Chapter 8

LorsqueSpiriteparut en librairie, l'auteur voulut offrir à la châtelaine de Saint-Jean un exemplaire d'une rare valeur, de cette œuvre rêvée sous les grands marronniers, écrite surtout pour lui plaire et fixer d'elle une idéale image: il composa une longue dédicace, que l'on imprima en tête d'un seul exemplaire.

Soigneusement relié, en veau bleu, le volume unique, s'en alla vers Genève, et celle à qui il était adressé le reçut avec grand plaisir. Mais elle ne sut pas le conserver: plus tard, on le lui vola ou elle le perdit, et la précieuse dédicace, dont il n'existe pas de copie, est inconnue.

Une aventure, assez désagréable, nous était arrivée pendant notre séjour chez les Dardenne de la Grangerie, en Bourgogne.

Ma sœur et moi, nous étions allées faire une excursion avec Marguerite, ses deux beaux-frères, Edmond et Lucien, et un neveu de l'acteur Dumaine, que l'on appelait le «petit Pécheux», bien qu'il eût près de vingt ans et qu'il ne fût pas petit. Nous étions partis dans une gentille carriole, que Lucien conduisait, emportant notre déjeuner et deux fusils chargés à poudre, afin de faire résonner l'écho d'une grotte que nous allions visiter.

Après avoir traversé la petite ville de Nolay, le cheval commença à gravir avec effort une pente de la Côte-d'Or, toute plantée de vignes et assez peu pittoresque; il nous mena jusqu'à un plateau, où nous nous arrêtâmes pour déjeuner. Nous nous étions installés auprès d'une broussaille qui limitait à demi un champ voisin; dans ce champ, paissait un poulain; il n'y avait personne aux alentours et l'on ne voyait aucune habitation.

Le repas terminé, comme il faisait très chaud et que le soleil tombait d'aplomb, on décida d'attendre un peu, en se reposant ou en flânant, avant de continuer à grimper vers la grotte. Les jeunes gens s'éparpillèrent pour chercher des mûres, tandis que nous restions assises derrière la carriole, essayant de nous abriter un peu du soleil, car il n'y avait plus d'ombre nulle part.

Tout à coup, dans cette solitude, dans ce silence, une rumeur, des cris, des vociférations. Nous distinguons ces mots:

—Il faut le tuer!...

Qui donc?... Un chien enragé, peut-être?... Nous courons vers le bruit, pour tâcher de comprendre de quoi il s'agit, et qu'apercevons-nous?... le petit Pécheux, chevauchant le poulain, et le faisant galoper à travers le champ voisin, tandis que de tous côtés surgissent des paysans armés d'échalas, qui se jettent sur lui et veulent le prendre à la gorge.

Nous nous élançons à son aide, en appelant Edmond et Lucien qui sont hors de vue. Mais Pécheux a eu le temps de sauter à bas du poulain et se défend vigoureusement. Malgré sa jeunesse, il n'est pas facile à émouvoir: embarqué mousse à quinze ans, il a déjà fait deux fois naufrage; la dernière, il est resté pendant quarante-huit heures ballotté par les lames, cramponné à un bout de planche. Il pratique une boxe savante et répond aux coups d'échalas par des coups de poing en pleine figure: des yeux sont pochés, le sang coule. Mais le nombre des agresseurs augmente toujours. Edmond et Lucien se sont jetés dans la bagarre sans savoir de quoi il s'agit; toutes les commères sont sorties du village invisible d'où, sans doute, depuis longtemps des paires d'yeux nous surveillaient; elles glapissent, excitent les hommes, se lamentent sur le sort du malheureux poulain qui, lui, s'est tranquillement remis à paître: c'est une confusion inextricable.

Je cours à la voiture, y prendre un des fusils, et je reviens; mais on ne le voit même pas, ce fusil! Avec le canon, je laboure jusqu'à l'écorcher la poitrine nue d'un vieux paysan à figure de sauvage, qui hurle et s'acharne plus que tous les autres: je ne parviens même pas à détourner son attention, mais son fils, un grand gars de vingt-cinq ans, apercevant son père au bout d'un fusil, court sur moi et me tord le bras, pour me faire lâcher l'arme, dont il s'empare. Pécheux, haletant, les habits déchirés, la figure toute sanglante, semble à bout de forces: je retourne à la voiture et je rapporte le second fusil; cette fois, je parviens à faire reculer quelques-unes de ces brutes.

Enfin voici M. le maire, en sabots, en blouse bleue, comme les autres, ne brandissant pas d'échalas pourtant: on va pouvoir s'expliquer avec lui. Je m'approche, mais il paraît que je lui cause une terreur extrême, car il fait un bond en arrière et crie:

—Ne me touchez pas!

Les gendarmes paraissent: on est allé les chercher à Nolay. C'est là, chez le commissaire de police, que l'on va nous conduire. Tant mieux! Celui-là sera peut-être un peu plus civilisé.

Je dois rendre mon fusil aux gendarmes, puis nous voici défilant par le raide chemin entre les vignes, bordé de deux rangs de badauds. On se montre les principaux criminels: Pécheux, qui est vraiment fait comme un voleur, et moi qui voulais tuer le monde à coups de fusil.

—A-t-elle l'air méchant! disent les bonnes femmes.

Le commissaire est un colosse, mais un homme du monde, heureusement. Il nous accueille en amis et se montre indigné, au récit de notre aventure: sur le procès-verbal que l'on vient de lui remettre, elle est définie: «rébellion à main armée». Il connaît ses administrés, les habitants de ce village d'où nous venons, et les considère comme de vrais sauvages.

—Dans les premiers temps de mon séjour, dit-il, ils ont essayé aussi de m'assommer, et je ne me suis fait respecter d'eux que grâce à ma force physique. Je les empoignais par la ceinture, et je les apportais, moi-même, au poste. Cela seulement leur imposa. Si vous aviez endommagé le poulain, ils n'avaient qu'à le prouver et à se faire indemniser. Mais maintenant il ne s'agit plus de cela: ils vous ont attaqués brutalement; vous devez porter plainte et vous faire rendre justice.

Le conseil fut suivi. Dardenne de la Grangerie, que Marguerite mit au courant par une lettre circonstanciée, prit en mains le procès; nous le gagnâmes brillamment. Nous avions exigé des excuses écrites. Elles nous arrivèrent, de la grosse écriture du maire en sabots et signées de signatures informes. Très magnanimes, nous n'avions pas exigé d'indemnité pécuniaire, ce qui enthousiasma nos agresseurs, à tel point, qu'ils proposèrent de nous porter en triomphe, si nous revenions dans le pays.

J'ai toujours gardé précieusement la petite croix d'argent, surmontée d'un poulain, que Dardenne fit fondre, à quelques exemplaires, pour les vainqueurs de ce combat mémorable.

Mohsin-Khan m'avait demandée à mon père Mais un mystère planait sur cette démarche, qui ne semblait pas avoir été accueillie très favorablement. Je ne m'expliquais pas pourquoi on ne m'en disait rien, et j'étais curieuse de connaître la cause de cette réserve. Ce fut Marguerite de la Grangerie qui me la révéla. Le général avait été obligé de faire un aveu, d'expliquer sa situation, qui, très normale en Asie, pouvait paraître singulière à un Européen: il était marié en Perse, mais dans des conditions particulières; il s'agissait d'un mariage temporaire, qui se dénouait de lui-même, après un certain nombre d'années, si l'on ne renouvelait pas l'engagement. Le terme fixé était échu; Mohsin-Khan allait retourner dans son pays, pour régler cette affaire et revenir complètement libre.

Mon père jugea qu'en l'état des choses il n'était pas possible d'examiner la demande, ni d'y faire aucune réponse, qu'il fallait attendre, pour cela, le fait accompli et le retour de Perse. On fit même comprendre au général, très assidu à Neuilly, qu'il devait, jusqu'à nouvel ordre, espacer ses visites.

Mohsin fut désolé de cette décision et chercha à nous rencontrer, dans des maisons amies, ou au théâtre. Il était toujours, je ne sais comment, très bien renseigné; il trouvait le moyen, aux premières représentations, de louer la loge voisine de la nôtre.

Mon père fut très irrité par ces manigances et faillit se fâcher tout à fait. Cependant, avant le départ pour la Perse, il accueillit aimablement la visite d'adieu, et laissa même le général me parler en particulier, quelques instants.

Au moment de s'éloigner, pour une année au moins, Mohsin me suppliait de lui promettre, sans pour cela m'engager avec lui, de ne pas me marier avant son retour. Il était certain de revenir, investi de hautes fonctions diplomatiques; il pourra alors m'offrir des conditions de bonheur qui me décideraient peut-être.

Mais j'étais mal disposée; l'idée de cette femme lointaine, dont l'avenir dépendait de moi et qui serait gardée, peut-être, si je ne promettais rien, me gênait et m'agaçait; de plus, Théophile Gautier, si épris qu'il fût de l'Orient, le redoutait aussi et tâchait de me faire partager ses craintes: malgré le charme, l'intelligence et l'évidente bonté de Mohsin-Khan, il n'était pas très rassuré.

—Les Orientaux sont délicieux, disait-il, ils ont une douceur, une placidité incomparables; mais ils ont aussi des colères farouches: la femme ne doit pas broncher; à la moindre frasque ils lui font couper la tête.

Il me traçait alors un tableau effroyable de malheureuses cousues vivantes dans des sacs, en compagnie de serpents, de crapauds, de scorpions, puis jetées à l'eau.

Je ne croyais guère à tout cela, ce qui ne m'empêchait pas de taquiner méchamment Mohsin en lui disant qu'il serait peut-être capable, un jour, de me faire couper la tête.

—Comment un homme de génie peut-il avoir de pareilles idées? s'écriait-il, vraiment désolé; comment ne devine-t-il pas qu'il ne pourra jamais confier le bonheur de son enfant à quelqu'un qui en aurait plus de soin que moi?

Il me décrivait alors la beauté d'un voyage en traîneau à travers la Russie et la Perse, les châteaux mystérieux, les fêtes royales, les parures constellées de pierreries, tout ce pays desMille et une Nuits, dont j'avais tant rêvé, et qui, sans doute, était ma vraie patrie.

—Vous êtes comme une plante née par hasard dans un sol étranger, me disait-il; vous deviez être une princesse persane: ne repoussez pas l'occasion qui s'offre d'accomplir votre destinée.

Cependant je ne voulus m'engager à rien: il s'en alla, les larmes aux yeux, n'emportant aucune promesse.

Il était dit que je ne verrais pas la neige du Mont Albroz étinceler au soleil, par-dessus les platanes, qui font de Téhéran un bouquet de verdure: je décidai de m'envoler moins loin, et, lorsque Mohsin Khan, nommé ambassadeur à Londres, revint en Europe, j'avais quitté le nid paternel.

Une première série de Souvenirs a paru sous ce titreLe Collier des Jours.

Dansles Mémoiresécrits en français, de Jacques Casanova, on peut lire à la page 179 du 2evolume de l'édition Rozez, de Bruxelles:

«Les dieux qu'on adore ici, quoiqu'on ne leur élève pas des autels, sont la nouveauté et la mode. Qu'un homme se mette à courir et tout le monde lui court après. La foule ne s'arrêtera qu'autant qu'on découvrira qu'il est fou; mais c'est la mer à boire que cette découverte, car nous avons une foule de fous de naissance qui passent encore pour des sages.

Le tabac de la Civette n'est qu'un faible exemple de la foule que la moindre circonstance peut attirer en ira endroit. Le roi étant un jour à la chasse se trouva au port de Neuilly et eut envie d'un verre de ratafia. Il s'arrête à la porte du cabaret et par le plus heureux des hasards, il se trouve que le pauvre cabaretier en avait une bouteille. Le roi, après en avoir pris un petit verre, s'avisa d'en demander un second, en disant qu'il n'avait de sa vie bu de ratafia aussi délicieux. Il n'en fallait pas tant pour que le ratafia du bonhomme de Neuilly fût réputé pour être le meilleur de l'Europe. Le roi l'avait dit. Aussi les plus brillantes compagnies se succédèrent sans interruption chez le pauvre cabaretier qui est aujourd'hui un homme fort riche et qui a fait bâtir à l'endroit même une superbe maison, où l'on voit l'inscription suivante:Ex liquidis solidum, inscription assez comique dont un des quarante immortels fit les frais. Quel est le dieu que ce cabaretier doit adorer? La sottise, la frivolité et l'envie de rire.»

Cette «renommée» a continué sans interruption, évidemment; je ne sais si elle existe encore en 1903, mais en 1848, quand j'étais étudiant, de même qu'on allaitpiquer une prunechez la mère Moreau, de même on allait prendre le ratafia à une vieille renommée dont je ne soupçonnais pas alors l'origine, mais qui étaitdans l'avenue de Neuilly à gauche, assez près du pont.

DrA. GUÈDE.

Au chapitre IV duSecond rang du Collier(Revue de Parisdu 1erfévrier 1903, p. 544), l'auteur de ces très intéressants souvenirs parle de «l'engouement de Pie IX pour Paul de Kock et de sa fameuse question: (Connaissez-vous Paolo di Koko?) que le Saint-Père posait à tous les visiteurs français».

Or, le facétieux écrivain susdit était bien démodé sous le pontificat de Pie IX (qui parlait d'ailleurs le français). C'est son prédécesseur,GRÉGOIRE XVI(1831-1846) qui faisait ses délices de Paul de Kock, dont il italianisait le nom.

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APPENDIX


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