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Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle : Quelle est donc cette femme ? — Et ne comprendra pas.DuSonnetd’Arvers.
Elle dira, lisant ces vers tout remplis d’elle : Quelle est donc cette femme ? — Et ne comprendra pas.
DuSonnetd’Arvers.
De tous les plaisirs que peut procurer la Littérature, le plus délicat est certainement : « Ne pas être compris ! » Cela vous remet à votre place, dans le bel isolement d’où l’inutile activité vous avait fait sortir : réintégrer la Tour et jouer du violon pour les araignées qui — elles — sont sensibles à la musique.
« Celui qui ne comprend pas » n’est sensible ni à la musique ni à la logique ; il est sourd, mais non muet, car il va clamant partout : « Je ne comprends pas ! » Comme d’autres de leur talent ou de leurs idées, il est fier de son inintelligence et des loques verbales dont il vêt sa nudité spirituelle, — et il s’exhibe, il fait le beau et dès qu’on flatte sa vanité, qui est « Ne pas comprendre », un éventail de plumes de paon lui sort du derrière et sur chaque plume, en guise d’œil, il y a un rond où est écrit : « Moi, je ne comprends pas ! »
Cette faculté fait qu’on l’estime. Il est recherché de ceux qui, ne comprenant pas, ont un peu honte ; son aplomb leur donne du courage et ils se disent les uns aux autres, dès que la roue révélatrice esquisse son orbe : « Voyez, celui-ci, non plus, ne comprend pas, — et pourtant il n’en rougit pas, au contraire ! »
Au contraire : il connaît sa valeur et n’hésite jamais à se mettre en avant. D’ailleurs, sa queue de paon aux précieux ronds est un drapeau commode et de loin visible. Il ne l’a ramassé sur aucun champ de bataille, il ne l’a ni chipé ni conquis : il l’a sorti de son derrière, et quand il le déploie, ce n’est pas pour conduire des ombres à l’assaut de vaines entités.
« Celui qui ne comprend pas » est, en effet, un homme pratique. Doué d’une si belle vertu, il l’exploite rationnellement et s’en fait des rentes. Tous les journaux lui sont ouverts ; sa queue magique force toutes les portes : il gagne ce qu’il veut, rien qu’à écrire — avec de fins sous-entendus : « Je ne comprends pas. »
C’est un accapareur : la « grande Presse » ne lui suffit pas ; il délègue à la « petite » ses lieutenants ; mais ceux-ci, beaucoup plus bornés que le Maître, dépassent souvent la mesure, étalent une stupidité qui jette le décri sur des fonctions pourtant bien honorables et bien lucratives.
Moi, je ne me plains pas ; je rencontre journellement « Ceux qui ne comprennent pas », et ils font ma joie. Je les aime : ils m’incitent à me retirer dans ma vraie vocation : le Silence.
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Il est à supposer, car je ne suis ni inspiré ni visionnaire, que cette figuration de « Celui qui ne comprend pas » m’a été suggérée par telle bévue dont je fus victime :
Oh ! bien peu, — et bien volontiers, si cela doit distraire quelques amateurs ; je m’offre en spectacle : amusez-vous ! Mais vous amuserez-vous jamais autant que moi devant la parade de « Celui qui ne comprend pas » ?
Or, en de précédents articles, j’exposai quelques idées, ou — si l’on veut — quelques fantômes d’idées (mais lumineux, comme il sied à des fantômes, et d’une évidence phosphorescente) touchant l’Art que je désire libre, la rénovation du mot Symbolisme qui pourrait, je le redis, servir de dénomination commune (à l’usage du public lisant) à une dizaine d’écrivains âgés de moins de trente-cinq ans et clairement stimulés vers un but commun, touchant enfin (ou d’abord mais c’est mon α et mon ω) l’Idéalisme dont je tentai, non sans présomption, d’établir la signifiance vraie.
Cette très modeste clameur en trois notes, cette primitive mélodie, si simple qu’un écolier se la serait assimilée instantanément, tomba dans l’oreille de « Celui qui ne comprend pas », celui qui est sourd mais non muet. Il perçut un vague son pareil aux bruissements des peupliers et, glorieux, cria : « Je ne comprends pas ! »
Oserais-je dire que ces syllabes complaisamment et vaniteusement répétées me semblent surérogatoires — et que l’attitude, la démarche, le front et l’œil de « Celui qui ne comprend pas » suffisent à indiquer son essentielle non-intelligence ? Il n’a même pas besoin de sortir et de hochéner sa queue hiéroglyphique ; — d’écrire, encore moins.
Mais il y faut mettre de l’indulgence et surtout il faut savoir que « Celui qui ne comprend pas » a pour clients d’inepticules snobs, incapables, tout seuls, de se hausser à un degré si éminent d’imbécillité cérébrale ; c’est pour eux qu’il écrit, et, comme je l’ai déjà noté, son écriture est fructueuse.
« Celui qui ne comprend pas » est-il méchant ou envieux ? Comme tous les sots, il est méchant et envieux, mais accessoirement, et d’une méchanceté si petite, d’une envie si mesquine, que c’est piqûre de puce. Cela ne fait pas souffrir, cela n’incite ni à la colère, ni à la vengeance, c’est agaçant et voilà tout. Agaçant, et inévitable, l’omnibus de la littérature étant, comme les autres, infesté de parasites.
« Celui qui ne comprend pas » est donc inoffensif. Même ses morsurettes parfois sont des chatouilles ; on rit, cela décongestionne le cerveau, c’est salutaire, — et si ensuite on écrase la bestiole, avec quelle pitié !
« Celui qui ne comprend pas » est donc surtout passif, et négatif ; il est celui qui « ne… pas » ; la borne qui ne remue pas, le pavé qui ne se révolte pas, etc… Passive, sa faculté d’incompréhension est illimitée et toujours égale à elle-même ; négative, elle se façonne, elle se modèle comme cire, sur le sujet qu’il faut « ne pas comprendre », et spécialement elle excelle en les questions abstraites comme à peu près les « gardes » de la chanson :
Ils nous parlent de la gloire,Nous qui n’y comprenons rien ;Mais s’ils nous parlaient de boire,Tous les gardes, ils le savent bien.
Ils nous parlent de la gloire,
Nous qui n’y comprenons rien ;
Mais s’ils nous parlaient de boire,
Tous les gardes, ils le savent bien.
« Ne pas comprendre » l’idée pure, et « ne pas comprendre » l’idée désintéressée, invendable et immonayable, c’est le triomphe de l’homme à la queue magique. Pour lui, et pour les intellects rudimentaires, l’idée ne se perçoit que concrète et figurée. Donnez-lui des explications ; dites-lui que la littérature est un mode d’activité ; que le génie est une réalisation ; que la poésie est une floraison d’âme ; que le symbolisme est l’expression esthétique de l’idéalisme ; que la musique est la langue de l’inconscient, etc. ; dites-lui tout cela et commentez vos dires, — il répondra (n’ayant perçu que de vagues sons, pareils aux plaintes des mélèzes) en ouvrant à vos paroles une bouche souriante et satisfaite.
Voilà pourquoi « celui qui ne comprend pas » engendre autour de lui — et jusqu’aux confins du monde connu — tant de jovialité ; c’est le jeu des propos interrompus, du coq-à-l’âne, — innocentes distractions, plaisirs quasi champêtres, plaisirs les plus délicats.
« N’être pas compris », cela vous remet à votre place : réintégrer la Tour et jouer du violon pour les araignées !
— Et quant à moi, me retirer dans ma vraie vocation : le Silence.