Chapitre 4

Les bals de l'Opéra étaient alors dans toute leur fureur. C'était une invention contemporaine du chevalier de Bouillon, à qui il n'avait fallu rien moins que le service qu'il venait de rendre ainsi à la société dissipée de ce temps-là pour se faire pardonner le titre de prince d'Auvergne, qu'il avait pris on ne savait trop pourquoi. C'était donc lui qui avait inventé ce double plancher qui met le parterre au niveau du théâtre, et le régent, juste appréciateur de toute belle invention, lui avait accordé, pour le récompenser de celle-là, une pension de six mille livres. C'était quatre fois ce que le grand roi donnait à Corneille.

Cette belle salle, à l'architecture riche et grave, que le cardinal de Richelieu avait inaugurée par sa Mirame, où Lulli et Quinault avaient fait représenter leurs pastorales et où Molière avait joué lui-même ses principaux chefs-d'œuvre, était donc ce soir-là le rendez-vous de tout ce que la cour avait de noble, de riche et d'élégant. D'Harmental, par un sentiment de dépit bien naturel dans sa situation, avait donné un soin plus grand que d'habitude encore à sa toilette. Aussi arriva-t-il comme la salle était déjà pleine. Il en résulta qu'un instant il eut la crainte que le masque au ruban violet ne pût le rejoindre, attendu que le génie inconnu avait eu la négligence de ne point lui assigner un lieu de rendez-vous. Il se félicita alors d'être venu à visage découvert, résolution qui, pour le dire en passant, annonçait de sa part une grande sécurité dans la discrétion de ses adversaires dont un mot l'eût envoyé devant le parlement ou tout au moins à la Bastille; mais telle était la confiance que les gentilshommes avaient réciproquement à cette époque dans leur loyauté, qu'après avoir passé le matin son épée à travers le corps de l'un des favoris du régent, le chevalier venait, sans hésitation aucune, chercher aventure au Palais-Royal.

La première personne qu'il aperçut fut le jeune duc de Richelieu, que son nom, ses aventures, son élégance et peut-être ses indiscrétions, commençaient à mettre si fort à la mode. On assurait que deux princesses du sang se disputaient alors son amour, ce qui n'empêchait pas mesdames de Nesle et de Polignac de se battre au pistolet pour lui, et madame de Sabran, madame de Villars, madame de Mouchy et madame de Tencin de se partager son cœur.

Il venait de rejoindre le marquis de Canillac, un des roués du régent, qu'à cause de l'apparence rigide qu'il affectait, Son Altesse appelait son Mentor. Richelieu commençait à raconter à Canillac une histoire tout haut et avec de grands éclats. Le chevalier connaissait le duc, mais pas assez pour arriver au milieu d'une conversation entamée; ce n'était d'ailleurs pas lui qu'il cherchait. Aussi allait-il passer outre, lorsque le duc l'arrêta par la basque de son habit.

—Pardieu! dit-il, mon cher chevalier, vous n'êtes pas de trop; je raconte à Canillac une bonne aventure qui peut lui servir, à lui, comme lieutenant nocturne de monsieur le régent, et à vous, comme exposé au même danger que j'ai couru. L'histoire date d'aujourd'hui: c'est un mérite de plus, car je n'ai encore eu le temps de la raconter qu'à vingt personnes, de sorte qu'elle est à peine connue. Répandez-la: vous me ferez plaisir et à monsieur le régent aussi.

D'Harmental fronça le sourcil, Richelieu prenait mal son temps; en ce moment le chevalier de Ravanne passa poursuivant un masque.

—Ravanne! cria Richelieu, Ravanne!

—Je n'ai pas le loisir, répondit le chevalier.

—Savez-vous où est Lafare?

—Il a la migraine.

—Et Fargy?

—Il s'est donné une entorse.

Et Ravanne se perdit dans la foule, après avoir échangé avec son adversaire du matin le salut le plus amical.

—Eh bien! et l'histoire? demanda Canillac.

—Nous y voici. Imaginez-vous qu'il y a six ou sept mois, à ma sortie de la Bastille, où m'avait envoyé mon duel avec Gacé, trois ou quatre jours peut-être après avoir reparu dans le monde, Rafé me remet un charmant petit billet de madame de Parabère, par lequel je suis invité à passer le soir même chez elle. Vous comprenez, chevalier, ce n'est pas au moment où l'on sort de la Bastille que l'on méprise un rendez-vous donné par la maîtresse de celui qui en tient les clefs. Aussi ne faut-il pas demander si je fus exact. À l'heure dite, j'arrive. Devinez qui je trouve assis à côté d'elle sur un sofa? Je vous le donne en cent!

—Son mari? dit Canillac.

—Non, point; Son Altesse Royale elle-même. Je fus d'autant plus étonné qu'on m'avait fait entrer comme si la dame était seule. Néanmoins, comme vous le comprenez bien, chevalier, je ne me laissai point étourdir; je pris un air composé, naïf et modeste, un air comme le tien, Canillac, et je saluai la marquise avec une apparence de si profond respect, que le régent éclata de rire. Comme je ne m'attendais pas à cette explosion, je fus, je l'avoue, un peu déconcerté. Je pris une chaise pour m'asseoir, mais le régent me fit signe de prendre place sur le sofa, de l'autre côté de la marquise: j'obéis.

—Mon cher duc, me dit-il, nous vous avons écrit pour une affaire fort sérieuse. Voilà cette pauvre marquise qui, toute séparée qu'elle est depuis deux ans de son mari, se trouve enceinte.

La marquise fit ce qu'elle put pour rougir; mais sentant qu'elle ne pouvait en venir à bout elle se couvrit la figure avec son éventail.

—Au premier mot qu'elle m'a dit de sa position, continua le régent, j'ai fait venir d'Argenson, et je lui demandai de qui l'enfant pouvait être.

—Oh! monsieur, épargnez-moi, dit la marquise.

—Allons, mon petit corbeau, reprit le régent, cela va être fini. Un peu de patience. Savez-vous ce que d'Argenson me répondit, mon cher duc?

—Non, dis-je, assez embarrassé de ma personne.

—Il me répondit que c'était de moi ou de vous.

—C'est une atroce calomnie! m'écriai-je.

—Ne vous enferrez pas, duc, la marquise a tout avoué.

—Alors, repris-je, si la marquise a tout avoué, je ne vois pas ce qui me reste à vous dire.

—Aussi, continua le régent, je ne vous demande pas pour que vous me donniez des renseignements plus détaillés, mais afin que, comme complices du même crime, nous nous tirions d'affaire l'un par l'autre.

—Et qu'avez-vous à craindre, monseigneur? demandai-je. Quant à moi, je sais que, protégé par le nom de Votre Altesse, je puis tout braver.

—Ce que nous avons à craindre, mon cher? les criailleries de Parabère, qui voudra que je le fasse duc.

—Eh bien! mais si nous le faisions père? répondis-je.

—Justement s'écria le régent, voilà notre affaire, et vous avez eu la même idée que la marquise.

—Pardieu, madame, répondis-je, c'est bien de l'honneur pour moi.

—Mais la difficulté, objecta madame de Parabère, c'est qu'il y a plus de deux ans que je n'ai même parlé au marquis, et que, comme il se pique de jalousie, de sévérité, que sais-je! il a fait serment que si jamais je me trouvais dans la position où je me trouve, un bon procès le vengerait de moi.

—Vous comprenez, Richelieu, cela devient inquiétant, ajouta le régent.

—Peste! je crois bien, monseigneur!

—J'ai bien quelques moyens coercitifs entre les mains, mais ces moyens ne vont pas jusqu'à forcer un mari de recevoir sa femme chez lui.

—Eh bien! repris-je, si on le faisait venir chez sa femme?

—Voilà la difficulté.

—Attendez donc, madame la marquise; sans indiscrétion est-ce que monsieur de Parabère a toujours un faible pour le vin de Chambertin et de Romance?

—J'en ai peur, dit la marquise.

—Alors, monseigneur, nous sommes sauvés! J'invite monsieur le marquis à souper dans ma petite maison, avec une douzaine de mauvais sujets et de femmes charmantes! vous y envoyez Dubois....

—Comment! Dubois? demanda le régent.

—Sans doute; il faut bien quelqu'un qui nous conserve sa tête. Comme Dubois ne peut pas boire, et pour cause, il se chargera de faire boire le marquis; et quand tout le monde sera sous la table, il le démêlera au milieu de nous tous, il en fera ce qu'il voudra. Le reste regarde la marquise.

—Quand je vous le disais, marquise, reprit le régent en frappant dans ses mains, que Richelieu était de bon conseil! Tenez, duc, continua-t-il, vous devriez renoncer à rôder autour de certains palais, laisser la vieille tranquillement mourir à Saint-Cyr, le boiteux rimer ses vers à Sceaux, et vous rallier franchement à nous. Je vous donnerais dans mon cabinet la place de cette vieille caboche de d'Uxelles, et les choses n'en iraient peut être pas plus mal....

—Oui-da! répondis-je, je le crois bien, mais la chose est impossible: j'ai d'autres visées.

—Mauvaise tête! murmura le régent.

—Et monsieur de Parabère? demanda le chevalier d'Harmental, curieux de connaître la fin de l'histoire.

—Monsieur de Parabère! eh bien! mais tout se passa comme la chose avait été arrêtée. Il s'endormit chez moi, et se réveilla chez sa femme. Vous comprenez qu'il a fait grand bruit, mais il n'y avait plus moyen de crier au scandale et d'intenter un procès. Sa voiture avait passé la nuit à la porte, et tous les domestiques l'avaient vu entrer et sortir, de sorte que nous attendîmes tranquillement, quoique avec une certaine impatience, de savoir à qui l'enfant ressemblerait, de monsieur de Parabère, du régent ou de moi.

Enfin, la marquise est accouchée aujourd'hui à midi.

—Et à qui l'enfant ressemble-t-il? demanda Canillac.

—À Nocé! répondit Richelieu en éclatant de rire.

Est-ce que l'histoire n'est pas bonne, marquis? Hein! quel malheur que ce pauvre marquis de Parabère ait eu la sottise de mourir avant le dénouement!

Comme il eût été vengé du tour que nous lui avons joué!

—Chevalier, dit en ce moment à l'oreille de d'Harmental une voix douce et flûtée, tandis qu'une petite main se posait sur son bras, quand vous aurez fini avec monsieur de Richelieu, je réclame mon tour.

—Excusez, monsieur le duc, dit le chevalier, mais vous voyez qu'on m'enlève.

—Je vous laisse aller, mais à une condition.

—Laquelle?

—C'est que vous raconterez mon histoire à cette charmante chauve-souris, en la chargeant de la redire à tous les oiseaux de nuit de sa connaissance.

—J'ai bien peur, répondit d'Harmental, de n'en avoir pas le temps.

—Oh! alors, tant mieux pour vous, reprit le duc en lâchant le chevalier, qu'il avait retenu jusque-là par son habit, car vous aurez en ce cas quelque chose de mieux à dire.

Et il tourna sur ses talons pour prendre lui-même le bras d'un domino qui, en passant, venait de lui faire compliment sur son aventure.

Le chevalier d'Harmental jeta un coup d'œil rapide sur le masque qui venait de l'accoster, afin de s'assurer si c'était bien celui qui lui avait donné rendez-vous, et il reconnut sur son épaule gauche le ruban violet qui devait lui servir de signe de ralliement. Il s'empressa donc de s'éloigner de Canillac et de Richelieu, afin de n'être point interrompu dans sa conversation qui, selon toute probabilité, devait être pour lui de quelque intérêt.

L'inconnue, qui au son de sa voix avait trahi son sexe, était de moyenne stature, et, autant qu'on en pouvait juger à l'élasticité et à la souplesse de ses mouvements, paraissait être une jeune femme. Quant à sa taille, à sa tournure, à tout ce que l'œil observateur a tant intérêt à découvrir en pareil cas, il était inutile de s'en occuper, vu le peu de résultat que promettait cette étude. En effet, comme l'avait déjà indiqué monsieur de Richelieu, elle avait adopté de tous les costumes celui qui était le plus propre à dissimuler ou les grâces ou les défauts. Elle était vêtue en chauve-souris, costume fort en usage à cette époque, et d'autant plus commode qu'il était d'une simplicité parfaite, se composant simplement de la réunion de deux jupons noirs. La manière de les employer était à la portée de tout le monde: on serrait l'un, comme d'habitude, autour de sa ceinture; on passait sa tête masquée par la fente de la poche de l'autre; on rabattait le devant, dont on faisait deux ailes; on relevait le derrière, dont on faisait deux cornes, et l'on avait la presque certitude de damner son interlocuteur, qui ne vous reconnaissait, empaqueté ainsi, que lorsqu'on y mettait une extrême bonne volonté.

Le chevalier fit toutes ces remarques en moins de temps qu'il ne nous en a fallu pour décrire un tel costume; mais n'ayant aucune idée de la personne à laquelle il avait affaire et croyant qu'il s'agissait tout bonnement de quelque intrigue amoureuse, il hésitait à lui adresser la parole, lorsque, tournant la tête de son côté:

—Chevalier, lui dit le masque sans prendre la peine de déguiser sa voix, dans la certitude sans doute que sa voix lui était inconnue, savez-vous bien que je vous ai une double reconnaissance d'être venu, surtout dans la situation d'esprit où vous êtes? Il est malheureux que je ne puisse en conscience attribuer une pareille exactitude qu'à la curiosité.

—Beau masque, reprit d'Harmental, ne m'avez-vous pas dit dans votre lettre que vous étiez un bon génie? Or, si réellement vous participez d'une nature supérieure le passé, le présent et l'avenir doivent vous être connus; vous saviez donc que je viendrais, et, puisque vous le saviez, ma venue ne doit donc pas vous étonner.

—Hélas! répondit l'inconnue, que l'on voit bien que vous êtes un faible mortel, et que vous avez le bonheur de ne vous être jamais élevé au-dessus de votre sphère! autrement vous sauriez que si nous connaissons comme vous le dites, le passé, le présent et l'avenir, cette science est muette en ce qui nous regarde, et ce sont les choses que nous désirons le plus qui restent plongées pour nous dans la plus grande obscurité.

—Diable! répondit d'Harmental, savez-vous, monsieur le génie, que vous allez me rendre bien fat si vous continuez de ce ton-là? Car, prenez-y garde, vous m'avez dit, ou à peu près, que vous aviez grand désir que je vinsse à votre rendez-vous.

—Je croyais ne rien vous apprendre de nouveau, chevalier, et il me semblait que ma lettre, sous le rapport du désir que j'avais de vous voir, ne devait vous laisser aucun doute.

—Ce désir, que je n'admets au reste que parce que vous l'avouez et que je suis trop galant pour vous donner un démenti, ne vous a-t-il pas fait promettre dans cette lettre plus qu'il n'est en votre pouvoir de tenir?

—Faites l'épreuve de ma science, elle vous donnera la mesure de mon pouvoir.

—Oh! mon Dieu! je me bornerai à la chose la plus simple. Vous savez, dites-vous, le passé, le présent et l'avenir; dites-moi ma bonne aventure.

—Rien de plus facile: donnez-moi votre main.

D'Harmental fit ce qu'on lui demandait.

—Sire chevalier, dit l'inconnue après un instant d'examen, je vois fort lisiblement écrits, par la direction de l'adducteur et par la disposition des fibres longitudinales de l'aponévrose palmaire, cinq mots dans lesquels est renfermée toute l'histoire de votre vie; ces mots sont: courage, ambition, désappointement, amour et trahison.

—Peste! interrompit le chevalier, je ne savais pas que les génies étudiassent si à fond l'anatomie et fussent obligés de prendre leurs licences comme un bachelier de Salamanque!

—Les génies savent tout ce que les hommes savent et bien d'autres choses encore, chevalier.

—Eh bien! que veulent dire ces mots à la fois si sonores et si opposés, et que vous apprennent-ils de moi dans le passé, mon très savant génie?

—Ils m'apprennent que c'est par votre courage seul que vous avez acquis le grade de colonel que vous occupiez dans l'armée de Flandre; que ce grade avait éveillé votre ambition; que cette ambition a été suivie d'un désappointement, et que vous avez cru vous consoler de ce désappointement par l'amour; mais que l'amour, comme la fortune, étant sujet à la trahison, vous avez été trahi.

—Pas mal, dit le chevalier, et la sibylle de Cumes ne s'en serait pas mieux tirée. Un peu de vague, comme dans tous les horoscopes; mais du reste, un grand fond de vérité. Passons au présent, beau masque.

—Le présent! chevalier! Parlons-en tout bas, car il sent terriblement la Bastille!

Le chevalier tressaillit malgré lui car il croyait que nul, excepté les acteurs qui y avaient joué un rôle, ne pouvait connaître son aventure, du matin.

—Il y a à cette heure, continua l'inconnue, deux braves gentilshommes couchés fort tristement dans leur lit tandis que nous bavardons gaiement au bal; et cela, parce que certain chevalier d'Harmental, grand écouteur aux portes, ne s'est pas souvenu d'un hémistiche de Virgile.

—Et quel est cet hémistiche? demanda le chevalier de plus en plus étonné.

—Facilis descensus Averni, dit en riant la chauve-souris.

—Mon cher génie! s'écria le chevalier en plongeant ses regards à travers les ouvertures du masque de l'inconnue, voici, permettez-moi de vous le dire, une citation tant soit peu masculine.

—Ne savez-vous pas que les génies sont des deux sexes?

—Oui, mais je n'avais pas entendu dire qu'ils citassent si couramment l' Énéide.

—La citation n'est-elle pas juste? Vous me parlez de la sibylle de Cumes, je vous réponds dans sa langue; vous me demandez du positif, je vous en donne; mais vous autres mortels, vous n'êtes jamais satisfaits.

—Non, car j'avoue que cette science du passé et du présent m'inspire une terrible envie de connaître l'avenir.

—Il y a toujours deux avenirs, dit le masque; il y a l'avenir des cœurs faibles, et l'avenir des cœurs forts. Dieu a donné à l'homme le libre arbitre, afin qu'il pût choisir. Votre avenir dépend de vous.

—Encore faut-il les connaître, ces deux avenirs, pour choisir le meilleur.

—Eh bien! il y en a un qui vous attend quelque part, aux environs de Nevers, dans le fond d'une province, entre les lapins de votre garenne et les poules de votre basse-cour. Celui-là vous conduira droit au banc de marguillier de la paroisse. C'est d'une ambition facile, et il n'y a qu'à vous laisser faire pour l'atteindre: vous êtes sur la route.

—Et l'autre? répliqua le chevalier, visiblement piqué que l'on pût supposer qu'en aucun cas un pareil avenir serait jamais le sien.

—L'autre, dit l'inconnue en appuyant son bras sur le bras du jeune gentilhomme, et en fixant sur lui ses yeux à travers son masque; l'autre vous rejettera dans le bruit et dans la lumière; l'autre fera de vous un des acteurs de la scène qui se joue dans le monde; l'autre, que vous perdiez ou que vous gagniez, vous laissera du moins le renom d'un grand joueur.

—Si je perds, que perdrai-je? demanda le chevalier.

—La vie probablement.

Le chevalier fit un geste de mépris.

—Et si je gagne? ajouta-t-il.

—Que dites-vous du grade de mestre de camp, du titre de grand d'Espagne, et du cordon du Saint-Esprit? Tout cela sans compter le bâton de maréchal en perspective.

—Je dis que le gain vaut l'enjeu, beau masque, et que si tu me donnes la preuve que tu peux tenir ce que tu promets, je suis homme à faire ta partie.

—Cette preuve, répondit le masque, ne peut vous être donnée que par une autre que moi, chevalier, et si vous voulez l'acquérir il faut me suivre.

—Oh! oh! dit d'Harmental, me serais-je trompé, et ne serais-tu qu'un génie de second ordre, un esprit subalterne, une puissance intermédiaire? Diable!

Voilà qui m'ôterait un peu de ma considération pour toi.

—Qu'importe, si je suis soumis à quelque grande enchanteresse, et si c'est elle qui m'envoie!

—Je te préviens que je ne traite rien par ambassadeur.

—Aussi ai-je mission de vous conduire près d'elle.

—Alors je la verrai?

—Face à face, comme Moïse vit le Seigneur.

—Partons, en ce cas!

—Chevalier, vous allez vite en besogne! Oubliez-vous qu'avant toute initiation il y a certaines cérémonies indispensables pour s'assurer de la discrétion des initiés?

—Que faut-il faire?

—Il faut vous laisser bander les yeux, vous laisser conduire où l'on voudra vous mener; puis, arrivé à la porte du temple, faire le serment solennel que vous ne révélerez rien à qui que ce soit des choses qu'on vous aura dites ou des personnes que vous aurez vues.

—Je suis prêt à jurer par le Styx, dit en riant d'Harmental.

—Non, chevalier, répondit le masque d'une voix grave; jurez tout bonnement par l'honneur, on vous connaît, et cela suffira.

—Et ce serment fait, demanda le chevalier après un instant de silence et de réflexion, me sera-t-il permis de me retirer si les choses que l'on me proposera ne sont pas de celles que puisse accomplir un gentilhomme?

—Vous n'aurez que votre conscience pour arbitre, et on ne vous demandera que votre parole pour gage.

—Je suis prêt, dit le chevalier.

—Allons donc, dit le masque.

Le chevalier s'apprêta à traverser la foule en ligne droite pour gagner la porte de la salle; mais ayant aperçu Brancas, Broglie et Simiane qui se trouvaient sur sa route et qui l'eussent arrêté sans doute au passage il fit un détour et prit une ligne courbe, laquelle cependant devait le conduire au même but.

—Que faites-vous? demanda le masque.

—J'évite la rencontre de quelqu'un qui pourrait nous retarder.

—Tant mieux! je commençais à craindre.

—Que craigniez-vous? demanda d'Harmental.

—Je craignais, répondit en riant le masque, que votre empressement ne fût diminué de la différence de la diagonale aux deux côtés du carré.

—Pardieu! dit d'Harmental, voilà la première fois, je crois, qu'on donne rendez-vous à un gentilhomme, au bal de l'opéra, pour lui parler anatomie, littérature ancienne et mathématiques! Je suis fâché de vous le dire, beau masque, mais vous êtes bien le génie le plus pédant que j'aie connu de ma vie.

La chauve-souris éclata de rire, mais ne répondit rien à cette boutade, dans laquelle éclatait le dépit du chevalier de ne pouvoir reconnaître une personne qui paraissait cependant si bien au fait de ses propres aventures; mais comme ce dépit ne faisait qu'ajouter à sa curiosité, au bout d'un instant, tous deux, étant descendus d'une hâte pareille, se trouvèrent dans le vestibule.

—Quel chemin prenons-nous? dit le chevalier; nous en allons-nous par dessous terre ou dans un char attelé de deux griffons?

—Si vous le permettez, chevalier, nous nous en irons tout bonnement dans une voiture. Au fond, et quoique vous ayez paru en douter plus d'une fois, je suis femme et j'ai peur des ténèbres.

—Permettez-moi, en ce cas, de faire avancer mon carrosse, dit le chevalier.

—Non pas, j'ai le mien, s'il vous plaît, répondit le masque.

—Appelez-le donc alors.

—Avec votre permission, chevalier, nous ne serons pas plus fiers que Mahomet à l'endroit de la montagne; et comme mon carrosse ne peut pas venir à nous, nous irons à mon carrosse.

À ces mots, la chauve-souris entraîna le chevalier dans la rue Saint-Honoré. Une voiture sans armoiries, attelée de deux chevaux de couleur sombre, attendait au coin de la petite rue Pierre-Lescot. Le cocher était sur son siège, enveloppé d'une grande houppelande qui lui cachait tout le bas de la figure, tandis qu'un large chapeau à trois cornes couvrait son front et ses yeux. Un valet de pied tenait d'une main une portière ouverte, et de l'autre se masquait le visage avec son mouchoir.

—Montez, dit le masque au chevalier.

D'Harmental hésita un instant: ces deux domestiques inconnus sans livrée, qui paraissaient aussi désireux que leur maîtresse de conserver leur incognito; cette voiture sans aucun chiffre, sans aucun blason, l'endroit obscur où elle était retirée, l'heure avancée de la nuit, tout inspirait au chevalier un sentiment de défiance très naturel; mais bientôt, réfléchissant qu'il donnait le bras à une femme et qu'il avait une épée au côté, il monta hardiment dans le carrosse. La chauve-souris s'assit près de lui, et le valet de pied referma la portière avec un ressort qui tourna deux fois à la manière d'une clef.

—Eh bien! ne parlons-nous pas? demanda le chevalier en voyant que la voiture restait immobile.

—Il nous reste une petite précaution à prendre, répondit le masque en tirant un mouchoir de soie de sa poche.

—Ah! oui, c'est vrai, dit d'Harmental, je l'avais oublié; je me livre à vous en toute confiance; faites.

Et il avança sa tête.

L'inconnue lui banda les yeux, puis, l'opération terminée:

—Chevalier, dit-elle, vous me donnez votre parole de ne point écarter ce bandeau avant que vous ayez reçu la permission de l'enlever tout à fait?

—Je vous la donne.

—C'est bien.

Alors, soulevant la glace de devant:

—Où vous savez, monsieur le comte, dit l'inconnue en s'adressant au cocher.

Et la voiture partit au galop

Autant la conversation avait été animée au bal, autant le silence fut absolu pendant la route. Cette aventure, qui s'était présentée d'abord sous les apparences d'une aventure amoureuse, avait bientôt revêtu une allure plus grave et tournait visiblement à la machination politique. Si ce nouvel aspect n'effrayait pas le chevalier, il lui donnait du moins matière à réfléchir, et ces réflexions étaient d'autant plus profondes que plus d'une fois il avait rêvé à ce qu'il aurait à faire s'il se trouvait dans une situation pareille à celle où probablement il allait se trouver.

Il y a dans la vie de tout homme un instant qui décide de tout son avenir. Ce moment, si important qu'il soit est rarement préparé par le calcul et dirigé par la volonté. C'est presque toujours le hasard qui prend l'homme, comme le vent fait d'une feuille, et qui le jette dans quelque voie nouvelle et inconnue, où, une fois entré, il est contraint d'obéir à une force supérieure, et où tout en croyant suivre son libre arbitre, il est l'esclave des circonstances ou le jouet des événements.

Il en avait été ainsi du chevalier; nous avons vu par quelle porte il était entré à Versailles, et comment, à défaut de la sympathie, l'intérêt et même la reconnaissance avaient dû l'attacher au parti de la vieille cour. D'Harmental, en conséquence, n'avait pas calculé le bien ou le mal qu'avait fait à la France madame de Maintenon; il n'avait pas discuté le droit ou le pouvoir qu'avait Louis XIV de légitimer ses bâtards; il n'avait pas pesé dans la balance de la généalogie monsieur le duc du Maine et monsieur le duc d'Orléans; il avait compris d'instinct qu'il devait dévouer sa vie à ceux qui l'avaient faite d'obscure glorieuse; et lorsque était mort ce vieux roi, lorsqu'il avait su que ses dernières volontés étaient que monsieur le duc du Maine eût la régence, lorsqu'il avait vu ses dernières volontés brisées par le parlement, il avait regardé comme une usurpation l'avènement au pouvoir de monsieur le duc d'Orléans. Et dans la certitude d'une réaction armée contre ce pouvoir, il avait cherché des yeux par toute la France où se déployait le drapeau sous lequel sa conscience lui disait qu'il devait se ranger. Mais, à son grand étonnement, rien n'était arrivé de ce qu'il attendait; l'Espagne, si intéressée à voir à la tête du gouvernement de la France une volonté amie, n'avait pas même protesté; monsieur du Maine, fatigué d'une lutte qui cependant n'avait duré qu'un jour, était rentré dans l'ombre d'où il semblait n'être sorti que malgré lui; monsieur de Toulouse, doux, bon, paisible, et presque honteux des faveurs dont lui et son frère avaient été accablés, ne laissait pas même soupçonner qu'il ne pût jamais se faire chef de parti; le maréchal de Villeroy faisait une opposition pauvre et taquine, dans laquelle il n'y avait ni plan ni calcul; Villars n'allait à personne, mais attendait évidemment que l'on vînt à lui; d'Uxelles était rallié et avait accepté la présidence des affaires étrangères; les ducs et pairs prenaient patience et caressaient le régent dans l'espoir qu'il finirait, comme il l'avait promis, par ôter aux ducs du Maine et de Toulouse le pas que Louis XIV leur avait donné sur eux; enfin, il y avait malaise, mécontentement, opposition même au gouvernement du duc d'Orléans, mais tout cela était impalpable, invisible, disséminé. Nulle part un noyau où s'agglomérer, nulle part une volonté à qui inféoder la sienne; partout du bruit, de la gaieté partout; du faîte aux profondeurs de la société, le plaisir tenant lieu du bonheur: voilà ce qu'avait vu d'Harmental, voilà ce qui avait fait rentrer au fourreau son épée à moitié tirée. Il avait cru qu'il était seul à avoir vu une autre issue aux choses; et il était resté convaincu que cette issue n'avait jamais existé que dans son imagination, puisque les plus intéressés au résultat qu'il avait rêvé paraissaient regarder ce résultat comme tellement impossible, qu'ils ne tentaient rien pour y arriver. Mais du moment où il s'était trompé, du moment où, sur cette surface riante, se préparait quelque chose de sombre, du moment où cette insouciance n'était qu'un voile pour cacher les ambitions en travail, c'était autre chose, et ses espérances, qu'il avait crues mortes et qui n'étaient qu'assoupies, murmuraient en se réveillant des promesses plus séduisantes que jamais. Ces offres qu'on lui venait de faire, tout exagérées qu'elles étaient, cet avenir qu'on venait de lui promettre, si improbable qu'il fût, avaient exalté son imagination. Or, à vingt-six ans, l'imagination est une étrange enchanteresse; c'est l'architecte des palais aériens, c'est la fée aux rêves d'or, c'est la reine du royaume sans bornes, et pour peu qu'elle appuie les calculs les plus gigantesques sur le plus frêle roseau, elle les voit déjà réalisés comme s'ils avaient pour base l'axe inébranlable de la terre.

Aussi, quoique la voiture roulât déjà depuis près d'une demi-heure, le chevalier n'avait-il point pensé à trouver le temps long; il était même si profondément plongé dans ses réflexions qu'on aurait pu ne pas lui bander les yeux, et qu'il n'en aurait pas moins ignoré par quelles rues on le faisait passer. Enfin, il sentit gronder les roues, comme lorsqu'une voiture passe sous une voûte. Il entendit grincer une grille qui s'ouvrait pour lui donner entrée et qui se refermait derrière lui, et presque aussitôt le carrosse, ayant décrit un cercle, s'arrêta.

—Chevalier, lui dit son guide, si vous craignez de vous engager plus avant, il est encore temps, et vous pouvez retourner en arrière; si, au contraire, vous n'avez pas changé de résolution, venez.

Pour toute réponse, d'Harmental tendit la main. Le valet de pied ouvrit la portière; l'inconnue descendit d'abord, puis aida le chevalier à descendre; bientôt ses pieds rencontrèrent des marches, il monta les six degrés d'un perron, et, toujours les yeux bandés, toujours conduit par la dame masquée, il traversa un vestibule, suivit un corridor, entra dans une chambre. Alors il entendit la voiture qui partait de nouveau.

—Nous voici arrivés, dit l'inconnue; vous vous rappelez bien nos conditions, chevalier? Vous êtes libre d'accepter ou de ne point accepter un rôle dans la pièce qui va se jouer à cette heure; mais, en cas de refus de votre part, vous promettez sur l'honneur de ne dire à qui que ce soit un seul mot des personnes que vous allez voir et des choses que vous allez entendre?

—Je le jure sur l'honneur! répondit le chevalier.

—Alors, asseyez-vous, attendez dans cette chambre, et n'ôtez votre bandeau que lorsque vous entendrez sonner deux heures. Soyez tranquille, vous n'avez plus longtemps à attendre.

À ces mots, la conductrice du chevalier s'éloigna de lui; une porte s'ouvrit et se referma. Presque aussitôt deux heures sonnèrent, et le chevalier arracha son bandeau.

Il était seul dans le plus merveilleux boudoir qu'il fût possible d'imaginer. C'était une petite pièce octogone, toute tendue d'un lampas lilas et argent, avec des meubles et des portières de tapisserie; les tables et les étagères étaient du plus délicieux travail de Boule, et toutes chargées de magnifiques chinoiseries; le plancher était couvert d'un tapis de Perse, et le plafond peint par Watteau, qui commençait à être le peintre à la mode. À cette vue, le chevalier eut peine à croire qu'on l'avait appelé pour une chose grave, et il en revint presque à ses premières idées.

En ce moment une porte perdue dans la tapisserie s'ouvrit, et d'Harmental vit paraître une femme que, dans la préoccupation fantastique de son esprit, il aurait pu prendre pour une fée, tant sa taille était mince, svelte et petite; elle était vêtue d'une charmante robe de pékin gris-perle, toute parsemée de bouquets si délicieusement brodés qu'à trois pas de distance, on les aurait pris pour des fleurs naturelles; les volants, les engageantes et les fontanges étaient en point d'Angleterre; les nœuds étaient en perles, avec des agrafes en diamants.

Quant au visage, il était couvert d'un demi-masque de velours noir, duquel pendait une barbe de dentelle de même couleur.

D'Harmental s'inclina, car il y avait quelque chose de royal dans la marche et dans la tournure de cette femme, dont il comprit alors que la première n'était que l'envoyée.

—Madame, lui dit-il, ai-je réellement, comme je commence à le croire, quitté la terre des hommes pour le monde des génies, et êtes-vous la puissante fée à laquelle appartient ce beau palais?

—Hélas! chevalier, répondit la dame masquée d'une voix douce, et cependant arrêtée et positive, je suis non point une fée puissante, mais bien au contraire une pauvre princesse persécutée par un méchant enchanteur qui m'a enlevé ma couronne et qui opprime cruellement mon royaume. Aussi, comme vous le voyez, je vais cherchant partout un brave chevalier qui me délivre, et le bruit de votre renommée a fait que je me suis adressée à vous.

—S'il ne faut que ma vie pour vous rendre votre puissance passée, madame, reprit d'Harmental, dites un mot, et je suis prêt à la risquer avec joie. Quel est cet enchanteur qu'il faut combattre? Quel est ce géant qu'il faut pourfendre? Puisque vous m'avez choisi entre tous, je serai digne de l'honneur que vous m'avez fait. De ce moment, je vous engage ma parole, cet engagement dût-il me perdre.

—Dans tous les cas, chevalier, vous vous perdrez en bonne compagnie, dit la dame inconnue en dénouant les cordons de son masque et en se découvrant le visage; car vous vous perdrez avec le fils de Louis XIV et la petite-fille du grand Condé.

—Madame la duchesse du Maine! s'écria d'Harmental en mettant un genou en terre. Que Votre Altesse me pardonne si, ne la connaissant pas, j'ai pu dire quelque chose qui ne soit pas en harmonie avec le profond respect que j'ai pour elle.

—Vous n'avez dit que des choses dont je doive être fière et reconnaissante, chevalier, mais peut-être vous repentez-vous de les avoir dites. En ce cas, vous êtes le maître et pouvez reprendre votre parole.

—Dieu me garde, madame, qu'ayant eu le bonheur d'engager ma vie au service d'une si grande et si noble princesse que vous êtes, je sois assez malheureux pour me priver moi-même du plus grand honneur que je n'aie jamais osé espérer! Non, madame, prenez au sérieux, au contraire, je vous en supplie, ce que je vous ai offert tout à l'heure en riant, c'est-à-dire mon bras, mon épée et ma vie.

—Allons, chevalier, dit la duchesse du Maine avec ce sourire qui la rendait si puissante sur tout ce qui l'entourait, je vois que le baron de Valef ne m'avait point trompée sur votre compte, et que vous êtes tel qu'il vous avait annoncé. Venez, que je vous présente à nos amis.

La duchesse du Maine marcha la première, d'Harmental la suivit, encore tout étourdi de ce qui venait de se passer, mais bien résolu, moitié par orgueil, moitié par conviction, à ne pas faire un pas en arrière.

La sortie donnait dans le même corridor par lequel sa première conductrice l'avait introduit. Madame du Maine et le chevalier y firent quelques pas ensemble, puis la duchesse ouvrit la porte d'un salon où les attendaient quatre nouveaux personnages. C'étaient le cardinal de Polignac, le marquis de Pompadour, monsieur de Malezieux et l'abbé Brigaud.

Le cardinal de Polignac passait pour être l'amant de madame du Maine. C'était un beau prélat de quarante à quarante-cinq ans, toujours mis avec une recherche parfaite, à la voix onctueuse par habitude, à la figure glacée, au cœur timide; dévoré d'ambition, éternellement combattu par la faiblesse de son caractère, qui le laissait en arrière chaque fois qu'il aurait fallu marcher en avant; au reste, de haute maison comme son nom l'indiquait, très savant pour un cardinal et très lettré pour un grand seigneur.

Monsieur de Pompadour était un homme de quarante-cinq à cinquante ans, qui avait été menin du grand dauphin, fils de Louis XIV, et qui avait pris là un si grand amour et une si tendre vénération pour toute la famille du grand roi, que, ne pouvant voir sans une profonde douleur le régent sur le point de déclarer la guerre à Philippe V, il s'était jeté corps et âme dans le parti de monsieur le duc du Maine. Au surplus, fier et désintéressé, il avait donné un exemple de loyauté fort rare à cette époque, en renvoyant au régent le brevet de ses pensions et de celle de sa femme, et en refusant successivement pour lui et pour le marquis de Courcillon, son gendre, toutes les places qui leur avaient été offertes.

Monsieur de Malezieux était un homme de soixante à soixante-cinq ans. Chancelier de Dombes et seigneur de Châtenay, il devait ce double titre à la reconnaissance de monsieur le duc du Maine, dont il avait soigné l'éducation. Poète, musicien, auteur de petites comédies qu'il jouait lui-même avec infiniment d'esprit, né pour la vie paresseuse et intellectuelle, toujours préoccupé du plaisir de tous et du bonheur particulier de madame du Maine, pour laquelle son dévouement allait jusqu'à l'adoration, c'était le type du sybarite au dix-huitième siècle; mais comme les sybarites aussi, qui, entraînés par l'aspect de la beauté, suivirent Cléopâtre à Actium et se firent tuer autour d'elle, il eût suivi sa chère Bénédicte à travers l'eau et le feu et, sur un mot d'elle, sans hésitation, sans retard, et je dirai presque sans regret, se fût jeté du haut en bas des tours de Notre-Dame.

L'abbé Brigaud était fils d'un négociant de Lyon. Son père, qui avait de grands intérêts de commerce avec la cour d'Espagne, fut chargé de faire en l'air, et comme de son propre mouvement, des ouvertures à l'endroit du mariage du jeune Louis XV avec l'infante Marie-Thérèse d'Autriche. Si ces ouvertures eussent été mal reçues, les ministres de France les auraient désavouées, et tout était dit, mais elles furent bien reçues, et les ministres de France y donnèrent leur assentiment. Le mariage eut lieu, et comme le petit Brigaud naquit vers le même temps que le grand dauphin, son père demanda pour récompense que le fils du roi fût le parrain de son fils, ce qui lui fut gracieusement accordé. De plus, le jeune Brigaud fut placé près du dauphin, où il connut le marquis de Pompadour, qui, comme nous l'avons dit, y était enfant d'honneur. En âge de prendre un parti, Brigaud se jeta dans les Pères de l'oratoire et en sortit abbé. C'était un homme fin, adroit, ambitieux, mais à qui, comme cela arrive quelquefois aux plus grands génies, les occasions de faire fortune avaient manqué. Quelque temps avant l'époque où nous sommes arrivés, il avait rencontré le marquis de Pompadour, qui cherchait lui-même un homme d'esprit et d'intrigue qui pût être le secrétaire de madame du Maine. Il lui dit à quoi l'exposait cette charge en un pareil moment. Brigaud pesa un instant les chances bonnes et mauvaises, et comme les bonnes lui parurent l'emporter, il accepta.

De ces quatre hommes, d'Harmental ne connaissait personnellement que le marquis de Pompadour, qu'il avait rencontré souvent chez monsieur de Courcillon, son gendre, lequel était quelque peu parent ou allié des d'Harmental.

Monsieur de Polignac, monsieur de Pompadour et monsieur de Malezieux causaient debout à une cheminée. L'abbé Brigaud était assis devant une table et y classait des papiers.

—Messieurs, dit la duchesse du Maine en entrant, voici le brave champion dont le baron de Valef nous avait parlé et que nous a amené votre chère Delaunay, monsieur de Malezieux. Si son nom et ses antécédents ne suffisent pas pour lui servir de parrain près de vous, je me fais personnellement sa répondante.

—Présenté ainsi par Votre Altesse, dit Malezieux, ce n'est plus seulement un compagnon que nous verrons en lui, mais un véritable chef que nous serons prêts à suivre partout où il voudra nous mener.

—Mon cher d'Harmental, dit le marquis de Pompadour en tendant la main au jeune homme, nous étions déjà presque parents; maintenant, nous voilà frères.

—Soyez le bienvenu, monsieur, dit le cardinal de Polignac de ce ton onctueux qui lui était habituel, et qui contrastait si singulièrement avec la froideur de son visage.

L'abbé Brigaud leva la tête, la tourna vers le chevalier avec un mouvement de cou qui ressemblait à celui d'un serpent, et fixa sur d'Harmental deux petits yeux brillants comme ceux d'un lynx.

—Messieurs, dit d'Harmental après avoir répondu d'un signe à chacun d'eux, je suis bien neuf et bien nouveau parmi vous, bien ignorant surtout de ce qui se passe et de ce à quoi je puis vous être bon; mais si ma parole est engagée depuis quelques minutes seulement, mon dévouement à la cause qui nous réunit date de plusieurs années; je vous prie donc de m'accorder la confiance qu'a si généreusement réclamée pour moi Son Altesse Sérénissime. Tout ce que je demande ensuite, c'est une prompte occasion de vous prouver que j'en suis digne.

—À la bonne heure! s'écria la duchesse du Maine; vivent les gens d'épée pour aller droit au but! Non, monsieur d'Harmental, non, nous n'aurons pas de secrets pour vous, et l'occasion que vous demandez, et qui remettra chacun de nous à sa véritable place, ne se fera pas attendre, je l'espère.

—Pardon, madame la duchesse, interrompit le cardinal en chiffonnant avec inquiétude son rabat de dentelle mais, à la manière dont vous y allez, le chevalier pourrait croire qu'il s'agit d'une conspiration.

—Et de quoi s'agit-il donc, cardinal? demanda la duchesse du Maine avec impatience.

—Il s'agit, dit le cardinal, d'un conseil occulte, il est vrai, mais qui n'a rien de répréhensible, dans lequel nous cherchons les moyens de remédier aux malheurs de l'État et d'éclairer la France sur ses véritables intérêts, en lui rappelant les dernières volontés du roi Louis XIV.

—Tenez, cardinal, dit la duchesse en frappant du pied, vous me ferez mourir d'impatience avec toutes vos circonlocutions! Chevalier, continua-t-elle en se retournant vers d'Harmental, n'écoutez pas Son Éminence, qui, dans ce moment-ci sans doute, pense à son Anti-Lucrèce. S'il se fût agi d'un simple conseil, avec l'excellente tête de Son Éminence nous nous serions tirés d'affaire, et nous n'aurions pas eu besoin de vous. Il s'agit d'une belle et bonne conspiration contre le régent, conspiration dont est le roi d'Espagne, dont est le cardinal Alberoni, dont est monsieur le duc du Maine, dont je suis, dont est le marquis de Pompadour, dont est monsieur de Malezieux dont est l'abbé Brigaud, dont est Valef, dont vous êtes, dont est monsieur le cardinal lui-même, dont est le premier président, dont sera la moitié du parlement, et dont seront les trois quarts de la France! Voilà ce dont il s'agit, chevalier. Êtes-vous content, cardinal? Est-ce clair, messieurs?

—Madame! murmura Malezieux en joignant les mains devant elle avec plus de dévotion qu'il n'eût certes fait devant la Vierge.

—Non, tenez, Malezieux, c'est qu'il me damne, continua la duchesse, avec ses tempéraments hors de saison! Mon Dieu! Mais est-ce donc la peine d'être homme pour tâtonner éternellement ainsi! Moi, je ne vous demande pas une épée, je ne vous demande pas un poignard; qu'on me donne un clou seulement, et moi femme et presque naine, j'irai, comme une nouvelle Jahel, le planter dans la tempe de cet autre Sisara. Alors tout sera fini, et si j'échoue, il n'y aura que moi de compromise.

Monsieur de Polignac poussa un profond soupir, Pompadour éclata de rire, Malezieux essaya de calmer la duchesse, l'abbé Brigaud baissa la tête et se remit à écrire comme s'il n'eût rien entendu.

Quant à d'Harmental, il eût voulu baiser le bas de la robe de madame du Maine, tant cette femme lui paraissait supérieure aux quatre hommes qui l'entouraient.

En ce moment, on entendit de nouveau le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour et qui s'arrêtait devant le perron. Sans doute la personne attendue était une personne d'importance, car il se fit un grand silence, et la duchesse du Maine, dans son impatience, alla elle-même ouvrir la porte.

—Eh bien? demanda-t-elle.

—Le voilà, dit dans le corridor une voix que d'Harmental crut reconnaître pour celle de la chauve-souris.

—Entrez, entrez, prince, dit la duchesse, entrez, nous vous attendons

Sur cette invitation, un homme grand, mince, grave et digne, au teint hâlé par le soleil, entra enveloppé dans son manteau, et d'un seul coup d'œil embrassa tout ce qu'il y avait dans cette chambre, hommes et choses. Le chevalier reconnut l'ambassadeur de Leurs Majestés Catholiques, le prince de Cellamare.

—Eh bien! prince, demanda la duchesse, que dites-vous de nouveau?

—Je dis, madame, répondit le prince en lui baisant respectueusement la main et en jetant son manteau sur un fauteuil, je dis que Votre Altesse Sérénissime devrait bien changer de cocher. Je lui prédis malheur si elle garde à son service le drôle qui m'a conduit ici. Il m'a tout l'air d'être payé par le régent pour rompre le cou à Votre Altesse et à ses amis.

Chacun éclata de rire et particulièrement le cocher lui-même, qui, sans façon, était entré derrière le prince et qui, jetant sa houppelande et son chapeau sur une chaise voisine du fauteuil où le prince de Cellamare avait déposé son manteau, montra un homme de haute mine, âgé de trente-cinq à quarante ans à peu près, ayant tout le bas de la figure caché par une mentonnière de taffetas noir.

—Entendez-vous, mon cher Laval, ce que le prince dit de vous? demanda la duchesse.

—Oui, oui, dit Laval, on lui en donnera des Montmorency pour qu'il les traite de cette façon-là! Ah! Monsieur le prince, les premiers barons chrétiens ne sont pas dignes de vous servir de cochers? Peste! vous êtes bien difficile. En avez-vous beaucoup, à Naples, de cochers qui datent de Robert le Fort?

—Comment! c'était vous, mon cher comte? dit le prince en lui tendant la main.

—Moi-même, prince. Madame la duchesse a envoyé son cocher faire la mi-carême dans sa famille, et m'a pris à son service pour cette nuit; elle a pensé que c'était plus sûr.

—Et madame la duchesse a bien fait, dit le cardinal de Polignac; on ne peut prendre trop de précautions.

—Oui-da! Votre Éminence, dit Laval. Je voudrais bien savoir si vous seriez du même avis après avoir passé la moitié de la nuit sur le siège d'une voiture, d'abord pour aller chercher monsieur d'Harmental au bal de l'opéra et ensuite pour aller prendre le prince à l'hôtel Colbert?

—Comment! dit d'Harmental, c'est vous, monsieur le comte, qui avez eu la bonté?

—Oui, c'est moi, jeune homme, répondit Laval, et j'aurais été au bout du monde pour vous ramener ici, car je vous connais, vous êtes un brave. C'est vous qui êtes entré un des premiers à Denain et qui avez pris d'Albemarle. Vous avez eu le bonheur de ne pas y laisser la moitié de votre mâchoire, comme j'ai laissé la moitié de la mienne en Italie, et vous avez eu raison, car c'eût été un motif de plus de vous ôter votre régiment, comme ils l'ont fait, du reste.

—Nous vous rendrons tout cela, chevalier, soyez tranquille, et au centuple, dit la duchesse; mais, pour le moment, parlons de l'Espagne. Prince, vous avez reçu des nouvelles d'Alberoni, m'a dit Pompadour?

—Oui, Votre Altesse.

—Quelles sont-elles?

—Bonnes et mauvaises à la fois. Sa Majesté Philippe V est dans un de ses moments de mélancolie, et on ne peut le déterminer à rien. Il ne peut croire au traité de la quadruple alliance.

—Il n'y peut croire! s'écria la duchesse, et ce traité doit être signé à cette heure! et dans huit jours Dubois l'aura apporté ici!

—Je le sais, Votre Altesse, reprit froidement Cellamare; mais Sa Majesté Catholique ne le sait pas.

—Ainsi, il nous abandonne à nous-mêmes?

—Mais... à peu près.

—Mais alors, que fait donc la reine, et à quoi aboutissent toutes ses belles promesses et ce prétendu empire qu'elle a sur son mari?

—Cet empire, Madame, elle promet de vous en donner des preuves lorsque quelque chose sera fait.

—Oui, dit le cardinal de Polignac; et puis elle nous manquera de parole!

—Non, Votre Éminence: je me fais son garant.

—Ce que je vois de plus clair dans tout cela, dit Laval, c'est qu'il faut compromettre le roi; une fois compromis, il marchera.

—Allons donc! dit Cellamare, voilà que nous approchons.

—Mais comment le compromettre, demanda la duchesse du Maine, sans lettre de lui, sans message, même verbal, à cinq cents lieues de distance?

—N'a-t-il pas son représentant à Paris, et ce représentant n'est-il pas chez vous à cette heure, madame?

—Tenez, prince, dit la duchesse, vous avez des pouvoirs plus étendus que vous ne voulez l'avouer.

—Non; mes pouvoirs se bornent à vous dire que la citadelle de Tolède et la forteresse de Saragosse sont à votre service. Trouvez le moyen d'y faire entrer le régent, et Leurs Majestés Catholiques fermeront si bien la porte sur lui qu'il n'en sortira plus, je vous en réponds.

—C'est impossible, dit monsieur de Polignac.

—Impossible! et pourquoi? s'écria d'Harmental. Rien de plus simple, au contraire, surtout avec la vie que mène monsieur le régent. Que faut-il pour cela? Huit ou dix hommes de cœur, une voiture bien fermée, et des relais jusqu'à Bayonne.

—J'ai déjà offert de m'en charger, dit Laval.

—Et moi aussi, dit Pompadour.

—Vous ne pouvez, vous, dit la duchesse, si la chose échouait, le régent, qui vous connaît, saurait à qui il a eu affaire, et vous seriez perdus.

—C'est fâcheux, dit froidement Cellamare, car, arrivé à Tolède ou à Saragosse il y a la grandesse pour celui qui aura réussi.

—Et le cordon bleu, ajouta madame du Maine, à son retour à Paris.

—Oh! silence, je vous en supplie, madame, dit d'Harmental, car si Votre Altesse dit de pareilles choses, le dévouement prendra un air d'ambition qui lui ôtera tout son mérite. J'allais m'offrir pour tenter l'entreprise, moi que le régent ne connaît pas, mais voilà que j'hésite maintenant. Et cependant, j'oserais dire que je me crois digne de la confiance de Votre Altesse, et capable de la justifier.

—Comment, chevalier! s'écria la duchesse, vous risqueriez?...

—Ma vie. C'est tout ce que je puis risquer. Je croyais que je l'avais déjà offerte à Votre Altesse et que Votre Altesse l'avait acceptée. M'étais-je trompé?

—Non, non, chevalier, dit vivement la duchesse, et vous êtes un brave et loyal gentilhomme. Il y a des pressentiments, je l'ai toujours cru, et du moment où Valef a prononcé votre nom en me disant que vous étiez tel que vous êtes, j'ai eu l'idée que tout nous viendrait de vous. Messieurs, vous entendez ce que dit le chevalier. En quoi pouvez-vous l'aider, voyons?

—En tout ce qu'il voudra, dirent Laval et Pompadour.

—Les coffres de Leurs Majestés Catholiques sont à sa disposition, dit le prince de Cellamare, et il y peut puiser à pleines mains.

—Merci, messieurs, dit d'Harmental en se tournant vers le comte de Laval et vers le marquis de Pompadour; vous ne feriez, connus comme vous l'êtes, que rendre l'entreprise plus difficile. Occupez-vous seulement de me procurer un passeport pour l'Espagne, comme si j'étais chargé d'y conduire quelque prisonnier d'importance. Cela doit être facile.

—Je m'en charge, dit l'abbé Brigaud, j'aurai chez monsieur d'Argenson une feuille toute préparée qu'il n'y aura plus qu'à remplir.

—Voyez ce cher Brigaud, dit Pompadour, il ne parle pas souvent, mais il parle bien.

—C'est lui qui devrait être cardinal, dit la duchesse bien plutôt que certains grands seigneurs que je connais; mais une fois que nous disposerons du bleu et du rouge, soyez tranquilles, messieurs, nous n'en serons point avares. Maintenant, chevalier, vous avez entendu ce que vous a dit le prince: si vous avez besoin d'argent....

—Malheureusement, répondit d'Harmental, je ne suis point assez riche pour refuser l'offre de Son Excellence, et, lorsque je serai arrivé à la fin d'un millier de pistoles peut-être que j'ai chez moi, il faudra bien que j'aie recours à vous.

—À lui, à moi, à nous tous, chevalier, car chacun, en pareille circonstance, doit se taxer selon ses moyens. J'ai peu d'argent comptant, mais j'ai force diamants et perles; ainsi ne vous laissez manquer de rien, je vous prie. Tout le monde n'a pas votre désintéressement, et il y a des dévouements qui ne s'achètent qu'à prix d'or.

Mais enfin, monsieur, avez-vous bien songé dans quelle entreprise vous vous jetez? Si vous étiez pris!

—Que Votre Éminence se rassure, répondit dédaigneusement d'Harmental, j'ai assez à me plaindre de monsieur le régent pour que l'on croie, si je suis pris, que c'est une affaire entre lui et moi, et que ma vengeance est toute personnelle.

—Mais enfin, dit le comte de Laval, il faudrait une espèce de lieutenant dans cette entreprise, un homme sur lequel vous puissiez compter. Avez vous quelqu'un?

—Je crois que oui, répondit d'Harmental. Seulement il faudrait que je fusse prévenu chaque matin de ce que le régent fera chaque soir. Monsieur le prince de Cellamare, comme ambassadeur, doit avoir sa police secrète.

—Oui, dit le prince embarrassé; j'ai quelques personnes qui me rendent compte....

—C'est justement cela, dit d'Harmental.

—Mais où logez-vous? demanda le cardinal.

—Chez moi, monseigneur, répondit d'Harmental, rue Richelieu, n° 74.

—Et combien y a-t-il de temps que vous y demeurez?

—Trois ans.

—Alors vous y êtes trop connu, monsieur, il faut changer de quartier. On connaît les personnes que vous recevez, et lorsqu'on verrait des visages nouveaux, on s'inquiéterait.

—Cette fois Votre Éminence a raison, dit d'Harmental; je chercherai un autre logement dans quelque quartier perdu et éloigné.

—Je m'en charge, dit Brigaud. Le costume que je porte n'inspire pas de soupçons; je retiendrai votre logement comme s'il était destiné à un jeune homme de province qui me serait recommandé et qui viendrait occuper quelque place dans un ministère.

—Vraiment, mon cher Brigaud, dit le marquis de Pompadour, vous êtes comme cette princesse des Mille et une Nuits, qui ne pouvait pas ouvrir la bouche qu'il n'en tombât des perles.

—Eh bien! c'est chose convenue, monsieur l'abbé, dit d'Harmental; je m'en rapporte à vous, et dès aujourd'hui j'annonce chez moi que je quitte Paris pour un voyage de trois mois.

—Ainsi donc, tout est arrêté, dit avec joie la duchesse du Maine. Voilà la première fois que nous voyons clair dans nos affaires, chevalier, et c'est grâce à vous. Je ne l'oublierai point.

—Messieurs, dit Malezieux en tirant sa montre, je vous ferai observer qu'il est quatre heures du matin, et que nous ferons mourir de fatigue notre chère duchesse.

—Vous vous trompez, sénéchal, répondit la duchesse: de pareilles nuits reposent; il y a longtemps que je n'en ai passé une aussi bonne.

—Prince, dit Laval en reprenant sa houppelande, il faut que vous vous contentiez du cocher que vous vouliez faire mettre à la porte, à moins que vous n'aimiez mieux vous reconduire vous-même ou vous en aller à pied.

—Non, ma foi! dit le prince, je me risque; je suis Napolitain et je crois aux présages. Si vous me versez, ce sera signe qu'il faut nous en tenir où nous en sommes; si vous me conduisez à bon port, cela voudra dire que nous pouvons aller de l'avant.

—Pompadour, vous reconduirez monsieur d'Harmental? dit la duchesse.

—Volontiers, répondit le marquis; il y a longtemps que nous ne nous étions vus, et nous avons mille choses à nous dire.

—Ne pourrai-je pas prendre congé de ma spirituelle chauve-souris? demanda d'Harmental; car je n'oublie pas que c'est à elle que je dois le bonheur d'avoir offert mes services à Votre Altesse.

—Delaunay! dit la duchesse en reconduisant jusqu'à la porte le prince de Cellamare et le comte de Laval, Delaunay! voici monsieur le chevalier d'Harmental qui prétend que vous êtes la plus grande sorcière qu'il ait vue de sa vie.

—Eh bien! dit en entrant, le sourire sur les lèvres, celle qui a laissé depuis de si charmants mémoires sous le nom de madame de Staël, croyez-vous à mes prophéties maintenant; monsieur le chevalier?

—J'y crois, parce que j'espère, répondit le chevalier; mais à cette heure que je connais la fée qui vous avait envoyée, ce n'est point ce que vous m'avez prédit pour l'avenir qui m'étonne le plus. Comment avez-vous pu être si bien instruite du passé et surtout du présent?

—Allons, Delaunay, dit en riant la duchesse, sois bonne pour lui et ne le tourmente pas davantage; autrement il croirait que nous sommes deux magiciennes, et il aurait peur de nous.

—N'y a-t-il pas quelqu'un de vos amis, chevalier, demanda mademoiselle Delaunay, qui vous ait quitté ce matin au bois de Boulogne pour nous venir dire adieu?

—Valef! Valef! s'écria d'Harmental. Je comprends maintenant.

—Allons donc! dit madame du Maine. À la place d'Oedipe, vous auriez été mangé dix fois par le sphinx.

—Mais les mathématiques? mais Virgile? mais l'anatomie, reprit d'Harmental.

—Ignorez-vous, chevalier, dit Malezieux se mêlant de la conversation, que nous ne l'appelons ici que notre savante, à l'exception de Chaulieu cependant, qui l'appelle sa coquette et sa friponne, mais le tout par licence et par manière poétique?

—Comment! mais, ajouta la duchesse, nous l'avons lâchée l'autre jour après Duvernoy, notre médecin, et elle l'a battu sur l'anatomie!

—Aussi, dit le marquis de Pompadour en prenant le bras de d'Harmental pour l'emmener, le brave homme dans son désappointement, a-t-il prétendu que c'était la fille de France qui connaissait le mieux le corps humain.

—Voilà, dit l'abbé Brigaud en pliant ses papiers, le premier savant qui se soit permis de faire un bon mot; il est vrai que c'est sans s'en douter.

Et d'Harmental et Pompadour, ayant pris congé de la duchesse du Maine, se retirèrent en riant, suivis de l'abbé Brigaud, qui comptait sur eux pour ne pas s'en retourner à pied.

—Eh bien! dit madame du Maine en s'adressant au cardinal de Polignac, qui était resté le dernier avec Malezieux, Votre Éminence trouve-t-elle toujours que ce soit une chose si terrible que de conspirer?

—Madame, répondit le cardinal, qui ne comprenait pas que l'on pût rire quand on jouait sa tête, je vous retournerai la question quand nous serons tous à la Bastille.

Et il s'en alla à son tour avec le bon chancelier, déplorant sa mauvaise fortune qui le poussait dans une si téméraire entreprise.

La duchesse du Maine le regarda s'éloigner avec une expression de mépris qu'elle ne pouvait prendre sur elle de dissimuler, puis, lorsqu'elle fut seule avec mademoiselle Delaunay.

—Ma chère Sophie, lui dit-elle toute joyeuse, éteignons notre lanterne, car je crois que nous avons enfin trouvé un homme!


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