«Sans donner plus d’importance qu’il ne faut à de pareilles anecdotes, ajouta Pacchiarotti, il est certain que les plus grands effets de l’art tiennent à des artifices d’exécution sans lesquels le génie le plus heureusement doué manque le but qu’il se propose. Un mot, un coup de pinceau, un accord placé à propos, changent quelquefois la physionomie de toute une œuvre. L’oreille surtout a des voluptés mystérieuses qui se confondent souvent avec l’émotion du cœur, et dont il n’est pas toujours facile d’indiquer la source. Que de choses en effet dans une gamme bien faite, dont chaque son se détache sur un fond mélodique qui ne se brise jamais, dans un trille lumineux qui scintille comme un diamant, dans une simple note qu’on remplit successivement du souffle de la vie! Et que de nuances dans ce qu’on appelle le timbre de la voix, dans le tissu (tessatura) plus ou moins fin d’une vocalise, dans cet heureuxempâtementdes sons qui forme un tout harmonieux et remplit l’oreille d’une sonorité suave, comme un fruit savoureux parfume la bouche! Sans doute on a beaucoup abusé de ces délicatesses; au lieu d’en faire un ornement de la vérité et du sentiment, on les a prodiguées sans goût et sans mesure, comme les mauvais écrivains prodiguent les images et lesconcettide l’esprit. N’existe-t-il pas des peintres qui se jouent de la couleur, ainsi qu’il y a des musiciens qui ne peuvent écrire trois mesures sans moduler?Faut-il pour cela dédaigner la couleur et la modulation, comme le prétendent certains anachorètes aussi dépourvus de bon sens que de sensibilité? Voilà pourtant où conduirait l’exagération de certains principes émis par un illustre compositeur. Je veux parler du chevalier Gluck, dont le beau génie valait mieux que la fausse théorie qui s’est propagée sous son nom. Parce qu’il avait rencontré des cantatrices extravagantes, comme la Gabrielli, qui, ne tenant compte ni de la pensée du maître, ni du caractère de la situation, donnaient une libre carrière à leurs caprices et ne visaient qu’à éblouir l’oreille, il aurait voulu que le virtuose aussi bien que le compositeur oubliassent pour ainsi dire qu’ils étaient des musiciens pour devenir les instruments du poëte et les interprètes passifs de la vérité logique. Si un pareil système pouvait jamais prévaloir, ce serait la négation de tous les arts. Est-ce qu’un Farinelli, un Guadagni, un Millico, pour être d’admirables virtuoses, en étaient moins pathétiques et moins touchants? On a fait grand bruit au delà des monts de ce qu’on appellel’expression dramatique, qu’on semble confondre avec l’émotion du cœur, ce qui me paraît être une grande erreur. Je laisse à de plus savants que moi à décider si le compositeur dramatique doit exiger de la voix humaine des efforts qui en détruisent le charme, et pousser la peinture des passions jusqu’au cri de la bête. Tout ce qu’il m’est permis d’affirmer, c’est que Gluck a exagéré un principe vrai, et que son système n’a pu réussir que chez une nation dépourvue d’instinct musical, où il n’a produit en définitive qu’une école d’insupportables déclamateurs.—C’estsoublime, c’estsouperbe, s’écria avec emphase le vieux Grotto, qui était blotti dans un coin où il gesticulaitcomme un possédé en roulant ses gros yeux de chouette; Pacchiarotti, tu es le premier homme de notre temps,tu sei il primo uomo della nostra età,» dit-il en se levant de sa chaise et avec un accent qui n’était pas moins comique que le singulier compliment qu’il adressait au célèbre sopraniste.Après cette sortie, qui amusa beaucoup la Vicentina: «Il est certain, dit l’abbé Zamaria, qu’il est impossible de professer des idées plus saines et plus élevées sur un art qui semblerait devoir échapper à toute considération générale, et vos paroles ont d’autant plus d’autorité, mon cher Pacchiarotti, que vous êtes parfaitement désintéressé dans la question que vous défendez si bien, puisque c’est par la sobriété du style, par la grande manière de chanter le récitatif et d’exprimer la passion, que vous l’emportez sur tous vos rivaux, et particulièrement sur le froid et beau Marchesi. Du reste, continua l’abbé, il n’est pas inutile de dire en passant que l’abus des fioritures et des oripeaux de la vocalisation, contre lesquels Marcello s’est élevé bien avant Gluck dans son charmant opusculeil Teatro alla moda, est plus ancien qu’on ne croit. On a prétendu (particulièrement le comte Algarotti) que c’étaient Bernachi et Pasi, tous deux élèves de Pistochi, qui avaient introduit dans la musique italienne, vers le commencement duXVIIIesiècle, ce luxe degorgheggiqui sont un peu à l’art de chanter ce qu’étaient à la composition les combinaisons ingénieuses des contrapointistes duXVIesiècle. Il me serait très-facile de vous prouver que les Grecs n’étaient point étrangers aux artifices du gosier, qui soulevaient déjà le blâme des philosophes, et que, même dans le chant ecclésiastique appelécantofermo, on trouve des signes nombreux qui, reproduits dans la notation moderne, représentent deseffets assez compliqués de vocalisation. Gui d’Arezzo, qui vivait auXesiècle, ne parlait-il pas, dans le quinzième chapitre de sonMicrologue, d’un certain tremblement de la voix qui est exactement le même effet que nous appelons aujourd’huivibrato, espèce de tressaillement qu’on imprime à l’organe vocal pour simuler l’émotion de l’âme? On trouverait dans un autre théoricien du XIIIesiècle, Jérôme de Moravie, l’explication d’une foule d’ornements et de fredons qui se pratiquaient d’instinct sur la large mélopée du plain-chant grégorien. Il est d’une bonne critique de ne pas attribuer à des causes éloignées ce qui s’explique tout naturellement par le jeu de nos facultés. Dans tous les temps et chez tous les peuples, on a usé plus ou moins des artifices de la vocalisation; mais il vrai de dire qu’au commencement duXVIIIesiècle, alors que la mélodie s’épanouissait comme une fleur radieuse qui avait été longtemps comprimée sous les broussailles du contre-point et les subtilités de la musique madrigalesque, le chant fit tout à coup un pas énorme, et donna naissance à cette merveilleuse bravoure de gosier qui a ébloui le monde. Bernachi, Pasi, l’étonnant Caffarelli, la Gabrielli dont vous parliez tout à l’heure, Marchesi et tant d’autres prodiges que je pourrais citer, n’ont point inventé ce qui est dans la nature des choses; mais ils ont perfectionné et poussé jusqu’au raffinement l’art d’amuser l’oreille par les caprices de la vocalisation. Ne croyez pas, mon cher Pacchiarotti, que ce soit là un phénomène particulier à l’art que vous enseignez avec une si grande distinction. On l’a vu se produire également ailleurs, et la poésie a ses virtuoses aussi bien que l’éloquence. Il y a de certains moments, dans l’histoire des œuvres de l’esprit, où l’homme, tout glorieux d’une conquête récente qu’ilvient de faire, se joue avec la forme matérielle comme un enfant avec un hochet qui excite sa curiosité. On dirait d’un parvenu qui ne peut s’empêcher d’étaler aux yeux de tous les marques de sa nouvelle opulence. L’homme s’amuse alors à combiner des mots et des rimes sonores, à grouper des images ou des couleurs étranges qui frappent ses sens et le détournent du but où il aspirait d’abord. Ces moments précèdent et suivent les grandes époques de l’art, les époques de pleine maturité qui portent le nom de siècles d’or. Avant ou après cette heure suprême de civilisation, il n’y a guère que des artisans occupés à créer la langue ou des bateleurs qui en forcent les effets. Les nombreux et admirables chanteurs que l’Italie a vus naître depuis le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours étaient des fantaisistes qui se sont exagéré la part de liberté qui revient au virtuose dans l’exécution d’une œuvre musicale. Il n’y a rien de plus difficile à l’homme que d’éviter les extrêmes et de rester dans les limites de la vérité ornée.»Ces réflexions de l’abbé Zamaria surprirent un peu Lorenzo, qui avait entendu rarement sortir de la bouche de son maître des paroles aussi constamment sérieuses et d’une si grande portée. Son intelligence s’ouvrait facilement aux considérations générales qui ramènent les questions d’école et de métier à un principe générateur qui les simplifie; elle suivait avec un vif intérêt une discussion qui répondait aux tendances de sa nature. Aussi ne perdait-il pas un mot de ce que disaient Pacchiarotti et surtout l’abbé Zamaria, dont l’esprit enjoué et le caractère enfantin ne retrouvaient un peu de gravité que lorsqu’on touchait à l’objet de sa passion. L’abbé ne voyait le monde qu’à travers l’artmusical, et les questions de goût étaient pour lui les seules vérités importantes de la vie. La Vicentina, au contraire, qui n’entendait pas grand’chose à cette métaphysique de l’art de charmer, dont elle n’appréciait que les effets, commençait à s’ennuyer de servir ainsi de sujet à de savantes argumentations, et elle semblait dire à Lorenzo, de ses beaux yeux étonnés et remplis de malice: «Est-ce un philosophe ou bien une cantatrice qu’on veut faire de moi?»Pacchiarotti, qui aperçut sur le front de sa belle élève de légers nuages dont il devina la cause, lui dit aussitôt: «Figlia mia, il faut chanter de meilleure musique que le morceau de ce pauvre Nasolini que vous nous avez fait entendre. Un virtuose qui ne connaît que les œuvres des maîtres contemporains ne saurait avoir de style, c’est-à-dire une manière large, soutenue, aisée, où la phrase mélodique se développe avec noblesse, et exige de la prévoyance, de la composition, une distribution intelligente des ombres et des lumières. Or, pour obtenir ce résultat, il faut absolument remonter à la tradition qui commence auXVIIIesiècle avec les œuvres et les cantates de Scarlatti, de Porpora, avec la musique pénétrante et suave de Leo et celle de Jomelli, son immortel disciple. Par-delà cette époque mémorable, il y a eu sans doute quelques chanteurs de mérite, tels que Stradella et Baldassar Ferri auXVIIesiècle, mais point d’école et aucun ensemble de doctrines dont il faille se préoccuper. C’est avec la musique dramatique, qui n’a pris une forme appréciable pour nous qu’à partir duXVIIIesiècle, que commence l’art moderne; quant aux chanteurs de la Renaissance, à ces nombreux interprètes de la musique madrigalesque et descanzoni a liuto et a balloqui ont précédé la naissance de l’opéra, c’est unpoint d’histoire qui n’intéresse que des érudits comme M. l’abbé Zamaria ouil padreMartini. Par exemple, continua Pacchiarotti, essayez un peu de nous dire une de ces cantates de Porpora qui sont là sous les yeux de Lorenzo, et qui ont servi à l’éducation des plus grands virtuoses qu’ait formés ce maître, tels que les Farinelli, les Caffarelli, les Salimbeni, il Porporino, la Mingotti et la Gabrielli, qui a reçu aussi du glorieux élève de Scarlatti des conseils dont elle n’a guère profité. Cela intéressera d’autant plus M. l’abbé Zamaria, que Porpora a passé les plus belles années de sa vie à Venise, où il a publié ses meilleures cantates et dirigél’Ospedaletto.»Pacchiarotti se mit alors à feuilleter du doigt un recueil de cantates de différents auteurs, de Carissimi, de Scarlatti, de Marcello, de Bassani, de Barbara Strozzi, noble Vénitienne, d’Astorga le Sicilien; puis il arrêta son regard sur l’une des plus charmantes inspirations de Porpora. C’était une cantate pour voix de soprano, précédée d’un récitatif fort simple en apparence, mais dont le virtuose fit comprendre la difficulté par les nuances infinies qu’il y apercevait:Fra gl’amorrosi lacciCome s’arda e s’agghiacciA un punto sol,Tu m’insegnasti, o cara[20]!Sur ce texte un peu précieux, qui exprime non pas les vicissitudes de l’amour, mais les velléités d’une fantaisie légèrement émue, Porpora a écrit une déclamationélégante et très-accidentée par la modulation qui sert de préface à un jolicantabile.La Vicentina, de sa voix puissante, se mit à déclamer avec pompe et fracas ce simple récitatif, qui ne demandait au contraire qu’à être effleuré des lèvres comme un léger prélude où l’âme s’essaye à trouver le mot suprême qu’elle n’ose articuler. Aussi Pacchiarotti lui dit-il après quelques mesures: «Vous n’y êtes pas, mon enfant, et vous donnez à ce récit un accent passionné etbaldanzosoqui conviendrait tout au plus à la musique de Gluck ou à celle de Jomelli. Il n’y a pas dans l’œuvre de Porpora ni dans celle des premiers maîtres napolitains une seule page qui comporte un tel luxe de sonorité. J’avais donc bien raison de vous dire qu’un chanteur qui ne remonte pas à la tradition de son école ne possédera jamais la variété de style qui est nécessaire à un grand artiste. Écoutez-moi,» lui dit-il. Et, joignant l’exemple au précepte, Pacchiarotti chanta le récitatif que nous venons de citer et que Lorenzo accompagnait au clavecin. Il ne fit entendre d’abord qu’un son à peine musical, plus voisin de la parole que de la mélodie proprement dite. A mesure que le récit exprimait une nuance plus vive de sentiment, le son s’épanouissait davantage et s’élevait en sonorité. Lorsqu’il fut arrivé à ce passage où l’amant conjure sa bien-aimée de le traiter avec moins de rigueur, promettant à ce prix d’oublier le passé, l’admirable virtuose développa une phrase pleine de grâce qu’il suspendit un instant sur un accord deseptième diminuée, pour en faire mieux désirer la conclusion, qu’il acheva d’un accent ému, mais toujours tempéré.L’ariafui exécutée aussi par le virtuose avec une coquetterie et une fluidité de style inimitables quiétaient bien en rapport avec ces paroles d’une aimable galanterie:Ch’io mai vi possaLasciar d’amare,No, nol credetePupille care,Ne men per giocoV’ingannerò[21]!Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours la fantaisie de Rossini. Il forme le premier morceau desSoirées musicales, chef-d’œuvre de grâce mélodique et d’harmonie exquise, qui est au génie de l’auteur deGuillaume Tellce que lescapitoliou élégies sont à celui de l’Arioste. En comparant l’ariade Porpora à lacanzonede Rossini, on voit à cent ans de distance, et à travers les modifications et les progrès de l’art, la persistance du génie italien, facile, élégant et toujours lumineux. Dans la cantate du maître napolitain, remplie d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée, on sent comme la fraîche haleine d’une muse qui a plus de caprices que de passion[22]. Dans celle de Rossini, si admirablement modulée, et dont presque chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un désir, il semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui sourit et badine pour ne point effaroucher l’oreille quil’écoute. On dirait une scène de villégiature, un doux entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un beau jour.«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai fait ressortir dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti à la Vicentina, qui avait écouté avec ravissement l’admirable virtuose. En passant successivement d’un récit qui se rapproche presque de la parole ordinaire à une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands chanteurs qui avaient appliqué d’instinct une loi essentielle du goût. Cette loi est bien simple, et quelques mots suffisent pour l’expliquer. Toutes les fois que le récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie matérielle qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que chanter. Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui nous entourent, le son doit être plus musical que prosaïque, et s’il entre enfin dans la région de l’âme, la voix doit éclater et couvrir la parole de sa magnificence. Cette progression de sonorité, qui répond à la logique des passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on déclame de nos jours avec une fastueuse monotonie.—Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si je ne craignais de vous interrompre encore une fois par des réminiscences de pédant, j’ajouterais que les anciens ont professé une doctrine à peu près semblable, qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il n’est pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans une question de goût, car il n’y a pas d’art moderne qui ne puisse être ramené à un principe de vérité connu de l’antiquité. Dans le dixième livre de sesConfessions, saint Augustin rapporte que saint Anastase faisaitchanter les psaumes d’une voix si modérée, que l’effet ressemblait plus à la parole qu’à la musique; ce qui faisait croire à saint Isidore de Séville que c’est ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient qu’on célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain, mon cher Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité dont vous venez de nous expliquer la loi n’ont point échappé à la sagacité de Quintilien, qui recommande positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale,mediis igitur utendum sonis, entre la musique proprement dite et la parole ordinaire.—Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé, que les préceptes de notre art pourraient au besoin s’appuyer de si graves autorités, répondit Pacchiarotti; mais comme il est peu probable que la Vicentina lise jamais lesConfessionsde saint Augustin, je dirai que les plus célèbres cantatrices duXVIIIesiècle, que j’ai presque toutes entendues, confirment par leur exemple les principes que je viens d’émettre, et qui ont mérité votre approbation. Quel siècle que celui qui a vu briller tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une coquetterie de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la voix enchanteresse excitait des transports; la Mingotti, leur contemporaine, qui n’avait point d’égale dans l’expression des sentiments élevés; l’Astrua, d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue celle de la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine comme la Mingotti, et comme elle grande musicienne, qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement de l’Europe; la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive de contralto lui a disputé la palmedel canto di portamento;la Morichelli, excellente comédienne et d’une jovialité charmante; la Billington, la Banti, qui comme vous,cara miaVicentina, a eu une origine modeste, et a été surnomméecantante di piazza, parce qu’elle a commencé par chanter dans les rues. Bien que son éducation ait été fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct si parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande virtuose qui nous reste d’une époque miraculeuse.»«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina en sortant de chez Pacchiarotti, où pour la première fois ils s’étaient rencontrés seuls et sans aucune des personnes qui avaient l’habitude d’assister à ces leçons intéressantes.—Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il.—Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer dans vos livres et de revoir la signora Beata, pour laquelle je vous soupçonne d’avoir plus que du respect?—Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il en rougissant.—Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me donnant le bras. Vous m’accompagnerez un instant chez moi, et puis nous irons nous promener un peu, si votre philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement libre aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas ce soir.»Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre, Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant quelques mots insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé par la fausse honte de paraître impoli s’il refusait, et par cette émotion confuse qu’éprouve la jeunesse à la vue d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la Vicentina, qui demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans unappartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’unedivadu jour:«Asseyez-vous là un instant,maestrino mio, lui dit-elle en le conduisant dans un boudoir élégant tout rempli d’objets de séduction; je vais donner quelques ordres, et je suis à vous pour toute la journée.»Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient des parfums de toute nature, assis sur un sofa moelleux qui ne disposait point à la contrition, Lorenzo parcourut d’un regard étonné ces mille colifichets précieux qui forment l’arsenal de la coquetterie féminine. En face d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans un cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin incrusté de nacre, où laprima donnapouvait se voir étudier, afin de ne point contracter d’habitudes vicieuses et de conserver toujours sur ses lèvres de rose un sourire inaltérable. Un grand nombre de gravures, représentant différents épisodes de la vie galante, d’après Pierre Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux, garnissaient les murs et traduisaient aux yeux de tout le monde les pensées secrètes et peu mélancoliques de la Vicentina, dont le portrait était suspendu à une guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un de ces Amours joufflus et bien portants jouait de la trompette, et l’autre du flageolet, emblème significatif de la double célébrité que déjà s’était acquise la belle protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus particulièrement l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient les différentes situations d’un roman célèbre intitulé:la Ballerina infelice(la Danseuse malheureuse). On la voyait naître sous le chaume, grandir sous la tutelle d’une fée invisible qui l’avait douée de tous les charmes,quitter son village avec un beau seigneur, s’élancer sur le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste, entourée d’adorateurs et au comble de la félicité humaine; puis, frappée au cœur par un sentiment sérieux qui était venu la surprendre au milieu de ses voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la colline fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée, on la voyait accroupie derrière le pilier d’une église où, d’une main défaillante, elle jetait dans le tronc, pour le soulagement des trépassés, la dernière obole qui lui restait. Alors s’accomplissait un vrai miracle: cette obole de la charité s’échappait du tronc sous la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire, et la conduisait radieuse au séjour des bienheureux.Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une fable vulgaire, Lorenzo s’était levé pour examiner de plus près le tableau qui représentait la danseuse au milieu de ses admirateurs, lorsque la Vicentina entra sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule de Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout bas à l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire, mon ami? Voilà quelle sera peut-être aussi ma destinée, sans que je puisse même espérer qu’un ange viendra un jour me délivrer de mes peines.—Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que vous ayez à craindre une si longue expiation?» répondit Lorenzo en se tournant précipitamment du côté de la Vicentina, qui était ravissante sous le nouveau costume qu’elle avait revêtu.Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille courte et souple, que contenait à peine un corset à ramages aux vives couleurs. Un voile en point de Venise,fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux contraste avec le manteau rose, et redescendait en plis onduleux sur un sein adorable que soulevait fréquemment un souffle généreux. Un bel œillet de couleur de pourpre, ornement caractéristique de toute femme vénitienne, faisait saillie du côté gauche de sa belle chevelure noire, qui garnissait ses deux tempes d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de l’Amour. Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit et de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées qui distillaient un sourireinzucherà, comme disent les poëtes des lagunes, et plus exquis que l’ambroisie des dieux, un petit pied mignon contenu dans des mules de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez une idée bien imparfaite de cette charmante créature, qui semblait exprimer par tout son être la poésie du caprice et de la volupté facile.«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un peu les yeux pour simuler une tristesse qui était bien loin de son cœur, car elle était ravie de l’effet qu’avait produit sur Lorenzo son joli costume. Et si j’avais à vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre faute à me reprocher que d’avoir été trop sincère dans mes affections. Que n’ai-je rencontré, comme laBallerina, une âme qui répondît à la mienne! Je ne craindrais ni la misère, ni les peines de l’autre vie.»Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai dans cette petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, qui depuis longtemps avait jeté sur Lorenzo un regard de convoitise. Ce jeune homme qui s’épanouissait avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblaitimpatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord excité la curiosité et puis l’intérêt de la brillanteprima donna, qui, venue en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, n’avait point fleuri à l’heure désirée. Flétrie par des passions séniles qui avaient dévoré son enfance, peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse intérieure qui soulève des montagnes et comble des abîmes. Lorenzo était probablement pour la Vicentina ce qu’elle avait été elle-même pour les artisans de sa fortune, une fleur matinale dont on aime à respirer le premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une énigme qui défie la sagacité de l’observateur le moins crédule, qu’est-ce donc que celui d’une cantatrice adulée qui peut, comme Jupiter, faire trembler l’Olympe d’un coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans ces monstres charmants, et quel est le point imperceptibleOve le due nature son consorti[23],où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de l’âme? Ce n’est pas Lorenzo qui était en état de résoudre un problème si difficile, et si la Vicentina avait réellement arrangé cette scène pour s’emparer de l’imagination de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en avait admirablement combiné les épisodes.«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole est-elle prête?—Oh!signora, il y a plus d’un quart d’heure que Tonio et Giuseppe sont là à vous attendre, répondit une voix argentine en ouvrant la porte du boudoir.—Puisqu’il en est ainsi, répliqua laprima donna, nous pouvons partir.»Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu de cahiers de musique et de plusieurs éventails, et descendit légèrement l’escalier de marbre au bas duquel était amarrée la gondole. Les barcaroles s’empressèrent d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons dans cette conque de Vénus,conchiglia di Venere; et après avoir fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa proie: «A Murano, dit la Vicentina aux barcaroles,all’orto di San Stefano, au jardin de Saint-Stephan.»La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris leur place, l’un à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole s’éloigna rapidement. On était au mois de juin. Après le carnaval et avant que la saison de villégiature ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude de se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la pénitence vers l’une de ces petites îles qui l’entourent et qui parsèment le golfe Adriatique comme autant de bosquets enchantés. Murano, à deux lieues au couchant de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries connues de toute l’Europe, où il y avait un grand nombre de couvents, de casinos, de jardins et de joyeuses académies, que les grands seigneurs avaient leurs maisons de plaisance, avant que la république eût mis le pied sur la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au commencement duXIVesiècle. Murano était considéré comme le berceau de la civilisation vénitienne. Les Vivarini y avaient fondé les premières écoles de peinture, et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, y ont laissé de nombreux témoignages de leur génie. Après avoir traversé le petit canalde’ Mendicanti, la gondole voguait en pleine mer par une de ces journées où il semble que la nature ait conscience de lavie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. Le soleil radieux n’avait pas encore assez de force pour incommoder de sa chaleur, et ses rayons, attiédis par des brises chargées d’aromes printaniers, glissaient sur les vagues en les colorant de mille reflets. Quelques oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues marines, des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient le passage récent desfruttaioli, ou marchands de fruits, qui tous les matins venaient des îles approvisionner la capitale, flottaient çà et là sur la cime des flots amers, comme si l’aurore les eût laissés tomber par mégarde du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, qui le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et comme troublé de la situation où il se voyait pour la première fois. Ne sachant trop que dire, respirant à peine, il cherchait à démêler dans la confusion de ses idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, qui lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo ne lisait dans son propre cœur et qui jouissait intérieurement de l’empire de ses charmes, semblait lui dire en voyant son émotion:O jeune adolescent! tu rougis devant moi.Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi:C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24].Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras derrière le cou: «Carino, lui dit-elle d’une voix caressante, qu’avez-vous donc? Regretteriez-vous de m’avoir consacré cette belle journée et voulez-vous que nous retournions à Venise pour tranquilliser la signora Beata sur votre sort?—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, que la noble fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon respect, et qu’elle ne s’inquiète guère de l’usage que je puis faire de mon temps.—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, de supposer l’existence d’un sentiment bien naturel dans votre position. Toute grande dame qu’elle est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter d’inspirer une affection qui ferait envie à bien des femmes.... car, mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme ordinaire. J’ignore quels sont vos projets d’avenir et quelle carrière vous comptez embrasser; mais, avec votre esprit et vos connaissances, vous pouvez hardiment aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de porter.»Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu l’embarras de Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin d’être si adroitement excitée pour se prendre facilement à l’amorce qu’on lui jetait. Dans ce caractère encore indécis, où l’imagination et la sensibilité s’alliaient à des velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait pour éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins soumis qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de Beata, prononcé par la Vicentina dans une pareille situation, souleva dans le cœur de Lorenzo un trouble d’une nature différente. Une voix secrète lui disait que, pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il ne prenait pas un bon chemin. Il comprenait vaguement qu’en se laissant aller à des relations si fragiles, il profanait le noble sentiment qui était à ses propres yeux le seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce combat intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers soucis dont la Vicentina devina promptement la cause.Experte comme elle l’était dans les artifices de la séduction, elle se garda bien de faire des questions importunes. Se penchant vers lui en souriant et sans proférer un mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille unecanzonettadont les paroles exprimaient indirectement ce qu’elle ne voulait pas lui dire dans un langage plus familier:Coi pensieri malincoliciNon ti star a tormentar;Vien con mi, montemo in gondola,Ce n’andremo in mezzo al mar.Passeremo i porti e l’isoleChe contorna la cittàE sul mare senza nuvoleLa luna nascerà[25].La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion qui pouvait être sincère, exhalait lentement la mélodie suave qui servait de véhicule aux vers que nous venons de citer, et qui n’étaient que le commencement d’une longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que reliait ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement de la gondole, lacanzonettaexprimait admirablement cette volupté sereine mêlée d’un léger nuage de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et de la poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la jeune et belleprima donna, bercé par les molles cadences de la gondole qui effleurait les vagues comme un cygne amoureux, enivré par les sourds tressaillements de cette voix dont les vibrations sonores s’évaporaientet lui revenaient amorties comme un chant de sirènes s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia dans un rêve prestigieux, et la divine image de Beata se voila dans son cœur. Ce n’était plus l’humble fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille pieuse les exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et ses désirs, comme des coursiers impétueux, hennissaient d’impatience de franchir la carrière qui s’ouvrait devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse, ô belles années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement. Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin qui échauffe et dilate l’intelligence. Vaines terreurs d’une éducation puérile, scrupules d’une piété étroite, sous lesquels on voudrait étouffer la nature humaine, vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je sens, je vois, je comprends que ce monde factice où j’ai été élevé est une fiction de l’ignorance et de l’hypocrisie intéressées à perpétuer l’enfance du genre humain. Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi qui excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon ambition que ceux de ma volonté. En avant donc, en avant, suivons nos désirs que je vois tourbillonner là-bas, dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de la vie au milieu des belles passions de la nature humaine qui dansent en chœur et font retentir les airs d’harmonies ineffables!» Et son esprit s’élançait en effet, comme un cavalier intrépide quiDinanzi polveroso va superbo[26],et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversal’imagination de Lorenzo comme un éclair de la sensibilité qui, en s’épanouissant brusquement, met en relief le fond du caractère, se sentant plus fort vis-à-vis de la Vicentina, il acheva lacanzonettainterrompue, qu’il connaissait aussi depuis longtemps:En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais dans une gondole légère comme ton cœur?Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.Ridi adessoE fa l’amor.Sur ces dernières paroles qui terminaient lacanzonetta, la mélodie plaintive qui les accompagnait s’épanouissait comme un sourire radieux de la volupté[27].En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, en voyant ce couple charmant que le hasard avait formé invoquer le plaisir en effeuillant à ses pieds les premières heures du jour, en écoutant leurs voix émues chanter alternativement une mélodie éclose sur les lèvres de je ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme sur les palpitations de son cœur; en plongeant le regard dans cet archipel d’îles fortunées qui semblent avoir été ainsi groupées par la nature, comme les notes diverses d’un accord harmonieux, ce n’est point une fiction de la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une marine du Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, qu’on a justement surnommé l’Anacréon des lagunes.Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole à un palier de marbre sur lequel ouvrait une porte basse d’un accès mystérieux. C’était le jardin de Saint-Stephan, où les voluptueux, les amants discrets et les politiques allaient faire des parties fines à l’ombre des frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait d’une chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y avait descameriniou cabinets élégamment meublés, où l’on se faisait servir des collations et des soupers délicats. Abrités sous une treille touffue qui longeait une partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir jusqu’à six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait aux regards des convives un horizon varié d’incidents agréables. On ne pouvait y pénétrer qu’après avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le temps à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes de se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances on portait toujours avec soi. Du reste, la discrétion était la qualité non-seulement des gondoliers, qui s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les gens qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous l’appareil d’une pénétration qu’on croyait infaillible, le silence et la réserve devenaient une loi nécessaire dans les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple vénitien était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie.S’étant fait servir unemerendaou goûter, composé de fruits, de pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre, qui était pour les Vénitiens ce que le vin de champagne est pour nous, l’assaisonnement nécessaire d’un rendez-vous galant:«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé,en buvant à petites gorgées dans un verre de Murano qu’il tenait de ces deux mains comme un calice, les coudes appuyés sur la table, ce que ton protecteur Zustiniani dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il fût disposé à nous donner sa bénédiction?—Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu surprise de la désinvolture avec laquelle il lui adressait une pareille question. Je ne suis ni sa femme, ni sa fiancée, et mon cœur n’appartiendra qu’à celui qui saura me plaire.—Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de malice qu’il ne pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention de t’épouser, et qu’il est assez raisonnable pour ne pas exiger l’impossible; mais enfin tu lui dois beaucoup, et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié de nous savoir seuls etsolettidans cecamerino, d’où nous voyons comme d’une loge de théâtre poindre à l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous regarde comme un curieux qu’il est.»Laprima donnaouvrit de grands yeux étonnés à cette repartie; toute bonne comédienne qu’elle pouvait être, elle ne s’était pas attendue à une métamorphose aussi prompte de la part d’un jeune homme dont elle venait, pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine que lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle aurait voulu être aussi pure maintenant que Vénus sortant de la mer, car il n’y a pas de femme, quelque déchue qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de celui qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce au moins de jeter un voile sur un passé douloureux:«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec uneémotion concentrée, vous seriez plus indulgent pour une pauvre fille qui, dès l’âge de six ans, a dû mendier son pain sur des grandes routes en chantant des chansons. Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme laBallerina, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes douleurs. Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid ayant à peine des ailes pour chercher ma pâture dans les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert et combien j’ai pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres endolories errait un sourire trompeur! il me fallait bien simuler la joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans mon âme, pour attirer les regards du monde, qui ne s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent heureux. C’est ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé à Venise, où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux. Je ne veux pas me faire meilleure qu’une autre, ajouta-t-elle d’une voix moins émue, en me donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont prélevé sur mon innocence un droit que je ne pouvais acquitter autrement. Hélas! j’ai bien expié ces fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais connu l’amour!»Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina, qui est, à peu de chose près, l’histoire de la plupart de ces pauvres reines de théâtre que les froids moralistes jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune expérience de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose, c’était bien plus la vanité de paraître au-dessus de la nouvelle position qui lui était faite que l’intention de mortifier la charmanteprima donnaqui lui avait arraché les paroles blessantes que nous venons de rapporter.«Idolo mio, lui dit-il en se levant précipitamment de table et en attirant la Vicentina auprès de la fenêtre, dissipe la tristesse qui ternit l’éclat de tes beaux yeux, et pardonne-moi les suppositions gratuites qui me sont échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude le bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu? continua-t-il en lui pressant la taille et en s’appuyant avec abandon sur le rebord avancé de la fenêtre encadrée de verdure. Je suis trop jeune encore pour mesurer la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient l’esprit à de plus forts que moi.»Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque passa la tête hors d’un cabinet voisin et se retira brusquement après les avoir observés tous deux un instant. Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre pour remarquer cette apparition qui les aurait rendus sans doute plus circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard éperdu sur le front de son jeune amant, qui lui tenait toujours la taille enlacée:«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina d’une petite voix caressante, si je pouvais la passer avec toi! Tu serais mon maître et mon conseil, et nous irions à travers le monde, moi en chantant les œuvres de ton génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse des inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois de magnifiques propositions d’engagement pour Londres, Madrid, Saint-Pétersbourg et les principales villes de l’Italie, et rien ne s’oppose à ce que je les accepte, si tu voulais me suivre et partager ma fortune. Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence, que penses-tu de mon projet? La perspective d’agrandir ton esprit en voyant sans cesse des pays et des hommes nouveaux ne te paraît-elle pas une compensationsuffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous pourrions revenir riches et indépendants?—Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une réalité, répondit Lorenzo en posant ses lèvres sur celles de la Vicentina, que le génie que tu m’accordes avec tant de générosité. Je ne suis encore qu’un écolier, et si l’on décide que je dois parcourir la carrière si difficile de compositeur, il me faudra apprendre bien des choses que j’ignore.—Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y a-t-il que l’abbé Zamaria au monde pour t’enseigner ce fastidieuxcontrapuntodont je vous entends parler si souvent? Est-il bien nécessaire de passer sa jeunesse à grouper de grosses notes sansbécarresnibémols, pour savoir écrire un de cesduettiqui excitent l’enthousiasme du public et font la réputation d’unmaestro? Les Cimarosa, les Paisiello, les plus grands compositeurs de l’Italie n’ont pas commencé autrement, et si tu veux m’en croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que je te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi inutiles à l’inspiration du compositeur que le sont aux chanteurs modernes les réflexions savantes et abstruses de Pacchiarotti. Je le laisse dire et n’ai garde de perdre mon temps et ma peine à écouter ces dissertations à perte de vue sur des nuances d’expression que les anges peuvent seuls apprécier. Moi, je chante avec mon cœur et ne vais pas demander à saint Augustin la permission de lancerun’occhiataou une volatine qui plaisent au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria sont vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les soucis de l’expérience de leur âge, ayons les caprices, l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens, partons ensemble, cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages,et nous pourrons chanter un jour avec Lamberti, ce poëte de l’amour et des joies faciles:Dov’è quei dì beatiChe un merendin bastavaChe ambrosia el deventavaSolo da tè tocà?Ne ranghi, ne tesoriTe dava allora el cieloMa el fresco, el bon, el belloE un cuor inzucherà[28].»En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres comme un rayon de miel, la Vicentina rapprocha sa bouche de celle de Lorenzo, et leur âme se fondit dans un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, comme s’il eût été inquiet du silence qui avait succédé au dialogue qu’on vient de lire. Il regarda les deux amants, et s’évanouit à un mouvement que fit Lorenzo pour se dégager des étreintes de laprima donna.Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant avertit la Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner à Venise. «Finissons cette fête improvisée par l’amour, dit-elle à son ami, en prenant un léger repas qui nous permettra d’attendre les ombres propices du soir. Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux à qui je dois le premier instant de bonheur que j’aie goûté dans ma vie. Toi qui es savant, continua-t-elle en appuyant ses bras sur les épaules de Lorenzo, dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacréeà Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de Chypre avait appartenu autrefois à la blonde fille de Jupiter, qui ne l’a cédée aux Vénitiens qu’à la condition d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par nos poëtes et nos musiciens; voilà pourquoi il n’y a pas un peintre de Venise qui n’ait reproduit plusieurs fois sur la toile le type radieux de la mère des plaisirs.»On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on attendit ainsi, entre de joyeux propos et desbrindisiprovoquants, que les heures du jour eussent entièrement disparu derrière l’horizon qui se couvrait peu à peu de teintes plus adoucies.La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles d’or, qui scintillaient au firmament, comme pour l’éclairer dans sa course mystérieuse; un léger zéphyr sillonnait les vagues et poussait hors de Venise un essaim de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la mer, chargé degentildonneet decavalieriqui venaient respirer la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de voix, le salut joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, les cloches de Murano et des îles voisines qui disaient au jour un mélancolique adieu, tout cela disposait l’âme au plus douces contemplations. Accoudés à la fenêtre ducamerino, Lorenzo et Vicentina admiraient ce spectacle sans dire un mot, laissant leur esprit errer à l’aventure et s’emplir de rêves féconds. Cependant les ombres grandissaient et couvraient la mer d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient comme des dissonances à l’approche d’un accord qui les résout en les absorbant, et le calme de la nuit succéda enfin aux efforts du jour. Pendant ce courtintervalle d’une obscurité complète qui sépare le soir de la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux bords de l’horizon, élargissant peu à peu son disque argenté, comme une divinité coquette qui aurait voulu s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa course vagabonde. Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil la transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit s’élever de différents côtés des concerts de voix et d’instruments qui se mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient dans l’espace et le silence en bouffées sonores d’un charme infini. On ne distinguait d’abord que quelques syllabes mieux accentuées que les autres dans ce murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain d’une fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, assises en cercle dans la voûte céleste, faisaient entendre cette harmonie des sphères qui ravit Pythagore et le divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles quitté leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface des flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui voguait sur les lagunes en chantant le bonheur de vivre et de respirer. Aussi, en prêtant une oreille plus attentive à ce bourdonnement mystérieux, on y discernait bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient l’imagination, et lui ouvraient des perspectives moins grandioses que charmantes. Des violons, des guitares et des mandolines entremêlées de quelques instruments à vent jouaient des symphonies, et les voix dialoguaient entre elles et se répondaient d’une barque à l’autre de ces mots simples qui laissaient sous-entendre plus de choses qu’ils n’en expriment:Vieni nice, viens respirer le frais sur la lagune,la fresc, aura a respirar. Et ces paroles heureuses d’une langue bénie s’envolaientdes lèvres comme une essence de poésie qui vous pénétrait d’une douce langueur.Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? Est-ce un désir, un pressentiment, la réminiscence d’une béatitude éprouvée, ou bien l’intuition d’un avenir promis à nos espérances? Êtres finis que nous sommes, pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au sein de la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques entendus de loin nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils notre âme d’un trouble sans objet? En écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient glisser sur les vagues et s’y confondre avec les rayons de la lune dont elles imitaient letremolomystérieux, en laissant errer sa pensée à travers ces méandres d’étoiles qui peuplaient la profondeur des cieux, Lorenzo fut saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de rêves charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au départ de la vie et de se laisser bercer par de folles espérances! Elles sont bien heureuses, les natures qui aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur une plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre le nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à se perdre dans l’infini de leurs désirs et à se nourrir d’immortelles chimères! les rêves d’or de la jeunesse se transforment en sources de poésie où s’alimente l’inspiration des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un rêve divin?Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et s’éleva comme un soupir au-dessus de ces bourdonnements joyeux, fixa tout à coup l’attention de Lorenzo, et vint dissiper les fantaisies de son imagination. Il écoutad’abord avec quelque distraction cette voix dont le timbre pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; mais à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit sur la mer et traversa le silence comme une clarté fugitive, il se sentit tressaillir à celamentod’une âme solitaire qui disait à la nuit: «O nuit, prolonge ton cours et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que je ne voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, et emporte avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»A ce chant large et plaintif qui formait un si grand contraste avec ce qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant comme d’un long sommeil, dit brusquement à la Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut mieux aller nous mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent là-bas au clair de la lune.»Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je crois, a comparé la vie humaine à un concert de voix diverses qui s’élèvent en même temps. Au milieu de ces bruits confus qui l’assaillent de toutes parts, l’âme n’entend plus cette voix divine qui retentit au fond de son être. Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer quelquefois l’oreille aux sonorités du monde extérieur, pour écouter le chantche nell’anima risuona. C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait d’entendre à travers l’enivrement où il était plongé depuis le matin.Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du petit escalier de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina s’acheminèrent lentement vers Venise. Le temps était magnifique, la lune éclatante, et sur la mer endormie on voyait errer çà et là des barques nombreuses qui serapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se lutinaient comme des hirondelles qui rasent les flots et se poursuivent de leurs gazouillements joyeux. C’étaient des éclats de rire, desaddioet desfelice notteà n’en plus finir. Les gondoliers se provoquaient, s’appelaient de leur nom patronymique et se renvoyaient deslazzioù respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce peuple charmant.«Guarda sta furbetta, dit Giuseppe, l’un des deux gondoliers de la Vicentina, regarde cette petite fourbe de lune, comme elle nous fait de l’œil,come ci fa l’occhietto!—Ne t’y fie pas,compare, car elle est presque aussi trompeuse que la mer,che il mare infido.—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua le premier interlocuteur en riant.—Taci, bricone, tais-toi donc, répondit Antonio d’une voix discrète, tu vas réveiller nos deux jeunes gens, qui dorment, je crois, comme deux oiseaux dans leur nid.—Che bella vita!répondit le premier d’une voix encore plus basse, et qu’ils sont heureux,per Bacco!de pouvoir lire sans lunettes dans le livre d’amour.—Et toi,birbante, répliqua Antonio en se penchant sur la rame avec un air de mystère, est-ce que tu as besoin d’uncannocchialeou lunette d’approche pour observer les deux beaux yeux de ta blondine que je t’ai vucocolarece matin, comme si tu avais dû t’embarquer pour le pays du gingembre et de la cannelle!»Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs qui jouait au naturel cettecomedia dell’arteque les Italiens ont colportée dans toute l’Europe, et dont notre ancien théâtre de la Foire n’est qu’une pâle imitation,n’empêchaient pas desconversazioniet des monologues d’un ordre plus élevé.«Che vita beata!disait-on plus loin, et que Venise est heureuse de posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’estil paradiso, et nous n’avons que faire de l’aller chercher dans l’autre monde.—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous avons le plaisir de vivre? est-ce que le bon Dieu a pu créer quelque chose de plus beau que nos lagunes?»A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres comme d’un vase qui déborde, se mêlaient des soupirs, des aveux, des déclarations, des agaceries et desrimproveriaussi légers que l’air qui effleurait les gondoles de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans son introduction duRoi Théodore, ait su rendreil dolce mormorioet le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses de Venise, qui faisait dire à Sansovino dès leXVIesiècle: «La musique avait véritablement son siége dans notre ville!» (La musica aveva la sua propria sede in questa città!)Ces barcarolles et cesarie di batello, qui formaient la musique populaire de Venise, se divisaient en deux familles très-distinctes. Les unes étaient des mélodies larges et flottantes, d’un caractère mélancolique, et qui étaient au moins aussi anciennes que la république. Écrites presque toutes dans les tons mineurs, on les croyait des lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de ses psaumes, et Rossini en a imité le caractère dans l’admirablecanzoneque chante le gondolier au troisième acte d’Otello. Les autres, plus gaies, plus vives, mieux rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient le fruit de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables quiont cultivé ce genre facile. Tels étaientil Chiozzetto(Jean Croce), Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle ducale, Angelo Colonna, et ce barbier Apollini, qui maniait le violon non moins dextrement que le rasoir, et qui au commencement duXVIIIesiècle eut une vogue étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, a presque renouvelée de nos jours. Ces deux genres de mélodies étaient comme les deux éléments qui composaient la société vénitienne. Les unes reflétaient le caractère noble et sérieux de l’aristocratie; les autres, la gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de sorbets et de concerts.Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait de toutes ces gondoles joyeuses, celle de la Vicentina s’approchait de Venise sans que Lorenzo eût osé proférer un mot. Silencieux, triste et mécontent de lui-même, il cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire qui avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du Grand-Canal brillaient dans le lointain, déjà lebisbiglioet les frémissements de la ville devenaient plus distincts, lorsqu’au passage d’untraghettoLorenzo crut reconnaître Beata, qui fuyait dans une gondole et disparut comme un rayon de l’idéal.............AveMaria, cantando; e cantando vanioCome per acqua cupa cosa grave[29].
«Sans donner plus d’importance qu’il ne faut à de pareilles anecdotes, ajouta Pacchiarotti, il est certain que les plus grands effets de l’art tiennent à des artifices d’exécution sans lesquels le génie le plus heureusement doué manque le but qu’il se propose. Un mot, un coup de pinceau, un accord placé à propos, changent quelquefois la physionomie de toute une œuvre. L’oreille surtout a des voluptés mystérieuses qui se confondent souvent avec l’émotion du cœur, et dont il n’est pas toujours facile d’indiquer la source. Que de choses en effet dans une gamme bien faite, dont chaque son se détache sur un fond mélodique qui ne se brise jamais, dans un trille lumineux qui scintille comme un diamant, dans une simple note qu’on remplit successivement du souffle de la vie! Et que de nuances dans ce qu’on appelle le timbre de la voix, dans le tissu (tessatura) plus ou moins fin d’une vocalise, dans cet heureuxempâtementdes sons qui forme un tout harmonieux et remplit l’oreille d’une sonorité suave, comme un fruit savoureux parfume la bouche! Sans doute on a beaucoup abusé de ces délicatesses; au lieu d’en faire un ornement de la vérité et du sentiment, on les a prodiguées sans goût et sans mesure, comme les mauvais écrivains prodiguent les images et lesconcettide l’esprit. N’existe-t-il pas des peintres qui se jouent de la couleur, ainsi qu’il y a des musiciens qui ne peuvent écrire trois mesures sans moduler?Faut-il pour cela dédaigner la couleur et la modulation, comme le prétendent certains anachorètes aussi dépourvus de bon sens que de sensibilité? Voilà pourtant où conduirait l’exagération de certains principes émis par un illustre compositeur. Je veux parler du chevalier Gluck, dont le beau génie valait mieux que la fausse théorie qui s’est propagée sous son nom. Parce qu’il avait rencontré des cantatrices extravagantes, comme la Gabrielli, qui, ne tenant compte ni de la pensée du maître, ni du caractère de la situation, donnaient une libre carrière à leurs caprices et ne visaient qu’à éblouir l’oreille, il aurait voulu que le virtuose aussi bien que le compositeur oubliassent pour ainsi dire qu’ils étaient des musiciens pour devenir les instruments du poëte et les interprètes passifs de la vérité logique. Si un pareil système pouvait jamais prévaloir, ce serait la négation de tous les arts. Est-ce qu’un Farinelli, un Guadagni, un Millico, pour être d’admirables virtuoses, en étaient moins pathétiques et moins touchants? On a fait grand bruit au delà des monts de ce qu’on appellel’expression dramatique, qu’on semble confondre avec l’émotion du cœur, ce qui me paraît être une grande erreur. Je laisse à de plus savants que moi à décider si le compositeur dramatique doit exiger de la voix humaine des efforts qui en détruisent le charme, et pousser la peinture des passions jusqu’au cri de la bête. Tout ce qu’il m’est permis d’affirmer, c’est que Gluck a exagéré un principe vrai, et que son système n’a pu réussir que chez une nation dépourvue d’instinct musical, où il n’a produit en définitive qu’une école d’insupportables déclamateurs.—C’estsoublime, c’estsouperbe, s’écria avec emphase le vieux Grotto, qui était blotti dans un coin où il gesticulaitcomme un possédé en roulant ses gros yeux de chouette; Pacchiarotti, tu es le premier homme de notre temps,tu sei il primo uomo della nostra età,» dit-il en se levant de sa chaise et avec un accent qui n’était pas moins comique que le singulier compliment qu’il adressait au célèbre sopraniste.Après cette sortie, qui amusa beaucoup la Vicentina: «Il est certain, dit l’abbé Zamaria, qu’il est impossible de professer des idées plus saines et plus élevées sur un art qui semblerait devoir échapper à toute considération générale, et vos paroles ont d’autant plus d’autorité, mon cher Pacchiarotti, que vous êtes parfaitement désintéressé dans la question que vous défendez si bien, puisque c’est par la sobriété du style, par la grande manière de chanter le récitatif et d’exprimer la passion, que vous l’emportez sur tous vos rivaux, et particulièrement sur le froid et beau Marchesi. Du reste, continua l’abbé, il n’est pas inutile de dire en passant que l’abus des fioritures et des oripeaux de la vocalisation, contre lesquels Marcello s’est élevé bien avant Gluck dans son charmant opusculeil Teatro alla moda, est plus ancien qu’on ne croit. On a prétendu (particulièrement le comte Algarotti) que c’étaient Bernachi et Pasi, tous deux élèves de Pistochi, qui avaient introduit dans la musique italienne, vers le commencement duXVIIIesiècle, ce luxe degorgheggiqui sont un peu à l’art de chanter ce qu’étaient à la composition les combinaisons ingénieuses des contrapointistes duXVIesiècle. Il me serait très-facile de vous prouver que les Grecs n’étaient point étrangers aux artifices du gosier, qui soulevaient déjà le blâme des philosophes, et que, même dans le chant ecclésiastique appelécantofermo, on trouve des signes nombreux qui, reproduits dans la notation moderne, représentent deseffets assez compliqués de vocalisation. Gui d’Arezzo, qui vivait auXesiècle, ne parlait-il pas, dans le quinzième chapitre de sonMicrologue, d’un certain tremblement de la voix qui est exactement le même effet que nous appelons aujourd’huivibrato, espèce de tressaillement qu’on imprime à l’organe vocal pour simuler l’émotion de l’âme? On trouverait dans un autre théoricien du XIIIesiècle, Jérôme de Moravie, l’explication d’une foule d’ornements et de fredons qui se pratiquaient d’instinct sur la large mélopée du plain-chant grégorien. Il est d’une bonne critique de ne pas attribuer à des causes éloignées ce qui s’explique tout naturellement par le jeu de nos facultés. Dans tous les temps et chez tous les peuples, on a usé plus ou moins des artifices de la vocalisation; mais il vrai de dire qu’au commencement duXVIIIesiècle, alors que la mélodie s’épanouissait comme une fleur radieuse qui avait été longtemps comprimée sous les broussailles du contre-point et les subtilités de la musique madrigalesque, le chant fit tout à coup un pas énorme, et donna naissance à cette merveilleuse bravoure de gosier qui a ébloui le monde. Bernachi, Pasi, l’étonnant Caffarelli, la Gabrielli dont vous parliez tout à l’heure, Marchesi et tant d’autres prodiges que je pourrais citer, n’ont point inventé ce qui est dans la nature des choses; mais ils ont perfectionné et poussé jusqu’au raffinement l’art d’amuser l’oreille par les caprices de la vocalisation. Ne croyez pas, mon cher Pacchiarotti, que ce soit là un phénomène particulier à l’art que vous enseignez avec une si grande distinction. On l’a vu se produire également ailleurs, et la poésie a ses virtuoses aussi bien que l’éloquence. Il y a de certains moments, dans l’histoire des œuvres de l’esprit, où l’homme, tout glorieux d’une conquête récente qu’ilvient de faire, se joue avec la forme matérielle comme un enfant avec un hochet qui excite sa curiosité. On dirait d’un parvenu qui ne peut s’empêcher d’étaler aux yeux de tous les marques de sa nouvelle opulence. L’homme s’amuse alors à combiner des mots et des rimes sonores, à grouper des images ou des couleurs étranges qui frappent ses sens et le détournent du but où il aspirait d’abord. Ces moments précèdent et suivent les grandes époques de l’art, les époques de pleine maturité qui portent le nom de siècles d’or. Avant ou après cette heure suprême de civilisation, il n’y a guère que des artisans occupés à créer la langue ou des bateleurs qui en forcent les effets. Les nombreux et admirables chanteurs que l’Italie a vus naître depuis le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours étaient des fantaisistes qui se sont exagéré la part de liberté qui revient au virtuose dans l’exécution d’une œuvre musicale. Il n’y a rien de plus difficile à l’homme que d’éviter les extrêmes et de rester dans les limites de la vérité ornée.»Ces réflexions de l’abbé Zamaria surprirent un peu Lorenzo, qui avait entendu rarement sortir de la bouche de son maître des paroles aussi constamment sérieuses et d’une si grande portée. Son intelligence s’ouvrait facilement aux considérations générales qui ramènent les questions d’école et de métier à un principe générateur qui les simplifie; elle suivait avec un vif intérêt une discussion qui répondait aux tendances de sa nature. Aussi ne perdait-il pas un mot de ce que disaient Pacchiarotti et surtout l’abbé Zamaria, dont l’esprit enjoué et le caractère enfantin ne retrouvaient un peu de gravité que lorsqu’on touchait à l’objet de sa passion. L’abbé ne voyait le monde qu’à travers l’artmusical, et les questions de goût étaient pour lui les seules vérités importantes de la vie. La Vicentina, au contraire, qui n’entendait pas grand’chose à cette métaphysique de l’art de charmer, dont elle n’appréciait que les effets, commençait à s’ennuyer de servir ainsi de sujet à de savantes argumentations, et elle semblait dire à Lorenzo, de ses beaux yeux étonnés et remplis de malice: «Est-ce un philosophe ou bien une cantatrice qu’on veut faire de moi?»Pacchiarotti, qui aperçut sur le front de sa belle élève de légers nuages dont il devina la cause, lui dit aussitôt: «Figlia mia, il faut chanter de meilleure musique que le morceau de ce pauvre Nasolini que vous nous avez fait entendre. Un virtuose qui ne connaît que les œuvres des maîtres contemporains ne saurait avoir de style, c’est-à-dire une manière large, soutenue, aisée, où la phrase mélodique se développe avec noblesse, et exige de la prévoyance, de la composition, une distribution intelligente des ombres et des lumières. Or, pour obtenir ce résultat, il faut absolument remonter à la tradition qui commence auXVIIIesiècle avec les œuvres et les cantates de Scarlatti, de Porpora, avec la musique pénétrante et suave de Leo et celle de Jomelli, son immortel disciple. Par-delà cette époque mémorable, il y a eu sans doute quelques chanteurs de mérite, tels que Stradella et Baldassar Ferri auXVIIesiècle, mais point d’école et aucun ensemble de doctrines dont il faille se préoccuper. C’est avec la musique dramatique, qui n’a pris une forme appréciable pour nous qu’à partir duXVIIIesiècle, que commence l’art moderne; quant aux chanteurs de la Renaissance, à ces nombreux interprètes de la musique madrigalesque et descanzoni a liuto et a balloqui ont précédé la naissance de l’opéra, c’est unpoint d’histoire qui n’intéresse que des érudits comme M. l’abbé Zamaria ouil padreMartini. Par exemple, continua Pacchiarotti, essayez un peu de nous dire une de ces cantates de Porpora qui sont là sous les yeux de Lorenzo, et qui ont servi à l’éducation des plus grands virtuoses qu’ait formés ce maître, tels que les Farinelli, les Caffarelli, les Salimbeni, il Porporino, la Mingotti et la Gabrielli, qui a reçu aussi du glorieux élève de Scarlatti des conseils dont elle n’a guère profité. Cela intéressera d’autant plus M. l’abbé Zamaria, que Porpora a passé les plus belles années de sa vie à Venise, où il a publié ses meilleures cantates et dirigél’Ospedaletto.»Pacchiarotti se mit alors à feuilleter du doigt un recueil de cantates de différents auteurs, de Carissimi, de Scarlatti, de Marcello, de Bassani, de Barbara Strozzi, noble Vénitienne, d’Astorga le Sicilien; puis il arrêta son regard sur l’une des plus charmantes inspirations de Porpora. C’était une cantate pour voix de soprano, précédée d’un récitatif fort simple en apparence, mais dont le virtuose fit comprendre la difficulté par les nuances infinies qu’il y apercevait:Fra gl’amorrosi lacciCome s’arda e s’agghiacciA un punto sol,Tu m’insegnasti, o cara[20]!Sur ce texte un peu précieux, qui exprime non pas les vicissitudes de l’amour, mais les velléités d’une fantaisie légèrement émue, Porpora a écrit une déclamationélégante et très-accidentée par la modulation qui sert de préface à un jolicantabile.La Vicentina, de sa voix puissante, se mit à déclamer avec pompe et fracas ce simple récitatif, qui ne demandait au contraire qu’à être effleuré des lèvres comme un léger prélude où l’âme s’essaye à trouver le mot suprême qu’elle n’ose articuler. Aussi Pacchiarotti lui dit-il après quelques mesures: «Vous n’y êtes pas, mon enfant, et vous donnez à ce récit un accent passionné etbaldanzosoqui conviendrait tout au plus à la musique de Gluck ou à celle de Jomelli. Il n’y a pas dans l’œuvre de Porpora ni dans celle des premiers maîtres napolitains une seule page qui comporte un tel luxe de sonorité. J’avais donc bien raison de vous dire qu’un chanteur qui ne remonte pas à la tradition de son école ne possédera jamais la variété de style qui est nécessaire à un grand artiste. Écoutez-moi,» lui dit-il. Et, joignant l’exemple au précepte, Pacchiarotti chanta le récitatif que nous venons de citer et que Lorenzo accompagnait au clavecin. Il ne fit entendre d’abord qu’un son à peine musical, plus voisin de la parole que de la mélodie proprement dite. A mesure que le récit exprimait une nuance plus vive de sentiment, le son s’épanouissait davantage et s’élevait en sonorité. Lorsqu’il fut arrivé à ce passage où l’amant conjure sa bien-aimée de le traiter avec moins de rigueur, promettant à ce prix d’oublier le passé, l’admirable virtuose développa une phrase pleine de grâce qu’il suspendit un instant sur un accord deseptième diminuée, pour en faire mieux désirer la conclusion, qu’il acheva d’un accent ému, mais toujours tempéré.L’ariafui exécutée aussi par le virtuose avec une coquetterie et une fluidité de style inimitables quiétaient bien en rapport avec ces paroles d’une aimable galanterie:Ch’io mai vi possaLasciar d’amare,No, nol credetePupille care,Ne men per giocoV’ingannerò[21]!Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours la fantaisie de Rossini. Il forme le premier morceau desSoirées musicales, chef-d’œuvre de grâce mélodique et d’harmonie exquise, qui est au génie de l’auteur deGuillaume Tellce que lescapitoliou élégies sont à celui de l’Arioste. En comparant l’ariade Porpora à lacanzonede Rossini, on voit à cent ans de distance, et à travers les modifications et les progrès de l’art, la persistance du génie italien, facile, élégant et toujours lumineux. Dans la cantate du maître napolitain, remplie d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée, on sent comme la fraîche haleine d’une muse qui a plus de caprices que de passion[22]. Dans celle de Rossini, si admirablement modulée, et dont presque chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un désir, il semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui sourit et badine pour ne point effaroucher l’oreille quil’écoute. On dirait une scène de villégiature, un doux entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un beau jour.«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai fait ressortir dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti à la Vicentina, qui avait écouté avec ravissement l’admirable virtuose. En passant successivement d’un récit qui se rapproche presque de la parole ordinaire à une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands chanteurs qui avaient appliqué d’instinct une loi essentielle du goût. Cette loi est bien simple, et quelques mots suffisent pour l’expliquer. Toutes les fois que le récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie matérielle qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que chanter. Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui nous entourent, le son doit être plus musical que prosaïque, et s’il entre enfin dans la région de l’âme, la voix doit éclater et couvrir la parole de sa magnificence. Cette progression de sonorité, qui répond à la logique des passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on déclame de nos jours avec une fastueuse monotonie.—Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si je ne craignais de vous interrompre encore une fois par des réminiscences de pédant, j’ajouterais que les anciens ont professé une doctrine à peu près semblable, qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il n’est pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans une question de goût, car il n’y a pas d’art moderne qui ne puisse être ramené à un principe de vérité connu de l’antiquité. Dans le dixième livre de sesConfessions, saint Augustin rapporte que saint Anastase faisaitchanter les psaumes d’une voix si modérée, que l’effet ressemblait plus à la parole qu’à la musique; ce qui faisait croire à saint Isidore de Séville que c’est ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient qu’on célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain, mon cher Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité dont vous venez de nous expliquer la loi n’ont point échappé à la sagacité de Quintilien, qui recommande positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale,mediis igitur utendum sonis, entre la musique proprement dite et la parole ordinaire.—Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé, que les préceptes de notre art pourraient au besoin s’appuyer de si graves autorités, répondit Pacchiarotti; mais comme il est peu probable que la Vicentina lise jamais lesConfessionsde saint Augustin, je dirai que les plus célèbres cantatrices duXVIIIesiècle, que j’ai presque toutes entendues, confirment par leur exemple les principes que je viens d’émettre, et qui ont mérité votre approbation. Quel siècle que celui qui a vu briller tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une coquetterie de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la voix enchanteresse excitait des transports; la Mingotti, leur contemporaine, qui n’avait point d’égale dans l’expression des sentiments élevés; l’Astrua, d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue celle de la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine comme la Mingotti, et comme elle grande musicienne, qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement de l’Europe; la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive de contralto lui a disputé la palmedel canto di portamento;la Morichelli, excellente comédienne et d’une jovialité charmante; la Billington, la Banti, qui comme vous,cara miaVicentina, a eu une origine modeste, et a été surnomméecantante di piazza, parce qu’elle a commencé par chanter dans les rues. Bien que son éducation ait été fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct si parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande virtuose qui nous reste d’une époque miraculeuse.»«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina en sortant de chez Pacchiarotti, où pour la première fois ils s’étaient rencontrés seuls et sans aucune des personnes qui avaient l’habitude d’assister à ces leçons intéressantes.—Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il.—Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer dans vos livres et de revoir la signora Beata, pour laquelle je vous soupçonne d’avoir plus que du respect?—Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il en rougissant.—Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me donnant le bras. Vous m’accompagnerez un instant chez moi, et puis nous irons nous promener un peu, si votre philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement libre aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas ce soir.»Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre, Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant quelques mots insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé par la fausse honte de paraître impoli s’il refusait, et par cette émotion confuse qu’éprouve la jeunesse à la vue d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la Vicentina, qui demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans unappartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’unedivadu jour:«Asseyez-vous là un instant,maestrino mio, lui dit-elle en le conduisant dans un boudoir élégant tout rempli d’objets de séduction; je vais donner quelques ordres, et je suis à vous pour toute la journée.»Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient des parfums de toute nature, assis sur un sofa moelleux qui ne disposait point à la contrition, Lorenzo parcourut d’un regard étonné ces mille colifichets précieux qui forment l’arsenal de la coquetterie féminine. En face d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans un cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin incrusté de nacre, où laprima donnapouvait se voir étudier, afin de ne point contracter d’habitudes vicieuses et de conserver toujours sur ses lèvres de rose un sourire inaltérable. Un grand nombre de gravures, représentant différents épisodes de la vie galante, d’après Pierre Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux, garnissaient les murs et traduisaient aux yeux de tout le monde les pensées secrètes et peu mélancoliques de la Vicentina, dont le portrait était suspendu à une guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un de ces Amours joufflus et bien portants jouait de la trompette, et l’autre du flageolet, emblème significatif de la double célébrité que déjà s’était acquise la belle protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus particulièrement l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient les différentes situations d’un roman célèbre intitulé:la Ballerina infelice(la Danseuse malheureuse). On la voyait naître sous le chaume, grandir sous la tutelle d’une fée invisible qui l’avait douée de tous les charmes,quitter son village avec un beau seigneur, s’élancer sur le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste, entourée d’adorateurs et au comble de la félicité humaine; puis, frappée au cœur par un sentiment sérieux qui était venu la surprendre au milieu de ses voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la colline fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée, on la voyait accroupie derrière le pilier d’une église où, d’une main défaillante, elle jetait dans le tronc, pour le soulagement des trépassés, la dernière obole qui lui restait. Alors s’accomplissait un vrai miracle: cette obole de la charité s’échappait du tronc sous la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire, et la conduisait radieuse au séjour des bienheureux.Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une fable vulgaire, Lorenzo s’était levé pour examiner de plus près le tableau qui représentait la danseuse au milieu de ses admirateurs, lorsque la Vicentina entra sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule de Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout bas à l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire, mon ami? Voilà quelle sera peut-être aussi ma destinée, sans que je puisse même espérer qu’un ange viendra un jour me délivrer de mes peines.—Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que vous ayez à craindre une si longue expiation?» répondit Lorenzo en se tournant précipitamment du côté de la Vicentina, qui était ravissante sous le nouveau costume qu’elle avait revêtu.Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille courte et souple, que contenait à peine un corset à ramages aux vives couleurs. Un voile en point de Venise,fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux contraste avec le manteau rose, et redescendait en plis onduleux sur un sein adorable que soulevait fréquemment un souffle généreux. Un bel œillet de couleur de pourpre, ornement caractéristique de toute femme vénitienne, faisait saillie du côté gauche de sa belle chevelure noire, qui garnissait ses deux tempes d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de l’Amour. Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit et de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées qui distillaient un sourireinzucherà, comme disent les poëtes des lagunes, et plus exquis que l’ambroisie des dieux, un petit pied mignon contenu dans des mules de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez une idée bien imparfaite de cette charmante créature, qui semblait exprimer par tout son être la poésie du caprice et de la volupté facile.«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un peu les yeux pour simuler une tristesse qui était bien loin de son cœur, car elle était ravie de l’effet qu’avait produit sur Lorenzo son joli costume. Et si j’avais à vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre faute à me reprocher que d’avoir été trop sincère dans mes affections. Que n’ai-je rencontré, comme laBallerina, une âme qui répondît à la mienne! Je ne craindrais ni la misère, ni les peines de l’autre vie.»Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai dans cette petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, qui depuis longtemps avait jeté sur Lorenzo un regard de convoitise. Ce jeune homme qui s’épanouissait avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblaitimpatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord excité la curiosité et puis l’intérêt de la brillanteprima donna, qui, venue en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, n’avait point fleuri à l’heure désirée. Flétrie par des passions séniles qui avaient dévoré son enfance, peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse intérieure qui soulève des montagnes et comble des abîmes. Lorenzo était probablement pour la Vicentina ce qu’elle avait été elle-même pour les artisans de sa fortune, une fleur matinale dont on aime à respirer le premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une énigme qui défie la sagacité de l’observateur le moins crédule, qu’est-ce donc que celui d’une cantatrice adulée qui peut, comme Jupiter, faire trembler l’Olympe d’un coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans ces monstres charmants, et quel est le point imperceptibleOve le due nature son consorti[23],où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de l’âme? Ce n’est pas Lorenzo qui était en état de résoudre un problème si difficile, et si la Vicentina avait réellement arrangé cette scène pour s’emparer de l’imagination de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en avait admirablement combiné les épisodes.«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole est-elle prête?—Oh!signora, il y a plus d’un quart d’heure que Tonio et Giuseppe sont là à vous attendre, répondit une voix argentine en ouvrant la porte du boudoir.—Puisqu’il en est ainsi, répliqua laprima donna, nous pouvons partir.»Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu de cahiers de musique et de plusieurs éventails, et descendit légèrement l’escalier de marbre au bas duquel était amarrée la gondole. Les barcaroles s’empressèrent d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons dans cette conque de Vénus,conchiglia di Venere; et après avoir fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa proie: «A Murano, dit la Vicentina aux barcaroles,all’orto di San Stefano, au jardin de Saint-Stephan.»La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris leur place, l’un à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole s’éloigna rapidement. On était au mois de juin. Après le carnaval et avant que la saison de villégiature ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude de se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la pénitence vers l’une de ces petites îles qui l’entourent et qui parsèment le golfe Adriatique comme autant de bosquets enchantés. Murano, à deux lieues au couchant de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries connues de toute l’Europe, où il y avait un grand nombre de couvents, de casinos, de jardins et de joyeuses académies, que les grands seigneurs avaient leurs maisons de plaisance, avant que la république eût mis le pied sur la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au commencement duXIVesiècle. Murano était considéré comme le berceau de la civilisation vénitienne. Les Vivarini y avaient fondé les premières écoles de peinture, et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, y ont laissé de nombreux témoignages de leur génie. Après avoir traversé le petit canalde’ Mendicanti, la gondole voguait en pleine mer par une de ces journées où il semble que la nature ait conscience de lavie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. Le soleil radieux n’avait pas encore assez de force pour incommoder de sa chaleur, et ses rayons, attiédis par des brises chargées d’aromes printaniers, glissaient sur les vagues en les colorant de mille reflets. Quelques oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues marines, des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient le passage récent desfruttaioli, ou marchands de fruits, qui tous les matins venaient des îles approvisionner la capitale, flottaient çà et là sur la cime des flots amers, comme si l’aurore les eût laissés tomber par mégarde du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, qui le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et comme troublé de la situation où il se voyait pour la première fois. Ne sachant trop que dire, respirant à peine, il cherchait à démêler dans la confusion de ses idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, qui lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo ne lisait dans son propre cœur et qui jouissait intérieurement de l’empire de ses charmes, semblait lui dire en voyant son émotion:O jeune adolescent! tu rougis devant moi.Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi:C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24].Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras derrière le cou: «Carino, lui dit-elle d’une voix caressante, qu’avez-vous donc? Regretteriez-vous de m’avoir consacré cette belle journée et voulez-vous que nous retournions à Venise pour tranquilliser la signora Beata sur votre sort?—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, que la noble fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon respect, et qu’elle ne s’inquiète guère de l’usage que je puis faire de mon temps.—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, de supposer l’existence d’un sentiment bien naturel dans votre position. Toute grande dame qu’elle est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter d’inspirer une affection qui ferait envie à bien des femmes.... car, mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme ordinaire. J’ignore quels sont vos projets d’avenir et quelle carrière vous comptez embrasser; mais, avec votre esprit et vos connaissances, vous pouvez hardiment aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de porter.»Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu l’embarras de Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin d’être si adroitement excitée pour se prendre facilement à l’amorce qu’on lui jetait. Dans ce caractère encore indécis, où l’imagination et la sensibilité s’alliaient à des velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait pour éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins soumis qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de Beata, prononcé par la Vicentina dans une pareille situation, souleva dans le cœur de Lorenzo un trouble d’une nature différente. Une voix secrète lui disait que, pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il ne prenait pas un bon chemin. Il comprenait vaguement qu’en se laissant aller à des relations si fragiles, il profanait le noble sentiment qui était à ses propres yeux le seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce combat intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers soucis dont la Vicentina devina promptement la cause.Experte comme elle l’était dans les artifices de la séduction, elle se garda bien de faire des questions importunes. Se penchant vers lui en souriant et sans proférer un mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille unecanzonettadont les paroles exprimaient indirectement ce qu’elle ne voulait pas lui dire dans un langage plus familier:Coi pensieri malincoliciNon ti star a tormentar;Vien con mi, montemo in gondola,Ce n’andremo in mezzo al mar.Passeremo i porti e l’isoleChe contorna la cittàE sul mare senza nuvoleLa luna nascerà[25].La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion qui pouvait être sincère, exhalait lentement la mélodie suave qui servait de véhicule aux vers que nous venons de citer, et qui n’étaient que le commencement d’une longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que reliait ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement de la gondole, lacanzonettaexprimait admirablement cette volupté sereine mêlée d’un léger nuage de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et de la poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la jeune et belleprima donna, bercé par les molles cadences de la gondole qui effleurait les vagues comme un cygne amoureux, enivré par les sourds tressaillements de cette voix dont les vibrations sonores s’évaporaientet lui revenaient amorties comme un chant de sirènes s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia dans un rêve prestigieux, et la divine image de Beata se voila dans son cœur. Ce n’était plus l’humble fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille pieuse les exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et ses désirs, comme des coursiers impétueux, hennissaient d’impatience de franchir la carrière qui s’ouvrait devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse, ô belles années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement. Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin qui échauffe et dilate l’intelligence. Vaines terreurs d’une éducation puérile, scrupules d’une piété étroite, sous lesquels on voudrait étouffer la nature humaine, vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je sens, je vois, je comprends que ce monde factice où j’ai été élevé est une fiction de l’ignorance et de l’hypocrisie intéressées à perpétuer l’enfance du genre humain. Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi qui excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon ambition que ceux de ma volonté. En avant donc, en avant, suivons nos désirs que je vois tourbillonner là-bas, dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de la vie au milieu des belles passions de la nature humaine qui dansent en chœur et font retentir les airs d’harmonies ineffables!» Et son esprit s’élançait en effet, comme un cavalier intrépide quiDinanzi polveroso va superbo[26],et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversal’imagination de Lorenzo comme un éclair de la sensibilité qui, en s’épanouissant brusquement, met en relief le fond du caractère, se sentant plus fort vis-à-vis de la Vicentina, il acheva lacanzonettainterrompue, qu’il connaissait aussi depuis longtemps:En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais dans une gondole légère comme ton cœur?Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.Ridi adessoE fa l’amor.Sur ces dernières paroles qui terminaient lacanzonetta, la mélodie plaintive qui les accompagnait s’épanouissait comme un sourire radieux de la volupté[27].En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, en voyant ce couple charmant que le hasard avait formé invoquer le plaisir en effeuillant à ses pieds les premières heures du jour, en écoutant leurs voix émues chanter alternativement une mélodie éclose sur les lèvres de je ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme sur les palpitations de son cœur; en plongeant le regard dans cet archipel d’îles fortunées qui semblent avoir été ainsi groupées par la nature, comme les notes diverses d’un accord harmonieux, ce n’est point une fiction de la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une marine du Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, qu’on a justement surnommé l’Anacréon des lagunes.Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole à un palier de marbre sur lequel ouvrait une porte basse d’un accès mystérieux. C’était le jardin de Saint-Stephan, où les voluptueux, les amants discrets et les politiques allaient faire des parties fines à l’ombre des frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait d’une chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y avait descameriniou cabinets élégamment meublés, où l’on se faisait servir des collations et des soupers délicats. Abrités sous une treille touffue qui longeait une partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir jusqu’à six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait aux regards des convives un horizon varié d’incidents agréables. On ne pouvait y pénétrer qu’après avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le temps à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes de se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances on portait toujours avec soi. Du reste, la discrétion était la qualité non-seulement des gondoliers, qui s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les gens qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous l’appareil d’une pénétration qu’on croyait infaillible, le silence et la réserve devenaient une loi nécessaire dans les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple vénitien était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie.S’étant fait servir unemerendaou goûter, composé de fruits, de pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre, qui était pour les Vénitiens ce que le vin de champagne est pour nous, l’assaisonnement nécessaire d’un rendez-vous galant:«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé,en buvant à petites gorgées dans un verre de Murano qu’il tenait de ces deux mains comme un calice, les coudes appuyés sur la table, ce que ton protecteur Zustiniani dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il fût disposé à nous donner sa bénédiction?—Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu surprise de la désinvolture avec laquelle il lui adressait une pareille question. Je ne suis ni sa femme, ni sa fiancée, et mon cœur n’appartiendra qu’à celui qui saura me plaire.—Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de malice qu’il ne pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention de t’épouser, et qu’il est assez raisonnable pour ne pas exiger l’impossible; mais enfin tu lui dois beaucoup, et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié de nous savoir seuls etsolettidans cecamerino, d’où nous voyons comme d’une loge de théâtre poindre à l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous regarde comme un curieux qu’il est.»Laprima donnaouvrit de grands yeux étonnés à cette repartie; toute bonne comédienne qu’elle pouvait être, elle ne s’était pas attendue à une métamorphose aussi prompte de la part d’un jeune homme dont elle venait, pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine que lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle aurait voulu être aussi pure maintenant que Vénus sortant de la mer, car il n’y a pas de femme, quelque déchue qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de celui qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce au moins de jeter un voile sur un passé douloureux:«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec uneémotion concentrée, vous seriez plus indulgent pour une pauvre fille qui, dès l’âge de six ans, a dû mendier son pain sur des grandes routes en chantant des chansons. Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme laBallerina, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes douleurs. Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid ayant à peine des ailes pour chercher ma pâture dans les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert et combien j’ai pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres endolories errait un sourire trompeur! il me fallait bien simuler la joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans mon âme, pour attirer les regards du monde, qui ne s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent heureux. C’est ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé à Venise, où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux. Je ne veux pas me faire meilleure qu’une autre, ajouta-t-elle d’une voix moins émue, en me donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont prélevé sur mon innocence un droit que je ne pouvais acquitter autrement. Hélas! j’ai bien expié ces fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais connu l’amour!»Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina, qui est, à peu de chose près, l’histoire de la plupart de ces pauvres reines de théâtre que les froids moralistes jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune expérience de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose, c’était bien plus la vanité de paraître au-dessus de la nouvelle position qui lui était faite que l’intention de mortifier la charmanteprima donnaqui lui avait arraché les paroles blessantes que nous venons de rapporter.«Idolo mio, lui dit-il en se levant précipitamment de table et en attirant la Vicentina auprès de la fenêtre, dissipe la tristesse qui ternit l’éclat de tes beaux yeux, et pardonne-moi les suppositions gratuites qui me sont échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude le bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu? continua-t-il en lui pressant la taille et en s’appuyant avec abandon sur le rebord avancé de la fenêtre encadrée de verdure. Je suis trop jeune encore pour mesurer la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient l’esprit à de plus forts que moi.»Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque passa la tête hors d’un cabinet voisin et se retira brusquement après les avoir observés tous deux un instant. Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre pour remarquer cette apparition qui les aurait rendus sans doute plus circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard éperdu sur le front de son jeune amant, qui lui tenait toujours la taille enlacée:«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina d’une petite voix caressante, si je pouvais la passer avec toi! Tu serais mon maître et mon conseil, et nous irions à travers le monde, moi en chantant les œuvres de ton génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse des inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois de magnifiques propositions d’engagement pour Londres, Madrid, Saint-Pétersbourg et les principales villes de l’Italie, et rien ne s’oppose à ce que je les accepte, si tu voulais me suivre et partager ma fortune. Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence, que penses-tu de mon projet? La perspective d’agrandir ton esprit en voyant sans cesse des pays et des hommes nouveaux ne te paraît-elle pas une compensationsuffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous pourrions revenir riches et indépendants?—Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une réalité, répondit Lorenzo en posant ses lèvres sur celles de la Vicentina, que le génie que tu m’accordes avec tant de générosité. Je ne suis encore qu’un écolier, et si l’on décide que je dois parcourir la carrière si difficile de compositeur, il me faudra apprendre bien des choses que j’ignore.—Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y a-t-il que l’abbé Zamaria au monde pour t’enseigner ce fastidieuxcontrapuntodont je vous entends parler si souvent? Est-il bien nécessaire de passer sa jeunesse à grouper de grosses notes sansbécarresnibémols, pour savoir écrire un de cesduettiqui excitent l’enthousiasme du public et font la réputation d’unmaestro? Les Cimarosa, les Paisiello, les plus grands compositeurs de l’Italie n’ont pas commencé autrement, et si tu veux m’en croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que je te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi inutiles à l’inspiration du compositeur que le sont aux chanteurs modernes les réflexions savantes et abstruses de Pacchiarotti. Je le laisse dire et n’ai garde de perdre mon temps et ma peine à écouter ces dissertations à perte de vue sur des nuances d’expression que les anges peuvent seuls apprécier. Moi, je chante avec mon cœur et ne vais pas demander à saint Augustin la permission de lancerun’occhiataou une volatine qui plaisent au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria sont vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les soucis de l’expérience de leur âge, ayons les caprices, l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens, partons ensemble, cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages,et nous pourrons chanter un jour avec Lamberti, ce poëte de l’amour et des joies faciles:Dov’è quei dì beatiChe un merendin bastavaChe ambrosia el deventavaSolo da tè tocà?Ne ranghi, ne tesoriTe dava allora el cieloMa el fresco, el bon, el belloE un cuor inzucherà[28].»En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres comme un rayon de miel, la Vicentina rapprocha sa bouche de celle de Lorenzo, et leur âme se fondit dans un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, comme s’il eût été inquiet du silence qui avait succédé au dialogue qu’on vient de lire. Il regarda les deux amants, et s’évanouit à un mouvement que fit Lorenzo pour se dégager des étreintes de laprima donna.Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant avertit la Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner à Venise. «Finissons cette fête improvisée par l’amour, dit-elle à son ami, en prenant un léger repas qui nous permettra d’attendre les ombres propices du soir. Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux à qui je dois le premier instant de bonheur que j’aie goûté dans ma vie. Toi qui es savant, continua-t-elle en appuyant ses bras sur les épaules de Lorenzo, dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacréeà Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de Chypre avait appartenu autrefois à la blonde fille de Jupiter, qui ne l’a cédée aux Vénitiens qu’à la condition d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par nos poëtes et nos musiciens; voilà pourquoi il n’y a pas un peintre de Venise qui n’ait reproduit plusieurs fois sur la toile le type radieux de la mère des plaisirs.»On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on attendit ainsi, entre de joyeux propos et desbrindisiprovoquants, que les heures du jour eussent entièrement disparu derrière l’horizon qui se couvrait peu à peu de teintes plus adoucies.La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles d’or, qui scintillaient au firmament, comme pour l’éclairer dans sa course mystérieuse; un léger zéphyr sillonnait les vagues et poussait hors de Venise un essaim de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la mer, chargé degentildonneet decavalieriqui venaient respirer la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de voix, le salut joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, les cloches de Murano et des îles voisines qui disaient au jour un mélancolique adieu, tout cela disposait l’âme au plus douces contemplations. Accoudés à la fenêtre ducamerino, Lorenzo et Vicentina admiraient ce spectacle sans dire un mot, laissant leur esprit errer à l’aventure et s’emplir de rêves féconds. Cependant les ombres grandissaient et couvraient la mer d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient comme des dissonances à l’approche d’un accord qui les résout en les absorbant, et le calme de la nuit succéda enfin aux efforts du jour. Pendant ce courtintervalle d’une obscurité complète qui sépare le soir de la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux bords de l’horizon, élargissant peu à peu son disque argenté, comme une divinité coquette qui aurait voulu s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa course vagabonde. Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil la transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit s’élever de différents côtés des concerts de voix et d’instruments qui se mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient dans l’espace et le silence en bouffées sonores d’un charme infini. On ne distinguait d’abord que quelques syllabes mieux accentuées que les autres dans ce murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain d’une fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, assises en cercle dans la voûte céleste, faisaient entendre cette harmonie des sphères qui ravit Pythagore et le divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles quitté leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface des flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui voguait sur les lagunes en chantant le bonheur de vivre et de respirer. Aussi, en prêtant une oreille plus attentive à ce bourdonnement mystérieux, on y discernait bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient l’imagination, et lui ouvraient des perspectives moins grandioses que charmantes. Des violons, des guitares et des mandolines entremêlées de quelques instruments à vent jouaient des symphonies, et les voix dialoguaient entre elles et se répondaient d’une barque à l’autre de ces mots simples qui laissaient sous-entendre plus de choses qu’ils n’en expriment:Vieni nice, viens respirer le frais sur la lagune,la fresc, aura a respirar. Et ces paroles heureuses d’une langue bénie s’envolaientdes lèvres comme une essence de poésie qui vous pénétrait d’une douce langueur.Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? Est-ce un désir, un pressentiment, la réminiscence d’une béatitude éprouvée, ou bien l’intuition d’un avenir promis à nos espérances? Êtres finis que nous sommes, pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au sein de la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques entendus de loin nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils notre âme d’un trouble sans objet? En écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient glisser sur les vagues et s’y confondre avec les rayons de la lune dont elles imitaient letremolomystérieux, en laissant errer sa pensée à travers ces méandres d’étoiles qui peuplaient la profondeur des cieux, Lorenzo fut saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de rêves charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au départ de la vie et de se laisser bercer par de folles espérances! Elles sont bien heureuses, les natures qui aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur une plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre le nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à se perdre dans l’infini de leurs désirs et à se nourrir d’immortelles chimères! les rêves d’or de la jeunesse se transforment en sources de poésie où s’alimente l’inspiration des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un rêve divin?Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et s’éleva comme un soupir au-dessus de ces bourdonnements joyeux, fixa tout à coup l’attention de Lorenzo, et vint dissiper les fantaisies de son imagination. Il écoutad’abord avec quelque distraction cette voix dont le timbre pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; mais à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit sur la mer et traversa le silence comme une clarté fugitive, il se sentit tressaillir à celamentod’une âme solitaire qui disait à la nuit: «O nuit, prolonge ton cours et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que je ne voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, et emporte avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»A ce chant large et plaintif qui formait un si grand contraste avec ce qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant comme d’un long sommeil, dit brusquement à la Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut mieux aller nous mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent là-bas au clair de la lune.»Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je crois, a comparé la vie humaine à un concert de voix diverses qui s’élèvent en même temps. Au milieu de ces bruits confus qui l’assaillent de toutes parts, l’âme n’entend plus cette voix divine qui retentit au fond de son être. Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer quelquefois l’oreille aux sonorités du monde extérieur, pour écouter le chantche nell’anima risuona. C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait d’entendre à travers l’enivrement où il était plongé depuis le matin.Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du petit escalier de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina s’acheminèrent lentement vers Venise. Le temps était magnifique, la lune éclatante, et sur la mer endormie on voyait errer çà et là des barques nombreuses qui serapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se lutinaient comme des hirondelles qui rasent les flots et se poursuivent de leurs gazouillements joyeux. C’étaient des éclats de rire, desaddioet desfelice notteà n’en plus finir. Les gondoliers se provoquaient, s’appelaient de leur nom patronymique et se renvoyaient deslazzioù respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce peuple charmant.«Guarda sta furbetta, dit Giuseppe, l’un des deux gondoliers de la Vicentina, regarde cette petite fourbe de lune, comme elle nous fait de l’œil,come ci fa l’occhietto!—Ne t’y fie pas,compare, car elle est presque aussi trompeuse que la mer,che il mare infido.—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua le premier interlocuteur en riant.—Taci, bricone, tais-toi donc, répondit Antonio d’une voix discrète, tu vas réveiller nos deux jeunes gens, qui dorment, je crois, comme deux oiseaux dans leur nid.—Che bella vita!répondit le premier d’une voix encore plus basse, et qu’ils sont heureux,per Bacco!de pouvoir lire sans lunettes dans le livre d’amour.—Et toi,birbante, répliqua Antonio en se penchant sur la rame avec un air de mystère, est-ce que tu as besoin d’uncannocchialeou lunette d’approche pour observer les deux beaux yeux de ta blondine que je t’ai vucocolarece matin, comme si tu avais dû t’embarquer pour le pays du gingembre et de la cannelle!»Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs qui jouait au naturel cettecomedia dell’arteque les Italiens ont colportée dans toute l’Europe, et dont notre ancien théâtre de la Foire n’est qu’une pâle imitation,n’empêchaient pas desconversazioniet des monologues d’un ordre plus élevé.«Che vita beata!disait-on plus loin, et que Venise est heureuse de posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’estil paradiso, et nous n’avons que faire de l’aller chercher dans l’autre monde.—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous avons le plaisir de vivre? est-ce que le bon Dieu a pu créer quelque chose de plus beau que nos lagunes?»A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres comme d’un vase qui déborde, se mêlaient des soupirs, des aveux, des déclarations, des agaceries et desrimproveriaussi légers que l’air qui effleurait les gondoles de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans son introduction duRoi Théodore, ait su rendreil dolce mormorioet le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses de Venise, qui faisait dire à Sansovino dès leXVIesiècle: «La musique avait véritablement son siége dans notre ville!» (La musica aveva la sua propria sede in questa città!)Ces barcarolles et cesarie di batello, qui formaient la musique populaire de Venise, se divisaient en deux familles très-distinctes. Les unes étaient des mélodies larges et flottantes, d’un caractère mélancolique, et qui étaient au moins aussi anciennes que la république. Écrites presque toutes dans les tons mineurs, on les croyait des lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de ses psaumes, et Rossini en a imité le caractère dans l’admirablecanzoneque chante le gondolier au troisième acte d’Otello. Les autres, plus gaies, plus vives, mieux rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient le fruit de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables quiont cultivé ce genre facile. Tels étaientil Chiozzetto(Jean Croce), Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle ducale, Angelo Colonna, et ce barbier Apollini, qui maniait le violon non moins dextrement que le rasoir, et qui au commencement duXVIIIesiècle eut une vogue étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, a presque renouvelée de nos jours. Ces deux genres de mélodies étaient comme les deux éléments qui composaient la société vénitienne. Les unes reflétaient le caractère noble et sérieux de l’aristocratie; les autres, la gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de sorbets et de concerts.Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait de toutes ces gondoles joyeuses, celle de la Vicentina s’approchait de Venise sans que Lorenzo eût osé proférer un mot. Silencieux, triste et mécontent de lui-même, il cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire qui avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du Grand-Canal brillaient dans le lointain, déjà lebisbiglioet les frémissements de la ville devenaient plus distincts, lorsqu’au passage d’untraghettoLorenzo crut reconnaître Beata, qui fuyait dans une gondole et disparut comme un rayon de l’idéal.............AveMaria, cantando; e cantando vanioCome per acqua cupa cosa grave[29].
«Sans donner plus d’importance qu’il ne faut à de pareilles anecdotes, ajouta Pacchiarotti, il est certain que les plus grands effets de l’art tiennent à des artifices d’exécution sans lesquels le génie le plus heureusement doué manque le but qu’il se propose. Un mot, un coup de pinceau, un accord placé à propos, changent quelquefois la physionomie de toute une œuvre. L’oreille surtout a des voluptés mystérieuses qui se confondent souvent avec l’émotion du cœur, et dont il n’est pas toujours facile d’indiquer la source. Que de choses en effet dans une gamme bien faite, dont chaque son se détache sur un fond mélodique qui ne se brise jamais, dans un trille lumineux qui scintille comme un diamant, dans une simple note qu’on remplit successivement du souffle de la vie! Et que de nuances dans ce qu’on appelle le timbre de la voix, dans le tissu (tessatura) plus ou moins fin d’une vocalise, dans cet heureuxempâtementdes sons qui forme un tout harmonieux et remplit l’oreille d’une sonorité suave, comme un fruit savoureux parfume la bouche! Sans doute on a beaucoup abusé de ces délicatesses; au lieu d’en faire un ornement de la vérité et du sentiment, on les a prodiguées sans goût et sans mesure, comme les mauvais écrivains prodiguent les images et lesconcettide l’esprit. N’existe-t-il pas des peintres qui se jouent de la couleur, ainsi qu’il y a des musiciens qui ne peuvent écrire trois mesures sans moduler?Faut-il pour cela dédaigner la couleur et la modulation, comme le prétendent certains anachorètes aussi dépourvus de bon sens que de sensibilité? Voilà pourtant où conduirait l’exagération de certains principes émis par un illustre compositeur. Je veux parler du chevalier Gluck, dont le beau génie valait mieux que la fausse théorie qui s’est propagée sous son nom. Parce qu’il avait rencontré des cantatrices extravagantes, comme la Gabrielli, qui, ne tenant compte ni de la pensée du maître, ni du caractère de la situation, donnaient une libre carrière à leurs caprices et ne visaient qu’à éblouir l’oreille, il aurait voulu que le virtuose aussi bien que le compositeur oubliassent pour ainsi dire qu’ils étaient des musiciens pour devenir les instruments du poëte et les interprètes passifs de la vérité logique. Si un pareil système pouvait jamais prévaloir, ce serait la négation de tous les arts. Est-ce qu’un Farinelli, un Guadagni, un Millico, pour être d’admirables virtuoses, en étaient moins pathétiques et moins touchants? On a fait grand bruit au delà des monts de ce qu’on appellel’expression dramatique, qu’on semble confondre avec l’émotion du cœur, ce qui me paraît être une grande erreur. Je laisse à de plus savants que moi à décider si le compositeur dramatique doit exiger de la voix humaine des efforts qui en détruisent le charme, et pousser la peinture des passions jusqu’au cri de la bête. Tout ce qu’il m’est permis d’affirmer, c’est que Gluck a exagéré un principe vrai, et que son système n’a pu réussir que chez une nation dépourvue d’instinct musical, où il n’a produit en définitive qu’une école d’insupportables déclamateurs.
—C’estsoublime, c’estsouperbe, s’écria avec emphase le vieux Grotto, qui était blotti dans un coin où il gesticulaitcomme un possédé en roulant ses gros yeux de chouette; Pacchiarotti, tu es le premier homme de notre temps,tu sei il primo uomo della nostra età,» dit-il en se levant de sa chaise et avec un accent qui n’était pas moins comique que le singulier compliment qu’il adressait au célèbre sopraniste.
Après cette sortie, qui amusa beaucoup la Vicentina: «Il est certain, dit l’abbé Zamaria, qu’il est impossible de professer des idées plus saines et plus élevées sur un art qui semblerait devoir échapper à toute considération générale, et vos paroles ont d’autant plus d’autorité, mon cher Pacchiarotti, que vous êtes parfaitement désintéressé dans la question que vous défendez si bien, puisque c’est par la sobriété du style, par la grande manière de chanter le récitatif et d’exprimer la passion, que vous l’emportez sur tous vos rivaux, et particulièrement sur le froid et beau Marchesi. Du reste, continua l’abbé, il n’est pas inutile de dire en passant que l’abus des fioritures et des oripeaux de la vocalisation, contre lesquels Marcello s’est élevé bien avant Gluck dans son charmant opusculeil Teatro alla moda, est plus ancien qu’on ne croit. On a prétendu (particulièrement le comte Algarotti) que c’étaient Bernachi et Pasi, tous deux élèves de Pistochi, qui avaient introduit dans la musique italienne, vers le commencement duXVIIIesiècle, ce luxe degorgheggiqui sont un peu à l’art de chanter ce qu’étaient à la composition les combinaisons ingénieuses des contrapointistes duXVIesiècle. Il me serait très-facile de vous prouver que les Grecs n’étaient point étrangers aux artifices du gosier, qui soulevaient déjà le blâme des philosophes, et que, même dans le chant ecclésiastique appelécantofermo, on trouve des signes nombreux qui, reproduits dans la notation moderne, représentent deseffets assez compliqués de vocalisation. Gui d’Arezzo, qui vivait auXesiècle, ne parlait-il pas, dans le quinzième chapitre de sonMicrologue, d’un certain tremblement de la voix qui est exactement le même effet que nous appelons aujourd’huivibrato, espèce de tressaillement qu’on imprime à l’organe vocal pour simuler l’émotion de l’âme? On trouverait dans un autre théoricien du XIIIesiècle, Jérôme de Moravie, l’explication d’une foule d’ornements et de fredons qui se pratiquaient d’instinct sur la large mélopée du plain-chant grégorien. Il est d’une bonne critique de ne pas attribuer à des causes éloignées ce qui s’explique tout naturellement par le jeu de nos facultés. Dans tous les temps et chez tous les peuples, on a usé plus ou moins des artifices de la vocalisation; mais il vrai de dire qu’au commencement duXVIIIesiècle, alors que la mélodie s’épanouissait comme une fleur radieuse qui avait été longtemps comprimée sous les broussailles du contre-point et les subtilités de la musique madrigalesque, le chant fit tout à coup un pas énorme, et donna naissance à cette merveilleuse bravoure de gosier qui a ébloui le monde. Bernachi, Pasi, l’étonnant Caffarelli, la Gabrielli dont vous parliez tout à l’heure, Marchesi et tant d’autres prodiges que je pourrais citer, n’ont point inventé ce qui est dans la nature des choses; mais ils ont perfectionné et poussé jusqu’au raffinement l’art d’amuser l’oreille par les caprices de la vocalisation. Ne croyez pas, mon cher Pacchiarotti, que ce soit là un phénomène particulier à l’art que vous enseignez avec une si grande distinction. On l’a vu se produire également ailleurs, et la poésie a ses virtuoses aussi bien que l’éloquence. Il y a de certains moments, dans l’histoire des œuvres de l’esprit, où l’homme, tout glorieux d’une conquête récente qu’ilvient de faire, se joue avec la forme matérielle comme un enfant avec un hochet qui excite sa curiosité. On dirait d’un parvenu qui ne peut s’empêcher d’étaler aux yeux de tous les marques de sa nouvelle opulence. L’homme s’amuse alors à combiner des mots et des rimes sonores, à grouper des images ou des couleurs étranges qui frappent ses sens et le détournent du but où il aspirait d’abord. Ces moments précèdent et suivent les grandes époques de l’art, les époques de pleine maturité qui portent le nom de siècles d’or. Avant ou après cette heure suprême de civilisation, il n’y a guère que des artisans occupés à créer la langue ou des bateleurs qui en forcent les effets. Les nombreux et admirables chanteurs que l’Italie a vus naître depuis le commencement de ce siècle jusqu’à nos jours étaient des fantaisistes qui se sont exagéré la part de liberté qui revient au virtuose dans l’exécution d’une œuvre musicale. Il n’y a rien de plus difficile à l’homme que d’éviter les extrêmes et de rester dans les limites de la vérité ornée.»
Ces réflexions de l’abbé Zamaria surprirent un peu Lorenzo, qui avait entendu rarement sortir de la bouche de son maître des paroles aussi constamment sérieuses et d’une si grande portée. Son intelligence s’ouvrait facilement aux considérations générales qui ramènent les questions d’école et de métier à un principe générateur qui les simplifie; elle suivait avec un vif intérêt une discussion qui répondait aux tendances de sa nature. Aussi ne perdait-il pas un mot de ce que disaient Pacchiarotti et surtout l’abbé Zamaria, dont l’esprit enjoué et le caractère enfantin ne retrouvaient un peu de gravité que lorsqu’on touchait à l’objet de sa passion. L’abbé ne voyait le monde qu’à travers l’artmusical, et les questions de goût étaient pour lui les seules vérités importantes de la vie. La Vicentina, au contraire, qui n’entendait pas grand’chose à cette métaphysique de l’art de charmer, dont elle n’appréciait que les effets, commençait à s’ennuyer de servir ainsi de sujet à de savantes argumentations, et elle semblait dire à Lorenzo, de ses beaux yeux étonnés et remplis de malice: «Est-ce un philosophe ou bien une cantatrice qu’on veut faire de moi?»
Pacchiarotti, qui aperçut sur le front de sa belle élève de légers nuages dont il devina la cause, lui dit aussitôt: «Figlia mia, il faut chanter de meilleure musique que le morceau de ce pauvre Nasolini que vous nous avez fait entendre. Un virtuose qui ne connaît que les œuvres des maîtres contemporains ne saurait avoir de style, c’est-à-dire une manière large, soutenue, aisée, où la phrase mélodique se développe avec noblesse, et exige de la prévoyance, de la composition, une distribution intelligente des ombres et des lumières. Or, pour obtenir ce résultat, il faut absolument remonter à la tradition qui commence auXVIIIesiècle avec les œuvres et les cantates de Scarlatti, de Porpora, avec la musique pénétrante et suave de Leo et celle de Jomelli, son immortel disciple. Par-delà cette époque mémorable, il y a eu sans doute quelques chanteurs de mérite, tels que Stradella et Baldassar Ferri auXVIIesiècle, mais point d’école et aucun ensemble de doctrines dont il faille se préoccuper. C’est avec la musique dramatique, qui n’a pris une forme appréciable pour nous qu’à partir duXVIIIesiècle, que commence l’art moderne; quant aux chanteurs de la Renaissance, à ces nombreux interprètes de la musique madrigalesque et descanzoni a liuto et a balloqui ont précédé la naissance de l’opéra, c’est unpoint d’histoire qui n’intéresse que des érudits comme M. l’abbé Zamaria ouil padreMartini. Par exemple, continua Pacchiarotti, essayez un peu de nous dire une de ces cantates de Porpora qui sont là sous les yeux de Lorenzo, et qui ont servi à l’éducation des plus grands virtuoses qu’ait formés ce maître, tels que les Farinelli, les Caffarelli, les Salimbeni, il Porporino, la Mingotti et la Gabrielli, qui a reçu aussi du glorieux élève de Scarlatti des conseils dont elle n’a guère profité. Cela intéressera d’autant plus M. l’abbé Zamaria, que Porpora a passé les plus belles années de sa vie à Venise, où il a publié ses meilleures cantates et dirigél’Ospedaletto.»
Pacchiarotti se mit alors à feuilleter du doigt un recueil de cantates de différents auteurs, de Carissimi, de Scarlatti, de Marcello, de Bassani, de Barbara Strozzi, noble Vénitienne, d’Astorga le Sicilien; puis il arrêta son regard sur l’une des plus charmantes inspirations de Porpora. C’était une cantate pour voix de soprano, précédée d’un récitatif fort simple en apparence, mais dont le virtuose fit comprendre la difficulté par les nuances infinies qu’il y apercevait:
Fra gl’amorrosi lacci
Come s’arda e s’agghiacci
A un punto sol,
Tu m’insegnasti, o cara[20]!
Sur ce texte un peu précieux, qui exprime non pas les vicissitudes de l’amour, mais les velléités d’une fantaisie légèrement émue, Porpora a écrit une déclamationélégante et très-accidentée par la modulation qui sert de préface à un jolicantabile.
La Vicentina, de sa voix puissante, se mit à déclamer avec pompe et fracas ce simple récitatif, qui ne demandait au contraire qu’à être effleuré des lèvres comme un léger prélude où l’âme s’essaye à trouver le mot suprême qu’elle n’ose articuler. Aussi Pacchiarotti lui dit-il après quelques mesures: «Vous n’y êtes pas, mon enfant, et vous donnez à ce récit un accent passionné etbaldanzosoqui conviendrait tout au plus à la musique de Gluck ou à celle de Jomelli. Il n’y a pas dans l’œuvre de Porpora ni dans celle des premiers maîtres napolitains une seule page qui comporte un tel luxe de sonorité. J’avais donc bien raison de vous dire qu’un chanteur qui ne remonte pas à la tradition de son école ne possédera jamais la variété de style qui est nécessaire à un grand artiste. Écoutez-moi,» lui dit-il. Et, joignant l’exemple au précepte, Pacchiarotti chanta le récitatif que nous venons de citer et que Lorenzo accompagnait au clavecin. Il ne fit entendre d’abord qu’un son à peine musical, plus voisin de la parole que de la mélodie proprement dite. A mesure que le récit exprimait une nuance plus vive de sentiment, le son s’épanouissait davantage et s’élevait en sonorité. Lorsqu’il fut arrivé à ce passage où l’amant conjure sa bien-aimée de le traiter avec moins de rigueur, promettant à ce prix d’oublier le passé, l’admirable virtuose développa une phrase pleine de grâce qu’il suspendit un instant sur un accord deseptième diminuée, pour en faire mieux désirer la conclusion, qu’il acheva d’un accent ému, mais toujours tempéré.
L’ariafui exécutée aussi par le virtuose avec une coquetterie et une fluidité de style inimitables quiétaient bien en rapport avec ces paroles d’une aimable galanterie:
Ch’io mai vi possaLasciar d’amare,No, nol credetePupille care,Ne men per giocoV’ingannerò[21]!
Ce madrigal de Métastase a éveillé aussi de nos jours la fantaisie de Rossini. Il forme le premier morceau desSoirées musicales, chef-d’œuvre de grâce mélodique et d’harmonie exquise, qui est au génie de l’auteur deGuillaume Tellce que lescapitoliou élégies sont à celui de l’Arioste. En comparant l’ariade Porpora à lacanzonede Rossini, on voit à cent ans de distance, et à travers les modifications et les progrès de l’art, la persistance du génie italien, facile, élégant et toujours lumineux. Dans la cantate du maître napolitain, remplie d’étincelles et de trilles innombrables qui jaillissent d’une mélodie coquette et fort ingénieusement accompagnée, on sent comme la fraîche haleine d’une muse qui a plus de caprices que de passion[22]. Dans celle de Rossini, si admirablement modulée, et dont presque chaque note reflète une dissonance qui fuit comme un désir, il semble qu’on entende l’aveu d’un sentiment qui sourit et badine pour ne point effaroucher l’oreille quil’écoute. On dirait une scène de villégiature, un doux entretien dans une allée ombreuse, au déclin d’un beau jour.
«Avez-vous bien saisi les différentes nuances que j’ai fait ressortir dans le récitatif de Porpora? dit Pacchiarotti à la Vicentina, qui avait écouté avec ravissement l’admirable virtuose. En passant successivement d’un récit qui se rapproche presque de la parole ordinaire à une sonorité plus intense qui va s’épanouir en une forme vraiment musicale, j’ai suivi la tradition des grands chanteurs qui avaient appliqué d’instinct une loi essentielle du goût. Cette loi est bien simple, et quelques mots suffisent pour l’expliquer. Toutes les fois que le récitatif révèle des faits qui tiennent plus à la vie matérielle qu’à celle du sentiment, il faut parler plutôt que chanter. Le récit s’élève-t-il au-dessus des vulgarités qui nous entourent, le son doit être plus musical que prosaïque, et s’il entre enfin dans la région de l’âme, la voix doit éclater et couvrir la parole de sa magnificence. Cette progression de sonorité, qui répond à la logique des passions, forme la grande difficulté du récitatif, qu’on déclame de nos jours avec une fastueuse monotonie.
—Admirablement dit! s’écria l’abbé Zamaria; et si je ne craignais de vous interrompre encore une fois par des réminiscences de pédant, j’ajouterais que les anciens ont professé une doctrine à peu près semblable, qu’ils étendaient non-seulement à la mélopée, mais au débit oratoire et à toutes les formes de la poésie. Or il n’est pas indifférent d’avoir les anciens pour soi dans une question de goût, car il n’y a pas d’art moderne qui ne puisse être ramené à un principe de vérité connu de l’antiquité. Dans le dixième livre de sesConfessions, saint Augustin rapporte que saint Anastase faisaitchanter les psaumes d’une voix si modérée, que l’effet ressemblait plus à la parole qu’à la musique; ce qui faisait croire à saint Isidore de Séville que c’est ainsi que les premiers Pères de l’Église voulaient qu’on célébrât les louanges de Dieu. Ce qu’il y a de certain, mon cher Pacchiarotti, c’est que les trois degrés de sonorité dont vous venez de nous expliquer la loi n’ont point échappé à la sagacité de Quintilien, qui recommande positivement à l’orateur d’éviter les accents extrêmes et de se tenir sur le milieu de l’échelle vocale,mediis igitur utendum sonis, entre la musique proprement dite et la parole ordinaire.
—Je suis heureux d’apprendre, monsieur l’abbé, que les préceptes de notre art pourraient au besoin s’appuyer de si graves autorités, répondit Pacchiarotti; mais comme il est peu probable que la Vicentina lise jamais lesConfessionsde saint Augustin, je dirai que les plus célèbres cantatrices duXVIIIesiècle, que j’ai presque toutes entendues, confirment par leur exemple les principes que je viens d’émettre, et qui ont mérité votre approbation. Quel siècle que celui qui a vu briller tour à tour la Faustina, d’une grâce et d’une coquetterie de style inimitable; la Cuzzoni, sa rivale, dont la voix enchanteresse excitait des transports; la Mingotti, leur contemporaine, qui n’avait point d’égale dans l’expression des sentiments élevés; l’Astrua, d’une bravoure merveilleuse; la Bastardella (Lucrezia Agujari), dont la voix surpassait en flexibilité et en étendue celle de la Gabrielli; la Mara, Allemande d’origine comme la Mingotti, et comme elle grande musicienne, qui a partagé avec la Gabrielli l’étonnement de l’Europe; la belle Mme Grassini et la Todi, dont la voix expressive de contralto lui a disputé la palmedel canto di portamento;la Morichelli, excellente comédienne et d’une jovialité charmante; la Billington, la Banti, qui comme vous,cara miaVicentina, a eu une origine modeste, et a été surnomméecantante di piazza, parce qu’elle a commencé par chanter dans les rues. Bien que son éducation ait été fort négligée, et qu’elle soit presque aussi ignorante qu’elle est laide, la Banti possède une voix si délicieuse et un instinct si parfait, qu’elle est aujourd’hui la dernière grande virtuose qui nous reste d’une époque miraculeuse.»
«Où allez-vous, Lorenzo? lui dit un jour la Vicentina en sortant de chez Pacchiarotti, où pour la première fois ils s’étaient rencontrés seuls et sans aucune des personnes qui avaient l’habitude d’assister à ces leçons intéressantes.
—Je retourne au palais Zeno, lui répondit-il.
—Vous êtes donc bien pressé d’aller vous enfoncer dans vos livres et de revoir la signora Beata, pour laquelle je vous soupçonne d’avoir plus que du respect?
—Oh! pour cela, vous vous trompez beaucoup, dit-il en rougissant.
—Eh bien! si je me trompe, prouvez-le-moi en me donnant le bras. Vous m’accompagnerez un instant chez moi, et puis nous irons nous promener un peu, si votre philosophie ne s’y refuse pas. Je suis entièrement libre aujourd’hui, je n’ai point de répétitions et ne chante pas ce soir.»
Surpris d’une invitation à laquelle il était loin de s’attendre, Lorenzo ne sut d’abord que répondre. Balbutiant quelques mots insignifiants, il suivit la Vicentina, poussé par la fausse honte de paraître impoli s’il refusait, et par cette émotion confuse qu’éprouve la jeunesse à la vue d’un danger qui l’attire. Arrivés chez la Vicentina, qui demeurait tout près du théâtre San-Benedetto, dans unappartement somptueux où éclatait le luxe frivole d’unedivadu jour:
«Asseyez-vous là un instant,maestrino mio, lui dit-elle en le conduisant dans un boudoir élégant tout rempli d’objets de séduction; je vais donner quelques ordres, et je suis à vous pour toute la journée.»
Resté seul dans ce petit sanctuaire, d’où s’exhalaient des parfums de toute nature, assis sur un sofa moelleux qui ne disposait point à la contrition, Lorenzo parcourut d’un regard étonné ces mille colifichets précieux qui forment l’arsenal de la coquetterie féminine. En face d’une grande et belle glace de Murano enchâssée dans un cadre d’or finement sculpté, il y avait un joli clavecin incrusté de nacre, où laprima donnapouvait se voir étudier, afin de ne point contracter d’habitudes vicieuses et de conserver toujours sur ses lèvres de rose un sourire inaltérable. Un grand nombre de gravures, représentant différents épisodes de la vie galante, d’après Pierre Longhi, peintre de mœurs et caricaturiste ingénieux, garnissaient les murs et traduisaient aux yeux de tout le monde les pensées secrètes et peu mélancoliques de la Vicentina, dont le portrait était suspendu à une guirlande de fleurs que soutenaient deux Amours. L’un de ces Amours joufflus et bien portants jouait de la trompette, et l’autre du flageolet, emblème significatif de la double célébrité que déjà s’était acquise la belle protégée de Zustiniani. Ce qui attira plus particulièrement l’attention de Lorenzo, ce fut une série de petits tableaux, d’un goût au moins équivoque, qui reproduisaient les différentes situations d’un roman célèbre intitulé:la Ballerina infelice(la Danseuse malheureuse). On la voyait naître sous le chaume, grandir sous la tutelle d’une fée invisible qui l’avait douée de tous les charmes,quitter son village avec un beau seigneur, s’élancer sur le théâtre aux applaudissements d’un public enthousiaste, entourée d’adorateurs et au comble de la félicité humaine; puis, frappée au cœur par un sentiment sérieux qui était venu la surprendre au milieu de ses voluptés faciles, elle redescendait précipitamment la colline fatale. Flétrie avant le temps, pauvre, vieille et délaissée, on la voyait accroupie derrière le pilier d’une église où, d’une main défaillante, elle jetait dans le tronc, pour le soulagement des trépassés, la dernière obole qui lui restait. Alors s’accomplissait un vrai miracle: cette obole de la charité s’échappait du tronc sous la forme d’un ange qui allait délivrer une âme du purgatoire, et la conduisait radieuse au séjour des bienheureux.
Étonné de trouver une idée aussi sérieuse dans une fable vulgaire, Lorenzo s’était levé pour examiner de plus près le tableau qui représentait la danseuse au milieu de ses admirateurs, lorsque la Vicentina entra sans bruit, et, s’appuyant gracieusement sur l’épaule de Lorenzo, qui tournait le dos à la porte, elle lui dit tout bas à l’oreille: «Que dites-vous de cette triste histoire, mon ami? Voilà quelle sera peut-être aussi ma destinée, sans que je puisse même espérer qu’un ange viendra un jour me délivrer de mes peines.
—Qu’avez-vous donc à vous faire pardonner, que vous ayez à craindre une si longue expiation?» répondit Lorenzo en se tournant précipitamment du côté de la Vicentina, qui était ravissante sous le nouveau costume qu’elle avait revêtu.
Un joli manteau de soie rose enveloppait sa taille courte et souple, que contenait à peine un corset à ramages aux vives couleurs. Un voile en point de Venise,fixé par un grand peigne en écaille qui surmontait l’édifice de sa chevelure abondante, faisait un joyeux contraste avec le manteau rose, et redescendait en plis onduleux sur un sein adorable que soulevait fréquemment un souffle généreux. Un bel œillet de couleur de pourpre, ornement caractéristique de toute femme vénitienne, faisait saillie du côté gauche de sa belle chevelure noire, qui garnissait ses deux tempes d’un petit crochet qu’on appelait le carquois de l’Amour. Joignez à cet ensemble deux beaux yeux pétillants d’esprit et de malice, une bouche vermeille aux lèvres effilées qui distillaient un sourireinzucherà, comme disent les poëtes des lagunes, et plus exquis que l’ambroisie des dieux, un petit pied mignon contenu dans des mules de velours où brillait une rose sans épine, et vous aurez une idée bien imparfaite de cette charmante créature, qui semblait exprimer par tout son être la poésie du caprice et de la volupté facile.
«Vous êtes mordant, dit la Vicentina en baissant un peu les yeux pour simuler une tristesse qui était bien loin de son cœur, car elle était ravie de l’effet qu’avait produit sur Lorenzo son joli costume. Et si j’avais à vous conter mon histoire, ajouta-t-elle en poussant un petit soupir hypocrite, vous verriez que je n’ai d’autre faute à me reprocher que d’avoir été trop sincère dans mes affections. Que n’ai-je rencontré, comme laBallerina, une âme qui répondît à la mienne! Je ne craindrais ni la misère, ni les peines de l’autre vie.»
Il serait assez difficile de dire ce qu’il y avait de vrai dans cette petite scène de sentiment jouée par la Vicentina, qui depuis longtemps avait jeté sur Lorenzo un regard de convoitise. Ce jeune homme qui s’épanouissait avec bonheur au souffle de la vie, et qui semblaitimpatient d’aborder des rivages inconnus, avait d’abord excité la curiosité et puis l’intérêt de la brillanteprima donna, qui, venue en plein vent ainsi qu’un arbre abandonné, n’avait point fleuri à l’heure désirée. Flétrie par des passions séniles qui avaient dévoré son enfance, peut-être n’avait-elle pas encore ressenti cette secousse intérieure qui soulève des montagnes et comble des abîmes. Lorenzo était probablement pour la Vicentina ce qu’elle avait été elle-même pour les artisans de sa fortune, une fleur matinale dont on aime à respirer le premier parfum. Mais, si le cœur de la femme est une énigme qui défie la sagacité de l’observateur le moins crédule, qu’est-ce donc que celui d’une cantatrice adulée qui peut, comme Jupiter, faire trembler l’Olympe d’un coup de sa prunelle? Où s’arrête la fiction dans ces monstres charmants, et quel est le point imperceptible
Ove le due nature son consorti[23],
où le caprice des sens vient se mêler au sentiment de l’âme? Ce n’est pas Lorenzo qui était en état de résoudre un problème si difficile, et si la Vicentina avait réellement arrangé cette scène pour s’emparer de l’imagination de notre adolescent, il faut avouer qu’elle en avait admirablement combiné les épisodes.
«Fiorilla, s’écria la Vicentina à sa camériste, la gondole est-elle prête?
—Oh!signora, il y a plus d’un quart d’heure que Tonio et Giuseppe sont là à vous attendre, répondit une voix argentine en ouvrant la porte du boudoir.
—Puisqu’il en est ainsi, répliqua laprima donna, nous pouvons partir.»
Elle prit un masque qui était sur sa toilette au milieu de cahiers de musique et de plusieurs éventails, et descendit légèrement l’escalier de marbre au bas duquel était amarrée la gondole. Les barcaroles s’empressèrent d’ouvrir la petite porte par où l’on pénètre à reculons dans cette conque de Vénus,conchiglia di Venere; et après avoir fait entrer Lorenzo, comme pour s’assurer de sa proie: «A Murano, dit la Vicentina aux barcaroles,all’orto di San Stefano, au jardin de Saint-Stephan.»
La porte refermée et les deux barcaroles ayant pris leur place, l’un à la proue, et l’autre à la poupe, la gondole s’éloigna rapidement. On était au mois de juin. Après le carnaval et avant que la saison de villégiature ne fût arrivée, la société vénitienne avait l’habitude de se répandre au dehors, et d’aller rompre le jeûne de la pénitence vers l’une de ces petites îles qui l’entourent et qui parsèment le golfe Adriatique comme autant de bosquets enchantés. Murano, à deux lieues au couchant de Venise, était le rendez-vous préféré par la bonne compagnie. C’est dans cette île célèbre par ses verreries connues de toute l’Europe, où il y avait un grand nombre de couvents, de casinos, de jardins et de joyeuses académies, que les grands seigneurs avaient leurs maisons de plaisance, avant que la république eût mis le pied sur la terre ferme et fait la conquête de Padoue, au commencement duXIVesiècle. Murano était considéré comme le berceau de la civilisation vénitienne. Les Vivarini y avaient fondé les premières écoles de peinture, et Paul Véronèse, Tintoretto, Bassan et beaucoup d’autres, y ont laissé de nombreux témoignages de leur génie. Après avoir traversé le petit canalde’ Mendicanti, la gondole voguait en pleine mer par une de ces journées où il semble que la nature ait conscience de lavie qui la pénètre, et nous invite à partager son bonheur. Le soleil radieux n’avait pas encore assez de force pour incommoder de sa chaleur, et ses rayons, attiédis par des brises chargées d’aromes printaniers, glissaient sur les vagues en les colorant de mille reflets. Quelques oiseaux voltigeaient à l’horizon d’azur; des algues marines, des fragments d’herbes et de fleurs qui décelaient le passage récent desfruttaioli, ou marchands de fruits, qui tous les matins venaient des îles approvisionner la capitale, flottaient çà et là sur la cime des flots amers, comme si l’aurore les eût laissés tomber par mégarde du haut des cieux. Assis mollement près de la Vicentina, qui le couvait du regard, Lorenzo parut inquiet et comme troublé de la situation où il se voyait pour la première fois. Ne sachant trop que dire, respirant à peine, il cherchait à démêler dans la confusion de ses idées la cause du léger malaise qu’il éprouvait. La Vicentina, qui lisait plus clairement dans ses yeux que Lorenzo ne lisait dans son propre cœur et qui jouissait intérieurement de l’empire de ses charmes, semblait lui dire en voyant son émotion:
O jeune adolescent! tu rougis devant moi.Vois mes traits sans couleur; ils pâlissent pour toi:C’est ton front virginal, ta grâce, ta décence;Viens. Il est d’autres jeux que les jeux de l’enfance[24].
Se rapprochant de Lorenzo et lui passant un bras derrière le cou: «Carino, lui dit-elle d’une voix caressante, qu’avez-vous donc? Regretteriez-vous de m’avoir consacré cette belle journée et voulez-vous que nous retournions à Venise pour tranquilliser la signora Beata sur votre sort?
—Je vous ai déjà dit, répondit Lorenzo avec vivacité, que la noble fille du sénateur Zeno n’a droit qu’à mon respect, et qu’elle ne s’inquiète guère de l’usage que je puis faire de mon temps.
—Pardonnez-moi, répliqua malicieusement la cantatrice, de supposer l’existence d’un sentiment bien naturel dans votre position. Toute grande dame qu’elle est, la signora Beata ne pourrait que se féliciter d’inspirer une affection qui ferait envie à bien des femmes.... car, mon cher Lorenzo, vous n’êtes pas un jeune homme ordinaire. J’ignore quels sont vos projets d’avenir et quelle carrière vous comptez embrasser; mais, avec votre esprit et vos connaissances, vous pouvez hardiment aspirer à vous faire un nom qu’on serait heureuse de porter.»
Ces paroles d’une fine coquetterie dissipèrent un peu l’embarras de Lorenzo, dont la vanité n’avait pas besoin d’être si adroitement excitée pour se prendre facilement à l’amorce qu’on lui jetait. Dans ce caractère encore indécis, où l’imagination et la sensibilité s’alliaient à des velléités précoces d’indépendance, un mot suffisait pour éveiller l’ambition de paraître moins timide et moins soumis qu’il ne l’était en effet. Cependant le nom de Beata, prononcé par la Vicentina dans une pareille situation, souleva dans le cœur de Lorenzo un trouble d’une nature différente. Une voix secrète lui disait que, pour mériter l’estime de la femme qu’il adorait, il ne prenait pas un bon chemin. Il comprenait vaguement qu’en se laissant aller à des relations si fragiles, il profanait le noble sentiment qui était à ses propres yeux le seul titre qu’il eût à l’amour de Beata. Pendant ce combat intérieur, le front de Lorenzo se couvrit de légers soucis dont la Vicentina devina promptement la cause.Experte comme elle l’était dans les artifices de la séduction, elle se garda bien de faire des questions importunes. Se penchant vers lui en souriant et sans proférer un mot, elle se mit à murmurer tout bas à son oreille unecanzonettadont les paroles exprimaient indirectement ce qu’elle ne voulait pas lui dire dans un langage plus familier:
Coi pensieri malincoliciNon ti star a tormentar;
Vien con mi, montemo in gondola,Ce n’andremo in mezzo al mar.
Passeremo i porti e l’isole
Che contorna la città
E sul mare senza nuvole
La luna nascerà[25].
La voix de la Vicentina, tempérée par une émotion qui pouvait être sincère, exhalait lentement la mélodie suave qui servait de véhicule aux vers que nous venons de citer, et qui n’étaient que le commencement d’une longue litanie au plaisir. Formée de larges notes que reliait ensemble un rhythme flottant qui suivait le balancement de la gondole, lacanzonettaexprimait admirablement cette volupté sereine mêlée d’un léger nuage de mélancolie, qui forme le caractère de l’art et de la poésie de Venise. Enlacé presque dans les bras de la jeune et belleprima donna, bercé par les molles cadences de la gondole qui effleurait les vagues comme un cygne amoureux, enivré par les sourds tressaillements de cette voix dont les vibrations sonores s’évaporaientet lui revenaient amorties comme un chant de sirènes s’égayant dans les profondeurs de la mer, Lorenzo s’oublia dans un rêve prestigieux, et la divine image de Beata se voila dans son cœur. Ce n’était plus l’humble fils de Catarina Sarti, écoutant d’une oreille pieuse les exhortations maternelles. Le nimbe de l’enfance bénie n’entourait plus sa tête; il avait secoué ses langes, et ses désirs, comme des coursiers impétueux, hennissaient d’impatience de franchir la carrière qui s’ouvrait devant lui. «Sonnez, sonnez la fanfare joyeuse, ô belles années de ma jeunesse! se disait-il dans son ravissement. Vivre, c’est jouir; les passions sont un feu divin qui échauffe et dilate l’intelligence. Vaines terreurs d’une éducation puérile, scrupules d’une piété étroite, sous lesquels on voudrait étouffer la nature humaine, vous avez disparu comme un nuage qui m’interceptait la lumière de la vérité! Je suis un homme enfin, je sens, je vois, je comprends que ce monde factice où j’ai été élevé est une fiction de l’ignorance et de l’hypocrisie intéressées à perpétuer l’enfance du genre humain. Mes yeux sont dessillés, l’infini est devant moi qui excite mon activité, et où il n’y aura obstacle à mon ambition que ceux de ma volonté. En avant donc, en avant, suivons nos désirs que je vois tourbillonner là-bas, dans la plaine lumineuse, en chantant l’hymne de la vie au milieu des belles passions de la nature humaine qui dansent en chœur et font retentir les airs d’harmonies ineffables!» Et son esprit s’élançait en effet, comme un cavalier intrépide qui
Dinanzi polveroso va superbo[26],
et s’évanouit dans l’espace. Après cette vision qui traversal’imagination de Lorenzo comme un éclair de la sensibilité qui, en s’épanouissant brusquement, met en relief le fond du caractère, se sentant plus fort vis-à-vis de la Vicentina, il acheva lacanzonettainterrompue, qu’il connaissait aussi depuis longtemps:
En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais dans une gondole légère comme ton cœur?Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.Ridi adessoE fa l’amor.
En rêvant l’autre jour que je voyais Vénus voguer sur la mer dans une conque d’or, n’était-ce pas toi, ô ma bien-aimée, qui m’apparaissais dans une gondole légère comme ton cœur?
Tu es belle, tu es jeune et fraîche comme une fleur; écarte les tristes pressentiments qui t’assiègent, ris et fais l’amour.
Ridi adessoE fa l’amor.
Sur ces dernières paroles qui terminaient lacanzonetta, la mélodie plaintive qui les accompagnait s’épanouissait comme un sourire radieux de la volupté[27].
En voyant cette barque se balancer sur l’onde azurée, en voyant ce couple charmant que le hasard avait formé invoquer le plaisir en effeuillant à ses pieds les premières heures du jour, en écoutant leurs voix émues chanter alternativement une mélodie éclose sur les lèvres de je ne sais quel gondolier qui en avait combiné le rhythme sur les palpitations de son cœur; en plongeant le regard dans cet archipel d’îles fortunées qui semblent avoir été ainsi groupées par la nature, comme les notes diverses d’un accord harmonieux, ce n’est point une fiction de la fantaisie qui se déroule sous vos yeux enchantés, mais un épisode ordinaire de la vie vénitienne. On dirait une marine du Canaletto illustrée par le poëte Lamberti, qu’on a justement surnommé l’Anacréon des lagunes.
Arrivés à Murano, la Vicentina fit aborder la gondole à un palier de marbre sur lequel ouvrait une porte basse d’un accès mystérieux. C’était le jardin de Saint-Stephan, où les voluptueux, les amants discrets et les politiques allaient faire des parties fines à l’ombre des frais bocages qui, pour les Vénitiens, avaient l’attrait d’une chose rare. Autour d’un assez beau jardin, il y avait descameriniou cabinets élégamment meublés, où l’on se faisait servir des collations et des soupers délicats. Abrités sous une treille touffue qui longeait une partie du jardin, ces cabinets, qui pouvaient contenir jusqu’à six personnes, donnaient sur la mer, qui présentait aux regards des convives un horizon varié d’incidents agréables. On ne pouvait y pénétrer qu’après avoir frappé trois coups à la porte, pour donner le temps à ceux qui voulaient se dérober à la curiosité des subalternes de se couvrir du masque qu’en pareilles circonstances on portait toujours avec soi. Du reste, la discrétion était la qualité non-seulement des gondoliers, qui s’en faisaient un point d’honneur, mais de tous les gens qui exerçaient une profession mercenaire. Sous un gouvernement soupçonneux, qui cachait sa faiblesse sous l’appareil d’une pénétration qu’on croyait infaillible, le silence et la réserve devenaient une loi nécessaire dans les relations de la vie. Aussi le caractère du peuple vénitien était-il un mélange de finesse et d’aimable étourderie.
S’étant fait servir unemerendaou goûter, composé de fruits, de pâtes diverses, et un excellent vin de Chypre, qui était pour les Vénitiens ce que le vin de champagne est pour nous, l’assaisonnement nécessaire d’un rendez-vous galant:
«Je voudrais bien savoir, dit Lorenzo d’un air dégagé,en buvant à petites gorgées dans un verre de Murano qu’il tenait de ces deux mains comme un calice, les coudes appuyés sur la table, ce que ton protecteur Zustiniani dirait s’il nous voyait ici ensemble! Penses-tu qu’il fût disposé à nous donner sa bénédiction?
—Eh! pourquoi pas? répondit la Vicentina, un peu surprise de la désinvolture avec laquelle il lui adressait une pareille question. Je ne suis ni sa femme, ni sa fiancée, et mon cœur n’appartiendra qu’à celui qui saura me plaire.
—Je veux bien croire, répondit Lorenzo avec plus de malice qu’il ne pensait, que Zustiniani n’a pas la prétention de t’épouser, et qu’il est assez raisonnable pour ne pas exiger l’impossible; mais enfin tu lui dois beaucoup, et, n’eût-il que le droit de surveiller ta conduite comme cantatrice, il serait vraisemblablement peu édifié de nous savoir seuls etsolettidans cecamerino, d’où nous voyons comme d’une loge de théâtre poindre à l’horizon le campanile de Saint-Marc qui nous regarde comme un curieux qu’il est.»
Laprima donnaouvrit de grands yeux étonnés à cette repartie; toute bonne comédienne qu’elle pouvait être, elle ne s’était pas attendue à une métamorphose aussi prompte de la part d’un jeune homme dont elle venait, pour ainsi dire, de délier la langue. Dissimulant la peine que lui faisaient les paroles de Lorenzo, pour qui elle aurait voulu être aussi pure maintenant que Vénus sortant de la mer, car il n’y a pas de femme, quelque déchue qu’elle soit, qui ne désire capter l’estime de celui qui possède ses faveurs du moment, et qui ne s’efforce au moins de jeter un voile sur un passé douloureux:
«Si vous connaissiez ma vie, lui dit-elle avec uneémotion concentrée, vous seriez plus indulgent pour une pauvre fille qui, dès l’âge de six ans, a dû mendier son pain sur des grandes routes en chantant des chansons. Je n’ai pas été élevée par une fée bienfaisante comme laBallerina, ni sur les genoux d’une mère jalouse de mes douleurs. Ainsi qu’un oiseau, il m’a fallu quitter le nid ayant à peine des ailes pour chercher ma pâture dans les chants du bon Dieu. Que j’ai souffert et combien j’ai pleuré intérieurement pendant que sur mes lèvres endolories errait un sourire trompeur! il me fallait bien simuler la joie et l’insouciance qui n’étaient pas dans mon âme, pour attirer les regards du monde, qui ne s’intéresse guère qu’à ceux qui paraissent heureux. C’est ainsi qu’à travers mille vicissitudes je suis arrivé à Venise, où j’ai trouvé dans Zustiniani un protecteur généreux. Je ne veux pas me faire meilleure qu’une autre, ajouta-t-elle d’une voix moins émue, en me donnant à vos yeux pour une victime sans tache de la destinée. Si j’ai failli, c’est que des péagers cruels ont prélevé sur mon innocence un droit que je ne pouvais acquitter autrement. Hélas! j’ai bien expié ces fautes involontaires, puisque mon cœur n’a jamais connu l’amour!»
Lorenzo fut touché du simple récit de la Vicentina, qui est, à peu de chose près, l’histoire de la plupart de ces pauvres reines de théâtre que les froids moralistes jugent avec tant de rigueur. N’ayant aucune expérience de la vie et des cruelles nécessités qu’elle impose, c’était bien plus la vanité de paraître au-dessus de la nouvelle position qui lui était faite que l’intention de mortifier la charmanteprima donnaqui lui avait arraché les paroles blessantes que nous venons de rapporter.
«Idolo mio, lui dit-il en se levant précipitamment de table et en attirant la Vicentina auprès de la fenêtre, dissipe la tristesse qui ternit l’éclat de tes beaux yeux, et pardonne-moi les suppositions gratuites qui me sont échappées. Je ne voudrais pas payer d’ingratitude le bonheur dont tu m’as comblé aujourd’hui. Que veux-tu? continua-t-il en lui pressant la taille et en s’appuyant avec abandon sur le rebord avancé de la fenêtre encadrée de verdure. Je suis trop jeune encore pour mesurer la portée de mes paroles, et tes baisers troubleraient l’esprit à de plus forts que moi.»
Il avait à peine prononcé ces mots, qu’un masque passa la tête hors d’un cabinet voisin et se retira brusquement après les avoir observés tous deux un instant. Ils étaient trop préoccupés l’un de l’autre pour remarquer cette apparition qui les aurait rendus sans doute plus circonspects. Penchée sur la fenêtre, et le regard éperdu sur le front de son jeune amant, qui lui tenait toujours la taille enlacée:
«Que la vie me serait un paradis, dit la Vicentina d’une petite voix caressante, si je pouvais la passer avec toi! Tu serais mon maître et mon conseil, et nous irions à travers le monde, moi en chantant les œuvres de ton génie, qui puiserait peut-être dans ma tendresse des inspirations qui feraient ta gloire. Tous les jours je reçois de magnifiques propositions d’engagement pour Londres, Madrid, Saint-Pétersbourg et les principales villes de l’Italie, et rien ne s’oppose à ce que je les accepte, si tu voulais me suivre et partager ma fortune. Eh bien! mon ami, lui dit-elle après un moment de silence, que penses-tu de mon projet? La perspective d’agrandir ton esprit en voyant sans cesse des pays et des hommes nouveaux ne te paraît-elle pas une compensationsuffisante à l’ennui de quitter Venise, où nous pourrions revenir riches et indépendants?
—Il ne manque à ton beau rêve pour devenir une réalité, répondit Lorenzo en posant ses lèvres sur celles de la Vicentina, que le génie que tu m’accordes avec tant de générosité. Je ne suis encore qu’un écolier, et si l’on décide que je dois parcourir la carrière si difficile de compositeur, il me faudra apprendre bien des choses que j’ignore.
—Ne peux-tu étudier ailleurs qu’à Venise, et n’y a-t-il que l’abbé Zamaria au monde pour t’enseigner ce fastidieuxcontrapuntodont je vous entends parler si souvent? Est-il bien nécessaire de passer sa jeunesse à grouper de grosses notes sansbécarresnibémols, pour savoir écrire un de cesduettiqui excitent l’enthousiasme du public et font la réputation d’unmaestro? Les Cimarosa, les Paisiello, les plus grands compositeurs de l’Italie n’ont pas commencé autrement, et si tu veux m’en croire, tu laisseras là ces gros livres de grimoire que je te vois toujours entre les mains, et qui doivent être aussi inutiles à l’inspiration du compositeur que le sont aux chanteurs modernes les réflexions savantes et abstruses de Pacchiarotti. Je le laisse dire et n’ai garde de perdre mon temps et ma peine à écouter ces dissertations à perte de vue sur des nuances d’expression que les anges peuvent seuls apprécier. Moi, je chante avec mon cœur et ne vais pas demander à saint Augustin la permission de lancerun’occhiataou une volatine qui plaisent au public que je veux charmer. Pacchiarotti et Zamaria sont vieux, et nous sommes jeunes; ils ont les soucis de l’expérience de leur âge, ayons les caprices, l’imprévu et l’espérance du nôtre. Viens, partons ensemble, cher Lorenzo, soyons heureux avant d’être sages,et nous pourrons chanter un jour avec Lamberti, ce poëte de l’amour et des joies faciles:
Dov’è quei dì beati
Che un merendin bastavaChe ambrosia el deventava
Solo da tè tocà?
Ne ranghi, ne tesori
Te dava allora el cieloMa el fresco, el bon, el bello
E un cuor inzucherà[28].»
En distillant ces jolis petits vers du bout des lèvres comme un rayon de miel, la Vicentina rapprocha sa bouche de celle de Lorenzo, et leur âme se fondit dans un long baiser harmonieux. Pendant ce court instant d’ivresse, le masque reparut à la fenêtre du cabinet voisin, comme s’il eût été inquiet du silence qui avait succédé au dialogue qu’on vient de lire. Il regarda les deux amants, et s’évanouit à un mouvement que fit Lorenzo pour se dégager des étreintes de laprima donna.
Cependant la journée s’avançait, et le soleil pâlissant avertit la Vicentina qu’il était trop tard pour aller dîner à Venise. «Finissons cette fête improvisée par l’amour, dit-elle à son ami, en prenant un léger repas qui nous permettra d’attendre les ombres propices du soir. Trempons encore une fois nos lèvres dans ce vin généreux à qui je dois le premier instant de bonheur que j’aie goûté dans ma vie. Toi qui es savant, continua-t-elle en appuyant ses bras sur les épaules de Lorenzo, dis-moi donc si ce vin exquis n’est pas la liqueur consacréeà Vénus. Je ne sais plus où j’ai lu que l’île de Chypre avait appartenu autrefois à la blonde fille de Jupiter, qui ne l’a cédée aux Vénitiens qu’à la condition d’être toujours dévoués à son culte charmant. Voilà pourquoi, assure-t-on, elle est si souvent chantée par nos poëtes et nos musiciens; voilà pourquoi il n’y a pas un peintre de Venise qui n’ait reproduit plusieurs fois sur la toile le type radieux de la mère des plaisirs.»
On fit servir un dîner substantiel et délicat; puis l’on attendit ainsi, entre de joyeux propos et desbrindisiprovoquants, que les heures du jour eussent entièrement disparu derrière l’horizon qui se couvrait peu à peu de teintes plus adoucies.
La nuit s’approchait en effet avec son cortége d’étoiles d’or, qui scintillaient au firmament, comme pour l’éclairer dans sa course mystérieuse; un léger zéphyr sillonnait les vagues et poussait hors de Venise un essaim de gondoles qu’on voyait s’ébattre au milieu de la mer, chargé degentildonneet decavalieriqui venaient respirer la fraîcheur du soir. Des bruits divers, des éclats de voix, le salut joyeux qu’échangeaient entre eux les mariniers, les cloches de Murano et des îles voisines qui disaient au jour un mélancolique adieu, tout cela disposait l’âme au plus douces contemplations. Accoudés à la fenêtre ducamerino, Lorenzo et Vicentina admiraient ce spectacle sans dire un mot, laissant leur esprit errer à l’aventure et s’emplir de rêves féconds. Cependant les ombres grandissaient et couvraient la mer d’une obscurité moins transparente, les bruits s’éteignaient comme des dissonances à l’approche d’un accord qui les résout en les absorbant, et le calme de la nuit succéda enfin aux efforts du jour. Pendant ce courtintervalle d’une obscurité complète qui sépare le soir de la nuit sereine, au milieu du recueillement qui précède le réveil des plaisirs, la lune apparut discrètement aux bords de l’horizon, élargissant peu à peu son disque argenté, comme une divinité coquette qui aurait voulu s’assurer qu’aucun astre jaloux n’épiait sa course vagabonde. Alors, du fond de la mer qui présentait à l’œil la transparence et les contours d’un lac paisible, on entendit s’élever de différents côtés des concerts de voix et d’instruments qui se mêlaient, s’entre-croisaient et se répandaient dans l’espace et le silence en bouffées sonores d’un charme infini. On ne distinguait d’abord que quelques syllabes mieux accentuées que les autres dans ce murmure harmonieux qu’on aurait dit être l’écho lointain d’une fête prestigieuse. Étaient-ce les Muses qui, assises en cercle dans la voûte céleste, faisaient entendre cette harmonie des sphères qui ravit Pythagore et le divin Platon, ou bien les Néréides avaient-elles quitté leurs grottes profondes pour venir s’égayer à la surface des flots? Non: c’était Venise, Venise tout entière qui voguait sur les lagunes en chantant le bonheur de vivre et de respirer. Aussi, en prêtant une oreille plus attentive à ce bourdonnement mystérieux, on y discernait bientôt des rhythmes et des sonorités joyeuses qui berçaient l’imagination, et lui ouvraient des perspectives moins grandioses que charmantes. Des violons, des guitares et des mandolines entremêlées de quelques instruments à vent jouaient des symphonies, et les voix dialoguaient entre elles et se répondaient d’une barque à l’autre de ces mots simples qui laissaient sous-entendre plus de choses qu’ils n’en expriment:Vieni nice, viens respirer le frais sur la lagune,la fresc, aura a respirar. Et ces paroles heureuses d’une langue bénie s’envolaientdes lèvres comme une essence de poésie qui vous pénétrait d’une douce langueur.
Qu’est-ce donc que la musique et qu’exprime-t-elle? Est-ce un désir, un pressentiment, la réminiscence d’une béatitude éprouvée, ou bien l’intuition d’un avenir promis à nos espérances? Êtres finis que nous sommes, pourquoi le fini ne nous suffit-il pas, et pourquoi, au sein de la satiété et des plaisirs, quelques accords rustiques entendus de loin nous font-ils tressaillir, et remplissent-ils notre âme d’un trouble sans objet? En écoutant ce concert de la vie joyeuse, en écoutant ces bruits, ces chants et ces mélodies limpides qui semblaient glisser sur les vagues et s’y confondre avec les rayons de la lune dont elles imitaient letremolomystérieux, en laissant errer sa pensée à travers ces méandres d’étoiles qui peuplaient la profondeur des cieux, Lorenzo fut saisi d’une vague mélancolie qui emplit son cœur de rêves charmants. Oh! qu’il est doux de rêver ainsi au départ de la vie et de se laisser bercer par de folles espérances! Elles sont bien heureuses, les natures qui aiment à s’attarder le soir au coin d’un bois ou sur une plage solitaire, à écouter le murmure de la brise, à suivre le nuage qui passe, à interroger l’étoile qui brille, à se perdre dans l’infini de leurs désirs et à se nourrir d’immortelles chimères! les rêves d’or de la jeunesse se transforment en sources de poésie où s’alimente l’inspiration des hommes supérieurs. Le génie ne serait-il pas un rêve qui se perpétue, et le monde l’éclosion d’un rêve divin?
Une voix douce et sonore, qui s’épanouit peu à peu et s’éleva comme un soupir au-dessus de ces bourdonnements joyeux, fixa tout à coup l’attention de Lorenzo, et vint dissiper les fantaisies de son imagination. Il écoutad’abord avec quelque distraction cette voix dont le timbre pénétrant ne lui était pas entièrement inconnu; mais à une note prolongée et pleine d’émotion qui retentit sur la mer et traversa le silence comme une clarté fugitive, il se sentit tressaillir à celamentod’une âme solitaire qui disait à la nuit: «O nuit, prolonge ton cours et laisse-moi rêver encore! Que je ne voie pas, que je ne voie jamais ce que tu caches peut-être sous ton ombre, et emporte avec toi, si c’est possible, mes tristes pressentiments!»
A ce chant large et plaintif qui formait un si grand contraste avec ce qui avait précédé, Lorenzo, se réveillant comme d’un long sommeil, dit brusquement à la Vicentina: «Allons-nous-en, il ne fait pas bon ici.
—Tu as raison mon ami, lui répondit-elle, il vaut mieux aller nous mêler à ces joyeuses gondoles qui dansent là-bas au clair de la lune.»
Je ne sais quel philosophe d’Alexandrie, Plotin, je crois, a comparé la vie humaine à un concert de voix diverses qui s’élèvent en même temps. Au milieu de ces bruits confus qui l’assaillent de toutes parts, l’âme n’entend plus cette voix divine qui retentit au fond de son être. Il lui faut résister au charme qui l’entraîne et fermer quelquefois l’oreille aux sonorités du monde extérieur, pour écouter le chantche nell’anima risuona. C’est ce chant de l’âme que Lorenzo venait d’entendre à travers l’enivrement où il était plongé depuis le matin.
Descendus dans la gondole qui les attendait au bas du petit escalier de San-Stefano, Lorenzo et la Vicentina s’acheminèrent lentement vers Venise. Le temps était magnifique, la lune éclatante, et sur la mer endormie on voyait errer çà et là des barques nombreuses qui serapprochaient, s’éloignaient les unes des autres, et se lutinaient comme des hirondelles qui rasent les flots et se poursuivent de leurs gazouillements joyeux. C’étaient des éclats de rire, desaddioet desfelice notteà n’en plus finir. Les gondoliers se provoquaient, s’appelaient de leur nom patronymique et se renvoyaient deslazzioù respiraient l’insouciance et la gaieté bénigne de ce peuple charmant.
«Guarda sta furbetta, dit Giuseppe, l’un des deux gondoliers de la Vicentina, regarde cette petite fourbe de lune, comme elle nous fait de l’œil,come ci fa l’occhietto!
—Ne t’y fie pas,compare, car elle est presque aussi trompeuse que la mer,che il mare infido.
—Oh! on n’en conte pas à Giuseppe Fieramosca, répliqua le premier interlocuteur en riant.
—Taci, bricone, tais-toi donc, répondit Antonio d’une voix discrète, tu vas réveiller nos deux jeunes gens, qui dorment, je crois, comme deux oiseaux dans leur nid.
—Che bella vita!répondit le premier d’une voix encore plus basse, et qu’ils sont heureux,per Bacco!de pouvoir lire sans lunettes dans le livre d’amour.
—Et toi,birbante, répliqua Antonio en se penchant sur la rame avec un air de mystère, est-ce que tu as besoin d’uncannocchialeou lunette d’approche pour observer les deux beaux yeux de ta blondine que je t’ai vucocolarece matin, comme si tu avais dû t’embarquer pour le pays du gingembre et de la cannelle!»
Ces saillies innocentes d’un peuple d’improvisateurs qui jouait au naturel cettecomedia dell’arteque les Italiens ont colportée dans toute l’Europe, et dont notre ancien théâtre de la Foire n’est qu’une pâle imitation,n’empêchaient pas desconversazioniet des monologues d’un ordre plus élevé.
«Che vita beata!disait-on plus loin, et que Venise est heureuse de posséder un ciel aussi pur! C’est ici qu’estil paradiso, et nous n’avons que faire de l’aller chercher dans l’autre monde.
—Est-ce qu’il y a un autre monde que celui où nous avons le plaisir de vivre? est-ce que le bon Dieu a pu créer quelque chose de plus beau que nos lagunes?»
A ces propos sans suite, qui s’échappaient des lèvres comme d’un vase qui déborde, se mêlaient des soupirs, des aveux, des déclarations, des agaceries et desrimproveriaussi légers que l’air qui effleurait les gondoles de sa fraîche haleine. Il n’y a que Paisiello qui, dans son introduction duRoi Théodore, ait su rendreil dolce mormorioet le flou harmonieux de l’une de ces nuits voluptueuses de Venise, qui faisait dire à Sansovino dès leXVIesiècle: «La musique avait véritablement son siége dans notre ville!» (La musica aveva la sua propria sede in questa città!)
Ces barcarolles et cesarie di batello, qui formaient la musique populaire de Venise, se divisaient en deux familles très-distinctes. Les unes étaient des mélodies larges et flottantes, d’un caractère mélancolique, et qui étaient au moins aussi anciennes que la république. Écrites presque toutes dans les tons mineurs, on les croyait des lambeaux de la musique des Grecs que le temps avait épargnés. Marcello s’en est inspiré dans plusieurs de ses psaumes, et Rossini en a imité le caractère dans l’admirablecanzoneque chante le gondolier au troisième acte d’Otello. Les autres, plus gaies, plus vives, mieux rhythmées et beaucoup plus modernes, étaient le fruit de l’instinct ou de quelques compositeurs aimables quiont cultivé ce genre facile. Tels étaientil Chiozzetto(Jean Croce), Bassani, Bonagiunta, chanteur de la chapelle ducale, Angelo Colonna, et ce barbier Apollini, qui maniait le violon non moins dextrement que le rasoir, et qui au commencement duXVIIIesiècle eut une vogue étonnante que M. Perruchini, le dernier des Vénitiens, a presque renouvelée de nos jours. Ces deux genres de mélodies étaient comme les deux éléments qui composaient la société vénitienne. Les unes reflétaient le caractère noble et sérieux de l’aristocratie; les autres, la gaieté et l’insouciance d’un peuple qui vivait de rêves, de sorbets et de concerts.
Enveloppée d’une sorte de vapeur sonore qui s’élevait de toutes ces gondoles joyeuses, celle de la Vicentina s’approchait de Venise sans que Lorenzo eût osé proférer un mot. Silencieux, triste et mécontent de lui-même, il cherchait à retenir l’accent de cette voix solitaire qui avait retenti au fond de son cœur. Déjà les lumières du Grand-Canal brillaient dans le lointain, déjà lebisbiglioet les frémissements de la ville devenaient plus distincts, lorsqu’au passage d’untraghettoLorenzo crut reconnaître Beata, qui fuyait dans une gondole et disparut comme un rayon de l’idéal.
............AveMaria, cantando; e cantando vanioCome per acqua cupa cosa grave[29].