Tout de suite, il l'aperçut; et un tel éclair illumina son regard qu'elle en fut saisie. Mais, correct, il saluait d'abord les douairières et Monseigneur dont, avec une aisance respectueuse, lui, baisa l'anneau. Et Claude, seulement alors, prit conscience de sa propre incorrection à ce sujet. Sa bouche eut un pli drôle tandis qu'elle songeait:
—Quelle mécréante, je dois paraître! Monseigneur aura été scandalisé!...
Tous les hôtes se levaient. Devant elle, apparut Hugaye, enfin libéré de ses devoirs de politesse.
—Comment, vous ici?
Elle se mit à rire.
—Vous en êtes étonné!... Moi aussi! Je représente une «surprise»!
—Une surprise?... Ah! oui, c'est vrai, en m'invitant, ma tante m'a annoncé une surprise... C'était vous!
—C'était moi!...
Mais ils furent interrompus. Étienne devait offrir son bras à l'une des vieilles dames, vu la pénurie d'hommes. Encore une fois, Mme de Ryeux déplorait le retard de son fils.
Claude avait espéré la société d'Hugaye. Mais il trônait dans les honneurs, et elle, étant donnée sa jeunesse—peut-être aussi sa simple qualité d'artiste—se trouvait flanquée des deux demoiselles de compagnie qui avaient l'abord peu aimable et semblaient la considérer avec une sourde méfiance...
Alors, résolument, elle s'enfonça dans un mutisme qui lui donnait une apparence de petite fille très bien élevée, muette devant les vieilles personnes qui ne l'invitent pas à la conversation. Elle le devina; et, de nouveau, une moue moqueuse souleva ses lèvres. Ses yeux rencontraient ceux d'Hugaye; elle lui lança un coup d'œil de malice; et, gamine, mit un doigt sur ses lèvres, prenant un air sage.
Ce pendant quoi, sa pensée s'activait, profitant de son silence. Avec l'audacieuse indépendance de jugement qui lui était coutumière, elle se prenait à suivre le banal déroulement des propos,—d'une aimable insignifiance; se distrayant à étudier les mentalités diverses qui se révélaient avec candeur, marquées, d'ailleurs, de la commune empreinte du milieu.
A travers les vitres, d'une pureté immaculée, elle apercevait le beau parc qui s'enfonçait dans la nuit; où elle eût voulu pouvoir errer à sa fantaisie, insouciante des plats raffinés qui lui étaient présentés par les valets, gantés de blanc, dont le ministère s'accomplissait gravement, à travers la vaste salle à manger où les boiseries encadraient de précieux panneaux, œuvre de Van Loo.
Monseigneur, lui, dégustait en connaisseur les mets que Mme de Ryeux s'était ingéniée à lui faire préparer, et elle jouissait de son succès avec une vivacité qui épanouissait sa vieille et douce figure. Tout à fait, pour le moment, elle participait à l'imperturbable optimisme de Monseigneur qui s'affirmait, une fois de plus, en sa conversation.
Tandis que tous partaient en guerre contre le gouvernement—si antireligieux!—lui estimait que, peu à peu, toutes les difficultés s'aplaniraient, et il entrevoyait l'âge d'or d'une réconciliation universelle. Les douairières ne paraissaient pas partager sa confiance, mais elles n'osaient protester, doutaient ou soupiraient tout bas; tandis que, tout haut, Étienne, d'humeur combative, remettait les choses au point, discutait les questions sociales qui lui étaient chères avec le grand vicaire. Celui-ci, évidemment, ne partageait pas les bienveillants espoirs de Monseigneur et l'écoutait pérorer avec un scepticisme indulgent.
Claude eut un imperceptible geste de surprise en l'entendant tout à coup abandonner, par une exclamation, les considérations ardues que lui infligeait Hugaye:
—Ne pensez-vous pas, mon bon ami, que nous tenons là des propos peu distrayants pour ces dames et surtout pour une jeune fille comme Mlle Suzore?...
Étienne allait répondre que de telles questions étaient bien familières à Claude; mais elle lui jeta un léger signe pour qu'il ne la fît pas sortir du personnage où il lui plaisait de s'enfermer ce soir-là; et alors, il laissa le grand vicaire, qui était mélomane, se lancer vers les sphères musicales où, résolu, il appela Claude. A un degré surprenant, il était au fait du mouvement musical contemporain; et il parut ravi que Claude, entraînée malgré elle, lui parlât des œuvres qu'elle exécutait ou aimait, des artistes avec qui elle avait joué, des grands concerts classiques, qu'il suivait autant que possible...
Mais le dîner finissait; et Mme de Ryeux se levant, donna le signal de regagner le salon dont les portes-fenêtres étaient large ouvertes sur la terrasse.
Sans hésiter, Claude se glissa dehors, invinciblement attirée par la belle nuit lumineuse qui sentait bon le printemps.
Mais à peine elle avait fait quelques pas sur la terrasse, qu'elle s'arrêta court. Distinctement, dans le silence du soir, arrivait à elle le bruit approchant d'une auto qui roulait à toute vitesse. Entre les arbres, déjà apparaissait l'éclair des phares.
Son cœur se prit à battre à coups pressés, tandis qu'une pensée déchirait son cerveau, bizarre un peu:
—Voici ma destinée qui vient!...
Immobile, elle demeura dans l'ombre, regardant approcher l'auto qui sortait de l'avenue d'honneur, tournait et allait s'arrêter devant le perron, sur l'autre face du château.
Elle entendit le bruit des exclamations, des voix, de l'auto qui regagnait les communs; puis elle vit s'ouvrir la porte du salon où tous s'agitaient; et Charlotte de Ryeux entra la première, enveloppée encore de son cache-poussière, le voile écarté nimbant son visage à la Rubens; derrière elle,lui, incroyablement jeune vraiment, robuste, élégant, dans son allure de reître hardi aux prunelles caressantes.
Tendrement, il baisait au front sa vieille maman qui le considérait, comme toujours, avec une joie extasiée; tandis que Charlotte s'excusait de leur retard, causé par une panne qui les avait obligés à dîner à Chantilly, devant la constatation qu'ils ne pourraient être à la Saulaye pour sept heures.
Les saluts, les propos se croisaient, animaient le grand salon paisiblement endormi, un moment plus tôt. Claude entendait Mme de Ryeux insister pour faire servir aux voyageurs un petit repas qu'ils refusaient; puis tous deux disparurent afin d'enlever leurs vêtements de voiture.
Alors seulement, elle prit conscience que, de la terrasse, elle avait regardé la scène, comme elle eût assisté à quelque spectacle auquel elle était étrangère, notant avec une attention machinale les gestes, les attitudes, les paroles...
Quand Raymond et sa femme furent sortis, comme dans la reprise de la réalité, au réveil, elle se prit à murmurer:
—J'ai été folle de venir!... La sagesse, ce serait de remonter dans ma chambre sans qu'il m'ait vue, lui laissant ignorer ma présence, ce soir... Et puis, demain, garder sans cesse Hugaye près de moi.
Mais le destin ne lui permettait pas cette tardive sagesse. Étienne apparaissait au seuil d'une des portes-fenêtres et appelait:
—Claude, vous êtes là?
—Oui...
—Rentrez, vous allez avoir froid!
—Non, la nuit est délicieuse.
Elle restait appuyée contre le parapet de la terrasse, les mains pendantes dans les plis de sa robe. La brise du soir frôlait sa bouche, tout son visage, que rosait sa fièvre soudain ravivée. Il se rapprocha:
—Mme de Ryeux vous réclame. Raymond et sa femme viennent d'arriver.
Elle dit lentement.
—Je sais,... je les ai entendus...
A l'entrée du salon Mme de Ryeux insista, de sa voix fatiguée:
—Claude, ma petite, ne restez pas ainsi à l'humidité. Rentrez... Vous allez vous enrhumer!
Allons, il fallait obéir. Il ne lui était pas permis de demeurer à l'écart avec Hugaye, dont la présence l'eût protégée...
Protégée?... elle? protégée contre qui?... Voici maintenant qu'elle avait besoin d'être protégée comme une timide pensionnaire!
Son orgueil se révoltait.
Elle rentra. Les domestiques apportaient des rafraîchissements pour les de Ryeux. Les douairières échangeaient des paroles quelconques; Monseigneur somnolait un peu; le grand vicaire parcourait le journal du soir. Sous la lampe, les deux demoiselles de compagnie travaillaient, parlant à voix basse.
Claude alla s'asseoir à l'écart, devant une table; et, machinalement, se mit à feuilleter un album de gravures anciennes qu'elle ne voyait pas; car elle venait d'entendre s'ouvrir, de nouveau, la porte du salon et Mme de Ryeux s'exclamait:
—Enfin! te voilà, Raymond! Je suis bien contente!
De toute sa volonté, elle s'interdit de tourner la tête. Mais Mme de Ryeux l'appelait:
—Claude, mon enfant, pourquoi restez-vous ainsi, loin de nous? Venez donc ici, qu'on vous dise bonjour!... Je suis sûre que Raymond est enchanté de vous trouver!
O candeur maternelle!... Était-ce même seulement enchanté qu'il était?... Avant qu'elle se fût approchée, il était devant elle qui se levait lentement, repoussant l'album. Dans ses yeux, il y avait une lueur de joie presque sauvage. Lui aussi, articulait les premiers mots échappés à Étienne:
—Comment, vous! vous ici!... Il y a longtemps?
—Je suis arrivée à six heures et demie.
Brusque, il interrogea avec une sorte de violence:
—Mais comment, pourquoi êtes-vous ici? C'est exquis... et terrible!
Le dernier mot, il l'avait jeté comme pour lui-même, presque bas. Si elle l'avait entendu, elle n'en laissa rien paraître et dit négligemment:
—Je suis venue afin de jouer du violon demain aux offices. Mme votre mère m'a demandé d'arriver ce soir pour profiter un peu de la campagne.
—Ma mère aurait dû me prévenir...
Elle leva, une seconde, vers lui, des yeux interrogateurs, mais ne dit rien.
Alors, il finit:
—Me prévenir qu'elle vous invitait.
—Parce que vous ne seriez pas venu?
—Peut-être... Du moins, j'aurais dû m'abstenir... s'il me reste un atome de raison.
Il ne poursuivit pas, Charlotte à son tour entrait ennuagée de bleu tendre, et Claude se détournait pour l'aller saluer.
Elle, aussi, eut un regard stupéfait—mais peu charmé,—à la vue de la jeune fille.
—Comment, voilà Mlle Suzore?... Raymond, vous ne m'aviez rien dit de cette aubaine, qui doit vous ravir d'aise!
—Comme vous-même, Charlotte, qui appréciez autant que moi, je suis sûr, le talent de Mlle Suzore. Mais j'aurais été fort en peine de vous prévenir d'une présence que j'ignorais.
—C'est la surprise que je t'avais annoncée! expliqua la voix douce de la vieille marquise. Je savais bien que la présence de Claude te serait agréable!
—Soyez certaine, ma mère, que vous avez très bien réussi, dit Charlotte avec un éclat de son petit rire aigu. Mademoiselle Suzore, puisque vous êtes une très jeune invitée, voulez-vous m'aider a offrir les rafraîchissements?
—Bien volontiers, madame.
Docile, elle prenait les verres de sirop glacé, les tasses de chocolat, les présentant comme Charlotte, qui fut d'ailleurs, presque aussitôt, arrêtée dans ses fonctions, par Monseigneur, lequel l'invitait à s'asseoir à ses côtés.
Alors, derrière Claude, debout près de la table des rafraîchissements, la voix de Raymond de Ryeux s'éleva:
—A mon tour, mademoiselle, puis-je réclamer de votre obligeance une simple tasse de thé... comme autrefois, dans lestudio. Quel bon temps c'était là!... Pourquoi est-il fini?
Claude tressaillit... Ah! oui! pourquoi était-il fini, ce temps où, si simplement, elle se plaisait avec Raymond de Ryeux!
Se raidissant, elle jeta, railleuse:
—En ce temps-là, vous ne redoutiez pas comme maintenant de me voir...
—Est-ce que je redoute cela?... Je le devrais bien, en tout cas, puisque je me rappelle une parole lue dans ma jeunesse: «Celui qui aime le danger y périra.»
Elle haussa les épaules, tout en versant le thé dans la tasse, comme jadis...
—Je ne sais quel danger vous craignez de courir!... Mais j'imaginais que, comme moi, vous jugiez que c'est justement le danger qui donne de la saveur à la vie... Le danger bravé et vaincu!... Connaissez-vous un plaisir qui vaille celui-là?
—Vaincu?... Et si le danger est vainqueur? Vous vous croirez donc, toujours—naïvement—assurée de triompher?...
—Bien entendu... du moment que jeveuxtriompher!
Obscurément, en lui, bondit une rage contre cette impossibilité qu'il avait de la saisir, de la vaincre, elle... De tenir, défaillante entre ses bras, cette orgueilleuse, de voir ces lèvres savoureuses, si jalousement gardées, s'entr'ouvrir frémissantes sous les baisers et les mots d'amour...
Il se pencha vers elle un peu:
—Quelle confiance vous avez en votre volonté! Que savez-vous, si même, malgré vous... vous ne connaîtrez pas aussi, à votre tour, ces heures où la tentation gronde si âpre, si enivrante que l'unique volonté qui demeure dans l'être, c'est de s'y abandonner, les yeux clos, épouvanté et extasié.
Lentement, elle tourmentait la cuiller dans son verre d'eau glacée, la tête un peu inclinée; et il ne rencontrait pas son regard, puisqu'il ne voyait que le profil perdu qui était grave et surtout la nuque où, sous la lumière d'une lampe, les cheveux semblaient poudrés d'or. La lumière frôlait le bras nu, les doigts, et il eut l'impression qu'un frémissement les faisait trembler un peu...
Sans relever la tête, elle dit d'un bizarre accent, tout à la fois léger, ironique et vibrant:
—En effet, je ne sais rien de ce que vous dites!... Qui peut, en effet, répondre de l'avenir?... Mais je verrai bien... quand il sera temps!
Hugaye se rapprochait. Aussitôt, changeant de temps, il interrogea:
—C'est la première fois, je crois, que vous venez à la Saulaye?... Vous plaît-elle?
—Infiniment!... Mon arrivée, au crépuscule, a été... adorable!
—Eh bien, si vous le permettez, demain je vous montrerai des coins de forêt, tout proches, qui feront votre joie...
—Demain?... Mais je ne sais trop si je m'appartiendrai demain...
—Bien entendu, oui... Je suppose que vous n'allez pas, sans interruption, enchanter de musique, Monseigneur. Entre messe et vêpres, vous serez à vous et... à nous! Et dès ce soir... Est-ce que je puis vous faire une confession?
—Dites...
—Savez-vous que rien que de vous voir, j'ai été saisi de la tentation folle de...
—De?...
Les yeux sombres interrogeaient.
—De faire un instant de la musique avec vous ce soir, puisque demain, vous n'êtes pas sûre de votre liberté. Je vous en supplie, ne dites pas non! Jouons quelque chose... Il y a si longtemps que je n'ai pas eu cette joie!... Un siècle!
La voix avait une douceur ardente; et elle sentait combien de tout son être, il désirait la jouissance qu'il réclamait... Et voici que tout à coup, en elle aussi, montait l'aveugle souhait de ressusciter les minutes du passé...
Hésitante, elle dit:
—Mais personne ne demande que nous fassions de la musique... Nous serions très indiscrets en nous imposant ainsi.
—Oh! sûrement non!
Une allégresse triomphante flambait dans ses prunelles, et avant qu'elle eût pu se défendre, tout haut, il s'exclamait:
—Ma mère, j'ai bien grande envie de jouer un instant avec Mlle Suzore... Voulez-vous me le permettre?
Plus vivement que tous, oublieux du décorum, le grand vicaire s'écriait déjà tout le premier:
—Oh! monsieur de Ryeux, quelle heureuse idée vous avez là!
Tous plus ou moins insistaient. Claude était vaincue; mais elle objecta:
—Nous n'avons pas de musique...
—Qu'est-ce que cela fait? Vous et moi, nous savons par cœur l'Ariaet l'Humoresque. Nous les avons si souvent joués ensemble cet hiver...
—Cet hiver, oui... Mais depuis... Ça va aller très mal...
—Oh! que non! Je suis sûr de vous... Et de moi-même, puisque je joue avec vous...
—Alors... soit... Courons la chance!
Le violon de Claude avait été apporté. Raymond préluda. Sur les cordes, l'archet vibra en un beau son, large et grave.
Et, instantanément, de par la puissance magique de l'harmonie, ils furent seuls, comme aux heures de l'hiver enfui, oublieux des présences étrangères, emportés par le souffle de l'art et de la passion qui, soudain, les enveloppait, pénétrant tout leur être.
Quand ils se turent, la même lueur flambait dans leurs prunelles, invinciblement attirées l'une par l'autre. Des applaudissements les remerciaient; ceux du grand vicaire, enthousiastes; et Monseigneur s'exclamait paternellement:
—Quel beau talent vous avez, mon enfant. Vous ne sauriez assez en remercier le Seigneur!
—Peut-être est-ce de ma part un jugement téméraire?... mais je ne suis pas sûre que Mlle Suzore le fasse très souvent! jeta la voix haute de Charlotte de Ryeux, avec un petit rire mordant. Mes félicitations, Raymond, vous accompagnez comme un professionnel! Vraiment, vous pourriez partir en tournée avec Mlle Suzore!... Vous seriez de force!
—Vous entendez? mademoiselle, fit Raymond impassible.
—Mme de Ryeux a raison. Vous seriez de force, approuva Claude, aussi calme que lui devant l'attaque dont elle riait. Mais ni vous ni moi ne faisons de tournée...
Charlotte ne répondit rien. Si les regards eussent suffi, elle eût pulvérisé ces deux êtres dont le talent et le succès l'exaspéraient. Dix heures et demie sonnaient. La vieille Mme de Ryeux aimait à se coucher de bonne heure. Elle donna le signal de la séparation du soir; et ce fut le petit brouhaha des bonsoirs échangés, des pas sur les dalles du vestibule, les marches de l'escalier; des portes qui se fermaient.
Claude laissa retomber la sienne et, d'un geste rapide, elle éteignit la lampe électrique qui brûlait sur la cheminée. En ce moment, la lumière lui était odieuse, mais elle écarta les persiennes closes; et son regard chercha le large ciel paisible, comme son visage souhaitait la fraîcheur de la nuit à laquelle, machinalement, elle offrait sa main que semblait encore brûler le baiser correct de Raymond de Ryeux, donné devant tous.
Une indéfinissable senteur de lilas et de feuille émanait de la brise tiède qui frôlait sa bouche.
Des minutes coulèrent dont elle n'avait pas conscience. Debout devant la fenêtre, elle regardait le grand parc sombre où le clair de lune découpait des allées sablées d'argent...
Mais avec un geste de révolte, elle se retourna soudain:
—Allons, pas de rêvasseries stupides! Il faut dormir... Demain, à cette heure, je serai chez moi dont je n'aurais pas dû sortir!
Une seconde, machinalement, elle regarda, autour d'elle, dans la pénombre, la jolie chambre, élégante et confortable, le lit préparé, les fleurs qui embaumaient la cheminée. Puis, rabattant les persiennes, cette fois, elle chercha la lumière; et ne voulut plus penser qu'à se dévêtir.
Était-ce la chambre inconnue, ses nerfs trop vibrants, la griserie de l'air parfumé, Claude dormit très mal.
Quand la femme de chambre vint frapper à sa porte, à l'heure matinale qu'elle avait indiquée, il y avait bien peu de temps qu'elle venait de s'endormir d'un lourd sommeil. Pourtant, vite, elle se leva et s'habilla, avide d'errer à travers la campagne délicieuse dont elle voyait la jeune verdure s'ouvrir dans la lumière. Et telle était sa hâte d'être dehors, qu'elle ne s'assit même pas pour boire le déjeuner que la femme de chambre avait apporté sur un plateau.
Alors elle descendit dans le parc. Il était solitaire. La plupart des fenêtres apparaissaient closes encore par les persiennes. Seuls, les appartements du rez-de-chaussée étaient large ouverts.
A pleines lèvres, elle but l'air frais. Debout dans une allée inondée de soleil, elle demeurait immobile, allongeant devant elle, d'un geste d'enfant, ses bras nus à demi, pour sentir la chaude caresse sur sa peau.
—Déjà en promenade? dit une voix à ses côtés. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit hier soir que vous vouliez, dès l'aube, explorer la Saulaye? J'aurais eu soin d'être prêt à temps pour vous en faire les honneurs...
Les yeux de Raymond de Ryeux l'enveloppaient de leur allégresse triomphante tandis qu'il lui tendait la main. Simplement, elle répondit:
—Cela me tentait de m'en aller seule à l'aventure!
—Est-ce là un avis discret pour que je vous laisse?...
—Non, si vous n'exigez pas que je me comporte en dame bien élevée et vous tienne conversation...
—Vous ferez... comme vous voudrez!... Je ne vous demande pas si vous avez bien dormi... Vous êtes fraîche autant qu'un bébé!
—Vraiment?... Eh bien, j'ai très mal dormi, au contraire. Sans doute... parce que je ne suis pas habituée au grand air de la campagne!
Lentement, ils s'étaient mis à marcher à travers le parc où la rosée étincelait au soleil matinal, avivant le vert éclat des pelouses.
Respectueux du souhait qu'elle avait exprimé, il ne parlait pas; mais insatiable, il la regardait, voulant la jouissance de contempler la ligne du profil, libre jusqu'au front, car les boucles capricieuses frôlaient l'autre tempe seule; ses yeux embrassaient d'un regard ravi, le jeune corps souple, depuis les pieds fins, bien chaussés, jusqu'au visage passionné et mystérieux qu'ombrait la capeline de paille. Elle portait une robe blanche tout unie; mais la forme en était impeccable; et la blouse de linon dont le col rabattu dégageait le cou, était garnie d'une précieuse broderie. Lui, notait tous ces détails; et difficile sur le raffinement de la toilette féminine, il lui savait gré d'être ainsi élégante, dans sa simplicité voulue.
Soudain, elle s'exclamait:
—Comme c'est bon de ne plus voir des maisons lépreuses, des cheminées, de pauvres rues poussiéreuses, de la misère. C'est bon... C'est bon!... Je voudrais qu'Élisabeth fût ici! Elle me comprendrait, elle qui aime tant la nature... En cela, du moins, nous nous ressemblons!
—Rien qu'en cela?
—Je le crains...
Elle s'arrêta, une ombre sur le visage, comme si, brusquement, se fût fermée devant elle une porte ouverte sur l'espace lumineux.
Silencieuse, elle continua de marcher. Ils étaient sortis du parc. La route, devant eux, fuyait toute blonde entre ses deux bordures d'herbe fraîche où pointaient les corolles pâles de milliers de coucous. Les branches, sous la brise, découpaient sur la route l'ombre de leur jeune verdure, luisante de soleil. Une clarté transparente dorait les verts tendres, les verts acides, les verts de chaude émeraude. Elle avançait, le visage à demi penché. Derrière elle, monta la voix de Raymond, un peu assourdie, avec un accent d'ardente prière:
—Claude, ce m'est une torture de voir fuir, si mal employés, ces pauvres instants de solitude près de vous!
Vive, elle tourna vers lui sa tête volontaire, soudain dressée.
—«Claude!» Mais... vous ai-je jamais permis de m'appeler par mon nom? Je ne me le rappelle pas du tout!
Presque rudement, il dit, se rapprochant d'elle, car le sentier devenait plus étroit, fuyant vers une clairière:
—Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez que, pour moi, vous êtes la farouche Mlle Suzore qui contemple les hommes du haut de son orgueilleux féminisme?
—Non?... Vraiment non?... Je ne suis pas Mlle Suzore?... Et alors, que suis-je donc?
Elle continuait de marcher lentement, sans plus le regarder. Sa main, au passage, frôlait les feuilles d'un geste inconscient.
—Pour moi, vous êtes la créature unique qui ne ressemble à aucune autre, l'enfant, la femme dont j'ai peur et près de laquelle pourtant, je suis invinciblement ramené... toujours!... Comment avez-vous pu me donner une pareille soif de vous!... dont je ne peux pas me guérir!... Vous avez dormi cette nuit... Moi, ça m'a été impossible! J'étais... ivre, à l'idée que vous vous trouviez là!... près de moi, bien près!... et pourtant si loin!...
Il y avait dans sa voix une sorte de colère; s'il n'avait été absorbé par sa propre pensée, il eût vu qu'elle était devenue très pâle. Mais comme elle continuait à regarder droit devant elle, vers la clairière ensoleillée, il ne pouvait s'apercevoir de l'étrange expression des yeux qui avaient un éclat sombre. Comme si le souffle lui eût manqué soudain, elle respira profondément. Puis, sa voix de contralto devenue presque dure, elle jeta:
—Quelles folies dites-vous donc, ce matin? Ainsi vous parleriez, à la première coquette quelconque, dans votre monde!... Moi, je n'ai jamais été coquette avec vous!...
Du même accent, contenu et violent, il articula:
—Mieux eût valu, pour moi, que vous le fussiez!... J'aurais su me défendre! Je ne me serais pas laissé envoûter, comme je le suis..., misérablement...
Apre, elle interrompit:
—Dites «stupidement»... puisque vous reconnaissez que je n'ai rien fait pour... pour vous induire en tentation. Si vous êtes incapable d'approcher une femme jeune, en ami...—c'est ce que vous m'avez dit vouloir être pour moi!—alors...
Il y eut une imperceptible pause dans ses paroles:
—...alors, c'est très simple, nous ne nous verrons plus... Ainsi, soyez sans inquiétude à ce sujet... Vous arriverez bien vite à oublier votre... fantaisie pour moi!
—Ah! vous pensez que c'est une «fantaisie?» Vous vous faites vraiment trop peu d'honneur!... Ne plus vous voir!... Sincèrement, vous vous imaginez que j'accepterais cela?
—Mais... il le faudra bien!
—Pourquoi?
—Parce que... je l'ai compris... cela doit être...
Lentement, la voix dure, elle prononça les derniers mots; et elle avait la bizarre impression que ce n'était pas elle qui parlait; mais la Claude de jadis, l'enfant élevée par Élisabeth Ronal, qui prononçait, par la force de l'habitude, des mots qu'on lui avait appris... et auxquels elle ne croyait plus...
Avec emportement, il répétait:
—Parce que cela doit être?... Mais qu'est-ce que cela me fait ce qui doit, ou ne doit pas être?... Je ne sais qu'une chose, le besoin que j'ai maintenant de votre présence, de votre voix, de vos yeux, de votre sourire, de la douceur de vos lèvres...
La voix frémissante, elle jeta, l'interrompant:
—Taisez-vous! Taisez-vous donc!... C'est de la littérature tout cela!... Et j'ai l'horreur du roman... Vous feriez mieux d'articuler franchement la vérité... que je ne comprends que trop!... Ah! je le sais ce que vous voudriez... Ce que je ne veux pas, moi!... Et ce qui ne sera pas! Vraiment, si vous pouviez mesurer le mépris que j'ai de vous... Ah! vous perdriez bien l'envie de me revoir jamais plus!
—Claude!... Eh bien, prenez-le, ce droit, de me mépriser!
D'un geste soudain, impérieux, il l'enlaçait... Et sa bouche s'abattit sur les lèvres frémissantes, en un baiser avide, profond... Un baiser lourd sous lequel s'étouffa son cri de colère:
—Oh! c'est indigne!
Elle s'était raidie, cherchant à dérober son visage. Mais il était le maître... Si étroitement, il la tenait, que son effort se brisait... Une brutale défaillance de ses nerfs, tout à coup, l'immobilisa sur la poitrine où elle sentait les battements fous du cœur, sous la caresse des lèvres, qui ne se détachaient pas des siennes...
Du plus intime de son être bouleversé, une pensée montait:
—C'est divinement doux, un baiser... Comme ils m'ont tous trompée, à me dire que l'amour ne vaut pas le prix qu'il coûte...
Ses paupières s'abaissaient comme pour voiler la défaite de son orgueil. Il lui semblait qu'elle s'abîmait dans un gouffre où la jetait un vertige enivrant...
Mais ce ne fut qu'une seconde...
Déjà une révolte la soulevait; et ces lèvres qui ne voulaient pas quitter les siennes, elle les mordit...
Il se redressa avec un cri de colère. Des gouttes de sang pointaient à sa lèvre.
—Claude!
D'un bond, elle s'était écartée.
—Eh bien, quoi?... Je me défends comme je peux!
Devant la clairière tachetée de soleil, ils se tenaient debout l'un devant l'autre, comme deux ennemis qui se mesurent. Et cependant... cependant en eux... obscurément, criait le désir de recommencer la caresse délicieuse.
Mais l'orgueil les gardait.
Fiévreusement, elle passait la main sur sa bouche comme pour en rejeter l'empreinte des lèvres qui venaient de les brûler, ainsi que le feu même.
—C'est lâche, ce que vous venez de faire... Oh! que c'est lâche!...
Lui était très pâle. Une lueur flambait dans ses prunelles.
—C'est lâche... Surtout, c'est fou!... Je vous demande pardon... Naturellement, si j'avais réfléchi, j'aurais essayé de mieux me maîtriser... Vous devez me pardonner, Claude, car je vous aime... Ah! je vous aime... misérablement!
—Que voulez-vous que cela me fasse! jeta-t-elle avec une violence orgueilleuse. C'est lâche, lâche, lâche! d'avoir profité de ce que j'étais chez vous... de ce que je marchais confiante près de vous, pour prendre mes lèvres, de force... comme un voleur.
Elle lui lançait les mots au visage, les dents serrées... Et il ne pouvait savoir que, dans tout son être frémissant, il y avait autant de colère contre lui, que contre elle qui avait aimé l'ardente caresse de son baiser.
Les bras croisés, droit devant elle, il la contemplait:
—Vous êtes dure!... C'est que vous ne savez pas... Vous ne pouvez pas savoir ce que c'est la tentation, pour l'homme!... Croyez-vous donc que, tout l'hiver, je n'aie pas lutté contre cette hantise torturante que vous m'avez donnée de vous? Vraiment, il a fallu, je crois, la surprise de vous trouver ici, pour que je trahisse ma folie!
—Dites votre infamie...
—Une infamie?... Est-ce ma faute, si je suis ivre de vous? Ah! oui! je pourrais le dire, que je regrette... ce qui vient d'arriver. Ce serait une hypocrisie... Non, je ne le regrette pas... J'ai connu une de ces secondes qui se payent de n'importe quel prix... Et ce prix, dans la minute présente, c'est votre colère... Et la soif de vos lèvres... que je n'ose reprendre...
—Avez-vous fini de déraisonner? interrompit-elle durement. Son visage était aussi blanc que sa robe; mais une lueur de tempête—splendide—flambait dans ses yeux. Pour qui donc me prenez-vous?
—Est-ce que je sais?... Pour moi, vous n'êtes plus que l'amour... Seulement l'amour!...
Sans un mot cette fois, elle se détourna vers le chemin de la Saulaye. Mais dans son allure il n'y avait aucune hâte. Il ne fallait pas qu'il pût imaginer qu'elle avait peur de lui...
Dans l'air, des sonneries de cloches tintaient... Y avait-il longtemps? Pour la première fois, elle les entendait et elle tressaillit toute.
—Oh! les cloches de la messe!... Et je suis ici! Et l'on m'attend là-bas...
Elle se redressait comme une créature soudain réveillée; et en courant, elle descendait l'allée lumineuse; sa fièvre calmée une seconde par cette nécessité d'agir... et d'agir sans retard! L'impression l'enveloppait qu'elle venait de faire un songe redoutable et exquis...
Sur le perron, se tenait la vieille marquise, très agitée, l'air aussi mécontent que pouvait le prendre sa douce figure:
—Mais, ma petite, où étiez-vous donc? Je vous ai fait chercher partout!... Le premier coup de la messe est sonné; et l'organiste vous réclamait pour répéter avec vous...
Claude se jugeait dans son tort et elle subit l'algarade, sans impatience; même, elle voulut calmer les inquiétudes de Mme de Ryeux.
—Ne soyez pas tourmentée, madame. J'ai répété déjà à Paris avec votre organiste. Tout ira bien. Je pars tout de suite, après avoir pris mon violon...
—La voiture va vous attendre, mon enfant...
—Non... non... c'est inutile... je préfère aller à pied.
D'instinct, elle redoutait que le repos ne ressuscitât le sentiment qu'elle n'avait pas rêvé. Au plus profond de son être, elle sentait grandir une tempête où luisaient d'éblouissants éclairs, qu'étouffaient des rafales; et des mots... inentendus jusqu'alors... bruissaient incessamment dans son cerveau...—Dans son cœur aussi, hélas!
La messe commençait quand elle entra dans l'église. En quelques secondes, elle eut grimpé l'escalier conduisant à la tribune. L'organiste, à sa vue, jeta une exclamation d'allégement.
—Ah! mademoiselle, que j'étais inquiet en ne vous voyant pas arriver! Je comptais que nous aurions, comme il était convenu, une répétition avant la messe...
Machinalement, elle dit:
—Je regrette... Mais... une circonstance imprévue m'a retardée... Tout ira bien sûrement... Ne vous inquiétez pas!
Telle était sa probité d'artiste qu'il lui était pénible d'avoir manqué à sa parole. Seulement, elle savait aussi qu'avec la fièvre qui dévorait ses nerfs, elle jouerait comme en ses meilleurs jours.
Du haut de la tribune, elle apercevait tous les hôtes de Mme de Ryeux. Au premier rang, se tenait la vieille marquise, la tête penchée sur son livre de prières; près d'elle, Charlotte, dont les cheveux de soie blonde luisaient sous la paille sombre de son chapeau, et Lola, arrivée le matin avec sa tante, la grosse Argentine; puis les douairières et leurs suivantes. Lui... lui n'était pas là.
Un soupir de délivrance souleva sa poitrine, mais s'étouffa aussitôt. Car, au moment même, elle l'apercevait qui entrait, correct, calme avec son aisance audacieuse. Comment avait-elle pu supposer qu'il ne viendrait pas, quand ce n'eût été que pour sa mère qu'il entourait toujours—elle l'avait constaté—d'un affectueux respect...
En gagnant sa place, il leva la tête vers la tribune. Mais il ne pouvait la voir, car elle s'était adossée au mur, en arrière, loin de l'orgue; de toute sa volonté, raidie contre l'orage qui la bouleversait toute. Avec une âme étrangère, elle regardait les petites, voilées de blanc pour la procession, les garçonnets, gauches dans leurs vêtements de fête; les abbés disposés en couronne dans les stalles, autour de l'évêque, solennel en son fauteuil de cérémonie couronné d'un dais; et le prêtre qui officiait, revêtu de l'étincelante chasuble, offerte par Mme de Ryeux; et les chantres dont les voix campagnardes clamaient les prières liturgiques; et la foule endimanchée des fidèles...
Elle ne priait pas. Car il n'y avait pas de foi ni d'élan religieux dans son âme absorbée par le seul souci de la vie. Et selon la parole du livre saint: «La grâce ne fructifie pas en ceux qui ont le goût des choses de la terre.»
Dans ses yeux, dans son cerveau, dans son cœur, elle avait l'obsédante vision d'une clairière ensoleillée, d'un visage d'homme penché vers le sien avec une expression que jamais encore elle n'y avait vue... Sur ses lèvres, bien qu'elle les eût inondées d'eau froide, dans sa chambre, il lui semblait sentir encore la bouche frémissante qui lui avait murmuré des mots que leur accent rendait inoubliables...
Comment, pourquoi ne s'était-elle pas révoltée mieux contre la brutalité du geste?... Comment l'avait-elle subi un instant, non pas seulement vaincue par la force... mais grisée soudain comme par un philtre enivrant et terrible... Oh! cette défaillance inexplicable qu'elle avait eue là!... Quelle colère, elle en éprouvait contre elle-même! Quel mépris pour la misérable créature qu'elle avait été en cette seconde-là; la même créature qui, dans le mystère de son cœur, tressaillait d'une allégresse insensée, quand il lui disait «qu'elle était tout pour lui... L'amour... seulement l'amour...» Et il était ivre d'elle...
—A quoi bon tenter de m'illusionner! précisait-elle, impitoyable, ces paroles m'étaient douces comme elles l'auraient été à la première gamine venue... Mais quelle fille suis-je donc! Est-ce que Sonia aurait dit vrai?... Est-ce que je ne serais qu'une pauvre créature faite pour l'amour?...
—Mademoiselle Suzore, venez-vous? C'est le moment.
Elle tressaillit, arrachée au cercle de feu qui l'enserrait.
—Oui, je viens.
Elle était comme une créature qui reprend conscience d'elle-même; et elle eut une aspiration lente pour faire entrer dans son être, l'air qui chasserait le poids appesanti sur elle; puis elle prit son violon et vint se placer près de l'orgue.
Alors, ainsi que le programme l'avait décidé, elle commença cetAriade Bach, qu'ils avaient,luiet elle, joué si souvent durant l'hiver, qu'ils avaient joué encore le soir précédent...
Aux premières notes, les têtes se dressèrent vers la tribune. Elle ne regardait pas; et cependant, elle vit se tourner vers elle,—invisible,—le visage de l'homme qui l'aimait...
«Qui l'aimait...» Elle le savait bien, ce que, pour lui,aimersignifiait! Alors, comment ne l'avait-elle pas souffleté, au lieu de demeurer entre ses bras, pareille à une esclave docile?...
La pensée déchira son cerveau et une flamme lui empourpra les joues. Mais aussitôt, résolument, elle chassa l'humiliant souvenir et chercha le baume de la musique. Peu à peu, comme toujours, l'harmonie prenait tout son être d'artiste. Ah! que c'était bon d'oublier la honteuse minute et de se ressaisir!...
Jusqu'à la fin de la messe, elle demeura ainsi, la volonté tendue, pour ne pas se souvenir, ni penser, dans les intervalles où elle ne jouait pas. Elle songeait seulement:
—Si je pouvais partir tout de suite... ne plus le voir...
Partir?... Mais ce lui était impossible! Il fallait encore qu'elle jouât auSalut, à trois heures; elle s'y était engagée. Et jusque-là, elle ne pouvait pourtant se terrer dans sa chambre pour être sûre qu'il n'arriverait pas à l'approcher...
—Ce serait trop lâche! Est-ce que je ne suis pas capable de le tenir à distance?
Les cloches vibraient en sonneries, joyeuses, annonçant la fin de la cérémonie... Les mêmes cloches qu'elle avait entendues, là-bas, dans le sentier, près de la clairière...
—Oh! mademoiselle Suzore, quel talent vous avez! dit l'organiste enthousiasmé.
Ainsi, elle avait bien joué. Elle n'en avait pas eu conscience... Elle avait joué dans l'orage. Mais la musique, pour elle, était la langue de son âme; et dans son jeu, il y avait eu l'écho de l'ouragan qui grondait en elle.
Tous les hôtes de la Saulaye l'attendaient.Luiaussi, enfermé dans son personnage d'homme du monde, alors que, courtoisement, il lui adressait ses félicitations, au vu et su de tous... Ce clubman strictement bien élevé, était-ce le même homme qui, trois heures plus tôt, penchait vers elle un visage brûlé de passion? Puis, il demanda avec une tranquille aisance:
—Mademoiselle Suzore, vous qui aimez la campagne, revenez-vous à pied?
—Non, si j'ai le choix... J'ai été debout presque toute la matinée. Je suis un peu lasse...
Sans insister, il ouvrit devant elle, la portière du break, où étaient déjà Charlotte, Lola et les plus jeunes invitées de Mme de Ryeux... Et puis lui-même sauta près d'elle, prenant la dernière place vide.
—Comment, Raymond, vous revenez en voiture? jeta Charlotte, surprise.
—Pourquoi non, puisqu'il y a une place pour moi? Cela ne m'amuserait pas du tout de rentrer tout seul, comme un gamin en pénitence. J'espérais que Mlle Suzore aurait la générosité de venir me tenir compagnie.
Elle ne répondit pas. Elle causait avec Lola qui, à son ordinaire, lui manifestait une chaude admiration et assombrissait ainsi le visage de Charlotte de Ryeux.
La Saulaye était tout près de l'église, et, bien vite, apparut la haute allée de tilleuls, puis la terrasse. Mme de Ryeux et les douairières déjà ramenées par le confortable landau, y causaient avec une jeune femme, debout, toute mince dans son costume sombre.
A sa vue, une exclamation de joie, presque de délivrance, monta aux lèvres de Claude:
—Oh! Élisabeth!
Tout à coup, il lui semblait être protégée, défendue contreluiet contre elle... Sans toucher la main qu'il lui tendait, elle sauta en bas de la voiture et monta en courant les degrés de la terrasse.
—Oh! Élisabeth, quelle bonne idée vous avez eue là, de venir!
—J'ai pu m'échapper pour quelques heures; et vite, j'en ai profité. Qu'il fait bon ici!
—Je suis sûre, grande amie, que vous vous en trouvez déjà reposée!
—Tu te moques de moi! petite fille, sans te douter que tu dis là, pourtant, l'absolue vérité!
Gaiement, Mme Ronal riait, aspirant l'air parfumé qui rosait un peu la pâleur de son visage fatigué.
Mais Claude n'eut pas alors le loisir de lui parler davantage. Les hôtes de la Saulaye les entouraient; Hugaye venait à elle, lui disant, de sa manière brusque et franche, l'impression qu'il avait éprouvée à l'entendre, dans la petite église; et un éclatant carillon appelait au déjeuner, servi en grande pompe.
Un déjeuner où l'élément ecclésiastique dominait; car, en l'honneur de Monseigneur et de la cérémonie d'inauguration, Mme de Ryeux avait convié le curé et le vicaire de son église; et aussi, d'autres prêtres de Paris et de la région qui figuraient singulièrement auprès de Charlotte de Ryeux et de Lola trèsmodern style, dans leur élégance. Quant à Claude, sa qualité d'artiste semblait rendre naturelle l'originalité de son type.
En d'autres circonstances, comme la veille au soir, elle se fût distraite à observer toutes ces personnalités diverses; à suivre la conversation dont la seule présence d'Élisabeth Ronal élevait le niveau. Car il y avait en elle une richesse de pensée qui, partout, toujours, agissait comme une force suggestive et invincible.
Mais de tellement loin, Claude entendait les paroles dites autour d'elle, qui lui semblaient prononcées dans une langue étrangère...
Tous ces êtres que préoccupaient la religion, la politique, leurs devoirs, qui vivaient obéissants au joug des lois morales, qu'avaient-ils de commun avec la créature révoltée qui, obscurément, se dressait en elle?... Tout à coup, avec une espèce d'épouvante, elle découvrait, qu'en somme, peu lui importaient les distinctions qu'on lui avait apprises, entre ce que ses maîtres appelaient le bien ou le mal. Docile, par le consentement de sa volonté, elle les avait écoutées. Mais la conviction n'était pas à l'essence de son être; et sous un choc mystérieux, ces idées, implantées en elle par l'éducation, chancelaient, s'évaporaient comme le parfum emprisonné dans un flacon soudain ouvert...
Voici qu'il lui apparaissait que ce devait être une jouissance merveilleuse, de s'enivrer d'amour, sans rien penser, sans réfléchir, ni lutter, ni craindre, les paupières closes, tressaillante aux baisers qui caressent et qui brûlent.
—Mademoiselle, est-ce que nous aurons encore le bonheur de vous entendre tantôt?
C'était le timide vicaire, son voisin, qui risquait cette question.
—... Quand vous jouez, on se croirait en paradis!
Elle leva sur lui ses prunelles brûlantes et dit, machinalement:
—Oui, tantôt, auSalut, je dois jouer encore.
Puis, d'un élan brusque, elle continua, elle si «fermée» d'ordinaire:
—Monsieur l'abbé, qu'appelez-vous la tentation?
Il la regarda, effaré par la soudaine question.
—Oh! mademoiselle... mademoiselle... la tentation?... Mais vous savez comme moi... comme tout le monde, ce que c'est... Le désir souvent très violent... d'une chose qui nous est interdite...
—Est-ce que vous pensez, monsieur l'abbé, que les mauvais chrétiens peuvent y résister?
Une seconde encore, il la considéra, interdit:
—Je crois, mademoiselle, que ce leur est plus difficile qu'aux âmes très pieuses, parce que, peut-être, ils implorent mal le secours de Dieu.
—Et vous êtes convaincu que Dieu vient au secours de ses créatures en péril?
—Oh! toujours, mademoiselle, quand elles le lui demandent avec foi, avec amour, avec humilité.
Elle répéta:
—Avec foi... amour... humilité... Il faut ces trois qualités... Alors, cela fait bien des conditions!... Et la seule volonté humaine vous paraît insuffisante?
—Elle est bien peu de chose, je crois, quand la tentation est très forte et que Dieu ne soutient pas, par sa grâce, l'être en péril.
Claude, cette fois, ne répondit pas... Elle n'avait ni foi, ni amour, ni humilité; et ce prêtre lui disait que la volonté humaine était bien peu de chose... Oh! cela, c'était vrai... Elle en avait bien peur... Alors?...
Elle se prit à parler au petit vicaire, des œuvres de charité de sa paroisse. A travers la distance, encore une fois, elle sentait sur elle, le chaud regard de Raymond de Ryeux qui appelait le sien—et lui murmurait, dans le silence... les choses qu'elle ne voulait pas entendre...
Elle ne pouvait soupçonner la tragique beauté que donnait soudain à son jeune visage, la tourmente qui passait sur elle, si violente que sa fière maîtrise d'elle-même chancelait...
Jusqu'à la fin du déjeuner, elle s'appliqua à causer avec le jeune prêtre dont la simplicité et la charité fervente l'apaisaient un moment. Ensuite, comme la veille, elle aida Charlotte et Lola à offrir le café; mais elle laissa la jeune femme servir son mari. Ce fut lui qui vint à elle sous prétexte de lui réclamer le sucrier qu'elle tenait; et hâtivement, la voix suppliante et sourde, il lui jeta, tandis qu'autour d'eux, tous causaient:
—Claude, ne soyez pas cruelle ainsi! Venez un instant marcher dans le parc... Il faut que je vous parle... Je vous jure que... vous pouvez venir avec confiance.
Elle secoua négativement la tête:
—Nous n'avons plus rien à nous dire.
Elle répondait cela... parce que son orgueil le lui dictait; mais, elle entendait, au fond de son cœur, la misérable Claude, surgie en elle, se révolter contre la contrainte qui lui était imposée. Libre, cette Claude-là, elle le sentait bien, fût allée marcher dans le parc, près de l'homme dont les paroles éveillaient en elle une volupté inconnue. Mais elle n'était pas libre. Et la fière Claude Suzore alla s'asseoir entre Élisabeth et Hugaye. Le grand vicaire vint les retrouver. Un cercle se forma autour d'eux. Mais Raymond de Ryeux ne s'y mêla pas. En maître de maison courtois, il s'occupait des hôtes de sa mère, promenait en conscience les amateurs, à travers le parc; et les sombres robes des prêtres se découpaient sur le sable blond des allées. Lola et Charlotte papotaient, un peu à l'écart sur la terrasse, non loin du groupe de Monseigneur et des douairières.
L'air était tiède; la douceur printanière baignait les êtres et les choses; dans le bleu limpide du ciel, les hirondelles traçaient des courbes larges. Les premiers papillons voletaient. Claude s'appliquait à causer; mais elle était si évidemment distraite que, tout à coup, Hugaye se pencha un peu vers elle:
—Est-ce que vous êtes souffrante? Claude.
—Souffrante?... Mais non!... pourquoi me demandez-vous cela?
Il hésita une seconde, avant de répondre.
—Vous n'avez pas votre visage accoutumé. Et vous paraissez si lointaine.
—Je suis fatiguée, voilà tout... J'ai mal dormi.
Il ne releva pas ses paroles, un peu impatientes. Mais elle devinait l'attention de son esprit observateur. Soudain, la peur la prit de la clairvoyance d'Élisabeth; et brusquement, elle s'enfuit dans sa chambre, avec le prétexte de son sac de voyage à préparer; car elle avait décidé Élisabeth à partir aussitôt leSalut, se dérobant aux instances amicales de Mme de Ryeux, pour les garder jusqu'au lendemain.
Dans sa chambre, enfin, elle était seule avec elle-même! Là, personne ne pouvait épier son attitude... Là elle était bien sûre qu'iln'oserait la chercher... Mais là aussi, rien ne la distrayait plus d'elle-même. Elle s'était jetée sur un fauteuil. Ah! si le sommeil avait voulu la prendre un moment, lui apportant l'oubli.
Quel inutile souhait! Elle était aussi incapable de repos que d'activité; son cerveau, son âme, tout son être meurtri par le tourbillon d'impressions et de pensées qui se heurtaient en elle...
Un coup frappé à sa porte la dressa soudain. La femme de chambre venait l'avertir que la voiture attendait pour la ramener à l'église. Déjà!... Tant de minutes avaient donc coulé?... Si absolument, elle avait perdu la notion du temps...
Vite, elle mit son chapeau, prit son violon et descendit. Devant le perron, comme le matin, le break attendait; déjà étaient montées Charlotte, Lola et Mme Ronal... Les vieilles dames et les prêtres étaient partis depuis un long temps pour assister au début des vêpres.
Ni Hugaye, niluin'étaient là... Ainsi, il avait renoncé à l'approcher... Tout juste, elle le reverrait sans doute au milieu de tous, à la minute de son départ. C'était bien ainsi, très bien...
Alors pourquoi, obscurément, en elle, cette sorte d'anxiété, pareille à un indéfinissable regret, à la pensée que, de la sorte, ils se sépareraient?... Elle l'avait voulu.
A l'entrée de l'église, elle laissa les jeunes femmes, pour monter à la tribune où l'attendait l'organiste qui accompagnait le chant des vêpres.
Elle poussa la porte, entra et, sur le seuil même, s'arrêta court. Debout près de l'organiste, à qui il parlait, se tenait Raymond de Ryeux.
Au bruit de la porte qui se fermait, il tourna la tête. Leurs regards, pour la première fois depuis le matin, se croisèrent, tout pleins d'une sorte de défi.
A la seule expression de son visage, elle comprit qu'elle n'éviterait pas son approche. Aussi clairement que s'il eût parlé, elle savait qu'il était venu l'attendre. Elle était trop fière pour se dérober; et la lutte, le danger l'attiraient toujours; mais ses traits prirent une impénétrable et dure expression.
Elle l'entendit murmurer à l'organiste:
—Je vous laisse; avant de descendre, j'ai un mot à dire à Mlle Suzore.
Le vieil homme inclina la tête. Alorsluivint à elle qui, lentement, préparait son violon. Avant qu'elle eût pu prononcer une parole, tout bas, il articulait, une prière passionnée dans la voix:
—Claude, écoutez-moi... Il est impossible que nous nous séparions ainsi... Je ne peux pas... et je neveuxpas le supporter!
Elle ne fit pas un mouvement. Ses lèvres restèrent closes. Il semblait qu'un sceau les eût à jamais fermées pour lui... Droite, dans l'ombre de la tribune, elle se tenait immobile, sa main serrant le dossier de la chaise qui portait son violon. Mais de ses larges prunelles, elle le regardait et dans ce regard, presque sévère, une lueur étrange brûlait.
La voix de l'orgue les enveloppa, chantant la béatitude des âmes dont la pureté cherche Dieu.
Lui continuait, du même accent assourdi et frémissant:
—Depuis ce matin, vous me fuyez... Alors puisque là-bas, à la Saulaye, vous ne m'avez pas permis de vous approcher, il m'a bien fallu venir vous attendre ici... Claude, si je vous ai offensée, je vous en demande pardon.
Cette fois, elle parla; ses lèvres tremblaient:
—Si vous m'avez offensée?... Vous en doutez?...
—Oui, car ce n'est pas offenser une femme que de l'adorer...
—Si!... quand on n'a le droit ni de l'adorer... ni de le lui dire... n'étant pas libre.
Il haussa les épaules et martela:
—Libre?... Mais je le suis autant que vous-même, Claude. Et vous le savez bien.
Elle secouait négativement la tête. Il se pencha vers elle:
—Claude, en dépit des apparences, je suis un pauvre dans la vie!... A l'heure présente, ma richesse, le trésor que je veux garder... à tout prix... c'est vous... Claude. Vous l'êtes devenu, malgré moi, malgré vous... par je ne sais quelle fatalité contre laquelle il m'est inutile de lutter... Maintenant, je ne puis pas consentir à ce que vous sortiez de ma vie...
Elle articula:
—Vous ne pouvez pas!... Dites que vous nevoulezpas, surtout...
Encore une fois, il haussa les épaules, avec emportement:
—Est-ce qu'il est possible devouloirperdre ce qui vous est une ivresse?... Écoutez ceci, Claude... Claude, mon amour...
Elle eut un geste violent, comme pour l'arrêter. Mais il n'y prit pas garde. Il continuait, en paroles ardentes et pressées, presque bas:
—Écoutez ceci, c'est la vérité même... Vous êtes pour moi ce que pas une femme...pas une! vous entendez... pas une n'a jamais été!... Peut-être, est-ce que je commence à prendre une impitoyable conscience de la fuite de mes années?... Je veux maintenant sauvagement, tout ce qu'elles peuvent encore m'accorder... Près de moi, Claude, vous êtes une petite fille, une enfant... Alors, je ne puis vous demander que de vous laisser aimer... Claude, ma précieuse Claude, parce que je vous ai confessé mon fol amour, ne me refusez pas de vous voir. Et... je vous donne ma parole de gentilhomme... de ne plus chercher vos lèvres... malgré vous... de m'appliquer à n'être qu'un ami...
Elle tressaillit toute, et arrêta sur lui un regard plein d'une curiosité incrédule et brûlante:
—Vous seriez capable d'un pareil effort?... Vous?
—Oui... pour ne pas vous perdre...
Elle ne répondit pas. Elle avait détourné la tête et contemplait l'autel étincelant, la foule recueillie de ceux qui priaient, l'âme paisible.
Elle?... elle ne priait pas... A quoi bon?... Pour aider ses créatures en péril, le Dieu qu'invoquaient tous ces croyants, voulait être imploré avec foi, avec amour, avec humilité... Et en elle, il n'y avait rien de pareil... Seulement l'impression que son cœur avait été, jusqu'alors, emprisonné dans des glaces qui fondaient sous le feu d'une flamme qu'elle avait ignorée. Et elle le sentait qui battait follement, qui tressaillait comme un prisonnier libéré, qu'enivre l'allégresse de la délivrance...
Un peu surpris, l'organiste coulait un coup d'œil vers leur groupe. Les chants liturgiques reprenaient... Mais ç'allait être au violon de se faire entendre; et timidement, il risqua:
—Mademoiselle Suzore, voici le moment.
Les traits de Raymond se contractèrent:
—Claude, ma parole, je vous la donne. Je vous en supplie, avant que je vous quitte, promettez que je vous reverrai...
Très pâle, elle murmura, prenant son violon:
—Peut-être, plus tard... quand vous serez tout à fait sûr de vous... alors oui, nous pourrons nous revoir... Oui, peut-être...
Elle disait «peut-être»... Et en prononçant le mot, elle comprenait qu'elle mentait. C'était biensûr, qu'elle le reverrait... Elle savait que ce seraitbientôt!... Et en l'intimité de son misérable cœur, elle n'eût jamais accepté qu'il en fût autrement...
Si Monsieur veut entrer. Madame n'est pas encore de retour; mais Mademoiselle est là.
Et Caroline entr'ouvrit la porte dustudiodevant Étienne Hugaye, qui s'arrêta, hésitant. Du seuil, dans la lumière voilée du crépuscule, il avait aperçu Claude assise sur le divan, inactive, les mains jointes sur ses genoux, si évidemment absorbée en elle-même que les paroles de Caroline, annonçant le visiteur, avaient dû lui arriver dépourvues de sens. Car au bruit de la porte, sans y répondre, elle commença, et une sorte de colère tremblait dans sa voix:
—Pourquoi revenez-vous?... Je ne veux pas...
Elle s'interrompit net, reconnaissant Hugaye, et se leva. Il eut un geste de protestation:
—Claude, ne vous dérangez pas pour moi, je vous en prie. Mme Ronal m'avait fait demander pour cinq heures et demie. Je suis venu. Elle n'était pas rentrée. Comme Caroline m'a dit que vous-même étiez... occupée, je suis parti... Et je reviens.
—Élisabeth avait beaucoup de visites tantôt; elle aura été retenue plus qu'elle ne pensait... Il nous est venu hier au dispensaire une file de nouveaux malades à surveiller. Vous pouvez l'attendre ici. Puisqu'elle vous a donné rendez-vous, sûrement, elle va rentrer.
—Je ne voudrais pas vous déranger.
—Oh! je vais travailler dans ma chambre. Lestudiovous appartient.
Il ne répondit pas. Il la regardait qui rassemblait la musique éparse sur le piano et le divan où était son violon. Elle ne prenait pas garde à lui; seule, avec sa propre pensée.
Qu'y avait-il donc dans cette pensée pour que le visage eût cette étrange expression, hautaine et ardemment songeuse?
D'un élan imprévu, que sa volonté n'eut pas le temps de maîtriser, il interrogea:
—Vous avez vu de Ryeux, tantôt?
—Oui...
—Vous le voyez beaucoup, maintenant.
C'était une affirmation, presque rude, plus qu'une question. Le ton détaché, elle répéta:
—Maintenant?... Oh! non... Je l'ai vu cet hiver parce que nous faisions de la musique assez régulièrement.
—Oui... c'est vrai. J'avais oublié! Et puis... vous sortez ensemble.
Elle s'arrêta court à travers la pièce et d'un geste brusque, posa le cahier de musique qu'elle tenait.
—Qu'est-ce que vous voulez dire?
Elle le regardait en face, le regard soudain durci. Lui gardait son masque de résolution calme et froide.
—Pas autre chose que ce que je dis. J'étais un matin, au Bois...—c'était avant votre visite à la Saulaye, si je ne me trompe;—je vous ai vue suivre une allée, en compagnie de Raymond.
Elle ne se déroba pas, et dit ironiquement, aussi franche que lui-même:
—Très exact!... Un policier n'eût pu être mieux informé. J'ai en effet rencontré M. de Ryeux, je me souviens, un matin, au Bois: et nous avons marché ensemble quelque temps. Vous trouvez quelque chose d'extraordinaire à cela?
—Oh! rien... Sauf qu'il n'était pas dans vos habitudes de fréquenter le Bois, tout comme les mondaines désœuvrées que vous jugez de si haut!
—Et comme vous le fréquentez vous-même!
La voix mordante, elle avait lancé la riposte. Il n'en parut pas atteint.
—Oh! moi, de vieille date, je monte tous les matins au Bois. C'est une habitude d'antan.
—Eh bien, mettez que, chez moi, c'est une habitude nouvelle de m'y promener... Et j'imagine que cela m'est permis!
—Parfaitement... Tout comme il est permis à vos...vrais.... amis de s'étonner de ce changement soudain et...
Cette fois, il s'arrêta. On eût dit qu'il hésitait à poursuivre.
—Et?... répéta-t-elle, impérative, une sorte de défi dans la voix.
Heurté par sa maîtrise d'elle-même, il s'irrita, et avec une sévérité rude, il acheva:
—Et de regretter les conditions où vous faites ce changement d'habitude.
Il la vit mordre sa lèvre qui devint railleuse.
—Décidément, votre cousin de Ryeux n'est pas, près de vous, en odeur de sainteté! Car, je suppose, c'est à lui que je dois la mercuriale dont vous me gratifiez. Sans avoir qualité pour le faire!... Vous l'oubliez un peu trop, vraiment!
Il allait répondre. Elle ne lui en donna pas le temps et continua:
—... Comme vous oubliez, pour me juger, que je ne suis pas une gamine de votre monde, grandie en chartre privée, mais, par la force des circonstances, une étudiante, une artiste, mettez le nom qui vous conviendra... Enfin, une femme qui ne comptant, dans la vie, que sur elle seule, ne doit raison de ses actes qu'à elle seule aussi, et n'a cure de l'opinion du monde, dont elle fait le cas que cette opinion mérite d'ailleurs!... Donc...
Les yeux fixés sur elle, impassible, il l'écoutait, ainsi qu'il eût suivi le développement d'une thèse.
—Donc il se pourrait très bien que vous me voyiez encore, si l'occasion s'en représente, marcher au Bois avec M. de Ryeux, et même aller prendre, sous son escorte, une tasse de chocolat au Pré Catelan... comme je l'ai fait le matin dont vous parlez, la promenade m'ayant donné faim...
—Je savais, en effet, que vous étiez entrée avec lui au Pré Catelan.
—Vous le saviez?
—Oui...
—Comment cela?
Hardiment il dit, toujours impassible:
—Je vous avais suivie.
—Oh! de l'espionnage!... Et moi qui aurais juré que vous étiez incapable d'une vilenie!
L'expression de colère méprisante qui contractait la bouche, la vibration de la voix rendaient les mots cinglants comme un coup de cravache en plein visage.
Il pâlit un peu; mais il ne recula pas. Bien en face, gravement, il la regardait:
—Vous vous trompez, Claude, ce n'était pas de l'espionnage, mais de la sollicitude.
—En vérité?
—Oui, car si j'avais jugé que votre... duo fût remarqué... et compromettant pour vous, j'aurais été l'interrompre...
—Sans vous dire que vous vous mêliez de ce qui ne vous regarde point?
—Parce que j'aurais estimé devoir le faire, prononça-t-il si fermement qu'elle eut une révolte de pur sang qui bondit sous la bride, jetée sur lui.
—Et au nom de quoi, le deviez-vous?
—Au nom de l'intérêt, de l'amitié que je vous porte... Vous étiez presque une petite fille encore quand je vous ai connue, il y a cinq ans... Et j'ai pris l'habitude de vous considérer, un peu, comme une jeune sœur... une petite amie imprudente, à qui je dis, aujourd'hui: «Claude, vous jouez avec le danger!»
Si droite qu'elle semblait devenue très grande, elle se tenait devant lui, adossée au chambranle de la cheminée. Ses bras tombaient dans les plis de sa robe et ses mains étaient serrées l'une contre l'autre.
Altière, elle répéta:
—Quel danger?
—Le danger d'être compromise par Raymond de Ryeux.
—Ah! vraiment?... Compromise?... Aux yeux de qui?
—De tous les honnêtes gens qui jugent qu'une honnête femme... et plus encore, une jeune fille... n'accepte pas, sans dommage pour elle, sans déchoir! la recherche d'un homme marié qui ne pourrait lui offrir que...
—Que?... insista-t-elle, violemment.
—Que d'être sa maîtresse.
Un éclair jaillit dans les prunelles de Claude où montait la tempête. Mais elle gardait son orgueilleuse impassibilité, et dans la pensée d'Étienne, passa le souvenir biblique de l'ange révolté, superbe en sa rébellion.
Il la sentait vibrante des pieds à la tête, raidie pour la lutte; mais elle secouait dédaigneusement la tête:
—Étienne Hugaye, soyez sans inquiétude, je ne serai pas la maîtresse de M. de Ryeux... pas plus que la vôtre... ou celle de n'importe qui... Je vous jure que, cet hiver, j'ai encore fait mes preuves, car je l'ai entendu exprimer plus d'une fois dans vos salons!... l'insultant désir que vous semblez, insolemment, me croire capable d'écouter... Mais il ne monte pas jusqu'à moi... Vous vous alarmez à tort, Hugaye... A moi, à moi seule!... j'appartiens... et j'appartiendrai...
L'orage, qui allumait des éclairs dans son regard, grondait aussi dans sa voix. Ils se tenaient face à face, comme dans une lutte, également résolus; lui attaquant, elle, ferme sur la défensive.
—Vous êtes bien sûre... vous êtes trop sûre de vous! Claude... Je ne sais quelle force vous vous imaginez être, ni quel vouloir vous croyez posséder. Mais parfois ceux qui nous voient vivre, jugent mieux que nous-mêmes. Je vous connais bien... Et j'ai peur pour vous!... Claude.
Elle l'interrompit avec une hauteur frémissante:
—Ah! çà, où prenez-vous le droit de me juger de cette injurieuse façon? Je vous le répète encore une fois: comme il me convient, je vis et j'agis!
—Bien entendu, puisque vous êtes une créature libre, pleinement responsable de ses actes dont elle peut apprécier la valeur; et qu'elle est, par suite, amenée à orienter comme elle le doit. Vous me demandez où je prends le droit d'être... sévère avec vous... C'est dans l'affection profonde que je vous porte...
Elle eut un rire insolent:
—Ah! ah! monsieur le censeur austère, vous aussi, vous trouvez que Claude Suzore serait une agréable proie!
Il posa sur elle son regard clair qui jamais n'exprimait autre chose que la sincérité de sa pensée; et ce regard avait une gravité résolue:
—Vous vous trompez! Claude... Si je croyais que vous m'aimiez... même, simplement, si j'espérais qu'un jour, vous finirez par m'aimer, je vous demanderais d'être ma femme.
Il y eut un silence, celui des heures solennelles. Les prunelles, devenues attentives et profondes, elle le regardait aussi, stupéfaite, troublée, incrédule devant l'évidence même, non pas tentée...
Pourtant, elle savait cet homme incapable de prononcer une parole qui ne fût pas rigoureusement vraie... Mais l'avait-elle bien compris?... Se pût-il que lui, le démocrate, lui que semblaient seuls intéresser les problèmes sociaux, la cause des misérables, que lui aussi eût subi la terrible attirance de l'amour? Et l'eût subie par elle?...