XIV

[19]Voir sur le rôle du mensonge le chapitre intituléles Femmes et le langage, dans la deuxième partie du présent ouvrage.

[19]Voir sur le rôle du mensonge le chapitre intituléles Femmes et le langage, dans la deuxième partie du présent ouvrage.

Je crois qu’il ne faut pas reculer devant le mot. Pourquoi équivoquer comme saint Augustin et distinguer entre « mentir » et « cacher la vérité » ? Il est vrai que cette distinction, si elle est mauvaise verbalement, est juste moralement. Il y a bien des sortes de mensonges. Il y a surtout ceux qui sont innocents et ceux qui poignardent. Moïse n’en défend qu’un, le faux témoignage. Le P. de Condren, un oratorien qui ne passait pas pour un ami de la morale facile, a établi très dignement ce qu’on pourrait appeler le droit au mensonge. Il use, comme saint Augustin, de deux termes, mais choisis avec finesse : « Toute la difficulté vient de ce qu’on confond le mensonge avec la fiction, de ce qu’on comprend sous le nom de ce péché odieux toutes les apparences qui se peuvent donner légitimement sans violer ni la justice, ni la charité, ni la simplicité, ni aucune autre vertu. » A cette objection que « nos paroles sont les signes naturels de nos pensées ; et que, par conséquent, c’est un péché contre nature, quand elles ne sont pas conformes », il répond « que les paroles sont signes libres et volontaires de nos intentions plutôt que de nos pensées… L’homme a droit et même obligation de défendre son honneur et ses biens, et tout ce qui appartient au prochain, de ses paroles aussi bien que de ses mains[20]». Cette distinction entre le mensonge et la fiction, si ingénieuse (comme le remarque le P. Daniel), les Jésuites ne semblent pas l’avoir goûtée. Ils admettent que déguiser la vérité est toujours un mensonge, et leur art n’intervient que pour composer des formules qui permettent à la fois de ne pas mentir et de ne pas dire la vérité. En cela, il faut l’avouer, leur art est misérable. Sans doute, Pascal, sur ce point comme sur tous les autres, a exagéré et même dénaturé la pensée des casuistes. Sanchez dit quelque part : « Ce n’est pas mentir que d’user de termes ambigus en les faisant entendre en un autre sens qu’on ne les entend soi-même. » Et il ajoute : « Il n’y a pas là mensonge proprement dit, mais l’usage de ces termes n’en doit pas moins être défendu, à moins qu’il n’y ait une cause légitime qui nous donne droit d’en user. » « Je veux maintenant, dit le Jésuite, vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s’y trouve est d’éviter le mensonge, et surtout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C’est à quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques par laquelle il est permis d’user de termes ambigus, en les faisant entendre en un autre sens qu’on ne les entend soi-même, comme dit Sanchez[21]. » On voit combien il est dangereux d’aller chercher dansles Provincialesdes arguments contre les casuistes. Le plan de cette lettre, particulièrement calomnieuse, fut fourni à Pascal par Nicole. La polémique anti-cléricale vit depuis deux siècles et demi sur quelques citations équivoques par quoi Pascal raille l’équivoque. C’est un des plus curieux exemples de tromperie qui soient au monde. Il semble pourtant que les Jansénistes auraient pu demeurer dans l’exactitude sans risques pour leur cause, car c’est un point où les Jésuites sont extrêmement faibles, et même ridicules. Cependant que l’on examine telle formule d’Emmanuel Sa : « Toute personne qui n’est pas interrogée légitimement peut répondre qu’elle ne sait rien de ce qu’on lui demande, en sous-entendantde façon qu’elle soit obligée de le dire. » Le moyen est médiocre comme sauvegarde de la liberté ; mais il n’est pas monstrueux. Il est vrai que les pamphlétaires suppriment dans la proposition le « n’est pas interrogé légitimement ». Et ainsi de même en toutes les propositions analogues. Si Castro Palao commence par ces mots une dissertation sur l’équivoque : « Toutes les fois qu’il se présente un juste sujet de déguiser la vérité… », on biffe cette prémotion, et la suite semble le préambule d’un code de bandits.

[20]Cité par leP. Daniel.Réponse aux Lettres Provinciales de L. de Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe. A Bruxelles, 1697, pages 371-373.

[20]Cité par leP. Daniel.Réponse aux Lettres Provinciales de L. de Montalte, ou Entretiens de Cléandre et d’Eudoxe. A Bruxelles, 1697, pages 371-373.

[21]Daniel,op. cit., pages 277-80.

[21]Daniel,op. cit., pages 277-80.

Il reste que les hommes sont imbéciles et qu’il ne faut point leur parler nuances et subtilités. L’affirmation grossière, voilà ce qui convient au peuple, — et par peuple, comme disait Mmede Lambert, j’entends tout ce qui pense bassement et communément. Tous ceux qui, répugnant à admettre la légitimité pure et simple du mensonge, se trouveront dans le cas d’expliquer que « toute vérité n’est pas bonne à dire », tomberont dans les maladresses où les Jésuites ont trébuché. A chaque instant, dans la vie, et non pas seulement pour le mensonge, on se trouve pris entre « Tu ne dois pas… » et « Il faut… ». Que l’on appelle cela cas de conscience ou conflit moral, peu importe ; mais une solution est nécessaire, puisque l’action est nécessaire. On se voit donc obligé, quand on a posé une morale trop sévère, de la ruiner peu à peu par des complaisances, pour permettre le jeu, de plus en plus complexe, de la vie. Les Jésuites, sans s’en douter, travaillèrent contre la morale chrétienne dans le même sens que les poètes, les conteurs, les philosophes et les savants. Mais leur malheur, et la cause du mépris qu’ils ont subi, est qu’ils le firent sans franchise et parfois sans dignité. Ils ont rongé comme des rats le vaisseau qui les portait ; croyant le rendre plus léger et plus habile à vaincre les courants, ils l’ont criblé de trous par où est monté le bouillonnement de la mer. A force de finesse, de logique, de bon vouloir, ils ont été inintelligents. On peut les dédaigner, puisqu’ils ne sont plus bons à rien, puisqu’ils sont rentrés dans le rang, mais non les maudire. Quand le vaisseau de la vieille morale chrétienne sombrera tout à fait, qu’une voix s’élève pour dire la litanie des Sa, des Suarez, des Escobar, pour nommer ces démolisseurs stupides et patients qui ont travaillé pendant des siècles à préparer le naufrage de la nef de saint Pierre. Calvin voulait les tuer ou, « si cela ne se peut commodément faire », ajoute-t-il naïvement, les écraser sous le mensonge et la calomnie : «Jesuite vero, qui se maxime nobis opponunt, aut necandi, aut, si hoc commodo fieri non potest, ejiciendi, aut certe mendaciis et calumniis opprimendi sunt.» Voilà une haine que je ne comprends guère, à moins qu’on n’y mêle Calvin lui-même et tous les fanatiques, et peut-être tous les croyants ; mais cela serait l’humanité entière, car combien y a-t-il d’hommes libres ? Le point de vue est donc détestable. Ce n’est pas sur leurs croyances qu’il faut juger les hommes, ni sur leur manière d’interpréter dogmatiquement la morale. Il y a d’autres contacts pour la sensibilité ; l’esprit a d’autres antennes.

Brève conclusion.— C’est bien moins avec l’esprit scientifique qu’avec l’esprit protestant et rationaliste que les Jésuites furent en désaccord. Ils représentèrent, en somme, la partie la plus saine et la plus acceptable du christianisme, celle qui tâchait d’accommoder des principes destructeurs aux nécessités de la vie. Avec eux on put s’entendre superficiellement, sur presque tout ; avec le chrétien pur, l’entrée en conversation était à peine possible. Tant qu’il eut besoin de cet intermédiaire, ils furent dans le siècle quelque chose comme le médiateur plastique de la vieille philosophie : dans ce rôle, devenu inutile, les Jésuites rendirent des services que l’on ne doit pas oublier à la civilisation, à la liberté des mœurs.


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