V

—Soit, si vous voulez..

Il avait raison, l'escalade était laborieuse; car il ne s'agissait plus de sauter, mais de se hisser sur les vagues degrés, si hauts que, très difficilement, une femme pouvait les gravir. Raymond de Ryeux, qui montait le premier, entendit soudain le rire de Claude. Avec une mine dépitée, elle regardait l'obstacle à franchir, un fragment de roche qui barrait le sentier et qu'il fallait escalader... Il redescendit de quelques pas et se rapprocha d'elle.

—Voyons, ne soyez pas orgueilleuse! Donnez-moi la main. Nous irons ainsi beaucoup plus vite... Montrez-vous une enfant obéissante!

Une enfant!... A cette appellation paternelle, l'indéfinissable sourire courut sur ses lèvres. Si peu, elle était, et se savait une enfant, même auprès de cet homme, qui avait cependant le double de son âge! Et taquine, elle jeta:

—J'aime mieux aller seule, je vous l'ai déjà dit.

Mais au même instant où elle parlait, une grosse pierre s'ébranlait sous son pied. Une seconde, elle chancela. Aussitôt, elle sentit sa main saisie par la main ferme de Raymond de Ryeux, et de telle sorte, qu'elle comprit qu'il ne la lâcherait point.

—Allons, pas d'imprudence inutile! fit-il avec une sorte de rudesse impérieuse. Vous m'êtes confiée... Je vous rendrai votre liberté seulement quand ce passage sera traversé. Tenez, mettez votre pied là.... Puis ici... Bien. Maintenant, un vrai bond pour grimper cet échelon...

Comme il lui commandait, elle s'élança, amusée de subir cette volonté qui s'imposait à la sienne. L'élan avait été si vif qu'elle vint se heurter contre lui, qui fut frôlé tout entier par le jeune corps souple.

Elle éclata de rire et s'exclama:

—Oh! pardon!... Je vous ai trop bien obéi!

Une seconde, pas même une seconde, il la retint ainsi tout près de lui;—peut-être simplement parce que l'espace était bien étroit où ils se trouvaient réunis, dans le sentier qui surplombait la mer...

Mais tout de suite, elle jeta, la voix un peu mordante:

—Eh! bien, nous n'avançons plus?

—Mais si...

Sans lâcher la main qu'il sentait frémir, impatiente, dans la sienne, il reprit la montée qui devenait, de minute en minute, plus facile.

—Maintenant, merci... Je puis bien aller seule. Je préfère, dit-elle, impérative à son tour.

Cette fois, aussitôt, il desserra sa solide étreinte.

—Allez...

—Pas bien loin!... Nous arrivons!

En effet, adroits comme ils l'étaient tous deux, ils eurent vite gravi la dernière pente, et ils furent sur la lande déserte où le vent écrasait l'herbe courte.

—Eh! bien, nous voilà encore arrivés sans aventure fâcheuse, malgré vos appréhensions! lança-t-elle, un peu railleuse.

—Des appréhensions bien vaines, je le reconnais. C'est que je ne suis pas habitué à de si vaillante compagne de promenade.

—Mme de Ryeux n'est pas marcheuse...

—Oh! pas du tout, articula-t-il, avec une conviction ironique. Si elle s'était trouvée, pour ses péchés, sur cette lande déserte, sûrement elle n'aurait pas imaginé même qu'on pût s'engager dans le sentier de chèvre que nous venons d'arpenter. Et maintenant, goûtons, voulez-vous?

—Oui. Nous restons ici?

—A moins que vous ne préfériez aller ailleurs? Je prends le panier...

Elle le laissa faire; cela lui semblait tout simple qu'il la servît; et son féminisme prenait un inconscient plaisir à ce que l'homme sentît, même en cette menue circonstance, qu'il n'était pas le maître.

Pourtant, quand il revint, l'instinct de la «ménagère» se réveilla en elle; vive, elle ouvrit le panier pour excursion qui enfermait, avec le goûter lui-même, tous ses accessoires, théière, bouilloire, tasses, assiettes, mêmethermos... Elle commençait à sortir les bibelots. Il l'arrêta:

—Vous n'avez pas peur du vent, ici? Vous n'aurez pas froid?

—Froid!... Oh! non!... Je n'ai pas froid du tout... Voyez comme mes mains sont chaudes!

Elle les lui tendait, d'un geste franc de camarade. Il les prit et les souleva un peu vers ses lèvres; elles étaient longues, fines, très soignées, l'annulaire droit serti par un seul jonc d'or où s'enchâssait une large chrysolithe.

—Puis-je?... Me permettez-vous?...

—Non, certes, fit-elle, presque raide, avec un froncement des sourcils, qui, une seconde, rendit son visage dur. J'ai horreur du flirt et de tout ce qui en approche.

—Alors, mettons que je n'ai rien dit.

Et aussitôt, il laissa les mains retomber.

—C'est cela. N'oubliez pas que je ne suis rien d'autre qu'une compagne de passage... Je puis dire, plus justement, un compagnon, puisque vous trouvez que j'ai l'air d'un jeune garçon...

—Pas toujours! prononça-t-il brièvement. Vous devez être, ou vous serez... une dangereuse androgyne...

—Dangereuse?

—Oui, pour les pauvres diables qui, bénévolement, se laisseront attirer par vous.

—Versmoi, corrigea-t-elle; mais pas,parmoi! Et contre mon gré!

—Quel air de protestation!

—Je ne proteste pas. Je vous livre tout simplement mon idée bien sincère. J'aime trop mon indépendance pour ne pas la défendre contre toutes les intrusions. Voilà. Et maintenant, si nous goûtions?

Il se mit à rire de son accent de gamine affamée. Il prenait lethermos.

—Du thé, voulez-vous?

—Oh! oui, ce sera délicieux!

—Alors, je vais vous installer.

—Où?... Vous seriez bien en peine...

—Non... dans l'auto...

—Comme une vieille dame?... Jamais de la vie! Voici ma tasse. Versez-moi ce bienheureux thé; et je vais le prendre là, debout, devant la mer... la mer que dans si peu de jours, je ne vais plus voir!

—Vous êtes fâchée de rentrer à Paris?

—Navrée!

—Pourquoi? questionna-t-il hardiment.

—Pour tant de raisons!...

—Qui sont des secrets?

—Non... Mais je suis un livre à serrure; et je n'ai pas pour habitude d'en donner la clef aux étrangers.

Il ne se laissa pas désarçonner; et gaiement, il prononça:

—Ici, nous sommes en dehors des habitudes.

—C'est vrai... Ce n'est pas l'usage, vous avez raison, qu'une jeune personne s'en aille courir les routes et goûter, sur une falaise déserte, avec un monsieur inconnu.

—Pas inconnu du tout. Vous savez très bien qui je suis...

—Oui... je sais... un peu...

Elle ne poursuivit pas. Elle se souvenait du jugement de Mlle de Villebon, et une indéfinissable expression détendait la ligne ferme de ses lèvres.

Il le remarqua aussitôt.

—Vous avez entendu dire du mal de moi, n'est-ce pas?

Elle mordait son sandwich à belles dents, et négligemment, elle laissa tomber:

—Non... pas du mal!

—Pas du bien, sûrement!

—Ni du bien ni du mal... La vérité, tout uniment, ce me semble...

—Voulez-vous me dire ce que c'était?

Elle rit et but une gorgée du thé brûlant.

—Bien sûr que non! D'ailleurs, je ne m'occupe jamais que de ma propre impression.

—Et quelle est votre impression? Est-ce que vous consentiriez à ouvrir la serrure pour me la confier?... puisque je suis en cause...

—Je pense que vous êtes très curieux...

—Non!... simplement, j'aime à m'instruire.

—Sur ce qui se passe dans le cerveau, ou le cœur, des gens que vous rencontrez!...

—Oh! pas de tous!... Oh! non!... Encore un sandwich?

—Oui... Ne me trouvez pas une affreuse gourmande. Mais cet air délicieux m'a donné un appétit de loup.

—A moi aussi!... Alors dévorons! Heureusement, le maître d'hôtel de ma mère a été généreux! Seulement, je fais très mal mon service... J'aurais dû vous offrir une assiette et une fourchette pour manger vos sandwiches, tenir devant vous ladite assiette...

—Un soin bien inutile que vous auriez pris là! Je suis si habituée à me nourrir «en camp volant»... Que de fois, il m'est arrivé de déjeuner comme cela, debout, d'une tasse de lait et d'un petit pain, dans quelque modeste crèmerie.

Il la regarda, presque choqué; mais l'élégante originalité du visage dissipa aussitôt l'impression.

—Ça devait être bien désagréable! remarqua-t-il seulement, très convaincu.

A son tour, elle lui jeta un coup d'œil de sincère surprise:

—Qu'est-ce que cela peut bien faire?... Est-ce que vous êtes un sybarite?

—Déplorablement... oui, je le crains... Et je n'ai pas envie du tout de me corriger!... Mon excuse, c'est que depuis ma plus tendre jeunesse, on m'a donné, sur ce chapitre, de très fâcheuses habitudes. Ainsi, j'ai été amené à croire impossible—sauf nécessité absolue!—de manger autrement que devant une table correctement dressée, ayant derrière moi un serviteur, non moins correct, pour me présenter ma pitance... C'est ridicule, mais c'est comme cela... Peut-être, pour cette raison, je ne vous vois pas du tout, avec votre visage, à la Vinci, dans une honnête crèmerie!... J'aime même mieux ne pas penser que vous pouvez vous trouver dans un pareil cadre!

—Pourquoi?

—Parce qu'il vous va fort mal!... Je vous avoue mes faiblesses. Ne vous moquez pas de moi!

—Que vous êtes donc «homme du monde»! Moi, je ne suis pas une femme du monde; c'est pourquoi, sans doute, la crèmerie me laisse indifférente.

—Vous n'êtes pas une femme du monde? Qu'êtes-vous donc, alors?... Voulez-vous me le dire, puisqu'il est convenu que je suis curieux...

—Ce que je suis?... Une femme qui gagne sa vie!

—Eh! bien, je vous en adresse mon très respectueux compliment d'être inférieur qui ne sait que dépenser l'argent, à lui légué par sa famille.

—Je suppose que c'est là une agréable situation!... Mais tout de même, vous avez raison, une situation un peu inférieure!... Je me demande comment un homme qui pourrait devenir quelque chose, se contente d'être une inutilité de luxe!

Une fibre tressaillit en lui. Il lui était désagréable que cette singulière petite fille le jugeât une nullité; d'autant qu'elle avait parlé ni rude ni agressive, seulement un peu dédaigneuse.

Et impatient, il jeta:

—A quoi bon compliquer la vie d'obligations que rien n'impose?

—Rien, peut être, sauf le désir de posséder une valeur personnelle!

Il rit, avec une mine de confusion voulue:

—Je suis très paresseux et tout à fait dépourvu d'ambition. J'avoue qu'il me suffit d'être un pauvre clubman trouvant intérêt à son écurie de courses, et encore à toute sorte de distractions et plaisirs, plus ou moins frivoles, je le reconnais... En toute humilité, je dois confesser que jamais, il ne m'est venu la prétention de valoir quelque chose!...

—Ah? fit-elle, brièvement. Mais je suppose que vous plaisantez! Autrement...

—Vous vous arrêtez?... Quoi? autrement... Dites... Je veux savoir ce que vous pensez sur mon compte...

—Autrement, je dirais: «tant pis pour vous», s'il en est ainsi!...

Il comprit très bien qu'elle le jugeait avec sa rigueur de femme consciente des difficultés et du prix de la lutte pour la vie qu'il ignorait lui-même... Et aussi avec l'intransigeance des êtres jeunes. Pourtant, il interrogea, mi-dépité, mi-intéressé:

—Est-ce que vous parlez sérieusement?... ou bien pour me faire honte?... Vous savez comment on en use avec les petits?

—Je suis très sincère.

—Ah!... Eh bien, à mon tour de dire «tant pis»! Alors, vous, mademoiselle, vous vous mouvez dans l'existence, attentive toujours à suivre un idéal que vous prétendez atteindre?

A sa profonde surprise, elle ne répondit pas tout de suite; et l'accent était un peu étrange quand elle dit enfin:

—Jusqu'ici, oui, il en a été ainsi pour moi.

—Jusqu'ici?...

Elle haussa les épaules.

—Sait-on jamais l'avenir!

Puis, brusquement, elle fit quelques pas en avant vers la mer. Il ne la suivit pas. De nouveau, il la regardait curieux, et avec le même plaisir des yeux; mais, en lui, demeurait une sorte d'impatience devant la sévère impertinence de son jugement sur lui, qu'il devinait trop bien. Ce en quoi, il voyait juste. Toutefois, chez elle aussi, il y avait de la curiosité. Ce Raymond de Ryeux lui paraissait un type un peu particulier, de cette phalange des gens du monde qu'elle englobait dans un impitoyable dédain. Plus intelligent, semblait-il, que la plupart, cependant; et elle s'amusait de sa galanterie caressante, comme des imprévus de leur situation, sur cette lande isolée. Les hommes qui l'approchaient d'ordinaire, chez Mme Ronal, étaient plus austères ou plus rudes. Avec ses camarades du Conservatoire, c'était autre chose encore... Celui-ci était d'espèce différente...

Comme elle ne bougeait pas, il appela:

—Je crois qu'il faudrait songer au retour, mademoiselle.

—Déjà?...

Vivement, elle avait tourné vers lui un visage déçu; et il oublia son impatience.

Il dit aussitôt:

—Nous resterons autant que vous voudrez!

—Alors, encore quelques minutes de grâce; et puis, en gens bien sages, nous partirons! C'est réellement exquis, cet espace, ce vent, cette solitude, ce silence!

—Ce silence... Hum! nous n'étions pas silencieux tout à l'heure! J'ai même entendu de dures vérités!

Une courte flamme monta aux joues de Claude.

—Prenez-les pour ce qu'elles valent, venues d'une étrangère dont l'opinion n'a cure pour vous. Mais vous avez raison, ma franchise a été malhonnête... Et je m'en excuse!

Maintenant elle souriait un peu, de son sourire indéfinissable où il y avait une ironie à peine voilée. Et il remarqua, un peu âpre:

—Vos lèvres seules s'excusent de votre sévérité; mais votre pensée les désavoue.

Elle rit franchement:

—Je tâche d'être polie comme une dame du monde... et comme une personne reconnaissante de la délicieuse promenade qu'elle vous doit...

—Oh! je vous en prie...

—Mais si... Mais si!... Je suis trop ravie pour n'être pastrèsreconnaissante... Et, à mon tour, je voudrais vous être agréable... Mais comment?... Est-ce que vous aimez beaucoup la musique?...

—La bonne, oui, ardemment!...

Elle glissa, taquine:

—Autant que vos chevaux de courses?... Eh bien, puisque mon jeu, entendu par hasard, vous a plu, voulez-vous que, en rentrant, je vous joue une page quelconque, à votre choix, pourvu qu'elle soit belle?... Je n'ai—et je le regrette fort!...—rien de mieux à vous offrir... seulement une bonne intention...

Il eut l'air si sincèrement ravi, qu'elle comprit combien elle était tombée juste.

—Oh! la bonne pensée! Vraiment, vous daigneriez me faire ce grand, très grand plaisir? Je n'aurais jamais osé vous demander de me le procurer!... Et pourtant, j'en avais bien envie!... Que vous êtes délicieuse d'avoir deviné... Rentrons vite!... Mais, où jouerez-vous?

Elle réfléchit une seconde.

—Dans notre «home» à cette heure, ce ne sera pas bien agréable, les petites seront là!... Voulez-vous entrer à l'église où je joue chaque dimanche? Je monterai à l'orgue. Vous écouterez dans les rangs des fidèles absents... Et puis... et puis, je disparaîtrai... sans que nous nous revoyions,... parce que les paroles ne valent rien après la musique. Ne le trouvez-vous pas aussi? Quand je peux, je les fuis toujours!... Mon programme vous va?

—Je n'ai qu'à l'accepter... Sans quoi, je m'insurgerais contre la conclusion que vous lui donnez!... Si vous vous y refusez, nous ne nous reverrons pasaujourd'hui... parce que je n'ai pas le droit de vous imposer mes remerciements, hommages, etc.!... Mais, dans la suite, il en sera autrement? N'est-ce pas?... Maintenant que je vous connais, je ne me résignerais pas à vous dire un adieu définitif.

—Nous reverrons-nous?... C'est possible mais c'est peu probable!... Nous n'aurons sans doute ni raison, ni occasion pour cela... Nous suivons des routes toutes différentes.

La voix de contralto reprenait ses notes brèves.

Il s'inclina:

—Ce sera comme vous déciderez...

Elle laissa tomber légèrement:

—Bien entendu!... La chose est convenue, partons!... Obéissons à l'austère sagesse.

Railleur à son tour, il acheva:

—Pour valoir...

—Dites pour le plaisir de nous sentir bien les maîtres de notre volonté, corrigea-t-elle, vive. Et puis, maintenant, il faut remballer tous les ustensiles du goûter... puisque le «correct serviteur» nous manque!

Il s'apprêtait à l'aider.

—Non, vous n'y connaissez rien! J'en suis sûre! Laissez-moi faire...

Avec une adresse de femme habituée à se servir, elle rangeait les étincelants bibelots. Alors, sans insister, il prépara sa machine et revint seulement pour fermer et soulever le panier de paille qu'il plaça dans la caisse de l'auto.

Puis il prononça:

—Tout est prêt... Voulez-vous que nous repartions?

—Oui, puisqu'il le faut!

—Mettez votre plaid... Le soleil baisse, il ne va pas faire chaud... Étendez cette fourrure sur vos genoux... Ah! attendez que j'attache votre châle par une épingle pour que le vent ne l'écarte pas.

—Oh! merci, je puis bien...

—Non... Laissez-moi faire, enfant volontaire.

—Soit... Comme vous aimez à servir les femmes! Mme de Ryeux doit être une personne terriblement dorlotée!

—Ma femme?... Non, je ne la dorlote guère... Elle se charge si bien de se dorloter elle-même que je réserve mes soins pour les étrangères.

Claude ne répondit pas. Elle pensait que Mlle de Villebon avait dit vrai. Le ménage de Ryeux n'était pas très amoureux.

Il sauta près d'elle. Alors elle dit:

—Et maintenant, nous ne parlons plus!

—Convenu! fit-il inclinant la tête.

Et la course fantastique recommença. Le soleil s'était voilé sous les nuées plus épaisses que, sans relâche, les rafales apportaient du large. La mer était toute grise, maintenant, soulevée en crêtes écumantes.

Claude, ressaisie par la griserie de la vitesse, contemplait, les yeux songeurs, la fuite éperdue des landes assombries, la mer menaçante, les pauvres villages écrasés sous leurs toitures basses, où les vieux n'étaient plus assis devant le seuil de granit. De nouveau, ils traversèrent Gruchy, entrevirent le Millet de pierre dressé devant le paysage qu'il a aimé... Puis ce fut Landemer... Et du sommet de la côte, apparut le merveilleux horizon de mer, de falaises, la ligne de la côte qui fuyait jusqu'aux plus lointaines profondeurs du ciel tourmenté.

Alors seulement Raymond de Ryeux parla:

—Nous nous arrêtons à l'église?

—Non, il faut que j'aille à Capelle chercher mon violon.

—Allons... Je vous attendrai...

Mais elle secoua négativement la tête.

—Pour que mes doigts ne tremblent pas, il faut que je me repose un instant. Ne m'attendez pas. Capelle est si près de l'église que j'irai très bien à pied. Dans trois quarts d'heure, je serai à l'orgue.

—Bien sûr?... insista-t-il, avec une sourde irritation de devoir la laisser partir.

—Mais certainement, bien sûr, je vous ai promis... Puisque nous nous quittons, je vous fais mes adieux et vous remercie encore beaucoup... ah! oui, beaucoup... Cette journée aura été une des meilleures de mes vacances... Et mes regrets aussi d'avoir été peut-être, pour votre goût, trop franche dans mes jugements...

—Habitude salutaire, espérons-le pour ceux qui parlent et pour ceux qui écoutent, riposta-t-il flegmatique, un peu railleur à son tour... Peut-être, un jour, ferai-je mon profit de vos conseils. Car tout arrive!

—Oh! jamais je n'ai eu, dans la cervelle, l'idée de vous donner l'ombre même d'un conseil. A quel titre, grand Dieu!... Au revoir... Et merci encore!

—Au revoir, vous avez dit... Je retiens la promesse... Car, moi aussi, j'ai passé un inoubliable après-midi...

Elle lui avait tendu la main d'un geste de camarade, comme sur la falaise. Cette fois, sans demander de permission, il porta à ses lèvres les doigts dégantés et sa bouche experte appuya un baiser sur la peau tiède.

Puis, vif, sans attendre qu'elle eût protesté, il remonta dans l'auto et dit:

—A tout à l'heure. Je vais vous attendre!

Trois quarts d'heure après, il entrait dans la petite église, toute obscure, où, seule, brûlait la lampe du sanctuaire.

Claude Suzore était-elle là? L'idée lui traversa le cerveau que, fantasque comme elle semblait l'être, peut-être elle allait avoir changé d'avis et ne viendrait pas...

A demi-voix, il appela:

—Mademoiselle Suzore, vous êtes là?

Nulle parole ne répondit. L'église était déserte. Il en fit le tour, heurtant des chaises dans l'ombre, irrité d'avoir été joué, très déçu aussi...

Mais, soudain, la porte basse, enfoncée dans l'épaisseur du mur, s'ouvrit de nouveau. Il entrevit une forme mince. Allons, elle venait, fidèle à sa parole. A tort, il avait douté d'elle.

A son tour, elle demandait:

—C'est vous qui êtes là? monsieur de Ryeux.

—Oui; je commençais à avoir peur que vous ne m'ayez oublié.

—Eh bien, vous voilà rassuré. Installez-vous; je grimpe à l'orgue.

Comme il s'était rapproché, il distinguait un peu le blanc visage où les yeux dessinaient deux abîmes d'ombre.

—Je ne puis pas monter avec vous?

—Oh! non... Vous entendriez très mal. Mettez-vous, au contraire, loin, vers l'autel.

Il obéit, sentant qu'il ne pouvait faire autrement. Il entendit le pas vif s'éloigner sur les dalles, tourner sur l'escalier étroit. La lueur d'une faible lampe s'alluma dans la tribune, derrière l'harmonium. Il y eut un silence, puis quelques notes d'accord; et la voix du violon s'éleva dans la solitude et l'ombre, ample, vibrante, chaude ainsi qu'une voix humaine, en un son si large et si plein, qu'il écartait toute idée d'un accompagnement possible.

Alors, Raymond de Ryeux comprit qu'on lui avait dit vrai; cette enfant était une artiste rare qui possédait le don que nulle étude ne pourrait donner.

Certes, elle avait dû travailler beaucoup pour posséder, si jeune, la science qui donnait à son jeu, cette stupéfiante souplesse. Mais c'était d'elle-même que venait la puissance d'expression qui résultait de ce qu'ellesentaitla musique, avec une force, et une profondeur émanées de quelque mystérieux foyer qui brûlait en elle.

D'abord, il avait écouté curieusement, séduit par l'originalité de cette séance offerte à lui seul. Puis, parce que—comme il le lui avait dit—il goûtait ardemment la musique, il oublia la violoniste, le cadre, absorbé tout entier, âme et cerveau, par le plaisir d'art.

Le violon se tut. Et comme un altéré, il pria:

—Oh! encore un peu... Encore!

L'artiste obéit. Peut-être son orgueil ne voulait rien devoir à l'homme qui, sur la falaise, avait obéi quand elle demandait «encore»!

Et le chant merveilleux monta de nouveau, s'épanouit avec une pureté grave et passionnée, tombant dans l'âme même de cet homme de plaisirs, où elle réveillait des fibres endormies, l'élevant un fugitif moment au-dessus de lui-même.

Mais soudain, encore une fois, la petite porte basse s'ouvrait. Des fidèles entraient qui venaient dire la prière du soir. Les têtes se dressèrent surprises, vers la tribune, où dans l'ombre, les dernières notes vibraient, telles une aérienne et mystérieuse prière.

Raymond de Ryeux, alors, tressaillit, échappé à l'envoûtement des sons; et, lui aussi, leva la tête vers la tribune. La lampe y était éteinte; et Claude Suzore, déjà, devait être descendue car il n'entendait aucun bruit dans l'étroit escalier, ni pas sur les dalles; sauf celui d'un prêtre, le curé sans doute, qui arrivait à son tour et passait, avec une génuflexion, devant l'autel.

Rapidement, Raymond de Ryeux sortit, oubliant que Claude lui avait demandé de ne pas la chercher, après qu'elle aurait joué pour lui. Mais, dehors, c'était maintenant la nuit complète. Le petit cimetière blotti autour de l'église était désert; et aussi la route qui montait vers Capelle, où des rafales, venues du large, haletaient à travers les branches.

Sortant de son cabinet, Élisabeth Ronal alla appeler, au seuil de la grande salle où les infirmières accomplissaient leur tâche:

—Claude, tu es là?... Veux-tu venir un instant?

La jeune fille releva sa tête brune, courbée vers le membre malade qu'elle entourait d'une longue bande, et, d'un geste inconscient, repoussa en arrière son voile d'infirmière, blanc comme la longue blouse qui l'emprisonnait.

—Tout de suite, je suis à vous, Élisabeth. J'achève le pansement et je viens.

Une minute, la jeune femme resta immobile à l'entrée de la salle que parcouraient ses yeux attentifs, errant sur les divers groupes des malades et des infirmières. Et son regard était lumineux d'intelligence profonde et de bonté. Sous la clarté des baies très larges, sa silhouette était toute mince dans la correction du sombretailleur; la ligne du profil se découpait fine et ferme; les cheveux bruns, rayés, en avant, par une grosse mèche blanche, rejetés autour du front, simplement roulés en arrière, sur la nuque.

Elle sourit aux pauvres gens qui la saluaient d'un chaud: «Bonjour, docteur», car elle était très aimée. Puis, après un bref conseil à une infirmière qui l'avait appelée, elle laissa retomber la porte et rentra dans son cabinet.

Humble, s'y tenait une débile créature qui serrait dans ses bras un petit être chétif. Sa forme alourdie annonçait la maternité future. Près d'elle, debout, était une fillette qui paraissait quatre ou cinq ans, les yeux atones, le visage sans couleur; son pauvre corps, si maigre sous la robe, qu'il semblait fait seulement des os de la charpente.

—Allons, petite Cécile, viens que je voie ton bras, dit doucement Élisabeth, attirant la fillette, dont elle caressa les cheveux serrés en une maigre natte. Puis, avec des gestes légers et vifs, elle enleva le corsage qui recouvrait les épaules étroites. Ses yeux étaient remplis de pitié, observant le pauvre petit corps que rongeait la tuberculose, contre laquelle, la science, hélas! ne pouvait plus rien... L'examen achevé:

—C'est bien, mon petit, fit-elle, j'ai vu... Tu vas t'asseoir là et attendre bien sagement Mlle Claude qui va venir te chercher pour te panser... Voici un bonbon que tu croqueras pour te distraire... Tu es une raisonnable petite fille!

Elle rhabillait l'enfant avec le même soin maternel qu'elle avait eu pour la dévêtir. Puis elle se redressa et son regard, alors, tomba sur le corps déformé de la mère. Une sévérité triste assombrit ses yeux.

—Il faut donc encore vous répéter ce que je vous ai dit l'année dernière. C'est un crime..., vous entendez bien, un crime... que vous commettez en vous prêtant à donner la vie à de pauvres êtres dont la santé est détruite à l'avance avec le père qu'ils ont!

La femme baissa la tête.

—Quand il revient de l'hôpital, il faut bien que je lui obéisse!...

Élisabeth eut un geste négatif, et fermement, elle dit:

—Il y a des limites à l'obéissance. Dites-lui que, quand il ne boira plus, vous consentirez à être mère. S'il ne vous écoute pas, envoyez-le-moi. Je tâcherai de lui faire comprendre qu'il n'est pas permis de créer des êtres, quand c'est pour les destiner sûrement à souffrir, même plus, à mourir...

La femme baissait toujours plus la tête. Mais avec une figure lasse et butée, elle répéta:

—Il ne m'écoutera pas. Il me battra si je ne veux pas ce qu'il veut, lui...

Élisabeth n'insista plus. Elle le savait trop bien qu'elle prêchait l'impossible. Elle avait parlé dans un élan de révolte devant la misère du pauvre corps d'enfant. Mais c'était vrai que, même le voulût-elle, la malheureuse qui se tenait là, avec un air de bête écrasée, ne pouvait résister au maître, et peut-être, d'ailleurs, n'en avait pas le désir. Lui, Élisabeth le connaissait bien, brûlé par l'absinthe; les trois quarts de l'année à l'hôpital, revenant juste au logis pour rendre mère, la misérable qui, passive, voyait ensuite mourir ses petits. A la fin du précédent hiver, elle en avait perdu deux. La gamine qu'Élisabeth venait d'examiner arrivait de Berck; et même la brise iodée, respirée tout l'été, n'avait pu vaincre le mal. Le bébé décharné que la mère serrait sur sa poitrine allait, à son tour, en être la victime... Pour Élisabeth Ronal, c'était une vraie souffrance que de se sentir impuissante... Rien, elle ne pouvait rien... Sinon se dévouer toute, pour soutenir et consoler...

Claude entrait, svelte sous sa blouse, marquée vers l'épaule de la croix rouge. Échappées au rigide bandeau du voile, quelques boucles frôlaient le front.

—Claude, vois donc si Mlle de Villebon pourrait maintenant—ou dans peu de temps,—donner le bain fortifiant à ce petit! Asseyez-vous dans la galerie d'attente, madame Lefort. Il y fait bien chaud. Mlle Claude va venir vous donner la réponse; et elle emmènera Cécile pour le pansement.

Déjà, Claude revenait, un peu haletante d'avoir monté en courant l'escalier du sous-sol où étaient installées les cabines de bain.

—Dans dix minutes, Mlle de Villebon aura fini avec la petite Baudache. Elle pourra baigner l'enfant.

—Parfait!... Vous avez entendu? madame Lefort. Descendez donc avec Mlle Suzore qui va vous conduire à la salle de bains; et pendant que vous déshabillerez votre bébé, elle s'occupera de Cécile. Allons, au revoir, soignez-vous bien aussi. Claude, tu lui donneras un flacon de kola. Ce lui sera bon et tu m'apporteras sa fiche, que je l'annote.

Tout en parlant, elle appuyait sur le timbre, pour qu'un nouveau visiteur fût introduit.

Et Claude disparut, guidant la femme qui la suivait, la marche traînante. Elles laissèrent la petite Cécile assise sur la banquette d'attente où Claude allait venir la rechercher; et par un escalier blanc comme l'était tout le dispensaire dont le ripolin avait revêtu les murs, elles descendirent dans le sous-sol, éclairé par de vastes soupiraux. De chaque côté de l'allée, des cabines pour les bains. Des cris d'enfant s'échappaient de certaines, mêlés au bruit des voix. A gauche, une baie ouverte laissait voir la longue pièce, où, devant la table, une infirmière préparait le coton à stériliser et les bandes à pansement. Une autre, devant une armoire béante, atteignait les draps que l'œuvre fournissait avec une couverture pour une quinzaine, et qui, ce temps écoulé, étaient rapportés au blanchissage. Quand Claude passa, un vieux déposait justement le fardeau qu'il rapportait. Il interpella la jeune fille:

—Eh! madame, je voudrais bien des toiles propres!...

—Ce n'est pas moi qui les donne. Demandez à Madame, fit-elle, indiquant la jeune femme occupée à l'armoire, une brune charmante dont le visage émergeait du col d'Irlande, apparu par l'échancrure de la blouse.

Et continuant sa route, elle alla frapper à la porte d'une des cabines où hurlait un petit. Elle frappa.

—Mademoiselle de Villebon, voici Mme Lefort que le docteur vous envoie.

—Bien, qu'elle entre. Nous avons fini avec Mme Baudache.

Elle entr'ouvrit la porte. En effet, une femme rhabillait une espèce de petit avorton qui crispait son maigre corps et criait à pleins poumons. Éperdument, il se débattait entre les mains qui prétendaient lui entrer une brassière.

—Il souffre? interrogea Claude.

—Non... non... Il est rageur seulement. Aussi, nous ne nous occupons pas de ses protestations et nous l'habillons bon gré mal gré.

En effet, la mère et l'infirmière s'évertuaient à revêtir les bras, aussi minces que ceux de quelque poupée, les jambes gigotantes tachetées de boutons.

Claude les laissa, remonta, toujours courant, l'escalier clair, reprit au passage la petite Cécile qui n'avait pas bougé de son banc, et l'introduisit dans la salle de pansements.

—Je reviens tout de suite, petite fille; assieds-toi là. Je fais une commission pour le Docteur, et puis, je m'occupe de toi!

L'enfant obéit avec une docilité d'animal dressé; et sans un mot, la même expression morne sur son visage souffrant, se laissa placer sur la chaise blanche, trop haute pour ses petites jambes, qui battaient dans le vide.

Et Claude disparut très vite pour aller chercher la fiche demandée par Élisabeth.

Avec des centaines d'autres, portant le nom, les détails sur le malade, le traitement suivi, la fiche était enfermée dans le meuble à coulisse qui occupait un des angles de la vaste salle d'attente, où, sur des bancs, rangés les uns derrière les autres, les malades attendaient leur tour de consultation, sous la garde d'une surveillante. La salle était baignée d'air, de lumière, même par ce jour gris d'automne. Sur le ripolin immaculé, un grand Christ allongeait des bras douloureux. Une petite table servait de bureau.

Il y avait bien là une cinquantaine de malheureux, venus chercher des soins. Dociles, ils attendaient, rangés, sur les bancs, selon leur tour d'arrivée. Une allée séparait les malades qui étaient là pour le docteur Ronal, de la phalange des mères, qui amenaient leurs petits à l'examen du docteur spécialiste pour la vue, dont c'était le jour de consultation. Il y en avait de tout petits qui sommeillaient ou geignaient entre les bras des femmes, appliquées à les tenir paisibles; et de plus âgés qui eux, avaient peine à demeurer tranquilles sur leur banc, se levaient, tombaient, criaient; ce qui provoquait les «chut!» impatients de la surveillante, très sévère sur le chapitre de la discipline.

Quelques mères ayant imaginé de promener leurs nourrissons pour les endormir, elle les rappela vivement à la règle, qui était d'attendre à sa place, en silence.

Du côté des adultes, nulle infraction. Tous, vieux ou jeunes, attendaient, avec une expression de patience résignée.

Les yeux se tournèrent vers Claude, qui entrait et eut un petit signe de bienvenue à des habitués qui la saluaient. Elle fourragea dans le meuble aux fiches, le geste précis, découvrit aussitôt ce qu'elle cherchait et porta le papier à Élisabeth, occupée maintenant à recueillir les confidences d'une jeune femme qui avait un visage désolé.

Claude, discrètement, posa le papier sur le bureau et disparut, regagnant la salle de pansements, où les huit infirmières, de service ce jour-là, accomplissaient leur tâche. Par les hautes fenêtres, là aussi, s'épandait largement la mélancolique clarté d'octobre, sur les murs luisants, couleur de neige, aux angles arrondis, sur la faïence blanche des lavabos, sur le métal étincelant des outils étalés sur la table, derrière laquelle se tenait l'infirmière auxiliaire.

Et puis, assis sur les chaises blanches, elles aussi, la ligne des misérables qui venaient chercher, sinon la guérison, du moins le soulagement, et autour desquels s'empressaient les infirmières. Sur les plaies, elles mettaient les compresses, enroulaient les bandages, et leurs gestes avaient une douceur adroite, suivis par le regard anxieux des patients, hommes et femmes de tout âge.

Claude était revenue vers l'enfant qui attendait toujours sans bouger, ni parler, ni penser, et elle lui sourit:

—Eh bien, nous allons maintenant te soigner, petite fille.

Et elle s'agenouilla pour laver les plaies qui ensanglantaient les pauvres membres.

Jusqu'au bout de la longue salle immaculée, c'était ainsi des souffrances qui imploraient l'apaisement, que, depuis le début de l'après-midi, leur dispensaient les mains compatissantes.

Et après ces malheureux, d'autres encore, ce jour-là, allaient venir, pour lesquels l'inlassable charité poursuivrait son œuvre...

Le dernier malade était sorti, les instruments soigneusement stérilisés, et Élisabeth avait dit à ses aides:

—Maintenant, allons goûter!

Dans son accent, il y avait l'intime joie d'une créature consciente d'avoir bien rempli sa tâche.

Claude refoula, bravement, le «Enfin!» qui lui montait aux lèvres, cri de délivrance instinctif; et, tandis que ses compagnes passaient au lavabo et y enlevaient leurs blouses, elle grimpa dans sa chambre, sa cellule, comme elle disait. Elle aussi rejeta son uniforme de service. Mais sa main l'écartait d'un geste presque violent; et des mots—combien sincères!—s'échappaient de ses lèvres tremblantes un peu...

—Quel supplice, de tels après-midi!

A pleins poumons, devant sa fenêtre large ouverte, elle aspirait l'air humide, presque glacé, du crépuscule d'automne, tout en vaporisant sur elle le jet d'un flacon qui embaumait le muguet.

Mais sa main était machinale, tant sa pensée était envahie par l'instinctive révolte de son être jeune, sévèrement contraint tout l'après-midi à l'austère labeur.

—Comment vais-je retrouver le courage d'être encore une véritable aide pour Élisabeth! C'est odieux, cette odeur de misère, de maladie, de saleté, de blessure! Oh! il me semble que j'en suis imprégnée à ne pouvoir m'en délivrer!

Pourtant, elle venait de baigner son visage d'eau fraîche, brosser les boucles rebelles autour du front, savonner les mains qui, adroites, avaient pansé les plaies, très doucement. Elle songea, un peu calmée par la violence même de sa révolte:

—Peut-être l'accoutumance va me venir en aide! Mais pourquoi, tout à coup, ai-je si fort l'horreur de tant de laideur dans les visages, dans les maisons de pauvres qui forment notre quartier, qui entourent la mienne! Ah! la misérable chose que je suis!... pour un instant seul, j'espère!

Pourtant, depuis des années, même avant qu'elle partît pour Landemer, deux mois plus tôt, elle accomplissait cette tâche comme un devoir tout simple, qui l'intéressait fort... Elle estimait, très sincère, que toute créature se doit à un devoir et, dans la mesure de ses moyens, à ceux de ses semblables qui ont besoin de son assistance.

Et puis, là-bas, libérée de ses devoirs quotidiens, maîtresse absolue d'elle-même et de son temps, elle semblait brusquement s'être transformée. On eût dit qu'en elle, avait jailli une poussée d'égoïstes désirs, d'aspirations violentes vers la fortune, le succès qui enivre, une vie harmonieuse artistement; une soif d'indépendance l'étreignait, avec le besoin de dominer gens et choses. Ainsi de méchants prisonniers longtemps captifs, se redressent impérieux, sentant moins la main du maître, et réclament la liberté, prétendant vivre leur vie.

Comme à Landemer, le jour où elle avait reçu la dernière lettre d'Élisabeth, elle regardait machinalement son image éclairée de reflets bizarres par la petite lampe dont la brise faisait trembler la flamme. Visage de jeune sphinx, sévère, presque dur, où, dans les prunelles élargies, luisait la lueur montée des plus intimes profondeurs de l'être moral.

Elle pensait:

—Sans doute, l'influence d'Élisabeth va me ramener à ce que j'étais! Mais, à cette heure, je ne me sens plus qu'une vilaine âme d'arriviste qui veut jouir de tout ce qui est séduisant dans la vie, mordre dans ses plus beaux fruits, en épuiser la saveur... Je ne peux pas... Je ne dois pas!

«Je ne dois pas!» C'était la disciple d'Élisabeth Ronal qui avait pensé cela. Mais la nouvelle Claude, la révoltée, se dressait aussitôt. Elle ne devait pas? Pourquoi?... Quelle loi le lui interdisait?

«Accepter la vie telle qu'elle se présente dans son implacable force et la dominer par la volonté», depuis son enfance, Claude s'entendait dire que c'était là le devoir, pour un être qui veut valoir.

Mais valoir, tenir à valoir... pourquoi? pour qui?... Pour elle-même?... Et ensuite?

Quelle vaine jouissance, on lui avait offerte ainsi!...

Quelqu'un le lui avait dit, il n'y avait pas très longtemps, et alors, elle avait écouté, un peu méprisante... Qui donc?... Ah! oui, ce Raymond de Ryeux. Voici donc que, tout à coup, elle arrivait à la même conclusion que ce frivole et égoïste clubman! Vers quels bas-fonds descendait-elle soudain?

—Eh bien, Claude, tu ne viens pas? Que fais-tu donc?... appela la voix d'Élisabeth.

Claude tressaillit, rejetée brusquement dans la réalité de sa vie. Elle était folle de rêvasser ainsi! En hâte, elle répliqua:

—Me voici tout de suite! Élisabeth.

Et, en effet, quelques minutes après, elle entrait dans la galerie attenante au cabinet d'Élisabeth, dont celle-ci avait fait une sorte de petit hall pour recevoir ses amis. Sous la clarté des lampes voilées, mais nombreuses, car Élisabeth adorait la lumière, la pièce était singulièrement hospitalière. Des meubles cannés, parmi lesquels un divan, quelques fauteuils où s'enfonçaient des coussins de cretonne.

Devant la baie vitrée, retombaient, à cette heure, des voiles persans. Au mur, quelques gravures, véritables œuvres d'art, deux grandes aquarelles, visions de prairie et de sous-bois. Au-dessus du piano, avec lequel voisinaient le pupitre et le violon de Claude, une admirable vue de mer, encadrée par deux reproductions en grisaille des chanteurs de Della Robbia.

Dans un angle, la bibliothèque tournante, lourde des volumes qui s'y pressaient. Des livres aussi, des revues sur les tables nombreuses; même sur le bureau de travail qui servait à Élisabeth et à Claude. Quelques plantes vertes. Et beaucoup de fleurs;—des fleurs très simples, des humbles, mais généreusement prodiguées pour épandre à travers la pièce une senteur de jardin.

Les visiteurs étaient arrivés pendant que Claude s'attardait à songer. Des intimes qui savaient qu'après ses consultations au dispensaire, Élisabeth se reposait un peu, en accueillant ses amis; et aussi tous ceux et celles qui venaient chercher l'appui de son jugement dont la précision claire était celle de ses diagnostics.

Quand Claude apparut, des conversation s'étaient déjà établies, très animées. Toute préoccupation touchant au dispensaire rigoureusement écartée,—pour une trêve nécessaire,—les propos se croisaient sur l'art, les lettres, la politique, les questions sociales; propos de gens incapables de papotages, très intelligents, tous individualistes, dont les goûts et les idées différaient comme leurs occupations mêmes.

En effet, parmi les nouveaux venus, il y avait une frêle artiste anglaise, Lily Switson, qui faisait des eaux-fortes déjà très remarquées et qu'Élisabeth avait sauvée, alors que le travail l'avait épuisée. Peu à peu rétablie, de retour de Davos, elle avait repris son labeur opiniâtre de fille qui veut arriver, attendue en Angleterre par un fiancé artiste lui aussi.

Et encore, il était venu une femme aux cheveux grisonnants, Mme Albran, qui avait des allures masculines et une âme d'apôtre pour diriger, avec une maîtrise égale à son inlassable charité, une œuvre de travail à domicile à l'intention des ouvrières.

Attentive, elle écoutait, au moment où Claude entrait, les explications que donnait, sur la question des logements ouvriers, Étienne Hugaye, neveu de la vieille marquise de Ryeux, un garçon d'une trentaine d'années, qui, aristocrate par sa naissance et son éducation, ses attaches, vivait pour le peuple, prenait la cause de toutes les misères dans les conférences, les articles auxquels il livrait la majeure partie de son temps... Il avait l'abord froid, aisément agressif avec les gens de sa classe, la parole un peu âpre, la pensée intransigeante, le cœur chaudement généreux, une volonté inflexible et rude. Pour Élisabeth, il éprouvait une admiration enthousiaste, très fier de l'estime qu'elle lui accordait, parce qu'elle sentait la sincérité de sa pitié active pour les misérables.

Il aimait à lui soumettre ses idées, ses essais, les projets qu'il s'appliquait à réaliser, insouciant des obstacles.

Ce jour-là, il avait amené un journaliste avec lequel il faisait campagne pour les maisons ouvrières, singulier garçon, très fruste, fort intelligent, qui avait un type d'anarchiste et était un remarquable musicien.

Un petit cercle s'était formé autour d'eux, dans lequel figuraient plusieurs des infirmières. Débarrassées de leur blouse, elles étaient redevenues d'élégantes femmes du monde, quelques-unes très jolies, jeunes pour la plupart.

Mlle de Villebon, elle, avait entrepris le docteur spécialiste pour les yeux, qui venait de finir ses consultations; un jeune philanthrope, lui aussi, dispensateur pour les pauvres, de son temps et de sa fortune.

Et un peu plus loin, Élisabeth causait avec d'autres infirmières et le docteur Delbeau, son maître de jadis, aujourd'hui son ami, venu, après ses consultations, lui demander une tasse de thé, «pour se reposer!» disait-il.

Près de lui, grand, robuste, coloré sous ses cheveux blancs coupés court, elle paraissait singulièrement jeune encore en ce moment où l'animation de la causerie détendait ses traits fatigués.

L'apparition de Claude l'interrompit et elle s'exclama d'un accent d'amicale gronderie:

—Mais, Claude, ma petite, que deviens-tu donc? Le thé est là. Sers vite; il sera froid et trop fort.

Claude ne s'excusa pas. Mais, tout de suite, elle alla, serrant au passage des mains amies, vers la table où le plateau était posé et prit la théière.

Lily Switson s'était rapprochée.

—Je vous aide? Claude. Comme les vacances vous ont bien réussi! Vous me donnez une terrible tentation de vous demander quelques séances de pose... Je suis sûre qu'avec vous, je ferais quelque chose d'intéressant!

—Lily, où trouverais-je jamais le temps de poser!... Tenez, voulez-vous porter une tasse de thé au professeur Delbeau? Prenez le sucre aussi...

Elle-même se mettait à circuler parmi les groupes, silencieuse, distribuant les tasses, avec la conscience qu'elle eût apportée à remplir une sérieuse tâche. Pour Élisabeth, seule, elle eut un sourire:

—Voici, grande amie; croquez vite une tartine... Vous en avez besoin, après vous être tant dépensée, tantôt!

—Nous avons vu de bien grosses misères, n'est-ce pas? mademoiselle de Villebon. Je ne suis pas tranquille pour la petite Dupage. J'y passerai ce soir.

Claude, qui avait entendu, protesta:

—Ça, non! Élisabeth... Après un après-midi comme celui d'aujourd'hui, vous devez vous reposer; toute la matinée, déjà, vous avez circulé. Soignez-vous donc un peu, vous-même, de temps en temps!

Élisabeth se mit à rire.

—Vous entendez, docteur, cette petite qui se mêle de donner des consultations. Claude, porte plutôt du lait à Hugaye qui m'a l'air de fourrager inutilement sur le plateau.

Elle obéit et versa le lait dans la tasse que lui tendait le jeune homme. Tous deux étaient sous la haute clarté d'une lampe, près de la table. Claude, debout, s'était mise à grignoter une tartine de pain bis.

Étienne interrogea:

—Qu'est-ce que vous avez fait cet été? Claude.

Ils étaient de vieux amis et se traitaient comme tels.

—A Landemer? J'ai joué du violon, j'ai lu, j'ai vagabondé sur les falaises et dans d'exquis petits sentiers... J'ai même été une fois en auto!

—Une fois?...

Elle rit.

—Oui, une fois, une seule fois!... Et c'est à votre tante, Mme de Ryeux, que je le dois. Elle a demandé à son fils de m'emmener à la Pointe de Jobourg. J'ai fait une exquise promenade!

—Avec son fils?... Avec Raymond de Ryeux?...

—Mais oui!... Est-ce qu'elle a un autre fils?

—Non, bien entendu. Mais quelle diable d'idée a-t-elle eue là de vous envoyer ainsi avec Raymond?... Il n'était pas du tout un... chaperon pour vous!

Une lueur d'amusement brilla dans les prunelles de Claude:

—Vous parlez comme Mlle de Villebon! Pourquoi donc traitez-vous avec tant d'irrévérence, l'aimable idée de votre tante? Son fils m'a paru un monsieur très correct. Nous ne nous sommes pas dit un mot durant le trajet. Nous avons bavardé seulement à Jobourg, en descendant la falaise, et au goûter!... Pour être un homme du monde, il n'était pas stupide!...

—Merci pour lui!... Vous lui avez donc fait de la musique?... Je me souviens de l'avoir entendu parler de votre talent!

—Vraiment?... C'est gentil à lui! Il aura été reconnaissant. Afin de le remercier de m'avoir si bien promenée, j'ai joué pour lui, tout seul, dans l'église d'Urville.

—C'est vrai, tout cela?... Vous ne vous moquez pas de ma candeur?...

—Très vrai!

Il la regardait avec une sorte de stupéfaction mécontente.

—Eh bien, je ne vous en fais pas mes compliments.

—Je ne vous les demande pas! lança-t-elle, taquine.

Comme s'il n'avait pas entendu, il continuait rudement:

—Je me demande à quoi a pensé Mlle de Villebon, d'autoriser cette absurde équipée.

—Mais Mlle de Villebon n'avait rien à autoriser ou à interdire, riposta-t-elle avec insouciance, un peu hautaine. Je suis libre, j'imagine, de mes actes.

—Très exact, vous avez raison. Recevez mes excuses de m'être mêlé de ce qui ne me regarde pas.

—Bon!... Alors, puisque vous reconnaissez vos torts, faisons la paix!... Vous me demandiez ce que j'ai fait à Landemer?... J'ai aussi regardé Mlle de Villebon soigner son troupeau.

Une impatience passa en éclair dans les yeux gris du jeune homme.

—Et vous l'avez aidée?

—Bien peu..., pour ne pas dire «point», si j'ose un tel aveu. Je ne me sentais pas un brin altruiste, à Landemer.

Une expression désapprobatrice assombrit le visage d'Étienne Hugaye.

—Je suis sûr que vous vous calomniez.

Elle eut un petit rire bref:

—C'est que vous êtes une belle âme; vous jugez les autres à votre image; comme Mlle de Villebon qui, très sincèrement, ne connaît rien de plus passionnant que de faire du bien à ses semblables... Si elle n'était très charitable, elle aurait été plus d'une fois scandalisée de ma misérable insouciance pour les obligations de la solidarité! Peut-être, à Paris, près d'Élisabeth, je vais redevenir un peu meilleure... Mais ce n'est pas sûr!

Elle parlait avec une légèreté ironique, amusée de l'irritation qu'elle devinait chez son sévère interlocuteur.

Leurs rapports étaient tout particuliers. Elle aussi l'estimait. Mais résolument, en toute occasion, elle s'insurgeait contre son intransigeance autoritaire qui la choquait, elle si indépendante et de pensée si souple; contre son austérité qu'il eût voulu voir partagée par tous, comme la source d'un bonheur né du renoncement à la joie de vivre.

Très souvent, elle le choquait; quelquefois même elle le blessait; mais toujours elle l'intéressait, alors même qu'elle l'irritait jusqu'à l'exaspération. Seulement, combien de plus en plus, elle lui paraissait inquiétante! Il reprit:

—J'espère bien, moi, que vous êtes toujours la même, très généreuse quoi que vous en disiez... Car j'ai besoin de votre concours.

—Pour?

—Pour venir faire entendre un peu de musique à mon cercle ouvrier.

La même obscure rébellion, qu'elle ne s'expliquait pas, frémit au cœur de Claude. Aller retrouver là, encore, cette atmosphère de pauvreté dont il semblait que, peu à peu, le dégoût lui venait! Pourtant, plusieurs fois déjà, et de très bon cœur, elle avait été ainsi donner à des humbles, l'aumône de son talent. Elle avait aimé la ferveur de leurs applaudissements... Alors qu'avait-elle donc?...

Bravement, peut-être parce qu'au passage, elle rencontrait le regard lumineux d'Élisabeth, elle domina tout de suite la honteuse impression:

—Je serai à votre disposition, Étienne, le soir où vous voudrez.

—Bien. Merci beaucoup, Claude. Je vous dirai, ces jours-ci, la date exacte du concert. Croyez-vous que votre amie, Rita Delviani, consentirait à chanter?

—Étienne, vous m'en demandez trop long. Mais Rita viendra, je pense, tout à l'heure. Vous pourrez lui adresser vous-même votre requête... Tenez, les dieux sont pour vous, la voilà justement!... Ah! Sonia aussi!...

En effet, la porte venait encore de s'ouvrir devant deux nouvelles visiteuses très différentes d'aspect: une superbe créature, grande, très forte, des yeux de velours sombre, une bouche délicieuse sur des dents de bébé, un air joyeux de bonne fille qui goûte la vie avec des lèvres gourmandes, Rita Delviani, la chanteuse dont la voix était d'un admirable métal.

L'autre, Sonia Lavernoff, une Russe, étudiante en médecine, d'une vingtaine d'années, qui avait des yeux clairs de mystique, dans un masque rude. Insouciante de la pauvreté, elle poursuivait ses études pour atteindre les grades qui lui permettraient de s'en aller exercer un ministère charitable dans une région perdue de la Russie.

Claude lui serra amicalement la main car elle admirait fort sa valeur morale; tandis que Étienne Hugaye évoluait pour se rapprocher de Rita. Il la savait très généreuse, toujours prête à faire, pour les malheureux, le don de sa belle voix; et, à cause de cela, il lui pardonnait les allures que sa rigidité et son éducation condamnaient.

Il dut attendre un peu pour l'aborder. Après avoir gaiement pris contact avec Élisabeth et ses hôtes, elle était revenue à Claude et demandait:

—Claude, ma petite, voulez-vous, dimanche prochain, venir jouer dans un concert à Rouen? Je chante. Nous partirions le matin avec la troupe des artistes. Ce n'est pas bien avantageux... Mais vous savez mon principe. Quand on débute, il faut surtout se faire connaître; donc ne jamais refuser une occasion d'être entendue. Le cachet n'est pas fort, mais le voyage est payé... Ça vous tente-t-il?

—Bien sûr! fit Claude, rieuse. Rien que le voyage me tenterait... C'est si amusant de remuer!... Expliquez-moi ce qu'il faudrait jouer...

Rita, très volontiers, se mit en devoir d'expliquer. Mais elles furent interrompues par une exclamation du professeur Delbeau:

—Est-ce que nous n'allons pas avoir un peu de musique?... Les deux artistes seraient bien aimables de ne pas s'absorber dans leur aparté.

Le petit journaliste hirsute avait aussitôt dressé la tête, abandonnant les «logements ouvriers». Ses yeux vifs regardaient avec envie le groupe des deux jeunes femmes qui, en riant, terminaient sans façon leurs arrangements.

Puis Rita se rapprocha:

—Docteur, qu'est-ce qu'il vous faut?... Du chant?... du violon?

—Tous les deux.

—Quelle gourmandise...! Claude, voulez-vous jouer seule, d'abord... parce que, moi aussi, j'ai envie de vous écouter... pour me mettre en train...

Elle s'était assise au piano. Claude vint se placer près d'elle... Et elles commencèrent. Alors, instantanément, les conversations cessèrent. Tous, même les pures intellectuelles comme Mme Albran, étaient saisis par la magie des sons. Étienne écoutait, son cerveau d'observateur se prenant, une fois de plus, à chercher le mystère d'une personnalité que ne livrait guère cette troublante Claude. Le petit journaliste semblait hypnotisé; son regard ne quittait point les artistes. Les yeux mystiques de Sonia rêvaient; et ceux de Lily détaillaient le visage de Claude, devenu ardent et grave, notaient le mouvement harmonieux du bras qui faisait frémir l'archet.

A travers la maison où, une heure plus tôt, montaient les plaintes de la souffrance, s'épandaient maintenant les sonorités du chant qui s'élevait pareil à une voix humaine, toute vibrante d'une passion d'abord contenue, puis épanouie dans une allégresse triomphante.

Quand Claude se tut, laissant retomber son archet, Rita se tourna vers elle, avec l'exclamation qui était dans toutes les pensées:

—Ma petite, vous avez encore fait des progrès depuis cet été!

Les paroles se croisaient, tandis que Claude, une faible lueur pourpre sur les joues, reposait son violon d'un geste presque tendre, elle si peu démonstrative. Elle souriait parce que Rita poursuivait drôlement:

—Vous savez, Claude, vous devenez dangereuse, au moral s'entend, pour vos auditeurs! Vous avez un jeu qui rend tout prêt à la chute... s'il y a occasion!

Rita Delviani ne se doutait pas qu'en ce moment même, le docteur Delbeau disait à Élisabeth:

—Comme elle joue, cette gamine! Elle n'a plus rien d'une écolière. C'est une vraie femme. Mon amie, gare à l'éveil! Il est tout proche.

—L'éveil?... Oh! pas encore, j'espère.

—Vous espérez? Pourquoi? C'est beau, le développement normal de l'être.

—Très beau... oui... Mais si inquiétant aussi! Ah! comme nos enfants nous échappent vite.

—Toujours l'évolution, l'inévitable évolution!

Encore une fois, pensivement, elle fit «oui». Le docteur la regardait, trop observateur pour n'être pas perspicace; mais aussi, trop discret pour lui laisser voir qu'il percevait en elle une obscure préoccupation au sujet de Claude; et amical, il dit seulement, tout haut:

—Pour votre tranquillité...—et celle de Claude!—tâchez de n'être pas ainsi «mère poule». Vous avez élevé cette petite, donc elle doit être bien trempée... Vous l'avez élevée—et Dieu sait que je vous en approuve!—de façon à lui permettre d'acquérir une personnalité. Eh bien, cette personnalité est en train de se révéler. Voilà tout! Il ne faut pas vous en plaindre!

Élisabeth gardait son visage songeur.

—C'est vrai, j'ai voulu qu'elle eût sa personnalité... Je lui ai toujours montré, autant qu'il était en mon pouvoir, ce qui me paraissait le bien, ce qui devait être fait... Et puis, je l'ai laissée libre de choisir, d'agir, de penser, après m'être appliquée à lui donner le sentiment de sa responsabilité...

—Et ainsi, vous l'avez marquée de votre empreinte, mon amie. A travers la vie, elle l'emportera...

—Peut-être... Docteur, ces petites filles sont des sphinx... Mais après tout, vous avez, sans doute, raison. Je suis trop «mère poule»... C'est que je me sens, moralement, de telles responsabilités, vis-à-vis de cette petite qui m'a été confiée. Pour ma propre enfant, j'aurais, il me semble, moins de souci!...

—Je ne crois pas, fit-il, souriant. Dès que votre sentiment maternel est en jeu, vous, de volonté si ferme, vous vous transformez en une pauvre petite femme craintive...

—Un chiffon, quoi! fit-elle, secouant la tête.

Puis, changeant de ton, elle jeta:

—Rita, nous vous écoutons, n'est-ce pas?

Mais l'artiste n'entendit pas, occupée à causer avec Étienne Hugaye, tandis que, près d'eux, le petit journaliste félicitait Claude, avec la même ardeur qu'il apportait à attaquer les jouisseurs, oublieux de leurs frères misérables.

Élisabeth les regarda, une seconde; aux lèvres, elle avait son beau sourire indulgent; puis elle répéta, un peu plus haut:

—Rita, Rita, vous bavarderez tout à l'heure avec Hugaye! Le docteur Delbeau va être obligé de nous quitter et il réclame un peu de chant!

Tous aussitôt insistèrent. Lily Switson, glissée dans un coin de la pièce, avait pris son album et crayonnait les physionomies.

Rita, docilement, se dirigea vers le piano.

—Bon, bon! Ne soyez pas si agités, vous tous!... Je chante... Claude, vous êtes prête?

Toutes deux s'installèrent... Et de nouveau, ce fut, pour ceux qui les écoutaient, l'oubli, le rêve, l'apaisement ou l'éveil passionné dans le secret de l'âme... En chantant, Rita perdait son air «bonne fille». On aurait dit, alors, qu'un invisible dieu modelait le visage où la bouche délicieuse frémissait au souffle des sons. Même la stature trop massive changeait de caractère, prenant la majesté de quelque cariatide.

Près d'elle, Claude avait une sveltesse de Tanagra. Sous les paupières abaissées, les cils traçaient leur ombre sur la chair de rose blanche; et la lueur des bougies caressait la ligne délicatement ferme du profil.

—Ah! que c'est beau à contempler, la jeunesse! murmura le docteur.

Élisabeth ne répondit pas; elle écoutait.

Entendre de la musique, c'était pour elle le plus vivifiant des repos, la seule jouissance, peut-être, qu'elle se permît. Les auditeurs devenaient insatiables. Ils demandaient une mélodie, puis une autre encore... Car les deux artistes se comprenaient, se suivaient si merveilleusement, le violon vibrant à l'unisson avec la voix, que la moindre page musicale devenait ainsi une œuvre d'art.

Mais une visiteuse de la dernière heure apparaissait, le professeur de philosophie Sabine Méruel; et si discrètement qu'elle eût pénétré dans la pièce, son entrée rompait le charme, d'autant que Rita, jetant, par hasard, un coup d'œil sur la pendule, s'exclamait:

—Comment, six heures et demie?... Vite, je me sauve! Je dîne en ville et je veux me faire belle... Or, madame Ronal, sans reproche, vous demeurez au diable!... Je vous pardonne, parce que vous êtes une femme exquise... comme votre salon!... J'adore décidément cette pièce... Au revoir, Claude. Alors, à jeudi pour notre répétition... Vous savez, il nous faut un succès digne de nous...

Tous et toutes prenaient congé, plus ou moins stupéfaits de s'être ainsi attardés dans les délices de la musique.

Devant l'étroit perron, sur le gravier du jardin, sonnait le roulement des autos qui remmenaient dans Paris les ex-infirmières redevenues de très fortunées créatures.

Claude s'était rapprochée de son amie...

—Élisabeth, si vous n'avez pas besoin de moi, j'irai reconduire Lily et Sonia pour marcher un peu...

—Je n'ai pas du tout besoin de toi, mon petit. Tu peux sortir. Mais nous dînons à sept heures et demie, n'est-ce pas? J'ai quelques visites à faire, ce soir.

—Et moi, à travailler. A tout à l'heure, Élisabeth.

Le salon se vidait; mais les chaises dérangées, les tasses sur le plateau du thé, le violon demeuré près du piano ouvert lui gardaient une physionomie vivante.

—Élisabeth, je ne vous dérange pas en restant encore un instant avec vous, demanda Sabine Méruel, voyant Hugaye et son ami, le journaliste, s'apprêter, à leur tour, pour le départ.

—Pas du tout. Je puis m'accorder encore un moment de récréation, avant de chercher un rapport attendu. Vous voyez que je ne fais pas de cérémonies avec vous!

Tout en parlant, elle levait ses yeux clairs vers son amie, et aussitôt, elle acheva, le ton tout différent:

—Qu'est-ce que vous avez? Sabine. Vous êtes nerveuse... Un ennui?

—Est-ce un ennui?... Peut-être vous jugerez que le mot est impropre...

—Si vous pouvez, dites-le-moi... Nous en causerons ensemble. Cela vous détendra...

Sabine Méruel fit un geste vague et se rassit, laissant Élisabeth recevoir l'adieu de ses derniers hôtes. Sans qu'elle en eût conscience, son pied battait le parquet, et un pli creusait son front, accentuant le caractère un peu autoritaire des traits réguliers, fortement dessinés. Elle tressaillit, sentant sur son épaule la main d'Élisabeth, ferme et légère.

—Eh bien, Sabine, qu'y a-t-il?

—Oh! rien, après tout... que la réaction d'une scène absurde que je viens de subir tantôt.

—Une scène?... de qui?...

La jeune femme mordit ses lèvres.

—Vous connaissez une des «petites» les plus remarquables de mon cours de philosophie, Suzanne Lumièges?...

—Oui... Du moins, je vous en ai souvent entendue parler... Eh bien?...

—Eh bien, cette petite est un cerveau rare... Elle est douée à miracle pour devenir une intellectuelle remarquable. Et depuis trois ans qu'elle suit mes cours, je m'applique à la diriger vers la beauté pure, à faire d'elle une créature vraiment supérieure. Jamais, peut-être, dans toute ma carrière de professeur, je n'ai rencontré un sujet qui m'intéressât, même qui m'attachât davantage... par sa pensée admirablement compréhensive, son culte pour l'idée, son âme ardente, avide de se développer librement sans souci des préjugés d'antan. Pour moi, elle devenait une délicieuse âme sœur qui m'était chère, comme une créature d'élection, créée par mes soins...

Sabine s'arrêta un peu. Sans un geste, du ton qu'elle eût trouvé pour faire n'importe quelle intéressante analyse, mais la voix sourdement frémissante, elle avait parlé.

—Alors?... demanda Élisabeth qui écoutait, pensive.


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