LE SYMBOLISME

On croit le moment bon pour le dire avec sincérité et naïveté : à cette heure il y a deux classes d’écrivains, ceux qui ont du talent, — les Symbolistes ; ceux qui n’en ont pas, — les Autres.

Oui, selon les précédentes formules, et selon une liberté différemment comprise, d’aucuns firent des œuvres ; mais ces Aucuns-là ne sont-ils pas enfin périmés ? Et les coraux qu’ils sécrétèrent, les îlots qu’ils érigèrent, un flot nouveau ne vient-il pas, tel qu’un orageux raz de marée, les secouer, les désagréger et ne permettre qu’aux indestructibles de maintenir au-dessus de l’asphyxie leur tête fleurie ? Ils meurent, ils s’émiettent, ils se pétrifient, l’orage passé, sous une couche de silence, ils s’enfoncent lentement, ils descendent vers la géologie qu’ils vont devenir.

Ces débris d’inconscients et microscopiques travaux, à peine s’ils inspirent encore quelque respect (si On nous le permet) ou quelque curiosité à des passagers en promenade autour du monde, et les chefs de ces défuntes colonies (un peu animales, peut-être ?) ne sont pas du tout des Chefs ; ils n’ont plus ni manœuvres, ni clients. Patrons démodés, Praticiens vieillis et sans influence, entrepreneurs de bâtisses entre les mains desquels et sous les yeux (les mauvais œils) desquels les moellons fondent comme les morceaux de sucre dans les romans de M. Daudet.

Les coraux rouges, nous les vîmes assez : qu’ils soient bleus !

L’un des éléments de l’Art est le Nouveau, — élément si essentiel qu’il institue presque à lui seul l’Art tout entier, et si essentiel que, sans lui, comme un vertébré sans vertèbres, l’Art s’écroule et se liquéfie dans une gélatine de méduse que le jusant délaissa sur le sable.

Or, de toutes les théories d’Art qui furent, en ces pénultièmes jours, vagies, une seule apparaît nouvelle, et nouvelle d’une nouveauté invue et inouïe, le Symbolisme, qui, lavé des outrageantes signifiances que lui donnèrent d’infirmes court-voyants, se traduit littéralement par le mot Liberté et, pour les violents, par le mot Anarchie.

La Liberté en Art, nouveauté si stupéfiante qu’elle est encore et demeurera longtemps incomprise. Toutes les révolutions advenues jusqu’ici en ce domaine s’étaient contentées de changer ses chaînes au captif et, généralement, c’était en de plus lourdes que les muait la douloureuse ingéniosité des novateurs. Mais, les chaînes, c’est-à-dire des règles, des grammaires, des formules, cela convient au peuple de l’Art, composé d’une majorité d’enfants et de vieillards, satisfaits — lit ou berceau — qu’un guide sûr les promène en petite voiture. Le haquet de Thespis brouetta ces résignés deux siècles durant ; puis ce fut le cabriolet romantique, puis la tapissière parnassienne, puis le tombereau naturaliste, puis le cab psychologique, puis le vélocipède néo-chrétien, — et ils étaient toujours soigneusement ligotés.

Si l’on veut savoir en quoi le Symbolisme est une théorie de liberté, comment ce mot, qui semble strict et précis, implique, au contraire, une absolue licence d’idées et de formes, j’invoquerai de précédentes définitions de l’Idéalisme, dont le Symbolisme n’est après tout qu’un succédané.

L’Idéalisme signifie libre et personnel développement de l’individu intellectuel dans la série intellectuelle ; le Symbolisme pourra (et même devra) être considéré par nous comme le libre et personnel développement de l’individu esthétique dans la série esthétique, et les symboles qu’il imaginera ou qu’il expliquera seront imaginés ou expliqués selon la conception spéciale du monde morphologiquement possible à chaque cerveau symbolisateur.

D’où un délicieux chaos, un charmant labyrinthe parmi lequel on voit les professeurs désorientés se mendier l’un à l’autre le bout, qu’ils n’auront jamais, du fil d’Ariane.

Ils voudraient comprendre, ils cherchent, quand parlent les harpes, à agripper au passage quelques clairs et nets lieux communs ; ils croient qu’on va leur redire les vieilles généralités qu’ils biberonnèrent à l’École, tout ce qui, définissant la Femme, définit la marcheuse et la gardeuse d’oies. Si le Symbolisme devait, comme d’aucuns l’ont annoncé, revenir à des concepts aussi simples, à des imaginations aussi naïves, il ne serait ni ce qu’il est, ni ce qu’il sera : — il continuerait tout simplement le classicisme, et alors à quoi bon ?

Sans doute, il apparaît, en un certain sens, comme un retour à la simplicité et à la clarté, — mais ces effets, il les demande au complexe et à l’obscur, au Moi où toutes les idées s’enchevêtrent, où toutes les lumières concourent à ne donner que de la nuit. On est toujours compliqué pour soi-même, on est toujours obscur pour soi-même, et les simplifications et les clarifications de la conscience sont œuvre de génie ; l’Art personnel — et c’est le seul Art — est toujours à peu près incompréhensible. Compris, il cesse d’être de l’art pur pour devenir un motif à de nouvelles expressions d’art.

Mais, si personnel que soit l’Art symboliste, il doit, par un coin, toucher au non-personnel, — ne fût-ce que pour justifier son nom ; et il faut toujours être logique. Il doit s’enquérir de la signification permanente des faits passagers, et tâcher de la fixer, — sans froisser les exigences de sa vision propre, — tel qu’un arbre solide émergeant du fouillis des mouvantes broussailles ; il doit chercher l’éternel dans la diversité momentanée des formes, la Vérité qui demeure dans le Faux qui passe, la Logique pérennelle dans l’Illogisme instantané, — et néanmoins, planter un arbre qui soit si spécial, si unique de ramure, d’écorce, de fleurs et de racines, qu’on le reconnaisse entre tous les arbres comme un arbre dont l’essence n’a ni sœurs ni frères.

Je sais bien que[54]par la définition même de l’Idéalisme, le Permanent lui-même ne peut être conçu que comme personnel, c’est-à-dire comme transitoire, et que ce qu’il y a d’Absolu vraiment est incogniscible et hors d’être formulé en symboles ; ce n’est donc qu’au relatif absolu que vise le Symbolisme, à dire ce qu’il peut y avoir d’éternel dans le personnel.

[54]« Quant au sujet absolu, la substance, elle ne peut pas être dans les phénomènes extérieurs, autrement, elle serait conditionnelle et non pas absolue. Pour que cette substance devienne une pensée, il faut qu’elle soit en relation avec lemoi; elle dépendra alors du sujet pensant. Pour que la substance soit absolue, il faut qu’elle soit la substance des phénomènes intérieurs dumoi, c’est-à-dire le sujet pensant qui ne dépend que de lui-même. »Kant,Critique de la Raison pure.

[54]« Quant au sujet absolu, la substance, elle ne peut pas être dans les phénomènes extérieurs, autrement, elle serait conditionnelle et non pas absolue. Pour que cette substance devienne une pensée, il faut qu’elle soit en relation avec lemoi; elle dépendra alors du sujet pensant. Pour que la substance soit absolue, il faut qu’elle soit la substance des phénomènes intérieurs dumoi, c’est-à-dire le sujet pensant qui ne dépend que de lui-même. »Kant,Critique de la Raison pure.

Cette manière de comprendre l’Art exclut l’artiste médiocre qui ne détient, cela va sans dire, rien d’éternel dans sonpersonnelet qui ne saurait exprimer une idée un peu humaine (ou divine) que par démarquage ; mais cette sorte d’être a régné assez longtemps grâce aux tuteurs qu’on lui tolérait : que son règne finisse (si c’est possible ?) et soyons intolérants.

Pratiquement il importe que le Symbolisme, art libre, acquière dans l’estime générale une valeur qu’on lui a, jusqu’à ce jour, déniée ; il importe qu’à côté des formes connues on tolère des formes inconnues et que de la serre chaude de la Littérature on n’expulse pas les plantes, nées de graines de hasard, ignorées des catalogueurs et des jardiniers. Pour cela nulle concession ne doit être faite ; c’est aux intellects rudimentaires à se développer et non aux larges intelligences à se rétrécir pour permettre à l’œil distrait de parcourir plus facilement une moindre surface.

Et les tuteurs, les règles, les lois, il faut les couper et les hacher et qu’à la place de ces chênes pourris, piqués de trous de vermine, le lierre qui s’accrochait aux troncs s’accroupisse en une ridicule désolation.


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