—CeScarabée d'ord'Edgar Poë, est-ce assez étonnant! Quelle clarté! quelle simplicité apparente, quelle précision mathématique, qui rend même les choses impossibles parfaitement vraisemblables et même évidentes!... L'as-tu relu récemment? Crois-tu que tu serais capable, si tu trouvais un parchemin mystérieux, de découvrir la clé du cryptogramme et de déterrer le trésor.... Moi, je sens que j'aurais beau me pressurer la cervelle, je ne déchiffrerais pas la formule et resterais pauvre comme devant.
—Je ne chercherais même pas à comprendre, répondis-je, tant cela me semble difficile! Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas non plus, dans cette nouvelle si admirable, c'est la façon dont elle est composée....
—Quoi! oserais-tu dire qu'elle n'est pas bien composée?... Ton âge a toutes les audaces!
—Je ne veux pas dire qu'elle est mal composée. Je voudrais savoir pour quelle raison Edgar Poë a choisi cette manière de composition, au lieu de l'autre, qui aurait été, il me semble, encore plus émouvante.
—Tu m'étonnes.... Quelle autre? Voyons, dis ton affaire.
—Pourquoi la découverte du trésor est-elle réalisée avant l'explication du parchemin mystérieux qui en indique la place? Il était plus naturel de suivre William Legrand dans les émotions du déchiffrement, les recherches à travers l'île et enfin les péripéties de la découverte,—que l'erreur du nègre, qui confond l'œil gauche de la tête de mort avec l'œil droit, suffit à dramatiser.—Edgar Poë prend le sujet à rebours, et c'est seulement après le dénouement, qu'il explique comment il a pu l'amener.
—Ta remarque est judicieuse, dit mon père: on s'attend, en effet, après le départ de son ami, à ce que Legrand reprenne le parchemin, pour l'étudier dans la solitude. Cela tourne autrement et c'est très bien tout de même, peut-être mieux, puisque c'est plus imprévu. L'auteur, sans doute, n'a justement pas voulu faire comme un autre aurait fait; ou bien cette façon de procéder eût entraîné plus de développement que n'en comportait la dimension d'une nouvelle: la nouvelle est une forme parfaite, mais a ses exigences et demande même souvent le sacrifice du sujet, qui pourrait fournir tout un roman.... Enfin je ne sais pas exactement quelle a été l'idée d'Edgar Poë; mais ce qui m'étonne, c'est qu'une gamine comme toi ait eu celle de faire une pareille observation. Cela me prouve, comme je te l'ai dit plusieurs fois, que tu as un sens littéraire très juste et que tu es très coupable de ne pas vouloir essayer d'écrire ... quand ce ne serait que pour me faire plaisir!
—Je t'assure que, devant un papier, il ne me vient aucune idée, je ne trouve rien du tout. Comme Balzac aurait fait dire à Mistigris:
La critique est Thésée et l'art est Hippolyte!
—Prends garde, justement, que le sens critique ne soit déjà trop développé chez toi et ne t'empêche d'achever un travail. Tu te jugeras toi-même, tout de suite, trop sévèrement, et, quand on commence, il ne faut pas se juger: on a besoin d'une grande naïveté, d'une confiance absolue en son génie, on doit se trouver superbe et triomphant, quitte à en rabattre plus tard.
—J'en suis déjà à ce plus tard.
—C'est très mal! Tu me forceras à t'enlever ce titre de: «Mon dernier espoir», que je t'avais donné.... Mon dernier espoir sera trompé, comme tous les autres.
—Non, non, père, ne me l'enlève pas! m'écriai-je en me jetant à son cou. J'ai peur de t'enlever, moi, des illusions.... Mais je te promets d'essayer, dès que j'aurai trouvé une idée.
—Eh bien, je te le laisse, jusqu'à nouvel ordre! me répondit-il en m'embrassant.
Une après-midi, mon frère vint à Neuilly, avec son camarade Rodolfo, dans l'intention d'aller faire un tour en canot sur la Seine. Mon père était à Paris; ma mère cousait dans sa chambre et ne se dérangea pas pour les nouveaux venus.
—Venez donc avec nous, disait Rodolfo; nous resterons à peine une heure, on ne saura même pas que vous êtes sorties.
—Il vaudrait peut-être mieux demander la permission.
—Jamais de la vie!... Sur l'eau!... On pousserait de beaux cris! s'écria Rodolfo.
—Nous serons joliment grondées.
—Vous manquez d'héroïsme, laissa tomber notre frère Toto, de son air flegmatique.
—Tant pis, allons!...
Et nous voilà descendant l'escalier, sournoisement, bien décidées maintenant à l'escapade.
Au fond du jardin du propriétaire, une petite porte s'ouvrait sur une allée ombreuse, qui, en contournant plusieurs enclos, aboutissait aux berges de la rivière. Mais il fallut remonter jusqu'au pont de Neuilly pour louer un canot.
Toto prit les rames, et Rodolfo se mit au gouvernail. Nous étions ravies de glisser le long de l'île verdoyante, qui partage la Seine en deux bras, et que nous n'avions pas encore vue de près. Elle apparaissait, entre les branches qui penchaient vers l'eau, toute fleurie, et soignée comme un beau parc.
Le ciel était lourd, la rivière sombre, la menace d'un orage pesait; cela inquiétait notre plaisir, en aggravant nos remords: ce serait joli si nous recevions une averse!
—Nous n'irons que jusque devant Saint-Cloud et nous reviendrons, disait Rodolfo.
Mais, avant que nous ayons atteint Suresnes, le grain crève en une pluie drue et serrée.... Rien pour nous protéger, pas une ombrelle, pas même un fichu. Nous rions tout de même, narguant la Providence, qui sans doute s'est dérangée pour nous punir.
Toto était d'avis de virer de bord et de rentrer au plus vite; mais nous étions trop loin, trempés déjà, et l'orage n'en était qu'aux préliminaires. Rodolfo conseilla de gagner une petite auberge où il se rappelait avoir mangé des fritures de goujons et qui devait être assez proche.
On enfonça les avirons plus profondément; la Seine se ridait et écumait sous une brusque rafale, qui ployait les arbres des rives et leur arrachait des feuilles. A travers les cinglements de l'averse, les éclairs et les coups de tonnerre, ce ne fut pas sans peine que le bateau, alourdi par l'eau qui tombait, vint enfin cogner contre l'embarcadère rustique de la maisonnette qui devait nous abriter.
C'était complet!... Nous étions dans un cabaret, attablées devant des consommations!—car il avait bien fallu demander quelque chose,—tandis qu'à la maison on nous cherchait certainement avec inquiétude et colère!... Sans l'orage, on aurait pu ne pas s'apercevoir de notre absence: on aurait supposé que nous étions dans le jardin, c'était lui qui nous dénonçait et, de plus, nous bloquait dans cette auberge en augmentant nos appréhensions.
Nos deux complices n'étaient pas non plus très rassurés. Mais, au retour, ils nous débarquèrent à la hauteur de notre jardin et continuèrent leur route,—pour ramener le canot;—ensuite ils fileraient tout droit sur Paris, où on les attendait....
—Tâchez de vous tirer d'affaire! nous cria Toto en s'éloignant.
—Mettez tout sur notre dos! ajouta Rodolfo....
Des dos de fuyards, qui ne risquent rien!...
Nous ne marchions pas très vite, en reprenant les sentiers couverts, entre les enclos.
—Il faudra tout de même finir par arriver! disait ma sœur.
Mais je m'attardais, surtout pour réfléchir: une idée m'était venue, je croyais tenir un moyen de parer le coup.
—Ecoute, si tu as le courage de recevoir seule le premier choc, pour me laisser le temps de faire quelque chose de très difficile, avant l'arrivée de papa, nous sommes sauvées.
—Qu'est-ce que c'est?
—Tu verras.... Mais je n'ai pas une minute à perdre, il est déjà tard.
—Dépêchons-nous!
Et c'est en courant que nous faisons le reste du chemin. Moi, je grimpe, quatre à quatre, jusqu'à l'atelier, où je m'enferme. J'entends des éclats de voix, des cris, des portes qui claquent.... Mais je me bouche les oreilles, je serre fortement les paupières, pour m'absorber dans une méditation intense, et, bientôt, je me mets à écrire.
C'est la première fois que je m'essaye à la littérature, et ce début est fait bien légèrement; pourtant je dois avoir mûri le sujet dans ma tête, car cela vient facilement, comme si je recopiais. Le morceau a pour titre:le Retour des Hirondelles.C'est une sorte de poème en prose, qui s'arrange tout seul en strophes; après quelques pages, c'est fini.... Je n'ai pas mis une heure à l'écrire.
Je descends vite retrouver ma sœur, qui s'est réfugiée dans la cuisine.
—Etait-ce bien terrible?...
—On a parlé des Madelonnettes.... Gare, quand le père va rentrer!...
—Allons au-devant de lui.
Tout doucement nous ouvrons la porte de la rue, et nous nous glissons le long des maisons vers l'avenue. Nous n'osons pas aller jusqu'au bout populeux, plein de gamins et de cabarets. Mais nous voyons très bien, au loin, passer, à de longs intervalles, les omnibus jaunes. Enfin, de l'un d'eux, le père descend, de l'impériale, sans que la voiture s'arrête,—ce qui nous fait toujours si peur,—et nous courons à sa rencontre.
Je suis un peu troublée. C'est peut-être stupide, ce que j'ai écrit: mon père va avoir une déception.... Il me saura gré de l'effort, mais il vaudrait mieux, tout de même, que ce fût bien.
Je n'ai pas le temps d'hésiter.... Nous revenons pendues chacune à un de ses bras.
—Père, je t'apporte quelque chose....
—Quoi donc?
—De la copie!...
—Ah! Enfin!... C'est gentil d'avoir pensé à faire plaisir à ton vieux papa. Donne, donne....
Et le voilà qui s'arrête et déploie mes feuillets. Le cœur me bat; je guette anxieusement son impression, tandis qu'il lit.... Je suis vite rassurée.... Sa figure s'éclaire. Il est enchanté:
—On dirait du Henri Heine! Je devinais bien, moi, que tu avais le don.
Et il presse le pas pour aller porter la bonne nouvelle, pendant que nous ébauchons derrière son clos une gigue discrète, en narguant peut-être bien d'un pied de nez la punition de Damoclès, qui ne tombera pas.
En effet, lorsqu'il se heurte à la bourrasque, c'est lui qui gronde, contre son habitude, et, tout à son plaisir, il ne veut pas même entendre le récit de nos méfaits.
D'une fenêtre du premier, je regarde dans la rue. C'est un vilain jour d'automne, où tout est noyé de pluie; cependant il y a une éclaircie, un pâle rayon de soleil m'a donné l'envie d'ouvrir et de me pencher au dehors. Personne ne passe; le fossé, en face, semble un ruisseau, et, au delà, dans le jardin des fous, les branches mouillées s'égouttent sur les allées désertes.
Quelqu'un marche pourtant, au loin, venant de l'avenue de Neuilly: un homme, qui s'avance lentement et d'une allure singulière. Il longe le fossé et, sur le trottoir, qui de ce côté-là n'est pas pavé, pétrit la boue jaune sous ses pieds. Un chien marche devant l'homme, un assez grand chien à longs poils et horriblement crotté. Il va, le nez sur une piste, la queue basse, frangée de boue et frôlant le sol.... Pourquoi l'homme marchait-il si près de ce chien, qui n'avait pas l'air d'être son chien?
Tout à coup, la distance diminuant, je reconnus le promeneur: c'était Charles Baudelaire.
Il venait chez nous, certainement, mais quelle idée avait-il? Que lui avait fait ce vulgaire toutou, qui ne le voyait même pas?
Je crus comprendre que Baudelaire cherchait à lui marcher sur la queue, non pas dans une méchante intention, mais, sans doute, pour jouir de la surprise et de la frayeur de l'animal, pour voir ce qu'il ferait.
Il le vit!...
Le promeneur ayant réussi à presser, du bout de son pied, la pointe de la queue du chien, celui-ci poussa un hurlement de peur, mais aussitôt il se retourna et se jeta sur l'homme, qui tomba en pleine boue jaune! Par bonheur, les représailles ne furent pas poussées plus loin: le chien détala, retournant vers l'avenue.
J'avais retenu un cri, au moment de la chute; mais je m'étais en même temps rejetée en arrière, ayant le sentiment que le poète, si correct, si soucieux de l'harmonie, serait très vexé d'être vu en cette posture. Cependant, s'il s'était fait mal?...
Je regardai, sans me montrer. Baudelaire s'était relevé; il examinait, d'un air perplexe, ses mains souillées et son paletot, dont tout un côté disparaissait sous un enduit jaune. Qu'allait-il faire? S'en retourner? Il hésita quelques instants, puis il traversa la rue et vint résolument vers la maison. Vite, je refermai sans bruit la fenêtre, pour courir en bas et ne rien perdre de ce qu'il dirait.
Dès l'escalier j'entendis les exclamations de Marianne, stupéfaite de voir M. Baudelaire dans un pareil état.
—Monsieur est au moins tombé du haut de l'omnibus!
—Non, ma fille, pas de si haut. Aidez-moi à me rendre présentable, répondit-il en baissant la voix.
Il ôta ses gants de chamois gris et son paletot boueux, puis entra dans la cuisine, pour qu'on lui essuyât le bas de son pantalon.
Je pus me glisser, sans être vue, dans la salle à manger, où mon père s'était attardé, après le déjeuner, à lire son journal en fumant, parce qu'il faisait là plus chaud qu'ailleurs.
Baudelaire parut bientôt, parfaitement correct, une cravate en soie cerise nouée mollement sous son col qui lui dégageait le cou.
—Je viens d'être renversé et terrassé par un chien que je ne connais pas, dit-il, j'étais effroyable à voir; mais votre chambrière alsacienne m'a gentiment remis à neuf.
—Un chien!... un chien enragé ... peut-être! s'écria mon père, très effrayé. Il t'a mordu?
—Non, non, rassure-toi....
—C'est heureux, car j'allais faire allumer des braises, rougir des fers, et te cautériser, de force, jusqu'à l'os.
—Merci!... Quelques fers à repasser suffiront, pour cautériser mon paletot.
—Mais quelles raisons ce chien avait-il de t'en vouloir? Les animaux sont logiques et n'agissent pas sans raisons, comme les bipèdes. Avais-tu escaladé les clôtures confiées à sa garde, pour enlever quelque bourgeoise?
—Cet animal était dans son droit: je l'avais offensé, en lui marchant sur la queue, exprès.... Mais je suis très humilié, parlons d'autre chose.
Décidément, je ne saurai jamais pour quelle raison ce grand poète s'était acharné à jouer un mauvais tour à ce pauvre chien des rues. Peut-être ne le savait-il pas lui-même; ou seulement avait-il cherché à se ménager une entrée originale, en racontant son aventure: il aimait beaucoup n'être pas ordinaire et causer de l'étonnement.
Je savais de lui plusieurs histoires assez remarquables. Banville racontait, entre autres, qu'il avait un jour rencontré Baudelaire dans la rue; celui-ci, après quelques instants de causerie, s'était interrompu pour lui poser cette question:
—Ne trouveriez-vous pas agréable, cher ami, de prendre un bain, en ma compagnie?
—Comment donc! s'écria Banville sans vouloir paraître surpris le moins du monde, j'allais vous le proposer.
Et il entra, résolument, dans le premier établissement qui se présenta, en demandant une chambre à deux baignoires.
Quand ils furent tous deux immergés dans l'eau tiède, Baudelaire, de son air le plus doucereusement perfide, dit à Banville:
—Maintenant que vous êtes sans défense, mon cher confrère, je vais vous lire une tragédie en cinq actes!...
J'avais surpris, aussi, le récit d'une autre anecdote, pas trop convenable, dont je ne pouvais m'empêcher de rire, chaque fois que j'y repensais.
Baudelaire, dans une tenue de parfait gentleman, entrait chez un pharmacien, le saluait, et, du ton le plus poli, lui disait:
—Monsieur l'apothicaire, voulez-vous avoir l'obligeance de m'administrer un clystère?...
On ne dit pas comment était accueillie cette singulière exigence, ni si le client était servi. Baudelaire affirmait que les apothicaires, même sous le nom de pharmaciens de 1reclasse, étaient tenus d'obéir à cette injonction, que c'était une des charges de leur état, et que, ce que lui en faisait, se dévouant au ridicule, c'était surtout pour ne pas laisser tomber en désuétude une servitude ancienne et bienfaisante!
—Un nouveau livre d'Edgar Poë, qui vient de paraître!... un livre pour toi, car c'est de la cosmogonie transcendentale.
Et mon père me tend le volume d'Eurêka, traduit par Charles Baudelaire.
—C'est beau?
—Ma foi, cela me semble un peu aride et compliqué. L'ouvrage est d'une lecture laborieuse et je ne suis pas bien sûr de l'avoir compris. Je compte sur toi pour me l'expliquer.
—Oh! père! toi, mon professeur d'astronomie!...
—Je t'en ai enseigné les rudiments et il y a longtemps que tu m'as dépassé. Voyons, sois gentille, lis le livre, attentivement, et écris-en une analyse détaillée; tâche de faire un article. Tu peux bien essayer cela, pour moi.
Soit! C'est un devoir qu'il me donne. Je le ferai, de mon mieux, pour lui être agréable.
Je me mets à lire. Le livre est terrible, mais il me passionne, et, la semaine suivante, l'article est fait. Mon père le prend et l'emporte.
Le temps passe et mon père ne me dit rien: je crois qu'il l'a oublié, perdu, ou, peut-être, trouvé si mauvais qu'il préfère n'en pas parler. Et moi, je n'ose souffler mot, très déçue et très mortifiée: aussi, c'était trop difficile!...
Un matin, j'étais à peine éveillée, quand mon père entre dans ma chambre, tenant leMoniteur universeltout déployé.
—Regarde!
Il me montre du doigt un titre:Eurêka.
—Qu'est-ce que c'est?
—Ton article!... Je l'ai jugé digne d'être imprimé, ce qui vaut mieux que tout ce que j'aurais pu te dire. Je voulais te faire une surprise; ça a duré un peu longtemps. Tu as subi l'épreuve sans broncher, ce qui dénote une assez jolie force de caractère.
—Tu as refait l'article?
—Je n'y ai pas changé un mot; tu le verras bien....
Mais je n'ose pas le relire; je le regarde, seulement. Il tient plusieurs colonnes, en très bonne place, et est signé:Judith Walter.
—C'est moi qui t'ai choisi ce pseudonyme,—dit mon père:—«Walter» c'est Gautier en allemand.... et cela signifie: «Seigneur des Bois!»
—Judith Walter est très ébahie, dis-je, et très contente; pas trop orgueilleuse, tout de même, car elle comprend bien que, sans ta toute-puissante protection à ce journal, on l'aurait joliment envoyée promener, avec son article!
—Et cela n'eût pas infirmé sa valeur, dit mon père qui reprend le journal et l'emporte pour le montrer à ma mère.
Huit jours après, je reçus de Baudelaire la lettre suivante:
Mademoiselle,J'ai trouvé récemment chez un de mes amis votre article, dans leMoniteurdu 29 mars, dont votre père m'avait quelque temps auparavant communiqué les épreuves. Il vous a sans doute raconté l'étonnement que j'éprouvai en les lisant. Si je ne vous ai pas écrit tout de suite pour vous remercier, c'est uniquement par timidité. Un homme peu timide par nature peut être mal à l'aise devant une belle jeune fille, même quand il l'a connue toute petite,—surtout quand il reçoit d'elle un service,—et il peut craindre, soit d'être trop respectueux et trop froid, soit de la remercier avec trop de chaleur.Ma première impression, comme je l'ai dit, a été l'étonnement,—impression toujours agréable d'ailleurs.—Ensuite, quand il ne m'a plus été permis de douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile à exprimer, composé moitié de plaisir d'avoir été si bien compris, moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes plus chers amis avait une fille vraiment digne de lui.Dans votre analyse si correcte d'Eurêka, vous avez fait ce qu'à votre âge je n'aurais peut-être pas su faire, et ce qu'une foule d'hommes très mûrs, et se disant lettrés, sont incapables de faire. Enfin vous m'avez prouvé ce que j'aurais volontiers jugé impossible, c'est qu'une jeune fille peut trouver dans les livres des amusements sérieux, tout à fait différents de ceux si bêtes et si vulgaires qui remplissent la vie de toutes les femmes.Si je ne craignais pas encore de vous offenser en médisant de votre sexe, je vous dirais que vous m'avez contraint à douter moi-même de vilaines opinions que je me suis forgées à l'égard des femmes en général.Ne vous scandalisez pas de ces compliments, si bizarrement mêlés de malhonnêtetés: je suis arrivé à un âge où l'on ne sait plus se corriger même pour la meilleure et la plus charmante personne.Croyez, mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir du plaisir que vous m'avez donné.CHARLES BAUDELAIRE.
Mademoiselle,
J'ai trouvé récemment chez un de mes amis votre article, dans leMoniteurdu 29 mars, dont votre père m'avait quelque temps auparavant communiqué les épreuves. Il vous a sans doute raconté l'étonnement que j'éprouvai en les lisant. Si je ne vous ai pas écrit tout de suite pour vous remercier, c'est uniquement par timidité. Un homme peu timide par nature peut être mal à l'aise devant une belle jeune fille, même quand il l'a connue toute petite,—surtout quand il reçoit d'elle un service,—et il peut craindre, soit d'être trop respectueux et trop froid, soit de la remercier avec trop de chaleur.
Ma première impression, comme je l'ai dit, a été l'étonnement,—impression toujours agréable d'ailleurs.—Ensuite, quand il ne m'a plus été permis de douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile à exprimer, composé moitié de plaisir d'avoir été si bien compris, moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes plus chers amis avait une fille vraiment digne de lui.
Dans votre analyse si correcte d'Eurêka, vous avez fait ce qu'à votre âge je n'aurais peut-être pas su faire, et ce qu'une foule d'hommes très mûrs, et se disant lettrés, sont incapables de faire. Enfin vous m'avez prouvé ce que j'aurais volontiers jugé impossible, c'est qu'une jeune fille peut trouver dans les livres des amusements sérieux, tout à fait différents de ceux si bêtes et si vulgaires qui remplissent la vie de toutes les femmes.
Si je ne craignais pas encore de vous offenser en médisant de votre sexe, je vous dirais que vous m'avez contraint à douter moi-même de vilaines opinions que je me suis forgées à l'égard des femmes en général.
Ne vous scandalisez pas de ces compliments, si bizarrement mêlés de malhonnêtetés: je suis arrivé à un âge où l'on ne sait plus se corriger même pour la meilleure et la plus charmante personne.
Croyez, mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir du plaisir que vous m'avez donné.
CHARLES BAUDELAIRE.
—Oui, me dit mon père, il a été prodigieusement étonné: il ne voulait pas croire que l'article ne fût pas de moi. J'ai eu de la peine à le convaincre, et il m'a dit cette phrase bizarre: «J'en appelle à ta candeur!» Je lui ai affirmé que je n'ai bien compris le livre qu'après ton analyse.... Il trouve que tu as l'esprit d'ordre, qualité des plus rares, déclare-t-il, chez les femmes surtout.
De nouvelles surprises m'étaient réservées:le Moniteurpaya l'article!... Mon père m'apporta, un soir, 80 francs et 40 centimes. Je gardai longtemps la somme dans ma poche, où je la faisais sonner, continuellement, sans savoir à quoi l'employer. Puis, très gracieusement, Arsène Houssaye, apprenant ce début, me fit cadeau d'une bague,—une jolie émeraude, entourée de roses,—pour consacrer le souvenir, disait-il, de la publication de mon premier article.
Et ce ne fut pas tout: des choses graves se produisirent, qui furent accueillies par nous plutôt gaiement.Le Moniteur, journal officiel, fut pris à partie pour avoir publié un article antireligieux,—puisqu'il parlait de la création du monde en d'autres termes que la Bible.—Un prêtre, à Colmar, fit même un sermon contre l'auteur de ces impiétés, et en annonça un autre, pour le dimanche suivant. Un camarade de mon frère, qui habitait Colmar, lui révéla qu'il s'attaquait à une toute jeune fille,—qui ne portait pas encore de jupes longues,—et lui conseilla de retenir ses foudres.
C'était bien du bruit autour de ce pauvre article, sur lequel, malgré tous ces encouragements, je ne me faisais pas d'illusions, et que, à part moi, je jugeais mal réussi, gauche, sec, et d'une désolante concision.
Ma sœur et moi, nous sommes dans la chambre de ma mère, en grande toilette, devant l'armoire à glace, et nous nous regardons attentivement. Je suis vêtue d'une robe en damas noir et gros bleu, épais comme le doigt; la jupe ne touche pas terre et se tient si raide que je parais plus large que haute; un «talma» en velours noir, bordé de vison, me donne une silhouette de cloche; ma figure disparaît sous l'avancée d'un chapeau, genre cabriolet, en feutre noir garni de rubans verts. Ma sœur porte une robe en popeline écossaise et une petite redingote de velours noir, qu'une étroite bande d'hermine orne tout autour; une houppe de plumes noires surmonte sa capote.
Nous dînons chez l'illustre Giulia Grisi, cousine germaine de ma mère, et celle-ci, qui d'ordinaire se préoccupe peu de notre tenue, a voulu tout diriger, cette fois, pour que nous soyons très bien. Elle nous a habillées et coiffées elle-même. Aussi nous sommes prêtes trop tôt, tandis qu'elle est en retard.
Solennellement, nous descendons l'escalier, pour attendre en bas, et, comme nous avons trop chaud sous nos manteaux, nous sortons dans la cour.
Alors nous nous regardons, ma sœur et moi, et nous pouffons de rire.
Un peu amer, tout de même, ce rire, qui raille nos splendeurs, sur lesquelles nous n'avons aucune illusion. Nous nous sentons parfaitement ridicules et comiques: c'est ennuyeux d'aller divertir les autres.
—Tu as tout à fait l'air des singes mécaniques qui dansent sur les orgues de Barbarie.
C'est moi qui fais ce compliment à ma sœur.
—Oh! oui! c'est cela! s'écrie-t-elle.
Et elle se met à danser en secouant la houppe de son chapeau.
—Toi, à quoi ressembles-tu?... Un sac....
—A cause de l'affreux manteau: sans lui, avec ma robe raide comme du carton, je rappelle ces laides bonnes femmes de Velasquez, qui ont des jupes comme des commodes.... Tiens! ça doit être très bien pour «faire un fromage»!...
Je me lance en une pirouette et l'achève en un plongeon, au centre de l'étoffe qui bouffe.
—Il est beau, n'est-ce pas, ce «fromage»?...
—Oui! soupire ma sœur, décidément plus contrariée que moi; mais nos cousines, qui sont sichic,vont joliment se moquer de nous!
—Oh! Rita seulement: les autres sont trop petites!...
Quand nous arrivons à l'hôtel de Giulia Grisi, d'assez bonne heure, pour la voir un peu avant la venue des convives, nous entendons résonner le piano dans le salon. La porte est ouverte sur le vestibule et nous nous glissons sans être remarquées.
Giulia et Mario sont debout près du piano et déchiffrent un duo, qu'Alary, compositeur et pianiste, accompagne.
La scène est originale: ces grands artistes, dont les voix merveilleuses ont enthousiasmé tous les dilettantes de l'Europe et les charment encore, ne sont pas, à ce qu'il semble, très musiciens. Le déchiffrement ne va pas tout seul. Alary, qui est sourd, se démène, bat la mesure du pied, chante, à hauts cris, d'une voix fausse, pour indiquer la mélodie; mais les chanteurs préfèrent la jouer eux-mêmes, d'un doigt, et, par-dessus les mains du pianiste, s'efforcent chacun de son côté. Cela produit une confusion inextricable, d'où s'élèvent par moments des notes magnifiques, pas toujours celles qu'il faudrait.
Je contiens a grand'peine un fou rire, qui va m'échapper, quand ma mère dénonce notre présence en criant:
—Brava!...
Alary se retourne brusquement, en faisant pivoter le tabouret, puis se lève, comme un diable jaillit d'une boîte. Long, maigre, avec une barbiche blonde, la bouche béante, et ses mèches pâles s'embrouillant dans le fil de son lorgnon.
L'harmonieuse langue italienne résonne alors, dans l'effusion de l'accueil et l'échange des politesses.
Giulia Grisi est belle, toujours. Elle n'entend pas se laisser vaincre par le temps. Ce n'est plus peut-être, tout à fait, la statue parfaite qui inspira à mon père ce poème si enthousiaste, cet hymne a la beauté, où il regrette, voyant la cantatrice pour la première fois, d'avoir abandonné les pinceaux pour la plume. C'était à la salle Favart, pendant une représentation deMosè:
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,La loge lui formant un cadre de son bord,Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vous n'avez pas menti, non, maîtres: voilà bienLe marbre grec doré par l'ambre italien,L'œil de flamme, le teint passionnément pâle,Blond comme le soleil sous son voile de hâle,Dans sa mate blancheur les noirs sourcils marqués,Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,Les ailes de cheveux s'abattant sur ses tempesEt tous les nobles traits de vos saintes estampes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté?Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,Et l'épithète creuse et la rime incolore?Ah! combien je regrette et comme je déploreDe ne plus être peintre, en te voyant ainsiAMosè, dans ta loge, ô Giulia Grisi!
La diva est un peu forte maintenant, et ses traits s'empâtent et s'estompent; le doigt implacable du destructeur tire un peu vers le bas les coins de la bouche; mais l'ensemble est noble et superbe; le port de la tête, la chaude pâleur, la douceur inquiétante des yeux glauques, sous le noir des lourds cheveux ondés, gardent un charme extrême. Elle porte une jupe de taffetas noir, dont les sept volants sont interrompus par la traîne tout unie qui les recouvre à moitié; le corsage décolleté laisse voir, sous un réseau de dentelle, les épaules rondes et les bras blancs.
Mario, lui aussi, fut un type de beauté remarquable: coqueluche des douairières et bourreau de bien des jeunes cœurs. Il n'entend pas renoncer à cette royauté et s'y cramponne d'une main élégante. C'est un très grand seigneur: marquis de Candia et officier dans les chasseurs sardes. Un coup de tête l'a jeté hors de son milieu et poussé vers la carrière artistique, où il a trouvé la gloire: aussi il n'a rien de la suffisance coutumière des ténors et montre une suprême distinction. Il a du ressembler beaucoup à Raphaël Sanzio, avec sa barbe légère, qu'il semble n'avoir jamais coupée, ses cheveux souples et ses beaux yeux noirs, si doux sous la longue frange des cils.
Dès que cela est possible, je le prends à part: j'ai un secret à lui confier, qui, j'en suis sûre, lui fera plaisir. Une élève de l'institution de MmeLiétard, où nous allons parfois comme externes, est amoureuse de l'illustre artiste et lui demande en grâce d'écrire quelques mots sur la photographie qui le représente et qu'elle a achetée.
—Tu comprends, elle t'a vu aux Italiens, dans le rôle d'Almaviva, et elle t'a trouvé si joli qu'elle ne pense plus qu'à toi et garde ton portrait dans sa poche, pour le regarder toute la journée.
Mario s'intéresse à mon histoire, un sourire lui chatouille les lèvres.
—Est-elle belle, ton amie?
—Oh! oui, et grande, grande: au moins vingt ans!... Et élégante!... elle porte des jupes larges comme ça!... Une vraie dame! Je ne sais pourquoi elle est encore en pension.
—Tu l'as, cette photographie?
—Bien sûr! Elle m'a fait jurer, plus de dix fois, que je te l'apporterais.
Après un regard furtif vers Giulia, qui ne s'occupe pas de lui, Mario me dit en baissant un peu la voix:
—Monte voir les petites, et, après, va dans ma bibliothèque. J'irai t'y écrire ces quelques mots.
La maison, un hôtel qu'on a loué tout meublé, est vaste et confortable, mais assez banale. L'organisation intérieure se modèle sur celle d'Angleterre: lanurseryest au second étage, et là les enfants sont bien chez eux, sous la surveillance discrète de la gouvernante et de la bonne anglaises.
Les trois fillettes accourent et nous accueillent par des cris et des rires. Elles sont charmantes, sous leurs cheveux libres qui bouclent jusqu'à leurs épaules, leurs robes blanches légères et fraîches, ornées seulement d'une ceinture à longs pans. Rita, très brune et très blanche, avec le nez un peu fort et les sourcils très accentués, est déjà grande; mais les deux autres, la douce et timide Cecilia, et Clelia, délicieusement mutine, sont toutes petites. Giulia, dans son magnifique automne, près de l'âge où l'on peut être grand'mère, a toute une jeune nichée à elle. Une quatrième fille, Maria, la dernière, qui n'avait pas trois ans, a été emportée brutalement par la mort, il n'y a pas encore très longtemps, et c'est pour cela que les ceintures, des trois sœurs qui restent, sont noires sur les robes blanches.
Le poème d'Émaux et Camées, intituléles Joujoux de la Morteet qui commence par ces vers:
La petite Marie est morte,Et son cercueil est si peu longQu'il tient, sous le bras qui l'emporte,Comme un étui de violon....
a été inspiré par ce berceau creusé en tombe.
J'entends Mario qui chantonne en montant l'escalier, et je me dépêche de descendre un étage pour le rejoindre dans son cabinet.
Cette pièce a un peu plus de caractère que le reste de l'hôtel. Une bibliothèque à hauteur d'appui, dont le dessus forme table, l'entoure et supporte des statuettes et des bibelots. Les livres, nombreux, sont richement reliés: le marquis de Candia est un lettré et soigne beaucoup sa bibliothèque. Mais des couronnes, des palmes, des branches de laurier en or et en argent, appendues ça et là, trophées de soirées triomphales, ramassés à tous les coins du monde, font souvenir que l'illustre chanteur se doit à son art et n'a pas autant de loisirs qu'il le voudrait pour feuilleter ses volumes.
—Donne la photographie.
Je la tire de ma poche et la sors d'une double enveloppe.
—Quel bel homme! s'écrie Mario, qui examine son image en riant; ça ne m'étonne pas qu'il fasse encore rêver les pensionnaires.
Il met un binocle et s'assied, pour écrire quelques mots au dos de la carte, tout en soupirant:
—Ah! povero!...
Pendant qu'il secoue de la poudre d'or sur l'écriture pour la sécher, son domestique se présente:
—Monsieur, dit-il, il y a en bas une dame qui désire voir monsieur un instant.
—Comment s'appelle-t-elle?
—Monsieur ne la connaît pas. Elle dit qu'elle a fait un long voyage pour obtenir un moment d'entretien et supplie monsieur de le lui accorder.
—Est-elle jeune et jolie, au moins?...
—La tournure est très bien; mais la dame cache sa figure sous un voile.
—Mauvais signe!...
Cependant, avant de descendre, Mario s'approche de la glace et fait bouffer ses cheveux.
En bas, dans le vestibule, une femme, mince et grande, couverte d'un voile noir, se tient debout. Elle regarde s'avancer le beau chanteur, enjoignant les mains, comme en extase. Quand il atteint les dernières marches, l'inconnue se jette à genoux, lève les bras au ciel, et entonne, d'une voix vibrante et grave, leMiserereduTrovatore. Mario s'arrête, interloqué d'abord, mais il a bientôt fait de reconnaître cette voix et il s'écrie, un peu vexé et déçu:
—Allons, grande folle, finis tes bêtises!
Un frais éclat de rire, longtemps contenu, lui répond et la Borghi-Mamo, rejetant son voile, lui saute au cou.
—Tu as été pris! tu as été pris! crie-t-elle, tu croyais que c'était une amoureuse!...
Mario ne veut pas en convenir. Il prétend, au contraire, qu'il l'a devinée tout de suite, et que c'est lui qui l'a fait poser.
Dans le salon, les convives sont maintenant réunis et causent par groupes, assis ou debout.... Tous n'ont pas été invités: la maison est hospitalière et la table s'allonge indéfiniment. Nombre d'artistes italiens, jeunes ambitions ou espérances déçues, sont les clients de ces gloires; ils évoluent dans leur atmosphère, attirant sur eux un peu de lumière, ou se réchauffant à leur rayonnement.
Beaucoup de personnes connues, fameuses même en ce temps-là, sont les intimes des deux grands artistes et leur forment une cour.
Ce soir, j'aperçois la jolie barbe noire de Gaetano Braga, le délicieux violoncelliste, qui est aussi, et surtout, compositeur. On a représenté de lui, au Théâtre-Italien, un opéra en trois actes:Margherita la Mendicante, et saSérénade, pour chant avec accompagnement de violoncelle et de piano, a fait fureur. Braga vient souvent nous voir à Neuilly: nous nous glissons à travers les groupes, ma sœur et moi, pour aller lui dire bonsoir.
Il n'a pas l'air, tout d'abord, de nous reconnaître, puis nous regarde d'un air consterné:
—Pourquoi vous a-t-on déguisées comme cela?
Nous ne pensions plus à nos toilettes!
—Avec de si jolies figures.... On veut donc vous enlaidir?...
Et il s'éloigne, en haussant les épaules.
Nous allons rejoindre Giulia Grisi, dans le petit salon. Elle est assise sur un divan avec ses fillettes autour d'elle, qui la cajolent. Elles ont déjà dîné et viennent dire bonsoir avant d'aller se coucher. Tout le monde leur fait fête, pour flatter la mère passionnée qu'est Giulia; mais elle est jalouse aussi et ne permet pas qu'on embrasse ses filles.
—C'est horrible! s'écrie-t-elle; je ne comprends pas qu'on laisse embrasser ses enfants, surtout par des hommes: cette chair si délicate, si tendre, si fraîche!... ce sont des fleurs, et cela les fane.... Je ne veux pas!...
Comme je trouve que c'est bien dit et qu'elle a raison! Si on savait avec quelle répugnance les enfants endurent ces baisers d'indifférents, ces mentons qui grattent, ces haleines fortes, cette odeur de tabac, ces moustaches qui chatouillent, on les laisserait tranquilles; toutes les mamans devraient être comme Giulia.
On se récrie, cependant, autour d'elle; mais elle garde sa belle placidité et ne cède rien de sa conviction.
Moi, je ne me lasse pas de l'admirer: cette douceur, ce calme, ces poses si simplement nobles, cette voix pénétrante, ces longs silences méditatifs où les yeux glauques s'assombrissent, tout m'intéresse en elle. Les femmes racontent qu'elle est perfide, jalouse, violente; mais je ne peux le croire: cela dérangerait ses belles lignes harmonieuses; d'ailleurs, une mère aussi tendre ne peut pas être mauvaise.
Je viens m'asseoir à ses pieds, pour voir, de plus près, le portrait de son autre enfant, un fils, dont la miniature, entourée de diamants, est toujours sur sa poitrine, au fond d'une grotte de dentelles.
Un mystère plane sur celui-là, pour moi du moins. Il vit loin de sa mère, qui ne le rencontre que rarement. C'est un beau jeune homme, en costume d'officier anglais. Ce cousin, que je n'ai jamais aperçu qu'en image, m'intrigue infiniment. Giulia baisse la tête vers le portrait et murmure, avec un long soupir:
—Fred!...
Mon père vient d'entrer. Il arrive directement duMoniteur, où il terminait son feuilleton du dimanche. C'est lui que l'on attendait, car aussitôt on replie les portes qui séparent la salle à manger du salon, et l'on annonce le dîner....
En hiver, sous la neige!... Le jardin, tout blanc, est bien joli dans sa pureté intacte.
Le balai a ménagé des sentiers praticables, à travers la cour, de la salle à manger à la pompe, de la cuisine à la petite porte de la rue, et aussi sur l'escalier de la terrasse afin qu'on puisse atteindre le poulailler, ou la cave, au fond du tunnel.
Le père a été obligé d'aller à Paris tout de même. La journée s'annonce morne et longue, dans la maison silencieuse, séparée de la ville par des steppes de neige, que nul visiteur ne peut, raisonnablement, s'aventurer à franchir.
Nous sommes donc résignées à voir s'écouler bien lente cette après-midi froide, ne nous doutant guère qu'elle marquera, au contraire, un point brillant dans nos souvenirs.
Vers les trois heures, un brusque coup de sonnette éveilla le silence.
Cela nous fit peur d'abord. Qui pouvait venir, par ces chemins gelés? Toujours, l'idée de quelque accident arrivé au père nous angoissait.
De la salle à manger, l'œil à un entre-bâillement, nous regardions ouvrir la porte d'entrée.
Une dame en noir, à l'air noble et doux, parut, accompagnée d'un garçon assez grand qui portait l'uniforme de Sainte-Barbe. La dame demanda mon père, et, sur la réponse qu'il était absent, elle fit passer sa carte à ma mère, en la priant de la recevoir.
Dès que Marianne eut refermé, sur les visiteurs, la porte du salon, nous nous élançâmes, pour savoir le nom.
—Fais voir la carte?...Madame Veuve Ganneau....
Ma mère descendit et s'enferma avec les inconnus; mais bientôt le salon se rouvrit: on nous cherchait.
—Arrivez! nous cria ma mère.
MmeGanneau nous examinait avec curiosité et sympathie. Ce fut elle qui parla:
—Voilà Nono, dit-elle en poussant vers nous son fils. Nous avons à causer, votre mère et moi; amusez-vous pendant ce temps-là: faites connaissance....
Elles retournent dans le salon, nous laissant le jeune barbiste, fort gentil dans sa veste courte à boutons dorés. Ses cheveux châtain clair, longs pour un collégien, bouclent et encadrent gracieusement sa figure très olivâtre. Il a de grands yeux bruns, très beaux, la bouche petite et rouge: mais il a l'air excessivement grognon et pas disposé du tout à faire les premiers pas vers nous.
Dans la salle à manger, nous voilà donc tous les trois, assis, contre le mur, sur des chaises très éloignées les unes des autres, et ne disant pas un mot. Cela dure assez longtemps, mais nous trouvons que nous avons l'air bien bêtes et nous étouffons des rires. Nono fait des efforts pour garder son sérieux. Tout à coup, il se décide à parler:
—Je parie que vous ne savez pas vider un œuf sans le casser! dit-il.
—Non, nous ne savons pas.... Tu sais, toi?...
—Bien sûr, que je sais!
Nous courons à la cuisine, réclamer un œuf.
—Pour quoi faire, un œuf?
Nono affirme qu'il ne sera pas perdu, et même qu'on ne crèvera pas le jaune.
Il faut maintenant une aiguille, pour percer un petit trou à chaque bout de la coquille. L'opération est longue et laborieuse, mais enfin l'œuf, resté intact, est vidé.
—On peut l'emplir d'eau, à présent
—Allons à la pompe!
Nous voilà dehors, marchant à la file, dans le petit chemin creusé par le balai à travers la neige. La pompe, empaillée à cause de la gelée, a l'air d'une ruche, au pied du mur de lierre tout engoncé d'ouate blanche. Mais l'œuf ne s'emplit pas du tout; l'eau très froide nous inonde les mains, nous éclabousse la figure, et nous cassons la coquille pour nous venger.
Nono se baisse et pétrit une boule de neige, qu'il nous lance. C'est alors, par la cour, une course folle, qui laisse l'empreinte de nos pieds dans la neige intacte: nous nous poursuivons avec des rires, et des cris aigus quand un projectile s'écrase sur nous.
La connaissance est faite, lorsque, saupoudrés de neige, essoufflés, les mains rouges, nous rentrons dans la maison, où l'on nous appelle. Et les nouveaux venus prennent congé.
Telle fut notre première rencontre avec Clermont-Ganneau, l'illustre savant, aujourd'hui professeur au Collège de France, qui devint notre plus cher camarade et l'ami de toute la vie.
Du Grand-Mont rouge à Neuilly, c'était loin vraiment: il fallait des heures pour faire le voyage, par tout un jeu d'omnibus qui coïncidaient vaguement. Aussi les tantes, Lili et Zoé, qui demeuraient au Grand-Montrouge, ne pouvaient-elles accomplir l'aller et le retour dans la même journée, sans affronter, surtout en hiver, la nuit noire et dangereuse. L'une ou l'autre devait venir chaque mardi cependant, pour toucher la pension que leur frère leur servait. Celle qui venait couchait à Neuilly, pour repartir le lendemain, quelquefois le surlendemain. Mais l'autre s'ennuyait, seule à Montrouge. Après bien des tâtonnements, on s'arrêta à cette combinaison: à tour de rôle, Lili ou Zoé venait seule; le surlendemain, sa sœur la rejoignait à Neuilly, et, le quatrième jour, elles retournaient ensemble à Montrouge. De cette façon, leur vie était un peu animée, plus gaie, moins solitaire, et ce séjour avait l'avantage de leur valoir une très sérieuse économie.
Le point délicat, c'était les relations entre les tantes et ma mère, qui n'avaient jamais été extrêmement cordiales: cette vie sous le même toit mettait à de périlleuses épreuves les caractères difficiles. Mon père avait dû parlementer longtemps et employer toute son éloquence pour obtenir, de part et d'autre, des promesses solennelles d'urbanité parfaite et de patience inébranlable. Chacun s'y efforçait de son mieux; mais le meilleur moyen d'éviter les chocs, c'était de réduire les rapprochements au strict indispensable. Ma mère profitait de la présence des tantes pour faire ses courses à Paris et nous laissait avec elles; j'aimais à les entendre parler du grand-père, de Montrouge, où j'avais tant gaminé, et de ces temps, déjà lointains, où j'avais si bien mérité les surnoms violents d'Ouragan et de Chabraque.
A la Renommée du Ratafia.—Cette affirmation, en grosses lettres rouges et noires, peinte sur le mur de l'épicier qui fait le coin de l'avenue de Madrid et de l'avenue de Neuilly, attire le regard, quand on passe, et reste dans le souvenir. Mon père la lit tous les jours, du haut de l'omnibus, et l'idée du ratafia le hante.
—Sais-tu ce que c'est, seulement? me demande-t-il.
—Pas du tout!
—C'est une liqueur légère que l'on fait de toutes sortes de fruits, mais surtout de cassis. La maman de Rodolfo réussissait très bien le ratafia et en donnait à mon père qui l'aimait beaucoup.... Je ne le détestais pas.... Nous irons en goûter, un de ces matins, tous les trois, sans rien dire à la maison.
Renseignements pris, l'épicier du coin, avenue de Madrid, est un usurpateur: la véritableRenomméeest de l'autre côté du pont de Neuilly, à Courbevoie[1]. C'est plus commode pour notre escapade: au moins, là, on ne nous connaît pas.
L'expédition résolue, nous descendons, un matin, l'escalier de pierre et nous faisons ceux qui se promènent très innocemment dans le jardin; puis nous passons dans l'enclos du propriétaire, et nous gagnons la porte qui mène aux allées du bord de l'eau.
En débouchant sur la berge, nous nous arrêtons un moment. C'est toujours agréable de revoir la rivière, surtout à cet endroit si verdoyant et si frais, avec l'île de Rothschild, dont les pelouses claires s'étendent, derrière les hauts arbres, qui se mirent tout entiers dans l'eau tranquille; et, plus loin, le barrage qui joue la cascade, puis, à la dernière pointe, surmontant un rocher broussailleux, ce petit kiosque grec, que nous avons surnommé «le Temple de l'Amour», et qui est là on ne sait pourquoi....
Nous allons en flâneurs, grimpant lentement la chaussée pavée qui monte vers le pont, et nous nous attardons à regarder les arches de pierre, qui forment un rond parfait avec leur reflet, et les barques silencieuses qui glissent dans le cercle.
—Il est très bien, ce pont, dit mon père, simple, large et solide; l'entrée est heureusement dégagée et fort majestueuse. J'aime beaucoup ces maisons de forme arrondie, aux angles de la place, qui justement suppriment l'angle et dont la courbe est douce à l'œil. Il doit y en avoir deux autres à Courbevoie, qui font pendant à celles-ci.
—C'est Louis-Philippe qui a bâti le pont de Neuilly?
—Non, c'est Louis XV, sur l'emplacement d'un autre construit pour remplacer le bac, après l'aventure de Henri IV qui fit là son fameux plongeon, où il faillit rester, en passant l'eau en carrosse.
—Ça devait être joli, au temps du bac....
A Courbevoie, c'est dans la maison demi-ronde, à droite du pont, que triomphe la vraie «Renommée du ratafia». L'établissement est un débit de vins, dont la porte est grande ouverte en face d'un comptoir brillant. Quelques rouliers, debout, le fouet sur l'épaule, prennent un verre.
Nous sommes un peu interloqués et nous regardons du dehors, sans oser entrer. Nous attendons que les rouliers, qui ne se pressent pas, soient partis.
Nous voici, enfin, alignés, tous les trois, devant le cabaretier. Il faut bien dire quelque chose. Mon père risque timidement:
—Trois ratafias, s'il vous plaît.
On pose sur le comptoir trois jolis bateaux en argent repoussé et on les emplit d'un liquide rouge clair.
L'homme nous regarde avec des yeux ronds; il ne trouve pas tout de suite à quelle catégorie sociale nous appartenons: mon père, dans son complet du matin, en velours Montagnac gris-ardoise, coiffé d'un bonnet à pattes, pareil à celui de Dante; nous deux, nu-tête, avec notre teint mat d'Italiennes.... Il doit conclure que nous sommes des modèles ou des acteurs.
C'est bon, le ratafia; mais il n'y a pas grand'chose dans ces drôles de petits vases, qui ressemblent à des soucoupes. Mon père, très enhardi (il n'y a plus personne dans le cabaret), s'écrie:
—Encore une tournée!
Il paie, et nous faisons une sortie majestueuse.
Très amusés de notre escapade, nous rentrons, en sourdine, par le jardin, et la maman ne se doute de rien.
—As-tu remarqué, me dit mon père, que Saint-Victor, quand il vient, ce qui est assez rare depuis que nous demeurons si loin, vient toujours accompagné de son paysage?
—Son paysage?
—Tu ne sais pas ce que c'est?... En ce moment le paysage de Saint-Victor, c'est Gustave Claudin.
—Gustave Claudin, un paysage?...
—C'est très simple: un ami, un disciple qui, par son âge ou sa situation de débutant, a tout naturellement, auprès de vous, sa place au second plan.... Il vous accompagne dans vos visites et vos promenades, vous sert de fond et vous fait ressortir.... Il vous donne adroitement la réplique, afin de vous fournir l'occasion de briller. On s'appuie sur son bras pour discourir. C'est quelque chose comme le confident de tragédie, personnage très ingénieusement inventé et fort agréable dans la vie réelle. Il veille sur vous, vient au-devant de vos désirs, vous évite toutes sortes de petits ennuis: c'est lui qui fait signe à l'omnibus, règle avec le cocher de fiacre, entre au débit de tabac allumer son cigare pour vous donner du feu, et risque sa tête dans les loges de concierge pour demander si les personnes sont chez elles.... Quand on a goûté du paysage, on ne peut plus s'en passer: il n'a pas de volonté, vous consacre tout son temps, va où vous voulez aller et se retire, en vous remerciant, quand vous avez assez de lui!
—Mais c'est un terre-neuve, le paysage! Quel avantage a-t-il à se dévouer comme cela?...
—Un avantage inappréciable: il est admis dans l'intimité d'un homme supérieur à lui; il jouit de conversations charmantes, s'amuse et s'instruit en même temps.... Moi, quand j'étais en Russie, j'avais un paysage admirable: c'était «Bœuf en Chambre».
(Cette appellation bizarre était le surnom du comte Olivier de Gourjault, un camarade de mon frère, pour lequel mon père avait beaucoup d'amitié. Sa forte corpulence, ses grands yeux bleus pareils à ceux de Junon—Boôpis,—que faisaient ressortir sa barbe et ses cheveux noirs, étaient le prétexte de ce sobriquet).
—En Russie, tu avais même deux paysages, puisque Toto était aussi avec toi.
—Toto est mon fils: ce n'est pas la même chose. Il est, par devoir, plus soumis, et, par habitude, plus familier; il se rebiffe et discute, tandis que le paysage ne discute pas: il écoute et admire. Olivier était parfait: son caractère doux et paisible me plaisait infiniment. Il est même le paysage idéal, car il comprend tout, absorbe tout et s'y entend sur tout. C'est le véritable connaisseur, artiste? érudit, qui sait raisonner son admiration et cependant ne crée rien, et n'est donc jamais un rival, pas même un confrère, et, à cause de cela, a plus de sincérité, plus d'effusion dans l'enthousiasme qu'il éprouve. Le seul défaut d'Olivier, c'est qu'il est timide, comme je le suis moi-même, comme le sont en général tous les hommes gros. Le paysage doit avoir une certaine audace, et même du toupet: Toto, à ce point de vue, convenait très bien; il allait de l'avant, portait la parole, nous servait de bouclier; mais il n'a pas l'égalité d'âme et la complète abnégation de «Bœuf en Chambre». Il a des préjugés: par exemple, il entend dormir la nuit, et ne retrouve pas ses idées nettes, quand on l'éveille en sursaut. Aussi, c'est toujours dans la chambre d'Olivier que je m'aventurais, vers quatre heures du matin, quand j'avais assez du sommeil. J'entrais doucement, j'allais poser mon bougeoir sur la table de nuit; puis je m'asseyais au pied du lit. Après quelques minutes, la lumière avertissait le dormeur de ma présence. Il ouvrait les yeux; et, tout de suite, sa figure s'éclairait d'un bon sourire. Alors, je lui posais une question comme celle-ci: «Que pensez-vous de l'admirable torse de la Niobé?» Sans aucune surprise, et sans hésitation, il me disait ce qu'il en pensait, et, plus éveillé qu'un émerillon, écoutait avec un vif intérêt les choses, très bien, les thèmes ingénieux, que je développais sur le sujet.... Te voilà renseignée maintenant. Tu ne me regarderas plus, comme tu l'as fait tout à l'heure, avec des yeux écarquillés, qui semblaient demander s'il était urgent de me faire traverser la rue, pour m'interner chez le docteur Pinel, quand je te disais que Gustave Claudin est le paysage de Saint-Victor....
Un jour de mai, nous étions dans le jardin, mon père, ma sœur et moi, assis au bord de la pelouse: on y avait mis un tapis par crainte de l'humidité. Le cerisier était en fleur, et de jeunes pierrots, que nous avions élevés, pépiaient dans les branches en battant des ailes, sautant de l'arbre à nos épaules.
Marianne parut en haut de l'escalier et descendit entre le double rang des pots à fleurs, une carte de visite à la main.
—«Victor de Madarasz!» lut mon père.... Qui cela peut-il être?... Est-ce que tu as déjà vu ce monsieur?
—Non, monsieur, il n'est jamais venu.
—Quel air a-t-il?
—Il est joliment bien habillé, et pas comme tout le monde.
—Jeune ou vieux?
—Oh! tout jeune!
—Alors, qu'il vienne ici.... Montre-lui la route.
Peu d'instants après, la silhouette, très singulière et infiniment gracieuse, d'un jeune homme, se profila sur le fond clair de la cour, et, avec un peu d'hésitation, gêné par les trois paires d'yeux braqués sur lui d'en bas, le nouveau venu commença à descendre.
Mon père plissait ses paupières, pour mieux voir, n'osant tout de même pas mettre son monocle. Nous ressentions ce que devait éprouver cet inconnu et l'effort qu'il lui fallait faire pour avoir bonne contenance, ne pas trébucher et piquer du nez en avant, sous ces regards qui le détaillaient, avec autant de curiosité que de surprise.
Il portait un élégant costume hongrois: gilet et culotte gris perle, finement soutachés, redingote noire, garnie de brandebourgs et de passementeries, cravate de dentelle, bottes mignonnes serrant le bas de la jambe jusqu'à mi-mollet.
Quand il atteignit enfin le gravier du jardin, il retira son petit bonnet d'astrakan, et salua d'un air résolu et digne, malgré une timidité évidente, qu'il dominait.
Il avait des yeux resplendissants, un teint d'une pâleur chaude, des moustaches noires, effilées comme des aiguilles, et raidies au cosmétique.
Ses premières paroles ne furent pas banales:
—Je vous demande pardon, monsieur, d'oser ainsi me présenter sans être connu de vous et sans recommandation; mais obtenir votre protection est pour moi une question de vie ou de mort, et c'est votre supériorité même qui m'a donné l'audace de venir à vous, et confiance en votre accueil.
—Asseyez-vous d'abord, dit mon père en lui montrant le bout libre du tapis, et dites ce que vous désirez: je n'ai pas grand pouvoir, malheureusement.
Le visiteur s'assit gentiment par terre, mais il semblait avoir épuisé toute son assurance, et ce fut en balbutiant qu'il répondit. Il était d'une noble famille hongroise, fort aisée, et, contre la volonté de son père, avait voulu être peintre. Il avait fait ses études de dessin presque en cachette et travaillé très sérieusement, se croyant la vocation. Il espérait désarmer sa famille en lui prouvant qu'il valait vraiment quelque chose: devant sa décision irrévocable de suivre la carrière artistique, on lui avait coupé les vivres, en lui promettant de le déshériter, ce qui n'avait fait que le fortifier dans son vouloir.
—C'est très beau de faire des sacrifices à son art, dit mon père; mais c'est grave aussi de renoncer à une belle situation, pour se jeter dans une lutte incertaine et périlleuse. A ceux qui viennent me consulter sur leur vocation littéraire, je demande toujours: «Avez-vous de quoi vivre?...» S'ils me répondent non, je leur conseille de se faire épicier, bottier, récureur d'égouts, tout plutôt que littérateur.... J'en ai peut-être sauvé quelques-uns.
—Mais je n'ai pas à me plaindre: j'ai envoyé trois tableaux au Salon et ils ont été reçus! s'écria Madarasz avec fierté.
—Avoir du talent n'est pas une raison pour réussir, au contraire!... Qu'est-ce qu'ils représentent, vos tableaux?...
—Le principal a pour sujet:la Mort de Ladislas Hunyady, ban de Croatie. C'est un catafalque entre quatre cierges, sur lequel le mort, décapité, est étendu.
—Sujet assez farouche et pas très folâtre! dit mon père. Je vous promets de voir votre œuvre et de la présenter au public. Mais, cette année, le Salon est arrangé par ordre alphabétique. J'ai suivi cet ordre et j'intitule mon compte rendu: «l'Abécédaire du Salon». Je n'en suis qu'au B. Vous vous appelez Madarasz: il faudra revenir quand j'en serai à l'M.
Le jeune homme se leva, comme mu par un ressort, croyant que cette phrase l'invitait à prendre congé; mais mon père le rattrapa.
-Je ne vous dis pas de vous en aller! s'écria-t-il, mais seulement de revenir, quand j'en serai à votre lettre, pour que je n'oublie pas.... D'ailleurs, je n'oublierai pas: vous êtes assez particulier pour que l'on se souvienne de vous, et je suis curieux de voir ce «ban de Croatie» entre ses quatre chandelles....
Mon père, maintenant, avait mis son monocle et admirait naïvement le jeune Hongrois.
—Êtes-vous heureux d'être d'un pays où il est de rigueur de porter un aussi joli costume!... Est-ce simple, élégant et commode!... Moi qui ai, en vain, tenté de réagir contre notre hideux affublement et me suis couvert de ridicule, aux yeux des bourgeois, en revêtant les toilettes les plus truculentes, j'avoue que je vous envie.... Surtout ne vous avisez pas, sur le conseil de M. Prudhomme, de renoncer à votre originalité, pour être comme tout le monde? Vos bottes et vos soutaches vous feront plus remarquer que tout le talent que vous pouvez avoir.... Enfin, je souhaite que le tableau soit aussi réussi que le peintre.
Il se trouva que la grande toile, exposée en bonne place au Salon, était vraiment originale et habilement peinte. Le débutant, signalé par mon père à l'attention du public, eut un certain succès et fut très reconnaissant. Il revint souvent nous voir. Sympathique à tous, il fut bientôt un familier de la maison.
Les Goncourt venaient quelquefois à Neuilly, surtout pendant l'été. Ils arrivaient, en voiture découverte, vers la fin de notre dîner, au grand jour, car on dînait encore d'assez bonne heure en ce temps-là.
Nous entendions le fiacre s'arrêter, et, tout de suite, la sonnette, au timbre un peu grave, tintait violemment sous une main impatiente.
Jules entrait le premier, toujours, d'une allure rapide, tandis qu'Edmond n'apparaissait qu'un peu après et s'arrêtait un instant dans le cadre de la porte.
Le plus jeune des deux frères, Jules, était un blond aux yeux noirs; sous la volute de sa moustache dorée, sa lèvre inférieure, très gonflée, faisait l'effet d'une grosse cerise pas très mûre. Il était fort élégant, rasé de frais, avec une fleur de poudre de riz qui veloutait la fraîcheur de son teint blanc et rosé. Edmond, plus brun, la figure carrée, le regard attentif, la moustache relevée, avait déjà cet air mousquetaire qu'il garda toujours.
Jules, à peine assis, contre la porte vitrée de la terrasse, engageait vivement la conversation sur quelque thème littéraire, et, quand il reprenait haleine, son frère continuait la phrase, développant l'idée, que l'autre résumait ensuite. C'était un duo tout spécial, où les voix alternaient, sans se heurter ni se mêler jamais; seulement, tandis qu'en parlant Edmond disait: «nous», Jules toujours disait: «je». Leur tactique consistait surtout à faire parler Théophile Gautier. Quand le dialogue était bien parti et que mon père s'échauffait, ils procédaient par questions, le poussaient, l'excitaient, heureux s'il se laissait aller à toute sa verve; ils ne parlaient presque plus, alors, écoutant avec un plaisir et une attention extrêmes.
Une fois, aux «mille pas», mon père me demanda:
—Qu'est-ce que tu penses des Goncourt?
—De leur personne ou de leur talent?
—Des deux, puisque tu lis leurs livres, sans demander la permission ... à mesure qu'ils paraissent. Mais procédons par ordre.
-Ils sont on ne peut plus corrects et distingués, Jules surtout; et il est même joli, ce blond aux yeux noirs, avec son teint blanc rosé et sa lèvre rouge. Mais je les trouve l'un et l'autre trop appliqués.
—Qu'entends-tu par là?
—Je ne sais pas comment te faire comprendre, car je ne comprends pas très bien moi-même.... Quand ils sont là, on est content de les voir, très intéressé par ce qu'ils disent, et cependant on ne se sent pas à l'aise, on dirait qu'on entre en classe ... qu'on n'a plus le droit de dire des bêtises ... c'est drôle.... Enfin je ne sais pas m'expliquer.
—Je te comprends d'autant mieux, dit mon père, que je connais la raison de ton impression, qui est bien près d'être la mienne. Malgré le charme de leur causerie, leur aisance et leur désintéressement apparent, on sent en eux une préoccupation, une tension d'esprit. Ils ne causent pas, comme moi, par exemple, simplement pour le plaisir de causer: ils étudient et ils observent; ils se documentent....
—Oui, c'est cela. Et même nous, qui n'avons qu'à écouter, nous sommes mal à l'aise. Je vois bien que, toi aussi, tu n'es pas comme toujours et que quelque chose te gêne.
—Oui, par moments, tout à coup, je suis inquiet, et je n'ose plus me déboutonner: ils écoutent avec une attention si intense, avec la volonté si évidente de retenir, d'apprendre par cœur ce qu'ils entendent, que je suis interloqué.... Comment dire tout ce qui vous passe par la tête, quand on a la sensation que l'on parle, peut-être, pour la postérité? On devient gauche et affecté comme devant l'appui-tête du photographe.... Et note bien que, s'il m'échappe quelque ânerie,—malgré la déférence respectueuse qu'ils ont pour moi,—ils sont tellement éperdus de réalisme qu'ils la saisiront au vol et la reproduiront de préférence, en la grossissant malgré eux.... On court le risque d'apparaître aux populations sous un jour fâcheux, autant qu'inexact, car rien ne défigure, quelquefois, comme la photographie.... Oui.... j'ai l'impression qu'ils prennent des notes: quand on ne les regarde pas, ils doivent écrire sur leurs manchettes.
—La littérature est donc pour eux un devoir sans récréation?
—Ils en sont possédés.... Pour les plus belles fleurs, ils sont toujours d'activés abeilles, jamais des papillons.... Maintenant, dis ce que tu penses de leur talent.
—Ce n'est pas très facile non plus, car il me déplaît autant qu'il me plaît.
—Explique-toi.
—Ce style si nouveau et si compliqué m'intéresse beaucoup, mais en même temps me distrait du roman. Les mots accrochent trop mon attention: je les remarque, et j'oublie de quoi l'on parle; c'est d'ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et ennuyeux; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait le malheur de les rencontrer.
—Tu exagères peut-être un peu, dit mon père: «Catalepsie—Épilepsie»! Cependant il y a quelque chose d'assez juste dans ton observation; c'est le contraste entre le style recherché et la banalité voulue du sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures rares et dignes d'être contées, ils redoutent d'embellir la vie: aussi arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle.... Cela n'empêche pas qu'ils ne soient charmants et n'aient beaucoup de talent.... De plus, ce sont des gens heureux! Je les admire, je les aime et j'en suis bassement jaloux.
—Jaloux! pourquoi!
—Comment, pourquoi? Ils travaillent comme des nègres, c'est vrai, comme des forçats, comme des bénédictins. Ils se créent à plaisir des difficultés insurmontables, qu'ils surmontent, et ne se donnent pas un jour de répit; mais ils font cela à leur idée, sur les sujets qui leur plaisent, sans que rien ne les oblige ni les entrave. Ils sont indépendants et ne travaillent pas de leur art pour vivre.... Ah! oui, je les envie, et de tout mon cœur.... Mais assez jaboté: moi, qui ne suis pas comme eux, et qui aimerais mieux, en ce moment, ciseler un sonnet, il faut que je descende à la forêt, pour faire du bois.... Qui est-ce qui vient me faire ma raie et me mettre ma cravate?