Cette transfiguration de Nick Whiffles fut si soudaine, si complète quePathaway en resta stupéfait.
Sébastien lui-même parut surpris au plus haut point. Mais comme le trappeur sortait, suivi de ses chiens, le jeune garçon courut à lui et le saisissant par la manche de sa chemise de chasse:
—Montagnard, montagnard, s'écria-t-il avec une vivacité et une fermeté qu'on n'aurait pas soupçonnées en lui; montagnard, ne sortez pas! ne sortez pas!
—Ta! ta! ta! fit Nick, tournant à demi la tête.
—Nicolas, écoutez-moi! poursuivit Sébastien. Si vous m'aimez, écoutez-moi!
—Impossible, enfant, impossible, répliqua le trappeur d'un ton impatienté. Allons, laisse-moi; chaque minute d'arrêt retarde la vengeance du ciel.
Et Nick secoua un peu solidement la main de Sébastien.
—Ce n'est pas pour moi, mais pour vous que je parle.
—Pour moi!
—Oui, pour vous.
—Pour moi, allons donc! est-ce que la vie de Nick est trop précieuse pour être exposée dans une affaire comme celle-là? Est-ce qu'il ne s'agit pas de faire justice, hem? Non, je ne céderai pas, ô Dieu, non!
—Oh! je vous en prie, mon bon protecteur, ne le suivez pas!
—Si fait, repartit le trappeur, oui bien je…
—Et moi, je vous dis que non, entendez-vous! s'écria impérieusementSébastien.
Pathaway était confondu.
Mais Nick, après avoir abaissé sur l'enfant un regard plein de bienveillance, le souleva et le mit doucement de côté, puis il quitta la hutte précédé d'Infortune qui poussait des aboiements prolongés.
Sébastien s'élança à leur poursuite. Mais à peine eut-il fait quelques pas qu'il s'aperçut de l'inutilité de sa tentative et rentra dans la cabane.
Jeanjean chantait, d'une voix dolente, son refrain de la Fille du trappeur, et le Canadien soupirait:
—Nannette, ma pauvre Nannette.
Cette exclamation sembla frapper Jeanjean.
—Nannette! répéta-t-il d'un ton singulier.
Et ses yeux brillèrent.
Mais ce fut l'affaire d'une seconde; le feu s'éteignit aussi vite qu'il s'était allumé. Et nul rayon d'intelligence n'anima la physionomie du blessé.
En ce moment Pathaway vit Nick qui revenait en s'essuyant les yeux. Le trappeur s'approcha timidement de Sébastien, comme un coupable; et lui touchant le bras:
—Pardonne à la rudesse de Nick, mon enfant, dit-il. Vois-tu, il n'avait pas l'intention de te peiner, non, pas du tout, c'est moi qui te l'assure. Te peiner! il ne pourrait le faire. Ça n'entre pas dans son coeur, ô Dieu, non!
Le trappeur attendit une réponse, mais n'en recevant pas, il ajouta:
—Te voilà donc fâché! fâché contre un homme qui donnerait tout son sang pour toi! est-ce que c'est possible?
Sébastien sourit légèrement et murmura:
—Je croyais que vous étiez parti, Nicolas.
—Parti! oui, c'est-à-dire, non, enfant. La nature m'a emporté, c'est vrai; mais je n'étais pas parti, quoique j'aurais peut-être dû partir pour donner une leçon à ce coquin-là. Mais si tu ne m'en veux pas; c'est bon, n'est-ce pas?—Encore ce Pathaway qui écoute. Il écoute toujours, lui! Enfin si c'est son idée à lui d'écouter. Je n'aime pas ça, mais chacun a ses idées! La paix est faite, hein, petit?
—J'avais peur pour votre sûreté. Cet homme m'effraye tant, articulaSébastien avec un accent douloureux.
—Et tu as raison! oui lu as raison, s'écria Whiffles d'une voix tonnante. Et c'est parce que tu as raison que je suis si furieux contre ce coquin-là.
—Mais le poursuivre à cette heure ne serait-ce pas vous mettre en péril? Vous pouvez être certain que quelques-uns de ses camarades rôdent dans le voisinage. Surveillez-le si vous voulez, et vous arriverez à lui. Mais pas d'empressement. La précipitation est toujours nuisible, vous le savez bien, Nicolas. Découvrez donc sa retraite et vous trouverez, j'en suis sûr, des gens prêts à vous aider.
—Beaucoup! beaucoup! dit Pathaway en se rapprochant d'eux. Il est sans doute question de ces brigands qui infestent le pays, eh bien, moi pour un, je suis disposé à les chasser de leur repaire. Les compagnons ne nous manqueront pas, j'en suis certain. Mais partir ce soir serait imprudent, je crois. N'est-ce pas aussi votre avis, trappeur?
—Oui, dit Portneuf à qui s'adressaient ces paroles.
—Oh! fit Nick, je sais bien, je sais bien! Mais il est joliment, dur de violenter son caractère, et le mien c'est de marcher tout de suite au but, oui bien, je le jure, votre serviteur!
—Bon, dit Pathaway, demain nous nous mettrons en route.
Sébastien le remercia d'un regard.
—Oui, demain, fit Whiffles en tourmentant sa barbe, suivant son habitude quand; il était contrarié ou qu'il cherchait à se tirer d'une «maudite petite difficulté». Demain, sans doute. Mais pourtant, ce soir, j'aimerais bien à grimper sur la colline là-bas, pour voir quelle route prend ce fils du diable. Il fait un bien beau clair de lune. Ma foi j'y vais; ce sera l'affaire de quelques minutes.
Et il s'éloigna de nouveau.
Pathaway saisit affectueusement la main de Sébastien et lui dit avec un intérêt marqué:
—Vous êtes fort attaché à ce brave trappeur. Si vous étiez son fils, je m'expliquerais une tendresse aussi vive, mais vous ne l'êtes pas. C'est impossible, il va trop de dissemblance entre vous et lui. Me serait-il permis de vous demander quelle est la cause de cette ardente sympathie?
—Il m'a sauvé la vie, répliqua simplement le jeune garçon.
Et en même temps il fut saisi d'un frisson fébrile.
—Enfant, lui dit Pathaway, votre main tremble dans la mienne. La faiblesse n'est pas de notre sexe. Soyez donc plus ferme. Le courage est indispensable à l'homme. La poltronnerie le rend méprisable.
Sébastien retira sa main de celle du chasseur noir.
—Si mes nerfs sont délicats, mon coeur est fort, dit-il, en redressant sa taille souple et admirablement cambrée.
—Quel est votre âge? demanda Pathaway d'un ton moins brusque.
—Treize ou peut-être quatorze ans.
—Treize ou quatorze! répliqua l'autre, comme se parlant à lui-même, cependant vous avez l'air plus âgé.
—Pensez-vous! fit Sébastien en rougissant.
—C'est singulier, singulier, dit le chasseur noir. La nature a commis une méprise en ne faisant pas une femme de ce joli garçon.
—J'ai ouï dire que la nature ne commettait jamais de méprises, ripostaSébastien en riant.
—Vous riez, mais vous êtes ému, fit Pathaway
—Ah! s'écria Delaunay, voilà Nicolas qui revient. Que je suis aise!
—Nick? reprit Pathaway en plongeant ses regards à travers la porte.
En effet, on distinguait le trappeur qui descendait la colline avecInfortune et un ours de respectable embonpoint.
Ils marchèrent de compagnie jusqu'à l'entrée du camp. Là, le plantigrade quitta Nick, qui entra aussitôt dans la hutte.
Le chasseur noir sortit.
Il était en proie à une de ces mélancolies indéfinissables, auxquelles sont sujettes les personnes d'un certain tempérament. Il désirait être seul, car il y a des heures dans la vie où la solitude est préférable aux charmes de la société humaine.
Pathaway était profondément affecté et, cependant il ne savait pourquoi. En songeant à Sébastien il éprouvait à la fois du plaisir et de la peine.
Cet enfant lui rappelait-il des souvenirs? Était-il un anneau entre son passé et son présent? C'est ce que l'avenir nous dira.
Quoi qu'il en soit, Pathaway se rendit à une petite pelouse, où il s'étendit et s'abandonna à un torrent de réflexions.
La lune brille dans toute sa splendeur.
Pathaway médite toujours, couché sur un tapis de mousse.
Le jeune homme se pense bien à l'abri de tout regard humain.
Mais voyez-vous ce corps qui s'avance silencieusement à travers les hautes herbes, se faufile au milieu des buissons, escalade les saillies de rochers et s'approche du lieu où le chasseur noir dévide l'écheveau de ses pensées.
Parfois une tête s'élève; deux yeux scintillent comme des escarboucles; puis la tête s'abaisse et la marche du corps, une seconde suspendue, recommence.
Ce n'est point une bête fauve, car un bras s'allonge; il est armé d'un couteau dont la lame projette des lueurs sinistres.
Nos lecteurs n'ont pas oublié Bill Brace et son duel avec le chasseur noir.
La lutte terminée, au grand désavantage de Bill, ses compagnons le transportèrent à une cabane abandonnée. Cette cabane s'élevait non loin du théâtre du combat.
Là, Brace put se rétablir et méditer à son aise sur l'instabilité des choses, mondaines. Ses blessures corporelles le faisaient, toutefois, moins souffrir que les blessures faites à son amour-propre.
On conçoit que l'idée de se venger fût la première à laquelle il s'attacha. La douleur et la fièvre donnèrent du poids à cette idée.
Bientôt, il ne désira plus sa guérison que pour jouer un méchant tour à son rival. Ses camarades Ben et Joice l'approvisionnaient de nourriture; mais rarement ils restaient plus de quelques minutes avec lui. Aussi, la solitude envenima-t-elle considérablement la haine de Bill Brace.
Un autre que lui eût succombé. Mais il était doué d'un tempérament très-vigoureux, et, au bout de quelques jours, il fut sur pieds quoiqu'il ne fût pas entièrement rétabli. Il se mit aussitôt à la recherche de Pathaway.
D'abord il découvrit le camp de Nick, et, dans la même soirée, il assista au retour du trappeur qui venait, avec Pathaway, d'arracher Portneuf à son supplice. Restant blotti derrière un bouquet de pruches, Bill Brace ne cessa de surveiller la cabane de Nick Whiffles. Il remarqua la sortie de Pathaway, le lieu où il s'était placé, et son coeur bondit d'une joie féroce.
L'apercevez-vous encore qui rampe et se glisse vers la pelouse occupée par le chasseur noir?
Il va lentement, mais sans bruit; il est malade encore, mais cependant le sang afflue à son visage et il ne sent plus ses souffrances. Il est en proie à une émotion voluptueuse. Il n'a rien mangé, rien bu depuis plus de vingt-quatre heures, et pourtant les aiguillons de la soif et de la faim ont cessé de le tourmenter.
Ah! que prompte et patiente est la vengeance à la poursuite de son objet et que timide et impatiente est quelquefois la vertu engagée à la meilleure des causes!
Comment se fait-il, mon Dieu, que les passions mauvaises brûlent plus profondément et possèdent une énergie de détermination mieux trempée que les bonnes?
A mesure qu'il avançait, Bill Brace éprouvait une jouissance plus intense.
Tuer son ennemi devait lui causer des délices pareilles à celles de l'Indien qui scalpe une chevelure.
Heureusement pour Pathaway que ce bandit n'avait pas d'autre arme qu'un couteau, car déjà la distance entre eux était si courte qu'un pistolet eût été un instrument fatal dans la main exercée de Bill.
Il se traînait toujours, avec plus de circonspection, mais en rétrécissant; toujours aussi l'intervalle qui le séparait du chasseur noir. Toutes ses facultés étaient tendues vers un point, le meurtre.
Et il approchait et aucun frémissement du feuillage n'avait trahi son dessein, et Pathaway était encore enfoncé dans l'abîme de ses réflexions.
Bill Brace se mit sur son séant, puis debout, et il éleva son couteau pour frapper le chasseur noir.
L'arme descendit rapidement vers le coeur du jeune homme qui allait périr victime de ce scélérat, quand un enfant, Sébastien Delaunay, s'élança subitement au-devant du coup et reçut la pointe du couteau dans le bras.
L'assassin prit la fuite.
Pathaway bondit sur ses pieds et le vit descendant la colline à toutes jambes, tandis que Sébastien conservait l'attitude dans laquelle il avait reçu la blessure.
Sa main droite était étendue vers l'endroit où naguère se tenait BillBrace, et l'autre s'avançait comme un bouclier pour protéger Pathaway.Des gouttes de sang tombaient de son bras droit et rougissaient le sol.
Avant que le chasseur noir eût eu le temps de faire une remarque, NickWhiffles était accouru tout alarmé.
—Ah! je me doutais bien qu'il allait nous arriver une maudite petite difficulté, s'écria-t-il. Qu'est-ce que cela? Du sang à ton bras, petiot? Mais oui, c'est du sang, et bien du sang. Que voulais-tu donc faire avec ce bras qui n'est pas plus gros qu'un roseau?
—Lui! il paraît cependant qu'il a beaucoup fait, répliqua Pathaway qui comprenait enfin le danger auquel il venait d'échapper, grâce au courage de Sébastien. Il a sans doute reçu le coup qui m'était destiné. Brave enfant, j'espère que vous oublierez mon injustice à votre égard.
Mais le pauvre Delaunay n'entendit pas, car ses bras retombèrent lourdement sur les côtés. Il fut pris d'un tremblement nerveux et s'évanouit.
Nick le saisit aussitôt et le porta à la cabane.
—Il faudrait lui enlever son habit, dit Pathaway, quand Whiffles eut déposé l'enfant sur une peau d'ours.
—Non, pas pour tout l'or du monde, répliqua hâtivement le trappeur. Il a bien assez de son rhume dont il ne se débarrassera pas tant qu'il vivra. Je connais sa nature, ce que vous ne connaissez pas, sauf votre respect.
Tout en parlant, Nick avait coupé la manche de l'habit de Sébastien et il s'empressait de bander la blessure, heureusement assez légère.
Le chasseur noir remarqua que le bras était d'une rondeur et d'une délicatesse rares et qui plus est tout à fait blanc, chose bien singulière chez un bois-brûlé.
Un doute—doute vague mais saisissant—flotta comme un nuage sur le cerveau de Pathaway.
Tandis qu'il cherchait à le définir d'une façon plus précise, Sébastien ouvrit les yeux en frissonnant et se plaignant d'avoir froid.
Nick achevait son pansement avec une vivacité extraordinaire. Pathaway voulut l'aider, mais le trappeur s'y opposa.
—Je crains, dit Pathaway, que la bande ne soit trop lâche pour prévenir l'effusion du sang. Vous l'avez posée avec trop de précipitation.
—Pas du tout, pas du tout, répondit Nick. Quand un enfant saigne, on n'a pas besoin d'arrêter trop vite le sang. Les enfants ça a toujours assez de sang. D'ailleurs il n'y a que la fièvre de dangereuse pour les enfants. On peut les battre comme plâtre, ou les couper tant que l'on veut et ça ne leur fait rien. Mais les fièvres ne m'en parlez pas. Mon oncle; c'est-à-dire mon frère Whiffles, le docteur, disait toujours ça et il s'y connaissait. Quant à cette maudite difficulté ce ne sera rien. Nick vous l'assure.
Le jeune garçon avait les yeux fermés, mais Pathaway le vit sourire à l'observation de Nick.
—Il y a tant de puissance de guérison dans le sang des enfants, poursuivit le trappeur. Je crois bien, ma foi, que si on m'avait un soir coupé les doigts et les orteils, quand j'étais petit, ils auraient repoussé le lendemain matin. Toute notre famille est comme ça, ô Dieu, oui!—Comment ça va, maintenant, petiot?
—Assez bien, répondit Sébastien.
—La petite difficulté ne te fait plus trop mal, hein?
—Non, père Nicolas.
—Qu'est-ce que je vous disais? fit le trappeur se tournant d'un air triomphant du côté de Pathaway.
—Vous êtes d'étranges gens tous deux, répondit le chasseur noir. Mais je dois une reconnaissance éternelle à ce brave enfant et je vous garantis qu'elle ne lui manquera point.
Sébastien rougit et, comme il allait répliquer, Nick l'en empêcha par ces mots:
—Pas à toi, petiot, pas à toi. Je sais ce qui convient. Les enfants ne savent pas toujours ce qui convient dans les cas subits. La vérité c'est, ami Pathaway, qu'il n'a rien fait qui ne lui soit habituel et qu'il oubliera dès que son bras ira bien. Vous ne connaissez pas ce gaillard-là. Il faut toujours qu'il sauve la vie de quelqu'un; c'est-à-dire pas toujours, mais chaque fois qu'il en trouve l'occasion. C'est pas la peine d'en parler. Mais, diable, quelle heure est-il?
Nicolas feignit de chercher comme pour savoir quelle heure il était et tout en furetant il marmottait:
—J'ai bien eu une montre, moi aussi, dans mon temps, ô Dieu, oui! et une belle montre encore! mais pas de ces fariboles comme on en a maintenant. C'était un instrument large, gros, solide, et qui marchait comme un cheval au galop, quand il marchait. Par malheur il lui survint, je ne sais comment, une diablesse de maudite petite difficulté qui vous la dérangea complètement. J'essayai bien de tirer la pauvre montre de cette diablesse de maudite petite difficulté. Pas moyen. Après l'avoir travaillée, travaillée pendant une semaine, je vendis l'intérieur à un chef sioux et fis cadeau du reste de la chose à une squaw[26] qui en fit une chaudière…. Bon Dieu, il doit être tard; j'ai une fière envie de faire un somme.
[Note 26: Femme indienne. «La famille de ce mot s'étend depuis les Kinstmann en Canada et les Montagnards d'Acadie, jusqu'aux Nanticokes, sur les confins de la Virginie,» dit Duponceau, dans sonMémoire sur les langues d'Amérique.]
Portneuf et Jeanjean dormaient déjà.
Pathaway sortit pour reprendre le cours de ses réflexions.
Des incidents nouveaux devaient le lendemain compliquer encore la situation de nos personnages.
Nicolas bâilla, donna un peu d'eau à Sébastien, et, l'ayant enveloppé dans sa couverte, s'étendit à ses pieds.
Au lever du jour, Pathaway quitta le camp sous prétexte de chasser, mais réellement parce qu'il lui était impossible de demeurer en repos.
Du reste, il désirait vivement étudier la physionomie du pays où il se trouvait.
Peut-être n'avait-il aucun but bien déterminé et obéissait-il à une de ces impulsions indéfinies qui poussent si souvent l'homme à l'action,—impulsions auxquelles les coureurs du désert ne sont pas moins sujets que les habitants des cités.
Bien que l'esprit de Pathaway fût naturellement réfléchi, rarement il avait été aussi disposé à la rêverie qu'en cette occasion.
Le jeune homme marchait sans voir le terrain qu'il foulait aux pieds. Collines et vallées, eaux et forêts semblaient fuir derrière lui comme flottent les objets dans nos rêves.
Une chèvre des montagnes passa à son côté mais le chasseur noir ne la remarqua point. Une antilope se montra à la portée de son fusil, il n'y fit pas attention.
Pensait-il à Sébastien? ou bien songeait-il aux mystères de la vallée duTrappeur, ou bien encore évoquait-il les images de personnes éloignées?
Quel que fût l'aspect du monde intérieur qui absorbait ses facultés mentales, le chasseur noir fut rappelé aux réalités qui l'entouraient par l'apparition d'un individu descendant le versant d'un mamelon et venant directement à lui.
La vue de cet individu rappela immédiatement à Pathaway celui qui, dans le canon, avait parlé avec tant d'autorité à Ben Joice et à Bill Brace. C'était un événement inattendu, et Pathaway se demanda un instant quelle conduite il allait tenir vis-à-vis de ce personnage.
Son premier soin fut de s'assurer s'il était seul, son second de chercher une retraite. Mais observant que l'inconnu n'était pas accompagné, le chasseur noir résolut de ne point éviter la rencontre. Bientôt il comprit aux mouvements de l'autre qu'il avait été lui-même aperçu.
Ils continuèrent de marcher jusqu'au pied du mamelon. Là, s'étendait une petite gorge tapissée de mousse. Nos deux hommes s'y arrêtèrent à portée de pistolet et se tinrent sur la défensive; mais ni l'un ni l'autre ne semblait disposé à prendre l'initiative des hostilités—si hostilités il devait y avoir entre eux.
L'inconnu portait toujours sa ceinture écarlate. Il était armé d'un fusil à deux coups, d'une paire de revolvers, d'une hache et de deux couteaux-bowie.
Le premier, Pathaway parla.
—La paix ou la guerre? demanda-t-il.
—Comme il vous plaira; ça m'est égal! répondit brusquement l'autre.
—C'est bien; la paix pour le présent, reprit le chasseur noir.
Après quoi, il s'avança vers l'étranger, qui imita son exemple.
Pathaway avait une vague idée d'avoir déjà entendu sa voix. Aussi, en approchant, examina-t-il ses traits avec un soin extrême.
Il n'était plus qu'à trois ou quatre pas de distance, lorsque, enfin, il reconnut Hendricks, le trappeur déguenillé qui s'était présenté la veille au camp de Nick.
—Oh! oh! fit Pathaway, il paraît que vous n'avez pas mis longtemps à réparer vos désastres, ami Hendricks.
—Vous ne m'avez pas oublié. Diable, vous avez de bons yeux. Que pensez-vous de moi, étranger? fut-il riposté d'un ton ironique.
—Vous tenez à mon opinion?
—Oui.
—Eh bien, répliqua froidement Pathaway, elle n'est pas flatteuse pour vous. Les muscles et l'assurance ne vous manquent pas. Mais décidément votre mine n'inspire pas la confiance.
—Vous croyez? fit Hendricks grimaçant un sourire.
Et après une pause:
—Qu'est-ce que vous êtes venu faire par ici, étranger?
—Ce que bon me semble, répliqua sèchement Pathaway.
—Oh! oh! nous sommes d'un caractère indépendant.
—Mais oui. Assez fort pour me protéger moi-même je ne crains ni les voleurs, ni les assassins, ni les trappeurs hors la loi.
Ces paroles furent dites d'un accent calme et ferme qui irritaHendricks.
—Ne le prenez pas si haut, jeune homme, dit-il. Je sais comment on dompte les élèves comme vous. La barbe aura besoin de pousser à votre menton avant qu'il vous soit permis d'afficher les airs et la valeur d'un vieux montagnard. Croyez-moi: retournez à l'école. Vous m'amusez, parole d'honneur. Sans cela je vous aurais déjà rogné les ailes. Oui, partez et emmenez Nick Whiffles avec vous…
—Et s'il me plaît de rester? dit lentement Pathaway en faisant un pas de plus vers Hendricks.
—S'il vous plaît! s'écria ce dernier dont les prunelles s'allumèrent aussitôt d'un feu sombre! S'il vous plaît! ha! ha! Quand je dis: «allez!» les gens s'en vont. Ils disparaissent et on n'en entend plus parler. Quand je dis: «restez!» ils restent. La parole du capitaine Dick, c'est la loi.
Le personnage se redressa avec un air d'orgueil qui ne manquait pas d'une certaine dignité.
La conscience de son pouvoir lui donnait quelque grandeur. On sentait que, depuis longtemps il avait imposé sa volonté à plusieurs hommes, et qu'il ne pouvait endurer la résistance à ses ordres.
Mais le chasseur noir n'était pas homme à se laisser facilement intimider.
Il soutint, sans baisser les yeux, le regard farouche du capitaine Dick.
—Bah! dit-il en souriant, vous ne vous attendiez pas à trouver un sujet en moi. Je n'ai que faire de votre autorité et ne crains pas vos menaces.
—Je t'apprendrai à me connaître.
—Oh! je vous connais assurément plus que vous ne pensez. On m'a parlé de vous,—pas en bien, je l'avoue. On vous donne même comme le héros de plusieurs forfaits commis dans le voisinage de la vallée du Trappeur.
—Mais es-tu fou! s'écria le capitaine; es-tu fou de parler de la sorte à un homme comme moi, qui fais trembler les plus hardis! Peut-être es-tu fatigué de la vie, hein?
Il mit la main sur la crosse d'un de ses pistolets.
—Pas si vite, capitaine, dit flegmatiquement Pathaway sans paraître alarmé.
—Vermine! proféra le capitaine serrant avec force la poignée de son pistolet.
—Vous commettez une inadvertance; prenez donc garde à vos doigts, dit négligemment Pathaway.
—Qu'est-ce à dire?
—C'est-à-dire que vous jouez avec une arme dangereuse.
Le visage de Dick se contracta. Néanmoins il maîtrisa la colère qui l'étouffait pour proférer d'une voix sourde:
—Quand un homme rencontre un animal féroce dans la forêt, il est assez sage pour ne pas le provoquer; mais il paraît que toi, jeune fou, tu veux jeter ton cou sous sa griffe. N'est-ce pas cela?
Et il allongea sa tête vers celle de Pathaway
—Comme il vous plaira, dit celui-ci, toujours calme, et magnétisant, pour ainsi dire, son antagoniste par le regard glacial qu'il opposait à ses fureurs.
—Oh! articula Dick, rouge d'exaspération.
—Mais qui êtes-vous donc? demanda le chasseur noir d'un ton léger.
—Qui je suis? il veut savoir qui je suis!
—Pourquoi pas?
—Insensé!
—Eh bien, je vais vous dire qui vous êtes! vous êtes un assassin, un chef d'assassins; vous êtes le pillard des montagnes; le voleur des trappeurs et des chasseurs, l'ennemi des blancs aussi bien que des Peaux-rouges! Ah! je suis heureux de vous rencontrer aujourd'hui, monsieur le fier-à-bras; oui, bien heureux, pour vous dire certaines vérités qui ne seront pas de votre goût; car vous méritez bien richement la corde!
Cette déclaration fut faite avec une lenteur et une gravité qui étourdirent le capitaine Dick.
Il blêmit et s'appuya sur son fusil.
Durant quelques secondes, ses traits exprimèrent une profonde consternation; mais bientôt ses joues s'empourprèrent de nouveau.
—Sais-tu, hurla-t-il, que ce que tu viens de prononcer là, c'est ton arrêt de mort?
—Je sais ce que je fais; et je n'ai point peur de vous. Regardez-moi!
Pathaway redressa sa belle taille, et, d'une voix pénétrante comme l'acier, il ajouta:
Je vaux mieux que vous.
Le capitaine Dick ébaucha un sourire contraint et haussa les épaules.
—Ah! laissez-moi souffler, de grâce, dit-il ironiquement. Allons, je vais vous tuer, monsieur le gentil garçon. Ça me fait de la peine, vrai! car je me sentais une inclination pour vous. Mais excusez, j'ai besoin de respirer.
—Vous avez besoin d'autre chose; vous avez besoin de châtiment.
—Pour l'amour de vous, mon cher blanc-bec, amenez donc l'homme qui me châtiera.
—Le voici.
—Où?
—Regardez-moi et vous le verrez, répliqua Pathaway avec un coup d'oeil perçant.
—Toi! Vous!…
—Moi!
Le chasseur noir imprima une vigueur si grande à ce mot «moi», que le capitaine Dick recula.
Il ne riait plus, quoiqu'il essayât de donner encore à son visage un air de dédain. Il était évident que l'énergie de Pathaway l'avait ébranlé.
—Quand? où? comment? balbutia-t-il.
—Quand, où, comme il vous sera agréable: répondit le chasseur noir, dont les narines se dilataient avec une espèce de satisfaction.
—Les armes! quelles sont les armes?
—A votre choix, répartit simplement Pathaway.
Le capitaine Dick ne savait s'il devait en croire ses oreilles et ses yeux. Quoi! lui qui jamais n'avait rencontré un émule; lui qui avait commandé en despote dans le Nord-ouest; lui la terreur des aventuriers, l'effroi des Indiens, il était insulté, attaqué par un jeune homme presque imberbe!
Fallait-il rire ou se fâcher?
Les coquins eux-mêmes admirent le vrai courage. Dick se jugeant de beaucoup supérieur à Pathaway, voulut s'amuser à ses dépens.
—Je ne sais, dit-il en fermant le poing et le mettant sous le nez de Pathaway, je ne sais ce qui m'empêche de t'effondrer la tête avec ce marteau. Mais je suppose que c'est le même instinct qui empêche le chat de manger la souris avant qu'il n'ait joué avec elle.
—Vous n'avez pas désigné les armes, dit froidement Pathaway.
Hendricks ricana, en s'exclamant avec mépris:
—Peuh!
Et allongeant un peu le bras, il saisit le nez du jeune homme entre son pouce et son index.
Aussitôt le poing de Pathaway bondit en avant et frappa la poitrine du capitaine avec tant de violence qu'il tomba à la renverse.
Un instant Dick resta étourdi; puis il se releva en chancelant comme un homme ivre; puis il s'assit sur lu gazon pour attendre que le nuage qui obscurcissait sa vue se dissipât. Il avait la face très-pâle et regardait Pathaway d'un air hébété.
Peu à peu, toutefois, il se remit de ce premier assaut. Son courroux sembla même apaisé. Mais le chasseur noir savait assez ce que vaut la modération chez des gens de cette trempe pour se tenir sur ses gardes.
C'était le calme qui précède la tempête.
—Vous me rendrez raison de ce coup, dit Hendricks; oui, vous m'en rendrez raison. Je pourrais vous tuer maintenant; mais je ne le veux pas. Il me faut une punition plus complète. Vous m'avez pris par surprise et frappé dur; mais le couteau-bowie frappe plus dur encore; je choisis cette arme.
—Soit, répliqua Pathaway.
Hendricks ou le capitaine Dick, comme il se nommait, suivant les circonstances, tira de sa gaine un énorme coutelas dont il essaya le tranchant avec le dessous du pouce, et qu'il plaça à côté de lui.
Dans le cours des événements ordinaires de la vie, cette action eût été simple, mais alors elle devait faire trembler; tellement les motifs de l'homme donnent de coloris à ses actes; car toute chose a sa signification et nous cherchons la signification de toute chose.
—Ne vous hâtez pas, capitaine, il y a temps pour tout, dit Pathaway. Ne suffira-t-il pas que l'un de nous meure avant demain soir? Pensez-vous que raisonnablement il faille à chacun de nous moins de temps pour se préparer? Pour vous, vous avez sur les bras quelques mauvaises affaires dont vous devrez rendre compte. Le sang, vous le savez, n'est jamais silencieux. Il crie toujours vengeance. On ne peut ni l'ensevelir, ni l'étouffer. Peut-être le juge suprême vous demandera-t-il: «Où est Portneuf, le voyageur? où est André Jeanjean, le trappeur?» quelle sera votre réponse, capitaine Dick?
—Je vois que tu en sais trop, beaucoup trop. Je dois fermer ta bouche et livrer ta langue aux vers.
Ce disant, il déposait ses pistolets à terre et débouclait sa ceinture rouge.
—Un moment, dit Pathaway. Nos avantages ne sont pas égaux. Je connais l'effet d'un coup comme celui que je vous ai donné. Vos membres sont faibles; vos bras ont perdu la moitié de leur énergie; vos regards ne sont pas fermes. Si nous nous battions dans l'état où vous êtes, je vous tuerais à la première passe. Rencontrons-nous demain soir au coucher du soleil.
—Artifice! ce n'est qu'un artifice! grommela le capitaine.
—Demain soir, au coucher du soleil, je vous rejoindrai sur cette pelouse, avec cette arme unique.
Et le chasseur noir toucha le manche de son couteau-bowie.
—A demain alors, dit Dick, comme s'il se ravisait.
—Bien, vous pourrez compter sur moi.
—Et vous sur moi.
—Vous viendrez seul? dit Pathaway d'un ton soupçonneux.
—Oh! je n'ai pas besoin de témoins pour te tuer, répliqua le bandit avec hauteur. Après-demain il y aura un coq de moins pour chanter le réveil.
Et, enchanté du trait, il poussa un bruyant éclat de rire.
Sans répondre, même par un geste, Pathaway tourna ses pas vers le camp de Nick Whiffles.
Le soleil à son déclin versait sur la terre des rayons obliques qui mordoraient la cime des forêts. Les insectes achevaient de bruire sous l'herbe; les murmures du jour s'éteignaient peu à peu, et les oiseaux nocturnes commençaient à secouer leurs ailes.
Pathaway, les bras croisés, se tenait dans le vallon où la veille il avait eu, avec Hendricks, la scène racontée dans notre précédent chapitre. La mélancolie de cette heure solennelle se mariait à la mélancolie de ses pensées.
Insensiblement, le crépuscule jeta sur les objets des teintes vagues qui finirent par se perdre sous une mantille grisâtre. La brise cessa de faire frissonner les feuilles; le calme envahit la montagne.
Cette tranquillité parlait, comme une voix au coeur du jeune homme. Ses sympathies entraient en ardente communion avec la nature. Il en ressentait toutes les douces impressions.
Tout à coup, un homme parut sur le flanc de la colline.
C'était Hendricks.
—Je vous attendais, dit Pathaway quand il fut arrivé près de lui; et je craignais que vous n'eussiez oublié notre rendez-vous.
—Je suis venu pour me battre et non pour bavasser, répondit Dick d'un ton bourru.
—Vous serez satisfait, capitaine.
Ils déposèrent sur le gazon leurs ceintures et leurs pistolets. Hendricks ôta sa chemise de chasse, et montra nues ses épaules musculeuses.
—Les conditions? commença le chasseur noir.
—La vie pour le vainqueur, la mort pour le vaincu.
—C'est bien, dit Pathaway.
A son tour, il se dépouilla de sa tunique noire, mais sans affectation aucune.
Son adversaire put voir qu'il avait la poitrine pleine et arrondie, le bras bien fait et souple aux attaches, le buste admirablement proportionné.
Pathaway ne tremblait pas; mais la pâleur couvrait son visage. Ses yeux brillaient d'un éclat qu'Hendricks n'avait pas encore observé chez lui.
Il saisit, son bowie-knife. Le capitaine était prêt déjà. Tous deux se toisèrent une seconde. Hendricks se précipita sur Pathaway. Leurs armes se rencontrèrent. Des étincelles jaillirent du choc.
Une clameur aiguë déchira l'air et Dick se prit à ferrailler d'estoc et de taille avec une ardeur qui prouvait qu'il avait hâte d'en finir.
Il maniait avec une dextérité et une rapidité rares le terrible instrument qu'il avait choisi. Son couteau volait de côté et d'autre avec la célérité de la foudre. Mais partout il trouvait un autre couteau pour parer ses attaques. On eût dit qu'un bouclier invisible protégeait le corps du chasseur noir.
Celui-ci, cependant, demeurait sur la défensive: tantôt il reculait d'un pas, tantôt il se jetait à gauche, tantôt à droite, mais sans jamais se découvrir, sans faire d'effort pour répondre aux bottes de son antagoniste.
Le capitaine Dick ne tarda point à s'apercevoir qu'il consommait en vain sa vigueur et son adresse. Il s'arrêta pour reprendre haleine; car son coeur battait violemment, son poignet tremblait; la sueur baignait ses tempes.
Pathaway attendît silencieusement la reprise du combat. Mais il n'était pas difficile de voir qu'il commençait à s'intéresser à cette affreuse partie.
La confiance d'Hendricks dans sa force baissait, et perdre confiance en pareil cas, c'est perdre beaucoup quand ce n'est pas tout perdre. Celui-là qui ne doute pas de la victoire l'a gagnée à demi. Le doute est l'ennemi du succès.
Après un moment de repos, Hendricks s'avança pour continuer le duel, mais il s'avança avec plus de circonspection et moins d'assurance.
Alors Pathaway le pressa un peu et montra une habileté et une sûreté de coups qui réfrénèrent l'impétuosité du capitaine.
—Vous l'avez! s'écria soudain le chasseur noir… Et l'arme de Dick partit de sa main pour aller tomber à dix pas de là sur le sol.
Le misérable resta le bras tendu et soufflant comme un boeuf surmené.
Pathaway lui avait appliqué la pointe de son couteau sur le coeur et il l'envisageait avec la fermeté sombre d'un ministre de vengeance.
Les traits d'Hendricks se contractèrent. Son visage devint cadavéreux.Ses dents cliquetèrent.
Il semblait déjà sentir le froid de la mort envahir ses membres. Mais, tandis qu'ils se regardaient, l'un avec le rayonnement du triomphe, l'autre avec une consternation impossible à peindre, un coup de pistolet retentit derrière Pathaway.
Le jeune homme tourna vivement la tête.
—Arrêtez! cria une voix féminine. On ne tue pas un homme désarmé. En frappant cet homme c'est moi que vous frapperiez.
En même temps une amazone se jeta entre eux.
Pathaway reconnut la jeune femme qu'il avait aperçue à l'entrée de la vallée du Trappeur et que Portneuf appelait Carlota.
Il se retira, s'inclina gracieusement et dit:
—Pour vous, madame, je l'épargne, quoique sa vie m'appartienne d'après les conditions de notre cartel.
—Et quel bien vous ferait sa mort? demanda Carlota.
—Demandez à Portneuf et à André Jeanjean, répliqua sévèrement le chasseur noir.
—Je ne vous comprends pas, dit Carlota changeant de couleur.
—Cet homme me comprend bien, lui! reprit Pathaway dont le doigt indiqua Dick qui frémissait encore, quoiqu'un sourire sinistre glissât sur ses lèvres.
Carlota passa la main sur son front et fixa ses yeux perçants sur le chasseur.
—Chut! chut! fit-elle brusquement. Ne parlez pas de cela, car cela ne vous regarde point.
Un regard d'avertissement accompagna sa remarque.
—Croyez-moi, jeune femme, dit Pathaway, je ne me tairai pas tant que la vérité me commandera de parler, et mon bras saura défendre mes paroles. Je dis que la vie de ce coquin m'appartient, et pas à moi seul, mais à la loi, car la loi atteint les gueux dans tous les pays, si loin que ce puisse être des grands centres de civilisation. La présence d'êtres humains fait la loi, même dans le désert.
—Vous êtes un fou, jeune homme, répondit Carlota impatientée. Je vous aurais donné la vie pour la sienne, mais votre imprudence vous perd; tant pis pour vous!
Elle étendit la main, et, aussitôt une vingtaine d'hommes surgirent des buissons voisins.
On les eût pris pour un peloton de démons détachés de l'enfer.
Ils entourèrent Pathaway, tandis que le capitaine Dick poussait des éclats de rire féroces.
Après le danger les lâches se font braves. La passion insoumise est insolente. Nous oscillons comme des pendules d'une idée à l'autre.
Cette joue que blêmit maintenant la terreur rougira bientôt d'orgueil. La délivrance soudaine produit souvent une révulsion qui atteint l'extrême même de l'émotion opposée.
Hendricks, oubliant la clémence de son vainqueur, se sentait disposé à abuser de son pouvoir.
Cependant, Pathaway, intérieurement fort troublé, gardait en apparence son sang-froid, remettait sa tunique, et glissait son couteau dans la poche de côté.
—Bien, dit-il, d'un ton assez léger, il paraît, mademoiselle ou madame, que je suis votre prisonnier. A votre prière j'ai épargné la vie de ce scélérat. Est-ce là la récompense que vous me réserviez?
Pathaway, en prononçant ces paroles, regardait Carlota. Il n'y avait ni embarras, ni impertinence dans ses manières ou son accent. Aussi excita-t-il l'intérêt de la jeune femme.
Le chasseur noir ressentait pour elle une véritable pitié, mélangée de curiosité.
Quelle était l'histoire de cette étrange et belle créature? Quel destin l'avait plongée au milieu de ces êtres farouches sur qui elle paraissait exercer un pareil ascendant?
—Oh! six pieds de terre, près de la piste du Trappeur, répliqua-t-elle avec un semblant de négligence, mais en étudiant la physionomie de Pathaway.
—Six pieds de terre! c'est ce qui doit m'échoir un jour, répondit-il tranquillement.
—Mais ce que tu ne désires pas maintenant s'écria Hendricks riant d'un rire sardonique.
—Je ne dis pas cela, je ne dis pas cela, capitaine Dick, repartit le chasseur. Car peut-être vous et les vôtres n'aurez pas cette bonne fortune, et qu'à la dernière heure, vos corps mesureront cinq ou six pieds dans l'air.
—Et si nous te pendions, toi aussi! hé! hé!
Cette menace souleva l'hilarité de la troupe.
Au bout d'un instant:
—Allons, mes gars, en avant! à la vallée du Trappeur et ayez l'oeil sur ce mangeur de lard, dit le capitaine à ses gens. Ah! j'oubliais de vous dire: j'ai retrouvé ce diable de Canadien-français chez notre ennemi juré, Nick Whiffles. Que le ciel le confonde! Oh! nous les ramènerons à la souricière.
Puis à la jeune femme:
—Carlota, ma chère, tu es arrivée à propos. Ce drôle m'avait pris par surprise.
Un sourire ironique arqua les lèvres de Pathaway; mais il dédaigna de répondre à cette grossière calomnie.
Quelques-uns des hommes haussèrent les épaules et s'adressèrent des oeillades moqueuses.
On se mit en marche.
La colline franchie, Pathaway aperçut dans la plaine plusieurs chevaux. Il devina que les brigands les avaient laissés à cet endroit afin de le surprendre plus aisément.
Chacun d'eux enfourcha un des animaux. Carlota elle-même se mit en selle, et fit placer Pathaway sur un cheval à côté d'elle.
Jamais notre héros ne s'était trouvé dans une situation aussi neuve, aussi propre à éveiller de sérieuses réflexions.
La nuit était tout à fait venue. Mais il ne faisait pas si noir que le jeune homme ne pût voir et admirer les attraits de sa compagne, car elle était belle, Carlota, la reine de cette horde sauvage!
Elle portait le même costume que le jour où Pathaway l'avait vue pour la première fois.
Ses traits étaient accentués, mais empreints d'une grande noblesse. Un ruban de velours, très étroit, ceignait son front et retenait ses cheveux dont les boucles tombaient capricieusement sur ses épaules.
Elle avait la taille fine, les épaules bien développées et tous les signes d'une santé robuste, capable de résister aux fatigues et aux privations. Ses yeux étaient noirs et d'un éclat difficile à soutenir.
Elle montait son cheval avec une élégance merveilleuse: tout en elle annonçait la femme habituée depuis l'enfance aux périls de la vie du désert. Pathaway fit, on le conçoit, un examen détaillé de sa personne, car il voulait savoir s'il pourrait s'échapper en l'intéressant à son sort.
—Singulière vie pour une charmante femme comme vous! dit-il, en se penchant à demi vers Carlota.
Elle arrêta brusquement son cheval.
—Singulière, dites-vous; mais n'est-ce pas celle de la liberté?
—Liberté… sans doute!… murmura Pathaway.
—Eh bien?
—Vous me pardonnerez mon audace, je trouve cette liberté trop grande.
—Vous trouvez?
—Je le confesse.
—A votre point de vue cela se peut. Mais nous sommes ce que nous font les impressions extérieures.
—Il y a de mauvaises impressions.
—Vous dites?
—Je dis que les impressions qui forcent une personne de votre sexe à jouer le rôle que vous semblez jouer sont mauvaises.
—Et que pensez-vous donc que je sois?
—Une femme égarée, la complice de gens flétris par la loi.
—Vous êtes franc, monsieur, répliqua sèchement Carlota.
—Pourquoi ne le serais-je pas? Est-ce que ces bandits qui vous entourent…
—Assez! interrompit Carlota. Il serait mieux pour vous de diriger vos pensées d'un autre côté.
—Je vous comprends. Vous voulez dire qu'il vaudrait mieux que je songeasse à mourir. Croyez-moi; mon existence n'a pas été si mauvaise que les remords puissent en troubler l'heure suprême. Et, après tout, est-ce qu'on doit se lamenter à l'approche du dernier ennemi de l'homme? Je parle sincèrement car je ne doute pas que je meure bientôt. Et vous jeune femme vous serez coupable de mon assassinat.
—Vous vous entretenez froidement d'une chose qui fait pâlir les plus braves, répondit Carlota avec une nuance d'intérêt.
—Je vous l'ai dit, je n'ai point à me reprocher d'avoir sciemment fait le mal; et j'ai foi en la miséricorde infinie de notre Créateur.
—Il suffit! s'écria Carlota en piquant son cheval, qui partit au galop.
Pathaway la suivit.
Elle parut lui savoir gré de ce mouvement.
—Vous venez des établissements? dit-elle tout à coup.
—Certes…
—Oh! oui, je le vois. Vous apportez ici des idées qui ne sont point les nôtres. Car vous ne savez pas que nous sommes une communauté, un monde! nous faisons nos lois et ne reconnaissons aucune autre législation. Je sais que cette terre est grande, qu'elle renferme une foule d'habitants, mais ces habitants me sont étrangers et je leur suis étrangère.
—Est-ce donc une raison pour vous faire louve? dit brutalementPathaway.
—C'est la loi de la nature, reprit Carlota avec une emphase marquée. Il faut que tout animal vive aux dépens d'un autre. Les poissons dans l'eau, les fauves dans la forêt, les oiseaux dans l'air se dévorent les uns les autres. L'araignée tisse sa toile pour attraper la mouche imprudente, la panthère guette le daim pour le mettre en pièces, le vautour fond sur les poules, et, suivant cette grande loi de la nature, l'homme dépouille l'homme. Pourquoi mépriserions-nous les enseignements de la nature? Comment résister au commandement qu'elle a donné à toutes les choses animées? Les végétaux eux-mêmes ne se nourrissent-ils pas du suc des végétaux et même d'insectes?
Le visage de Carlota s'était incarné d'un enthousiasme farouche. Ses yeux noirs brillaient comme des diamants. Son coeur battait avec force.
Pathaway était muet d'étonnement.
—Quelle est votre opinion? dit-elle soudain et d'un ton souriant.
—Est-ce possible? est-ce possible? murmurait le jeune homme. Un esprit naturellement bien doué peut-il être aussi pervers? D'où lui viennent ces connaissances, cette facilité d'élocution? cette aptitude pour la comparaison?
Puis, élevant la voix:
—Vous m'affligez profondément, dit-il, car je vois qui vous êtes et je pense à ce que vous auriez pu être! Oui, en vous contemplant, j'oublie jusqu'à ma destinée. Et je me dis que votre sort est pire que le mien, quoique je sois menacé d'une mort violente.
Carlota, qui mordillait le pommeau de sa cravache, rassembla les rênes et mettant son cheval au trot, dit:
—Je n'ai jamais eu le bonheur de rencontrer un être aussi bizarre que vous. A quelle espèce appartenez-vous?
Cette question fut faite d'un accent moitié badin, moitié curieux.
—Je suis, répliqua le chasseur noir, un membre de la grande famille humaine et pas une bête de proie comme ceux qui m'entourent. Je ne suis pas un animal, mais un être humain.
—Et, moi, repartit amèrement Carlota, moi je suis l'animal à l'état sauvage.
Le chasseur noir se prit à sourire, en s'écriant:
—Et moi, votre butin légitime. Me mangerez-vous?
Elle haussa les épaules.
—Ne me sauverez-vous pas? fit Pathaway, se rapprochant d'elle.
—Non, répondit-elle d'un ton qui n'admettait pas d'équivoque.
Et pressant le flanc de son cheval, elle alla se placer près d'Hendricks.
Le chasseur noir demeura plongé dans un chaos de doute et d'agitation.
La route devenait plus difficile et la nuit plus noire. Après avoir contourné les montagnes, franchi des ravines, traversé des parties de terrain boisées, ils arrivèrent à un étroit sentier, profondément encaissé entre des rochers à pic.
Pathaway roulait dans son esprit des projets d'évasion, mais sans trouver une occasion favorable pour les exécuter.
Une fois ou deux il songea sérieusement à fuir, lorsqu'ils atteindraient un pays plus découvert. Mais on le gardait avec tant de vigilance qu'il lui fallut renoncer encore à ce dessein.
Carlota se rapprocha de lui par hasard, ou peut-être intentionnellement.
Pathaway ne demandait pas mieux que de renouer la conversation avec cette jeune femme, et, d'ailleurs, il ne désespérait pas de l'intéresser à son sort.
—Voici une contrée bien sauvage! dit-il. Serait-ce une indiscrétion que de vous demander dans quelle partie de votre territoire nous sommes à présent?
—Nous parcourons la piste du Trappeur, répondit Carlota. Elle a reçu son nom de la légende d'un trappeur blanc qui, le premier, explora cette région solitaire. Ce trappeur s'égara au milieu des montagnes, et ce ne fut qu'au bout de deux mois qu'il parvint à s'en tirer. C'était au milieu de l'hiver. Aussi le pauvre homme eut-il à souffrir terriblement de la faim et du froid.
—Si ce fait fût arrivé maintenant, il eût été facile de s'expliquer la disparition du trappeur, dit Pathaway avec une légère teinte d'ironie.
—Sans doute, repartit sèchement Carlota.
—Je suppose que la piste du Trappeur conduit à la vallée du Trappeur, reprit le chasseur noir. J'ai ouï dire que plus d'un trappeur a perdu son chemin dans ces défilés.
—C'est bien possible, répondit Carlota.
—Il n'est pas non plus très-surprenant qu'on ne puisse toujours retrouver sa route quand on s'est engagé au milieu de ces gorges. M'est avis qu'on devrait y ériger des cabanes de refuge et y entretenir une meute de chiens, comme ceux du Saint-Bernard, pour sauver les trappeurs et les chasseurs égarés.
Pendant qu'ils causaient, la lune se leva, la sente s'élargit etPathaway put mettre son cheval à la hauteur de celui de Carlota.
—La vallée du Trappeur! fit-elle en indiquant du bout de sa cravache un petit village à quelques pas devant eux.
Ce village se composait d'une quarantaine de huttes grossières et enfumées.
Pathaway laissa échapper une exclamation de surprise.
—Je supposais, dit-il ensuite à sa conductrice, que les tanières de vos gens étaient plus loin… dans quelque caverne.
—Ceux qui vont plus loin reviennent rarement répondit Carlota à voix basse. Mettez pied à terre.
Le chasseur noir s'empressa d'obéir, et il offrit la main à Carlota pour l'aider à descendre.
Mais, repoussant cette galanterie, elle sauta lestement de sa selle.
Pathaway se retourna et remarqua des signes de mécontentement non équivoques sur les visages de ceux qui l'entouraient.
Hendricks semblait particulièrement choqué de la familiarité qu'il avait témoignée à Carlota.
Le chasseur noir ne s'en émut pas.
—Vous reverrai-je? lui dit-il.
Elle ne répondit point et entra dans une cabane.
—Allons! cria Hendricks en le poussant vers me autre loge; allons, il est temps de vous préparer à sortir de ce monde. Nick Whiffles et vous nous avez joué de mauvais tours, mais j'espère que ce sont les derniers. Je suis bien sûr que vous n'êtes pas étrangers à l'évasion du Canadien. Peut-être vous figurez vous que je ne l'ai pas reconnu au camp de Nick, hein?
—Je sais que quelque chose vous a fait peur, répondit froidementPathaway.
—C'est faux… faux! Je n'ai jamais eu peur.
—Bah! ou aurait dit que vous aperceviez un spectre.
—Mensonge! je regardais le gamin.
—Le gamin! riposta Pathaway avec une surprise parfaitement jouée.
—Lui-même.
Pathaway hocha la tête en signe de doute.
—Je crains fort que vous n'ayez pas la conscience bien nette, capitaineHendricks, dit-il.
L'autre essaya un rire de mépris, mais il y avait plus d'effroi que de dédain dans les sons creux qui s'exhalèrent de sa poitrine. Cependant, pour se donner de l'aplomb, il lâcha une volée de blasphèmes épouvantables.
—Allons, entrez ici; c'est assez joué comme cela, grommela-t-il ensuite. Est-ce que vous pensez que parce que nous sommes des pirates de terre, nous devons tuer tous les enfants que nous rencontrons?
—Je ne vous comprends pas, capitaine, fit le chasseur noir.
—Le diable vous emporte! hurla Hendricks.
—On m'a dit, reprit Pathaway, que les criminels n'avaient point de repos. Je ne fais pas allusion à vous, capitaine; mais sans doute on vous a appris la même chose. Il est juste que les fantômes de ceux qui ont été assassinés viennent jour et nuit harasser leurs meurtriers. Il est de ces meurtriers qui ont été ainsi poussés à confesser leur crime, à se jeter entre les dents de ce monstre terrible, LA LOI, sombre dragon qui dévore impitoyablement les coupables.
—Ta! ta! ta! fit Hendricks en haussant les épaules et tournant sur les talons.
—Je sais ce que je dis, répliqua Pathaway avec un redoublement d'énergie. Moi-même, j'ai eu le malheur de tuer un homme en duel, et son cadavre sanglant ne me quitte pas.
—Jack Wiley! Jack Wiley, ici! cria le capitaine Dick.
Un homme parut. Il chancelait comme s'il eût été ivre.
—Hendricks ne s'aperçut probablement pas de l'état où se trouvait son subalterne, car il lui dit:
—Prends soin de ce gibier-là jusqu'à demain, et veille au grain, car si par malheur tu le laisses échapper, tu auras affaire à moi.
—C'est bien, capitaine; bien! on y verra, marmotta Jack. A-t-il des armes sur lui?
—Je ne pense pas, répondit Hendricks; mais, au surplus, tu as tes pistolets et ton fusil; il me semble que c'est plus que suffisant.
—Bah! il vaudrait mieux l'expédier ce soir, ça vous épargnerait l'ennui de le garder. C'est bien simple, une demi-once de plomb, vous savez?
—Fais ce que je te dis, et pas d'observation! répliqua aigrementHendricks.
Et il sortit de la cabane.