Il ne s’agit pas d’affirmer une série de grades ou de fonctions caractérisés par des différences sensibles. Dans le monde de l’intelligence on se meut librement, sans mot d’ordre que celui chuchoté par l’infini, et on ne reconnaît de supériorités qu’élues par un jugement personnel. L’expression hiérarchie intellectuelle signifie seulement ceci : les hommes sont divisés en deux castes, les Énergétiques et les Énergumènes, ceux qui agissent et ceux qui sont agis (ou devraient être agis), ceux qui détiennent l’Esprit, c’est-à-dire la Force, et ceux qui subissent (ou devraient subir) l’action de l’Esprit, ou de la force, — οὶ ἐνργητιχοὶ, οὶ ἐνεργούμενοι. Hiérarchie donc à deux degrés, ou plutôt à deux cercles dont l’un, inscrit dans l’autre, a l’étroitesse, mais la solidité, d’une île de pierre surgie au milieu d’une solitude océane.
C’est sur ce récif que se groupent — et parfois se réfugient — les êtres doués de la pensée. Ils sont peu, — si la pensée n’a droit à ce nom que lorsqu’elle est accompagnée de la conscience. L’homme, en effet, le premier venu, est inconscient ; sa vie est purement automatique ; les gestes par lesquels il a l’air d’affirmer sa différenciation lui sont dictés parle roulement de son organisme, et ce même jeu l’oblige à proférer certaines paroles, celles-là seules et non d’autres.
Il n’y a pas d’imparité bien sensible entre les sociétés humaines et les sociétés animales ; la comparaison s’est toujours imposée de l’homme avec la fourmi, l’abeille, le castor, le pécari ou le chien des prairies. Après avoir réfléchi assidûment, et lu différents traités d’histoire naturelle et de psychophysiologie, je suis arrivé à cette conclusion : l’homme est une sorte de castor. Ces deux animaux bâtissent des maisons et des ponts, vivent en société, font la guerre, font l’amour, sont à la fois constructeurs et destructeurs ; à toutes ces œuvres ils procèdent naïvement, avec un courage infini.
Pour le castor, comme pour l’homme, la chose en soi est un pont : scier un arbre, le faire tomber en travers d’une rivière, — et sur cette poutre passer fièrement. Vers quel but ? Le castor n’a pas d’autre but que de passer la rivière ; pourtant, quand il est de l’autre côté, il voudrait bien revenir, pour « repasser », mais il est trop tard : la foule des castors le presse et le pousse ; on ne passe qu’une fois sur le pont des castors.
M. Ribot, avec quelques autres philosophes, en concluant à un automatisme relatif, dénie à la conscience un rôle important. Conscient ou inconscient, l’homme agirait de même ; il n’y aurait rien de changé dans ses rapports avec ses semblables ; la civilisation en serait au même point. Si le monde varie si peu, si Hérodote comme le dit Schopenhauer, a pu raconter toute l’histoire future en écrivant l’histoire d’un petit moment et d’un petit coin de terre, — c’est que les inutiles évolutions humaines ont été l’œuvre d’êtres inconscients, acharnés à suivre leur nature, à toujours recommencer la même chose, à toujours scier des arbres pour passer de l’autre côté de la rivière.
Pourtant l’esprit parle, l’esprit souffle — jusqu’à rebrousser le poil des castors ! Oui, mais l’action de l’esprit sur le castor n’est pas perçue par l’intelligence du castor, et sitôt que son poil retombe, sitôt que l’esprit se tait, l’animal reprend sa stérile besogne : il lui reste seulement la sensation d’avoir eu le poil rebroussé et, contre le Souffle, une animosité qui, très souvent, devient de la haine.
Que ceux donc à qui de mystérieux mots ont été dits dans l’oreille gardent ces mots pour eux, ou s’ils les redisent, que ces mots ne sortent de leurs lèvres qu’enveloppés de l’impénétrable buée du symbole ; qu’ils restent sur leur île de pierre, d’où, grâce à leur vue pénétrante, ils suivront, pour se distraire, les inconscients gestes des lamentables « pontifes » ; et que leur égoïste prière soit celle qui est écrite dans l’« Upanishad du grand Aranyaka » :
« Fais-moi aller du non-être à l’être, fais-moi aller de l’obscurité à la lumière, fais-moi aller de la mort à ce qui ne meurt pas. »
… en attendant les jours où la parole pourra s’affirmer selon sa signification essentielle et où l’énergie spirituelle se résoudra en lumière.
Mais, que nous importe l’avenir, et si l’intelligence est vraiment sans action, si ceux qui devaient être imprégnés jusqu’à l’âme ne le sont que jusqu’au derme, si l’animal secoue la tête et se reprend à pétrir son mortier, si l’énergumène enfonce au delà des oreilles son museau dans la boue, s’il refuse les caresses intellectuelles, si, après des milliers d’années et de remontrances, il en est encore, pitoyable fétichiste, à vénérer une série de dieux inférieurs, pensons au phénomène de l’impénétrabilité : cela nous évitera l’étonnement.
1894.
On se souvient du mot doux proféré, il y aura un an tantôt, par un riche et vieux journaliste (on ne sait plus lequel), à propos de Verlaine : « Quel dommage qu’il ne soit pas mort à l’hôpital ! »
L’hôpital est, en effet, dans l’esprit de la solide bourgeoisie, « le couronnement » naturel et d’une vie désintéressée de poète et d’une vie laborieuse de pauvre homme. Ceux qu’on n’a pu jeter dans les bagnes ou faire crever de faim sur la paillasse, on les envoie là finir leurs tristes jours. La civière, les râles et les crachats de la salle commune, les expériences de fer et de poison, l’amphithéâtre, le lit de chaux : voilà ce que réservent ceux qui restent debout à ceux qui tombent.
L’hôpital, tel qu’organisé par les sociétés modernes, est une prison pour malades et un laboratoire pour médecins. Parmi les gardiens et les opérateurs, il en est de pitoyables ; il en est de féroces ; mais les uns comme les autres doivent songer qu’ils sont d’abord les régents et les professeurs d’une école : le malade est le livre qu’on ouvre à la curiosité des petits carabins.
A Paris, l’hôpital est la terreur du pauvre. Entre malheureux on se conte des légendes. Presque toutes les filles publiques jetées à l’hôpital en sortent le ventre barré d’une large couture : on les fend pour essayer sur de la chair, prostituée même au bistouri, de lucratives opérations. Mais que les belles dames y songent, qui sont gênées par leurs ovaires : cela déforme et cela marque ; on n’est plus propre qu’aux adultères de coupé ou de canapé, en toilette de ville. Qu’elles se fassent tailler ; elles sont maîtresses de leurs corps. Il ne faut demander aux médecins que le respect de la chair pauvre et sans défense.
Je songe à l’hôpital parce qu’une vieille dame vient de mourir, ayant donné beaucoup d’argent pour de telles fondations qui pourraient être pieuses, c’est-à-dire humaines. Elle a fondé ou alimenté des hôpitaux pareils aux autres, des écoles de clinique et non de vrais asiles où la misère et la maladie trouveraient un abri sacré, entreraient comme dans un hâvre de grâce.
L’hôpital devrait être le prolongement du logis, une chambre seulement plus calme, plus claire, plus saine, et le malade traité non comme un prisonnier, mais comme un voyageur. Oui, une grande hôtellerie de la souffrance et le malade un hôte et l’objet de toutes les attentions, un être humain maître de sa demeure passagère et non pas le numéro sinistre sous lequel les gens à pendules et à bronze d’art sourient que meurent les vieilles gens dont ils ont dévoré la vie.
Mais je n’attends rien de tel, ni d’aujourd’hui ni de demain. Peut-être un jour l’individu se respectera-t-il assez pour être en droit d’exiger qu’on le respecte lui-même, jusqu’en ses caprices, jusqu’en des fantaisies d’enfant malade. Si, au lieu d’être des états, les sociétés étaient ce que dit le mot, des associations, on pourrait espérer beaucoup et tenter beaucoup ; l’État est la faux qui fauche, sitôt sortie de terre, l’herbe des bonnes volontés.
Demain, c’est peut-être le socialisme, la torpeur, la fin de toute énergie, de toute initiative, de toute liberté…
Mais se vouloir libre, c’est se faire libre. La pensée est plus forte que tout. Il faut toujours dire ; il faut même crier : peut-être qu’au loin un cerveau, comme une cloche, va sonner à l’unisson.
1896.
Puis-je vous avouer, Monsieur, que je ne m’inquiète pas plus de l’idéal de demain que du temps de demain ? Beau, mauvais, variable, avec toutes les nuances et toutes les modifications que ces mots subissent selon les intérêts, les désirs, les illusions de chacun. Cela regarde le baromètre. Quel que soit l’état social, l’individu s’accommode à cet état, puisqu’il y vit et s’y reproduit. Je trouve seulement que l’homme a une tendance fâcheuse à tyranniser la nature : grisé par la passivité des choses, il est probable qu’il voudra de plus en plus substituer ses propres lois aux lois naturelles et tenter de faire régner l’idée de justice qui n’est que l’idée de logique mal comprise.
Vous savez qu’il y a une notion commune à beaucoup de religions, celle d’un Paradis terrestre situé au commencement du monde. Or, au siècle dernier, des penseurs hardis imaginèrent de transporter ce paradis à l’autre bout, à la fin. Une hardiesse plus grande serait de le situer au milieu, en un milieu oscillant, au milieu même où nous sommes aujourd’hui : on l’essaya ; c’était l’optimisme, mais la chose parut un peu forte, même aux plus naïfs. Paradis-passé, paradis-futur, je classe les deux notions côte à côte dans le chapitre des superstitions hédonistes : c’est de la matière à littérature.
Pourtant je voudrais vous dire quelque chose qui paraisse important, et voici : la vie serait, je crois, rendue beaucoup meilleure pour tous et pour chacun, si l’on admettait cette idée que la société est faite pour l’individu et non l’individu pour la société. C’est l’individu qui souffre et non la collectivité ; c’est lui, et non la totalité, qui est la pièce importante. Sacrifier les individus au bien public me semble aussi absurde que si, lors d’un incendie, on sacrifiait les locataires d’une maison pour sauver la maison. Mais cet idéal apparaît très opposé à celui qui peut-être s’élabore et qui serait, dit-on, l’unification, selon la moyenne, de toutes les intelligences et de toutes les forces. Idéal (si l’on ose dire) bien difficile à réaliser. On compte sans le génie ou bien l’on espère que le génie consentira à être médiocre : c’est peut-être aller un peu loin.
Voilà. J’ai très mal répondu à vos questions, mais c’est que je vois très mal dans l’avenir. Si pourtant je vous envoie cette note, c’est par sympathie pour votre œuvre et parce que vous défendez, comme j’ai quelquefois essayé de le faire, l’individualisme et la liberté contre la tyrannie et les vilaines entreprises de l’État et des Lois.
1898.
Il y a dans le livre de Tolstoï une définition — ou une explication — de l’art qui n’est pas mauvaise ; on peut dire en la prenant pour point de départ : L’art est l’expression de la Beauté. — L’Art est de la beauté exprimée par une œuvre humaine. — Une œuvre d’art est une œuvre où l’homme a traduit, au moyen de formes sensibles ou intellectuelles, l’idée ou la sensation du beau.
On peut dire encore plusieurs choses, toutes parfaitement inutiles, quoique justes et vraies ; mais on ne peut pas dire :
« L’art constitue un moyen de communion entre les hommes s’unissant par les mêmes sentiments, » car, cette définition s’appliquerait indifféremment à la religion, à la morale, au patriotisme, à la science, à toutes les activités qui ont une valeur sociale.
L’art a un but particulier et tout à fait égoïste : il est son but à lui-même. Il ne se charge volontiers d’aucune mission, ni religieuse, ni sociale, ni morale. Il est le jeu suprême de l’humanité ; il est le signe de l’homme ; il est la marque du désintéressement intellectuel. Il affirme le divin ; il tend à sortir des contingences ; il se veut libre, il se veut inutile, il se veut absurde, c’est-à-dire en désaccord avec les forces mêmes de la nature qui tiennent l’homme dans une étroite servitude.
Si l’on donne à l’art un but de moralité, il cesse d’être, puisqu’il cesse d’être inutile. Il est impossible qu’une œuvre soit voulue en même temps d’art et de moralité ; l’antinomie est absolue.
Cependant la tendance des hommes est de faire servir à leurs besoins même l’inutile. C’est ainsi que l’on attribue à telles œuvres d’art pur une signification seconde, surajoutée arbitrairement et tellement factice qu’on peut l’ôter, la remettre, la changer — comme ces robes des idoles espagnoles — sans que l’œuvre ait rien perdu de son caractère désintéressé : elle y gagne parfois un nouveau sourire d’ironie et de pitié.
Il arrive aussi que tel grand écrivain, comme Tolstoï, croyant faire à la fois de l’art et de la morale, a fait de l’art pur, malgré son désir et malgré sa volonté. Cela est rare et les hommes de génie eux-mêmes sont punis, le plus souvent, et réduits à la médiocrité, quand ils ont voulu se servir de l’art, au lieu de le servir. Je ne demande pas que, dans le désarroi futur, on respecte ce refuge suprême. Si tous les sanctuaires doivent être détruits, celui-là ne sera pas épargné et il est très probable que les prochaines civilisations, entièrement utilitaires, matérialistes, scientifiques et morales, se soucieront peu de jouer à faire des tableaux, des poèmes ou des dômes. Si elles admettent encore une sorte d’art, cela sera de l’art « social », — pour que l’art soit nié sous son propre nom.
Ainsi Tolstoï, dont les paroles m’épouvantent, aura raison dans l’avenir, — à moins que l’avenir échappe aux constructeurs de sociétés, à moins qu’il ne ressemble, tout bonnement, et au présent et au passé.
1899.
Au maître Rodin.
Un atelier de sculpture affirme la supériorité de l’art sur la vie, combien la chair est triste près de la joie lumineuse des marbres, modeste près de la gloire des bronzes. A première vue, l’impression du nu féminin parmi le nu marmoréen est plutôt pénible ; on est contrarié par le ton de la peau, ce mélange de rose et de jaune, par la mobilité de la face et des muscles de tout le corps, brisé souvent en une attitude sans grâce, par les cheveux, par d’autres ombres, par l’absence de calme et de lignes fixes et, aussi, par ce que l’on sent de fugitif, de personnel, en l’académie correcte de cet être qui s’érige bêtement, nu et ennuyé, sur une table.
C’est bien vraiment là que l’on comprend à quel point existe peu, en soi, la beauté individuelle et extérieure, à quel point une créature quelconque, pierre ou arbre, bête ou homme, est incapable de se réaliser par ses seuls moyens naturels, ses seuls moyens de vie : en somme, elle n’arrive à la réalité qu’après avoir été manipulée, recréée, évoquée par l’Art ou par le Désir (qu’on peut ainsi appeler l’Amour).
Ces petits modèles que l’on voit partout, multicolores dans les rues, unicolores dans les ateliers, ces petites Italiennes sont fort insignifiantes, d’un charme médiocre, guère jolies et souvent lourdes en leur sérieux de madones : mais qu’elles soient désirées par l’Artiste ou désirées par l’Amant, et les voilà égales peut-être aux plus hautes divinités.
La matière, telle que créée ou telle que née, est essentiellement amorphe sous une apparence formelle, sous l’illusion d’un contour précis, et c’est à l’intelligence de lui donner sa forme vraie, c’est-à-dire sa destination et sa place dans la hiérarchie des œuvres d’art ou d’amour.
De toutes les créatures amorphes, la femme (à quelques exceptions près où l’âme mâle s’est logée en enveloppe femelle) est idéalement la plus malléable et la plus inconsistante, celle qui subit le mieux les empreintes, mais aussi celle qui les garde le moins profondément : elle ne s’épanouit en sa réelle et définitive nature que sous la mainmise incessante et impérieuse de la Force. La statuaire, où il faut du génie et des muscles, de l’intrépidité et de l’endurance, est évidemment l’art qui la domine le mieux et la réalise le plus sûrement : en pierre, en marbre, en bronze, elle est vraiment éternelle, elle est vraiment l’indestructible Idée.
1893.
… C’est pourquoi il n’y eut jamais de peuples chrétiens. L’Europe, depuis qu’elle a été nominalement christianisée, ne vit que des quelques gouttes d’élixir païen qu’elle a sauvées de la jalousie de ses convertisseurs. On parle d’obscurantisme ; il est dans la morale chrétienne et non dans un cérémonial et des usages hérités de la religion gréco-romaine. Ce cycle néo-chrétien, dont on ne peut prévoir la fermeture, est navrant. On voit l’humanité s’abrutir toujours de plus en plus, à mesure qu’elle s’éloigne du romanisme pour essayer de réaliser les chimères d’un rêve asiatique. L’heure est chrétienne, et elle est sonnée à toute volée par des hommes qui se croient anti-chrétiens. Ne soyons pas dupes des mots. La théologie s’est sécularisée ; elle est parlementaire et électorale. Elle tend à l’action politique. Jésus a réfléchi — ceci pourrait tenter quelque socialiste — et il s’est dit qu’après tout, ce monde vaut bien l’autre et qu’il s’y pourrait tailler un royaume. Je ne crois pas qu’il réussisse, parce que l’on conçoit difficilement une société anti-sociale. Mais plus l’entreprise est vaine, plus la bataille sera longue et pénible. Il est possible que, s’étant mis, une fois pour toutes, l’idée du paradis évangélique dans la tête, l’humanité ne veuille plus jamais en démordre. Du moins cela durera jusqu’à ce qu’un autre grand courant, peut-être tout contraire, emporte les hommes vers une autre chimère, une autre étoile aussi inaccessible que toutes les étoiles.
En ce moment, nous en sommes au point que tout ce qui n’est pas chrétien semble obscène. On ne peut plus dire que généralement les loups mangent les agneaux et que c’est leur devoir de loups, sans faire passer dans la foule un frisson d’horreur. Il faut mettre ordre à cela et ranger le monde sous la houlette de Berquin. On confond l’équité, qui est l’ordre, avec la justice, idée chrétienne.Justitiapour Cicéron et pour les juristes, c’est la loi, l’attribution à chacun de ce qui lui est dû ; pour Tertullien, le mot signifie douceur, bonté. Nous en sommes à Tertullien. C’est une manière de sentir. Elle a sa valeur. Seulement ceux qui répètent lebeati mites, et qui pratiquent l’évangile de la pitié sont destinés à devenir les esclaves de ceux qui osent dire : ma justice, c’est ma force, et qui le prouvent. Ils le sont déjà. Je comprends bien que ceux qui sont les faibles veuillent devenir les forts ; mais l’inverse me révolte comme une lâcheté. Je n’aime pas ces patriciens romains qui se rangèrent à la religion des esclaves ; ils furent les apostats de leur caste et de leur race. En France, dès que les aristocrates militaires eurent reçu quelque culture, dès qu’ils comprirent le sens des prières chrétiennes, ils refusèrent de les prononcer et laissèrent au peuple une religion d’humilité. Les orateurs chrétiens duXVIIesiècle viennent du peuple ; leur occupation est de convertir les grands ; chacun est le saint Remi de quelque Clovis. Le grand Condé résista longtemps ; un jour, comme Bourdaloue montait en chaire, à Saint-Sulpice, il cria : « Silence, voici l’ennemi ! » On n’a jamais cité ce mot qu’en l’honneur de Bourdaloue. Soit ; mais il établit très bien aussi la position d’un Condé devant un Jésuite.
Aujourd’hui l’aristocratie intellectuelle se peut juger d’après la même pierre de touche. Elle est incompatible, je ne dis pas seulement avec la foi, avec la sentimentalité chrétienne. Il faut vivre plus haut que cela et ne point s’occuper du bonheur des autres, alors que l’on dédaigne le sien propre. Le christianisme a promulgué une morale unique, obligatoire pour tous. Ceux qui semblent le plus violents contre le christianisme ont le plus grand soin de respecter cette morale ; plutôt que de l’alléger, ils la rendraient volontiers plus lourde. Il faut être heureux, et c’est l’obéissance qui conduit par la main les hommes vers le bonheur. Ainsi l’humanité sacrifie tout ce qui n’est pas essentiel à l’idéal moyen qu’elle veut atteindre. Le premier sacrifice est celui de la liberté. Penser selon les ordres d’un directoire religieux ou politique, qu’importe au peuple, qui ne pense pas ? Se soumettre : qu’importe à une masse qui vit déjà dans l’esclavage ? Le choix des plaisirs : elle est habituée à les subir. La joie de se grandir par un acte difficile : qui comprend cela ? Enfin le bonheur moyen écarte tout ce qui peut faire moins laide la vie humaine ; et il englobe tout ce qui la rabaisse. L’idéal terrestre de l’humanité sent la porcherie, comme son idéal céleste sentait l’étable. Ni le paradis chrétien ne peut convenir à la partie supérieure de l’humanité, ni le paradis socialiste. Les hommes dignes de ce nom ne connaissent qu’une manière d’exercer la vie : par la lutte pour la liberté.
Cependant le monde est chrétien et il se christianise tous les jours. Ceux qui se retranchent de la communion en avouant leur incroyance devront se résigner à une vie inharmonieuse et pénible. Les non-conformistes seront de plus en plus bafoués et haïs. Leur position va devenir plus difficile que ne le fut, sous le règne de la foi, la position des incrédules. Il faut déjà ruser pour dire sa pensée, quand elle blesse la morale chrétienne.
Cependant, à condition de ne prétendre qu’à l’approbation du très petit nombre des esprits libres, il est encore temps de parler. Si le cercle des auditeurs est étroit, la voix est mieux entendue. Je relis des pages où M. Victor Brochard a eu le courage de montrer[59]que l’idée de Dieu, telle que la philosophie orthodoxe croit la trouver chez les Grecs, est une idée purement chrétienne. « Jamais, dans la philosophie grecque — la chose est hors de doute, — et pas plus chez les Stoïciens que chez Platon, l’infini n’a été considéré autrement que comme une imperfection, un non-être. » Notre Dieu moderne n’est pas le produit d’une évolution normale de la pensée humaine ; il représente la substitution brutale d’une croyance religieuse à une conception philosophique. A l’idée religieuse d’un Dieu-volonté se joint nécessairement l’idée d’obligation morale. Le bien c’est la volonté de Dieu, soit qu’il l’ait formulée directement (révélation), soit qu’il l’ait inscrite à jamais dans la conscience de chaque homme (Kant). « Nombre de moralistes, dit M. Brochard, acceptent sans hésiter de définir la morale, la science du devoir, et notre esprit moderne ne conçoit pas même une morale qui ne tracerait pas à chacun sa ligne de conduite, ne lui formulerait pas certains préceptes auxquels il est tenu d’obéir. Cependant, si l’on veut bien y prendre garde, cette idée est totalement absente de la morale ancienne. Elle est si étrangère à l’esprit grec que pas plus en grec qu’en latin, il n’y a de mot pour l’exprimer. Jamais les anciens n’ont conçu l’idéal moral sous la forme d’une loi ou d’un commandement. » La morale pour les anciens c’est la coutume, l’usage. Leurs moralistes donnent des conseils, jamais des ordres. Sans doute ils voulaient, eux aussi, aider les hommes à trouver le bonheur ; mais cette attitude était toute fraternelle. Ils ne mêlaient pas l’idée de devoir à la recherche du « souverain bien ». Et comme ils ne concevaient pas de devoir, ils ignoraient la conscience morale. La vertu était donc pour les anciens toute différente de ce qu’elle est pour nous. « Au point de vue moderne, dit M. Brochard, la vertu est l’habitude d’obéir à une loi nettement définie et d’origine suprasensible. Au point de vue ancien, elle est la possession d’une qualité naturelle. » Les idées de libre-arbitre, de responsabilité morale sont également ignorées de la philosophie grecque ; quant à l’immortalité de l’âme, ce fut une des rêveries de Platon, mais elle ne tient pas étroitement à sa philosophie.
[59]La Morale ancienne et la morale moderne, dans laRevue Philosophiquedu 1erjanvier 1901.
[59]La Morale ancienne et la morale moderne, dans laRevue Philosophiquedu 1erjanvier 1901.
En descendant au détail de la morale, on trouverait presque toutes nos coutumes en opposition avec les coutumes des anciens, tellement le christianisme nous a façonnés sans pitié pour notre liberté et pour la pureté de notre race. Je ne dis pas qu’il faille rejeter définitivement et toute la morale chrétienne, et toute la philosophie chrétienne ; cela pourrait produire un précipice fâcheux et qu’il serait difficile de combler. On pourrait cependant écarter, à titre provisoire, ces diverses notions, véritables intruses dans l’intelligence occidentale. Suivons l’exemple du catéchisme qui débute par : « Êtes-vous chrétien ? » Ainsi on interrogerait toutes les prescriptions morales, tous les dogmes métaphysiques, et on les écarterait doucement, après s’être bien assuré de leur origine. C’est de l’empirisme ; sans doute, mais pour qui ne croit pas la vérité, l’empirisme est la seule méthode. Que, pendant ce travail des philosophes, les hommes continuent à faire semblant de pratiquer l’une des formes du christianisme, cela n’a aucune importance, pourvu que les mœurs soient libres, pourvu que l’intelligence demeure intacte.
On verrait ensuite ce que l’on pourrait reprendre parmi l’écart. Non pas l’idée de Dieu, sans doute, ni l’impératif catégorique ; peut-être entre les plus basses cartes, un peu de cette sentimentalité perverse sans laquelle nous ne comprendrions plus rien à notre art et à notre littérature. Le christianisme n’a pas apporté au monde que des mensonges et des poisons. Nietzsche l’a trop méprisé. Une religion qui a conquis l’humanité, c’est qu’elle s’adaptait au moins à certains de ses besoins. Aujourd’hui même, on ne voit à lui opposer que des principes qui révoltent presque tous les hommes. Aussi l’enquête que je propose serait-elle un jeu purement philosophique ; elle fournirait quelques flèches à la critique, mais peut-être pas une seule arme vraie. N’ayant plus de position intellectuelle, le christianisme est inaccessible aux arguments intellectuels. La raison n’y peut rien ; peut-être mourra-t-il un jour empoisonné par la ciguë de son triomphe ?…
1901.