—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous prendrons un parti définitif.—Que cesoit le plus tôt possible, ma nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.»Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres, Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie, en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère et l’étendue d’unmezzo sopranod’une douceur extrême, avait perdu quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps. On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi facile au désir desdilettantiqu’il était magnifique dans l’usage qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus illustres compositeurs duXVIIIesiècle. Il avait connu Haendel lors de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios,le MessieetSamson. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de prédilection.Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils, musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence extrême envers lesimpressariiet les pauvres compositeurs sans renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait. Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète.D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules, avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une parfaite justesse.«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue carrière, disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de questions, les deux plus illustres ont été Haendel etGluck. Allemands tous les deux, ils avaient dans le physique, dans le caractère, aussi bien que dans le génie, de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort comme un Turc, Haendel avait une figure pleine de noblesse et un caractère d’une violence extraordinaire. Il ne fallait pas lui résister, ni se permettre le moindre changement à sa musique, si on ne voulait pas avoir avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter la Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre Senesino a partagé la haute société de Londres en deux camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu avec ce grand musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres pour chanter dans ses deux magnifiques oratorios,le MessieetSamson, dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, je me suis acquitté de ma tâche à la grande satisfaction du maître, qui me dit un jour avec la rude familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, voilà comment il faut dire ma musique! Tu n’es pas unasino d’orecchiante, toi; tu connais la composition, et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau d’un style sévère et religieux comme un air de Bononcini, avec le sourire sur les lèvres et la bouche en cœur.» J’avoue cependant, ajouta Guadagni, que je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment écrits, je parle des duos, dans un style fugué, où l’expression des paroles n’est qu’un prétexte à la science des imitations; mais ses récitatifs, et particulièrement ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai jamais l’émotion que me fit éprouverle Messie, lorsque j’entendis pour la première fois, au théâtre de Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été composé dans l’espace de vingt-quatre jours!—Cela est peut-être moins extraordinaire que vous ne le croyez, mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria, dont l’érudition et le patriotisme n’étaient jamais en défaut. Haendel, que nous pourrions presque revendiquer comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il a été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre compatriote, qui était maître de chapelle à la cour de Hanovre, Haendel a fait entrer dans l’oratorio que vous admirez avec juste raison un grand nombre d’idées mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre forme. Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à la cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel a publié dans cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil de dix-huitduettietterzettiavec accompagnement de basse continue, qu’il a dédiés à la princesse Caroline, et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces duos remarquables, dont les paroles sont aussi d’un abbé italien, Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé Steffani, et l’on trouve le germe de presque toutes les grandes compositions que Haendel a produites plus tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria. Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.»Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit à Lorenzo: «Prends ce gros cahier que tu vois là-haut, c’est la partition duMessie, et voici le recueil deduettidont je parlais tout à l’heure.»S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à feuilleter le recueil qu’il avait à la main en disant:«Tenez, du premier motif du second duo que voici:No, di voi non vuò fidarmi,Haendel en a fait le chœur de la première partie duMessie: Un enfant nous est donné. Le troisième motif de ce même duo:Sò per prova i vostri inganni.est devenu le thème principal du chœur de la seconde partie:Nous sommes dispersés comme un faible troupeau. Dans le troisième duo, pour deux voix de soprano, le motif qui accompagne ces paroles:Quel fior che all’alba ride,n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui termine la première partie duMessie? Avec le quatrième motif de ce même duo, Haendel a composé le premier duo de son oratorio,Judas Machabée. Je pourrais poursuivre cette vérification, et il me serait facile de vous prouver encore que le thème de la première fugue qu’on trouve dansla Fête d’Alexandre, et d’autres morceaux de cette admirable cantate, sont aussi indiqués dans ce recueil deduettique Haendel a composés sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du reste, ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie n’est pas sans quelque ressemblance avec celui de notre Benedetto Marcello, son contemporain, a procédé comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans les souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse le thème des savantes conceptions de leur maturité. N’est-ce pas ainsi, après tout, que se développe toute chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle pas comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée sans cesse par la culture, porte des fruits toujours nouveaux?—A l’appui de votre observation aussi profonde que judicieuse, répondit Guadagni, je puis vous citer aussil’exemple de mon illustre ami,il cavaliereGluck. Les ouvrages qui lui ont valu en France une si grande renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation de ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. L’ouverture d’Armide, par exemple, est la même que celle de son opéra deTelemaco, qu’il a écrit pour moi il y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de l’ouverture d’Iphigénie en Aulide. Je n’ai pas besoin de vous apprendre que l’Alcesteet l’Orphée, qu’il a arrangés pour l’Académie royale de musique de Paris, sont, à peu de chose près, les mêmes ouvrages qu’il a composés à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 qui vit naître la partition d’Orfeo[15], dont je puis me flatter d’avoir au moins inspiré l’idée! J’étais jeune alors, ajouta Guadagni en poussant un gros soupir, dans la plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter sans crainte les regards d’un public avide de m’entendre. Il me semble voir encore la belle Marie-Thérèse dans sa loge impériale, entourée de sa cour, passant son mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant l’exécution de cette musique divine! Gluck était dans le ravissement, il m’embrassait dans les coulisses comme un enfant, et lorsque après la huitième représentation l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour lui témoigner sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc trouvé,maestro, toutes les belles choses que nousvenons d’entendre?—Dans le désir de plaire à Votre Majesté etlà,» dit-il en posant la main sur son cœur.»Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout entière concentrée sur Guadagni, Beata, qui faisait les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, réservait tous ses soins pour la famille Grimani. Le chevalier ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait écouter avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec cette aisance et ce contentement de soi-même que les gens bien élevés comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, en voyant Beata, si attentive pour son hôte, incliner la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait et répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait un sentiment confus de jalousie et d’humiliation qu’il faut avoir ressenti pour en connaître l’amertume. Ni l’esprit ni même le génie reconnu et proclamé de tous ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de cette grâce de manières, de cette urbanité de langage que vous donnent l’éducation et la naissance. Il y a tel homme médiocre qui marche sans efforts et foule d’un pied léger le parquet d’un salon où tremble dans un coin le poëte ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence débile qui effleure toutes choses sans rien pénétrer, au cœur tempéré par les convenances, et qui laisse tomber de ses lèvres de rose quelques rares monosyllabes sans accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est le héros des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani appartenait à cette lignée des Léandre, des Lindor et des don Ottavio, qui devient si nombreuse dans les sociétés défaillantes, et dont le type, d’une grâce suprême,a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le faible Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et qui l’a enlevée à ses dieux domestiques, et c’est également à ce débile rejeton de la race du vieux Priam que les trois immortelles ont soumis le jugement de leur querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en restent pas moins de leur sexe, et la sage Minerve elle-même n’a jamais pardonné au beau Pâris son verdict en faveur de Vénus.Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute naissance, avait toutes les qualités aimables d’un homme du monde. D’un extérieur agréable, l’esprit assez cultivé et d’une parfaite distinction, il était digne assurément d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo ne pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, et, sans se rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il regardait d’un œil d’envie ce noble et brillant Vénitien qui venait troubler par sa présence les rêves innocents de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible aux soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle voulût rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant dangereuses, il est certain qu’elle était depuis quelque temps d’une extrême réserve avec Lorenzo, et c’est à peine si devant le monde elle avait l’air de s’apercevoir qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée au milieu d’une société jalouse de ses priviléges, il faut avoir aimé une femme que le prestige de quelques années de plus, celui de la naissance et de la beauté, dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre la situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal à l’aise dans ce palais où il avait été accueilli avec tant de bonté; il était humilié de la place qu’il occupait dans lafamille Zeno, et son caractère, aigri par un sentiment qu’il n’osait avouer à personne, commençait à développer les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, et surtout dans ceux de Rousseau.Les personnes de distinction qui habitaient les environs de Cadolce furent invitées à venir passer une journée au château. On voulait fêter dignement la famille Grimani, qui partait le lendemain, et clore d’une manière brillante la saison de villégiature. On savait que, la santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait quitter bientôt la terre ferme et retourner à Venise, où l’appelaient de graves intérêts politiques. Aussi personne ne manquait au rendez-vous, et c’était un beau coup d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles dames et decavalieriqui portaient leurs ombrelles et les divertissaient par des propos galants qui les faisaient rire aux éclats. Il existe un joli tableau de Tiepolo qui représente une scène pareille de galanterie aimable et de douxfar-niente, au bas duquel le comte Algarotti a placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la morale de la société vénitienne à la fin du siècle dernier:Vario è il vestir, ma il desir è un solo,Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un même désir: c’est de fuir la tristesse et la douleur.» Oh! que les temps sont changés! et que nous sommes loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que de l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous un frais ombrage, sans souci du lendemain!La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie dans le salon, qui était fort spacieux et qui donnait deplain-pied dans le jardin. En face de la porte étaient le jet d’eau, la grande allée et le bois qui fermait l’horizon. En attendant le souper, qui ne devait avoir lieu qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, qui aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, on se reposait en respirant la fraîcheur du soir. La journée avait été très-chaude, et l’atmosphère, traversée par une brise qui venait des montagnes du Tyrol, conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose à la volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un large chapeau de paille d’Italie, ses deux mains appuyées sur une longue canne à pomme d’or, était assis en face de la porte, au centre d’un demi-cercle que formaient les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, ayant à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé Zamaria s’entretenait avec Guadagni, dont il s’efforçait d’évoquer les souvenirs.«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les plus belles paroles du monde ne valent pas, quand il s’agit de musique, un petit exemple. Pour nous faire mieux apprécier la différence qui existe entre l’Orfeode Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et dans lequel opéra vous avez intercalé un air de votre composition qui a été remarqué par les connaisseurs, dites-nous quelque chose de la belle partition de l’illustreTedesco. Ce sera pour la noble compagnie une bonne fortune que d’entendre un virtuose qui a fait les délices de l’Europe pendant quarante ans.»Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté sur l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était pas fâché qu’on lui fît une douce violence, se rendit à l’invitation de l’abbé. Il s’assit au clavecin qui était placé àdroite de la porte qui conduisait au jardin. Le salon n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et projetaient sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines qui ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome des citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, je ne sais quelle douce langueur et quel mystérieux silence, donnaient à cette scène improvisée un caractère presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de l’arbre le plus élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante mélopée qui formait un heureux contraste avec l’art merveilleux du virtuose. Après un prélude insignifiant, Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les traits, se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième acte d’Orfeo. A mesure que le récitatif développait les plaintes immortelles de l’époux infortuné, la voix du virtuose se raffermissait aussi, et les défaillances de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde Guadagni poussa le cri lamentable d’Euridice! Euridice!... qui retentissait dans le silence de la nuit comme s’il eût été répercuté par les échos des lieux ténébreux! Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie:Son disperato!... chacun se sentit tressaillir au fond du cœur. Il serait impossible d’exprimer par des paroles la manière dont l’artiste sut rendre le cantabile sublime qui suit le récitatif:Che farò senza Euridice?Dove andrò senza il mio bene?Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées étaient plutôt de nature à exciter le dégoût que l’admiration,paraissait un dieu inspiré en chantant cette mélodie pathétique, ce qui fit dire à l’abbé Zamaria qu’après avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus qu’à s’écrier avec le poëte:Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat,Eurydicen toto referebant flumine ripæ.Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt de la curiosité et de la passion qui trouvait dans les plaintes d’Orphée un aliment à ses propres sentiments. Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés sur Beata dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui le dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique de Gluck ainsi que le talent de son interprète excitèrent son émotion jusqu’aux larmes. Il s’enfuit de honte et alla se cacher derrière un gros citronnier pour donner un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette disparition, retenue par les convenances et la crainte de se trahir, Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir besoin de marcher un peu, elle prit le bras de Tognina et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut Lorenzo qui sanglotait dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une âme indécise qui hésite à franchir le dernier degré qui sépare la pudeur de l’amour. Elle l’observait de loin, jetant sur lui un regard plein d’inquiétude et de tendresse.Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta la villa. On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur pour Venise était irrévocablement fixé et devait avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo, qui était resté quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolutd’aller lui faire ses adieux et de passer une journée à La Rosâ, où il n’avait fait que de rares apparitions depuis son entrée dans la famille Zeno. Le bruit de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village, une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite maison de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis quelques mois, son père Battista Groffolo, et Giacomo furent invités à partager un repas modeste que Catarina avait préparé pour fêter la présence de son fils. Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient à cette réunion presque de famille, chacun des convives adressait à Catarina des compliments sur Lorenzo, sur ses belles manières, sur l’instruction qu’il avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La pauvre mère, toujours craintive dans ses prévisions, n’accueillait ces compliments qu’avec tristesse: elle ne pouvait pas se dissimuler que le départ de Lorenzo allait la priver de la plus grande joie de sa vie, et que, si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore davantage d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas le terme. Sans doute il lui serait facile d’aller de temps en temps le voir à Venise; Lorenzo, de son côté, pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons ne sont jamais suffisantes pour dissiper les inquiétudes d’une mère. Aussi est-ce les larmes aux yeux qu’elle écoutait toutes les belles choses qu’on disait de son fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour lui apprendre à se soumettre avec résignation à la volonté de Dieu: elle ne répondait rien et pleurait en silence.Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, après le départ des convives et leurs joyeuses félicitations, Catarina, prenant Lorenzo par la main, le fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de pierre qui était sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée d’automne commençait à peine, et le soleil couchant dardait sur la treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces rayons dorés et affaiblis qui donnent à tous les objets un aspect doux et mélancolique. La porte de la maison entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur modeste, mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait un christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une branche de buis; sur la cheminée, une image de laMadonnaavec l’enfant Jésus, un portrait du sénateur Zeno et une vieille gravure représentant un doge de la république de Venise. Une mandoline était suspendue avec un tambour de basque du côté opposé, et le plafond était garni de grappes de raisin attachées par un fil, en prévision des besoins de l’hiver. Tenant Lorenzo par la main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si souvent couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, lui adressa de simples paroles qui restèrent gravées dans la mémoire du chevalier, et qui eurent sur sa vie une grande influence:«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau pays où votre enfance a été si heureuse et si sereine, loin de cette maison où Dieu me fit la grâce de vous donner le jour. Je ne sais combien de temps nous serons séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de vous revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle que soit la volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai sans murmures, si ce n’est sans douleur. Vous avez été et vous serez jusqu’à mon dernier soupir l’uniqueobjet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai concentré sur vous toutes les tendresses de mon âme. J’ai pris un soin particulier de votre éducation, j’ai versé dans votre cœur la semence des plus pures doctrines, je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs si généreux, vous attireront partout la bénédiction de Dieu et l’estime des honnêtes gens. Conservez donc précieusement, mon fils, ce trésor toujours inaltérable au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de toutes vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être heureux dans ce monde et dans l’autre; car «mon joug est léger, a dit le Seigneur, et quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui est aux cieux.»«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect qui leur est dû, et n’enviez aucune supériorité, car c’est la volonté de Dieu qu’il y ait dans ce monde des riches et des pauvres, des faibles et des puissants. Je ne prétends pas vous dire qu’il faille supporter l’injustice sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience ne tombe jamais dans un lâche engourdissement, et qu’elle flétrisse, au moins en silence, les actes coupables qui échappent pour un jour à la justice des hommes; mais il faut prendre garde de confondre l’indignation que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en troublant la sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. Tout se tient en nous, mon fils, et un vice du cœur produit bientôt une erreur de l’esprit. N’est-ce pas ainsi que les anges rebelles, pour n’avoir pu supporter la gloire de Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à laplus mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu qu’une instruction modeste; mais votre père, qui était fort éclairé et qui avait beaucoup étudié pour se rendre digne des emplois de la république, me disait souvent que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère que les hommes sont grands et forts, disait-il, et le caractère se forme lentement par la discipline et les bons exemples. Il importe donc de s’habituer de bonne heure à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des principes qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent à cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui n’est bon qu’à être jeté au feu. Aussi défiez-vous des belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à toutes sortes de personnes,» comme dit l’Ecclésiaste: soyez prudent et réservé avec les inconnus. Une page de la vie d’un homme vous en apprendra plus sur son caractère que les plus beaux discours. L’esprit est un flambeau qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne projette qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par le souffle du sentiment.«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la prudence des sages et montrer combien la raisonest impuissante à comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos volontés.«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais. Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus belles conceptions, carle royaume de Dieu est au-dedans de nous, dit l’Évangile.«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante, nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine céleste. Nés dans le péché,nous avons été rachetés par le sang de Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous ceux qui l’invoquent avec sincérité.«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu. «S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude, c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du sentiment.«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encorecontre un danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard scrutateur qui le fit pâlir.Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo:«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle, et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des anges et du Seigneur.»Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La Rosâ étaitrépandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse. Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde était instruit; c’étaient desaddioet des souhaits de bonheur à n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits, exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en limitait l’horizon. L’Angelusvenait de sonner au clocher de La Rosâ, et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper de ses lèvres indolentes, se dilatait commeun soupir de la nature sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes ailes ma jeunesse et mon amour.» Et lacanzonese terminait par ce refrain mélancolique:Ahi!... partenza amara!«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés en moi!»
—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous prendrons un parti définitif.—Que cesoit le plus tôt possible, ma nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.»Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres, Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie, en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère et l’étendue d’unmezzo sopranod’une douceur extrême, avait perdu quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps. On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi facile au désir desdilettantiqu’il était magnifique dans l’usage qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus illustres compositeurs duXVIIIesiècle. Il avait connu Haendel lors de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios,le MessieetSamson. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de prédilection.Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils, musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence extrême envers lesimpressariiet les pauvres compositeurs sans renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait. Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète.D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules, avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une parfaite justesse.«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue carrière, disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de questions, les deux plus illustres ont été Haendel etGluck. Allemands tous les deux, ils avaient dans le physique, dans le caractère, aussi bien que dans le génie, de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort comme un Turc, Haendel avait une figure pleine de noblesse et un caractère d’une violence extraordinaire. Il ne fallait pas lui résister, ni se permettre le moindre changement à sa musique, si on ne voulait pas avoir avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter la Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre Senesino a partagé la haute société de Londres en deux camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu avec ce grand musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres pour chanter dans ses deux magnifiques oratorios,le MessieetSamson, dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, je me suis acquitté de ma tâche à la grande satisfaction du maître, qui me dit un jour avec la rude familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, voilà comment il faut dire ma musique! Tu n’es pas unasino d’orecchiante, toi; tu connais la composition, et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau d’un style sévère et religieux comme un air de Bononcini, avec le sourire sur les lèvres et la bouche en cœur.» J’avoue cependant, ajouta Guadagni, que je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment écrits, je parle des duos, dans un style fugué, où l’expression des paroles n’est qu’un prétexte à la science des imitations; mais ses récitatifs, et particulièrement ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai jamais l’émotion que me fit éprouverle Messie, lorsque j’entendis pour la première fois, au théâtre de Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été composé dans l’espace de vingt-quatre jours!—Cela est peut-être moins extraordinaire que vous ne le croyez, mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria, dont l’érudition et le patriotisme n’étaient jamais en défaut. Haendel, que nous pourrions presque revendiquer comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il a été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre compatriote, qui était maître de chapelle à la cour de Hanovre, Haendel a fait entrer dans l’oratorio que vous admirez avec juste raison un grand nombre d’idées mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre forme. Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à la cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel a publié dans cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil de dix-huitduettietterzettiavec accompagnement de basse continue, qu’il a dédiés à la princesse Caroline, et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces duos remarquables, dont les paroles sont aussi d’un abbé italien, Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé Steffani, et l’on trouve le germe de presque toutes les grandes compositions que Haendel a produites plus tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria. Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.»Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit à Lorenzo: «Prends ce gros cahier que tu vois là-haut, c’est la partition duMessie, et voici le recueil deduettidont je parlais tout à l’heure.»S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à feuilleter le recueil qu’il avait à la main en disant:«Tenez, du premier motif du second duo que voici:No, di voi non vuò fidarmi,Haendel en a fait le chœur de la première partie duMessie: Un enfant nous est donné. Le troisième motif de ce même duo:Sò per prova i vostri inganni.est devenu le thème principal du chœur de la seconde partie:Nous sommes dispersés comme un faible troupeau. Dans le troisième duo, pour deux voix de soprano, le motif qui accompagne ces paroles:Quel fior che all’alba ride,n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui termine la première partie duMessie? Avec le quatrième motif de ce même duo, Haendel a composé le premier duo de son oratorio,Judas Machabée. Je pourrais poursuivre cette vérification, et il me serait facile de vous prouver encore que le thème de la première fugue qu’on trouve dansla Fête d’Alexandre, et d’autres morceaux de cette admirable cantate, sont aussi indiqués dans ce recueil deduettique Haendel a composés sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du reste, ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie n’est pas sans quelque ressemblance avec celui de notre Benedetto Marcello, son contemporain, a procédé comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans les souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse le thème des savantes conceptions de leur maturité. N’est-ce pas ainsi, après tout, que se développe toute chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle pas comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée sans cesse par la culture, porte des fruits toujours nouveaux?—A l’appui de votre observation aussi profonde que judicieuse, répondit Guadagni, je puis vous citer aussil’exemple de mon illustre ami,il cavaliereGluck. Les ouvrages qui lui ont valu en France une si grande renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation de ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. L’ouverture d’Armide, par exemple, est la même que celle de son opéra deTelemaco, qu’il a écrit pour moi il y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de l’ouverture d’Iphigénie en Aulide. Je n’ai pas besoin de vous apprendre que l’Alcesteet l’Orphée, qu’il a arrangés pour l’Académie royale de musique de Paris, sont, à peu de chose près, les mêmes ouvrages qu’il a composés à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 qui vit naître la partition d’Orfeo[15], dont je puis me flatter d’avoir au moins inspiré l’idée! J’étais jeune alors, ajouta Guadagni en poussant un gros soupir, dans la plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter sans crainte les regards d’un public avide de m’entendre. Il me semble voir encore la belle Marie-Thérèse dans sa loge impériale, entourée de sa cour, passant son mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant l’exécution de cette musique divine! Gluck était dans le ravissement, il m’embrassait dans les coulisses comme un enfant, et lorsque après la huitième représentation l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour lui témoigner sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc trouvé,maestro, toutes les belles choses que nousvenons d’entendre?—Dans le désir de plaire à Votre Majesté etlà,» dit-il en posant la main sur son cœur.»Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout entière concentrée sur Guadagni, Beata, qui faisait les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, réservait tous ses soins pour la famille Grimani. Le chevalier ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait écouter avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec cette aisance et ce contentement de soi-même que les gens bien élevés comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, en voyant Beata, si attentive pour son hôte, incliner la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait et répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait un sentiment confus de jalousie et d’humiliation qu’il faut avoir ressenti pour en connaître l’amertume. Ni l’esprit ni même le génie reconnu et proclamé de tous ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de cette grâce de manières, de cette urbanité de langage que vous donnent l’éducation et la naissance. Il y a tel homme médiocre qui marche sans efforts et foule d’un pied léger le parquet d’un salon où tremble dans un coin le poëte ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence débile qui effleure toutes choses sans rien pénétrer, au cœur tempéré par les convenances, et qui laisse tomber de ses lèvres de rose quelques rares monosyllabes sans accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est le héros des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani appartenait à cette lignée des Léandre, des Lindor et des don Ottavio, qui devient si nombreuse dans les sociétés défaillantes, et dont le type, d’une grâce suprême,a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le faible Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et qui l’a enlevée à ses dieux domestiques, et c’est également à ce débile rejeton de la race du vieux Priam que les trois immortelles ont soumis le jugement de leur querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en restent pas moins de leur sexe, et la sage Minerve elle-même n’a jamais pardonné au beau Pâris son verdict en faveur de Vénus.Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute naissance, avait toutes les qualités aimables d’un homme du monde. D’un extérieur agréable, l’esprit assez cultivé et d’une parfaite distinction, il était digne assurément d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo ne pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, et, sans se rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il regardait d’un œil d’envie ce noble et brillant Vénitien qui venait troubler par sa présence les rêves innocents de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible aux soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle voulût rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant dangereuses, il est certain qu’elle était depuis quelque temps d’une extrême réserve avec Lorenzo, et c’est à peine si devant le monde elle avait l’air de s’apercevoir qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée au milieu d’une société jalouse de ses priviléges, il faut avoir aimé une femme que le prestige de quelques années de plus, celui de la naissance et de la beauté, dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre la situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal à l’aise dans ce palais où il avait été accueilli avec tant de bonté; il était humilié de la place qu’il occupait dans lafamille Zeno, et son caractère, aigri par un sentiment qu’il n’osait avouer à personne, commençait à développer les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, et surtout dans ceux de Rousseau.Les personnes de distinction qui habitaient les environs de Cadolce furent invitées à venir passer une journée au château. On voulait fêter dignement la famille Grimani, qui partait le lendemain, et clore d’une manière brillante la saison de villégiature. On savait que, la santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait quitter bientôt la terre ferme et retourner à Venise, où l’appelaient de graves intérêts politiques. Aussi personne ne manquait au rendez-vous, et c’était un beau coup d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles dames et decavalieriqui portaient leurs ombrelles et les divertissaient par des propos galants qui les faisaient rire aux éclats. Il existe un joli tableau de Tiepolo qui représente une scène pareille de galanterie aimable et de douxfar-niente, au bas duquel le comte Algarotti a placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la morale de la société vénitienne à la fin du siècle dernier:Vario è il vestir, ma il desir è un solo,Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un même désir: c’est de fuir la tristesse et la douleur.» Oh! que les temps sont changés! et que nous sommes loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que de l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous un frais ombrage, sans souci du lendemain!La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie dans le salon, qui était fort spacieux et qui donnait deplain-pied dans le jardin. En face de la porte étaient le jet d’eau, la grande allée et le bois qui fermait l’horizon. En attendant le souper, qui ne devait avoir lieu qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, qui aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, on se reposait en respirant la fraîcheur du soir. La journée avait été très-chaude, et l’atmosphère, traversée par une brise qui venait des montagnes du Tyrol, conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose à la volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un large chapeau de paille d’Italie, ses deux mains appuyées sur une longue canne à pomme d’or, était assis en face de la porte, au centre d’un demi-cercle que formaient les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, ayant à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé Zamaria s’entretenait avec Guadagni, dont il s’efforçait d’évoquer les souvenirs.«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les plus belles paroles du monde ne valent pas, quand il s’agit de musique, un petit exemple. Pour nous faire mieux apprécier la différence qui existe entre l’Orfeode Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et dans lequel opéra vous avez intercalé un air de votre composition qui a été remarqué par les connaisseurs, dites-nous quelque chose de la belle partition de l’illustreTedesco. Ce sera pour la noble compagnie une bonne fortune que d’entendre un virtuose qui a fait les délices de l’Europe pendant quarante ans.»Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté sur l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était pas fâché qu’on lui fît une douce violence, se rendit à l’invitation de l’abbé. Il s’assit au clavecin qui était placé àdroite de la porte qui conduisait au jardin. Le salon n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et projetaient sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines qui ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome des citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, je ne sais quelle douce langueur et quel mystérieux silence, donnaient à cette scène improvisée un caractère presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de l’arbre le plus élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante mélopée qui formait un heureux contraste avec l’art merveilleux du virtuose. Après un prélude insignifiant, Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les traits, se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième acte d’Orfeo. A mesure que le récitatif développait les plaintes immortelles de l’époux infortuné, la voix du virtuose se raffermissait aussi, et les défaillances de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde Guadagni poussa le cri lamentable d’Euridice! Euridice!... qui retentissait dans le silence de la nuit comme s’il eût été répercuté par les échos des lieux ténébreux! Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie:Son disperato!... chacun se sentit tressaillir au fond du cœur. Il serait impossible d’exprimer par des paroles la manière dont l’artiste sut rendre le cantabile sublime qui suit le récitatif:Che farò senza Euridice?Dove andrò senza il mio bene?Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées étaient plutôt de nature à exciter le dégoût que l’admiration,paraissait un dieu inspiré en chantant cette mélodie pathétique, ce qui fit dire à l’abbé Zamaria qu’après avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus qu’à s’écrier avec le poëte:Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat,Eurydicen toto referebant flumine ripæ.Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt de la curiosité et de la passion qui trouvait dans les plaintes d’Orphée un aliment à ses propres sentiments. Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés sur Beata dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui le dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique de Gluck ainsi que le talent de son interprète excitèrent son émotion jusqu’aux larmes. Il s’enfuit de honte et alla se cacher derrière un gros citronnier pour donner un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette disparition, retenue par les convenances et la crainte de se trahir, Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir besoin de marcher un peu, elle prit le bras de Tognina et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut Lorenzo qui sanglotait dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une âme indécise qui hésite à franchir le dernier degré qui sépare la pudeur de l’amour. Elle l’observait de loin, jetant sur lui un regard plein d’inquiétude et de tendresse.Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta la villa. On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur pour Venise était irrévocablement fixé et devait avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo, qui était resté quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolutd’aller lui faire ses adieux et de passer une journée à La Rosâ, où il n’avait fait que de rares apparitions depuis son entrée dans la famille Zeno. Le bruit de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village, une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite maison de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis quelques mois, son père Battista Groffolo, et Giacomo furent invités à partager un repas modeste que Catarina avait préparé pour fêter la présence de son fils. Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient à cette réunion presque de famille, chacun des convives adressait à Catarina des compliments sur Lorenzo, sur ses belles manières, sur l’instruction qu’il avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La pauvre mère, toujours craintive dans ses prévisions, n’accueillait ces compliments qu’avec tristesse: elle ne pouvait pas se dissimuler que le départ de Lorenzo allait la priver de la plus grande joie de sa vie, et que, si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore davantage d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas le terme. Sans doute il lui serait facile d’aller de temps en temps le voir à Venise; Lorenzo, de son côté, pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons ne sont jamais suffisantes pour dissiper les inquiétudes d’une mère. Aussi est-ce les larmes aux yeux qu’elle écoutait toutes les belles choses qu’on disait de son fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour lui apprendre à se soumettre avec résignation à la volonté de Dieu: elle ne répondait rien et pleurait en silence.Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, après le départ des convives et leurs joyeuses félicitations, Catarina, prenant Lorenzo par la main, le fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de pierre qui était sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée d’automne commençait à peine, et le soleil couchant dardait sur la treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces rayons dorés et affaiblis qui donnent à tous les objets un aspect doux et mélancolique. La porte de la maison entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur modeste, mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait un christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une branche de buis; sur la cheminée, une image de laMadonnaavec l’enfant Jésus, un portrait du sénateur Zeno et une vieille gravure représentant un doge de la république de Venise. Une mandoline était suspendue avec un tambour de basque du côté opposé, et le plafond était garni de grappes de raisin attachées par un fil, en prévision des besoins de l’hiver. Tenant Lorenzo par la main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si souvent couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, lui adressa de simples paroles qui restèrent gravées dans la mémoire du chevalier, et qui eurent sur sa vie une grande influence:«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau pays où votre enfance a été si heureuse et si sereine, loin de cette maison où Dieu me fit la grâce de vous donner le jour. Je ne sais combien de temps nous serons séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de vous revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle que soit la volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai sans murmures, si ce n’est sans douleur. Vous avez été et vous serez jusqu’à mon dernier soupir l’uniqueobjet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai concentré sur vous toutes les tendresses de mon âme. J’ai pris un soin particulier de votre éducation, j’ai versé dans votre cœur la semence des plus pures doctrines, je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs si généreux, vous attireront partout la bénédiction de Dieu et l’estime des honnêtes gens. Conservez donc précieusement, mon fils, ce trésor toujours inaltérable au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de toutes vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être heureux dans ce monde et dans l’autre; car «mon joug est léger, a dit le Seigneur, et quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui est aux cieux.»«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect qui leur est dû, et n’enviez aucune supériorité, car c’est la volonté de Dieu qu’il y ait dans ce monde des riches et des pauvres, des faibles et des puissants. Je ne prétends pas vous dire qu’il faille supporter l’injustice sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience ne tombe jamais dans un lâche engourdissement, et qu’elle flétrisse, au moins en silence, les actes coupables qui échappent pour un jour à la justice des hommes; mais il faut prendre garde de confondre l’indignation que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en troublant la sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. Tout se tient en nous, mon fils, et un vice du cœur produit bientôt une erreur de l’esprit. N’est-ce pas ainsi que les anges rebelles, pour n’avoir pu supporter la gloire de Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à laplus mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu qu’une instruction modeste; mais votre père, qui était fort éclairé et qui avait beaucoup étudié pour se rendre digne des emplois de la république, me disait souvent que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère que les hommes sont grands et forts, disait-il, et le caractère se forme lentement par la discipline et les bons exemples. Il importe donc de s’habituer de bonne heure à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des principes qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent à cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui n’est bon qu’à être jeté au feu. Aussi défiez-vous des belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à toutes sortes de personnes,» comme dit l’Ecclésiaste: soyez prudent et réservé avec les inconnus. Une page de la vie d’un homme vous en apprendra plus sur son caractère que les plus beaux discours. L’esprit est un flambeau qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne projette qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par le souffle du sentiment.«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la prudence des sages et montrer combien la raisonest impuissante à comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos volontés.«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais. Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus belles conceptions, carle royaume de Dieu est au-dedans de nous, dit l’Évangile.«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante, nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine céleste. Nés dans le péché,nous avons été rachetés par le sang de Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous ceux qui l’invoquent avec sincérité.«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu. «S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude, c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du sentiment.«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encorecontre un danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard scrutateur qui le fit pâlir.Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo:«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle, et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des anges et du Seigneur.»Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La Rosâ étaitrépandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse. Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde était instruit; c’étaient desaddioet des souhaits de bonheur à n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits, exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en limitait l’horizon. L’Angelusvenait de sonner au clocher de La Rosâ, et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper de ses lèvres indolentes, se dilatait commeun soupir de la nature sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes ailes ma jeunesse et mon amour.» Et lacanzonese terminait par ce refrain mélancolique:Ahi!... partenza amara!«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés en moi!»
—Eh bien! que t’a dit le saint abbé?
—Qu’il était temps de s’occuper de l’avenir de ce jeune homme, et qu’on ferait bien de l’envoyer à l’université de Padoue y terminer ses études. «Nous allons partir pour Venise, lui ai-je répondu, et là, nous prendrons un parti définitif.—Que cesoit le plus tôt possible, ma nièce,» a-t-il dit en m’étreignant doucement la main.»
Quelques jours après ce dialogue significatif, dont Lorenzo n’avait pu saisir que quelques mots sans suite, il y eut grande réception à la villa Cadolce. La famille Grimani était venue rendre visite au sénateur Zeno, et Guadagni se trouvait au nombre des invités. Le célèbre virtuose pouvait avoir alors soixante et quelques années. Après avoir parcouru l’Europe, après avoir visité successivement Paris, Londres, Lisbonne, Vienne, Munich, Berlin et les principales villes de l’Italie, en excitant partout la plus vive admiration, Gaetano Guadigni, qui était né à Lodi vers 1725, était venu se fixer à Padoue en 1777, où il s’était fait admettre parmi les chanteurs de la chapelle, et où il devait mourir en 1797. Sa voix, qui avait eu jadis le caractère et l’étendue d’unmezzo sopranod’une douceur extrême, avait perdu quelques notes dans le registre supérieur; mais l’âge avait épuré son goût, et sa grande manière de dire le récitatif et de chanter les morceaux expressifs en faisait encore le premier virtuose de son temps. On allait à Padoue tout exprès pour l’entendre, et il se montrait aussi facile au désir desdilettantiqu’il était magnifique dans l’usage qu’il faisait de sa grande fortune. Guadagni avait connu les plus illustres compositeurs duXVIIIesiècle. Il avait connu Haendel lors de son premier voyage en Angleterre, en 1749, et ce maître lui avait confié une partie dans l’exécution de ses deux grands oratorios,le MessieetSamson. Il avait eu aussi des relations avec Piccini, qui avait composé pour lui plusieurs opéras, et surtout avec Gluck, dont le mâle et vigoureux génie sut trouver des chants pleins de tendresse pour la voix exceptionnelle et le talent extraordinaire de son virtuose de prédilection.Doué d’une belle figure, comédien assez distingué pour avoir mérité les éloges de Garrick, qui lui donna même des conseils, musicien excellent, puisqu’il s’était composé plusieurs scènes qu’il intercalait souvent dans les opéras qui lui étaient confiés, Guadagni avait un caractère irascible, et il était quelquefois d’une insolence extrême envers lesimpressariiet les pauvres compositeurs sans renommée dont il daignait chanter la musique. Piccini, malgré l’extrême douceur de son caractère, sut imposer à Guadagni sa volonté, et jamais il ne lui permit de changer une note aux rôles qu’il lui confiait. Quant à Gluck, qui préludait déjà à la grande révolution qu’il devait opérer dans le drame lyrique, il n’était pas homme à souffrir qu’un chanteur osât modifier la pensée dont il était l’interprète.
D’une taille moyenne, chargé d’embonpoint comme l’étaient presque tous les sopranistes après la première jeunesse, Guadagni, avec son teint de cire jaune, sa poitrine grasse et son cou enfoncé dans les épaules, avait un peu l’air d’une vieille marquise. Il tenait toujours à la main une magnifique tabatière d’or, enrichie de diamants, qu’il roulait entre ses doigts et qu’il montrait avec complaisance. C’était un cadeau du grand Frédéric, et le plus riche qu’eût jamais fait ce roi, aussi économe que mélomane. Guadagni avait eu l’honneur de chanter devant lui à Potsdam en 1776. Il était fort curieux à entendre quand il se mettait à parler des grands personnages qu’il avait approchés, et ses jugements sur les compositeurs, les artistes célèbres de son temps, étaient d’une parfaite justesse.
«De tous les maîtres que j’ai connus dans ma longue carrière, disait-il à l’abbé Zamaria, qui le harcelait de questions, les deux plus illustres ont été Haendel etGluck. Allemands tous les deux, ils avaient dans le physique, dans le caractère, aussi bien que dans le génie, de nombreux traits de ressemblance. Grand et fort comme un Turc, Haendel avait une figure pleine de noblesse et un caractère d’une violence extraordinaire. Il ne fallait pas lui résister, ni se permettre le moindre changement à sa musique, si on ne voulait pas avoir avec lui de terribles discussions. Un jour il faillit jeter la Cuzzoni par la fenêtre, et sa lutte avec le célèbre Senesino a partagé la haute société de Londres en deux camps ennemis. Pour moi, je n’ai eu avec ce grand musicien que de très-bons rapports. Appelé à Londres pour chanter dans ses deux magnifiques oratorios,le MessieetSamson, dont je n’oublierai jamais l’effet prodigieux, je me suis acquitté de ma tâche à la grande satisfaction du maître, qui me dit un jour avec la rude familiarité qui lui était propre: «A la bonne heure, voilà comment il faut dire ma musique! Tu n’es pas unasino d’orecchiante, toi; tu connais la composition, et tu comprends qu’on ne chante pas un morceau d’un style sévère et religieux comme un air de Bononcini, avec le sourire sur les lèvres et la bouche en cœur.» J’avoue cependant, ajouta Guadagni, que je n’aimais pas beaucoup à chanter les airs et les duos de Haendel, qui manquent de charme et qui sont constamment écrits, je parle des duos, dans un style fugué, où l’expression des paroles n’est qu’un prétexte à la science des imitations; mais ses récitatifs, et particulièrement ses chœurs, sont admirables, et je n’oublierai jamais l’émotion que me fit éprouverle Messie, lorsque j’entendis pour la première fois, au théâtre de Covent-Garden, ce chef-d’œuvre qui a été composé dans l’espace de vingt-quatre jours!
—Cela est peut-être moins extraordinaire que vous ne le croyez, mon cher Guadagni, répondit l’abbé Zamaria, dont l’érudition et le patriotisme n’étaient jamais en défaut. Haendel, que nous pourrions presque revendiquer comme un élève de l’école de Venise, puisqu’il a été le disciple et l’imitateur de l’abbé Steffani, notre compatriote, qui était maître de chapelle à la cour de Hanovre, Haendel a fait entrer dans l’oratorio que vous admirez avec juste raison un grand nombre d’idées mélodiques qu’il avait déjà émises sous une autre forme. Accueilli avec bonté par l’abbé Steffani, qui jouissait à la cour de Hanovre d’une grande considération, Haendel a publié dans cette ville, vers 1711 ou 1712, un recueil de dix-huitduettietterzettiavec accompagnement de basse continue, qu’il a dédiés à la princesse Caroline, et dont il existe plusieurs éditions. Dans ces duos remarquables, dont les paroles sont aussi d’un abbé italien, Ortensio Mauro, on reconnaît la manière de l’abbé Steffani, et l’on trouve le germe de presque toutes les grandes compositions que Haendel a produites plus tard. En voulez-vous la preuve? ajouta l’abbé Zamaria. Cela n’est pas sans intérêt, suivez-moi.»
Quand ils furent rendus à la bibliothèque, l’abbé dit à Lorenzo: «Prends ce gros cahier que tu vois là-haut, c’est la partition duMessie, et voici le recueil deduettidont je parlais tout à l’heure.»
S’étant assis au clavecin, l’abbé Zamaria se mit à feuilleter le recueil qu’il avait à la main en disant:
«Tenez, du premier motif du second duo que voici:
No, di voi non vuò fidarmi,
Haendel en a fait le chœur de la première partie duMessie: Un enfant nous est donné. Le troisième motif de ce même duo:
Sò per prova i vostri inganni.
est devenu le thème principal du chœur de la seconde partie:Nous sommes dispersés comme un faible troupeau. Dans le troisième duo, pour deux voix de soprano, le motif qui accompagne ces paroles:
Quel fior che all’alba ride,
n’est-il pas exactement le même que celui du chœur qui termine la première partie duMessie? Avec le quatrième motif de ce même duo, Haendel a composé le premier duo de son oratorio,Judas Machabée. Je pourrais poursuivre cette vérification, et il me serait facile de vous prouver encore que le thème de la première fugue qu’on trouve dansla Fête d’Alexandre, et d’autres morceaux de cette admirable cantate, sont aussi indiqués dans ce recueil deduettique Haendel a composés sous l’influence incontestable de l’abbé Steffani. Du reste, ajouta l’abbé Zamaria, Haendel, dont le génie n’est pas sans quelque ressemblance avec celui de notre Benedetto Marcello, son contemporain, a procédé comme tous les hommes supérieurs, qui puisent dans les souvenirs et dans les émotions naïves de la jeunesse le thème des savantes conceptions de leur maturité. N’est-ce pas ainsi, après tout, que se développe toute chose en ce monde, et la civilisation n’est-elle pas comme un arbre séculaire dont la séve, renouvelée sans cesse par la culture, porte des fruits toujours nouveaux?
—A l’appui de votre observation aussi profonde que judicieuse, répondit Guadagni, je puis vous citer aussil’exemple de mon illustre ami,il cavaliereGluck. Les ouvrages qui lui ont valu en France une si grande renommée ne sont, pour ainsi dire, que la transformation de ceux qu’il avait composés dans sa jeunesse. L’ouverture d’Armide, par exemple, est la même que celle de son opéra deTelemaco, qu’il a écrit pour moi il y a de cela une trentaine d’années, et avec le motif d’un chœur de ce même opéra il a fait l’introduction de l’ouverture d’Iphigénie en Aulide. Je n’ai pas besoin de vous apprendre que l’Alcesteet l’Orphée, qu’il a arrangés pour l’Académie royale de musique de Paris, sont, à peu de chose près, les mêmes ouvrages qu’il a composés à la cour de Vienne de 1762 à 1764. Ah! que de souvenirs réveille en moi l’année mémorable de 1762 qui vit naître la partition d’Orfeo[15], dont je puis me flatter d’avoir au moins inspiré l’idée! J’étais jeune alors, ajouta Guadagni en poussant un gros soupir, dans la plénitude de mes facultés, et je pouvais affronter sans crainte les regards d’un public avide de m’entendre. Il me semble voir encore la belle Marie-Thérèse dans sa loge impériale, entourée de sa cour, passant son mouchoir sur ses yeux remplis de larmes pendant l’exécution de cette musique divine! Gluck était dans le ravissement, il m’embrassait dans les coulisses comme un enfant, et lorsque après la huitième représentation l’impératrice le fit appeler dans sa loge pour lui témoigner sa satisfaction en lui disant: «Où avez-vous donc trouvé,maestro, toutes les belles choses que nousvenons d’entendre?—Dans le désir de plaire à Votre Majesté etlà,» dit-il en posant la main sur son cœur.»
Pendant que l’attention de l’abbé Zamaria était tout entière concentrée sur Guadagni, Beata, qui faisait les honneurs de sa maison avec une grâce parfaite, réservait tous ses soins pour la famille Grimani. Le chevalier ne la quittait pas d’un instant, et elle paraissait écouter avec plaisir les propos agréables qu’il lui adressait avec cette aisance et ce contentement de soi-même que les gens bien élevés comptent parmi leurs priviléges. Lorenzo, en voyant Beata, si attentive pour son hôte, incliner la tête pour mieux entendre ce qu’il lui disait et répondre par un sourire aux paroles du chevalier, éprouvait un sentiment confus de jalousie et d’humiliation qu’il faut avoir ressenti pour en connaître l’amertume. Ni l’esprit ni même le génie reconnu et proclamé de tous ne peuvent tenir lieu, dans un certain monde, de cette grâce de manières, de cette urbanité de langage que vous donnent l’éducation et la naissance. Il y a tel homme médiocre qui marche sans efforts et foule d’un pied léger le parquet d’un salon où tremble dans un coin le poëte ou le penseur illustre. Voyez-vous ce jeune homme aux formes délicates qui indiquent la race, à l’intelligence débile qui effleure toutes choses sans rien pénétrer, au cœur tempéré par les convenances, et qui laisse tomber de ses lèvres de rose quelques rares monosyllabes sans accent et sans vie? C’est le fils de famille, c’est le héros des femmes de haut lieu, qu’il séduit par la coupe de son habit et une imperturbable assurance. Le chevalier Grimani appartenait à cette lignée des Léandre, des Lindor et des don Ottavio, qui devient si nombreuse dans les sociétés défaillantes, et dont le type, d’une grâce suprême,a troublé le repos de la Grèce. Oui, c’est le faible Pâris qui a tourné la tête de la belle Hélène et qui l’a enlevée à ses dieux domestiques, et c’est également à ce débile rejeton de la race du vieux Priam que les trois immortelles ont soumis le jugement de leur querelle. Ah! les femmes, pour être des déesses, n’en restent pas moins de leur sexe, et la sage Minerve elle-même n’a jamais pardonné au beau Pâris son verdict en faveur de Vénus.
Le chevalier Grimani, qui était jeune et de haute naissance, avait toutes les qualités aimables d’un homme du monde. D’un extérieur agréable, l’esprit assez cultivé et d’une parfaite distinction, il était digne assurément d’attirer l’attention de Beata. Aussi Lorenzo ne pouvait le voir sans en être douloureusement affecté, et, sans se rendre bien compte de ce qu’il éprouvait, il regardait d’un œil d’envie ce noble et brillant Vénitien qui venait troubler par sa présence les rêves innocents de son cœur. Soit que Beata fût réellement sensible aux soins empressés que lui rendait le chevalier, soit qu’elle voulût rompre des habitudes qui lui paraissaient maintenant dangereuses, il est certain qu’elle était depuis quelque temps d’une extrême réserve avec Lorenzo, et c’est à peine si devant le monde elle avait l’air de s’apercevoir qu’il était là, dans un coin, épiant ses moindres mouvements. Il faut avoir été pauvre et jeté par la destinée au milieu d’une société jalouse de ses priviléges, il faut avoir aimé une femme que le prestige de quelques années de plus, celui de la naissance et de la beauté, dérobaient à toutes vos espérances, pour comprendre la situation pénible du jeune Lorenzo. Il se sentait mal à l’aise dans ce palais où il avait été accueilli avec tant de bonté; il était humilié de la place qu’il occupait dans lafamille Zeno, et son caractère, aigri par un sentiment qu’il n’osait avouer à personne, commençait à développer les idées amères qu’il avait puisées dans les livres, et surtout dans ceux de Rousseau.
Les personnes de distinction qui habitaient les environs de Cadolce furent invitées à venir passer une journée au château. On voulait fêter dignement la famille Grimani, qui partait le lendemain, et clore d’une manière brillante la saison de villégiature. On savait que, la santé du sénateur Zeno s’étant raffermie, il devait quitter bientôt la terre ferme et retourner à Venise, où l’appelaient de graves intérêts politiques. Aussi personne ne manquait au rendez-vous, et c’était un beau coup d’œil que de voir le parc de Cadolce parsemé de belles dames et decavalieriqui portaient leurs ombrelles et les divertissaient par des propos galants qui les faisaient rire aux éclats. Il existe un joli tableau de Tiepolo qui représente une scène pareille de galanterie aimable et de douxfar-niente, au bas duquel le comte Algarotti a placé ces deux vers qui renferment à peu près toute la morale de la société vénitienne à la fin du siècle dernier:
Vario è il vestir, ma il desir è un solo,Cercan tutti fuggir tristezza e duolo.
«Sous des costumes différents, ils n’ont tous qu’un même désir: c’est de fuir la tristesse et la douleur.» Oh! que les temps sont changés! et que nous sommes loin de cette sérénité d’esprit qui ne s’occupe que de l’heure présente et s’attarde à goûter le bonheur sous un frais ombrage, sans souci du lendemain!
La soirée venue, toute la compagnie s’était réunie dans le salon, qui était fort spacieux et qui donnait deplain-pied dans le jardin. En face de la porte étaient le jet d’eau, la grande allée et le bois qui fermait l’horizon. En attendant le souper, qui ne devait avoir lieu qu’à minuit, selon les habitudes de la noblesse vénitienne, qui aimait à prolonger ses veilles jusqu’à l’aurore, on se reposait en respirant la fraîcheur du soir. La journée avait été très-chaude, et l’atmosphère, traversée par une brise qui venait des montagnes du Tyrol, conservait encore cette douce moiteur qui vous dispose à la volupté. Le sénateur Zeno, la tête couverte d’un large chapeau de paille d’Italie, ses deux mains appuyées sur une longue canne à pomme d’or, était assis en face de la porte, au centre d’un demi-cercle que formaient les nombreux invités. Beata causait avec le chevalier, ayant à sa gauche son amie Tognina, tandis que l’abbé Zamaria s’entretenait avec Guadagni, dont il s’efforçait d’évoquer les souvenirs.
«Mon cher Guadagni, s’écria tout à coup l’abbé, les plus belles paroles du monde ne valent pas, quand il s’agit de musique, un petit exemple. Pour nous faire mieux apprécier la différence qui existe entre l’Orfeode Gluck et celui que notre compatriote Bertoni a fait représenter à Venise avec tant de succès en 1776, et dans lequel opéra vous avez intercalé un air de votre composition qui a été remarqué par les connaisseurs, dites-nous quelque chose de la belle partition de l’illustreTedesco. Ce sera pour la noble compagnie une bonne fortune que d’entendre un virtuose qui a fait les délices de l’Europe pendant quarante ans.»
Après s’être fait un peu prier et avoir beaucoup insisté sur l’insuffisance de ses moyens, Guadagni, qui n’était pas fâché qu’on lui fît une douce violence, se rendit à l’invitation de l’abbé. Il s’assit au clavecin qui était placé àdroite de la porte qui conduisait au jardin. Le salon n’était point éclairé; les étoiles scintillaient et projetaient sur le fond bleuâtre de la nuit ces lueurs incertaines qui ouvrent à l’imagination des perspectives infinies. L’arome des citronniers, le murmure de l’eau jaillissante, je ne sais quelle douce langueur et quel mystérieux silence, donnaient à cette scène improvisée un caractère presque religieux qui s’harmonisait admirablement avec le génie de Gluck. Au fond du bois, sur la cime de l’arbre le plus élevé, un rossignol faisait éclater sa touchante mélopée qui formait un heureux contraste avec l’art merveilleux du virtuose. Après un prélude insignifiant, Guadagni, dont on ne pouvait distinguer les traits, se mit à déclamer d’une voix nasillarde et un peu chevrotante l’admirable récitatif qui précède l’air du troisième acte d’Orfeo. A mesure que le récitatif développait les plaintes immortelles de l’époux infortuné, la voix du virtuose se raffermissait aussi, et les défaillances de l’âge semblaient disparaître sous les magnificences d’un style incomparable. Avec quelle émotion profonde Guadagni poussa le cri lamentable d’Euridice! Euridice!... qui retentissait dans le silence de la nuit comme s’il eût été répercuté par les échos des lieux ténébreux! Et lorsqu’à la fin de cette belle invocation Orfeo s’écrie:Son disperato!... chacun se sentit tressaillir au fond du cœur. Il serait impossible d’exprimer par des paroles la manière dont l’artiste sut rendre le cantabile sublime qui suit le récitatif:
Che farò senza Euridice?Dove andrò senza il mio bene?
Ce vieillard ridicule, dont les manières efféminées étaient plutôt de nature à exciter le dégoût que l’admiration,paraissait un dieu inspiré en chantant cette mélodie pathétique, ce qui fit dire à l’abbé Zamaria qu’après avoir entendu un pareil morceau, il n’y avait plus qu’à s’écrier avec le poëte:
Ah! miseram Eurydicen, anima fugiente vocabat,Eurydicen toto referebant flumine ripæ.
Lorenzo avait écouté Guadagni avec le double intérêt de la curiosité et de la passion qui trouvait dans les plaintes d’Orphée un aliment à ses propres sentiments. Debout sur le palier de la porte, les yeux fixés sur Beata dont il épiait les mouvements, refoulant la jalousie qui le dévorait, il s’identifiait avec le personnage, et la musique de Gluck ainsi que le talent de son interprète excitèrent son émotion jusqu’aux larmes. Il s’enfuit de honte et alla se cacher derrière un gros citronnier pour donner un libre cours à sa douleur. Inquiète de cette disparition, retenue par les convenances et la crainte de se trahir, Beata se leva lentement, et, feignant d’avoir besoin de marcher un peu, elle prit le bras de Tognina et s’en alla dans le jardin. Elle aperçut Lorenzo qui sanglotait dans un coin. Sans oser l’aborder, comme elle le faisait autrefois, elle errait autour de lui comme une âme indécise qui hésite à franchir le dernier degré qui sépare la pudeur de l’amour. Elle l’observait de loin, jetant sur lui un regard plein d’inquiétude et de tendresse.
Le lendemain de cette soirée, la famille Grimani quitta la villa. On était au mois d’octobre. Le départ du sénateur pour Venise était irrévocablement fixé et devait avoir lieu sous peu de jours. Lorenzo, qui était resté quelque temps sans voir sa mère, préoccupé qu’il était par le nouveau sentiment qui remplissait son âme, résolutd’aller lui faire ses adieux et de passer une journée à La Rosâ, où il n’avait fait que de rares apparitions depuis son entrée dans la famille Zeno. Le bruit de l’arrivée de Lorenzo s’étant répandu dans le village, une foule de curieux accourut bientôt et remplit la petite maison de Catarina Sarti. Zina, qui était mariée depuis quelques mois, son père Battista Groffolo, et Giacomo furent invités à partager un repas modeste que Catarina avait préparé pour fêter la présence de son fils. Au milieu de la joie et de la cordialité qui présidaient à cette réunion presque de famille, chacun des convives adressait à Catarina des compliments sur Lorenzo, sur ses belles manières, sur l’instruction qu’il avait acquise et le brillant avenir qui l’attendait. La pauvre mère, toujours craintive dans ses prévisions, n’accueillait ces compliments qu’avec tristesse: elle ne pouvait pas se dissimuler que le départ de Lorenzo allait la priver de la plus grande joie de sa vie, et que, si elle avait déjà beaucoup souffert depuis qu’il avait été adopté par le sénateur Zeno, elle souffrirait encore davantage d’une séparation dont elle n’entrevoyait pas le terme. Sans doute il lui serait facile d’aller de temps en temps le voir à Venise; Lorenzo, de son côté, pourrait accourir auprès de Catarina au moindre désir qu’elle lui en manifesterait; mais de pareilles raisons ne sont jamais suffisantes pour dissiper les inquiétudes d’une mère. Aussi est-ce les larmes aux yeux qu’elle écoutait toutes les belles choses qu’on disait de son fils, et c’est en vain que Giacomo lui citait doctoralement l’autorité de saint Pierre et de saint Paul, pour lui apprendre à se soumettre avec résignation à la volonté de Dieu: elle ne répondait rien et pleurait en silence.
Après le dîner, qui se prolongea assez tard dans l’après-midi, après le départ des convives et leurs joyeuses félicitations, Catarina, prenant Lorenzo par la main, le fit asseoir auprès d’elle, sur le banc de pierre qui était sous la treille, devant sa maison. Une belle soirée d’automne commençait à peine, et le soleil couchant dardait sur la treille, et sur le figuier qui en était le soutien, ces rayons dorés et affaiblis qui donnent à tous les objets un aspect doux et mélancolique. La porte de la maison entr’ouverte laissait apercevoir un intérieur modeste, mais d’une propreté exquise. Au chevet du lit, on voyait un christ d’ivoire avec un bénitier au-dessous et une branche de buis; sur la cheminée, une image de laMadonnaavec l’enfant Jésus, un portrait du sénateur Zeno et une vieille gravure représentant un doge de la république de Venise. Une mandoline était suspendue avec un tambour de basque du côté opposé, et le plafond était garni de grappes de raisin attachées par un fil, en prévision des besoins de l’hiver. Tenant Lorenzo par la main, assise sur ce banc de pierre où elle l’avait si souvent couvert de ses baisers, Catarina, d’une voix émue, lui adressa de simples paroles qui restèrent gravées dans la mémoire du chevalier, et qui eurent sur sa vie une grande influence:
«Mon fils, vous allez partir, vous allez quitter ce beau pays où votre enfance a été si heureuse et si sereine, loin de cette maison où Dieu me fit la grâce de vous donner le jour. Je ne sais combien de temps nous serons séparés l’un de l’autre, ni s’il me sera donné de vous revoir encore une fois avant de mourir; mais, quelle que soit la volonté de Dieu à cet égard, je m’y soumettrai sans murmures, si ce n’est sans douleur. Vous avez été et vous serez jusqu’à mon dernier soupir l’uniqueobjet de mes plus vives préoccupations. Ayant eu le malheur de perdre, trop tôt, hélas! votre père, j’ai concentré sur vous toutes les tendresses de mon âme. J’ai pris un soin particulier de votre éducation, j’ai versé dans votre cœur la semence des plus pures doctrines, je l’ai nourri du pain fortifiant de l’Évangile, et ces pieux sentiments, qui vous ont déjà valu des protecteurs si généreux, vous attireront partout la bénédiction de Dieu et l’estime des honnêtes gens. Conservez donc précieusement, mon fils, ce trésor toujours inaltérable au fond de l’âme. Que la religion soit le guide de toutes vos actions: c’est le moyen le plus sûr d’être heureux dans ce monde et dans l’autre; car «mon joug est léger, a dit le Seigneur, et quiconque me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père, qui est aux cieux.»
«Restez humble de cœur, rendez aux grands le respect qui leur est dû, et n’enviez aucune supériorité, car c’est la volonté de Dieu qu’il y ait dans ce monde des riches et des pauvres, des faibles et des puissants. Je ne prétends pas vous dire qu’il faille supporter l’injustice sans se plaindre, ni voir avec indifférence le triomphe de l’iniquité. Au contraire, il est bon que la conscience ne tombe jamais dans un lâche engourdissement, et qu’elle flétrisse, au moins en silence, les actes coupables qui échappent pour un jour à la justice des hommes; mais il faut prendre garde de confondre l’indignation que doit toujours exciter le mal avec l’orgueil qui, en troublant la sérénité de l’âme, empêche de voir la vérité. Tout se tient en nous, mon fils, et un vice du cœur produit bientôt une erreur de l’esprit. N’est-ce pas ainsi que les anges rebelles, pour n’avoir pu supporter la gloire de Dieu, ont méconnu sa toute-puissance et ont dû à laplus mauvaise des passions la perte de la félicité suprême?
«Je ne suis qu’une simple femme et n’ai reçu qu’une instruction modeste; mais votre père, qui était fort éclairé et qui avait beaucoup étudié pour se rendre digne des emplois de la république, me disait souvent que ce qu’on appelle la science est d’un bien faible secours dans les épreuves de la vie. C’est par le caractère que les hommes sont grands et forts, disait-il, et le caractère se forme lentement par la discipline et les bons exemples. Il importe donc de s’habituer de bonne heure à aimer le bien et surtout à le pratiquer, car des principes qui n’aboutissent pas à des actions efficaces ressemblent à cet arbre stérile dont parle l’Évangile, qui n’est bon qu’à être jeté au feu. Aussi défiez-vous des belles paroles, «n’ouvrez pas votre âme à toutes sortes de personnes,» comme dit l’Ecclésiaste: soyez prudent et réservé avec les inconnus. Une page de la vie d’un homme vous en apprendra plus sur son caractère que les plus beaux discours. L’esprit est un flambeau qui a besoin d’un support, et dont la lumière ne projette qu’une clarté douteuse, si elle n’est alimentée par le souffle du sentiment.
«Jésus se trouvant un jour assis à table dans la maison d’un nommé Simon, il survint une jeune femme portant un vase d’albâtre tout rempli de parfums exquis qu’elle versa sur la tête du Seigneur. Les disciples se récrièrent contre cet élan irréfléchi, disant qu’on aurait pu faire un meilleur emploi d’une chose aussi précieuse. Jésus, qui les avait entendus, leur répondit: «N’affligez pas cette femme, qui a bien agi envers moi.» Par cet exemple, Notre-Seigneur a voulu confondre la prudence des sages et montrer combien la raisonest impuissante à comprendre les miracles de l’amour. Oui, mon fils, «il n’y a rien au ciel et sur la terre de plus doux et de plus fort que l’amour...,» et nous serions bien peu de chose sans la grâce qui suscite et féconde nos volontés.
«En déposant au fond de notre cœur la notion du bien et du mal, Dieu l’a mise à la portée de la plus humble de ses créatures et à l’abri de toute controverse. Écoutez donc cette voix intérieure qui accompagne comme un écho chacune de vos actions: elle ne vous trompera jamais. Il importe à notre bonheur autant qu’à notre salut de préserver le cœur de toute souillure et de purifier la volonté par la prière, comme la flamme purifie l’or de tout faux alliage. C’est là qu’est notre force, c’est là qu’est la source de notre grandeur morale. C’est dans ce grand foyer que vous puiserez, mon fils, l’inspiration pour vous guider dans la vie et celle qui communique au génie le germe des plus belles conceptions, carle royaume de Dieu est au-dedans de nous, dit l’Évangile.
«Ayez toujours présente à l’esprit cette grande vérité, qui est le fondement de toutes les autres, qu’il y a un Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, dont la Providence veille sur nous et juge nos cœurs. Si nous n’avions la certitude de l’existence d’un être suprême par la révélation, par l’Évangile et par l’Église vivante, nous en trouverions la preuve dans le spectacle de l’univers, dans les nobles sentiments que nous inspire la vertu, dans l’horreur que nous fait éprouver le vice triomphant, dans l’enthousiasme qu’excitent en nous les belles actions et les œuvres du génie. Ce sont là les diverses manifestations d’une âme immortelle qui se ressouvient de son origine céleste. Nés dans le péché,nous avons été rachetés par le sang de Jésus-Christ, dont l’intercession divine nous a reconquis notre libre arbitre. Maître de choisir maintenant entre le bien et le mal, l’homme est d’autant plus responsable de ses actes qu’il peut fortifier sa volonté par le secours de la grâce qui descend dans le cœur de tous ceux qui l’invoquent avec sincérité.
«Soyez ferme dans vos bonnes résolutions, mon fils; marchez hardiment dans le droit sentier de Jésus-Christ, et, quoi qu’il arrive, ne vous laissez intimider ni par les railleries des esprits forts, ni par les menaces des méchants. «Que votre paix intérieure ne dépende pas de la langue des hommes.» Faites le bien, et comptez sur la justice de Dieu. «S’il y a quelque joie en ce monde, elle est le partage d’un cœur pur, et, s’il y a un endroit où règnent l’affliction et l’inquiétude, c’est dans une mauvaise conscience.» Attendez-vous à des revers, à des mécomptes dans vos projets; préparez votre âme à subir l’injustice et votre corps à supporter la douleur. Cette vie n’est qu’une préparation à une vie supérieure, une épreuve qui nous est imposée pour essayer notre courage. Tout ce qui vient des hommes est imparfait et transitoire; les plaisirs des sens s’épuisent vite et passent comme une ombre; il n’y a d’infini que les plaisirs de l’esprit, qui cherche à se prouver à lui-même les grandes vérités que nous tenons de la foi et du sentiment.
«Avant de finir cet entretien où mon cœur s’épanche avec tant d’abandon, comme si j’avais le pressentiment que je vous vois pour la dernière fois, et où il me semble que Dieu m’ait inspiré des idées et un langage fort au-dessus de mon intelligence, comme s’il eût voulu vous parler par ma voix, laissez-moi vous prémunir encorecontre un danger sans doute imaginaire, mais qu’il est de mon devoir de vous signaler. Ai-je besoin de vous dire combien doit être respectée par vous la noble fille qui vous a recueilli et qui vous a honoré d’une affection de sœur? Vous lui devez tout, l’instruction que vous avez reçue, le bien-être dont vous jouissez, et le brillant avenir qui vous attend. Si jamais vous sentiez votre cœur envahi par des rêves impossibles, j’aime à croire que vous repousseriez loin de vous une idée coupable qui ferait votre honte et votre malheur. Je ne m’explique pas davantage,» ajouta Catarina en jetant sur son fils un regard scrutateur qui le fit pâlir.
Après un moment de silence qui parut bien long à Lorenzo:
«Et maintenant je n’ai plus rien à vous dire, mon fils, reprit-elle, si ce n’est de garder le souvenir de cette soirée. Restez fidèle à la foi de votre mère, méditez sur les belles maximes de votre père, honorez sa mémoire. N’oubliez jamais que, sous cette terre bénie que vous foulez d’un pied si distrait, gémissent les méchants dans la nuit éternelle, et qu’au-dessus de votre tête, par delà ce soleil qui nous éclaire et nous inonde de sa clarté, est le séjour des bienheureux, celui des anges et du Seigneur.»
Catarina se leva alors, et, après avoir béni son fils, elle le pressa contre son cœur avec effusion. Ayant fermé la porte de sa petite maison et mis la clef dans sa poche, ils sortirent tous deux de dessous la treille où le pauvre chardonneret aveugle ne chantait plus depuis longtemps. Arrivés aux dernières maisons du village, ils quittèrent la grande route et prirent un chemin qui conduisait à travers champs à la villa Cadolce. C’était la saison des vendanges. La population de La Rosâ étaitrépandue dans les vignes hautes et touffues qui sillonnent ces belles campagnes, et qui s’enroulent amoureusement autour d’arbres vigoureux plantés de distance en distance, comme les colonnes d’une arcade. Du milieu de cette verdure déjà ternie et jaunissante s’élevaient des bruits, des éclats de rire et des chants joyeux qui attristaient la pauvre mère, dont le cœur était si rempli d’angoisse. Les passants, qui s’en retournaient au village, saluaient Catarina et s’arrêtaient pour féliciter Lorenzo de son départ, dont tout le monde était instruit; c’étaient desaddioet des souhaits de bonheur à n’en plus finir. La soirée était avancée; le soleil ne lançait plus que ces lueurs intermittentes et rougeâtres qui donnent au paysage une teinte sombre et religieuse. La terre, dépouillée de ses fruits, exhalait un parfum salutaire et doux au cœur du laboureur. Catarina et Lorenzo marchaient sans se dire un mot, sans oser interrompre ce silence éloquent qui s’établit entre deux âmes quand elles se sentent à l’unisson l’une de l’autre. Ils étaient arrivés ainsi, sans s’en apercevoir, dans une grande plaine remplie de chaume, où un troupeau de moutons errait et broutait çà et là jusqu’au pied d’une colline qui en limitait l’horizon. L’Angelusvenait de sonner au clocher de La Rosâ, et aucun bruit humain ne se faisait plus entendre au milieu de ces champs où l’infini de la nuit s’ajoutait à l’infini du silence, lorsque s’éleva la voix monotone d’un pâtre qui était couché nonchalamment sur le penchant de la colline, d’où il observait son troupeau: il charmait ses loisirs par un de ces chants traditionnels dont personne ne connaît l’origine. Composée de quelques notes qui n’accusaient aucune tonalité bien précise, cette mélodie agreste, que le pâtre laissait échapper de ses lèvres indolentes, se dilatait commeun soupir de la nature sur des paroles qui en exprimaient la poésie: «Oiseau, bel oiseau, où vas-tu si loin de moi? Tu t’envoles vers l’aurore, emportant sous tes ailes ma jeunesse et mon amour.» Et lacanzonese terminait par ce refrain mélancolique:
Ahi!... partenza amara!
«Ah! s’écria le chevalier Sarti après m’avoir raconté cette première partie de sa vie, quels tristes et doux souvenirs vous avez réveillés en moi!»