur perdu. Nous l'appelons la vallée du Trappeur, par abréviation.

—Qui a donné les noms à ces localités? interrogea Nicolas, fixant sur son compagnon un regard pénétrant.

—Toute place doit avoir un nom, vous savez, répliqua l'autre d'un ton embarrassé. Une circonstance fait nommer cette place-ci, une autre celle-là. J'ai appris à les connaître, parce que plus d'une fois j'ai campé à la rivière aux Loutres, qui n'est pas à plus de quatre ou cinq milles d'ici. Mais vous-même, étranger, est-ce que vous n'avez pas aussi un nom?

Et à son tour, il toisa Nicolas.

—Vous avez raison, monsieur, répondit celui-ci. Des noms, j'en ai eu en masse, et je n'ai pas honte de les dire, ô Dieu, non! D'après leurs notions païennes, les Indiens m'appellent Ténébreux, supposant que je suis artificieux, ce qui est une erreur de leur jugement. Le fait est que je ne suis ni sombre, ni profond, mais transparent comme l'onde du ruisseau, oui bien, je le jure, votre serviteur! Mais pour avoir double face, double conscience, nenni. Je ne porte pas deux visages, je n'en ai jamais porté, ô Dieu, non!

Nicolas reprit longue haleine et soupira lentement de l'air d'un homme qui sent qu'on lui a fait une injustice.

—Ténébreux! s'écria l'autre avec un sourire moqueur. Vous n'en avez pas la mine. Mais quel est votre nom blanc? Je me soucie peu de titres rouges.

—Il y a bien un nom duquel on avait l'habitude de m'appeler, mais depuis qu'il est tombé au bout de la langue de ceux qui grouillent dans les établissements[12], et qu'il a fait causer une quantité d'oisifs qui ne savent rien du tout, je n'ai plus de goût à le mentionner aux étrangers. La vérité est que ces fainéants m'ont flanqué dans les papiers publics et que je n'aime pas du tout ça. Je vous leur soulèverai une maudite petite difficulté, si jamais je vais jusqu'à leurs villes. Mille castors, je ne m'attendais pas à cette méchanceté. Je supposais qu'on me laisserait vivre et mourir en paix sur les prairies, avec mon fusil et mes attrapes à mon côté, mes chiens et chevaux autour de moi. Mais nous ne sommes sûrs de rien dans ce monde—rien que des difficultés. Celles-là on peut y compter avec certitude. On m'a touché à un endroit sensible en me faisant imprimer et en doutant des traditions de ma famille, ô Dieu, oui[13]!

[Note 12: Les trappeurs appellent établissements les lieux habités par les civilisés, c'est-à-dire nos villes, villages, etc.]

[Note 13: Voirles Pieds-Noirs.—Michel Lévy frères, éditeur.]

—Diable, interrompit l'autre, si vous y allez comme ça, autant vaut nous en tenir là, vous n'arriverez jamais à ma question. Quant aux impressions et bêtises de cette espèce, je m'en moque comme d'un vieux mocassin; d'ailleurs je ne suis pas si sot que de savoir lire.

—Moi, je suis modeste de ma nature, quoique j'aie bien mes petites particularités, reprit Nicolas. Tout ce que je désire, c'est qu'on me laisse tranquille.

Puis il coucha sa carabine à terre et ajouta emphatiquement:

—Oui, Nick Whiffles désire qu'on le laisse tranquille, dire ses histoires, faire ses plaisanteries, vivre de sa vie propre à sa propre manière, ô Dieu, oui!

Le franc-trappeur recula un peu, mâcha violemment sa chique, examina Nick des pieds à la tête, et dit d'une voix qu'épaississait le jus de tabac:

—Vous, Nick Whiffles! ah! oui; ça m'en a l'air!

—Qu'est-ce que vous entendez par là? demanda sèchement Nick.

—J'entends que je ne suis pas tout à fait un dindon, répliqua le trappeur avec une grimace.

—Je ne vous comprends pas précisément. Soyez un peu plus clair si ce n'est pas trop de peine, continua tranquillement Nick.

—Eh! ne me jetez pas de poussière aux yeux si vous ne voulez pas que je louche! fut-il riposté avec un sang-froid provocateur.

—Je n'aime pas qu'un homme commence ma connaissance par douter de ma parole, répliqua aigrement Nick. Si vous ne pouvez croire celui qui vous dit son nom, vous devez être un homme sans foi, et m'est avis que nous ne pouvons plus suivre le même chemin. Je ne suis pas querelleur, mais je veux que l'on me croie quand je dis la simple vérité. Je ne suis pas fier de mon nom, ô Dieu, non! et pour les raisons que j'ai données, j'aimerais bien à le perdre[14]. Mais si vous suspectez ma véracité, je crains qu'une diablesse de difficulté ne s'élève entre nous.

[Note 14: On sait que les Anglais désignent volontiers le diable sous le nom deNick, Old Nick, etc.]

—Ah! ah! vous menacez! Vous voudriez me pincer, n'est-ce pas? Très-bon,M. Ténébreux, je vas vous donner une leçon de savoir-vivre. Huh!

Le trappeur couronna sa remarque d'un grognement qui eût honoré un ours gris.

—Avant d'aller plus loin, j'aimerais à avoir une sorte de manche pour vous empoigner, dit Nick.

—Qu'est-ce que ça?

—Votre nom, si vous aimez mieux.

—Prenez Jack Wiley et empoignez-moi par là; mais doucement, mon compère, car il y a du verre en moi, et je casse quand on me manie trop rudement.

—Verre et bronze aussi, s'écria Nick.

—A votre aise. Quant aux sobriquets indiens, ils ne m'ont pas plus fait défaut qu'aux autres trappeurs dans le pays. Il y en a qui m'appellent le Veau-médecin.

—J'aimerais assez à l'entendre geindre, monsieur.

—Une tribu m'appelle Deux-cents-chevaux, parce qu'en une seule nuit, je lui ai volé autant de ces animaux. Laissons-là; je ne me sens pas disposé à me quereller avec un homme qui m'a rendu de bons services, quand même il essaierait de me blaguer un peu.

—Soit; mais si les choses ne s'étaient pas passées comme ça entre nous, je vous ferais croire que la lune est composée de bosses de bison et qu'on en peut rôtir une tranche au bout d'un bâton. Mais allons, Jack Wiley, suivons cette crête.

—Cette crête! non. Elle nous conduirait trop près de la Ville des sorciers, repartit Wiley.

—Voilà bien une notion indienne, mais les blancs ne devraient pas avoir des idées aussi puériles. J'ai entendu parler de cette prétendue ville. Son surnaturel est aussi naturel que moi, je le jurerais, oui bien, votre serviteur!

—Je ne prétends pas être plus sage que mes voisins et ne parlerai que pour mon compte. Aussi je vous le dis: je me tiendrai à l'écart de la Vallée du Trappeur. On assure que ceux qui y sont entrés n'en sont jamais sortis et que jamais, non plus, on n'en a entendu parler. Les Indiens pensent que la localité est hantée par un mauvais esprit et que tous les gens qui y mettent le pied ne peuvent plus l'en retirer. Ils sont obligés d'y rôder jusqu'à la fin de leurs jours… Vous n'avez pas besoin de secouer la tête, je vous dis qu'on les y a vus, M. Ténébreux.

—Bon, je ne vous disputerai pas sur ce, point, quoique je n'aie jamais songé à trouver quelque chose de pire que moi, partout où je vais. Je n'ai, du reste, jamais pu voir d'esprits moi-même; mais j'ai eu une nièce qui pouvait les voir par légions, au bénéfice de ses amoureux, vous comprenez? sans doute vous avez entendu parler de ma famille. Il y a eu mon grand-père, le voyageur, et mon oncle, l'historien, qui étaient des gaillards extraordinaires dans leurs branches d'affaires. Je sais bien qu'il y a des gens qui ont glosé et ri sous cape quand j'ai parlé des exploits de mon grand-père le voyageur, et de mon oncle l'historien, mais ça ne fait rien de rien, oui bien, je le jure, votre serviteur!

En jasant ainsi, les voyageurs finirent par atteindre une hauteur d'où leur vue dominait complètement la Ville hantée, dont les murailles granitiques avaient une apparence sépulcrale à la clarté terne et blafarde de la lune.

—Voyez-vous là, en bas? dit Jack en étendant la main.

—Où?

—Où ces rochers sont amoncelés. Eh bien, c'est l'entrée de la Vallée du Trappeur perdu. On l'appelle la Porte du Diable. Ayant, comme je vous l'ai dit, chassé à la rivière aux Loutres, aux sources du Castor et au Rocher noir, j'ai recueilli ces histoires de l'un, de l'autre, en faisant mes affaires.

—Vous prenez plus intérêt à ces niaiseries que moi. Qu'on me donne un bon territoire pour trapper ou chasser et je ferai un pied-de-nez aux superstitions des Indiens et des blancs ignorants.

Nick s'interrompit soudain et ajouta d'un ton différent;

—Regardez parmi les rochers, Jack, n'est-ce pas un de vos fantômes?

—Où ça? où ça? demanda Wiley.

—Ne le voyez-vous pas qui remue, là, à gauche?

—Oui, c'est vrai, répliqua précipitamment le trappeur. Il vaudrait mieux ne pas approcher, de peur…

—Vous irez où il vous plaira, M. Deux-cents-chevaux, mais mes yeux m'ont été donnés pour mon service et je les utiliserai, interrompit Nicolas.

Ce qui avait sollicité l'attention de Nick, c'étaient plusieurs personnes glissant, en un seul rang, le long des rochers.

Elles n'étaient pas tellement éloignées qu'il ne pût les voir distinctement.

A leurs vêtements et à leur démarche, on pouvait les prendre pour des blancs, mais il eût peut-être été imprudent de l'affirmer.

Nicolas les compta.

Ils étaient cinq, et le plus avancé avait la taille ceinte d'une écharpe rouge. Leurs armes reluisaient au clair de lune.

Aussitôt, Whiffles se rappela la scène du petit bassin, alors qu'il cherchait à découvrir qui lui avait volé ses pièges. Tout son esprit se tint en éveil.

Il épia avec un intérêt indescriptible la marche des cinq personnages, tandis que Wiley demeurait silencieux à son côté; mais en suivant anxieusement la direction de ses regards.

Les cinq individus descendirent au fond de la vallée et disparurent près de la Porte du Diable.

—Que pensez-vous de ça? fit brusquement Wiley.

—Il n'est pas rare de voir des trappeurs dans cette partie du pays, répliqua soucieusement Nicolas.

—Oui, mais pas comme ceux-là—pas comme ceux-là! murmura Wiley.

Et il poursuivait d'un ton grave:

—Je vas vous donner un avis, étranger: Evitez la Vallée du Trappeur, la ville des Rochers et la contrée environnante; évitez-les comme vous éviteriez un parti des Pieds-Noirs, ou la peste.

—Merci, Jack Wiley, merci! Je n'ai peur ni des hommes, ni des fantômes. Pendant bien des années, j'ai parcouru bois, montagnes et prairies, et il n'y a pas un endroit que je redoute plus qu'un autre. Tout coin de terre ou d'eau, entre la baie d'Hudson et la rivière Colombia m'est égal. Je connais le repaire du loup, de l'ours, de la panthère et des animaux destructeurs de cette région, tout aussi bien que les villages, pistes, campements et territoires de chasse de ces damnés serpents rouges. Et moi, Nick Wiffles, je vais ça et là, où bon me semble, en homme qui sait son chemin, et l'étendue des forces que le créateur de de toutes choses lui a données, oui bien, je le jure, votre serviteur!

Le brave chasseur prononça ces paroles avec la bonhomie, moitié sérieuse, moitié joviale, qui lui était habituelle, et, jetant sa carabine sur son épaule, il reprit fermement sa marche en homme qui a foi en son jugement, en sa prévoyance.

Après avoir atteint le plateau, le jeune garçon—Sébastien Delaunay—pénétra dans une petite hutte cachée dans un bouquet de cotonniers.

Les chiens le suivirent, mais en se retournant de temps à autre sous la direction que leur maître avait prise.

Au centre de la hutte flambait un bon feu de branchages. Sébastien s'assit auprès. Pendant quelques instants il s'occupa à empenner des flèches, tandis que Maraudeur et Infortune, étendus à ses pieds, l'observaient en silence, d'un air somnolent, les yeux à demi clos.

Toutefois, bientôt fatigué de son travail, il décrocha un grand arc indien, pendu à la paroi de la hutte, et, après l'avoir bandé avec soin, il jeta un carquois sur ses épaules et se dirigea vers le lieu d'où il s'était séparé du trappeur.

Il faisait sombre; mais les chiens, saisissant la piste de leur maître, partirent devant Sébastien et le guidèrent à la vallée.

Comme une sentinelle vigilante, jusqu'à ce que la lune se levât, il inspecta minutieusement le terrain en parlant quelquefois aux chiens et en réfléchissant parfois aussi.

Tout-à-coup Maraudeur s'arrêta court, dressa ses oreilles et pointa son nez vers le fond de la vallée qu'argentaient faiblement les rayons de la lune. Son compagnon à quatre pattes gronda, tressaillit. Il se serait précipité en bas de la montagne si Sébastien ne l'eût retenu.

L'adolescent connaissait assez les habitudes du chien pour savoir que les siens avaient vu ou senti un homme ou un animal. Mais, vainement s'efforça-t-il de découvrir quelque nouvel être vivant. Un groupe d'arbres nains, un peu plus bas, près du lit de la vallée, offrait un point d'observation meilleur et plus sûr; il y descendit.

Aussitôt, il reconnut l'avantage de son mouvement; car, en dirigeant ses regards au sud, il aperçut un individu qui approchait.

C'était un blanc, mais pas Nicolas.

Sa taille, ses vêtements l'indiquaient.

Sébastien se prit à l'examiner.

A l'élasticité de sa démarche, à la flexibilité de ses membres on jugeait qu'il était jeune. Il portait un habillement tout noir, différant matériellement par la coupe de ceux des trappeurs, mais prouvant peut-être que son propriétaire arrivait récemment des pays civilisés.

Il était impossible de distinguer les traits de cet homme. Ses armes consistaient en un fusil à deux coups passé derrière l'épaule.

L'indispensable couteau de chasse et des pistolets pendaient à sa ceinture de cuir uni.

Quoique seul et au coeur d'un pays sauvage, le jeune chasseur (ainsi le désignerons-nous) paraissait brave et sûr de lui.

C'est au moins ce que pensa Sébastien, dont l'attention fut appelée d'un autre côté par Maraudeur, qui aboya, bondit, et parut décidé à s'élancer dans la vallée.

Sébastien eut quelque peine à le calmer et tâcha de saisir la cause de cette nouvelle excitation. Mais il fut assez désagréablement surpris en remarquant, à une courte distance, trois hommes mal vêtus qui sournoisement longeaient aussi le vallon. Leur aspect parlait du trappeur nomade et de l'Indien farouche et pillard.

Ils cheminaient en silence.

A leur vue Sébastien trembla; son visage se couvrit de pâleur.

Se couchant entre les deux chiens, et arrondissant son bras autour du cou de chacun d'eux, il considéra ces gens, en retenant son haleine et comme dominé par l'incertitude et l'effroi.

La vaillantise et la gaîté du jeune garçon s'étaient évanouies.

Ses craintes, cependant, ne semblaient pas le résultat d'une vile lâcheté, mais bien d'une horreur soudaine inspirée par quelque puissance formidable et mystérieuse.

Frissonnant, Sébastien, jeta un regard vers le jeune chasseur: il avait fait halte et apprêté son fusil.

Les trois individus et lui s'étaient découverts au même instant.

Qu'allaient-ils faire? La rencontre serait-elle amicale? SébastienDelaunay ne le supposait pas.

Le chasseur noir semblait avoir aussi ses doutes. De vrai, les autres avaient l'air de blancs et de francs trappeurs; mais leur extérieur était plus sauvage que celui des indigènes eux-mêmes.

Nous sommes facilement accessibles au soupçon; parfois, l'intuition nous désigne qui nous devons fuir et qui nous devons rechercher.

Celui qui marchait en tête de ces êtres hybrides, ayant lancé une oeillade au chasseur noir, ôta un fantastique casque de peau, orné d'une queue de renard, et, après avoir passé dans ses cheveux hérissés une main qu'on eût pu prendre pour la patte d'un volverenne, il hurla comme un Indien.

Son salut resta sans réponse.

—Ohé! ohé! dit-il, voilà mon mangeux de lard.

—Pas plus mangeux de lard que vous, répliqua froidement le chasseur.

—Point d'impudence, mon garçon. Nous autres, on est né sur les prairies, moitié ours-gris, moitié panthère, moitié Français et moitié Indien. Huh! houh!

Le chasseur noir releva son arme et appuya son index sur la détente.

—Je suis d'humeur paisible, dit-il; je ne me mêle pas des affaires d'autrui, et je réclame le privilège d'être laissé tranquille. Mais les fanfaronnades et les grands airs ne me font pas peur, sachez-le. Si je désire demeurer en paix avec tous, blancs, rouges ou métis, je ne souffre pas les insultes.

Un des trappeurs grogna comme un ours, tandis qu'un second hurlait comme un loup et que le troisième imitait le chant perçant du coq.

Le naturel du jeune homme était évidemment paisible.

—Si, dit-il, vous croyez qu'il convient d'aborder de cette manière un étranger et un blanc, je me permettrai de différer d'opinion avec vous. Votre conduite est grossière, injurieuse; je m'éloigne.

—Pas si vite mon garçon, nous avons affaire à vous.

Et l'interlocuteur marcha sur le chasseur noir d'un air insolent.

—Arrière, ne m'approchez pas! dit celui-ci en le couchant en joue.

Sébastien Delaunay fixait sur cette scène des regards avides. Il n'avait pas changé de posture.

Il était encore étendu entre ses chiens, les mains placées sur leur gueule. Pas un mot, pas un mouvement de ce qui se faisait ne lui avait échappé.

—Peut-être ne saviez-vous pas, morveux, que je m'appelle l'Ours-gris? Je suis la mort pour tout gibier à quatre ou à deux pattes qui ose se poser sur mon chemin. A bas ce fusil d'enfant, et nous allons régler votre affaire!

Le jeune homme haussa les épaules.

—Merci, je saurai prendre soin de ma personne. Je ne me fie pas à des coquins de votre sorte, et ne suis pas homme à me laisser intimider et peut-être piller avec impunité.

L'Ours-gris gronda d'une façon menaçante. La méchanceté naturelle de son caractère s'éveillait.

—Étranger, avez-vous jamais entendu parler de Bill Brace[15], dit-il, d'une voix où la colère perçait déjà?

[Note 15: Autrement ditGuillaume le roide.]

—Il se peut, mais je ne me rappelle pas, répondit froidement le chasseur.

—C'est moi qui suis Bill Brace, ajouta l'autre.

—Peut-être me ferez-vous l'honneur de me présenter vos compagnons? fît le jeune homme d'un ton moqueur.

—Vous les connaîtrez bien assez vite, c'est moi qui vous le dis. Ce gaillard-là qui peut dévorer une mule crue à son déjeûner, eh bien, c'est Ben Joice; et cet autre qui vous avale une pinte de whiskey sec d'un coup, c'est Zene Beck. Je ne pense pas que vous alliez jamais dire nos noms à l'un des postes de la compagnie de la baie d'Hudson, ou aux établissements.

Il y avait quelque chose de particulièrement sinistre dans la manière dont il prononça cette dernière phrase.

Les muscles de son visage se déprimèrent et une perversité opiniâtre apparut dans tous ses traits.

La vanité de la force physique le rendait insolent. Bill Brace croyait à l'invincibilité de ses nerfs. Déréglé par inclination et habitude, vicieux et agressif par nature, il avait besoin de cette correction qui dompte le scélérat et humilie le brutal.

—Dites-moi quels sont vos desseins et je saurai mieux quoi faire, fit le chasseur noir. Si votre intention est de me dépouiller, je ne suis pas disposé à le permettre. J'ai déjà vu des gens de votre calibre. La plupart se sont montrés paisibles, et je puis vous assurer que ceux qui se sont comportés autrement n'ont rien gagné.

—A bas votre arme! vociféra Bill Brace.

—Oui, à bas les armes! répéta Ben Joice.

—A bas ton fusil! appuya Zene Beck.

Le chasseur redressa sa taille et de douce qu'était sa physionomie, elle devint ferme, presque dure.

Une main sur le manche d'un formidablebowie-knife[16], Bill Brace avança le pied droit.

[Note 16: On sait que c'est le terrible couteau américain.]

—Prenez garde, misérables! cria le chasseur, avec un coup d'oeil rapide à la batterie de son fusil; vous êtes trois contre un, mais le premier de vous qui fait un mouvement, je le tue comme un chien. Je vous tiens pour vagabonds et bandits;… cependant, pas pour des lâches. S'il en est un parmi vous qui veuille se mesurer avec moi, à la carabine, au pistolet, au couteau, ou aux armes que la nature nous a données, je suis son homme.

Bill Brace haussa ses épaules herculéennes, et sourit dédaigneusement, mais plutôt de rage que de bon coeur.

—Vous criez bien haut, mon petit, mais je vas vous donnez une fière leçon, grommela-t-il entre ses dents.

En disant ces mots, il s'appuyait sur le canon de son fusil dont la crosse reposait à terre.

Jamais face horrible ne s'était empreinte d'un cachet plus diabolique.

Vivant loin de la contrainte des lois civiles, débarrassé de toutes les formalités et conventions de la société, suivant à sa guise les impulsions d'une nature désordonnée, flattant ses appétits sauvages, singeant les moeurs des Indiens—leurs vices et non leurs vertus—avec une confiance entière en sa puissance musculaire, Bill Brace était devenu le type de la bestialité humaine, si je puis m'exprimer ainsi. Imposer comme loi sa volonté aux autres, telle était son ambition et même sa devise.

Quoique d'une taille plus haute, le chasseur noir était d'une constitution plus grêle.

Il avait plus d'harmonie dans les formes, mais moins de vigueur apparente.

Son extérieur indiquait le sang-froid et cependant la souplesse.

En général il ne semblait pas capable de soutenir une lutte corps à corps avec son adversaire.

Néanmoins, Sébastien observa qu'il était calme, qu'il ne manifestait aucun de ces signes de trépidation qui accompagnent ordinairement la peur ou la colère.

—L'entendez-vous, Ben Joice et Zene Beck? Ce blanc-bec, ce mangeux de lard[17] qui prétend répondre par toutes armes à Bill Brace, depuis ses poings, jusqu'à une espingole.

[Note 17: Les Anglo-américains ont donné aux Canadiens-français le sobriquet demangeux de lard.]

Dans un paroxysme de dédain comique, mais inexprimable, Brace enleva son casque par la queue de renard qui le surmontait, le lança contre le sol en le foula aux pieds, tandis que ses camarades témoignaient chaleureusement de leur admiration; l'un en sifflant à travers deux de ses doigte fourrés dans sa bouche, l'autre en se tordant dans un éclat de rire convulsif.

Le chasseur noir se tenait parfaitement tranquille, et toujours prêt à faire feu.

—Buveux-de-lait, j'accepte le défi! hé! hé! ho! ho! songez-y mes gars, il veux amorcer Bill Brace le mangeux de chats sauvages, le grand ogre de la Saskatchaouane.

Puis au jeune homme:

—Voyons, dites-nous comment vous voulez quitter le monde et que ça soit fait tout de suite. Est-ce avec le plomb, l'acier ou les griffes de l'ours-gris qui sont mes armes naturelles, comme vous les appelez?

—Nous commencerons avec les armes de la nature; puis, si vous n'êtes pas satisfait, le couteau décidera qui doit être enseveli dans la vallée.

—Quant à cela, je puis vous le dire d'avance. Nous ne prenons pas la peine d'enterrer les gens. Les loups servent de croque-morts, dans les montagnes. Ils ont bientôt fait, et l'on n'a rien à payer pour la fosse et le service. Mais nous gaspillons un temps précieux. Hâtez-vous de dire vos prières et que je vous avale!

—Doucement, doucement, fit le chasseur noir. Écoutez les conditions du duel: Vos armes et celles de vos amis seront déposées près de ce bouquet de pins; puis vos camarades se retireront là-bas, derrière le rocher et resteront spectateurs passifs du combat. Quant à moi, je placerai mes armes derrière cet arbre à gauche, afin de pouvoir les saisir aisément en cas de trahison ou de mauvaise foi.

Brace objecta d'abord à cette proposition, mais finalement il y consentit, et les armes furent, au bout de quelque temps, mises aux lieux indiqués par le chasseur.

Sébastien avait peine à contenir ses chiens, car ces armes avaient été posées à cinq ou six pas de sa cachette. Maraudeur se révolta un peu à l'approche de Brace, et Infortune grogna sourdement. Mais le bruit ne fut pas remarqué.

Beck et Joice se retirèrent à l'endroit désigné.

Sans perdre une seconde, Bill Brace se dépouilla de sa casaque de chasse, en homme pressé d'en finir tandis que son antagoniste quittait flegmatiquement son pourpoint noir au pied d'un cotonnier, et desserrait sa ceinture.

La charpente osseuse et solidement attachée du premier formait un contraste frappant avec les proportions symétriques, quelque peu délicates du second.


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