[2]Voirla deuxième noteà la fin du volume.
[2]Voirla deuxième noteà la fin du volume.
Tous les jeudis, il y avait réception à Neuilly. Il ne s'agissait pas de visites brèves, autour d'une tasse de thé: nos amis arrivaient d'assez bonne heure, surtout dans les saisons clémentes, vers quatre ou cinq heures, dînaient et passaient la soirée. Quelques-uns venaient seulement après le repas.
A chacun de ces dîners hebdomadaires, quelques personnes étaient invitées, spécialement; d'autres étaient de fondation, et venaient quand elles voulaient.
Parmi celles-ci, l'une des plus fidèles était madame Sabatier, l'amphitryonefameuse, qui avait su réunir pendant si longtemps à sa table tous les artistes de son époque, celle que l'on appelait «la Présidente», titre que mon père lui avait donné.
Je l'avais toujours connue et j'avais pour elle beaucoup d'amitié. Quand j'étais toute petite fille, elle avait voulu faire mon portrait, car elle peignait de gentilles miniatures, avec un art très délicat, que lui avait enseigné Meissonier lui-même. Il me fallait donc aller poser, et, pour cela, je passais des après-midi entiers chez elle. Elle habitait rue Frochot, un appartement, au premier ou au second, je ne sais plus trop. L'escalier n'était pas grand, et il n'y avait qu'une porte par étage, ni à droite ni à gauche, mais au milieu du palier. La porte avait deux battants couleur de palissandre.
L'antichambre, qui n'était qu'une sorte de couloir, apparaissait gaie et riante. Un vitrage donnant sur des jardins l'éclairait vivement à travers des stores légers sur lesquels étaient peintes des branches fleuries. Dans une volière, pleine de perruches, de bouvreuils et de bengalis, criant et chantant à qui mieux mieux, les ailes frissonnaient devant la lumière, et les aboiements mièvres de deux petits griffons, accourus en toute hâte, ajoutaient au joyeux vacarme qui vous accueillait dès le seuil.
La salle à manger s'ouvrait juste en face de la porte d'entrée, et ce lieu célèbre, où l'on prodiguait chaque semaine tant d'esprit et tant de verve, n'était ni très vaste ni très somptueux. La pièce, tendue d'étoffe rouge sombre, montrait des tableaux et des faïences pendus symétriquement. La table de chêne, massive et carrée, devait s'étirer jusqu'aux murailles pour les festins du dimanche.
A droite de la salle à manger, trois pièces en enfilade se bloquaient l'une l'autre: le boudoir, la chambre à coucher, et, tout au fond, le cabinet de toilette. Cela joliment capitonné, ouaté, confortable et frais.
Au lieu de fenêtres, un vitrage, qui formait toute une paroi, éclairait ces chambres: sous les feuillages des stores qui le voilaient, cet intérieur avait l'apparence d'une serre.
Le salon, carré et spacieux, était à gauche de la salle à manger. Ses fenêtres s'ouvraient sur la rue. De larges divans, de bons fauteuils, des poufs, des coussins, et sur les murs d'illustres toiles,—entre autres lePolichinelle, grandeur nature, de Meissonier, et, au milieu d'un panneau, le superbe portrait de la maîtresse du logis, avec son petit griffon sur les genoux, peint par Ricard.
La Présidente arrivait du fond de l'appartement, et s'annonçait par une roulade, qui s'achevait en un rire perlé.
Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect: beauté, bonté et joie.
Elle s'appelait Aglaé et aussi Apollonie, et c'est à elle qu'est adressé le poèmed'Émaux et Camées:
J'aime ton nom d'Apollonie,Echo grec du sacré vallon,Qui, dans sa robuste harmonie,Te baptise sœur d'Apollon....
Elle était assez grande et de belles proportions, avec des attaches très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeux, d'un châtain doré, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en riches ondes semées de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers, avec quelque chose de mutin et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et du bonheur.
Sa toilette était pleine de fantaisie et de goût. Elle ne se conformait guère à la mode, en créait une toute spéciale. De grands artistes, convives du dimanche, donnaient des conseils à leur amie et lui dessinaient des modèles. Ses costumes, presque toujours, étaient d'un bel effet. Quelquefois, pourtant, il y avait des tentatives malheureuses: on parla longtemps d'un étrange chapeau qu'elle portait à la première représentation deMadame de Montarcy,de Louis Bouilhet; c'était une sorte de dôme ou de melon côtelé, alternativement, en couleur café et en couleur chocolat, orné d'oreilles d'ours chenillées et de flots de rubans. Cela l'avait rendue presque laide et avait causé du scandale. Plus tard, sans rancune, elle riait elle-même de l'aventure et faisait complaisamment la description de cette coiffure extraordinaire, qui lui avait valu une soirée si désagréable.
Pour la pose, nous nous installions dans la salle à manger, très claire à cause du vitrage qui, au tournant de la maison, se bombait extérieurement, agrandissant la pièce comme d'une moitié de tour, et il y avait là des fleurs dans des jardinières.
La Présidente apportait un léger chevalet, des pinceaux, fins comme des aiguilles, prenait sa palette, et je tâchais de me tenir tranquille. Elle causait avec moi, me racontant des anecdotes, et la miniature avançait lentement.
Quelquefois elle me gardait à dîner, et, vers huit heures, Marianne venait me chercher.
Mais il y avait longtemps de tout cela. Un brusque changement de fortune avait bouleversé la vie de la Présidente. Les échos s'étaient tus des fameuses agapes; la vente avait éparpillé les tableaux précieux et les bibelots rares; les amis s'étaient dispersés. Elle supporta ce malheur avec une crânerie charmante: dans la défaite elle avait tout de même l'air triomphant. Des épaves de son luxe passé, elle s'arrangea un petit rez-de-chaussée qui était encore un nid coquet. Elle faisait sa cuisine elle-même, en chantant, des turquoises à ses jolies mains, le petit doigt relevé....
Elle me faisait l'effet de Peau d'Ane, pétrissant le gâteau, vêtue de sa robe couleur du temps, et j'admirais beaucoup ce courage et cette force d'âme. Elle était bien toujours, «la très belle, la très bonne, la très chère», celle à qui l'auteur desFleurs du Malavait voué un si secret et immatériel amour, celle qui revit dans ses vers immortels et se survivra par cette gloire d'avoir été, quelque temps, l'idéal d'un grand poète.
Gustave Doré était le boute-en-train de nos soirées du jeudi. Cet infatigable travailleur, si richement doué et d'imagination si féconde, était, dans l'intimité, un prodigieux gamin. Sa figure juvénile, au teint blanc et rose, à la fine moustache, aux longs cheveux blonds rejetés en arrière, cachait, sous un aspect impassible, une espièglerie, toujours prête à saisir l'occasion d'exécuter quelque bon tour. Il accomplissait mille folies, très gravement et sans cesser jamais d'être distingué. En général, il faisait son entrée sur les mains, les pieds en l'air, et ne consentait à dire bonjour qu'après avoir exécuté, avec beaucoup de grâce et de souplesse, toutes sortes de «clowneries».
Quand la Présidente était là, tout de suite il l'entraînait au piano, et ils improvisaient en duo des tyroliennes pleines de fantaisie. Il avait une charmante voix de ténor; elle, une agréable voix de soprano, et c'étaient des roulades, des fioritures, deslalaïtou, à n'en plus finir.
Un des fervents admirateurs de Gustave Doré, son ami le plus intime, son «paysage», et même son complice, Arthur Kratz, auditeur au Conseil d'État, d'origine alsacienne et baron, était parmi les habitués. Mon père prétendait qu'il avait le droit de se faire précéder par quatre hallebardiers; mais, loin d'user de cette prérogative, il poussait, au contraire, la simplicité de mœurs et de costume aux plus extrêmes limites. Gustave Doré le taquinait toujours, à ce propos, mais Kratz subissait, avec la plus imperturbable patience, toutes les farces que le grand dessinateur ne se lassait pas de lui faire; il les accueillait par un sourire fin et mystérieux, et était le premier à s'en amuser. A Neuilly, il tenait l'emploi de compère, avec un sérieux parfait et la plus profonde dissimulation, si bien que nous fûmes très longtemps avant de le découvrir.
Gustave Doré poussait le machiavélisme jusqu'à envoyer Kratz dîner à Neuilly, lui-même ne versant que le soir. En arrivant, sans prêter la moindre attention à son ami, sans échanger un mot avec lui, il organisait des expériences à la Robert-Houdin, découvrait des objets les mieux cachés, lisait les lettres fermées, devinait les pensées chuchotées loin de lui, etc.... Il nous confondait et nous stupéfiait, et nous ne nous doutions pas que Kratz, qui semblait si détaché, ou si intéressé par une causerie particulière, avec une malice extraordinaire, à l'aide de mots convenus, lui disait, à haute voix, tout ce qu'il devait savoir.
Ernest Hébert venait souvent, aussi. Nous avions tous pour lui autant d'admiration que d'amitié. Chose remarquable, il était le type même de son idéal d'art, et aurait pu servir de modèle à un de ses tableaux. Le teint pâle et olivâtre, l'air languissant et délicat, on pouvait le croire touché par cettemal'ariaqu'il savait si bien peindre. Les traits réguliers, les yeux très doux sous de longs cils noirs, la lèvre rouge dans l'ombre floconneuse de la barbe noir bleu, il semblait être né à Florence ou dans les États romains.
A son retour de la Villa Médicis, il avait été victime d'un accident terrible. Une tempête avait assailli son navire tout près de Marseille, et le jeune peintre, enlevé par une lame, s'était éveillé, d'un long évanouissement, dans un lit d'hôpital, la jambe affreusement brisée. Il lui restait de cette brasure une légère boiterie, qui accentuait son apparence fragile, bien trompeuse, en réalité, car ce noble artiste a fourni une longue et belle carrière, et son talent, toujours en ascension, brille aujourd'hui du plus vif éclat.
Hébert jouait du violon, avec beaucoup de sentiment. Il apportait souvent à Neuilly son instrument.
MmeGanneau et son fils, M. et MmeLaffite, Baudry, Puvis, Dumas fils, l'excellent pianiste Delaborde, Olivier de Gourjault, Madarasz, Rodolfo et Toto, naturellement, étaient parmi ceux qui venaient le plus souvent.
Au dîner, le nombre des convives n'était jamais certain et, comme cela arrive presque toujours en pareil cas, il tournait autour du chiffre treize, chiffre fatal et redouté de tous.
Mon père, moins que personne, n'aurait consenti à s'asseoir à une table où l'on eût été treize. Il était convaincu que le plus jeune des assistants devait mourir dans l'année, et, à l'appui de cette certitude, il racontait maintes aventures probantes. Aussi avions-nous en réserve un petit quatorzième, qui paraissait, seulement, au moment où tout espoir de voir venir un nouveau convive était perdu.
Ce quatorzième, fils du père Husson, le jardinier, habitait, avec sa famille, le petit pavillon de la cour. La mère Husson, femme adroite et active, venait chez nous aider à la cuisine, le jeudi. Elle était avertie tout de suite et allait, en un tour de main, revêtir son fils d'un costume que mon père lui avait fait faire tout exprès. Le jeune Edmond, gentil garçonnet de quatorze à quinze ans, intimidé et légèrement ahuri, paraissait avec le potage; il s'asseyait au bout de la table et, très correct, tenait sa place avec une convenance parfaite.
Le dîner était simple et copieux. On y voyait figurer souvent des plats spéciaux, exécutés avec art. Une heureuse alliance de la cuisine italienne et de la cuisine française y donnait une assez grande variété.
Théophile Gautier, comme il le disait lui-même, était gourmet et gourmand, et savait cuisiner admirablement quand il le voulait, avec des raffinements et des complications infinies. Il trouvait l'art de Vatel très dégénéré: on n'y apportait plus le même soin, le même sérieux qu'autrefois; plus personne ne serait capable de se passer une épée au travers du corps, pour un plat manqué ou une marée en retard. Il parlait toujours d'une certaine soupe à la julienne, que l'on accommodait particulièrement bien sous le règne de Charles X. Notre cuisinière s'efforçait en vain d'atteindre à cette perfection. Elle nous servait pourtant d'exquises mixtures, mais mon père hochait la tête et disait:
—C'est bon, certainement; mais ce n'est pas encore tout à fait la julienne du temps de Charles X!
Et les tantes, renseignées sur le sujet, appuyaient son dire:
—Théo a raison. Il manque on ne sait quoi.... Mais ce n'est pas encore la julienne du temps de Charles X!
Lerisotto, à la milanaise, était toujours cuisiné par ma mère et lui valait, chaque fois, un triomphe.
Larges mortadelles, saucissons de Bologne,salami, zamponi, olives noires, étaient les plus fréquents hors-d'œuvre. Puis, sur un lit de persil, paraissait le poisson, servi froid; presque toujours une truite saumonée,—pour laquelle mon père avait une prédilection marquée.—J'étais chargée de faire la sauce mayonnaise, et les jeunes gens, qui se trouvaient là, tenaient à honneur de me seconder dans cette tâche délicate. Madarasz, en sa qualité de peintre, avait mission de verser lentement l'huile sur les jaunes d'œuf. D'autres tenaient le citron, les fines herbes et les ingrédients divers. On déclarait toujours ma sauce exquise, et on s'en disputait jusqu'à la dernière bribe.
Le dessert était quelquefois assez recherché; mais, quand il venait de Paris, il n'arrivait pas toujours à temps. Je me souviens d'une certaine glace aux bananes, que mon père avait imaginée, et commandée chez Joséphine, qui s'égara dans les dédales obscurs de Courbevoie et ne nous parvint que très tard dans la soirée. On lui fit tout de même bon accueil.
Au salon, mon père s'installait sur le canapé rouge, placé à droite de la porte, pas loin de la cheminée. Quelques-uns des plus graves, parmi les invités, s'asseyaient auprès de lui, et ils essayaient de causer, au milieu du joyeux vacarme.
Gustave Doré combinait des tableaux vivants. La reproduction de la célèbre toile:la Naissance de Henri IV, eut beaucoup de succès. Dash, présenté dans un torchon, figurait le nouveau-né.—Dash était un affreux et délicieux roquet, boiteux, dont Théophile Gautier a donné la biographie dans saMénagerie intime.
Madarasz fut un habile organisateur de charades. Ce jeu amusait beaucoup mon père. Le jeune Hongrois avait des ressources infinies: c'est lui qui nous enseigna à reproduire, d'une façon si saisissante, la silhouette d'un chameau. Voici comment l'on s'y prend: une personne, debout, tient des deux mains, levé devant elle, un balai, en haut duquel, autour des crins, on a modelé avec des chiffons la tête de l'animal; une autre personne, courbée en avant, suit la première en la tenant par les hanches; on jette sur le tout une grande couverture grise, qu'on drape plus étroitement autour du manche de balai qui forme le cou. La tête de la personne debout figure la bosse, et une femme peut très bien s'asseoir sur le dos horizontal de la personne penchée.
La première fois que cette fantasmagorie s'avança, balançant le cou, portant une musulmane, cachée, moins les yeux, dans des voiles blancs, l'effet fut prodigieux. On crut vraiment qu'un vrai coursier du désert faisait son entrée dans le salon.
Quelquefois, Delaborde nous improvisait d'effroyables quadrilles, en défigurant les thèmes les plus sacrés des maîtres. Des motifs duTannhäusery paraissaient déjà.
Le vieil Érard carré avait été remplacé par un piano neuf, qui était en face du canapé rouge. Une table occupait la place laissée vide, dans l'encoignure, près de la fenêtre de la rue.
Un soir, M. Robelin était entré, et, debout, appuyé au chambranle de la porte, dont les deux battants étaient ouverts, nous regardait danser, en riant de bon cœur des fantastiques «cavalier seul» exécutés par Gustave Doré.
Vers le milieu de la contredanse, les bonnes apportèrent le thé et posèrent le grand plateau sur la table placée dans le coin. Après le galop final, le piano se tut et on servit le thé; mais les petites cuillers manquaient. Les bonnes, interpellées, affirmèrent les avoir données, avec le reste du service. On les chercha, mais on ne put les trouver nulle part.
Tout à coup Gustave Doré s'écria.
—Fermez la porte, et ne laissez sortir personne. Celui qui a mis, sans doute par distraction, l'argenterie dans sa poche, est prié de la restituer de bonne grâce; sinon, on se verra forcé de le fouiller!
—Eh bien! il en a, du toupet! dit Robelin; il nous prend pour des voleurs!...
—Si j'ai du toupet, vous ne manquez pas de cynisme! riposta Doré avec gravité. Car vous ne pouvez nier; je vous ai vu tout en dansant: c'est vous le coupable.
—Elle est forte, celle-là! Fouillez-moi, criait Robelin, en riant aux larmes.
Mais, ô surprise! c'était bien lui qui détenait les petites cuillers. Au milieu du fou rire général, on en tira de toutes ses poches!
Pendant les figures du quadrille, avec une dextérité d'escamoteur, Gustave Doré avait accompli ce bon tour, sans éveiller l'attention de personne, de prendre, une à une, les cuillers sur le plateau et de les faire passer où elles étaient maintenant.
M. Robelin, complètement abasourdi, ne riait même plus.
—Comment a-t-il fait, cet animal-là? répétait-il, comment a-t-il fait pour que je ne me sois aperçu de rien, que pas une seule fois je n'aie senti qu'il fourrait la main dans mes poches?... Mais il serait capable de faire pendre un homme.
Doré triomphait, modestement.
—Tu es prodigieux, disait Théophile Gautier. Ce n'est pas toi qui aurais fait tinter, en le fouillant, le mannequin, cousu de sonnettes, de la cour des Miracles! Plus heureux que Pierre Gringoire, tu te serais montré digne d'être, d'emblée, reçu voleur.
—Mais il n'aurait pas épousé la Esmeralda! ajoutait Dumas fils.
Quelquefois, on reprochait à mon père de ne pas se mêler aux jeux, de ne vouloir en être que spectateur bienveillant: pour montrer que s'il préférait au mouvement, l'immobilité,—qui ne dérange pas les lignes,—ce n'était pas faute d'être agile. Il consentait alors à esquisser une danse, très surprenante, qu'il appelait «le Pas du créancier». Il fallait beaucoup d'adresse, en effet, pour l'exécuter. On devait s'accroupir sur les talons, et, dans cette posture, allonger une jambe, puis l'autre, avec rapidité. C'était une sorte de gigue, très difficile et même dangereuse, si bien qu'après l'avoir sollicité, on priait le danseur de cesser la danse, tellement l'on craignait de le voir tomber.
Vers minuit, en hiver surtout, deux ou trois des carrosses du père Girault, qui avaient été réquisitionnés, s'alignaient devant la porte. Ceux des invités qui habitaient à peu près dans les mêmes zones, à Paris, essayaient de s'entendre pour former des groupes,—cela n'était pas facile, les sympathies ne s'arrangeant pas toujours de la combinaison.—Après des changements d'itinéraire, des discussions sur la situation des quartiers, on s'entassait enfin dans les voitures, en nous criant encore: «Au revoir! A jeudi prochain!» Et les véhicules, traînés par des chevaux somnolents, s'enfonçaient dans l'obscurité.
Nous fermions la porte, nous poussions les verrous; mais la petite maison de la rue de Longchamp ne s'éteignait pas encore: Théophile Gautier, toujours très éveillé à cette heure-là, était plus que jamais en train de causer. Il s'agenouillait de nouveau sur le canapé, allumait un cigare, et, tant que le cigare durait, la petite soirée intime, tranquille et douce, se prolongeait.
Plus que jamais, une haute fantaisie présidait à l'ordre de mes études. Mon père, trop chargé de travail, ne continuait pas à les diriger, et, depuis qu'on avait définitivement renoncé au pensionnat, on nous laissait libres de faire ce que nous voulions et, même, de ne rien faire du tout.
Mais les heures de solitude étaient longues: j'étais curieuse, et j'entreprenais des voyages d'exploration, que je ne menais pas toujours bien loin, à travers n'importe quelle science, au hasard de mon caprice.
L'astronomie m'intéressait toujours vivement et je ne me lassais pas de fouiller le firmament à l'aide de mon télescope; je dévorais beaucoup de livres, très arides et, encouragée partout le monde, j'étudiais le mieux possible. Claudius Popelin, le maître émailleur, le délicat poète, qui échangeait des sonnets avec Théophile Gautier, avait fait, pour moi, un médaillon précieux représentant «la très docte Hypathie», qu'il me donnait pour patronne; et, très fidèlement, chaque année, mon frère Toto m'apportait, aussitôt qu'il avait paru, l'annuaire du Bureau des Longitudes, pour me tenir au courant des choses du ciel.
Mais sans les mathématiques, l'étude de l'astronomie était fatalement bornée et stérile.
Les mathématiques!...
Pour faire la moindre addition, je ne connaissais pas d'autre procédé que de compter sur mes doigts; mon père me donnait l'exemple, d'ailleurs, et il n'avait pas honte du tout, sachant bien que les artistes ne peuvent rien entendre aux chiffres, sans doute, parce qu'ils ont en général peu de chose à compter. La façon dont Beethoven procédait pour multiplier neuf fois deux en est une preuve charmante:
2 2 22 2 22 2 2__________18
Ne pas savoir l'arithmétique me semblait même une vertu, depuis le jour où, devant le tableau noir, une sous-maîtresse du pensionnat Biré, m'avait dit, pour me stimuler:
—Mais, mademoiselle, le calcul est la science des sots.
Je lui avais effrontément répondu:
—C'est pour cela que ce n'est pas la mienne! Mais alors, comment aborder jamais les mathématiques?
Après tout, était-il donc si indispensable de savoir les quatre règles et n'était-il pas possible de les enjamber et de pousser plus loin?
Je décidai que oui! que j'allais essayer d'apprendre.
Rodolfo, autrefois élève du grand-père Gautier, s'était montré digne de ses leçons, sévères, mais fécondes; il se chargea d'être mon professeur.
Cela marcha bien tout d'abord; j'avançais assez vite, très enthousiasmée, dissimulant adroitement, je ne sais plus par quels moyens, mon ignorance des premiers principes. Mais Rodolfo finit, cependant, par la deviner; alors tout se gâta, car il prétendit m'enseigner ces maudites quatre règles; à cela je ne voulus jamais consentir. Les séances se firent orageuses et, après les discussions et même les disputes violentes, j'envoyais livres et cahiers dans les jambes du professeur: il en fut fait des mathématiques....
Privée de cette étude, je sentis un grand vide dans mes journées, et bientôt j'entrepris autre chose.
Il y avait au second étage, au-dessus du cabinet de toilette qui séparait la chambre de ma mère de celle de mon père, une petite pièce entièrement remplie de vieux livres: une grande partie de la bibliothèque, léguée à Théophile Gautier par l'abbé de Montesquiou, s'entassait sur les rayons très larges qui s'enfonçaient sous les pentes de la petite chambre mansardée.
J'installai là une table étroite et une chaise, et cette cellule devint ma retraite favorite. Je me mis à fouiller dans le chaos des bouquins disparates, presque tous reliés en veau blanc ou en cuir fauve. On y trouvait de tout: histoire, romans, poésies, philosophie, livres de piété ou d'étude. Après avoir remué beaucoup de poussière, je découvris un traité de géométrie. La géométrie fut, pour le moment, la science élue. Aussitôt je me mis à l'œuvre, m'efforçant à comprendre, m'acharnant des heures entières sur un passage embrouillé, la tête dans mes mains, les sourcils froncés, cherchant à percer les obscurités d'un style souvent imparfait.
La fenêtre donnait sur la rue et, quelquefois, pour dissiper la migraine, je m'y penchais; les bras dans la gouttière, mes regards plongeant sur l'immense parc du docteur Pinel, je me laissais aller à de longues rêveries.
Mais je revenais au devoir: je traçais des lignes, des carrés, des triangles; j'eus l'ambition de mesurer la hauteur d'une tour....
Le problème de la quadrature du cercle m'arrêta net; il était bien évident que là où tout le monde avait échoué, j'allais réussir, et que c'était moi qui le résoudrais. Je perdis beaucoup de temps à cette recherche, puis, je l'abandonnai brusquement et, avec elle, la géométrie.
La géologie lui succéda et je lui trouvai beaucoup de charme; elle me semblait même trop séduisante: les faits qu'elle me révélait me paraissaient quelquefois invraisemblables, à tel point qu'arrivée au chapitre de la formation des cristaux, je ne pus croire à une loi aussi surprenante et refermai le livre, le soupçonnant d'être l'œuvre d'un mystificateur.
Nono, qui étudiait les langues orientales, voulut m'enseigner le persan: je n'apportai pas beaucoup d'ardeur à ce travail, mais dans les quelques vers, cités en exemple par la grammaire persane, je pris le goût de cette poésie et le désir d'en connaître davantage.
Je récitais sans cesse un distique que je n'ai jamais oublié:
Si ce jeune turc de Schiraz voulait accepter mon cœur, Pour la noire éphélide de sa joue je donnerais Samarcande et Boukhara.
Si ce jeune turc de Schiraz voulait accepter mon cœur, Pour la noire éphélide de sa joue je donnerais Samarcande et Boukhara.
«Éphélide» nous taquinait, Nono et moi, mais «grain de beauté» était pire. Nous nous torturions l'esprit pour trouver l'expression juste et harmonieuse, mais il est vraisemblable qu'elle n'existe pas.
L'étude du piano à quatre mains nous absorba, ma sœur et moi, durant des après-midi entières. Nous ne désirions pas cependant devenir des pianistes, nous voulions parvenir à déchiffrer assez bien pour lire et comprendre la grande musique. M. Lafitte, chargé de famille et très occupé, ne venant que rarement, il nous fallait une maîtresse en second, qui nous guiderait par des conseils plus fréquents. Ma mère la découvrit, sur la foi d'une petite affiche, écrite à la main, et collée chez le charbonnier.
La première fois que la pauvre dame se présenta chez nous, elle nous trouva aux prises avec l'énorme partition dela Vie pour le Czar, de Glinka, qu'un ami de Russie avait envoyée à mon père, et dont plusieurs morceaux étaient arrangés à quatre mains. Toute tremblante et complètement effarée, la nouvelle venue, qui croyait peut-être qu'on allait lui confier des enfants ne jouant encore quele Petit SuisseouMon Rocher de Saint-Malo, ne sut pas lire une seule note et sembla voir un piano pour la première fois.
Loin de nous mal disposer, cette émotion et tout ce que l'attitude de cette femme révélaient de tristesses et de déceptions, nous toucha profondément, et nous déclarâmes qu'elle nous convenait. Elle s'engagea, pour une somme minime, à venir presque tous les jours et à nous consacrer deux heures.
Malgré les apparences, elle savait assez bien la musique; seulement, ses mains gourdes, gercées et rougies par les travaux du ménage, étaient incapables de l'exécuter.
Nous jouions presque exclusivement des symphonies à quatre mains, celles de Beethoven surtout, et beaucoup des œuvres que nous entendions aux Concerts Populaires. Pour ce genre d'études, la nouvelle maîtresse nous fut très utile: elle comptait, battait la mesure, tournait les pages et, quand une difficulté se présentait, se joignait à nous pour essayer de la résoudre. Presque toujours, c'était elle qui finissait par découvrir la solution. Bien des mois elle nous assista ainsi; puis elle dut quitter Neuilly.
Elle fut remplacée par une jeune femme à la voix délicieusement timbrée, aux mains blanches et agiles. Celle-ci ne faisait aucun mystère d'un fils, qu'elle avait, fruit charmant d'une faute, qu'elle ne regrettait pas. Une de ses parentes habitait avec elle et toutes deux travaillaient, pour élever l'enfant le mieux possible, heureuses et fières d'opposer ainsi la noblesse de leur conduite, à la lâche et habituelle insouciance de l'homme.
Bien souvent, lorsque nous attaquions une ouverture de Weber, Théophile Gautier descendait, sans bruit, et entrait dans le salon, comme attiré par un charme. Il ne se trompait jamais. Ce maître exerçait sur lui une véritable fascination. Il l'a écrit:
Quand on écoute la musique de Weber, on éprouve d'abord une sensation de sommeil magnétique, une sorte d'apaisement qui vous sépare sans secousse de la vie réelle, puis dans le lointain résonne une note étrange qui vous fait dresser l'oreille avec inquiétude. Cette note est comme un son pur du monde surnaturel, comme la voix des esprits invisibles qui s'appellent. Obéron vient d'emboucher son cor et la forêt magique s'ouvre, allongeant à l'infini des allées bleuâtres, se peuplant de tous les êtres fantastiques décrits par Shakespeare dansle Songe d'une nuit d'été, et Titania elle-même apparaît dans sa transparente robe de gaze d'argent....
Quand on écoute la musique de Weber, on éprouve d'abord une sensation de sommeil magnétique, une sorte d'apaisement qui vous sépare sans secousse de la vie réelle, puis dans le lointain résonne une note étrange qui vous fait dresser l'oreille avec inquiétude. Cette note est comme un son pur du monde surnaturel, comme la voix des esprits invisibles qui s'appellent. Obéron vient d'emboucher son cor et la forêt magique s'ouvre, allongeant à l'infini des allées bleuâtres, se peuplant de tous les êtres fantastiques décrits par Shakespeare dansle Songe d'une nuit d'été, et Titania elle-même apparaît dans sa transparente robe de gaze d'argent....
Nul autre compositeur ne produisait sur lui une impression aussi profonde, et cette impression datait de loin, des années du romantisme: on représenta en 1835, à l'Opéra-Comique,Robin des Bois, qui avait été déjà donné à l'Odéon, en 1824. Mon père savait jouer sur le piano la célèbre valse de cet opéra: il avait dû beaucoup s'appliquer pour l'apprendre, mais il ne l'oubliait pas et l'exécutait, tout entière, dans un mouvement vif, non pas avec un seul doigt, mais avec le bon doigté et la basse. Nous étions ravies quand il consentait à nous la faire entendre. J'ai toujours la vision de ce rare tableau: Théophile Gautier, assis devant le clavier, un peu penché en avant, l'esprit tendu par une attention anxieuse et les regards sautant continuellement d'une main à l'autre. Il allait jusqu'au bout du morceau, sans jamais faire une seule faute. Quand il se relevait, très glorieux, il était bien embrassé et chaudement félicité.
Nous prenions aussi quelques leçons de dessin et de peinture d'un artiste de talent, Auguste Herst, aquarelliste de premier ordre, que mon père appréciait beaucoup.
Mais l'arrivée du Chinois Ting-Tun-Ling et la découverte de la Chine m'apportèrent des occupations nouvelles.
Ting était maintenant de la maison: sa mince silhouette, dans sa robe bleue et sa veste noire, sa figure malicieuse, aux yeux demi-clos, sous sa calotte de satin, que, selon le rite, il n'ôtait jamais, nous étaient devenues familières et ne nous présentaient plus rien d'insolite; l'exilé s'harmonisait avec les êtres et nous manquait lorsqu'il était absent. Il n'habitait pas cependant sous notre toit; on lui avait trouvé une petite chambre rue des Mauvaises-Paroles, située dans le bout populeux de la rue de Longchamp. Mais il était là au déjeuner, et, tout de suite après, nous nous plongions dans l'étude des grimoires chinois.
«Bœuf en Chambre» me fît cadeau d'un dictionnaire chinois-français, un grand in-folio que j'ai toujours. Il avait été publié en 1813, sur l'ordre de Napoléon, par le Père de Guignes. Très imparfait au point de vue pratique, il est remarquable comme typographie; les caractères chinois, de deux centimètres carrés, sont très élégamment gravés; l'édition est devenu rare. Il était d'un maniement laborieux et nous l'appelions, pour rire: «Le dictionnaire de poche.»
Tout de suite je voulus lire les poètes et essayer de les traduire. Je commençai à réunir les matériaux de la première version duLivre de Jade, que «Judith Walter» publia bientôt. Pour réaliser ce travail, je dus faire connaissance avec la bibliothèque de la rue de Richelieu. Là seulement on pouvait trouver des livres chinois. Presque chaque jour, accompagnée de Ting, qui me tenait lieu de duègne, j'allais m'installer dans la salle des manuscrits et nous fouillions les recueils de poésies, pour y découvrir des poèmes à notre goût, les copier, afin de les emporter et de les étudier à loisir. J'aimais beaucoup ce milieu solennel et austère, si calme et si studieux; il m'en imposait un peu et je n'osais parler que tout bas.
La première fois que je vins à la Bibliothèque, cependant, il se produisit un incident qui faillit bien m'empêcher d'y revenir jamais. A quatre heures, les garçons de salle firent retentir leur impératif: «Messieurs, on ferme!» Ayant jeté un rapide coup d'œil sur les travailleurs, je vis que personne ne bougeait. Je crus avoir le droit de ne pas me presser plus que les autres. Alors un des garçons cria tout près de nous:
—On ferme!
Nous nous dépêchions, Ting et moi, de terminer la copie de quelques vers; mais le garçon, s'adressant directement à nous, cria encore une fois:
—On ferme!
Aussitôt, à une table assez distante, un monsieur se leva, furieux, et interpella violemment l'employé:
—Vous n'êtes qu'un malappris! voilà deux fois que vous vous adressez, spécialement, à cette dame. On n'a pas idée d'une pareille insolence!...
Le garçon riposta brutalement et le monsieur s'élança sur lui, dans le brouhaha de toute la salle en émoi. Je m'enfuis, entraînant le chinois très ahuri, au moment où, par-dessus des têtes, était brandi un fauteuil!...
Plus tard, on nous autorisa à emporter de la Bibliothèque les livres dont nous avions besoin. Nous nous installions alors, pour travailler, dans un coin du salon, près de la fenêtre de la rue; mais j'avais à lutter contre la paresse, tout orientale, de Ting-Tun-Ling, qui accaparait le grand fauteuil et s'y endormait volontiers.
Mon père s'intéressait extrêmement à la traduction de ces poèmes chinois; il les arrangeait quelquefois en vers. Malheureusement, il n'en écrivit que des brouillons et je crains bien qu'aucun n'ait été conservé. Je n'ai pu retrouver dans ma mémoire que les deux vers qui terminaient la pièce intitulée:l'Épouse vertueuse:
Avant d'être ainsi liée,Que ne vous ai-je connu!
Le rhythme était de sept pieds, comme dans l'original chinois.
Il aima beaucoup mon premier livre et me fit l'exquise surprise d'écrire quelques lignes sur lui, à propos du poème en prose de Baudelaire,les Bienfaits de la lune:
Nous ne connaissons d'analogue à ce morceau délicieux que la poésie de Li-Taï-Pé, si bien traduite par Judith Walter, où l'impératrice de la Chine traîne parmi les rayons, sur son escalier de jade, diamanté par la lune, les plis de sa robe de satin blanc....
Nous ne connaissons d'analogue à ce morceau délicieux que la poésie de Li-Taï-Pé, si bien traduite par Judith Walter, où l'impératrice de la Chine traîne parmi les rayons, sur son escalier de jade, diamanté par la lune, les plis de sa robe de satin blanc....
Une nuit, tout le monde dormait dans la maison, toutes lumières éteintes, quand un violent coup de sonnette retentit.
J'avais le sommeil très léger: je fus éveillée la première et je me levai, très effrayée. J'allai dans la chambre de ma mère, qui s'éveillait aussi, mais croyait avoir rêvé ce coup de sonnette.
—C'est quelque farceur, dit-elle.
Cependant elle se leva, ouvrit la fenêtre, poussa les persiennes et se pencha au dehors en criant d'une voix terrible:
—Qui est là?
Un grand éclat de rire lui répondit et, en même temps, une voix bien connue disait gaiement:
—C'est le père Dumas!... le grand Dumas!... que son fils vous amène.
Tout le monde était sur pied, maintenant; de sa chambre mon père se penchait à son tour vers la rue, aussi surpris que charmé par cette visite imprévue.
Alexandre Dumas s'excusait de venir le surprendre à pareille heure.
—C'est que j'ai absolument besoin d'un numéro duMoniteurd'il y a quinze jours, disait-il; peut-être le retrouverons-nous ici.... Et puis j'avais grande envie de vous revoir; je n'ai pas trouvé d'autre moment: j'arrive de voyage et je repars demain.
—Le temps de passer un pantalon, et je descends vous ouvrir, dit mon père.
Dumas! le grand Dumas! que nous n'avions jamais vu encore!... l'auteur desTrois Mousquetaires!...Avec une hâte fiévreuse, on s'habillait, à peu près, et nous fûmes bientôt tous réunis au salon.
Dumas nous apparut, colossal: mon père, auprès de lui, devenait svelte et petit. Il avait le teint bronzé, d'abondants cheveux crépus, qui lui faisaient une tête énorme, des yeux gais et des dents éblouissantes, entre les lèvres charnues.
Tout de suite il nous tendit les bras et nous embrassa paternellement.... On alluma des lampes et on jeta au milieu du salon des paquets de journaux qui avaient été apportés. Nous nous mîmes à chercher, ma sœur et moi, cet article dont Dumas ne savait pas bien la date et, pendant ce temps, avec de grands gestes et des rires sonores, il causait: rappelant des souvenirs, exposant des projets, donnant des détails sur le voyage qu'il venait de faire.
L'attitude d'Alexandre Dumas fils devant son père nous frappa. Il semblait très petit garçon, l'écoutait sans rien dire, dans une sorte de recueillement, et le regardait avec une expression de respectueuse tendresse, vraiment charmante.
Nous ne trouvions pas le numéro duMoniteurqui contenait le document cherché. Mais bientôt le grand Dumas, agacé par ce bruit de papier froissé, nous avoua, qu'au fond, il n'avait pas du tout besoin de cet article.
On déboucha dupale ale, et j'en versai au bon géant, qui, debout devant la cheminée, me regardait en souriant. Alors, levant son verre contre la flamme de la lampe, il me dit:
—C'est drôle! tes yeux ont tout à fait la couleur de cette bière.
Il faisait jour quand il nous quitta, pour aller, disait-il, dormir quelques heures, avant de boucler de nouveau sa valise.
Un mois plus tard, je le rencontrai boulevard de la Madeleine. Je courus à lui et, sans hésiter, il me serra avec effusion sur les vastes pentes de son gilet de nankin. Mais, aussitôt après, il me demanda:
—Qui es-tu, toi?...
Je le revis une autre fois, chez M. Robelin, qui l'avait invité à déjeuner. Ce jour-là, je lui présentai Ting-Tun-Ling, et nous lui demandâmes, très solennellement, l'autorisation de traduire en chinoisles Trois Mousquetaires.
Épris des arts plastiques et de la beauté de la forme comme il l'était, Théophile Gautier ne pouvait manquer de s'inquiéter de lui-même et de son aspect physique: l'idée qu'il vieillissait, l'attristait infiniment.
—Personne, cependant, n'a été plus jeune que moi! s'écriait-il quelquefois.
Il allait alors se regarder, de tout près, dans les miroirs, «pour étudier les progrès, lents mais sûrs, de la décrépitude....»
Le résultat de ces observations s'exprimait par l'improvisation, paroles et musique, d'un récitatif comme celui-ci:
J'ai, plus je me regarde et plus je m'examine,Le fond du teint très jaune et fort mauvaise mine....
Il réagissait, néanmoins, de son mieux. Sa toilette lui prenait toujours beaucoup de temps: il aimait les soins délicats, les bains odorants, les parfumeries fines, et regrettait toujours que les hommes fussent condamnés aux affreux habits modernes, qu'il voulait du moins sortant de chez le plus habile tailleur. Il nous confiait le soin d'arranger sa chevelure, de la bien lustrer et de lui donner un joli tour. Il se risquait parfois à me laisser peigner sa barbe; mais il était très douillet, et, si je tirais le moins du monde, il me faisait des grimaces bouffonnes, roulant des yeux terribles et grinçant des dents. Sa cravate, qu'il ne savait pas nouer lui-même, exigeait aussi une attention méticuleuse.
—Comment me trouves-tu? disait-il, lorsqu'il était prêt.
—Tu as l'air d'un beau lion, très fort et très doux.
—Oui, tu dis cela pour me faire plaisir. Mais, au fond, tu me considères comme un père noble, un Géronte, un vieux birbe.
Il me conduisait alors devant le grand portrait que Chatillon, poète, peintre et sculpteur, a fait de lui.
-Voilà comment j'étais à vingt-huit ans, disait-il; c'est là l'image que je voudrais laisser de moi, et elle était d'une ressemblance absolue. Si je le pouvais, je détruirais tous les autres portraits, plus ou moins hideux, que l'on m'a fait subir. Physiquement, l'homme est vraiment lui-même à trente ans; à partir de là, il ne progresse plus, et bientôt, hélas! il commence à descendre, plus ou moins vite, l'autre versant de la montagne. La réputation vient tard, en général, et on ne laisse de soi qu'un masque flétri et déformé, par les fatigues et les peines de la vie. Cela est absurde. Passé trente ans, on ne devrait jamais laisser faire son portrait. Mais les peintres demandent à vous «pourtraire», non pas parce que l'on est beau, mais parce que l'on est célèbre....
Célèbre, il l'était, en effet, et personnellement connu, à ce qu'il semblait, par tous les passants. Quand il sortait, il était aussi fréquemment salué qu'un chef d'État. Il répondait, par de grands coups de chapeau, à des inconnus, la plupart du temps. Ce manège avait pour résultat l'usure rapide de ses couvre-chefs: le bord s'amollissait, se cassait et bientôt lui pendait sur le front. C'était là un dommage irréparable et il fallait remplacer la coiffure.
Il était accablé d'invitations, à des dîners, à des soirées, qui l'ennuyaient mortellement. Le monde officiel le sollicitait aussi et l'intéressa quelque temps. Il reçut, un jour d'été, une invitation de l'empereur et de l'impératrice, à venir passer une semaine au palais de Compiègne.
Cela nous causa un certain émoi. Il existait, sans aucun doute, un cérémonial, une tenue de rigueur. Mon père s'informa: l'après-midi, redingote noire, pantalon et gilet de fantaisie; le soir, culotte courte et bas de soie, gilet, habit, épée et bicorne. Il n'y avait que le temps bien juste de se munir: le tailleur ne put promettre la culotte que pour le jour même du départ. Ce jour venu, on n'attendait plus qu'elle pour fermer la malle, mais la culotte n'arrivait pas. Rodolfo, qui était là, prit la voiture devant la porte, pour aller jusqu'à un fiacre, et courir à toute bride chez le tailleur.
Nous essayions de patienter.
—Toujours quelque anicroche à ma toilette me taquine, quand j'ai affaire à des souverains! disait Théophile Gautier. En Espagne, le jour où l'on me présenta à la reine, j'avais un gilet de nankin, fraîchement empesé et rétréci au blanchissage, si bien qu'il fut impossible d'attacher la boucle. Au mouvement que je fis pour saluer, je sentis un craquement dans le dos: la toile, brûlée par l'empois, cédait!... A mesure que je m'inclinais, la déchirure augmentait, avec un bruit qui me paraissait formidable, tandis que le devant du gilet bouffait, d'une façon grotesque. J'aurais voulu être à six pieds sous terre ... et je fus parfaitement stupide.
Rodolfo revint.
—Eh bien! dit-il, le paquet est arrivé?
—Pas du tout!
—Comment? Il y a plus de deux heures que celui qui le porte est parti, et il avait l'ordre de prendre une voiture!
—Il a peut-être perdu l'adresse et est retourné là-bas pour la redemander.
On attendit jusqu'à la dernière minute, mais mon père, très anxieux, dut se mettre en route sans emporter la culotte courte. Il était entendu que Rodolfo la porterait à Compiègne, aussitôt que possible, le jour même, probablement.
Mais la journée se passa en attentes et en courses vaines: l'émissaire ne reparut pas chez le tailleur, qui ignorait son adresse. On ne le revit au magasin que le lendemain assez tard, et comment il fut reçu, on le devine. Où avait-il déposé le paquet? Qu'en avait-il fait, puisqu'il ne l'avait pas remis et qu'il ne le rapportait pas?... Après quelques hésitations, le misérable se confessa. Pour bénéficier de la différence de prix, au lieu de prendre un fiacre, comme on le lui avait ordonné, il avait pris l'omnibus et était même monté sur l'impériale. Il tenait le paquet bien soigneusement sur ses genoux; mais, vers la moitié de l'avenue, un voyageur pressé avait, en passant, si brutalement accroché le paquet qu'il fut projeté, du haut de l'omnibus, en pleine boue. N'osant pas livrer le vêtement dans l'état où il le ramassa, l'employé revint à Paris et courut chez un teinturier, pour le faire nettoyer. Celui-ci ne voulut pas interrompre ses occupations pour s'occuper, tout de suite, de ce travail nouveau, qui demandait du temps et des soins, et il avait gardé la culotte.
Avec quel plaisir, on eût roué de coups ce malheureux! Mais cela n'eût rien réparé. En l'accablant d'injures, on le suivit chez le dégraisseur inconnu, et Rodolfo ne put partir que le soir pour Compiègne, sans espoir d'arriver avant l'heure du dîner impérial. Ce ne fut que le troisième jour après son arrivée que Théophile Gautier put se présenter devant ses hôtes. Il avait été obligé de se dire souffrant et de rester confiné dans sa chambre où il se morfondait. L'empereur ne manqua jamais, quand mon père venait le saluer, de lui demander s'il était bien remis de cette indisposition.
Ce séjour à Compiègne plut à mon père: le château luxueux, les beaux horizons, la vie raffinée et sans heurts, si bien abritée des ennuis et qui roulait comme sur un tapis de velours, lui semblait l'existence normale, qui seule pouvait permettre à la flamme de l'esprit de donner l'éclat complet de sa lumière, tandis qu'elle vacille sans cesse, aux cahots de la route et à tous les vents des soucis.
Il nous raconta l'ordre des journées, qui laissait aux invités beaucoup d'heures de liberté: la matinée était à eux; les souverains paraissaient au déjeuner, puis ils se retiraient et chacun faisait ce qu'il voulait. Le plus souvent, par groupes sympathiques, on s'en allait en excursion dans les environs: des voitures étaient toujours prêtes et à la disposition des invités. Au dîner, il fallait être en tenue; la soirée se prolongeait et s'achevait en bal. Ce qui, par exemple, n'était pas très babylonien ni sardanapalesque, disait mon père, c'est qu'on dansait aux sons d'un orgue de Barbarie; même il n'y avait pas une personne spéciale pour tourner la manivelle:—on ne voulait pas d'un intrus dans l'intimité;—les hôtes de bonne volonté faisaient la manœuvre.
—J'ai dû, moi aussi, moudre des valses, des quadrilles et des polkas, tandis que se trémoussait la noble assistance.
Une grande dame russe, nouvellement installée à Paris, la princesse *** manifesta le plus vif désir de faire la connaissance de Théophile Gautier. L'espoir de le rencontrer, par hasard, ne se réalisant pas, elle se décida à écrire au poète son admiration pour lui et la joie qu'elle aurait de le voir.
La petite lettre parfumée, timbrée d'un chiffre d'or, fut apportée par Charles Yriarte, qui connaissait la princesse et était en relation avec mon père. L'aimable messager donna quelques détails biographiques sur la noble dame, dont Paris, disait-il, allait s'engouer: orpheline, presque en naissant, elle avait hérité, à l'âge de six mois, de huit cent mille livres de rente. Sous l'œil indulgent d'une grand'mère, elle avait grandi, pareille à une plante rare, entourée de soins et cependant libre, comme si l'on eût combiné pour elle la serre et la forêt vierge. Jeune fille, elle ne fit rien qu'à sa tête et soumit tout à ses caprices. D'assez bonne heure, elle s'était mariée; elle avait deux fils. Maintenant veuve, belle, jeune, indépendante et frondeuse, elle courait le monde sans entraves et sans soucis, un peu folle peut-être, mais d'une folie russe et délicieuse.
La princesse priait Théophile Gautier de vouloir bien venir dîner le lendemain, chez elle, dans l'intimité. Assez curieux de voir cette étrange et séduisante personne, mon père accepta l'invitation.
Nous étions couchées depuis longtemps quand il revint de chez la princesse ***. Mais nous ne dormions jamais que d'un sommeil léger et inquiet, tant que le père n'était pas rentré. Pour moi, quand il mettait la clef dans la serrure, ce faible choc m'éveillait aussitôt et j'écoutais tous les bruits familiers et rassurants qui se succédaient alors:—la porte refermée, le verrou poussé, la clef jetée sur le guéridon, dans l'angle du vestibule où la lumière attendait; puis la montée tranquille de l'escalier et les pas sonnant sur le parquet de la chambre.—Ce n'était pas tout encore: Théophile Gautier ne manquait jamais de venir dire bonsoir à ma mère et, assis près du lit, de lui raconter, en détail, tout ce qu'il avait fait et vu. Notre chambre communiquait avec celle de ma mère et la porte restait ouverte. J'entendais donc toujours, sans en rien perdre, les narrations. Mais, ce soir-là, il fut très bref: la princesse *** était extrêmement aimable et assez originale; il avait trouvé l'installation somptueuse et le dîner excellent; un sterlet du Volga y figurait, ce succulent poisson dont il n'avait pas goûté depuis son voyage en Russie et dont il était très friand.... Puis il bâilla longuement et s'alla coucher.
Le lendemain cependant, durant une absence de ma mère, il nous en dit un peu plus. La princesse l'avait à la fois charmé et presque scandalisé.
—Elle est grande, un peu trop grande même pour une femme: cela lui donne beaucoup de majesté, malgré le galbe assez enfantin de la tête. Son corps a des souplesses et des grâces de chatte, ou des mouvements brusques et saccadés de jeune cabri. Après dîner, elle a chanté «Il Bacio» en mon honneur, car elle ne regardait que moi, et en accentuant les paroles passionnées de la valse, par des tortillements, des pâmoisons, des œillades, tellement provocantes que j'en étais tout interloqué. Si nous avions été seuls, ces manières m'eussent paru assez claires, mais elles l'étaient moins en la présence de vagues comparses, graves comme des augures et qui semblaient les trouver toutes naturelles. Je m'en suis tiré par quelques madrigaux, assez vifs, et la dame a l'air enchantée de moi. Huit cent mille livres de rente, dès l'âge de six mois, cela vous donne dans la vie un imperturbable aplomb et un beau dédain du qu'en-dira-t-on.... Après tout, la belle Russe est peut-être tout simplement une sorte de Célimène instinctive et innocente, qui a la fantaisie d'atteler un poète à son char!
Dans la journée, la princesse envoya des fleurs, accompagnées d'une lettre: elle remerciait de la bonne soirée de la veille et indiquait les jours privilégiés où elle recevait seulement ses amis.
Paris commençait à s'occuper d'elle; dans toutes les fêtes officielles elle faisait sensation, par son allure, sa beauté et ses toilettes, très magnifiques. On racontait qu'elle avait une fois sauté au cou de sa couturière, qui lui livrait une robe particulièrement admirable, et s'était écriée:
—Mais tu n'es pas ma couturière, tu es mon amie!...
Théophile Gautier retourna chez la princesse et prit plaisir à la fréquenter; il s'établit entre elle et lui ce que nous appellerions aujourd'hui «un flirt», mais le mot n'était pas encore à la mode. Elle recherchait son avis et ses conseils en maintes circonstances et ses envoyés parcouraient sans cesse la route de Neuilly. Quand le père était absent, nous dissimulions autant que possible, pour les lui donner en particulier, les lettres, bien faciles à reconnaître, qui venaient de la princesse. Nous avions remarqué qu'il évitait de parler d'elle, excepté avec nous: non qu'il eût rien à cacher, mais il lui eût été pénible d'entendre formuler sur elle quelque appréciation désobligeante.
Un soir, vers dix heures, un équipage s'arrêta devant notre porte. La voiture était vide et le valet de pied remit un billet très pressant: la princesse suppliait Théophile Gautier de venir chez elle, tout de suite. Il partit assez effrayé, mais il trouva la belle Russe debout devant sa psyché, essayant le costume de Salammbô qu'elle devait porter à un bal travesti chez la comtesse Walewska. Il s'agissait de savoir si le costume seyait, si rien ne manquait, si les détails étaient exacts: avec l'approbation de son grand ami elle serait tranquille.
Les deux fils de la princesse, deux gamins de dix ou douze ans, soulevaient le plus haut qu'ils pouvaient, chacun un candélabre, pour bien éclairer leur superbe maman, dont ils paraissaient très fiers.
Le costume eut beaucoup de succès, le soir de la fête; il causa même un peu de scandale: les journaux de l'opposition clabaudèrent sur la chaînette d'or que les vierges carthaginoises portaient entre les chevilles et que la princesse n'avait pas voulu supprimer. Mais les clameurs lui importaient peu et n'altérèrent pas sa sérénité.
L'amour des lettres et la fréquentation des poètes avaient fait naître dans son esprit une haute ambition, qu'elle avoua bientôt: elle voulait écrire un livre!...
Chez une personne d'un caractère aussi résolu, du désir à l'accomplissement, l'espace fut court. Le livre avança vite, mais pour le mener à bien, les conseils et l'assistance de Théophile Gautier furent, plus que jamais, indispensables: il refit, anonymement la courte préface, et, comme l'héroïne de cette sorte d'autobiographie, éprouvait une gêne à peindre elle-même son portrait, elle le pria de vouloir bien le tracer, à sa place, mais en exprimant très sincèrement tout ce qu'il pensait d'elle.
L'auteur disait dans la préface:
Je n'ai pas la prétention d'être un écrivain; je suis étrangère, j'ai peu d'expérience, mais je regarde et je vois. Je viens de passer quelques mois dans cette grande ville qui s'intitule la lumière du monde; je ne puis me vanter de la bien connaître, je tiens à prouver du moins que je l'ai observée, et à conserver les impressions que j'ai reçues.Je demande l'indulgence du lecteur pour ces pages futiles: j'ai dit ce que j'ai vu, simplement, comme je l'ai pensé. Tout est vrai dans ce livre, même le petit roman de cœur qui en est le fond.On y chercherait vainement des portraits. Je n'ai peint que des tableaux; s'il s'y trouve quelques ressemblances, c'est que j'aurai eu des souvenirs involontaires.En réunissant mes notes sur cette société où j'ai vécu une saison, j'ai cherché plutôt un amusement qu'un succès, je ne serai donc ni surprise ni blessée des critiques que l'on m'adressera sans doute. Je les accepte d'avance, en déclarant néanmoins qu'elles ne changeront rien à mes opinions; tout au plus, m'apprendront-elles à en modifier la forme. J'ai mes convictions et mes idées: bonnes ou mauvaises, je les garde; elles m'appartiennent en propre, et j'ai pour principe que dans ce monde il faut être soi, c'est la seule manière d'être réellement quelque chose.
Je n'ai pas la prétention d'être un écrivain; je suis étrangère, j'ai peu d'expérience, mais je regarde et je vois. Je viens de passer quelques mois dans cette grande ville qui s'intitule la lumière du monde; je ne puis me vanter de la bien connaître, je tiens à prouver du moins que je l'ai observée, et à conserver les impressions que j'ai reçues.
Je demande l'indulgence du lecteur pour ces pages futiles: j'ai dit ce que j'ai vu, simplement, comme je l'ai pensé. Tout est vrai dans ce livre, même le petit roman de cœur qui en est le fond.
On y chercherait vainement des portraits. Je n'ai peint que des tableaux; s'il s'y trouve quelques ressemblances, c'est que j'aurai eu des souvenirs involontaires.
En réunissant mes notes sur cette société où j'ai vécu une saison, j'ai cherché plutôt un amusement qu'un succès, je ne serai donc ni surprise ni blessée des critiques que l'on m'adressera sans doute. Je les accepte d'avance, en déclarant néanmoins qu'elles ne changeront rien à mes opinions; tout au plus, m'apprendront-elles à en modifier la forme. J'ai mes convictions et mes idées: bonnes ou mauvaises, je les garde; elles m'appartiennent en propre, et j'ai pour principe que dans ce monde il faut être soi, c'est la seule manière d'être réellement quelque chose.
Et voici le portrait, où l'on retrouve aisément la couleur et le style de celui qui l'a exécuté:
C'est une de ces femmes qui ne sauraient passer inaperçues et qu'on ne peut oublier lorsqu'on les a rencontrées une fois. Grande, svelte, sa taille est d'une élégance et d'une désinvolture sans pareilles. Son visage n'a point de régularité, cependant il est adorable; ses yeux ont une expression de douceur et de mutinerie qui attire les femmes et qui captive les hommes; elle a des dents de perle, un sourire où la bonté tempère la malice, une peau de satin; des cheveux blonds, qu'elle a la coquetterie de porter bouclés, sans s'inquiéter de la mode, donnent de l'éclat à son teint de rose du Bengale; elle éblouit d'abord, elle plaît ensuite, et quand elle a plu on l'aime bientôt, car chaque jour on découvre en elle de nouvelles qualités; son âme est pleine de poésie, elle est d'une honnêteté et d'une franchise rares; incapable de tromper, elle ne croit à la perfidie que contrainte par l'expérience, encore elle s'efforce d'en douter souvent.Son immense fortune ne lui sert qu'à faire des heureux; elle ne peut voir souffrir personne et elle devine bientôt les douleurs qu'elle peut soulager, avec l'instinct des grandes natures; la sienne est pleine de contrastes.Elle est gaie, elle est triste; elle est emportée et docile; elle est généreuse et défiante; elle a mille idées dans la tête et mille sentiments dans le cœur, qui se croisent et se contrarient; un entraînement la pousse dans une voie, elle y court, elle s'y jette avec passion; une réflexion, un pressentiment, un caprice l'arrêtent, elle retourne subitement en arrière et rien ne peut la ramener.Versatile et constante, elle changera vingt fois par jour d'opinions, de projets et de désirs; pourtant ses affections ne varient pas, son cœur ressemble à un de ces lacs dont on voit le fond, où les plantes marines, les cailloux brillants, semblent à la portée de la main, et dont la profondeur est immense. C'est une enfant par la grâce, c'est un philosophe par la pensée.Elle a la câlinerie de la torpille, elle endort les soupçons, elle s'empare de ceux qui sont les plus en garde contre elle, et cela sans aucun plan d'envahissement arrêté, uniquement par le charme qu'exhale toute sa personne, comme les fleurs exhalent leurs parfums. Elle est créée pour séduire, ainsi que les violettes pour embaumer.Avec une telle personnalité, la coquetterie ne peut faire défaut. Elle est involontaire, mais c'est dans son essence même, il ne faut pas le lui reprocher. Cette coquetterie n'est pas cruelle, elle ne blesse que sans y toucher. Anna veut être aimée: il y a chez elle un foyer ardent qu'elle croit inépuisable et dont elle ne calcule pas les effets, encore moins les ravages.La princesse a toujours été heureuse; la fortune, la naissance, la position, la beauté, l'esprit, elle a tout reçu du ciel; un seul malheur l'a frappée en sa vie, la perte d'un mari qu'elle aimait tendrement, bien qu'il ne fût pas pour elle tout à fait ce qu'elle méritait et ce qu'elle avait le droit d'attendre.
C'est une de ces femmes qui ne sauraient passer inaperçues et qu'on ne peut oublier lorsqu'on les a rencontrées une fois. Grande, svelte, sa taille est d'une élégance et d'une désinvolture sans pareilles. Son visage n'a point de régularité, cependant il est adorable; ses yeux ont une expression de douceur et de mutinerie qui attire les femmes et qui captive les hommes; elle a des dents de perle, un sourire où la bonté tempère la malice, une peau de satin; des cheveux blonds, qu'elle a la coquetterie de porter bouclés, sans s'inquiéter de la mode, donnent de l'éclat à son teint de rose du Bengale; elle éblouit d'abord, elle plaît ensuite, et quand elle a plu on l'aime bientôt, car chaque jour on découvre en elle de nouvelles qualités; son âme est pleine de poésie, elle est d'une honnêteté et d'une franchise rares; incapable de tromper, elle ne croit à la perfidie que contrainte par l'expérience, encore elle s'efforce d'en douter souvent.
Son immense fortune ne lui sert qu'à faire des heureux; elle ne peut voir souffrir personne et elle devine bientôt les douleurs qu'elle peut soulager, avec l'instinct des grandes natures; la sienne est pleine de contrastes.
Elle est gaie, elle est triste; elle est emportée et docile; elle est généreuse et défiante; elle a mille idées dans la tête et mille sentiments dans le cœur, qui se croisent et se contrarient; un entraînement la pousse dans une voie, elle y court, elle s'y jette avec passion; une réflexion, un pressentiment, un caprice l'arrêtent, elle retourne subitement en arrière et rien ne peut la ramener.
Versatile et constante, elle changera vingt fois par jour d'opinions, de projets et de désirs; pourtant ses affections ne varient pas, son cœur ressemble à un de ces lacs dont on voit le fond, où les plantes marines, les cailloux brillants, semblent à la portée de la main, et dont la profondeur est immense. C'est une enfant par la grâce, c'est un philosophe par la pensée.
Elle a la câlinerie de la torpille, elle endort les soupçons, elle s'empare de ceux qui sont les plus en garde contre elle, et cela sans aucun plan d'envahissement arrêté, uniquement par le charme qu'exhale toute sa personne, comme les fleurs exhalent leurs parfums. Elle est créée pour séduire, ainsi que les violettes pour embaumer.
Avec une telle personnalité, la coquetterie ne peut faire défaut. Elle est involontaire, mais c'est dans son essence même, il ne faut pas le lui reprocher. Cette coquetterie n'est pas cruelle, elle ne blesse que sans y toucher. Anna veut être aimée: il y a chez elle un foyer ardent qu'elle croit inépuisable et dont elle ne calcule pas les effets, encore moins les ravages.
La princesse a toujours été heureuse; la fortune, la naissance, la position, la beauté, l'esprit, elle a tout reçu du ciel; un seul malheur l'a frappée en sa vie, la perte d'un mari qu'elle aimait tendrement, bien qu'il ne fût pas pour elle tout à fait ce qu'elle méritait et ce qu'elle avait le droit d'attendre.
Rien que pour ce portrait,—tracé on dirait presque avec émotion,—qui fixe une si séduisante figure, ce livre vaudrait d'être sauvé de l'oubli. Dans la suite du volume, l'auteur cite ce mot de Théophile Gautier: «On est discret en amour, par volupté.» Et ailleurs il raconte un épisode du bal travesti donné par la comtesse Walewska:
Je fus aussi attaquée par un masque en manteau vénitien que je nommerai sur-le-champ: ce nom est célèbre parmi les plus illustres; c'est T. G.; il me fit des compliments sur mon costume de Salammbô que j'avais tâché de rendre le plus exactement possible et il causa longtemps avec moi. C'est un plaisir qu'il me donne souvent et dont je sens tout le prix.
Je fus aussi attaquée par un masque en manteau vénitien que je nommerai sur-le-champ: ce nom est célèbre parmi les plus illustres; c'est T. G.; il me fit des compliments sur mon costume de Salammbô que j'avais tâché de rendre le plus exactement possible et il causa longtemps avec moi. C'est un plaisir qu'il me donne souvent et dont je sens tout le prix.
Le livre intitulé:Une Saison à Paris, fut édité par Dentu; mais, au dernier moment la princesse ne voulut pas se décider à le mettre en vente et prit toute l'édition, qu'elle distribua, comme elle le voulut.
Puis cette étoile vagabonde s'envola de Paris, alla rayonner en d'autres cieux; mais elle revint, toujours fantasque, toujours fidèle à ses amis. Paris de nouveau s'occupa d'elle, de son luxe, de ses bizarreries. On parla quelque temps d'un tabouret assez original qu'elle avait inventé pour ne pas chiffonner en voiture, lorsqu'elle se rendait aux fêtes des Tuileries, les jupes immenses, enguirlandées et fanfreluchées, que la mode d'alors imposait aux femmes. Ce tabouret était une espèce de champignon planté au milieu du coupé: elle s'y asseyait, après qu'on avait soulevé ses jupes et ses jupons pour les laisser retomber, ensuite, tout à l'entour, en les disposant le mieux possible. Le valet de pied était exercé à cette fonction, et la princesse acceptait son aide avec une dédaigneuse impudeur.
Dans ses voyages, elle avait visité la Tunisie: à l'occasion d'une matinée que l'on préparait chez la comtesse de Castellane, le bey de Tunis lui fit présent d'un magnifique costume d'odalisque, qu'elle voulait revêtir pour figurer à cette fête, en des tableaux vivants. Comme lors du premier voyage, Théophile Gautier fut convoqué pour donner son avis et ses conseils. On lui demanda quelque chose encore. Le tableau dans lequel la belle orientale devait se montrer, nonchalamment étendue sur un divan, représenteraitle Harem de Tunis; mais l'odalisque devait reparaître dans un autre tableau et, cette fois, réciter quelques vers: elle n'en voulait point d'autres que ceux de son poète préféré. Il s'agissait de les composer, et, travail plus difficile sans doute, il fallait lui apprendre à les dire, avec grâce et sans trop d'accent. Comment ne pas obéir aux caprices de l'exquise princesse? Théophile Gautier improvisa les vers qu'elle désirait et les lui fit répéter. Voici cet impromptu:
L'ODALISQUE A PARIS«Est-ce un rêve? Le harem s'ouvre,Bagdad se transporte à Paris,Un monde nouveau se découvreEt brille à mes regards surpris.«Pardonnez mon luxe barbare,Bariolé d'argent et d'or;J'ignorais tout, un maître avareM'enfouissait comme un trésor.«A l'Orient mon éléganceLaissant son antique oripeauSaura bientôt faire une ganseEt mettre un semblant de chapeau.«A tout retour je suis rebelle:Qu'Osman cherche une autre houri!Il est ennuyeux d'être belleIncognito, pour son mari!»
La princesse débita les vers d'une façon charmante et obtint un très vif succès.
Bientôt elle disparut encore, et je ne sais plus rien d'elle.
L'arrangement de l'atelier, qu'il avait fait construire au second étage de la maison, occupait toujours mon père; il y pratiquait, autant qu'il le pouvait, des améliorations et des embellissements. Les murs étaient revêtus maintenant d'armoires de chêne: la partie haute formait une bibliothèque; la partie basse, une sorte de buffet à nombreux tiroirs, larges et plats, destinés à enfermer les gravures.
Il était malheureusement un peu tard pour prendre soin de tant de publications précieuses, que le grand critique d'art avait reçues des éditeurs. La place manquait pour les conserver, les cartons ne suffisaient pas, et, avec une insouciance, traversée de quelques regrets, il avait laissé de superbes gravures s'entasser au hasard, se ternir à la poussière, se jaunir à la fumée, se maculer d'encre, et les chats en faire leur litière. Ces tardifs tiroirs en sauvèrent quelques-unes, encore intactes, et assurèrent le sort des nouvelles venues.
La question du chauffage, en hiver, prenait une grande importance: Théophile Gautier était extrêmement frileux, surtout—ce qui peut au premier abord sembler paradoxal—depuis qu'il avait séjourné en Russie. En ce pays, le froid est un danger avec lequel on ne plaisante pas: mon père en avait fait lui-même l'épreuve un jour qu'il aventurait un peu trop son visage hors du haut collet de peau d'ours. Tout à coup un passant, armé d'une poignée de neige, s'était jeté sur lui et, l'aveuglant de poussière glacée, lui avait vigoureusement frotté la figure, indifférent aux cris, injures et coups de poing par lesquels la victime stupéfaite se défendait de cette inexplicable agression. Il fallut en remercier cet inconnu, pourtant, car, sans son intervention secourable, Théophile Gautier laissait en Russie son nez, qui était en train de geler.
Contre le froid du dehors, en ce pays, on se défendait par des fourrures, graduées d'après les fluctuations du thermomètre; aussitôt franchi le seuil des maisons et les pelisses retirées, on jouissait d'une température délicieuse et partout égale: c'était l'été. Les femmes, toujours décolletées, ne portaient que des robes légères en mousseline ou en gaze.
Mon père aurait bien voulu enfermer chez lui une tiédeur pareille et il s'y efforçait, mais nos demeures sont mal closes et mal construites pour conserver la chaleur. Ce qu'il importait d'établir tout d'abord, c'était la double fenêtre usitée en Russie; l'une des deux fenêtres, même, est cimentée au commencement de l'hiver et ne s'ouvre jamais. La grande baie vitrée de l'atelier fut donc fortifiée d'une autre. Un calorifère Joly, du nom d'un fabricant qui, bien avant le système des poêles mobiles, avait inventé la double enveloppe et la combustion lente, fut installé dans la pièce. Il y en avait un autre au rez-de-chaussée, dans le vestibule, qui tiédissait la maison. Celui-là était presque haut comme un homme et muni de bouches qui chauffaient plus spécialement la salle à manger et la chambre de mon père. Quand on fermait les unes, les autres donnaient avec plus de force, et bien souvent on entendait le maître crier du seuil de sa chambre:
—Envoyez-moi de la chaleur!...
Mais c'était dans l'atelier qu'il obtenait, le plus facilement, la température de serre chaude qui lui plaisait. Il interrogeait à chaque instant son thermomètre et ne le laissait pas descendre au-dessous de 22 ou 21 degrés. Aussi on étouffait un peu et personne ne voulait rester auprès de lui.
D'ailleurs, malgré ce titre d'atelier, ce n'était pas toujours là l'endroit que Théophile Gautier choisissait pour écrire: chose extraordinaire, rien de fixe n'était installé, dans la maison, en vue de son travail; ce lieu que tout homme, même qui ne fait rien, appelle «mon cabinet» ou «mon bureau» n'existait pas pour lui. Au moment de se mettre à l'œuvre, il cherchait le dictionnaire de Bouillet, qui, appuyé sur un autre livre, formait pupitre; il le plaçait sur n'importe quel coin de table, puis essayait de rassembler «tout ce qu'il faut pour écrire....» L'encrier et les plumes vagabondaient; souvent il ne trouvait pas de papier, et la bonne devait courir acheter, chez l'épicier, un cahier de papier à lettres. Il ne réclamait ni le silence, ni la solitude, aimant, au contraire, à être un peu dérangé. On allait le voir un instant, l'embrasser, le plaindre d'être forcé de travailler. Alors il montrait les pages déjà remplies de cette jolie écriture si nette et si fine.
—Tu vois, disait-il, comme c'est bien écrit!... Remarque que je boucle lesé, malgré la petitesse des lettres!... Et pas de ratures; au bout de ma plume la phrase arrive retouchée déjà, choisie et définitive: c'est dans ma cervelle que les ratures sont faites.
Lorsqu'il composait des vers, Théophile Gautier rôdait du haut en bas de la maison, lentement d'un air désœuvré; mais on l'entendait marmonner par instants: l'on savait à quoi s'en tenir et l'on n'avait pas l'air de savoir, car, par une sorte de pudeur, il voulait garder le secret de son effort, tant que le poème n'était pas fini. Quand il était las de se promener, il s'asseyait sur le tapis, au coin de la cheminée de sa chambre, s'étayait de coussins et oubliait son cigare, toujours éteint, toujours rallumé. Sur des bouts de papier, des dos de lettres, des coins d'enveloppes, il écrivait ses premiers brouillons, mais rarement le jour s'achevait, sans qu'il nous appelât pour nous montrer, soigneusement recopié, le poème terminé.
J'ai vu naître ainsile Souper des Armures, la Montre, la Source, Ce que disent les Hirondelles, le Château du Souvenir, beaucoup d'autres poésies, pas assez, hélas! Car la vie harcelait toujours, le loisir manquait, et, au lieu de rêver dans le parterre des roses, il fallait cultiver le potager.
Quelle surprise, un matin d'hiver, d'entendre le père, toujours levé le premier, pousser des exclamations et nous appeler à grands cris:
—Venez! Venez vite! Venez voir si j'ai la berlue: il n'y a plus de jardin, il est remplacé par un lac!
—Un lac?...
C'était exact: notre jardin et celui du propriétaire étaient complètement submergés; l'eau venait baigner la première marche des escaliers de la terrasse et engloutissait les buissons; les squelettes d'arbres émergeaient plus ou moins, selon la distance et la pente du terrain; on ne voyait que le toit treillagé de la tonnelle, et, plus loin, derrière elle, la potence où l'on suspendait la balançoire avait disparu.
La Seine, grossie par des pluies continuelles, avait débordé sur ses berges, en même temps que par des infiltrations elle envahissait sournoisement tous les jardins du voisinage.
Nous restions ébahis de voir le ciel se refléter là où, la veille, s'étendait des pelouses. Après tout, c'était plutôt amusant et nous ne risquions rien, vu la hauteur de la terrasse qui portait notre maison. Nous parlions de nous procurer un bateau pour naviguer sur ce lac.
Au moment du déjeuner, nous nous aperçûmes que nous étions séparés de la cave. J'en étais spécialement chargée: je devais surveiller la mise en bouteilles, du vin, le bouchage et le cachetage; j'avais même voulu, de mes propres mains, imprimer sur la cire le cachet de mon père. C'était une bague qu'il portait toujours, un chaton de cornaline, sur laquelle était gravée cette devise:Vivere memento[1]. Je prétendais que, le V et le B se confondant presque dans certaines langues, on pouvait lire:Bibere memento[2], devise parfaite. Me jugeant responsable du vin, j'estimai qu'il était de mon devoir d'aller le conquérir. Je fis porter un baquet et une perche au bas de l'escalier, décidée à risquer la traversée. Mon père voulut s'y opposer, mais je n'obéissais pas toujours et j'étais déjà ... au large. Le tunnel sous la terrasse n'était pas envahi par l'eau, les caves étaient à sec et mon expédition héroïque fut des plus faciles; seulement, au retour, je n'osai pas surcharger l'embarcation: je criai que l'on descendit un panier au bout d'une corde, du haut du mur, devant le tunnel, ce qui fut fait, et l'on monta le vin très facilement.
Le baquet nous amusa quelques jours; très enhardies, ma sœur et moi, nous entreprenions, à tour de rôle, de plus lointaines navigations. Puis l'eau commença de baisser. Mais, la nuit suivante, le thermomètre étant descendu très bas, elle gela.
Je ne pourrais pas expliquer comment cela se fit, mais il est certain qu'elle gela en pente. Devant l'escalier du propriétaire au-dessus de la vaste pelouse, sur tout le jardin, la glace formait une sorte de montagne russe très unie et très douce. Elle était solide: des glissades furent organisées tout de suite. Le baquet changea de rôle: on s'asseyait dedans, on lui donnait un élan, et il se mettait à descendre en tournoyant et s'en allait très loin.
Le père, un peu inquiet, nous surveillait et cherchait à mettre un frein à nos imprudences, en nous chantant ce fragment de chanson:
Il est moins dangereux d'glisserSur le gazon que sur la glace....