Mais Claude, parce qu'il avait beaucoup de talent, était pleine de mansuétude à son égard,—comme pour tous les humbles d'ailleurs. Elle lui tendit la main amicalement et le présenta à Raymond de Ryeux, qui le recevait avec une politesse distante, inconsciemment irrité de l'accueil que lui faisait Claude. Jamais, lui, n'en avait reçu de pareil!
En revanche, il fut très empressé auprès de la chanteuse qui répondait en femme du monde,—qu'elle était d'ailleurs; car c'était seulement la ruine, après un veuvage imprévu, qui l'avait amenée à utiliser sa belle voix.
L'échange des propos fut brusquement arrêté. Mme de Ryeux entrait, la voix impatiente, tendant une main distraite à Claude et à la chanteuse, Mme Dancenay.
—Je viens seulement d'apprendre que Mlle Suzore était arrivée. Au lieu de tenir salon avec elle, ici, vous auriez pu, Raymond, me faire avertir.
Il ne se troubla pas et eut un geste d'indifférence.
—Ma chère, je pensais que vos domestiques étaient là pour le faire et je tenais compagnie à Mademoiselle en vous attendant. Puisque vous voici, je vous laisse avec ces dames et vais vous remplacer auprès de vos invités.
—Mais je retourne, moi aussi, tout de suite dans le salon. Mlle Suzore, nous étions convenus que vous commenceriez, si je ne me trompe? Êtes-vous prête?
—Toute à votre disposition, madame; dois-je aller maintenant dans le salon?...
—Si M. de Ryeux veut bien ne pas vous retenir davantage, je vous en serais très obligée, mademoiselle.
Il y avait dans sa voix de l'impatience et de la nervosité; entre les cils, ses yeux avides inspectaient la jeune fille. Évidemment l'aisance hautaine de Claude la désorientait et lui déplaisait, soulignée par l'amabilité empressée que lui témoignait la chanteuse qu'elle combla de paroles flatteuses, la célébrant, à l'avance, par d'enthousiastes éloges. Quand les deux femmes eurent fini de se congratuler, Mme de Ryeux revint à Claude qui attendait. Son mari avait quitté la pièce.
—Par ici, mademoiselle, je vous prie.
Claude s'inclina et, à la suite de la jeune femme, pénétra dans le salon où des visiteurs nouveaux avaient encore surgi. A sa vue, un remous de curiosité assourdit le bruit des conversations. Les femmes interrompirent leurs propos et coulèrent un regard surpris, intéressé, plus ou moins bienveillant, sur cette inconnue, si originale de type et de costume. Avec un ensemble significatif, tous les hommes se rapprochaient.
Indifférente, Claude recevait le choc de tous ces regards. Droite près du piano, son violon sur l'épaule, elle attendait que l'accompagnateur eût préludé. Peu lui importait que tous ces gens fussent soudain occupés à l'examiner, à peine plus discrètement que quelque belle statue offerte à leur jugement.
Le piano se tut.
Alors, solitaire, la voix du violon s'éleva, avec une telle puissance d'expression que, dans la frivole et houleuse assemblée, un silence se fit, attentif. Si Raymond de Ryeux avait vraiment craint qu'elle ne jouât négligemment pour ses hôtes, il dut être rassuré dès l'instant où elle commençait. Elle était bien trop artiste pour ne pas oublier l'auditoire brillant et banal, dans son intime communion avec l'œuvre qu'elle interprétait. Dès qu'elle eut modulé sa première phrase, le charme opéra sur elle et aussi sur ceux qui l'écoutaient. Les regards cessèrent d'être curieux ou distraits.
Et ce furent quelques minutes inoubliables, même pour les profanes qui subissaient l'enchantement, eux aussi. Les derniers sons vibrèrent dans le silence des âmes attentives. Puis éclata cette tempête des applaudissements qu'elle commençait à bien connaître. Des exclamations s'élevaient.
—Elle est étonnante!... Elle est prodigieuse!... Où Charlotte de Ryeux a-t-elle déniché cette jeune merveille?... Et puis quel type!... Le visage vaut le talent...
—C'est très réussi, sa toilette!... Ça ne ressemble à rien de ce qu'on fait...
Mme de Ryeux n'était peut-être pas—sûrement même!—n'était pas une femme très intelligente, mais elle était, à coup sûr, une hôtesse parfaite qui savait incomparablement comment doser les jouissances musicales à ses invités. Tandis que vers Claude, un flot ondulait, elle laissa les conversations reprendre parmi ses invités qu'elle avait eu le tact de ne point parquer en lignes ennuyeuses, les laissant s'installer par groupes à leur fantaisie. Avec des yeux qui ne laissaient rien passer, elle suivait la circulation des plateaux chargés de rafraîchissements. Mais, presque malgré elle, tandis qu'elle causait, souriait, accueillait, son regard revenait vers le coin du piano où elle apercevait la tête bouclée de cette Claude Suzore dont le succès dépassait ce qu'elle avait prévu, même avec les assurances données par son mari, qu'elle savait connaisseur pourtant!
Certes, comme maîtresse de maison, elle était satisfaite de ce succès. Mais de si haut qu'elle considérât cette petite violoniste payée par elle, si elle avait été capable de démêler toutes les nuances de ses impressions, elle y eût découvert une sourde impatience de l'attention excessive que tous les hommes présents manifestaient à son endroit, évidemment séduits par la femme, autant que par l'artiste. Elle n'en pouvait douter à la façon dont ils la regardaient, aux propos qu'elle entendait, à l'empressement qu'ils montraient à évoluer vers elle, à se faire présenter.
Elle, restée debout près du piano, accueillait les hommages, répondait, très correcte, sans presque sourire, quelquefois avec une simple inclinaison de tête; toujours avec cette aisance fière qui exaspérait Charlotte de Ryeux, et une indifférence polie de femme qui pense: «Tout ce que me disent ces inconnus ne me touche en rien. Leur opinion ne compte pas pour moi!»
Et brusquement, tout en répondant à des félicitations sur le jeu de l'artiste, comme si elle y eût été pour quelque chose, elle pensa impatiente:
—Cette petite m'agace, avec son air de princesse au milieu de sa cour... Bon! voici Lola qui va l'encenser à son tour! Cette Claude Suzore a le succès encombrant! Il faut que j'aille remettre les choses au point... Raymond doit être aussi dans la phalange des adorateurs.
Son regard perçant fouilla le groupe formé autour de Claude. Son mari n'en faisait pas partie. Où donc était-il? Le cherchant des yeux, elle l'aperçut à l'autre extrémité du salon qui causait avec Françoise de Gaube... Et parce qu'elle savait de quelle façon la chronique mondaine accolait leurs deux noms, elle eut un fugitif froncement des sourcils.
Puis, d'un geste insouciant, elle se détourna et se dirigea vers le piano.
Elle eut alors un sursaut:
—Comment, voilà Étienne qui, lui aussi, vient faire sa cour?... Elle est plus aimable avec lui qu'avec les autres. Ils ont l'air de se connaître. C'est un peu fort!
Lola bondissait vers elle.
—Tu sais, Lotte, je suis toquée de cette Claude! Comme elle joue chaud! Et quelle allure! Quelle tête originale!
—Une tête de modèle!... Voyons, Lola, ne t'emballe pas ainsi stupidement.
Lola ouvrait de larges prunelles, effarées et moqueuses.
—Qu'est-ce qui te prend? Ma jolie Lotte, tu as l'air jalouse... Pas à cause de ton époux, j'imagine... Pour le moment, il est occupé à flirter avec Françoise de Gaube... Les vois-tu, là-bas, dans l'embrasure de la fenêtre?... Vrai, tu sais, avec son air de se f... du monde, elle est rudement chic... et séduisante, cette Claude...
Mme de Ryeux se redressa, impatiente.
—Tu es bien taquine, aujourd'hui! Lolita.
Il était temps d'agir, et sans plus se laisser arrêter, elle alla droit à Claude:
—Mademoiselle Suzore, voulez-vous avoir, maintenant, la complaisance d'accompagner madame Dancenay.
—Très bien, madame. Je suis toute prête.
Charlotte de Ryeux n'avait pas eu un mot de félicitation pour Claude. Comme elle était une femme du monde fort correcte, elle s'en aperçut, le regretta au point de vue politesse, et dit hâtivement:
—Vous avez pu constater, mademoiselle, votre succès... Je vous remercie pour moi et mes hôtes.
Claude s'inclina légèrement, sans un mot. Mme de Ryeux se tournait, empressée, vers la chanteuse:
—Alors, chère madame Dancenay, vous voulez bien, maintenant, nous donner le plaisir de vous applaudir?
La voix brève prenait des inflexions presque câlines. Mme Dancenay était tout à fait au goût de Charlotte de Ryeux, à qui elle témoignait une flatteuse déférence.
—Verriez-vous quelque inconvénient, chère madame, à ce que je chante d'abord seule, sans accompagnement de violon?
—Aucun, certes... Faites comme il vous sera le plus agréable!
Claude, aussitôt, s'était écartée, regardant Mme de Ryeux, qui louvoyait parmi ses hôtes; et irrévérencieuse, elle songeait, devant son allure omnipotente et sa marche dandinante, aux oies qui traversent ainsi les routes.
Le petit pianiste avait repris sa place; et les accords qu'il plaqua dominèrent le bruit des conversations.
De nouveau, les regards se braquèrent vers le piano où, très agréable à voir, d'un air de cantatrice amateur, se tenait Mme Dancenay, souriante, inclinant la tête en saluts pleins de grâce à l'adresse des amis ou simples connaissances reconnues dans l'auditoire.
Elle avait une très belle voix, savamment conduite, un peu froide, qu'elle maniait avec une adresse impeccable. Et elle eut un très honorable succès. A tous, elle apportait un réel agrément; même—et ce n'était pas un mince mérite,—à ceux qui ne goûtaient pas les mélodies ultra-modernes dont elle était prodigue.
Pour permettre aux applaudissements et aux petits fours d'accomplir leur mission, il y eut, de nouveau, une pause dans le programme. Puis, avec Claude cette fois, Mme Dancenay reprit son chant. Mais ce n'était pas un simple accompagnement qui jaillissait des cordes vibrantes. Elles aussi chantaient, d'une voix si profondément expressive qu'un peu impatiente, Mme Dancenay murmura:
—Ne jouez pas si fort, je vous prie, vous me couvrez.
Une lueur malicieuse courut dans les prunelles de Claude; mais sans s'occuper de l'observation, docile au seul souci artistique, elle joua de telle sorte que le chant, le piano et le violon formassent un tout harmonieux dont le succès rasséréna Mme Dancenay; d'autant qu'à son tour, elle était fort entourée.
Claude, elle, s'était dérobée résolument; cachée par la lourde draperie d'une portière, elle contemplait avec son extrême indépendance d'esprit, la même comédie mondaine, tant de fois observée déjà, dans les salons où elle allait, en artiste payée.
Près d'elle, inattendue, résonna la voix de Raymond de Ryeux qu'elle eût imaginé—si elle avait pensé à lui—loin d'elle, sans doute près de la jeune femme avec laquelle, si volontiers, il paraissait causer.
—Enfin, je vous trouve!... Admirez ma sagesse, quand je suis dans mon personnage de maître de maison... J'ai laissé tous mes hôtes vous féliciter d'abord à leur aise,... Mme de Ryeux avoir ce plaisir avant moi...
L'ombre d'un sourire courut sur les lèvres de Claude. Moqueuse, elle pensait à ce qu'avaient été les félicitations de Mme de Ryeux. Il s'en aperçut tout de suite et comprit...
Un éclair dur traversa ses prunelles... Puis, avec un haussement d'épaules qui rejetait les mesquins procédés de sa femme, il demanda avec une désinvolture impertinente:
—Cela vous est égal, n'est-ce pas, que Mme de Ryeux n'ait pas su vous exprimer son gré du rare plaisir que vous avez donné à ses hôtes? Vous avez pu constater combien ils l'avaient goûté!... De plus qu'eux, je suis fier...
—Que mon exhibition ait réussi. Tant mieux... Je mets un point d'honneur à donner ce qu'on attend de moi.
—Oui... oui... Je sais que vous êtes très orgueilleuse... Mais je ne vous en veux pas... Cela vous va si bien... Je crois bien que jamais je ne pourrai oublier...—et pourtant cela vaudrait mieux!...—comment vous m'êtes apparue tantôt quand je suis entré dans le salon!
Son sourire et son accent de badinage amical et gai corrigeaient mal la sincérité violente de ses paroles, la flamme qui luisait dans le regard qu'il attachait sur elle. Mais elle ne paraissait pas y prendre garde; comme si cette flamme n'eût pu arriver jusqu'à elle, aussi invulnérable que la Walkyrie dormant dans le cercle de feu...
Elle avait seulement un peu haussé les épaules à ses paroles.
—Non, je ne suis pas orgueilleuse; en la circonstance, du moins; mais tout bonnement honnête. Je fais ce à quoi je me suis engagée. Est-ce maintenant que je dois jouer de nouveau?
Il secoua la tête d'un geste impatient.
—Pas encore... Vous ne pensez qu'à partir... Alors que moi... me permettrez-vous de l'avouer? je ne pense qu'à vous garder un peu... pour moi!... après vous avoir généreusement abandonnée tout l'après-midi à mes hôtes...
Elle avait eu un mouvement si net pour l'arrêter, qu'il n'insista pas, trop habitué aux femmes pour ne pas comprendre qu'avec celle-ci, il lui fallait n'avancer qu'avec une extrême prudence. Il ne se demandait pas ce qu'il voulait d'elle. Il obéissait à l'attrait violent qu'elle exerçait sur lui. Sans répondre à ses paroles, elle s'était levée, disant:
—Je crains que Mme de Ryeux ne me cherche.
—Eh bien, laissez-la vous chercher! jeta-t-il avec indifférence. Soyez sans inquiétude, elle vous découvrira. Elle est très tenace et arrive toujours à ses fins.
Il avait laissé tomber la riposte avec cette drôlerie gamine qui l'amusait malgré elle, peu habituée à ce tour d'esprit. Mais parce qu'elle n'était plus à l'ombre de la portière, Lola l'avait aperçue et se précipitait vers elle, enchantée d'être désagréable à Raymond, en venant troubler son aparté avec l'artiste qu'il admirait si fort—à tous points de vue... Son intuition de petite fille très expérimentée l'avait vite avertie.
—Mademoiselle Suzore, tout le monde réclame que vous jouiez encore. C'est à vous, n'est-ce pas?
—J'attends le bon plaisir de Mme de Ryeux...
—Elle vous cherchait de tous les côtés...
Instinctivement, les yeux de Claude coururent vers Raymond de Ryeux, dont les lèvres avaient maintenant un pli moqueur.
—Lotte, voici Mlle Suzore retrouvée. Elle joue, maintenant... dis?
—Oui, elle peut...
Claude s'inclina et reprenant son violon, s'approcha lentement du piano. A sa vue, les applaudissements avaient éclaté avec un élan expressif.
Instantanément, les conversations s'interrompirent, la rumeur des propos, soudain apaisée. Ce très chic public, blasé, oh! combien! devenait attentif. De nouveau, les femmes attachèrent sur l'artiste des regards où il y avait de tout: curiosité chercheuse, étonnée, impertinente ou sympathique; inconsciente et obscure jalousie pour un succès qui n'allait pas seulement à la violoniste; bienveillance chez certaines; et chez d'autres, appréciation sévère de l'étrangeté du type, de l'originale élégance de la toilette, de l'aisance fière, presque patricienne, de l'attitude. Et ces dernières, sans le savoir, voyaient absolument juste; Claude Suzore était bien la fille du prince Démerowsky. De lui, elle tenait son allure de race et son charme un peu exotique de Slave.
Parmi l'élément masculin, l'impression était infiniment plusune. Sur tous, sur presque tous... Claude exerçait son habituelle attraction, grisante comme un parfum de tubéreuse.
Et Hugaye le constatait avec une impatience irritée dont il ne cherchait pas la cause, plus occupé à observer Raymond de Ryeux qui, adossé au mur, derrière tous ses hôtes, attachait, lui aussi, sur Claude son regard de conquérant, insoucieux de l'obstacle.
Elle avait remercié des acclamations avec un léger signe de tête, et dans un silence—bien rare chez Mme de Ryeux!—elle joua... Une fois... Deux fois... Encore une autre pour répondre aux applaudissements flatteusement impératifs...
Et puis, trop habituée au public pour ne pas savoir que la sagesse est de disparaître en plein succès, elle laissa retomber son archet d'un mouvement qui était un point final.
Brutalement, sur elle, s'abattait le besoin de reprendre sa liberté, de redevenir l'indépendante Claude qui n'agit qu'à sa guise et n'obéit qu'à elle-même.
Elle avait plus que rempli les exigences de son programme; elle était en droit de partir. Tout bas, elle murmura à son camarade qui, au piano, attendait, résigné, le bon plaisir de Mme de Ryeux.
—J'ai fini... Je file... Au revoir et merci.
Profitant de ce que Mme Dancenay, à son tour, occupait le public; que, parmi les groupes, conversations et flirts reprenaient avec une ardeur significative, elle se glissa vers la portière qui fermait l'entrée du petit salon, devenu «foyer des artistes».
Mais au seuil se tenait Raymond de Ryeux. Était-il là, ou non, pour suivre une volonté arrêtée?... Elle n'y pensa même pas. Autour d'eux, les femmes, très élégantes, et les beaux messieurs causaient, regardaient, se cherchaient, sous la généreuse clarté des ampoules voilées de fleurs, dans la chaude atmosphère saturée de parfums. Les domestiques apportaient les petites tables du goûter, coquettement dressées, les disposant dans le salon, dans la galerie, sous le regard des nymphes qui détachaient en pleine lumière leurs roses nudités.
Très courtois, Raymond de Ryeux interrogea:
—Vous cherchez quelque chose? mademoiselle.
—J'ai terminé mon programme. Je puis me retirer, je pense...
—Non, pas avant d'avoir goûté!... Voyez, les tables sont apportées. Il faut nous permettre de célébrer votre triomphe!
Elle secoua sa tête volontaire et jeta presque brusquement:
—Merci, non... Je vous suis très... reconnaissante; mais je ne veux rien... que du repos...
Il la contemplait avec une sorte de jouissance avide. La clarté d'une lampe ruisselait sur la ligne longue et souple du cou, sur les bras et les mains nus, sur la chair ivoirine, qui, aux joues, s'était avivée d'un rose plus vif.
—Vous n'êtes jamais fatiguée!... Vous me l'avez dit à Jobourg.
—La nature et le travail ne me fatiguent pas. Mais le monde... oui!...
—Alors... qu'il en soit fait comme vous préférez... Et... merci!
Il l'avait sentie si résolue à partir qu'il n'insistait plus pour la retenir; mais un regret le mordait, à ce point violent qu'il tressaillit, irrité contre lui-même. C'était stupide, à son âge, de se laisser ainsi troubler par une enfant qui ne se souciait pas de lui!
Sans un mot, il écarta les draperies qui séparaient le grand salon, du «foyer». Sur un fauteuil, gisait abandonnée la longue mante de Claude; il la prit et, d'un geste courtois, délicatement, il la posa sur les épaules qui ne se dérobaient pas.
Claude ne refusait jamais de se laisser servir par un homme du monde. Elle le trouvait là dans son rôle...
Avec un accent de prière, il demanda:
—Vous m'accorderez bientôt un rendez-vous pour une séance de musique?
—Bientôt?... Je ne sais... Il faut que j'aie des loisirs... Je vous le ferai savoir... Au revoir...
Cette fois, elle lui tendait la main. Dans la sienne, une seconde, il garda les doigts tièdes où frémissait l'ardente vie... Une seconde, à peine, car tout de suite, il sentait la main prisonnière chercher sa liberté, il se courba et la baisa. Puis il dit:
—L'auto vous attend.
—L'auto?
—Bien entendu, nous ne permettons pas que vous retourniez vers Charonne, à l'aventure, surtout avec le brouillard qu'il fait ce soir.
—Mais je ne veux pas! protesta-t-elle, irritée.
Elle se révoltait contre cette sollicitude qui heurtait son altière indépendance.
—Et moi je veux! fit-il aussi impératif qu'elle-même. Je vous répète qu'il fait un affreux brouillard. Il est déjà tard. Vous nous êtes confiée. Par exception, vous allez vous montrer une petite fille docile et m'obéir!
Ils se regardaient bien en face comme deux adversaires; elle, fâchée sincèrement. Mais non pas lui... Car le sourire luisait dans ses prunelles, sous les paupières à demi abaissées; et ce sourire gagnait la bouche sensuelle et volontaire, donnant au visage un charme imprévu.
Elle se taisait, les sourcils rapprochés. Puis elle eut un geste d'épaules.
—Après tout, soit, comme vous vous voudrez. La chose ne vaut pas l'honneur d'une querelle... Maintenant, je devrais vous remercier... Mais les bienfaits que l'on subit...
—Dispensent de tout remerciement. Je suis de votre avis... Laissons donc de côté, voulez-vous, cette oiseuse question. La prochaine fois, je vous promets de vous demander la permission, avant de disposer de votre consentement. En ces conditions, vous me pardonnez et nous faisons la paix?... Je ne veux pas vous laisser partir fâchée un jour où je vous dois tant...
Elle ne répondit pas... S'il l'avait regardée, il eût été frappé de l'étrange expression qu'avaient ses yeux. Mais il ouvrait la porte devant elle. A travers le vaste vestibule, il la conduisit jusqu'au seuil même. Il interrogea:
—La voiture de Mlle Suzore est avancée?
—Oui, monsieur le comte.
—Alors, mademoiselle, je vous laisse, en vous présentant mes respectueux hommages.
Les yeux vifs l'enveloppaient toute et ils n'étaient certes pas aussi respectueux que les hommages, peut-être sans qu'il en eût conscience. Mais, en lui, grondait si follement le regret de ne pouvoir la saisir et l'emporter comme une proie précieuse!...
Devant le perron, le valet de pied tenait la portière ouverte. Raymond de Ryeux alors s'inclina une dernière fois; elle eut un signe de tête. Dans l'ombre, ses yeux avaient la même expression—ardente et mystérieuse...
Puis la voiture s'ébranla, s'enfonçant dans la nuit...
Aussitôt, elle eut un soupir d'allégement, comme si un poids tombait à terre qui, trop longtemps, s'était appesanti sur ses épaules. Elle se retrouvait seule enfin! «Enfin!» ses lèvres frémissantes articulèrent le mot... Une seconde, elle ferma les yeux comme si elle eût voulu ainsi se reprendre mieux; regarder en elle où elle entendait bourdonner le sourd tumulte de ses pensées et de ses impressions...
Mais elle les rouvrit aussitôt. Une odeur fraîche de fleurs dominait, dans la voiture close, la senteur de cuir des coussins, l'indéfinissable parfum de cigare et de chypre qu'elle connaissait bien maintenant. Elle regarda. Près d'elle, dans un panier de jonc, il y avait une brassée d'admirables fleurs, violettes sombres et pâles violettes de Parme, lilas, roses, tubéreuses; non pas serrées en ces gerbes banales qu'elle détestait; mais abandonnées en pleine liberté, comme si, à l'instant, elles venaient d'être enlevées à la tige natale.
Claude se souvint. Une fois, elle avait dit à Raymond de Ryeux qu'ainsi seulement, elle aimait à recevoir des fleurs.
Un obscur tressaillement l'ébranla, pareil à un choc; et dans l'ombre, sa bouche eut un bizarre sourire.
Bien des hommes déjà avaient rôdé autour d'elle, cherchant à séduire son indépendance... Personne encore ne lui avait fait une cour qui ressemblât à celle de Raymond de Ryeux... Une cour délicate, sourdement ardente sous un masque de respect, si subtile que le parfum qui en émanait semblait s'insinuer en elle pour amollir l'arc tendu de sa volonté.
Loin de lui, elle pouvait s'irriter de l'évidente attention dont il l'enveloppait, du soin qu'il apportait à user de toutes les circonstances pour se rapprocher d'elle; cela, avec une inflexible et discrète résolution. Son orgueil pouvait se révolter devant ce qu'il osait penser, espérer, croire...—peut-être, sinon sûrement... Elle savait déjà si bien ce que sont les hommes!...
Et puis, quand il lui parlait de sa manière impérieuse et caressante, ou avec son accent de gaminerie gaie, imprévu chez un homme de son âge; quand il lui adressait quelque prière, ou simplement lui disait ce qu'il souhaitait d'elle, avec une franchise hardie sans insolence, alors, elle ne l'ignorait pas... elle n'éprouvait plus ni irritation ni colère. Elle acceptait, curieuse, amusée, le cerveau toujours libre, sûre d'elle-même, que cet homme lui offrît l'hommage de sa séduction... Comme elle eût respiré, dressée sur un piédestal inaccessible, le parfum d'un encens.
Maintenant qu'elle était seule, libérée de l'espèce d'envoûtement qu'elle subissait près de lui, elle se reprenait toute; et sa pensée incisive s'attachait aussitôt à l'analyse de ses impressions durant les deux heures passées dans l'hôtel de Ryeux.
Son succès y avait été aussi complet que son orgueil d'artiste le pouvait souhaiter. Plusieurs des brillantes amies de Charlotte de Ryeux lui avaient demandé si elle consentirait à se faire entendre chez elles... Tout s'était donc accompli à son gré...
Alors, pourquoi cette obscure irritation contre elle-même que discernait si bien sa clairvoyante pensée et qui l'empêchait de savourer, comme d'ordinaire, la détente de ses nerfs, après la fiévreuse dépense qu'elle leur imposait en jouant...
De quoi s'en voulait-elle? D'avoir joui trop vivement de l'atmosphère de luxe qui imprégnait la somptueuse demeure de Mme de Ryeux. Ce n'était, hélas! pas la première fois qu'elle distinguait, en elle, cette faiblesse contre laquelle, rudement, elle luttait; qu'elle constatait l'espèce d'épanouissement qui se faisait en tout son être quand sa carrière l'amenait dans un milieu où elle s'adaptait instantanément, comme si elle rentrait dans son propre monde.
Est-ce que, en cette minute, dans la tiédeur parfumée de l'auto qui l'emportait, hors de l'atteinte du froid, de la nuit, de la boue, elle n'éprouvait pas la bizarre impression d'être là, à sa vraie place?
Tout comme il lui paraissait naturel que le comte de Ryeux la traitât en égale, bien qu'elle vînt chez lui en artiste payée. Elle le revoyait incliné devant elle, la mettant en voiture, avec ce regard dont tout à coup il lui semblait sentir la brûlure sur son visage. L'impression était si forte que, d'un geste inconscient, elle appuya sur ses joues la paume de ses mains dégantées...
La bouche railleuse, elle murmurait:
—Décidément, cela ne me vaut rien de fréquenter le grand monde! Demain, pour me remettre d'aplomb, je passerai l'après-midi au dispensaire...
Assise devant la table à écrire dustudio, Claude avait, devant elle, les volumes de psychologie qui lui servaient à résumer le cours entendu la veille sur l'essence, les formes, l'éducation de la volonté.
Mais elle ne lisait ni écrivait. Ses doigts distraits jouaient avec le porte-plume inutile. La tête appuyée sur l'une de ses mains, par la baie de la fenêtre dont elle avait écarté les rideaux de tulle, elle regardait fuir, dans un ciel très bleu, lavé par une averse, les lourdes nuées que le soleil cernait d'un trait étincelant... Un soleil qui disait la fin prochaine de l'hiver.
Février s'achevait. Quelques bourgeons hâtifs pointaient sur le bois des branches; et les rayons épandaient une tiédeur chaude, qui luisaient entre les giboulées.
Ce n'était pas encore le printemps; mais son souffle déjà frémissait dans l'air plus lumineux. Et Claude qui suivait le vol des nuées, murmura, pensive:
—L'hiver va finir...
L'hiver... Comme il avait passé vite, cet hiver que là-bas, à Landemer, elle interrogeait avec une sorte de curiosité anxieuse. Ah! combien, en dépit des apparences, il avait ressemblé peu à ceux qu'elle avait, jusqu'alors, traversés...
Non, jamais, son activité cérébrale n'avait été pareillement intense. Jamais tant de fleurs diverses n'avaient jailli, avec autant de fougue, en son jardin secret; et leurs parfums multiples, violents ou subtils, ou follement doux, la grisaient un peu, vraiment...
L'âme nouvelle apparue en elle à Landemer semblait continuer à s'épanouir; une âme frémissante, où grondait un furieux appétit de jouissances; qui cherchait, appelait, voulait les souffles ardents de la vie, comme une plante se tourne vers la lumière... Une âme que, par un dédoublement de la pensée qui lui était familier, elle observait, surprise, attentive et troublée...
Qui l'aurait soupçonnée en elle, cette âme neuve qu'à personne elle n'avait révélée, car elle en cachait jalousement l'existence, coutumière du soin de défendre son intimité, même avec Élisabeth, dont elle redoutait le regard clairvoyant.
Certes, elle l'aimait toujours profondément, cette amie que sa jeunesse avait entourée d'un culte enthousiaste—bien confiant, alors... Mais c'était le passé. Il semblait que chaque jour accusât les différences de leurs personnalités, rendant leurs âmes lointaines l'une pour l'autre, orientées vers des horizons trop opposés, qui, peu à peu, les séparaient moralement.
Toutes deux en avaient une conscience qu'elles ne trahissaient pas; décevante, inquiète, presque douloureuse chez Élisabeth... Non chez Claude, enivrée par la fièvre délicieuse où il lui semblait exquis de vivre, avec la sensation d'être emportée dans le flot d'un torrent magiquement doux, auquel, avec une allégresse imprévue, elle abandonnait sa volonté.
D'où venait cette impression?... Rien n'avait changé dans sa vie laborieuse; comme toujours, elle avait passionnément poursuivi son labeur intellectuel, travaillé son violon, rempli ses devoirs d'altruiste au dispensaire, chez les pauvres et les malades d'Élisabeth, en dépit de la révolte de sa jeunesse, altérée de beauté, de luxe, d'indépendance.
Qu'y avait-il de plus en sa vie?... Oui, une part très large donnée au développement de sa carrière d'artiste où elle réussissait comme jamais elle n'avait osé l'espérer. Pendant la saison qui allait finir, elle avait été, vraiment, dans la haute société mondaine, l'artiste à la mode, qu'il faut avoir entendue ou fait entendre chez soi. Les séances à l'hôtel des Ryeux y avaient été pour beaucoup, la lançant dans un monde trèssnob, mais tout-puissant pour créer des réputations; et elle devait beaucoup, force lui était de le reconnaître, à l'influence de Raymond de Ryeux.
Elle avait joué dans de grands concerts et débuté àColonneen des conditions qui lui avaient rappelé l'heure glorieuse de son prix, au Conservatoire... Et à triompher là, devant un public de connaisseurs, elle avait éprouvé une joie fière. Car son succès devant les publics de salon, elle l'estimait... ce qu'il valait; et seule, son inflexible volonté d'arriver, en tenait compte.
Le tintement clair de la petite pendule posée sur le bureau rappela soudain sa pensée enfuie et elle tourna les yeux vers le cadran. Mais aussitôt, impatiente, elle releva la tête.
Que pouvait lui faire l'arrivée plus ou moins exacte de Raymond de Ryeux pour leur séance de musique?
Il n'était jamais en retard, d'ailleurs, elle le savait bien; plutôt en avance, au contraire. Plusieurs fois même, il était arrivé avant qu'elle fût rentrée. Elle l'avait trouvé qui l'attendait et l'accueillait avec un «Enfin!» étrangement ravi.
En somme, pourquoi venait-il avec un plaisir dont elle sentait la sourde intensité? Car elle avait conscience de se montrer, avec lui, comme elle n'était avec personne; souvent brusque, garçonnière, âpre à soutenir ses idées ou ses goûts, à attaquer les habitudes, la puérilité, les faiblesses des gens de sa caste... Seulement, quand il s'agissait de musique, ils s'entendaient à merveille et se comprenaient... «Peut-être, disait Claude, moqueuse, parce que la musique a toujours adouci même l'humeur des fauves.»
Autrement, leurs conversations tournaient vite à la guerre d'escarmouches; car ils étaient également volontaires; elle, avec une désinvolture insouciante; lui, avec sa hardiesse gamine, souple, courtoise, qui était très séduisante.
Ces escarmouches, tous deux, d'ailleurs, les appréciaient fort, curieux l'un de l'autre. C'était pour lui un étonnement que la culture, la forte intellectualité de ce cerveau féminin; elle l'intéressait, quelquefois aussi, elle l'exaspérait, par la conviction tranquille qu'elle avait de son droit à une pleine liberté de penser, de vouloir, d'agir comme l'eût fait un homme. Et, sans daigner y prendre garde, elle était si dangereusement féminine!
Elle, habituée à tenir la généralité masculine en piètre estime, ne s'étonnait pas de constater chez celui-ci, les mêmes faiblesses que chez ses frères. Avec une indulgence plutôt méprisante, elle constatait, en toute occasion, son amoralité absolue qui lui fournissait une étude neuve dont elle goûtait les révélations. Elle observait, curieuse, les manifestations d'une personnalité qu'elle était forcée de reconnaître, non seulement douée d'un charme inattendu, mais très intelligente.
Ce sportman avait un prodigieux sens de l'art et le goût des idées. Il lisait beaucoup et s'assimilait, avec une facilité nonchalante, les doctrines les plus opposées; acquérant ainsi un scepticisme ironique et souriant, qu'elle n'avait pas coutume de rencontrer parmi les convaincus dont elle vivait entourée.
Aussi, volontiers, elle causait avec lui, intéressée par le heurt fréquent de leurs pensées; lui, aristocrate de par sa naissance, ses goûts, sa fortune, trahissant une sensualité âpre à la conquête... Elle, grandie dans le monde des travailleurs, prolétaires et cérébraux, soumise au joug des idées morales, dédaigneuse—par volonté,—du confort même dont le besoin lui semblait une faiblesse.
La porte dustudios'ouvrit et Caroline annonça:
—M. de Ryeux.
Lentement, Claude remit le porte-plume sur la table et tourna la tête. Avant qu'elle eût fait un mouvement pour l'accueillir, il était venu à elle, posant sur la table une botte de ces larges violettes dont elle aimait si fort le parfum. Puis il porta à ses lèvres, la main qu'elle lui tendait. Et elle ne la retira pas. L'accoutumance avait accompli son œuvre. Maintenant, elle acceptait qu'il la traîtât comme les femmes de son monde, avec la même galante courtoisie, et il avait eu l'art de l'habituer à la courte caresse qu'il goûtait avidement... Car sa sensualité voulait la douceur de la chair tiède, délicatement parfumée, où battait le rythme ardent de la vie...
—J'arrive trop tôt?... Je vous dérange?...
—Pas du tout!... C'est l'heure... Dieu! que ces violettes embaument!... Je vous en remercie... Mais je croyais convenu que vous ne m'apporteriez plus de fleurs...
—Avons-nous convenu cela?... En ce cas, nous avons fait, ou dit une sottise; et il est sage de ne pas tenir lieu d'une si fâcheuse convention... Ne m'en veuillez pas d'avoir cédé à la tentation de vous annoncer, par ces violettes, que le printemps est proche. Elles sentent le renouveau!... Ne trouvez-vous pas?
Sans répondre, elle inclina un peu la tête. Debout, devant la fenêtre dont la lumière ruisselait sur le visage un peu penché, elle était occupée à mettre les violettes dans un vase de jade qu'elle avait rempli d'eau... Et avec une jouissance aiguë, mordu déjà par l'obscur désir qu'il ne devait pas trahir, il contemplait le corps souple que révélaient la jupe étroite, la blouse de linon dont le col rabattu libérait le cou haut et fin, sous le nœud sombre des cheveux.
Mais elle revenait vers lui, rapportant le vase sur la table à écrire; avec une sorte d'avidité, elle respirait la senteur des violettes.
—Ce parfum est exquis! Il reposerait même une créature épuisée!
Raymond se mit à rire.
—Vous n'êtes pas de ces personnes-là, à coup sûr!
—Parce que je suis très résistante! Si vous pouviez mesurer ma besogne, vous me prendriez en pitié!
Elle plaisantait. Mais lui, très sincère, dit:
—Vous avez raison... Je suis navré de n'avoir pas le droit de vous éviter toutes ces stupides peines matérielles!...
Il surprit l'imperceptible contraction des sourcils qui faisait, tout de suite, hautaine l'expression du visage; et continuant, le ton changé, il demanda:
—Je ne pourrais pas vous aider?
A son tour, elle rit:
—Non, pas du tout.
—C'est votre concert qui vous donne toute cette besogne?... Vous vous moquez de mes offres, mais je vous assure que je serais très capable—et ravi!—de constituer un secrétaire suffisant,... pour... pour écrire des adresses, par exemple... En tout cas, voici une liste de personnes qui désirent des billets... Voulez-vous aussi m'en confier une vingtaine?... J'ai preneur.
—Très volontiers... Et merci.
Aussi simplement que lui-même, elle avait parlé. Mais ils n'insistèrent ni l'un ni l'autre; ce point de vue «affaires» semblait leur être désagréable à soulever ensemble.
D'un geste distrait, il avait pris des livres sur la table et en regardait les titres:la Mort, de Maeterlinck,le Cœur innombrable, de la comtesse de Noailles,les Syndicats ouvriers, pour les femmes. Désignant ce dernier volume, il interrogea:
—Qui lit cela? Mme Ronal?
—Non, c'est moi.
—Oh! Et cela vous intéresse?
—Beaucoup, naturellement...
—Quelle singulière petite fille vous êtes!
—Parce que je ne suis pas indifférente au sort de mes sœurs, les travailleuses?...
—Vos sœurs!... Quelle illusion!... Mais je comprends pourquoi vous vous entendez si bien avec Hugaye!
—Nous ne nous entendons pas «si bien...» Nous nous disputons, au contraire, très souvent. Il est trop entier dans ses jugements!
—Vous vous disputez?... Eh bien, il doit en être rudement navré!
—Pourquoi? Il sait combien je l'estime... Ça lui suffit!...
—Hum! Hum... Je ne crois pas cela... Pourquoi l'estimez-vous tant?
—Parce qu'il s'est fait une vie utile et intelligente...
—Ah!... Jugement à mon adresse, avouez-le?
Elle secoua la tête, riant de sa mine un peu penaude...
—Je ne songeais pas à vous, du tout...
—Mais vous auriez parlé de même en y songeant. Dites comment vous qualifiez ma vie, à moi?
—A quoi bon?...
Il sentit qu'elle se dérobait; et aussitôt, il insista, impératif:
—Dites... pour mon bien!...
—Que vous êtes curieux!...
—C'est vrai, je suis très curieux devousqui êtes pour moi un Inconnu..., un troublant Inconnu.
—Troublant est pour le moins excessif! fit-elle, l'accent un peu bref.
Elle s'était détournée et préparait les cahiers de musique. Il reprit:
—Vous n'avez pas répondu à ma question. Et ma curiosité en augmente... Confiez-moi comment vous qualifiez ma chétive existence.
D'un indéfinissable ton, elle jeta, un peu impatiente:
—Votre existence?... Elle me paraît une inutilité élégante et dangereuse...
—Oh! Oh!... Enfin... Je m'attendais à pire! Mais vraiment, vous pensez ce que vous venez de me dire?... Ce n'est pas une taquinerie?
—Non... C'est, pour moi, la simple vérité...
Il la regardait, attentif, irrité malgré lui.
—Inutile, je comprends... Mais dangereuse, en quoi?
—Vous ne vivez que pour vous... Sans vous occuper de la répercussion de vos actes sur les autres... Ainsi, vous pouvez faire beaucoup de mal; quoique, de volonté, vous ne soyez pas cruel!
Sourdement, il tressaillit... Comme elle le jugeait juste...
—Si vous avez de moi cette opinion, comment m'admettez-vous près de vous?
Elle jeta un rire moqueur.
—Oh! que voulez-vous, que, moi, je craigne? Vous n'avez pas encore deviné que,... sauf un apache... et encore!... il n'y a aucun homme qui puisse me faire peur?
Une seconde, leurs regards se rencontrèrent, comme se croisent deux épées, aux mains d'intrépides duellistes; et l'un et l'autre pensaient des choses qu'ils n'articulaient pas, mais qu'ils savaient bien.
L'orgueil, la colère, le désir du mâle bondissaient en lui; elle le sentait et regardait en souriant cette flamme qui l'éclairait sans la saisir.
Le premier, il détourna les yeux des prunelles sombres dont le calme railleur semblait le braver; et reprenant le ton de badinage qui faisait passer la hardiesse de ses paroles, il reprit:
—Eh bien, je suis fort heureux que vous soyez une femme très brave, puisque je dois à cette bravoure nos rares séances de musique!
—Comment, «rares»? A peu près toutes les trois semaines, nous jouons ensemble!
—Cela me semble très peu... Les minutes que je passe ici ont un prix unique pour moi.
Elle fit un imperceptible geste d'épaules. Sa main tourmentait le cahier de musique qu'elle tenait.
Impatient, il jeta:
—Vous ne me croyez pas?
—Non, pas du tout!
—Eh bien, vous avez tort; car je vous dis l'absolue vérité. Quand je sors de chez vous, parce qu'il le faut bien! je pense déjà, avec envie, au jour où il me sera permis d'y rentrer... Et si vous tardez à m'indiquer ce jour, il me faut vraiment rassembler tout mon avoir de discrétion, pour ne pas venir chercher ce rendez-vous qui se fait trop attendre...
Le visage de Claude avait pris son indéchiffrable expression. Les paupières abaissées voilaient le regard.
—Décidément, vous êtes un musicien fervent! Par bonheur pour vous, vos occupations... très variées, sont là pour vous aider à passer le temps, entre les séances que vous goûtez si fort.
Hardiment, il répéta:
—Par bonheur, oui... Mais ces occupations me distraient seulement; elles ne me font pas oublier... Elles ne peuvent que m'aider à tromper le désir... si vous me le permettiez je dirais la soif, que j'ai de vous retrouver. Une soif, chaque jour grandissante... Je suis bien forcé de me l'avouer... C'est insensé! mais c'est comme cela! A quoi bon se mentir à soi-même!
Les paroles de Raymond de Ryeux gardaient un accent léger. Mais Claude en discernait la sincérité frémissante... Comme, hélas! elle percevait, en elle-même, un plaisir misérable à sentir sa puissance sur cet homme... Un souffle ardent semblait embraser son jardin secret...
Et brusquement, elle dit:
—Nous bavardons là bien vainement!... A l'ouvrage... Nous déchiffrons tout de suite?
Elle prenait son violon. Il s'assit au piano.
—Voulez-vous que nous rejouions d'abord la sonate de Grieg?
Elle inclina la tête.
—Si vous préférez.
Et le duo commença.
A jouer souvent ensemble, ils étaient parvenus à un unisson absolu; et de se sentir si parfaitement suivie et comprise, elle en arrivait à trouver un agrément personnel qu'elle n'avait pas prévu en acceptant—par raison—les séances que le caprice de M. de Ryeux lui avait imposées.
Et dans la pièce silencieuse où errait la senteur fraîche des violettes, des minutes et encore des minutes coulèrent insaisissables pour eux. Dans le plaisir souverain qu'ils trouvaient à jouer ainsi ensemble, le sens de la durée leur échappait. L'un et l'autre, ils goûtaient une jouissance d'art qui... pour un instant... sans qu'elle, surtout, en eût conscience... les faisaituncomme aucune parole ne l'eût pu faire... Ah! elle ne songeait plus du tout qu'il était le clubman qu'elle dédaignait, le conquérant à vaincre, l'homme...
Et quand elle abaissa son archet, la dernière note jouée, elle s'exclama avec une spontanéité ravie, bien différente de sa réserve coutumière:
—C'est très bien! Si vous étiez un professionnel, nous pourrions jouer ensemble dans quelque concert!... Par exemple, à l'ambassade de Russie où j'ai unthésamedi!
—J'en serais rudement fier!... Mais c'est un honneur qui, hélas! ne me sera pas accordé!
Elle venait, par ses paroles, de lui donner un intense plaisir; car il savait la valeur du jugement d'une artiste comme elle... Et il savait aussi combien elle était sincère!
Il restait debout devant elle qui, nonchalante soudain, s'était assise sur le divan, parmi les coussins, et il continuait:
—Vous allez me rendre très orgueilleux!... Jamais personne encore n'avait jugé avec tant de faveur mes capacités musicales. D'ailleurs, il est vrai, avec personne, je n'ai joué comme avec vous!...
Il semblait plaisanter; mais c'était l'absolue vérité, qu'en jouant, il subissait la complexe influence de son talent et de sa séduction de femme.
—Je suppose pourtant qu'on a dû vous dire déjà, plus d'une fois, que vous étiez merveilleusement doué. Quel dommage que vous ne soyez qu'un monsieur chic!
—Bah! ne regrettez pas que nous puissions jouer ainsi, librement, pour nous-mêmes!
—Ce qui m'est rarement accordé!... Et maintenant, je sonne pour le thé. Nous avons bien gagné notre goûter!
—Ah! oui! jeta-t-il gaiement.
—Vous doutez-vous que nous avons travaillé une heure et demie, sans récréation?
Il haussa les épaules:
—C'est très court, une heure et demie!
—Mes doigts, pour le moment, ne sont pas tout à fait de votre avis!
Et joyeusement, elle frottait ses mains, l'une contre l'autre. L'animation du jeu avait fouetté de rose la peau si blanche, et ses yeux étincelaient. La porte s'ouvrait pour l'entrée du plateau à thé. D'un bond, Claude fut debout.
Cet instant du thé, c'était peut-être celui que de Ryeux aimait entre tous, dans leurs réunions; surtout quand ils avaient fait de bonne besogne. Claude, un peu grisée de musique, contente d'elle et de lui, causait alors avec un abandon amical qui, inaccoutumé chez elle, avait la séduction d'un don rare.
Puis il adorait la voir servir le thé, car ainsi, elle devenait femme... dangereusement.
Et ce jour-là encore, pour la mieux regarder, il chercha, dans la profondeur du divan, la place qu'elle venait de quitter, où les coussins gardaient un peu sa forme.
Dans la cheminée, les bûches crépitaient, éparpillant de hautes flammes, qui allumaient des éclairs sur le métal brillant de la théière qu'elle remuait. Elle prit une tasse pour la lui offrir; et le voyant paresseusement adossé aux coussins, elle se mit à rire.
—Quel air de béatitude, vous avez!
Mais il avait vu son mouvement et se levait aussitôt, revenant vers la table à thé:
—C'est que je suis, en effet, très heureux! Vous ne me rembarrez pas... Et mes yeux possèdent le spectacle qui les ravit!...
—Vraiment? Et où le prenez-vous, ce spectacle? Dans la vue dustudio?... Vous devez cependant y être habitué maintenant!
—Ce n'est pas lestudioque j'aime à contempler... C'est la dame du logis!
—Élisabeth? fit-elle, taquine. Alors votre satisfaction est rare...
—Aussi n'est-ce pas celle-là que je recherche... Et vous le savez bien!
—Peut-être, en effet, je le soupçonne. Mais j'avoue que je ne saisis pas la cause de votre agrément...
—Parce que vous ne vous voyez pas! En servant le thé, pas plus qu'en une autre circonstance, vous ne ressemblez aux autres... Cette besogne féminine paraît toute nouvelle, accomplie par vous... Tout à la fois, vous avez l'air de vous appliquer à la bien remplir et de vous en f... Vous avez des mouvements précis dont la souplesse est un régal pour mes yeux...
Encore une fois, il usait de ce ton, qui semblait enlever toute importance à ses paroles. Mais dans les vibrations de la voix, quelque chose animait les plus simples mots d'une sorte de passion sourde.
Si elle s'en apercevait, elle n'en trahissait rien et, avec une impertinence joyeuse, elle demanda, sucrant son thé:
—Dans quel roman, prenez-vous les belles choses que vous me débitez là?
Souriant, il répliqua, comme il eût discuté un thème psychologique:
—Dans l'éternel roman que l'homme lit fatalement près de la femme.
Elle haussa les épaules.
—Mais non, mais non, pas fatalement! Mettez quand l'homme est un oisif et n'a rien de mieux à faire; quand la femme qu'il veut «lire» vit hypnotisée par les balivernes sentimentales qui distraient son propre désœuvrement. Mais en majorité, aujourd'hui, nous avons mieux, heureusement pour nous!...
—En êtes-vous sûre? interrompit-il presque violent.
—Mes sœurs et moi, nous sommes des libérées du vieux servage!... Nous avons appris à regarder en face, très indifférentes, souvent aussi très amusées, les efforts de l'homme pour nous dominer avec ses déclarations sentimentales dont nous savons la valeur... Sur ce chapitre, aujourd'hui nous sommes son égale.
Une colère de mâle déçu grondait en lui.
—C'est l'amour que vous traitez avec cette désinvolture?
Railleuse, elle inclina la tête.
En lui, dans le mystère de son être, criait le désir de la saisir enfin entre ses bras, de briser cet orgueil de femme sous le baiser qui triomphe, dans une étreinte violente et douce divinement...
Et il lui fallut toute la tension de sa volonté bien dressée, pour parvenir à dire, presque tranquillement, comme un maître expérimenté reprend une écolière ignorante:
—Vous parlez d'un dieu que vous ignorez encore et qui se vengera de vos dédains!
Elle souriait, insaisissable; et ainsi son original visage était merveilleusement beau.
—Soit, je verrai bien; je vous l'ai dit, je ne suis pas peureuse! J'attends les foudres du dieu.
—C'est cela, attendez l'heure... Vous êtes dans votre rôle après tout... Alors, sincèrement, il ne vous semblerait pas... délicieux de vous sentir le tout d'un autre être pour qui vous êtes devenue l'unique raison d'exister?...
Elle secoua la tête:
—Délicieux?... Dites que je serais navrée d'être la cause d'une pareille déchéance! Et je me le reprocherais comme une vilaine action... même si la chose se produisait sans que ma volonté y fût pour rien!
Une sorte de colère flambait dans les yeux qu'il attachait sur elle.
—Faut-il que votre culture cérébrale ait faussé en vous le sens vrai de la nature! O petite fille, aveugle et orgueilleuse, vous ne savez pas, comme vous blasphémez!
—Je blasphème parce que, si je dois être aimée un jour, j'entends l'être par un homme qui demeure droit devant moi... comme je resterai droite devant lui. Je ne voudrais pas plus qu'il devînt mon esclave, que je ne consentirais à être la sienne!
—Ah! vraiment?... Alors vous ne concevez que l'amourdigne, où l'homme et la femme se dressent vis-à-vis, tels deux adversaires juchés sur des échasses! L'amour digne!... Il ressemble au vrai, au bel amour, impérieux, ardent, qui enivre ses fidèles, comme... comme la splendeur d'un midi de l'été, ressemble à la lueur grise d'une aube d'hiver!...
—Votre idole? C'est un monstre qui ment et qui torture! interrompit-elle avec une sorte de révolte.
Elle avait posé sa tasse sur la table, et les mains jointes, serrées autour du genou, elle écoutait, la tête un peu penchée, les paupières abaissées voilant le regard.
Il haussa les épaules et se dressa devant elle, les bras croisés:
—Un monstre... O! enfant qui ne savez pas!... Un monstre? Oui, la statue glacée que vous honorez!... Mais mon idole... comme vous dites... un monstre!... Quelle parole insensée!... C'est un jeune dieu tout frémissant de cette vie que vous adorez... qui a de beaux bras caressants pour attirer... des lèvres doucement ardentes pour distiller l'ivresse des baisers fous, ces baisers dont, éternellement, demeurent altérés ceux qui les ont goûtés une fois... Il viendra une heure, je vous le jure, où vous penserez comme moi; que vous le vouliez ou non! Ainsi vous serez mienne, vous souvenant, malgré vous, de mes paroles!... Et alors, vous-même, vous jugerez des jours perdus, ceux que vous aurez livrés à votre illusion cérébrale!
Qu'allait-elle répondre? Il l'ignora. Car, en cet instant, la porte dustudios'ouvrait, et la voix claire d'Élisabeth prononçait:
—Il paraît que j'arrive à l'heure du thé. Claude, as-tu, pour moi, une tasse?
Presque lente, elle se dressa. Elle avait eu un imperceptible sursaut de créature brusquement réveillée. Une ou deux fois, les cils battirent sur ses prunelles dont le regard était étrange... revenant de si loin...
Puis elle dit,—et sa voix semblait assourdie:
—Élisabeth, si j'avais pu soupçonner que vous reviendriez tantôt, nous vous aurions attendue...
—J'ai eu besoin de quelques renseignements...
Raymond de Ryeux avait passé la main sur son visage et, profondément, s'était incliné devant Mme Ronal. Il avait l'allure de parfaite courtoisie qui lui était habituelle dans le monde.
Élisabeth lui demanda:
—Il y a longtemps que la séance de musique est finie?
—Non, pas longtemps... Nous avons beaucoup joué... Vous devez trouver, madame, que j'abuse du temps de Mlle Suzore.
—Claude est d'âge à juger par elle-même des loisirs dont elle peut disposer pour vous.
Elle s'arrêta un peu; son regard était pensif. Une seconde, il enveloppa la petite table à thé, soigneusement dressée, les violettes qui n'étaient pas dans lestudiolorsqu'elle était sortie; le visage de Claude dont elle connaissait trop bien toutes les expressions pour n'être pas frappée de son indéfinissable éclat, du regard songeur des yeux, du pli étrange des lèvres qui semblaient résolument closes sur quelque secret.
Et elle finit:
—Je vous l'ai prêtée... Mais je vous la reprends... A mon tour, j'ai besoin d'elle... Il me faut un instant mon secrétaire... Et je suis toujours pressée...
Vive, elle buvait le thé que Claude lui avait apporté, sans un mot, attentive à la servir. Tout de suite, à ses paroles, Raymond de Ryeux s'était levé pour prendre congé:
—Madame, je ne vous dirai jamais assez combien je vous suis reconnaissant de me prêter un peu, de temps à autre, votre secrétaire... Alors, mademoiselle, nous avons notre prochaine séance de déchiffrage, de jeudi en quinze?...
—Non, je ne pourrai pas... J'ai trop à faire en ce moment...
Il réprima un sursaut qu'il ne devait pas trahir... Pourquoi subitement se dérobait-elle? Quel caprice venait de surgir dans cette pensée mystérieuse?
Mais devant Élisabeth, il ne pouvait ni questionner, ni insister, ni se révolter. Et correct, il s'inclina, raidi contre la déception qui criait en lui...
—Alors, mademoiselle, avec tout mon regret, j'attendrai votre bon plaisir. Mais j'espère que vous allez être très généreuse et me trouverez vite un petit instant. Vous me le direz, vendredi, chez Mme de Ryeux?
D'un indéfinissable ton, elle fit:
—Ah! c'est vrai, nous nous retrouvons vendredi!... Si je puis, oui, je vous dirai...
—J'emporte votre promesse... Au revoir, mademoiselle.
Il lui tendait la main. Avec une lenteur inaccoutumée, elle donna la sienne. Et tranquillement, sans souci de la présence d'Élisabeth Ronal, il la baisa. Puis, respectueux, il se courba devant Mme Ronal:
—Madame, je vous présente mes hommages.
Et il quitta la pièce.
Elles étaient seules. Rapidement, Élisabeth prit sur son bureau quelques notes, puis tendit des feuillets à Claude:
—Veux-tu, enfant, avoir l'obligeance de revoir ces épreuves de mon rapport? Il me faut les faire partir ce soir; et j'aurai tout juste le temps d'y jeter un coup d'œil avant le dîner.
—Très bien, Élisabeth, donnez. Je vais tout de suite me mettre au travail.
Elle rangeait les cahiers de musique épars sur le piano, replaçait le violon dans sa boîte; mais elle s'arrêta et releva la tête d'un brusque mouvement, à cette question d'Élisabeth:
—Dis-moi, Claude, est-ce que tu as encore promis plusieurs séances à M. de Ryeux?
—Je n'ai rien promis... J'arrêterai quand bon me semblera...
—Ah! bien! Tu es donc parfaitement libre de cesser les séances.
—Cesser? Mais je n'en ai pas l'intention... du moins pour le moment.
Dans son accent, il y avait eu plus que de la surprise, une sorte de révolte frémissante, tout de suite maîtrisée par la volonté qui, aussitôt, s'affirmait.
Très calme, mais avec cette fermeté douce qui avait tant d'autorité, Mme Ronal dit:
—Pourtant cela vaudrait mieux, Claude.
La jeune fille, qui continuait d'aller et venir dans la pièce, s'arrêta court de nouveau; et ses prunelles sombres se posèrent sur le visage de Mme Ronal. Elle répéta:
—«Cela vaudrait mieux...» Je ne comprends pas, Élisabeth. Quelle idée avez-vous là?... Pourquoi voulez-vous me faire interrompre des séances qui, pratiquement, me sont très avantageuses?
—Oui... pratiquement... Mais à ce point de vue pécuniaire, tu as eu un très bel hiver. Donc le bénéfice de ces... soi-disant leçons est du superflu. D'ailleurs, toi et moi, nous tenons pour secondaires les questions d'argent.
—C'est vrai... Et alors?... Élisabeth?
Droite, elle se tenait devant la jeune femme, les sourcils soudain rapprochés, durcissant un peu le visage devenu impénétrable. Ses doigts caressaient doucement les violettes, sur la table, près d'elle. Du même accent dont elle avait déjà parlé, Mme Ronal continua:
—Alors, mon enfant, je trouve... et quand je t'aurai dit ma raison, tu penseras sûrement comme moi, qu'il serait préférable de ne pas poursuivre plus longtemps ces séances, puisque la fin de l'hiver t'en fournit une raison plausible.
Une légère flamme était montée aux joues de Claude. Elle attachait sur Élisabeth des prunelles profondes, où luisaient de lointains éclairs.
—Et votre raison, c'est...?
Mme Ronal resta une seconde silencieuse comme si elle eût voulu peser ses paroles. Puis, simplement, elle dit:
—J'ai compris...—un peu trop tard, malheureusement,—que ces séances de musique, suivies de goûter, n'auraient pas dû avoir lieu.
—Parce que?... Car enfin, Élisabeth, combien de fois ai-je ainsi fait de la musique avec des artistes masculins.
—Oui, avec des professionnels ou des camarades. M. de Ryeux n'est ni l'un ni l'autre. Il m'a suffi de le voir, à l'improviste... près de toi, pour constater qu'il goûte ta personne, pour le moins autant que ton talent.
Obscurément, Claude tressaillit, comme si un souffle ardent, lourd de parfums, eût passé sur son âme.
Élisabeth continuait avec une autorité devenue presque grave:
—Or, tu sais aussi bien que moi où il tend quand il a goûté une femme!... Alors je ne veux pas que toi, ma «petite», mon enfant, tu sois exposée à te défendre contre son... admiration... Je me reproche beaucoup, à cette heure, de n'avoir pas pensé qu'il était imprudent de le laisser ainsi t'approcher librement...
Avec une vibration de colère dans la voix, Claude dit, hautaine:
—Je vous prie de croire, Élisabeth, que M. de Ryeux a toujours été d'une irréprochable correction avec moi.
—Je n'en doute pas... Je ne te fais pas l'injure, mon enfant, de penser que, autrement, tu lui aurais permis de revenir ici. Mais il est évident que...—pour employer le jargon mondain...—il te fait la cour.
Claude haussa les épaules.
—Il est ainsi avec toutes les femmes. Je l'ai vu à l'œuvre aux vendredis de Mme de Ryeux.
—Oui, avec des femmes de son monde, habituées à être ainsi traitées... Toi, qui es obligée de te garder seule, tu ne dois pas accepter cette attitude.
—Je n'ai ni à accepter ni à refuser ce qui est sa manière d'être. Je ne puis la changer.
—Et cette manière d'être, en somme, ne te déplaît pas, dit Mme Ronal d'un ton qui faisait de ses paroles plus une réflexion qu'une question.
Avec une sorte de franchise altière, Claude prononça:
—Il ne me déplaît pas... même, il me plaît, qu'il me traite comme son égale, socialement, et ne me laisse jamais souvenir que je vais chez lui gagner ma vie en distrayant ses invités...
Élisabeth eut un geste indifférent:
—Tu donnes ton talent dont la valeur est supérieure à tout argent.
—A notre point de vue, oui, jeta Claude avec un petit rire bref; pas à celui du beau monde qui emplit les salons de Mme de Ryeux. Peu importe, d'ailleurs... Ce qui est plus sérieux, c'est votre subit revirement à l'égard de M. de Ryeux. Car, en somme, vous le connaissiez, quand vous avez insisté pour que je réponde à la proposition de sa mère.
—Tu allais chez lui en artiste. Tu le rencontrais dans un salon plein de monde.
Un éclair d'ironie courut dans les prunelles de Claude. Chez Mme de Ryeux, ce n'était pas dans un salon plein de monde qu'elle rencontrait son mari... Il y avait le foyer...
Élisabeth poursuivait:
—Ce n'est pas dans les mêmes conditions que tu le vois ici. J'ai été imprudente, je le répète... Et je l'ai compris tout à l'heure, avec une intensité qui m'amène à te parler comme je le fais. Quand je suis entrée soudain, et vous ai trouvés goûtant et causant, votre tête-à-tête m'est apparu avec un caractère d'intimité qui a choqué tous mes sentiments de mère... de femme aussi...
—Élisabeth! interrompit Claude frémissante.
Mais la jeune femme achevait, comme si elle n'eût pas entendu:
—Sais-tu de quoi vous aviez l'air, devant le feu, auprès de cette table servie, des fleurs autour de vous?...
—De quoi?... Mais de deux personnes qui goûtent, j'imagine, riposta Claude avec une âpreté ironique.
—Vous aviez l'air de deux amoureux... je ne veux pas dire de deux amants, qui terminent, par un thé réconfortant leur réunion dans quelque garçonnière.
Claude pâlit. Une lueur d'orage flambait dans ses prunelles.
—Oh! Élisabeth!... Commentvous...vous... pouvez-vous me calomnier ainsi... Et lui aussi!
Mme Ronal eut vers elle un geste d'apaisement.
—Je ne te calomnie, ni ne t'accuse, enfant. Je te dis tout simplement ce que j'ai éprouvé, parce que tu dois le savoir... Tu ne peux être tout à fait bon juge en la circonstance, ma Claude. Alors, moi, ta grande amie, je t'avertis... Je sais que, comme moi, tu n'accepterais jamais de servir de distraction à M. de Ryeux dont tu connais la réputation... et la valeur morale, puisque vous avez beaucoup causé cet hiver...
—Si je le distrayais, lui aussi me distrayait; nous sommes quittes; et ma dignité qui semble vous préoccuper, Élisabeth, est bien sauve, je vous assure!
—Quel besoin peux-tu avoir de distractions, offertes par M. de Ryeux?... Et quelles peuvent être ces distractions?... Je ne vois pas...
—Oh! n'imaginez rien d'extraordinaire, je vous en prie, Élisabeth... Tout simplement, il me plaît de causer avec lui, parce que je lui trouve une forme de pensée neuve, qui m'intéresse... Et aussi, il me plaît beaucoup... c'est vrai, de faire de la musique avec lui, parce qu'il est remarquablement artiste... Voilà tout... Êtes-vous rassurée?
Les yeux de Mme Ronal gardaient une sorte de gravité pensive:
—Ah! comme tu tiens à ces réunions! Claude.
—J'y tiens?... Où prenez-vous cela? Élisabeth.
—Dans la façon dont tu les défends et te refuses à y renoncer...
Avec une sorte de hauteur, Claude prononça:
—Mais je n'ai rien refusé... Je suis chez vous. Je ferai naturellement ce que vous voudrez...
—Claude! De quel accent tu parles... Tu sais bien que jamais, je n'impose ma volonté... C'est un conseil que je t'ai donné, m'adressant à ta dignité et à ta raison pour que tu le suives... parce que je suis certaine d'être dans la vérité.
Claude ne répondit pas. Elle le savait bien qu'Élisabeth Ronal voyait juste... Un danger existait, qu'obscurément, elle avait la curiosité, la tentation de connaître, n'en ayant pas peur, orgueilleusement confiante en elle-même...
Mais jamais, elle n'eût imaginé qu'elle tenait ainsi à ces séances de musique... A l'idée de les terminer, de voir finir les causeries qui les entremêlaient, une espèce de révolte criait en elle, dont la violence la saisissait elle-même...
Mais tout de suite, aussi, la certitude s'imposait à son âme frémissante queluin'accepterait jamais de ne plus la retrouver dans cette intimité qu'Élisabeth condamnait.
Dans sa pensée, elle eut la vision précise du regard audacieux et caressant; elle entendit les sonorités de la voix impérieusement douce, si habile à exprimer toutes les pensées... Jamais cet homme-là ne devait renoncer à ce qui lui plaisait...
Un apaisement brusque et bizarre se fit en elle, dont son visage ne trahit pas le secret.
En silence, elle était allée s'asseoir devant la table à écrire et prenait les feuillets préparés. Elle les regarda, puis de son accent habituel, elle demanda:
—Je puis me rapporter, Élisabeth, au texte qui est avec les épreuves?
—Oui, absolument. A ce soir, ma petite Claude.
Ni l'une, ni l'autre n'avaient plus une allusion même à l'explication qui venait d'avoir lieu.
Elles s'étaient dit tout ce qu'elles jugeaient avoir à se dire; et leur volonté à chacune demeurait libre et ferme.