Chapitre 42

Pendant que cette terrible catastrophe s'accomplissait dans la mansarde de madame Denis, Bathilde, inquiète de voir la fenêtre de son voisin si longtemps fermée, avait ouvert la sienne, et la première chose qu'elle avait aperçue était le cheval gris pommelé attaché au volet. Or, comme elle n'avait pas vu entrer le capitaine chez d'Harmental, elle pensa que cette monture était pour Raoul; et cette vue lui rappela aussitôt ses terreurs passées et présentes.

Bathilde resta donc à la fenêtre, regardant de tous côtés et cherchant à lire dans la physionomie de chaque individu qui passait, si cet individu était acteur dans le drame mystérieux qui se préparait et où elle devinait instinctivement que d'Harmental jouait le premier rôle. Elle était donc, le cœur palpitant, le cou tendu et les yeux errants de çà et de là, lorsque tout à coup ses regards inquiets se fixèrent sur un point. Au même moment la jeune fille poussa un cri de joie: elle venait de voir déboucher Buvat à l'angle de la rue Montmartre. En effet, c'était le digne calligraphe en personne, qui, tout en regardant de temps en temps derrière lui comme s'il craignait d'être poursuivi, s'avançait, la canne horizontale, d'un pas aussi rapide que le lui permettaient ses petites jambes.

Pendant qu'il disparaît sous l'allée et s'engage dans l'escalier obscur qui y fait suite et au milieu duquel il rencontre sa pupille, jetons un regard en arrière et disons les causes de cette absence qui nous en sommes certain, n'a pas causé moins d'inquiétudes à nos lecteurs qu'à la pauvre Bathilde et à la bonne Nanette.

On se rappelle comment Buvat, conduit par la crainte de la torture à la révélation du complot, avait été forcé par Dubois de venir lui faire chaque jour chez lui une copie des pièces que lui remettait le prétendu prince de Listhnay. C'est ainsi que le ministre du régent avait successivement appris tous les projets des conjurés, qu'il avait déjoués par l'arrestation du maréchal de Villeroy et par la convocation du parlement.

Le lundi matin, Buvat était arrivé comme d'habitude avec de nouvelles liasses de papiers que d'Avranches lui avait remises la veille: c'était un manifeste rédigé par Malezieux et Pompadour, et les lettres des principaux seigneurs bretons qui adhéraient, comme nous l'avons vu, à la conspiration.

Buvat s'était mis comme d'habitude à son travail mais vers les quatre heures, comme il venait de se lever et tenait son chapeau d'une main et sa canne de l'autre, Dubois était venu le prendre et l'avait conduit dans une petite chambre, au-dessus de celle dans laquelle il travaillait, et arrivé là, il lui avait demandé ce qu'il pensait de cet appartement. Flatté de cette déférence du premier ministre pour son jugement, Buvat s'était hâté de répondre qu'il le trouvait fort agréable.

—Tant mieux, reprit Dubois, et je suis fort aise qu'il soit de votre goût, car c'est le vôtre.

—Le mien! dit Buvat atterré.

—Eh bien! oui, le vôtre, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que je désire avoir sous la main et surtout sous les yeux un homme aussi important que vous?

—Mais alors, demanda Buvat, je vais donc demeurer au Palais-Royal, moi?

—Pendant quelques jours du moins, répondit Dubois.

—Monseigneur, laissez-moi au moins prévenir Bathilde.

—Voilà justement l'affaire, c'est qu'il ne faut pas que Bathilde soit prévenue.

—Mais vous me promettez au moins que la première fois que je sortirai....

—Tout le temps que vous resterez ici, vous ne sortirez pas.

—Mais, s'écria Buvat avec terreur... mais je suis donc prisonnier?

—Prisonnier d'État, vous l'avez dit, mon cher Buvat; mais tranquillisez-vous votre captivité ne sera pas longue, et tant qu'elle durera, l'on aura pour vous tous les égards qui sont dus au sauveur de la France; car vous avez sauvé la France, mon cher monsieur Buvat; il n'y a pas à vous en dédire maintenant.

—J'ai sauvé la France! s'écria Buvat, et me voilà prisonnier, me voilà sous les verrous, me voilà sous les barreaux!

—Et où diable voyez-vous des verrous et des barreaux, mon cher Buvat, dit Dubois en éclatant de rire, la porte ferme à un seul loquet et n'a pas même de serrure; quant à la fenêtre, voyez, elle donne sur le jardin du Palais-Royal, et pas le plus petit grillage ne vous en intercepte la vue, une vue superbe: vous serez ici comme le régent lui-même.

—Ô ma petite chambre! ô ma terrasse! murmura Buvat en se laissant tomber anéanti sur un fauteuil.

Dubois, qui avait autre chose à faire que de consoler Buvat, sortit et mit une sentinelle à sa porte.

L'explication de cette mesure était facile à comprendre: Dubois craignait qu'en voyant l'arrestation de Villeroy, on ne se doutât de quel côté venait la révélation, et que Buvat interrogé n'avouât qu'il avait tout dit. Or cet aveu eût sans doute arrêté les conjurés au milieu de leurs projets, et tout au contraire Dubois, éclairé désormais sur tous leurs desseins, voulait les laisser s'enferrer jusqu'au bout, pour en finir une bonne fois avec toutes ces petites conspirations.

Vers les huit heures du soir, et comme le jour commençait à tomber, Buvat entendit un grand bruit à sa porte et une espèce de froissement métallique qui ne laissa point de l'inquiéter; il avait entendu raconter bon nombre de lamentables histoires de prisonniers d'État assassinés dans leur prison, et il se leva tout frissonnant et courut à sa fenêtre. La cour et le jardin du Palais-Royal étaient pleins de monde, les galeries commençaient à s'illuminer, toute la vue qu'embrassait Buvat était pleine de mouvement, de gaieté et de lumière. Il poussa un profond gémissement en songeant qu'il allait peut-être lui falloir dire adieu à ce monde si animé et si vivant. En ce moment on ouvrit sa porte. Buvat se retourna en frissonnant et aperçut deux grands valets de pied en livrée rouge qui apportaient une table toute servie. Ce bruit métallique qui avait inquiété Buvat était le froissement des plats et des couverts d'argent.

Le premier mouvement de Buvat fut d'abord une action de grâces au Seigneur de ce qu'un danger aussi imminent que celui dans lequel il avait cru être tombé se changeait en une situation en apparence si supportable; mais presque aussitôt l'idée lui vint que les projets funestes qu'on avait conçus contre lui étaient toujours les mêmes, et qu'on n'avait seulement fait qu'en changer le mode d'exécution, et que seulement, au lieu d'être assassiné comme Jean sans Peur ou le duc de Guise, il allait être empoisonné comme le grand dauphin ou le duc de Bourgogne. Il jeta un coup d'œil rapide sur les deux valets de pied, et crut remarquer quelque chose de sombre qui dénonçait les agents d'une vengeance secrète. Dès lors le parti de Buvat fut pris, et malgré le fumet des plats, qui lui parut une amorce de plus, il refusa toute nourriture en disant majestueusement qu'il n'avait ni faim ni soif.

Les deux laquais se regardèrent en dessous: c'étaient deux fins escogriffes, qui avaient jugé Buvat du premier coup d'œil, et qui, ne comprenant pas qu'on n'eût pas faim en face d'un faisan truffé, et pas soif en face d'une bouteille de chambertin, avaient pénétré les craintes de leur prisonnier. Ils échangèrent quelques mots à voix basse, et le plus hardi des deux, comprenant qu'il y avait moyen de tirer parti de la situation, s'avança vers Buvat, qui recula devant lui jusqu'à ce que la cheminée l'empêchât d'aller plus loin.

—Monsieur, lui dit-il d'un ton pénétré, nous comprenons vos craintes, mais comme nous sommes d'honnêtes serviteurs, nous tenons à vous prouver que nous sommes incapables de prêter les mains à l'action dont vous nous soupçonnez. En conséquence, pendant tout le temps que vous serez ici, mon camarade et moi, chacun notre tour, goûterons de tous les plats qui vous seront servis, et de tous les vins qu'on vous apportera; heureux si, par notre dévouement, nous pouvons vous rendre quelque tranquillité.

—Monsieur, répondit Buvat tout honteux que ses sentiments secrets eussent été pénétrés ainsi, monsieur, vous êtes bien honnête, mais, en vérité Dieu!

Je n'ai ni faim ni soif; c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

—N'importe, monsieur, dit le valet, comme nous désirons, mon camarade et moi, qu'il ne vous reste aucun doute dans l'esprit, nous maintenons l'épreuve que nous vous avons offerte. Comtois, mon ami, continua le valet en s'asseyant à la place que Buvat aurait dû occuper, faites-moi le plaisir de me servir quelques cuillerées de ce potage, une aile de cette poularde au riz, et deux doigts de ce romanée. Là, bien. À votre santé, monsieur.

—Monsieur, répondit Buvat en regardant de ses deux gros yeux étonnés le valet de pied qui dînait si impudemment à sa place, monsieur; c'est moi qui suis votre serviteur, et je voudrais savoir votre nom pour le conserver dans ma mémoire, accolé à celui de ce bon geôlier qui donna dans sa prison à Côme l'Ancien une preuve de dévouement pareille à celle que vous me donnez. Ce trait est dans la Morale en action, monsieur, continua Buvat, et je me permettrai de vous dire que vous méritez de figurer dans ce livre sous tous les rapports.

—Monsieur, répondit modestement le valet, je me nomme Bourguignon, et voilà mon camarade Comtois, dont ce sera le tour de se dévouer demain, et qui, le moment venu ne restera pas en arrière. Allons, Comtois, mon ami, un filet de ce faisan et un verre de champagne. Ne voyez-vous pas que pour rassurer monsieur plus complètement, je dois goûter tous les mets et déguster tous les vins: c'est une rude tâche, je le sais bien; mais où serait le mérite d'être honnête homme si on ne s'imposait pas de temps en temps de pareils devoirs? À votre santé, monsieur Buvat.

—Dieu vous le rende! monsieur Bourguignon.

—Maintenant, Comtois, passez-moi le dessert, afin qu'il ne reste aucun doute à monsieur Buvat.

—Monsieur Bourguignon, je vous prie de croire que si j'en avais eu, ils seraient complètement dissipés.

—Non, monsieur, non, je vous en demande pardon; il vous en reste encore; Comtois, mon ami, maintenez le café chaud, très chaud. Je veux le boire exactement comme l'aurait bu monsieur, et je présume que c'est comme cela que monsieur l'aime.

—Bouillant, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant; je le bois bouillant, parole d'honneur!

—Ah! dit Bourguignon en sirotant sa demi-tasse et en levant béatiquement les yeux au plafond. Vous avez bien raison, monsieur. Ce n'est que comme cela que le café est bon, froid, c'est une boisson fort médiocre. Celui-ci je dois le dire, est excellent. Comtois, mon ami, je vous fais mon compliment, et vous servez à ravir. Maintenant, aidez-moi à enlever la table. Vous devez savoir qu'il n'y a rien de désagréable comme l'odeur des vins et des mets pour ceux qui n'ont ni faim ni soif. Monsieur, continua Bourguignon en marchant à reculons vers la porte qu'il avait fermée avec soin pendant tout le repas et qu'il venait de rouvrir tandis que son compagnon poussait la table en avant; monsieur, si vous avez besoin de quelque chose, vous avez trois sonnettes: une à votre lit et deux à la cheminée. Celles de la cheminée sont pour nous, celle du lit pour le valet de chambre.

—Merci, monsieur, dit Buvat; vous êtes trop honnête. Je désire ne déranger personne.

—Ne vous gênez pas, monsieur, ne vous gênez pas; monseigneur désire que vous en usiez comme chez vous.

—Monseigneur est bien honnête.

—Monsieur ne désire plus rien?

—Plus rien, mon ami, plus rien, dit Buvat pénétré de tant de dévouement; plus rien que vous exprimer ma reconnaissance.

—Je n'ai fait que mon devoir, monsieur, répondit modestement Bourguignon en s'inclinant une dernière fois et en fermant la porte.

—Ma foi! dit Buvat en suivant Bourguignon d'un œil attendri, il faut convenir qu'il y a des proverbes bien menteurs. On dit insolent comme un laquais; et certes voilà un individu exerçant cette profession et qui est cependant on ne peut plus poli. Ma foi! je ne croirai plus aux proverbes, ou du moins je ferai une distinction entre eux.

Et en se faisant cette promesse à lui-même, Buvat se retrouva seul.

Rien n'excite l'appétit comme la vue d'un bon dîner dont on ne respire que l'odeur. Celui qui venait de passer sous les yeux de Buvat dépassait en luxe tout ce que le bonhomme avait rêvé jusqu'alors, et il commençait, tourmenté par des tiraillements d'estomac réitérés, à se reprocher la trop grande défiance qu'il avait eue à l'endroit de ses persécuteurs; mais il était trop tard. Buvat aurait bien pu, il est vrai, tirer la sonnette de monsieur Bourguignon ou la sonnette de monsieur Comtois, et demander un second service; mais il était d'un caractère trop timide pour se livrer à un pareil acte de volonté: il en résulta qu'ayant cherché parmi la somme de proverbes auxquels il devait continuer d'ajouter foi celui qui était le plus consolant, et ayant trouvé entre sa situation et le proverbe qui dit qui dort dîne une analogie qui lui parut des plus directes, il résolut de s'en tenir à celui-là, et, ne pouvant dîner, d'essayer au moins de dormir.

Mais au moment de se livrer à la résolution qu'il venait de prendre, Buvat se trouva assailli par de nouvelles craintes; ne pourrait-on pas profiter de son sommeil pour le faire disparaître? La nuit est l'heure des embûches; il avait bien entendu souvent raconter à madame Buvat la mère des histoires de baldaquins qui en s'abaissant étouffaient le malheureux dormeur, de lits qui s'enfonçaient d'eux-mêmes par une trappe, et cela si doucement que le mouvement n'éveillait pas même celui qui était couché; enfin de portes secrètes s'ouvrant dans les boiseries et même dans les meubles pour donner passage à des assassins. Ce dîner si copieux, ces vins si excellents, ne lui avaient peut-être été servis que pour le conduire sans défiance à un sommeil plus profond. Tout cela était possible à la rigueur; aussi, comme Buvat avait au plus haut degré le sentiment de sa conservation, commença-t-il sa bougie à la main, une investigation des plus minutieuses. Après avoir ouvert toutes les portes des armoires, tiré tous les tiroirs des commodes, sondé tous les panneaux de la boiserie, Buvat en était au lit, et à quatre pattes sur le tapis allongeait craintivement la tête sous la couchette, lorsque tout à coup il crut entendre marcher derrière lui. La position dans laquelle il était ne lui permettait guère de songer à sa défense; il demeura donc immobile et attendant, le cœur serré et la sueur au front.

—Pardon, dit au bout de quelques instants de morne silence une voix qui fit frissonner Buvat, pardon, mais n'est-ce pas son bonnet de nuit que monsieur cherche?

Buvat était découvert. Il n'y avait pas moyen de se soustraire au danger, si le danger existait. Il retira donc sa tête de dessous le lit, prit sa bougie à la main, et, demeurant sur les deux genoux, comme dans une posture humble et désarmante, il se retourna vers l'individu qui venait de lui adresser la parole, et se trouva en face d'un homme tout vêtu de noir et portant pliés sur l'avant-bras plusieurs objets que Buvat crut reconnaître pour des vêtements humains.

—Oui, monsieur, dit Buvat, saisissant avec une présence d'esprit dont il se félicita intérieurement l'échappatoire qui lui était ouverte; oui, monsieur, je cherche mon bonnet de nuit lui-même. Cette recherche serait-elle défendue?

—Pourquoi, monsieur, au lieu de prendre cette peine, n'a-t-il pas sonné? c'est moi qui ai l'honneur d'avoir été désigné pour lui servir de valet de chambre, et je lui apportais son bonnet de nuit et sa robe de nuit.

Et à ces mots le valet étala sur le lit une robe de chambre à grands ramages, un bonnet de fine batiste, et un ruban du rose le plus coquet. Buvat toujours à genoux, le regardait faire avec le plus grand étonnement.

—Maintenant, dit le valet de chambre, monsieur veut-il que je l'aide à se déshabiller?

—Non, monsieur, non! s'écria Buvat, dont la pudeur était des plus faciles à s'alarmer, mais en accompagnant ce refus du sourire le plus agréable qu'il pût faire. Non, j'ai l'habitude de me déshabiller tout seul. Merci, monsieur, merci.

Le valet de chambre se retira, et Buvat se trouva seul.

Comme la visite de la chambre était finie, et que la faim, qui le gagnait de plus en plus, rendait le sommeil urgent, Buvat commença aussitôt en soupirant sa toilette de nuit, plaça, pour ne point rester sans lumière, une de ses bougies dans l'angle de la cheminée, et s'enfonça en poussant un profond gémissement dans le lit le plus doux et le plus moelleux qu'il eût jamais rencontré.

Mais le lit ne fait pas le sommeil, et c'est un axiome que Buvat put, par expérience, ajouter à la liste de ses proverbes véridiques. Soit terreur, soit viduité de l'estomac, Buvat passa une nuit fort agitée, et ce ne fut que vers le matin qu'il commença à s'endormir; encore son sommeil fut-il peuplé des cauchemars les plus terribles et les plus insensés. Il venait de rêver qu'il avait été empoisonné dans un gigot de mouton aux haricots, lorsque le valet de chambre entra et demanda à quelle heure monsieur voulait déjeuner.

Cette demande avait avec le rêve que Buvat venait d'accomplir une telle suite, que Buvat frissonna des pieds à la tête à l'idée d'avaler la moindre chose, et ne répondit que par une espèce de murmure sourd, qui parut sans doute au valet de chambre avoir une signification quelconque, car il sortit aussitôt en disant que monsieur allait être servi.

Buvat n'avait point l'habitude de déjeuner dans son lit, aussi sauta-t-il vivement en bas du sien et fit-il sa toilette en toute hâte. Il venait de l'achever lorsque messieurs Bourguignon et Comtois entrèrent portant le déjeuner, comme ils étaient entrés la veille portant le dîner.

Alors eut lieu la seconde répétition de la scène que nous avons déjà racontée, à l'exception que cette fois ce fut monsieur Comtois qui mangea et que ce fut monsieur Bourguignon qui servit. Mais lorsqu'on arriva au café et que Buvat, qui n'avait rien pris depuis la veille à la même heure, vit son breuvage bien aimé, après avoir passé de la cafetière d'argent dans la tasse de porcelaine, passer dans l'œsophage de monsieur Comtois, il n'y put tenir plus longtemps et déclara que son estomac demandait à être amusé par quelque chose, et qu'en conséquence il désirait qu'on lui laissât le café et un petit pain. Cette déclaration parut contrarier quelque peu le dévouement de monsieur Comtois, mais force lui fut cependant de se borner à deux cuillerées de l'odorant liquide, lequel fut, avec le petit pain et le sucrier, déposé sur un guéridon, tandis que les deux drôles emportaient, en riant dans leur barbe, les restes du déjeuner à la fourchette. À peine la porte fut-elle fermée, que Buvat se précipita vers le guéridon, et, sans même se donner le temps de tremper l'un dans l'autre, mangea le pain et but le café; puis, quelque peu réconforté par cette inglutition, si insuffisante qu'elle fût, il commença à envisager les choses sous un point de vue moins désastreux.

En effet, Buvat ne manquait pas d'un certain bon sens; et comme il avait traversé sans encombre la soirée de la veille, la nuit qui venait de s'écouler, et qu'il entrait dans la matinée présente d'une manière assez confortable, il commençait à comprendre que si par un motif politique quelconque on en voulait à sa liberté, on était loin au moins d'en vouloir à ses jours, que l'on entourait au contraire de soins dont il n'avait jamais été l'objet; puis Buvat, malgré lui, ressentait cette bienfaisante influence du luxe qui s'introduit par tous les pores et dilate le cœur. Or, il avait jugé que le dîner de la veille était meilleur que son dîner habituel, il avait reconnu que le lit était fort moelleux, il trouvait que le café qu'il venait de boire possédait un arôme que le mélange de la chicorée ôtait au sien. Bref, il ne pouvait se dissimuler que les fauteuils élastiques et les chaises rembourrées sur lesquelles il s'asseyait depuis vingt-quatre heures avaient une supériorité incontestable sur son fauteuil de cuir et ses chaises de canne. La seule chose qui le tourmentât donc réellement était l'inquiétude que devait éprouver Bathilde en ne le voyant pas revenir. Il eut bien un instant l'idée, n'osant pas renouveler la demande qu'il avait faite la veille à Dubois, de donner de ses nouvelles à sa pupille, il avait bien eu un instant l'idée, disons-nous, à l'instar du Masque de Fer, qui avait jeté de la fenêtre de sa prison un plat d'argent sur le rivage de la mer, de jeter de son balcon une lettre dans la cour du Palais-Royal, mais il savait quel résultat funeste avait eu pour le malheureux prisonnier la découverte de cette infraction aux volontés de monsieur de Saint-Mars, de sorte qu'il tremblait, en essayant une tentative pareille, de resserrer les rigueurs de sa captivité, qui, telle qu'elle était, à tout prendre, lui paraissait tolérable.

Le résultat de toutes ces réflexions fut que Buvat passa une matinée beaucoup moins agitée que ne l'avaient été sa soirée et sa nuit; d'un autre côté, son estomac endormi par le café et le petit pain, ne lui laissait éprouver que cette légère pointe d'appétit qui n'est qu'une jouissance de plus lorsqu'on est sûr de bien dîner. Ajoutez à cela la vue éminemment distrayante que le prisonnier avait de sa fenêtre, et l'on comprendra qu'une heure de l'après midi arriva sans trop de douleurs ni d'ennui.

À une heure juste la porte s'ouvrit et la table reparut toute dressée, portée comme la veille et le matin par les deux valets de pied. Mais cette fois ce ne fut ni monsieur Bourguignon ni monsieur Comtois qui s'y assit. Buvat déclara que, parfaitement rassuré sur les intentions de son hôte auguste, il remerciait messieurs Comtois et Bourguignon du dévouement dont chacun à son tour lui avait donné la preuve, et les priait de le servir à son tour. Les deux valets firent la grimace, mais ils obéirent.

On devine que l'heureuse disposition d'esprit dans laquelle se trouvait Buvat devait se béatifier encore, grâce à l'excellent dîner qui lui était servi: Buvat mangea de tous les plats, Buvat but de tous les vins; enfin Buvat, après avoir siroté son café, luxe qu'il ne se permettait ordinairement que le dimanche, Buvat, après avoir avalé par-dessus le nectar arabique un petit verre de liqueur de madame Anfoux, Buvat, il faut le dire, était dans un état voisin de l'extase.

Le soir, le souper eut le même succès; mais comme Buvat s'était un peu plus livré qu'au dîner à la dégustation du chambertin et du sillery, Buvat, vers les huit heures du soir, se trouvait dans un état de bien-être impossible à décrire. Il en résulta que, lorsque le valet de chambre entra pour faire sa couverture, au lieu de le trouver, comme la veille, à quatre pattes et la tête sous le lit, il le trouva assis dans un bon fauteuil, les pieds sur les chenets, la tête renversée contre le dossier, les yeux clignotants, et chantonnant entre ses dents avec une inflexion de voix d'une tendresse infinie:

Laissez-moi aller,Laissez-moi allerLaissez-moi aller jouer sous la coudrette.

Ce qui, comme on le voit, était une grande amélioration sur l'état dans lequel le digne écrivain se trouvait vingt-quatre heures auparavant. Il y eut plus: lorsque le valet de chambre lui offrit, comme la veille, de l'aider à se déshabiller, Buvat, qui éprouvait une certaine difficulté à exprimer ses pensées, se contenta de lui sourire en signe d'approbation, puis de lui tendre les bras pour qu'il lui tirât son habit, puis les jambes pour qu'il lui enlevât ses souliers; mais malgré l'état de jubilation extraordinaire dans lequel se trouvait Buvat, il est cependant juste de dire que sa retenue naturelle ne lui permit pas un plus complet abandon, et que ce ne fut que lorsqu'il se trouva parfaitement seul qu'il dépouilla le reste le ses vêtements.

Cette fois, tout au contraire de la veille, Buvat s'étendit voluptueusement dans son lit, il s'endormit cinq minutes après s'être couché, rêva qu'il était le Grand Turc, et qu'il avait, comme le roi Salomon, trois cents femmes et cinq cents concubines.

Hâtons-nous de dire que ce fut le seul rêve un peu égrillard que le pudique Buvat fit dans le cours de sa chaste vie.

Buvat se réveilla frais comme une rose pompon, n'ayant plus qu'une seule préoccupation au monde, celle de l'inquiétude où devait être Bathilde, mais du reste parfaitement heureux.

Le déjeuner, comme on le pense bien, ne lui ôta rien de sa bonne humeur; tout au contraire, s'étant informé s'il pouvait écrire à monseigneur l'archevêque de Cambrai, et ayant appris qu'aucun ordre ne s'y opposait, il demanda du papier et de l'encre qu'on lui apporta, tira de sa poche son canif qui ne le quittait jamais, tailla sa plume avec le plus grand soin, et commença de sa plus belle écriture une requête parfaitement touchante à l'effet d'obtenir de lui, si sa captivité devait se prolonger, la permission de recevoir Bathilde, ou tout au moins de la prévenir qu'à part sa liberté il ne lui manquait absolument rien, grâce aux bontés qu'avait pour lui monseigneur le premier ministre.

Cette requête, à l'exécution calligraphique de laquelle Buvat attacha un grand soin, et dont toutes les majuscules représentaient des figures différentes de plantes, d'arbres ou d'animaux, occupa le digne écrivain depuis le déjeuner jusqu'au dîner. En s'asseyant à table, il la remit à Bourguignon, qu'il chargea personnellement de la porter à monseigneur le premier ministre, déclarant que Comtois lui suffirait momentanément pour son service. Un quart d'heure après, Bourguignon revint et annonça à Buvat que monseigneur était sorti, mais, qu'en son absence, la pétition avait été remise à la personne qui partageait le soin des affaires publiques avec lui, et que cette personne avait donné l'ordre de lui amener Buvat aussitôt qu'il aurait dîné, lequel Buvat, cependant, était invité à n'en point manger un seul morceau ni boire un verre de vin plus vite, attendu que celui qui le faisait demander était lui-même à table en ce moment. En vertu de cette permission, Buvat prit son temps, écorna les meilleurs plats, dégusta les meilleurs vins, lampa son café, savoura son verre de liqueur, et, cette dernière opération terminée, déclara d'un ton fort résolu qu'il était prêt à paraître devant le substitut du premier ministre.

L'ordre avait été donné à la sentinelle de laisser sortir Buvat: aussi Buvat, conduit par Bourguignon, passa-t-il fièrement devant elle. Pendant quelque temps il suivit un long corridor, puis il descendit un escalier, puis enfin le valet de pied ouvrit une porte et annonça monsieur Buvat.

Buvat se trouva alors dans une espèce de laboratoire situé au rez-de-chaussée, en face d'un homme de quarante ou quarante-deux ans qui ne lui était pas tout à fait inconnu, et qui, dans le costume le plus simple, s'occupait à suivre, sur un fourneau ardemment allumé, une opération chimique à laquelle il paraissait attacher une grande importance; cet homme, en apercevant Buvat, releva la tête, et l'ayant regardé avec curiosité:

—Monsieur, lui dit-il, c'est vous qui vous nommez Jean Buvat.

—Pour vous servir, monsieur, répondit Buvat en s'inclinant.

—La requête que vous venez d'adresser à l'abbé est de votre main?

—De ma propre main, monsieur.

—Vous avez une fort belle écriture, monsieur.

Buvat s'inclina avec un sourire orgueilleusement modeste.

—L'abbé, continua l'inconnu, m'a dit, monsieur, les services que nous vous devions.

—Monseigneur est trop bon, murmura Buvat, cela n'en vaut pas la peine.

—Comment, cela n'en vaut pas la peine! si fait, au contraire, monsieur Buvat, cela en vaut grandement la peine. Peste! et la preuve, c'est que si vous avez quelque chose à demander au régent, je me charge de lui transmettre votre demande.

—Monsieur, dit Buvat, puisque vous avez la bonté de vous offrir pour être l'interprète de mes sentiments pour Son Altesse Royale, ayez la bonté de lui dire que quand elle sera moins gênée, je la prie, si cela ne la prive pas trop, de me faire payer mon arriéré.

—Comment, votre arriéré, monsieur Buvat? Que voulez-vous dire?

—Je veux dire, monsieur, que j'ai l'honneur d'être employé à la Bibliothèque royale, mais que voilà bientôt six ans que l'on nous dit à chaque fin de mois qu'il n'y a pas d'argent en caisse.

—Et à combien se monte votre arriéré?

—Monsieur, il me faudrait une plume et de l'encre pour vous dire le chiffre exact.

—Voyons, à peu près. Calculez de mémoire.

—Mais à cinq mille trois cents et quelques livres, à part les fractions de sous et de deniers.

—Et vous désireriez d'être payé, monsieur Buvat?

—Je ne vous cache pas, monsieur, que cela me ferait plaisir.

—Et voilà tout ce que vous demandez?

—Absolument tout.

—Mais enfin pour le service que vous venez de rendre à la France, ne réclamez-vous rien?

—Si fait, monsieur, je réclame la permission de faire dire à ma pupille Bathilde, qui doit être fort inquiète de mon absence qu'elle se tranquillise, et que je suis prisonnier au Palais-Royal. Je demanderais même, si ce n'était pas abuser de votre bonté, monsieur, qu'elle eût la permission de venir me faire une petite visite; mais si cette seconde demande était trop indiscrète, je me bornerais à la première.

—Nous ferons mieux que cela, monsieur Buvat; les causes pour lesquelles nous vous retenions n'existent plus, nous allons donc vous rendre votre liberté, et vous pourrez aller vous-même donner de vos nouvelles à votre pupille.

—Comment, monsieur! dit Buvat, comment! je ne suis plus prisonnier?

—Vous pouvez partir quand vous voudrez.

—Monsieur, je suis votre très humble, et j'ai bien l'honneur de vous présenter mes hommages.

—Pardon, monsieur Buvat, encore un mot.

—Deux, monsieur.

—Je vous répète que la France a envers vous des obligations qu'il faut qu'elle acquitte. Écrivez donc au régent, faites-lui le relevé de ce qui vous est dû; exposez-lui votre situation, et si vous désirez particulièrement quelque chose, exposez hardiment votre désir. Je suis garant qu'il sera fait droit à votre requête.

—Monsieur, vous êtes trop bon, et je n'y manquerai pas. Je puis donc alors espérer qu'aux premiers fonds qui rentreront dans les caisses de l'État....

—Un rappel vous sera fait, je vous en donne ma parole.

—Monsieur, aujourd'hui même ma pétition sera adressée au régent.

—Et demain vous serez payé.

—Ah! monsieur, que de bontés!

—Allez, monsieur Buvat, allez, votre pupille vous attend.

—Vous avez raison, monsieur, mais elle n'aura rien perdu pour m'attendre, puisque je vais lui porter une si bonne nouvelle. À l'honneur de vous revoir, monsieur. Ah! pardon; sans indiscrétion, comment vous appelez-vous, s'il vous plaît?

—Monsieur Philippe.

—À l'honneur de vous revoir, monsieur Philippe.

—Adieu, monsieur Buvat. Un instant, reprit Philippe, il faut que je donne des ordres pour que vous puissiez sortir.

À ces mots il sonna, un huissier parut.

—Faites venir Ravanne.

L'huissier sortit. Deux secondes après un jeune officier des gardes entra.

—Ravanne, dit monsieur Philippe, conduisez ce brave homme jusqu'à la porte du Palais-Royal. Il est libre d'aller où il voudra.

—Oui, monseigneur, dit le jeune officier.

Un éblouissement passa devant les yeux de Buvat, qui ouvrit la bouche pour demander quel était celui qu'on appelait ainsi monseigneur; mais Ravanne ne lui en laissa pas le temps.

—Venez, monsieur, lui dit-il, venez, je vous attends.

Buvat regarda d'un air hébété monsieur Philippe et le page, mais comme celui-ci ne comprenait rien à son hésitation, il lui renouvela une seconde fois l'invitation de le suivre. Il obéit en tirant son mouchoir de sa poche et en essuyant l'eau qui lui coulait à grosses gouttes du front.

À la porte la sentinelle voulut arrêter Buvat.

—Par ordre de Son Altesse Royale monseigneur le régent, monsieur est libre, dit Ravanne.

Le soldat présenta les armes et laissa passer.

Buvat crut qu'il allait avoir un coup de sang; il sentit les jambes qui lui manquaient, et s'appuya contre la muraille.

—Qu'avez-vous donc, monsieur? lui demanda son guide.

—Pardon, monsieur, balbutia Buvat mais est-ce que par hasard la personne à laquelle je viens d'avoir l'honneur de parler serait....

—Monseigneur le régent en personne, reprit Ravanne.

—Pas possible! s'écria Buvat.

—Très possible! au contraire, répondit le jeune homme, et la preuve, c'est que cela est ainsi.

—Comment, c'est monsieur le régent lui-même qui m'a promis que je serais payé de mon arriéré! s'écria Buvat.

—Je ne sais pas ce qu'il vous a promis, mais je sais que la personne qui m'a donné l'ordre de vous reconduire était monsieur le régent, répondit Ravanne.

—Mais il m'a dit qu'il s'appelait Philippe.

—Eh bien! c'est cela, Philippe d'Orléans.

—C'est vrai, monsieur, c'est vrai; Philippe est son nom patronymique, c'est connu, cela. Mais c'est un très brave homme que le régent, et quand je pense qu'il y avait d'infâmes gueux qui conspiraient contre lui, contre un homme qui m'a donné sa parole de me faire payer mon arriéré; mais ils méritent d'être pendus, ces gens-là, monsieur, d'être roués, écartelés, brûlés vifs; n'est-ce pas votre avis, monsieur?

—Monsieur, dit Ravanne en riant, je n'ai point d'avis sur les affaires de cette importance. Nous sommes à la porte de la rue, je voudrais avoir l'honneur de vous faire compagnie plus longtemps, mais monseigneur part dans une demi-heure pour l'abbaye de Chelles, et, comme il a quelques ordres à me donner avant son départ, je me vois, à mon grand regret, forcé de vous quitter.

—Tout le regret est pour moi, monsieur, dit gracieusement Buvat, et en répondant par une profonde inclination au léger salut du jeune homme qui, lorsque Buvat releva la tête, avait déjà disparu.

Cette disparition laissa Buvat parfaitement libre de ses mouvements, il en profita en s'acheminant vers la place des Victoires, et de la place des Victoires vers la rue du Temps-Perdu, dont il tournait l'angle juste au moment où d'Harmental passait son épée au travers du corps de Roquefinette. C'était en ce moment encore que la pauvre Bathilde, qui était loin de se douter de ce qui se passait chez son voisin, avait aperçu son tuteur et s'était précipitée à sa rencontre dans l'escalier, où Buvat et elle s'étaient joints entre le second et le troisième étage.

—Oh! petit père; cher petit père! s'écria Bathilde tout en montant l'escalier au bras de Buvat et en l'arrêtant pour l'embrasser à chaque marche. D'où venez-vous donc? que vous est-il arrivé, et comment se fait-il que depuis lundi nous ne vous ayons pas vu? Dans quelle inquiétude vous nous avez mises, mon Dieu, Nanette et moi! Mais il faut qu'il soit arrivé des événements incroyables!

—Ah! oui, bien incroyables, dit Buvat.

—Ah! mon Dieu! contez-moi cela, petit père. D'où venez-vous d'abord?

—Du Palais-Royal.

—Comment, du Palais-Royal? Et chez qui étiez-vous, au Palais-Royal?

—Chez le régent.

—Vous, chez le régent! Et que faisiez-vous chez le régent?

—J'étais prisonnier.

—Prisonnier! vous?

—Prisonnier d'État.

—Et pourquoi? Vous, prisonnier!

—Parce que j'ai sauvé la France.

—Ô mon Dieu! mon Dieu! petit père, est-ce que vous seriez devenu fou? s'écria Bathilde épouvantée.

—Non, mais il y aurait eu de quoi le devenir si je n'avais pas eu la tête solide.

—Mais, je vous en prie, expliquez-vous!

—Imagine-toi qu'il y avait une conspiration contre le régent.

—Ô mon Dieu!

—Et que j'en étais.

—Vous!

—Oui, moi; sans en être, c'est-à-dire. Tu sais bien ce prince de Listhnay?

—Après?

—Un faux prince, mon enfant, un faux prince!

—Mais ces copies que vous faisiez pour lui?...

—Des manifestes, des proclamations, des actes incendiaires; une révolte générale, la Bretagne... la Normandie... les états généraux... le roi d'Espagne.... Et c'est moi qui ai découvert tout cela.

—Vous! s'écria Bathilde épouvantée.

—Oui, moi, que monseigneur le régent vient d'appeler le sauveur de la France; moi à qui il va payer mes arriérés!

—Mon père, mon père, dit Bathilde, vous avez parlé de conspirateurs; savez-vous les noms de ces conspirateurs?

—D'abord monsieur le duc du Maine; comprends-tu, ce misérable bâtard qui conspire contre un homme comme monseigneur le régent! Puis un comte de Laval, un marquis de Pompadour, un baron de Valef, le prince de Cellamare, l'abbé Brigaud, ce malheureux abbé Brigaud. Imagine-toi que j'ai copié la liste....

—Mon père, dit Bathilde haletant de crainte, mon père, parmi tous ces noms-là, n'avez-vous pas lu le nom... le nom... du... chevalier.... Raoul d'Harmental?...

—Ah! je crois bien, s'écria Buvat, le chevalier Raoul d'Harmental! c'est le chef de la conjuration; mais le régent les connaît tous. Ce soir ils seront tous arrêtés, et demain pendus, écartelés, roués vifs.

—Oh! malheureux! malheureux que vous êtes! s'écria Bathilde en se tordant les bras, vous avez tué l'homme que j'aime. Mais je vous le jure par ma mère, monsieur, s'il meurt, je mourrai.

Et songeant qu'elle aurait peut-être encore le temps de prévenir Raoul du danger qui le menaçait, Bathilde, laissant Buvat atterré s'élança vers la porte de la chambre, descendit l'escalier comme si elle eût eu des ailes, traversa la rue en deux bonds, monta l'escalier presque sans toucher les marches, et, haletante, épuisée, mourante, vint heurter la porte de d'Harmental, qui, mal fermée par le chevalier, céda au premier effort de Bathilde, et en s'ouvrant lui laissa voir le cadavre du capitaine, étendu sur le carreau et nageant dans une mare de sang.

Cette vue était si loin d'être celle à laquelle s'attendait Bathilde, que, sans songer qu'elle allait peut-être achever de compromettre son amant, elle se précipita vers la porte en appelant du secours; mais en arrivant sur le palier, soit que les forces lui manquassent, soit que son pied eût glissé dans le sang, elle tomba à la renverse en poussant un cri terrible.

À ce cri les voisins accoururent et trouvèrent Bathilde évanouie; sa tête avait porté sur l'angle de la porte, et elle s'y était fait une grave blessure.

On descendit Bathilde chez madame Denis, qui s'empressa de lui offrir l'hospitalité.

Quant au capitaine Roquefinette, comme il avait déchiré l'adresse de la lettre qu'il avait dans sa poche pour allumer sa pipe, et qu'il ne possédait sur lui aucun autre papier qui indiquât son nom ou son domicile, on transporta son corps à la Morgue, où trois jours après il fut reconnu par la Normande.

Cependant d'Harmental, comme nous l'avons vu, était parti au galop, sentant bien qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour faire face aux changements qu'allait amener, dans l'entreprise hasardeuse dont il s'était chargé, la mort du capitaine Roquefinette. En conséquence, et dans l'espoir de reconnaître, à un signe quelconque, les individus qui devaient jouer le rôle de comparses dans ce grand drame, il avait suivi les boulevards jusqu'à la porte Saint-Martin, et arrivé là, tournant à gauche, il s'était trouvé en un instant au milieu du marché aux chevaux. C'était là, on se le rappelle, que les douze ou quinze faux sauniers enrôlés par Roquefinette attendaient les ordres de leur capitaine.

Mais, comme l'avait dit le pauvre défunt, aucun signe particulier ne pouvait désigner à l'œil étranger ces hommes mystérieux, vêtus qu'ils étaient comme les autres et se connaissant entre eux à peine. D'Harmental chercha donc vainement: tous les visages lui étaient inconnus; vendeurs et acheteurs lui paraissaient si parfaitement indifférents à toute autre idée qu'à celle des marchés qu'ils étaient en train de conclure, que deux ou trois fois, après s'être rapproché de personnages qu'il avait cru reconnaître pour de faux paysans, il s'éloigna sans même leur adresser la parole, tant la probabilité était grande que sur cinq ou six cents individus qui se trouvaient là, le chevalier commettrait quelque erreur, qui non seulement pourrait être inutile, mais qui encore pouvait devenir dangereuse. La situation était désolante: d'Harmental incontestablement avait là sous la main tous les moyens d'exécution nécessaires à l'heureux accomplissement du complot, mais il avait, en tuant le capitaine, brisé lui-même le fil conducteur, et, l'anneau intermédiaire rompu, toute la chaîne était brisée. D'Harmental se mordait les lèvres jusqu'au sang, se déchirait la poitrine, allait et venait d'un bout à l'autre du marché, espérant toujours que quelque circonstance imprévue le tirerait d'embarras; mais le temps s'écoulait, le marché conservait sa même physionomie, personne n'était venu lui parler, et les deux paysans auxquels il avait en désespoir de cause adressé quelques questions ambiguës, avaient, à ces questions, ouvert des yeux et une bouche si naïvement étonnés, que d'Harmental avait interrompu à l'instant même la conversation commencée, convaincu qu'il était d'avoir touché à faux.

Sur ces entrefaites, cinq heures sonnèrent.

C'était vers les huit ou neuf heures du soir que le régent devait revenir de Chelles. Il n'y avait donc pas de temps à perdre, d'autant plus que cette embuscade était le va-tout des conjurés, qui s'attendaient bien à être arrêtés d'un moment à l'autre, et qui jouaient la seule chance qui leur restait sur leur dernier coup de dé. D'Harmental ne se dissimulait aucune des difficultés de la situation, il avait réclamé pour lui l'honneur de l'entreprise, c'était donc sur lui que pesait toute la responsabilité, et cette responsabilité était terrible. D'un autre côté, il se trouvait pris dans une de ces situations où le courage ne peut rien, où la volonté humaine se brise devant une impossibilité, et où la seule chance qui reste est d'avouer son impuissance et de solliciter le secours de ceux qui en attendaient de vous.

D'Harmental était homme de résolution, son parti fut bientôt pris; il fit dans le marché, qu'il parcourait en tout sens depuis une heure et demie, un dernier tour afin de voir enfin si quelque conjuré ne se trahirait pas comme lui par son impatience; mais voyant que tous les visages restaient dans leur impassible nullité, il mit son cheval au galop, longea les boulevards, gagna le faubourg Saint-Antoine, descendit à la maison n° 15, enfila l'escalier, grimpa au cinquième étage, ouvrit la porte d'une petite chambre et se trouva en face de madame du Maine, du comte de Laval, de Pompadour et de Valef, de Malezieux et de Brigaud.

Tous jetèrent un cri de surprise en l'apercevant.

D'Harmental raconta tout: les prétentions de Roquefinette, la discussion qui s'en était suivie, et le duel qui l'avait terminée. Il ouvrit son habit, montra sa chemise pleine de sang; puis il passa à l'espérance qu'il avait eue de reconnaître les faux sauniers et de se mettre à leur tête à la place du capitaine; il dit ses espérances déçues, ses investigations inutiles au milieu du marché aux chevaux, et finit par faire un appel à Laval, à Pompadour et à Valef, qui y répondirent aussitôt en disant qu'ils étaient prêts à suivre le chevalier au bout du monde, et à lui obéir en tout ce qu'il ordonnerait.

Rien n'était donc perdu encore: quatre hommes résolus et agissant pour leur compte pouvaient parfaitement remplacer douze ou quinze vagabonds soudoyés, qui n'étaient mus par aucun autre intérêt que celui de gagner une vingtaine de louis par tête. Les chevaux étaient prêts dans l'écurie, chacun était venu armé; d'Avranches n'était point encore parti, ce qui renforçait la petite troupe d'un homme dévoué. On envoya chercher des masques de velours noir, pour cacher le plus longtemps possible au régent la figure de ses ravisseurs; on laissa près de madame du Maine Malezieux qui, par son âge, et Brigaud qui, par sa profession, devaient naturellement être mis en dehors d'une pareille expédition; on se donna rendez-vous à Saint-Mandé, et l'on partit chacun isolément, afin de ne point donner de soupçons. Une heure après, les cinq conjurés étaient réunis et s'embusquaient sur la route de Chelles, entre Vincennes et Nogent-sur-Marne. Six heures et demie sonnaient à l'horloge du château.

D'Avranches s'était informé. Le régent était passé vers les trois heures et demie; il n'avait ni suite ni gardes; il était dans une voiture à quatre chevaux, menés par deux jockeys à la Daumont, et précédé par un seul coureur. Il n'y avait donc aucune résistance à craindre; on arrêtait le prince: on le dirigeait sur Charenton, dont le maître de poste, comme nous l'avons dit, était à la dévotion de madame du Maine; on le faisait entrer dans la cour, dont la porte se refermait sur lui; on le forçait à monter dans une voiture de voyage, qui attendait tout attelée et postillon en selle. D'Harmental et Valef se plaçaient près de lui; on repartait au galop; on traversait la Marne à Alfort, la Seine à Villeneuve-Saint-Georges; on gagnait Grand-Vaux, et à Montlhéry on se trouvait sur la route d'Espagne. Si à l'un ou à l'autre des relais le régent voulait appeler, d'Harmental et Valef le menaçaient et s'il appelait malgré les menaces, le fameux passeport était là pour prouver que celui qui réclamait assistance n'était pas le prince, mais un fou qui se croyait le régent, et que l'on reconduisait à sa famille, qui habitait Saragosse. Bref, tout cela était un peu hasardeux, il est vrai; mais, comme on le sait, ce sont ces sortes d'entreprises qui, d'ordinaire, réussissent d'autant mieux que ceux contre lesquels elles sont dirigées n'ont garde de les prévoir.

Sept heures et huit heures sonnèrent successivement. D'Harmental et ses compagnons voyaient avec plaisir la nuit s'approcher et devenir de plus en plus épaisse. Deux ou trois voitures, soit en poste, soit attelées de chevaux de maîtres, avaient déjà donné quelques fausses alertes, mais elles avaient eu en même temps pour résultat de les aguerrir à l'attaque véritable. À huit heures et demie la nuit était tout à fait obscure, et l'espèce de crainte bien naturelle que les conjurés avaient d'abord ressentie commençait à se changer en impatience.

À neuf heures, on crut entendre quelque bruit. D'Avranches se coucha à plat ventre et distingua plus clairement le roulement d'une voiture. Au même moment, à un millier de pas de distance à peu près à l'angle de la route, on vit poindre une lueur pareille à une étoile: les conjurés tressaillirent. C'était évidemment le coureur et sa torche. Bientôt il n'y eut plus de doute; on aperçut la voiture et ses deux lanternes. D'Harmental, Pompadour, Valef et Laval échangèrent une dernière poignée de main, se couvrirent le visage de leur masque, et chacun prit le poste qui lui était assigné.

Cependant la voiture s'avançait rapidement: c'était bien celle du duc d'Orléans. À la lueur de la torche qu'il portait, on voyait l'habit rouge du coureur, devançant les chevaux de vingt-cinq pas à peu près. La route était silencieuse et déserte; du reste, tout semblait d'accord avec les conjurés. D'Harmental jeta un dernier coup d'œil à ses compagnons; il vit d'Avranches au milieu de la route contrefaisant l'homme ivre; Laval et Pompadour de chaque côté du pavé, et en face de lui Valef qui regardait si ses pistolets jouaient bien dans leurs fontes. Quant au coureur, aux deux jockeys et au prince, il était évident qu'ils étaient tous dans la sécurité la plus parfaite, et qu'ils venaient se livrer d'eux-mêmes à ceux qui les attendaient.

La voiture avançait toujours: déjà le coureur avait dépassé d'Harmental et Valef. Tout à coup il alla se heurter contre d'Avranches, qui, se redressant, sauta à la bride de son cheval, lui arracha la torche des mains et l'éteignit. À cette vue, les jockeys voulurent faire tourner la voiture, mais il était trop tard: Pompadour et Laval s'étaient élancés et les tenaient en respect le pistolet à la main, tandis que d'Harmental et Valef se présentaient à chaque portière, éteignaient les lanternes, et signifiaient au prince qu'on n'en voulait point à sa vie s'il ne faisait aucune résistance, mais que si, au contraire, il se défendait, ou appelait, on était décidé à recourir aux dernières extrémités.

Contre l'attente de d'Harmental et de Valef, qui connaissaient le courage du régent, le prince se contenta de dire:—C'est bien, messieurs, ne me faites pas de mal, j'irai partout où vous voudrez.

D'Harmental et Valef jetèrent alors les yeux sur la grande route: ils virent Pompadour et d'Avranches qui emmenaient dans l'épaisseur du bois le coureur, les deux jockeys, ainsi que le cheval du coureur et les deux chevaux de la voiture, qu'ils avaient dételés. Le chevalier sauta aussitôt à bas de son cheval, enfourcha celui que montait le premier postillon; Laval et Valef se placèrent à chaque portière; la voiture repartit au galop, se jeta dans la première route qu'elle trouva à sa gauche, enfila une contre-allée, et commença de rouler sans bruit et sans lumière dans la direction de Charenton. Toutes les mesures avaient été si bien prises, que l'enlèvement n'avait pas été plus de cinq minutes à s'accomplir, qu'aucune résistance n'avait été faite, que pas un cri n'avait été poussé. Décidément cette fois la fortune était pour les conjurés.

Mais, arrivé au bout de l'allée, d'Harmental trouva un premier obstacle: la barrière, soit hasard, soit préméditation, était fermée: force fut donc de rebrousser chemin pour en prendre un autre. Le chevalier fit tourner les chevaux, revint sur ses pas, prit une allée latérale, et la course, un instant ralentie, recommença avec une nouvelle vélocité.

La nouvelle allée que suivait le chevalier conduisait à un carrefour, une des routes de ce carrefour conduisait droit à Charenton. Il n'y avait donc pas de temps à perdre, puisqu'en tout cas, il fallait absolument traverser ce carrefour. Un instant il crut voir dans l'ombre s'agiter des hommes devant lui, mais cette espèce de vision disparut comme un brouillard, et la voiture continua son chemin sans empêchement. En approchant du carrefour, d'Harmental crut entendre le hennissement d'un cheval et une espèce de froissement de fer comme feraient des sabres que l'on tirerait du fourreau; mais, soit qu'il crût que c'était le passage du vent dans les feuilles, soit qu'il pensât que c'était quelque autre bruit auquel il ne devait point s'arrêter, il continua son chemin avec la même vitesse, le même silence, et au milieu de la même obscurité.

Mais en arrivant au carrefour, d'Harmental vit une chose étrange: c'était une espèce de muraille fermant les routes qui venaient y aboutir: il était évident qu'il se passait là quelque chose de nouveau. D'Harmental arrêta aussitôt la voiture et voulut reprendre le chemin d'où il venait; mais une muraille pareille s'était refermée derrière lui; au même instant, il entendit la voix de Valef et de Laval qui criaient: «—Nous sommes cernés, sauve qui peut!» Et tous deux, quittant aussitôt la portière et faisant sauter le fossé à leurs chevaux, se lancèrent dans la forêt et disparurent au milieu de la futaie. Mais il était impossible à d'Harmental, qui montait un cheval attelé, de suivre ses deux compagnons. Ne pouvant donc éviter cette muraille vivante qu'il commençait à reconnaître pour être un cordon de mousquetaires gris, le chevalier essaya de la renverser, enfonça les éperons dans le ventre de son cheval, et s'avança tête baissée et un pistolet de chaque main, vers la route la plus proche de lui, sans s'inquiéter si c'était celle qu'il devait suivre; mais à peine avait-il fait dix pas, qu'une balle de mousqueton cassa la tête à son porteur, qui s'abattit, le renversant du coup et lui engageant la jambe sous lui.

Aussitôt huit ou dix cavaliers mettant pied à terre s'élancèrent sur d'Harmental, qui tira un de ses pistolets au hasard, approchant l'autre de sa tête pour se faire sauter la cervelle; mais il n'en eut pas le temps: deux mousquetaires lui saisirent le bras, quatre autres le tirèrent de dessous le cheval. On fit descendre de la voiture le prétendu prince qui n'était qu'un valet déguisé, on y fit entrer d'Harmental, deux officiers se placèrent près de lui, on attela un autre cheval à la place de celui qui avait été tué: la voiture se remit en mouvement, reprit une nouvelle direction, escortée par un escadron de mousquetaires. Un quart d'heure après elle roulait sur un pont-levis, une lourde porte grinçait sur ses gonds, et d'Harmental passait sous un guichet sombre et voûté, de l'autre côté duquel l'attendait un officier en uniforme de colonel.

C'était monsieur de Launay, gouverneur de la Bastille.

Maintenant si nos lecteurs désirent savoir comment le complot avait été déjoué, qu'ils se rappellent la conversation de Dubois et de la Fillon. La commère du premier ministre, on s'en souvient, soupçonnait le capitaine Roquefinette d'être mêlé à quelque trame illicite, elle était venue le dénoncer, à la condition qu'il aurait la vie sauve. Quelques jours après elle avait vu d'Harmental entrer chez elle, l'avait reconnu pour le jeune seigneur qui avait déjà eu une conférence avec le capitaine, était montée derrière lui, et, d'une chambre voisine, à l'aide d'un trou pratiqué dans la boiserie, elle avait tout entendu.

Or, ce qu'elle avait entendu, c'était le projet d'enlever le régent à son retour de Chelles. Dubois avait été prévenu le soir même, et afin de prendre les coupables sur le fait, il avait fait endosser un habit du régent à monsieur Bourguignon, et avait enveloppé le bois de Vincennes d'un cordon de mousquetaires gris, de chevau-légers et de dragons. On vient de voir quel avait été le résultat de sa ruse. Le chef du complot avait été pris en flagrant délit, et comme le premier ministre savait le nom de tous les autres conjurés, il était probable qu'il leur restait peu de chance d'échapper au vaste filet dans lequel à cette heure il les tenait tous enveloppés.

Lorsque Bathilde rouvrit les yeux, elle se trouva couchée dans la chambre de mademoiselle Émilie; Mirza était étendue sur le pied de son lit, les deux sœurs étaient de chaque côté de son chevet, et Buvat, écrasé de douleur, se tenait assis dans un coin, la tête inclinée sur sa poitrine et ses mains posées sur ses genoux.

D'abord toutes ses pensées furent confuses, et son premier sentiment fut celui de la douleur physique; elle porta la main à sa tête, la blessure était derrière la tempe. Un médecin qu'on avait appelé avait posé le premier appareil, en prévenant qu'on eût à le rappeler si la fièvre se déclarait.

Étonnée de se trouver au sortir d'un sommeil qui lui avait paru si lourd et si douloureux, couchée dans une maison étrangère, la jeune fille arrêta un regard interrogateur sur chacun des personnages qui se trouvaient là, mais Athénaïs et Émilie détournèrent les yeux, Buvat poussa un gémissement sourd, Mirza seule allongea sa petite tête pour solliciter une caresse. Malheureusement pour la câline petite bête, les souvenirs commençaient à revenir à Bathilde, le voile qui avait passé entre sa mémoire et les événements s'éclaircissait peu à peu, bientôt elle commença de rattacher les uns aux autres les fils brisés qui pouvaient l'aider à suivre de nouveau la route du passé: elle se rappela le retour de Buvat, ce qu'il lui avait raconté de la conspiration, le danger qui était résulté pour d'Harmental de la révélation qu'il avait faite. Elle se souvint alors de l'espoir qu'elle avait conçu d'arriver à temps pour le sauver, de la rapidité avec laquelle elle avait traversé la rue et monté l'escalier; enfin, son entrée dans la chambre de Raoul lui revint en mémoire; et jetant un nouveau cri de terreur, comme si elle se trouvait une seconde fois en face du cadavre du capitaine:

—Et lui, s'écria-t-elle, et lui, qu'est-il devenu?

Nul ne répondit, car aucune des trois personnes qui se trouvaient là ne savait que répondre: seulement Buvat, suffoqué par les larmes, se leva et s'achemina vers la porte. Bathilde comprit tout ce qu'il y avait de douleurs et de remords dans cette sortie muette. D'un regard, elle arrêta Buvat. Puis, étendant ses deux bras vers lui:

—Petit père, demanda-t-elle, n'aimez-vous plus votre pauvre Bathilde?

—Moi, ne plus t'aimer, mon enfant chéri! s'écria Buvat en tombant à genoux au pied du lit en baisant les pieds de Bathilde à travers les couvertures; moi, ne plus t'aimer, mon Dieu! c'est bien plutôt toi qui ne m'aimeras plus maintenant, et tu auras raison, car je suis un misérable. J'aurais dû deviner que ce jeune homme t'aimait, et tout risquer, tout souffrir, plutôt que de.... Mais tu ne m'avais rien dit, tu n'as pas eu de confiance en moi, et, que veux-tu, moi, avec les meilleures intentions du monde, je ne fais que des sottises. Oh! malheureux, malheureux que je suis! s'écria Buvat en sanglotant, comment me pardonneras-tu jamais, et si tu ne me pardonnes pas, comment vivrai-je?

—Petit père! s'écria Bathilde, petit père, tâchez seulement de savoir ce qu'il est devenu, je vous en supplie.

—Eh bien! mon enfant, eh bien! je vais m'informer. N'est-ce pas que tu me pardonneras, si je t'apporte de bonnes nouvelles? Et... si elles sont mauvaises... n'est-ce pas que tu me détesteras davantage encore, et ce sera trop juste, mais n'est-ce pas que tu ne mourras point?

—Allez, allez, dit Bathilde, en jetant ses bras autour du cou de Buvat et en lui donnant un baiser dans lequel quinze ans de reconnaissance luttaient avec un jour de douleur, allez, mes jours sont entre les mains de Dieu; c'est lui qui décidera si je dois vivre ou mourir.

Buvat ne comprit dans tout cela que le baiser qu'il venait de recevoir, il lui sembla que si Bathilde lui en voulait beaucoup, elle ne l'embrasserait pas; et à demi consolé, il prit sa canne et son chapeau, s'informa à madame Denis du costume du chevalier, et se mit en quête de la route qu'il avait prise.

Ce n'était pas chose facile, surtout pour un investigateur aussi naïf que l'était Buvat, que de suivre la piste de Raoul: il apprit bien d'une voisine qu'on l'avait vu sauter sur un cheval gris qui était resté une demi-heure à peu près attaché au contrevent, et qu'il avait tourné par la rue du Gros-Chenet. Un épicier de sa connaissance, qui demeurait au coin de la rue des Jeûneurs, se rappela bien avoir vu passer, au grand galop d'un cheval pareil à celui que l'on désignait, un cavalier dont le signalement se rapportait à merveille avec celui donné par Buvat; enfin, une fruitière qui tenait boutique au coin du boulevard, jurait bien ses grands dieux qu'elle avait remarqué celui dont on lui demandait des nouvelles, et qu'il avait disparu à la descente de la porte Saint-Denis; mais au delà de ces trois renseignements, toutes les données devenaient vagues, incertaines, insaisissables; de sorte qu'après deux heures de recherches Buvat rentra chez madame Denis sans avoir autre chose à apprendre à Bathilde que, quelque part que fût allé d'Harmental, il y était allé par le boulevard Bonne-Nouvelle.

Buvat retrouva sa pupille plus agitée; pendant son absence le mal avait fait des progrès, et la crise prévue par le docteur se préparait. Bathilde avait les yeux ardents, le teint animé, les paroles brèves. Madame Denis venait d'envoyer chercher le médecin.

La pauvre femme n'était pas sans inquiétude elle-même; depuis longtemps elle se doutait que l'abbé Brigaud était mêlé à quelque machination, et ce qu'elle venait d'apprendre, que d'Harmental n'était point un étudiant, mais un colonel, la confirmait dans ses conjectures, puisque c'était Brigaud qui avait conduit d'Harmental chez elle. Cette parité dans la situation n'avait pas peu contribué à attendrir son âme, excellente d'ailleurs, en faveur de Bathilde. Elle écouta donc avec avidité le peu de renseignements que Buvat rapportait à la malade, et comme ils étaient loin d'être assez positifs pour la calmer, elle lui promit, si, de son côté, elle apprenait quelque chose, de la tenir au courant.

Sur ces entrefaites le médecin arriva. Quelque puissance qu'il eût sur lui-même, il fut facile de voir qu'il trouvait l'état de Bathilde gravement empiré. Il pratiqua une saignée abondante, ordonna des boissons rafraîchissantes, et recommanda de faire veiller quelqu'un au chevet de la malade. Mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, qui, à part leurs petits ridicules, étaient au fond d'excellentes filles, déclarèrent alors que ce soin les regardait, et qu'elles passeraient la nuit près de Bathilde chacune à son tour. Émilie, en sa qualité d'aînée, réclama la première veillée, qui lui fut accordée sans conteste. Quant à Buvat, comme, à cause des soins qu'il fallait rendre à Bathilde, il ne pouvait rester dans la chambre, et que d'ailleurs ses soupirs étouffés et ses gémissements sourds n'étaient bons qu'à inquiéter la malade, on l'invita à remonter chez lui, ce qu'il ne consentit à faire que lorsque Bathilde elle-même l'en eut supplié.

La saignée avait un peu calmé Bathilde; elle paraissait donc éprouver du mieux. Madame Denis avait quitté la chambre, mademoiselle Athénaïs était rentrée chez elle; monsieur Boniface, après être revenu de la Morgue, où il avait été faire une visite au capitaine Roquefinette, était remonté à son cinquième, Émilie veillait au coin de la cheminée, lisant un petit livre qu'elle avait tiré de sa poche, lorsqu'on frappa à la porte deux coups assez pressés et assez forts pour dénoter une certaine agitation dans celui qui réclamait son introduction. Bathilde tressaillit et se leva sur son coude, Émilie fourra son livre dans sa poche, et, ayant entendu le mouvement de la malade, accourut à son lit; puis il y eut un moment de silence, pendant lequel on entendit ouvrir et fermer deux ou trois portes, enfin une voix se fit entendre, et avant même qu'Émilie eût dit:—Ce n'est pas la voix de monsieur Raoul, c'est celle de l'abbé Brigaud, Bathilde était retombée sur son oreiller.

Un instant après, madame Denis entrouvrit la porte, et d'une voix altérée appela Émilie. Émilie sortit et laissa Bathilde seule.

Tout à coup Bathilde tressaillit. L'abbé était dans une chambre attenante à la sienne, et il lui avait semblé entendre prononcer le nom de Raoul. En même temps elle s'était rappelé avoir plusieurs fois vu l'abbé chez d'Harmental; elle savait que l'abbé était des plus familiers de madame du Maine: elle pensa donc que l'abbé pouvait apporter des nouvelles. Son premier mouvement fut de descendre en bas du lit, de passer une robe et d'aller demander des nouvelles, mais elle pensa que si ces nouvelles étaient mauvaises, on ne les lui dirait pas et que mieux valait tâcher d'entendre la conversation, qui paraissait des plus animées. En conséquence, elle appuya son oreille contre la boiserie, et, comme si toute sa vie était passée dans un seul sens, elle écouta ardemment ce qui se disait.

Brigaud rendait compte à madame Denis de ce qui s'était passé. Valef était accouru faubourg Saint-Antoine, 15, pour prévenir madame du Maine que tout avait échoué. Madame du Maine avait aussitôt rendu aux conjurés leur parole, invitant Malezieux et Brigaud à fuir chacun de son côté. Quant à elle, elle s'était retirée à l'Arsenal. Brigaud venait donc faire ses adieux à madame Denis; il quittait Paris et allait tâcher de gagner l'Espagne, déguisé en colporteur.

Au milieu de son récit, interrompu par les exclamations de la pauvre madame Denis et de mesdemoiselles Émilie et Athénaïs, il avait semblé à l'abbé, au moment où il avait raconté la catastrophe de d'Harmental, entendre pousser un cri dans la chambre voisine; mais comme personne n'avait fait attention à ce cri, comme il ignorait que Bathilde fût là, il n'avait point attaché d'autre importance à ce bruit, sur la nature duquel il avait cru se tromper; d'ailleurs Boniface, appelé à son tour, était entré juste dans ce moment-là, et comme l'abbé avait un faible tout particulier pour Boniface, son apparition avait dirigé les sentiments de Brigaud vers des impressions toutes personnelles.

Cependant ce n'était pas l'heure des longs adieux. Brigaud désirait que le jour le trouvât le plus loin possible de Paris. Il prit congé de la famille Denis, n'emmenant avec lui que Boniface, qui avait déclaré qu'il voulait conduire son ami Brigaud jusqu'à la barrière.

Comme ils ouvraient la porte qui donnait sur l'escalier, ils entendirent la voix du concierge qui semblait s'opposer au passage de quelqu'un; ils descendirent aussitôt pour s'informer de la cause de la discussion. Bathilde, les cheveux épars, les pieds nus, enveloppée dans une grande robe blanche, était debout sur l'escalier, essayant de sortir malgré les efforts du concierge. La pauvre enfant avait tout entendu; sa fièvre s'était changée en délire, elle voulait rejoindre Raoul, elle voulait le revoir, elle voulait mourir avec lui. Les trois femmes la prirent dans leurs bras. Un instant elle se débattit, articulant des mots sans suite, les joues brûlées par la fièvre, tandis que d'un autre côté, elle grelottait de tous ses membres, et que ses dents se froissaient. Mais bientôt ses forces s'épuisèrent, elle renversa sa tête en arrière, murmura encore le nom de Raoul, et s'évanouit une seconde fois.

On envoya chercher de nouveau le médecin. Ce qu'il avait craint arrivait, une fièvre cérébrale venait de se déclarer. En ce moment on frappa à la porte: c'était Buvat, que Brigaud et Boniface avaient trouvé errant comme une âme en peine devant la maison, et qui, ne pouvant résister à son inquiétude, venait demander à rester dans un coin quelconque de l'appartement, où l'on voudrait, pourvu que d'heure en heure il eût des nouvelles de Bathilde. La pauvre famille était trop affectée elle-même pour ne pas comprendre la douleur des autres. Madame Denis fit signe à Buvat de s'asseoir dans un coin, et se retira dans sa chambre avec Athénaïs, laissant de nouveau Émilie pour garder la malade. Vers le point du jour, Boniface rentra; il avait accompagné Brigaud jusqu'à la barrière d'Enfer, où l'abbé l'avait quitté, espérant, grâce au bon cheval sur lequel il était monté et au déguisement dont il était revêtu, gagner la frontière d'Espagne.

Le délire de Bathilde continuait: toute la nuit elle avait parlé de Raoul. Plusieurs fois elle avait prononcé le nom de Buvat, et toujours en l'accusant d'avoir tué son amant. À chaque fois le pauvre écrivain, sans oser se défendre, sans oser répondre, sans oser se plaindre, avait silencieusement fondu en larmes, cherchant dans son esprit à réparer le mal qu'il avait fait; enfin, le jour venu, il parut s'être arrêté à une résolution énergique. Il s'approcha du lit, baisa la main fiévreuse de Bathilde, qui le regarda sans le reconnaître, et sortit.

Buvat venait en effet de prendre un parti extrême: c'était celui d'aller trouver Dubois, de lui tout dire, et de lui demander pour toute récompense, au lieu de son rappel d'appointements, au lieu de son avancement à la Bibliothèque, la grâce de d'Harmental. C'était bien le moins qu'on pût accorder à l'homme que le régent lui-même avait appelé le sauveur de la France. Buvat ne doutait donc point qu'il ne revînt bientôt avec cette bonne nouvelle, et que cette bonne nouvelle ne rendît la santé à Bathilde.

En conséquence, Buvat remonta chez lui pour réparer le désordre de sa toilette qui se ressentait fort des événements de la veille et des émotions de la nuit: d'ailleurs il n'osait point se présenter trop matin chez le premier ministre, de peur de le déranger. Sa toilette achevée, comme il n'était encore que neuf heures, il entra un instant dans la chambre de Bathilde; elle était telle que la jeune fille l'avait laissée la veille. Buvat s'assit sur la chaise qu'elle avait quittée, toucha les objets qu'elle touchait de préférence, baisa les pieds du crucifix qu'elle baisait tous les soirs: on eût dit un amant qui revoyait les lieux abandonnés par sa maîtresse.

Dix heures sonnèrent à la petite pendule: c'était l'heure à laquelle Buvat, depuis plusieurs jours, se rendait au Palais-Royal. La crainte d'être importun fit donc place à l'espoir d'être reçu comme il l'avait toujours été. Buvat prit donc sa canne et son chapeau, monta chez madame Denis pour savoir comment allait Bathilde depuis qu'il l'avait quittée. Elle ne cessait d'appeler Raoul, et le médecin la saignait pour la troisième fois. Buvat poussa un profond soupir, leva ses gros yeux au ciel, comme pour le prendre à témoin qu'il allait faire tout ce qu'il pourrait pour apporter un prompt soulagement aux douleurs de sa pupille, et s'achemina vers le Palais-Royal.

Le moment était mal choisi: Dubois, qui depuis cinq ou six jours avait été constamment sur pied, souffrait horriblement de la maladie dont quelques mois après il devait mourir; d'ailleurs il était de fort mauvaise humeur de ce que d'Harmental seul eût été pris, et il venait d'ordonner à Leblanc et à d'Argenson de mener le procès avec la plus grande activité, lorsque son valet de chambre, qui avait l'habitude de voir arriver tous les matins le digne copiste, annonça monsieur Buvat.

—Qu'est-ce que monsieur Buvat? demanda Dubois.

—C'est moi, monseigneur, dit le pauvre écrivain en se hasardant à se glisser entre le valet de chambre et la porte, en inclinant sa bonne tête devant le premier ministre.

—Qui vous? demanda Dubois comme s'il ne l'eût jamais vu.

—Comment, monseigneur, demanda Buvat étonné, ne me reconnaissez-vous point? Je viens vous faire mes compliments sur la découverte de la conspiration.

—J'ai assez de compliments comme cela; merci des vôtres, monsieur Buvat, dit Dubois d'un ton sec.

—Mais, monseigneur, je viens aussi vous demander une grâce.


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