«Elle même, la chapelle ne se livre qu'à moitié aux dévotions des fidèles extérieurs. Une grande grille montant du sol à la voûte et garnie d'épais rideaux s'interpose comme la herse d'une place de guerre entre l'église et le chœur réservé aux religieuses. Des stalles de bois aux sobres moulures et lustrées par le frottement, le garnissent de chaque côté. Au fond, vers le milieu, sont placés trois sièges pour la supérieure et ses deux assistantes. C'est là que les sœurs viennent entendre l'office divin, le voile baissé et traînant leur longue robe noire sur laquelle se dessine une large bande d'étoffe blanche semblable à la croix d'un drap funèbre dont on aurait retranché les bras. De la tribune à treillis où se tiennent les novices, je les regardais saluer la supérieure et l'autel, s'agenouiller, se prosterner, s'engloutir dans leurs stalles changées en prie-Dieu. A l'élévation, le rideau s'entr'ouvre à demi et permet d'entrevoir le prêtre consommant le saint sacrifice à l'autel placé en face du chœur.»
Et plus loin, lorsque Spirite prononce ses vœux, tous les détails qu'il donne sont ceux-là mêmes qui m'avaient si vivement impressionnée à la prise d'habit de la sœur Sainte-Barbe.
J'y assistai de la sacristie, située au fond du chœur à droite et je ne sais pas pour quelle raison je jouissais de cette faveur unique; peut-être la récipiendaire, à qui on ne refuse rien ce jour-là, avait-elle voulu que sa petite amie fût tout près d'elle, et pût se convaincre que, devant l'épreuve suprême, l'enthousiasme de la nouvelle élue ne fléchissait pas.
Je la vis revêtir le costume somptueux et un peu théâtral, dans lequel elle devait abjurer les vanités du monde. On ouvrit l'écrin où dormait le collier de fausses perles; on posa, au-dessus du voile pailleté d'or une couronne fleuronnée de pierres rouges et vertes, et au bruissement de sa longue robe de brocard pourpre, elle fit son entrée dans le chœur, où toute la communauté était rangée, debout devant les stalles.
Au milieu d'un tapis, des coussins de soie et un prie-Dieu de velours étaient disposés pour elle; d'un pas solennel, entre deux assistantes, elle s'y rendit, accompagnée des grondements de l'orgue, s'agenouilla, toute rayonnante dans ses atours, et écouta l'office.
Quand le moment fut venu, elle prononça d'une voix ferme et sonore les paroles qui la liaient à jamais. Elle arracha avec violence le collier de perles, repoussa les coussins, jeta loin d'elle la couronne et cria presque: «Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres.»
On la ramena dans la sacristie, pour la dépouiller de sa toilette mondaine, ses lourds cheveux noirs roulèrent jusqu'à ses reins et j'aperçus, dans les mains d'une sœur, de grands ciseaux luisants, qui disparurent, en grinçant, sous les mèches épaisses. Quand je compris qu'on allait couper ces beaux cheveux, je me mis à crier et à pleurer, et je me jetai sur la sœur pour l'empêcher de continuer. Une autre me retint. Les éclats de l'orgue et des chants liturgiques couvrirent ma voix.
Je fus frappée de l'expression extatique de la victime: ses prunelles disparaissaient presque des globes bleuâtres de ses yeux levés, un sourire ravi laissait voir ses dents, entre ses lèvres qui chuchotaient des prières, tandis que, maladroitement, on massacrait sa chevelure, qui s'envolait autour d'elle sous la morsure des ciseaux et tombait, légèrement, comme des plumes, à mesure que sa tête se hérissait et devenait ressemblante à une tête de garçon. Tout disparut sous le serre-tête et le bandeau blanc, qui eurent peine à contenir cet ébouriffement rebelle.
On lui fit endosser la robe de bure et l'étole blanche; puis on la reconduisit dans le chœur, où elle se prosterna, la face contre terre; on jeta alors sur elle un drap funèbre qui la recouvrit complètement et on chanta l'office des morts, sur celle qui était morte au monde.
Mais j'étais trop bouleversée par la scène de la sacristie, je ne voulus pas regarder jusqu'à la fin; je m'en allai toute seule, dans le préau, où les chants lugubres m'arrivaient encore. J'étais consternée et révoltée; fâchée aussi contre cette sœur Sainte-Barbe, qui me paraissait folle, car je cherchais en vain à comprendre pourquoi elle avait dû laisser détruire une parure naturelle, et devenir laide, de belle qu'elle était, pour plaire à Celui qu'elle disait être son créateur.
Pendant les grandes vacances, je me retrouvais à Montrouge, où rien n'était changé; mais il me fallait quelque temps pour me reprendre; il me semblait que moi, je n'étais plus la même. Je ne perdais pas tout de suite l'habitude de la contrainte, du silence, des longues heures d'immobilité. Catherine me manquait; nous étions si bien accoutumées à nous serrer l'une contre l'autre, à nous comprendre à demi-mot, à être toujours deux contre les attaques. Nini Rigolet me paraissait vulgaire, et j'en voulais à la vieille Catherine, celle qui me conduisait jadis chez MlleLavenue, de porter le même nom que mon amie.
On était surpris de me voir si taciturne, dans ce milieu triste, où on attendait ma venue pour retrouver un peu de gaîté!
—Tu ne fais donc plus ton sabbat? demandaient les tantes.
—Hé! hé! disait le grand-père, les nonnes sont venues à bout de la diablesse; il n'est plus question de Chabraque, et l'Ouragan se calme.
—Elles l'ont rendue sournoise, disait tante Zoé.
Et tante Lili approuvait de la tête.
Mais cela ne durait pas. J'allais revoir tous les coins familiers, toutes les figures connues; je m'essayais à regrimper dans le catalpa, dans les abricotiers des vergers, je risquais quelques galopades à travers la prairie, et, bientôt comme un drapeau longtemps roulé qui se défripe, je recommençais à flotter gaîment, à faire fête à l'air libre.
Je revis le bon curé de Montrouge, qui avait une communication à me faire. Après de patientes recherches, il avait fini par découvrir une «Sainte Judith». Cela le taquinait de me voir porter un nom, qui n'avait pas de date dans le calendrier; depuis longtemps, il fouillait le Martyrologe et il était très fier d'avoir retrouvé cette sainte Judith, vierge et martyre, dont la fête tombe le 5 mai. Il avait même fait la trouvaille d'une petite image, bordée de dentelle, qui la représentait. Il la conservait entre les feuillets de son bréviaire et me la donna. Bien des années je l'ai gardée, à cause de lui, dévotement.
Quelques nouvelles connaissances fréquentaient la maison de la route de Châtillon, entre autres une vieille demoiselle, qui venait on ne sait d'où, mais me parut, à moi, venir du fond du passé.
Elle s'appelait Mlledu Médic—je crus entendre d'abord du Midi.—Surannée et solennelle, tout en elle était d'ailleurs et d'autrefois. Maigre, grande, d'une suprême distinction, les cheveux du même blanc que son teint, et soigneusement disposés en bouclettes, sous un chapeau d'une forme inusitée; toujours vêtue d'une robe claire, avec un mantelet de soie changeante, bordé de dentelle, ses longues mains voilées de mitaines en filet blanc. Elle embaumait la frangipane et marchait d'un pas cadencé et pompeux, comme si elle eût fait son entrée à la Cour. Sa levrette Flox, avait l'air d'être en porcelaine; timide et maniérée, elle retirait ses pattes, aussitôt posées, comme si le parquet l'eût brûlée.
Après des politesses chuchotées et des ébauches de révérences, Mlledu Médic s'asseyait et ouvrait un joli sac garni d'acier, pour y prendre son ouvrage; elle faisait du filet et parlait d'une voix mystérieuse, tandis que courait sa navette d'ivoire.
Je ne me lassais pas de la regarder et de l'écouter et j'entrevoyais, à propos d'elle, d'imprécises histoires, que j'aurais voulu mieux connaître.
Ce besoin de découvrir le passé et l'attrait qu'il exerçait sur mon imagination, s'affirmait de plus en plus. Tout ce qui était ancien m'attirait et me retenait des heures en contemplation. Je voulais maintenant des histoires très vieilles; je questionnais sur les origines de ma famille.
Mais les renseignements que j'obtenais étaient très décousus. Les tantes ne parlaient que par lambeaux de phrases, par sous-entendus énigmatiques, et leurs narrations manquaient d'ordre.
Avignon était le pays d'origine, là, où la bonne tante Mion était seule, aujourd'hui, à représenter la famille des Gautier d'Avençon, qui avaient tenu jadis une place importante. Grand-père parlait des papes et du palais formidable, toujours debout; du poète Pétrarque et des délicieux souvenirs de ses promenades sentimentales à la fontaine de Vaucluse.
La fontaine de Vaucluse! je la connaissais, je la savais même par cœur, et elle m'avait fait bien souvent rêver. Je la contemplais tous les soirs, avant de m'endormir, et tous les matins en m'éveillant, car, dans la chambre des tantes, une belle gravure encadrée la représentait. Au milieu d'un paysage nébuleux, on voyait, d'une vasque pareille à une coupe géante, l'eau ruisseler en débordant; un jeune homme et une jeune fille accouraient pleins d'impatience et tendaient leurs lèvres avidement; des petits anges voltigeaient au-dessus de la coupe et semblaient les inviter à boire. Je ne tarissais pas de questions sur cette fontaine; sur ces deux personnages si jolis, qui avaient l'air si altérés et si heureux. «Est-ce que Vaucluse était loin de chez la tante Mion?—Est-ce qu'elle avait bu de cette eau?—Fallait-il être habillé comme cela, avec une tunique courte et les jambes nues?—Quand me conduirait-on à cette fontaine?» Et en m'endormant, j'entendais longtemps le murmure de l'eau.
Ce n'est que bien longtemps plus tard que j'ai découvert que l'on m'avait trompée, que ce tableau ne représentait pas la fontaine de Vaucluse, mais laFontaine d'Amour, chose impossible à révéler à une petite fille!... Je n'ai jamais pu séparer de ce souvenir, le chef d'œuvre de Fragonard; j'ai beau savoir, maintenant, la vérité, il reste toujours pour moi, la fontaine de Vaucluse.
Tante Zoé me dit un jour, tandis que l'aïeul somnolait dans son fauteuil:
—Tel que tu le vois, ton grand-père est un héros.
—Un héros?... Qu'est-ce qu'il a fait?
—Pendant la Révolution....
—Laisse-la donc tranquille! s'écria le grand-père, en s'éveillant, est-ce qu'elle sait ce que c'est que la Révolution? Elle n'en est encore qu'aux rois fainéants.
—Si, si, je veux savoir ce qu'a fait grand-père!...
—Pendant la Révolution, reprit tante Zoé..., la Révolution c'est des bandits qui coupaient la tête à tout le monde....
—Surtout aux nobles et aux prêtres, ajouta tante Lili.
—Sans compter les rois et les reines ... enfin tu sauras cela plus tard ... ton grand-père qui était ami des nobles et noble lui-même, fut arrêté pour cela, et enfermé, avec beaucoup d'autres, dans une prison d'Avignon, où ils attendaient tous qu'on vienne les chercher pour leur couper le cou. Il y avait des prêtres et beaucoup des plus importants châtelains du pays. Papa, qui était alors un tout jeune homme, eut l'idée de sauver ses compagnons et de se sauver lui-même. Mais ça n'était pas facile. Après avoir beaucoup cherché, il trouva un moyen bizarre ... et pas très propre....
Tante Lili ferma ses tout petits yeux et tortilla sa bouche, trop grande, en un rire.
—Ça valait mieux que la guillotine, dit-elle.
—Enfin, conclut tante Zoé, après un travail terrible, pour leur frayer un chemin, il les fit évader ... par les commodités ... et ne sortit lui-même, que lorsque tous les prisonniers furent dehors. Ils se cachèrent si bien, qu'on ne put les reprendre, et personne n'eut le cou coupé.
—C'est vrai, grand-père, tu as fait cela?
—Ma foi, il y a si longtemps qu'il ne me semble plus que c'est à moi que c'est arrivé. Pourtant je revois toujours la scène, comme si j'y étais. Il y eut surtout un certain abbé, corpulent et peu agile, qui ne pouvait passer. On le tirait par les pieds ... il manqua de faire tout échouer ... plutôt que d'en abandonner un seul, aucun ne serait parti ... on n'oublie pas un pareil quart d'heure.
—On t'a donné la croix, au moins pour cela? demandai-je.
—Ah bien oui! tu ne connais pas le pèlerin, s'écria tante Zoé, quand les Bourbons sont revenus, il a refusé toutes les faveurs.
—Cela lui suffisait d'avoir été un héros, dit tante Lili, il a bien fait.
—Allons, assez! grogna le grand-père qui avait une quinte de toux, le héros est à présent un vieux catarrheux. Passe-moi ma boîte de pâte pectorale.
Plus réfléchie, moins enragée de gaminage, je restais maintenant plus volontiers à la maison, j'étais même capable de m'immobiliser en compagnie d'un livre. La bibliothèque du grand-père était toujours fermée à clef et il ne m'était permis que de regarder, à travers la vitre, les rangées de dos et les titres. Hors de cette citadelle impénétrable, quelques volumes traînaient sur des guéridons, comme objets d'ornement, à cause de leurs reliures et des gravures qui les illustraient. On me permettait de regarder les images, sans me défendre de lire le texte, pensant bien qu'il était trop fort pour moi et que je n'en lirais pas long. L'un de ces livres, à couverture violette gaufrée d'or, était leWertherde Gœthe, illustré par Tony Johannot.
Charlotte, distribuant des tartines, auprès d'un clavecin, à de jolis enfants qui semblaient vouloir la prendre d'assaut, fut naturellement la scène reproduite qui m'intrigua le plus; je cherchais le passage qui l'expliquait, mais ce n'était pas bien clair et je dus lire beaucoup tout autour.
Une autre image, dont la légende était: «Elle posa sa main sur la mienne et dit: O Klopstock!» resta pour moi impénétrable. Le coup de pistolet m'inquiétait beaucoup et j'aurais bien voulu savoir; je n'avais cependant pas le courage de lire toute l'histoire, vraiment bien compacte et ténébreuse. Je lisais d'un bout à l'autre, par exemple, lesContesde Charles Nodier, illustrés par le même artiste, et l'un d'eux surtout, peut-être parce qu'il se passe dans un couvent, me fit une impression très vive. C'est celui intituléLa Sacristine: une sœur, si pieuse, que la Vierge lui a accordé cette faveur miraculeuse: guérir les malades en les touchant. Un blessé, sauvé par elle ainsi, s'éprend de la jeune religieuse et la séduit, il veut l'enlever, et en pleurant, elle abandonne l'autel de la Vierge, qu'elle a toujours desservi avec tant de dévotion, se dérobe à ses malades, s'enfuit du couvent. Un an après, délaissée et repentante, elle revient, et elle croit rêver, en se voyant elle-même occupée à parer la chapelle. Personne ne connaît sa faute, personne ne sait qu'elle a fui; pendant son absence, la Vierge a tenu sa place et fait son office; maintenant, toute lumineuse, elle remonte sur l'autel, et reprend son geste, qui bénit et pardonne. Ce délicieux conte, que Nodier avait pris dans la légende dorée, m'était resté si net dans la mémoire, que sans jamais l'avoir relu, j'ai pu, il y a quelques années, le prendre pour thème d'un livret d'opéra....
Cependant le livre sur lequel je m'acharnais le plus était le vieux poème, en d'innombrables vers, de Guillaume de Loris:Le Roman de la Rose. On voulait toujours me le reprendre.
—Laisse cela, disait tante Lili, c'est un livre infâme, pas du tout pour les petites filles.
—Qu'est-ce que tu veux qu'elle y comprenne? reprenait tante Zoé, c'est comme si elle lisait du turc, ça la fait tenir tranquille, et puisqu'il n'y a pas d'images....
Ces propos me donnaient encore plus envie de déchiffrer le grimoire. J'y prenais une peine incroyable et, à travers le vieux français, il me semblait m'enfoncer dans des broussailles inextricables. Je ne reculais pas pourtant, le mystère dont l'histoire restait enveloppée la rendait plus attrayante, et je finissais par en saisir le fil: Dame Oyseuse et le château de Déduyt, où elle introduit un jeune pèlerin, qui est reçu par Bel-Accueil et par Doux-Regard. Le parterre de roses, défendu par une haie piquante, vers lequel le jeune homme s'élance pour cueillir un frais bouton; mais l'audacieux reçoit une flèche, décochée par l'Amour, et tombe sans avoir pu saisir la fleur. Il est contraint de donner son cœur en gage, à l'Amour, qui l'enferme dans un coffre, à triple tour de clef. Ah! je ne comprenais pas! Je grillais d'envie d'aller redire le conte aux tantes incrédules, mais je jugeais plus malin de me taire et de faire la bête, afin qu'on ne me reprît pas le livre.
—Sans t'en douter, tu es une ingrate, car tu dois la vie à une prise de tabac....
C'est tante Zoé qui me fait cette bizarre déclaration, tandis que je me débats, parce que je ne veux pas qu'elle m'embrasse. Elle a pris la mauvaise habitude de priser et j'ai déjà reçu du tabac dans les yeux, ça fait trop mal.
—C'est comme je te le dis ... demande à ta tante.
Lili, qui n'a pas compris tout de suite, pouffe silencieusement et reprend sa couture.
—Tu vas voir si ce n'est pas la vérité. Ton père, il avait alors une douzaine d'années, fut très malade, quelque chose de terrible, comme le croup. Maman était aux cent coups et fit venir les meilleurs médecins, qui y perdirent leur latin; l'enfant étouffait, on le crut mort et même on lui jeta le drap sur la tête. Heureusement, une vieille dame de la maison, qui prisait comme moi, voulut le voir et puisque tout était perdu, essayer d'un remède à elle. Ouvrant sa tabatière, elle lui bourra le nez de tabac. Après un instant, voilà que celui que l'on croyait mort, fait un mouvement, puis se met à éternuer, à tousser, en inondant son lit de sang et d'humeur.... Il était sauvé.... C'est la vérité pure ... demande à ton grand-père. Tu vois bien que sans le tabac, tu ne serais pas là, à me regarder, d'un air ébahi, avec tes yeux jaunes, et que tu dois la vie à une prise....
Et, ayant dit, elle renifla, de ses larges narines, une pincée de poudre noire.
Une fois en ouvrant le secrétaire, pour y ranger des quittances, tante Lili, remuant des papiers, en tira un parchemin, qu'elle me montra, sur lequel était peint un blason.
—Toi qui fais tant de questions sur nos ancêtres, regarde cela, me dit-elle, ce sont les titres et les armes des Gautier. Le grand-oncle de papa était argentier de Louis XV, et il fut anobli, pour les grands services qu'il rendit dans des moments difficiles. Tu vois, il faut lire comme cela: D'azur, au chevron d'or, accompagné de trois soucis de même. Et la devise est:D'or j'ai soucis», ce qui signifie que le trésorier n'était préoccupé que de l'or qu'il gardait. Surtout ne vas pas dire à grand-père que je t'ai montré cela; il ne veut pas qu'on en parle, pas plus qu'il ne porte le nom de d'Avençon. Peut-être trouve-t-il que dans sa position de fortune, il vaut mieux paraître un simple roturier ... ou bien il ne veut pas, parce qu'il ne veut pas; tu sais qu'il n'est pas toujours commode, donc:motus!
Il devenait de jour en jour plus exigeant et plus quinteux, le grand-père; il endurait mal l'altération de sa santé, causée, disait-on par une grave imprudence. Dans un récent voyage, il avait fait un long trajet, la nuit, sur l'impériale d'une diligence, vêtu d'un pantalon et d'une veste de nankin; il avait pris une fluxion de poitrine, dont il s'était mal guéri.
—Il se croit toujours un jeune homme et ne veut rien entendre, disaient ses filles, parce que son père, qui était un colosse, est mort à plus de cent ans, il s'imagine que rien ne peut l'atteindre. En attendant, il tousse jour et nuit et nous n'avons plus de repos.
A la rentrée, je trouvai, au couvent, une nouvelle novice qui était chargée de surveiller les études de piano, pour soulager un peu la sœur Fulgence.
Deux fois par semaine, je me remis à recevoir, stoïquement, le fouet, appliqué à l'aide des verges trempées dans le vinaigre, et laRonde des Porcheronsn'en tourna pas mieux.
Quand j'étais censée étudier seule, je me livrais à différentes fantaisies, pour rompre un peu la monotonie des gammes. Par exemple, je me couchais à plat ventre sur le piano (c'était toujours un piano plat et carré) et penchée vers le clavier, je jouais à l'envers, trouvant cela plus compliqué et plus amusant. J'avais été surprise au cours de cette innovation, et l'on jugeait prudent de m'adjoindre une surveillante.
Cette novice, qu'on appelait sœur Anaïs, ne devait pas avoir beaucoup plus de seize ans, et on ne s'expliquait pas comment, si jeune et si rapidement, elle était novice. Petite, potelée, très brune avec le teint blanc et mat, elle était jolie, malgré un regard extraordinairement dur et un visage dédaigneux, comme crispé. Elle ne parlait presque pas, et on nous disait que c'était par timidité.
Un jour, qu'elle était assise auprès de moi, tandis que, les mains inertes sur le clavier, je méditais, de plus en plus perplexe, devant laRonde des Porcherons, je fus étonnée du silence prolongé de ma surveillante et je crus qu'elle s'était endormie.
Brusquement, je me retournai. Je vis alors qu'elle regardait fixement le sol, sans rien voir, et que son visage était inondé de larmes, avec une effrayante expression de désespoir.
—Oh! qu'est-ce qu'on vous a fait, pour que vous pleuriez comme cela?... m'écriai-je, en quittant ma place pour m'agenouiller devant elle et l'entourer de mes bras.
Elle voulut me repousser, mais les sanglots l'étouffaient et lui ôtaient toute force.
J'étais si bouleversée que j'avais envie de pleurer aussi.
—Je suis sûre qu'on veut vous faire religieuse par force....
—Ah! cela, ils ne le peuvent pas, s'écria-t-elle, mais vivre ici pendant quatre ans, c'est impossible aussi!...
—Les premiers temps sont les plus durs, j'étais comme cela au commencement, il faut bien s'habituer un peu....
—Jamais! jamais!...
—Alors, écrivez une lettre, lui dis-je tout bas, un jour de sortie, je pourrai, sans que personne le sache, la mettre à la poste.
—Ecrire! A qui? Ceux du dehors sont pires encore que celles d'ici....
—On peut prévenir les gendarmes....
Elle essuya ses yeux brutalement, avec le coin du voile blanc, et me regarda, comme honteuse de s'être livrée à une si petite.
—Je sais ce que j'ai à faire, murmura-t-elle, c'est bien inutile de pleurer.
Elle me fit rasseoir devant le piano, et je dus reprendre l'étude de laRonde des Percherons.
Je ne parlai qu'à ma chère Catherine, du chagrin terrible de sœur Anaïs, et très apitoyées, nous la suivions du regard. Nous remarquions que sa figure pâle se creusait, qu'elle maigrissait de jour en jour, et que ses yeux avaient quelquefois des éclats de colère effrayants. Nous cherchions à imaginer son histoire. Catherine croyait, sans doute d'après une aventure analogue qu'elle connaissait, que son père s'était remarié et qu'elle avait une belle-mère qui la détestait et l'enfermait au couvent, pour lui prendre sa fortune. En tous cas, ses parents étaient bien méchants et, une chose incroyable, jolie comme elle l'était, c'était qu'il n'y eût personne pour l'aimer et pour la défendre.
Elle venait rarement à la chapelle, et quand elle y paraissait, elle se tenait droite et immobile comme une statue et ne s'agenouillait jamais. On disait qu'elle refusait de se confesser et ne voulait pas communier. Quelquefois pourtant, elle tenait l'orgue: on entendait alors une musique peu ordinaire, qui roulait et grondait, ne s'arrêtait pas où il fallait, ne tenait compte de rien et désorganisait tout l'office.
Beaucoup de religieuses semblaient la fuir; elle n'en recherchait aucune, et l'on restait des semaines sans apercevoir sa pâle figure, de plus en plus morne et navrante.
Quel contraste avec la sœur Sainte-Barbe, rayonnante de santé et de joie, sous son voile noir, et qui ne manquait jamais de me crier, quand je la rencontrais:
—Tu vois, comme je suis heureuse!...
Un matin, au moment où l'on entrait en classe, on entendit, tout à coup, des cris effrayants, qui partaient de l'étage où était située l'infirmerie; puis une fenêtre s'ouvrit, laissant passer des hurlements plus aigus encore et se referma brusquement, tandis que des vitres cassées tombaient dans la cour.
Maîtresses et élèves s'étaient précipitées dehors, dans l'angoisse et la surprise.
Après des intervalles de silence, les cris reprenaient, vraiment terribles. On vit sortir des religieuses, qui couraient vers la chapelle en se bouchant les oreilles.
Etait-ce le feu? On eût dit vraiment les hurlements d'un malheureux brûlé vif. Les mères, qui allaient aux renseignements, ne revenaient plus.
Catherine se serrait contre moi et nous tremblions de peur.
—On dirait qu'on tue quelqu'un! me dit-elle tout bas.
La supérieure elle-même parut, et s'avança vers nous, à grands pas. C'était une personne dure et sèche, peu sympathique. Elle nous refoulait, d'un geste autoritaire.
—Rentrez, rentrez, mesdemoiselles, dit-elle, rentrez toutes et mettez-vous en prières: la sœur Anaïs se meurt. Tâchez de ne pas entendre ses cris et ses imprécations; la malheureuse est folle; au moment de paraître devant Dieu, elle profère d'épouvantables blasphèmes et des malédictions monstrueuses. Elle est possédée du démon. Priez Dieu qu'il la délivre et lui fasse miséricorde!...
—La sœur Anaïs se meurt!...
Si jeune, tout à coup, sans maladie! J'étais persuadée, moi, qu'on l'égorgeait, et Catherine, qui le croyait aussi, me jetait des regards épouvantés.
C'était probablement un suicide, longuement médité, quelque poison corrosif, qui torturait horriblement.
Ces cris perçaient les murailles: tandis qu'agenouillées par terre, les coudes sur les bancs, nous essayions de suivre la prière que la mère Saint-Raphaël disait, en haussant la voix, le plus qu'elle pouvait, pour couvrir les cris; mais nous les entendions, aussi aigus, aussi déchirants....
Il n'y eut ni glas, ni office; le corps de la pauvre jeune fille fut emporté la nuit.
On chuchota qu'elle était damnée, qu'elle avait reçu le prêtre à coups de pieds et craché sur l'hostie; et il fut défendu, sous les punitions les plus sévères, de reparler jamais de la malheureuse sœur Anaïs.
Les jours passèrent, monotones, prévus et réglés à l'avance, coupés seulement par quelques visites des tantes, qui m'apportaient des nonnettes de Tours, ou du chocolat.
Je me maintenais facilement à la première place de ma classe et j'avais toujours Catherine en face de moi. J'étudiais assez bien, mais capricieusement et seulement les choses qui m'intéressaient. Je m'étais passionnée pour un petit livre de classe, cartonné en beurre frais, intitulé:Connaissances utiles, qui contenait des éléments de géologie, d'astronomie et de physique. Au lieu d'apprendre la leçon donnée, je l'avais lu, tout de suite, d'un bout à l'autre, puis relu, et bientôt su par cœur. J'en aurais voulu un gros et plus détaillé, mais ce n'était pas le moment, me répondit-on, et je dus perdre mon temps à ne pas apprendre le calcul et la géographie, que j'avais spécialement en grippe.
Le jour de la sainte Catherine, il y avait fête au couvent. On m'amena ma sœur, afin qu'elle passât la journée avec moi et restât jusqu'au lendemain, pour profiter de ces réjouissances. Mais elle se trouva complètement dépaysée et effarée, au milieu de tous ces voiles noirs, de cette foule d'enfants criant et jacassant; elle ne me laissait pas m'éloigner d'un pas et se cramponnait à moi avec une peur extrême d'être abandonnée et de se perdre dans cette cohue.
On avait permis à Catherine, pour qui c'était doublement fête, de revêtir ce jour-là son beau costume national, cramoisi et or, qui la faisait si belle. Moins timide maintenant, elle le portait avec plus de grâce, mais c'était en novembre, et elle grelottait un peu. Les réjouissances consistaient surtout à faire tout ce que l'on voulait, à se promener partout et à manger une quantité de gâteaux invraisemblable. Il y en avait à profusion, à discrétion et on ne mangeait rien autre de toute la journée.
Quelques indigestions monstres attristèrent les lendemains!
Une sœur, d'un air très grave, vint m'avertir, pendant la classe qu'on me demandait au parloir.
Etonnée de cette visite, à une heure qui n'était pas réglementaire, je partis en courant vers le tour, et quand je l'eus franchi, je m'élançai dans la cellule où on m'attendait; mais je m'arrêtai, tout interdite, devant une personne que je ne connaissais pas. C'était une femme vêtue de noir et coiffée d'un bonnet noir.
—Mademoiselle, me dit-elle, je viens de Montrouge: ce sont mesdemoiselles vos tantes qui m'envoient: une triste nouvelle. Je suis chargée de vous apprendre que monsieur votre grand-père est mort.
—Mon grand-père, mort!...
Ma première pensée fut celle-ci: «Il ne grondera plus», mais je ne pouvais pas me l'imaginer mort, je le voyais au contraire, bien vivant, et plus réellement qu'à l'ordinaire. J'entendais sa voix, sa tousserie, le choc de sa canne sur le plancher, quand il s'impatientait de n'être pas assez vite obéi.
—Ces pauvres demoiselles sont bien affligées, reprit la messagère, que dois-je leur dire de votre part?
—Dites-leur qu'il ne faut pas avoir de chagrin....
Je n'en avais pas assez, moi, et je me rendais compte que c'était très mal. Mais comment faire?...
La sœur Sainte-Madeleine vint m'offrir ses consolations. Elle m'enleva le ruban vert de ma classe, qui seul rompait le deuil du costume, et elle me conduisit à la chapelle, pour me faire faire une prière.
Le soir, au dortoir, je confiais à Catherine, très apitoyée, que j'avais eu plus de chagrin quand ma chèvre blanche était morte, et que la mère Sainte-Trinité m'avait causé plus de regrets, en trépassant.
—Il ne faut pas dire des choses comme cela, me souffla Catherine, on croirait que tu as mauvais cœur.
On ne vint pas me chercher pour l'enterrement; je ne sus rien, et je fus sans aucune nouvelle, jusqu'au jour où les tantes vinrent me voir, en grand deuil. C'était la première fois, depuis bien longtemps, qu'elles pouvaient sortir toutes les deux à la fois.
Tante Zoé, dès qu'elle m'aperçut, se mit à sangloter à hauts cris et fit une scène dramatique, prenant le ciel à témoin qu'elle avait soigné son père avec tout le dévouement possible et qu'on ne pouvait rien lui reprocher.... Puis elle se calma, et, tandis que tante Lili continuait à pleurer à petits gloussements plaintifs, elle me raconta les derniers moments: il ne voulait pas mourir et se débattait d'une façon terrible. Quand on le croyait déjà expirant, il s'était dressé, debout sur son lit, ses longues jambes maigres hors de sa chemise, luttant encore avec la mort, puis il était retombé, de tout son haut.
Elles me dirent aussi qu'elles voulaient quitter la route de Châtillon, qu'elles n'avaient pas le courage d'habiter, seules, dans cette maison.
—Lui mort, toi partie, disaient-elle, c'est trop de vides, tout de même, nous ne pourrions pas endurer cela.
Moi, j'eus le cœur serré à l'idée qu'on abandonnerait cette maison, que peut-être, je n'y retournerais plus.... Et je fus longtemps hantée par la vision de ce combat contre la mort, du grand-père dressé sur son lit, laissant voir ses jambes amaigries, puis retombant, tout à coup, d'une pièce.
Quelle surprise! Voilà que l'on emballe mes affaires! Sans préparation, sans dire pourquoi, on me retire du couvent. La nouvelle en tombe tout à coup....
La sœur Marie-Jésus, qui sait peut-être, pince les lèvres et reste impénétrable.
Qu'est ce que j'éprouve?... Je ne sais pas bien..., en tout cas, ce n'est pas de la joie. Est-ce que je vais regretter ce couvent, auquel j'ai eu tant de peine à m'accoutumer? Non, bien sûr, je déteste toujours la règle, les vilains murs gris, les grilles, cette vie sans initiative, où je n'ai pas cessé d'être une révoltée. Cependant, voilà près de deux ans que j'y suis et il a bien fallu m'accoutumer; l'arbuste transplanté a refait quelques racines, c'est encore un arrachement. Et Catherine? Il est certain que, si elle venait avec moi, je ne sentirais plus les regrets et je danserais de plaisir, à l'idée de m'en aller. Mais elle ne vient pas et, au moment de la quitter, je sens encore plus combien je l'aime. Notre amitié était si sûre et si confiante; mon effronterie protégeait sa timidité; mais elle, plus âgée et plus sérieuse, me conseillait et me retenait, au bord des folies trop graves; nous vivions si uniquement l'une avec l'autre, que, pour ma part, je n'ai retenu le nom d'aucune autre de nos compagnes....
Pauvre Catherine! quelle solitude pour elle! La laisser était encore pire que la quitter. Elle n'arrêtait pas de pleurer et de répéter:
—Qu'est-ce que je vais devenir sans toi?
On lui permit de rester avec moi le dernier jour et elle m'accompagna, tandis que je faisais mes adieux, à toutes les religieuses que j'aimais, et à quelques-unes que je n'aimais pas.
Ma première visite fut pour la sœur Sainte-Madeleine, qui n'avait jamais cessé d'être ma protectrice et à qui j'avais écrit tant de folles lettres. Puis, ce fut la maîtresse de ma classe, la mère Saint-Raphaël, si bonne, malgré ses froncements de sourcils et ses terribles moustaches. Je montai ensuite vers l'appartement réservé à l'étrange musicienne qu'était la sœur Fulgence. De loin, nous entendions le son du piano. Elle devait être en train de composer; sous les broussailles de ses sourcils, ses yeux fauves brillaient d'enthousiasme.
Elle regrettait beaucoup mon départ, car, disait-elle, j'avais de grandes dispositions pour la musique, déclaration qui manqua me faire pouffer de rire. Je lui rappelai les innombrables fessées au vinaigre, qui semblaient bien la démentir....
—C'est égal, dit-elle, encore quelques-unes et vous étiez dans la bonne voie.
Je vis la sœur Sainte-Barbe, toujours si florissante et si gaie. Elle s'attrista un instant à l'idée que j'allais affronter le, monde et courir tous les risques de la vie; tandis que sous le voile, on était si bien protégée, si à l'abri de tout.
—Nous pensions que vous resteriez au couvent et, qu'à la longue, la vocation vous viendrait, dit-elle.
Cette fois, je ne me retins pas de rire, c'était encore plus extraordinaire que mes dispositions pour la musique.
Après avoir embrassé la bonne sœur Dodo, si câlinante et si douce, je descendis à la cuisine, dire adieu à une des sœurs converses, pour laquelle j'avais une admiration spéciale, à cause de la façon dont elle enlevait, de ses bras robustes et en cambrant les reins, d'énormes marmites de cuivre. Je pus saluer du même coup les étranges personnes qu'on appelait les auxiliaires, qui, seules, communiquaient avec le dehors. Leurs longues pèlerines, leur bonnet bordé de ruches noires qui leur retombaient sur le nez, leur donnaient l'air de vieilles poules huppées. Elles s'étaient chargées, parfois, des commissions pour moi, lorsque j'avais quelques sous.
Je fis exprès de rendre en dernier la visite obligatoire à la supérieure; elle me détestait et je ne pouvais pas la souffrir. Je lui en voulais, surtout depuis qu'elle m'avait infligé une punition, dont je n'avais jamais pu comprendre le motif. C'était un soir, où nous traversions la cour, en rangs, deux par deux, pour aller de la classe au réfectoire. Un vieux jardinier arrosait les pavés et un rayon de soleil tapait sur son arrosoir. En passant, attirée par ces gouttes brillantes, je fis un pas hors du rang et je passais ma main à travers la gerbe de pluie lumineuse. La supérieure sortait du jardin, à ce moment, voile baissé, à cause du vieux jardinier; elle me vit, et ce geste bien innocent la mit hors d'elle-même. Elle déclara que c'était là le signe d'une dépravation précoce et qu'il fallait une punition exemplaire. J'avoue que j'ai souvent cherché à m'expliquer, depuis, sans y parvenir, comment elle avait vu là un signe de dépravation précoce!...
Notre entrevue fut courte et glaciale. Nous ne dissimulions, ni l'une ni l'autre, le plaisir que nous avions de nous séparer.
J'allai passer le temps qui me restait, dans le jardin des religieuses, sous cette treille sur laquelle je m'étais si bien cachée le soir de mon arrivée.
J'échangeais maintenant, avec Catherine, toutes sortes de promesses. Elle me donnait l'adresse de son correspondant à Paris, rue des Jeûneurs. C'est là que je pourrais la voir, les jours de sortie. Mais moi, il m'était impossible de lui dire où elle me trouverait, et j'étais humiliée qu'on pût ainsi disposer de moi, sans moi. Où allait-on me conduire encore? Etait-ce à Montrouge? Pourvu que ce ne fût pas chez ma grand'mère!...
A cinq heures, on m'appela. J'embrassai une dernière fois, et pour la dernière fois, ma chère Catherine....
C'étaient ma mère et ma sœur qui venaient me chercher. Elles paraissaient très pressées, et très contentes de m'emmener.
—Où est-ce que nous allons? demandai-je, pendant que la voiture commençait à dégringoler péniblement la pente raide de la Montagne Sainte-Geneviève.
—Comment, où nous allons? s'écria ma mère de sa voix sonore et grave, nous allons chez nous ... et, maintenant, je l'espère bien, tu ne nous quitteras plus.
Ce n'était plus rue Rougemont, que mes parents habitaient, mais rue de la Grange-Batelière, un appartement plus vaste, au cinquième encore, avec une belle terrasse, qui prenait de l'air par-dessus les bâtiments de l'Hôtel Drouot.
Aussitôt arrivée, ce qui me séduisit le plus, ce fut le moelleux des fauteuils. Ceux du salon étaient cependant des meubles Louis XIV, assez rigides, entre leurs moulures dorées, mais ils repoussaient bien loin, dans le dédain et l'oubli, les bancs étroits et secs du couvent. J'allai m'asseoir, successivement, sur tous les sièges, en caressant du bout des doigts les fleurs satinées du damas pourpre.
Mon père rentra, très impatient de me voir.
—Elle est là? demanda-t-il dès la porte.
Il vint s'asseoir dans le salon et me prit entre ses genoux.
—Je suis joliment content que cette affaire soit close, dit-il. Et toi, es-tu contente d'être ici?
—Je ne sais pas encore.
—C'est vrai, tu ne nous connais guère et nous avons beaucoup à nous faire pardonner....
—Je te connais, lui dis-je, tu es un monsieur qui fait des histoires et des fables.
—Des fables!...
—J'en sais, veux-tu que j'en récite une?
—Voyons?...
Très sûre de ma mémoire, sans embarras, je me suis mis à réciter d'une petite voix monotone:
LE CHANT DU GRILLONSouffle, bise! tombe à flots, pluieDans mon palais tout noir de suieJe ris de la pluie et du vent:En attendant que l'hiver fuie,Je reste au coin du feu, rêvant............................La bouilloire rit et babille;La flamme aux pieds d'argent sautille,Et, accompagnant ma chanson,La bûche de duvet s'habille;La sève bout dans le tison............................Pendant la nuit et la journée,Je chante sous la cheminée;Dans mon langage de grillonJ'ai, des rebuts de son aînée,Souvent consolé Cendrillon............................
—C'est mon pauvre cher père qui t'a appris cela, dit-il avec une tristesse dans les yeux. On dirait que tu mets une certaine malice à parler justement de Cendrillon.... Eh bien, c'est moi qui te le promets, désormais, cher petit grillon, tu te chaufferas toujours les pattes à mon foyer.
Au dîner, je sus enfin pourquoi l'on m'avait retirée si brusquement du couvent. Mon père me l'expliqua tout simplement.
—Moi, je n'ai jamais été pour le couvent, dit-il, et voilà longtemps que cette affaire-là m'embêtait.... Ta grand'mère et ta tante Carlotte s'imaginèrent de s'occuper de toi, de ton éducation, de ton avenir, toutes choses parfaitement inutiles, puisque je suis là. Mais ta mère ne voulait pas les contrarier, trouvait que cette intervention pouvait t'être très utile et j'eus la faiblesse de te reprendre à mon père et à mes sœurs, que cela peinait beaucoup, pour te laisser fourrer dans cette boîte grillée. Mais il paraît que cela ne suffisait pas: notre société est pernicieuse, notre contact dépravant et, pour qu'on parvienne à faire de toi une personne tout à fait édifiante, une vraie sainte, nous devions, ta mère et moi, renoncer à toi, nous engager à ne jamais te revoir, à te considérer comme orpheline.—Ça, c'est une idée de la mère Grisi, qui en a beaucoup de cette force.—Tu penses comment fut accueillie cette ingénieuse proposition? Je me suis mis en fureur et j'ai envoyé promener ces aimables personnes, comme j'avais, d'ailleurs, envie de le faire depuis longtemps. Ta mère, par extraordinaire, m'a approuvé, et Monstre Vert n'est pas fâché d'avoir quelqu'un avec qui jouer.
La fin du dîner fut égayée par un incident.
Depuis quelques jours, une nouvelle femme de chambre était entrée. C'était une jeune Alsacienne, qui parlait à peine le français, et était placée pour la première fois. Elle avait une bonne figure fraîche, le nez retroussé, de jolis yeux noirs, et s'appelait Marianne.
Craignant de manquer de pain, on lui dit d'aller vite en chercher un. Elle partit en courant et, après un temps assez long, revint, mais sans rien rapporter.
—Eh bien, où est-il, ce pain? demanda ma mère.
—On l'apporte tout de suite.
Nous finissions le dessert, quand un bruit de pas lourds, compliqué de chocs sonores, arrêta la conversation, et un homme, coiffé d'une baignoire de cuivre, entra dans la salle à manger.
—Qu'est-ce que c'est que ça? s'écria ma mère.
—C'est le pain, madame, répondit Marianne, où faut-il le mettre?
Mais un fou rire seul lui répondit.
L'homme sous la cloche nous regardait ahuri; il se tint les côtes, aussi, quand il eut compris. Marianne, elle, prit très mal la chose, elle éclata en sanglots, et on eut beaucoup de peine à la consoler.
Pendant que mon père prenait son café, en lisant un journal, ma sœur renversa sur la table une boîte de dominos, en me disant:
—Sais-tu jouer?
La Tatitata m'avait appris, autrefois, mais, au couvent, j'avais à peu près oublié, cela ne m'empêcha pas de répondre sans hésiter:
—Bien sûr, que je sais.
Et nous nous absorbâmes dans une partie très fantaisiste.
Un coup de timbre nous interrompit, et, bientôt, un personnage, très singulier, entra, sans aucun bruit et en saluant de la tête. Il me fit l'effet d'un prêtre sans soutane.
C'était Charles Baudelaire.
—Ah! voilà Baldelarius! s'écria mon père, en tendant la main au nouveau venu.
Mon père a tracé ainsi son portrait.
«... Il avait les cheveux coupés très ras et du plus beau noir; ces cheveux faisant des pointes régulières sur le front d'une éclatante blancheur, le coiffaient comme une espèce de casque sarrasin; les yeux, couleur de tabac d'Espagne, avaient un regard spirituel, profond, et d'une pénétration peut-être un peu trop insistante, quant à la bouche, meublée de dents très blanches, elle abritait, sous une légère et soyeuse moustache ombrageant son contour, des sinuosités mobiles, voluptueuses et ironiques, comme les lèvres des figures peintes par Léonard de Vinci; le nez fin et délicat, un peu arrondi aux narines palpitantes, semblait subodorer de vagues parfums lointains. Une fossette vigoureuse accentuait le menton comme le coup de pouce final du statuaire; les joues soigneusement rasées, contrastaient par leur fleur bleuâtre que veloutait la poudre de riz, avec les nuances vermeilles des pommettes; le cou d'une élégance et d'une blancheur féminines, apparaissait dégagé, partant d'un col de chemise rabattu et d'une étroite cravate en madras des Indes et à carreaux. Son vêtement consistait en un paletot d'une étoffe noire lustrée et brillante, un pantalon noisette, des bas blancs et des escarpins vernis, le tout méticuleusement propre et correct avec un cachet voulu de simplicité anglaise et comme l'intention de se séparer du genre artiste, à chapeau de feutre mou, à veste de velours, à vareuse rouge, à barbe prolixe et à crinière échevelée. Rien de trop frais, ni de trop voyant dans cette tenue rigoureuse. Charles Baudelaire appartenait à ce dandysme sobre qui râpe ses habits avec du papier de verre pour leur ôter l'éclat endimanché et tout battant neuf si cher au philistin et si désagréable pour le vrai gentleman. Plus tard même, il rasa sa moustache, trouvant que c'était un reste de vieux chic pittoresque, qu'il était puéril et bourgeois de conserver....»
Déjà, il avait coupé cette moustache et c'est ce qui lui donnait pour moi l'air d'un prêtre. Je le regardais avec ces yeux écarquillés et fixes que j'avais devant toute chose nouvelle.
—Je te présente mon autre fille, dit mon père.
—Ah! c'est ce mystérieux «Ouragan» dont on parle quelquefois et qu'on ne voit jamais?... Tu l'as exécutée, à ce qu'il me semble, sur le modèle de ton rêve, car elle a l'air d'une petite fille grecque.
—Ma foi, je n'y pensais guère en la faisant, dit mon père en riant.
Baudelaire se tourna vers moi.
—Mademoiselle, me dit-il d'un air solennel, défiez-vous de ce nom d'Ouragan, je vous prédis que vous causerez des naufrages.
Là-dessus, il s'en alla, avec mon père, dans une autre pièce et ma mère nous emmena nous coucher, ma sœur et moi.
On avait dressé un petit lit pour moi dans la chambre de ma mère, où ma sœur avait le sien, que l'on plaçait, le soir, tout contre le grand.
Sous la lumière opaline et douce de la veilleuse, je m'endormis bientôt, la tête bourdonnante d'une journée si pleine d'événements.
Pour la première fois, j'eus, la nuit, une légère crise de somnambulisme. Ma mère, éveillée par le bruit, me vit me promenant dans la chambre, d'une allure bizarre, cherchant sur les tables en tâtonnant, ouvrant les tiroirs, avec les gestes lents et en regardant ailleurs.
Elle m'observa quelque temps, puis me dit, à voix basse pour ne pas éveiller ma sœur:
—Qu'est-ce que tu fais là?...
—Je cherche le numéro six, répondis-je.
—Eh bien! va te coucher, tu le trouveras plus tard!
J'allai me coucher sans répliquer et je ne bougeai plus. On me raconta cela à mon réveil, car je ne me souvenais de rien.
Je fus vite accoutumée à cette vie libre, animée et irrégulière, si différente de celle que je quittais. Ma mère allait souvent aux répétitions du Théâtre-Italien, et la gentille Marianne, au baragouin si drôle, était chargée de nous garder, ma sœur et moi. Mais mon père, qui terminaitLe Roman de la Momie, restait à la maison et je me tenais le plus que je pouvais près de lui. Très curieux l'un de l'autre, nous faisions tout doucement connaissance. Il portait alors les cheveux très longs et soignait beaucoup sa barbe, très légère, qu'il avait laissé pousser, je crois, depuis peu de temps.
J'aimais beaucoup le son de sa voix, et sa façon de s'exprimer, qui me paraissait si extraordinaire. Je l'écoutais, en le regardant de tous mes yeux; ces phrases tonnantes, ces mots excessifs, me faisaient croire, d'abord, qu'il était fâché; puis, voyant qu'il souriait, je riais aussi, tant c'était amusant. Il ne cherchait pas du tout à prendre l'attitude d'un père solennel, qui veut en imposer à ses enfants et les tenir à distance respectueuse. Sa plus grande crainte, au contraire, était de voir ces jeunes esprits se fermer devant lui, dans une méfiance peureuse; il voulait les pénétrer et les connaître à fond, devenir, autant que possible, le camarade de ses enfants. Mais pour cela, fallait-il encore qu'ils ne fussent pas trop petits, et, je crois qu'il n'a commencé à s'intéresser vraiment à nous, que quand nous existions déjà un peu par le cerveau.
L'appartement était vaste et commode; cependant, il avait fallu se serrer un peu pour me faire place. Mon père renonça à son cabinet de travail dans lequel nous fûmes installées, ma sœur et moi. C'était une pièce étroite et longue, donnant sur la cour, à côté de la salle à manger.
Le salon avait trois portes-fenêtres, ouvrant sur la terrasse; la chambre de ma mère était à gauche, celle de mon père à droite; mais, quand j'arrivai à la maison, le salon était encombré par de grandes planches posées sur des tréteaux, qui barraient deux des fenêtres et sur lesquelles s'entassaient d'énormes volumes illustrés, dont mon père avait besoin pour ses études égyptiennes.
Malgré la difficulté du travail et les minutieuses recherches archéologiques, qu'exigeait presque chaque page,Le Roman de la Momieparaissait en feuilleton, à mesure qu'il était écrit. Mon père n'avait naturellement que fort peu d'avance et devait se hâter, pour ne pas se laisser dépasser par les imprimeurs. Ces recherches, à travers ces in-folios à planches mobiles, qui s'embrouillaient vite et se perdaient, lui faisaient dépenser un temps précieux, il devait se lever à chaque moment, feuilleter, chercher, et il s'impatientait à ce manège, d'autant plus que ces livres ne lui appartenaient pas; ils lui avaient été prêtés par Ernest Feydeau, et il avait très peur de les abîmer.
Un jour, qu'il était plus impatienté encore que de coutume, il me fit venir, et me demanda si je me sentais capable, pour lui rendre service, de rester tranquille pendant quelques heures, afin de l'aider dans son travail. Très flattée d'être appelée à de si hautes fonctions, je m'engageai, sans hésiter, à être très sage. Se fiant à ma promesse, il m'installa sur la table même, et je fus chargée de lui passer les planches, à mesure qu'il en avait besoin, puis de les reprendre et de les remettre en ordre.
Son installation à lui était des plus simples; un gros livre, appuyé sur un plus petit, formait son pupitre, et, de son écriture régulière et fine, il couvrait de lignes très droites des feuilles de papier à lettres, dans le sens le plus large.
Tandis qu'il écrivait, je regardais ces étonnantes images, où les personnes avaient des têtes d'animaux, d'incroyables coiffures cornues et des poses si singulières. J'étais tellement fascinée par l'apparition de ce monde mystérieux, paré de si brillantes couleurs, accompagné d'hiéroglyphes qui étaient d'autres images, que je me tins fort tranquille, et fus maintenue en fonctions plusieurs jours de suite.
Notre éducation, il faut l'avouer, était plutôt négligée; on n'avait pas le temps de s'en occuper; on l'oubliait, et cela ne nous gênait guère. Ma sœur et moi, nous savions très bien remplir les heures et la journée agréablement, à ne rien faire, quand Marianne ne nous emmenait pas jouer devant le théâtre du Gymnase, avec des camarades de rencontre.
Et puis, il y avait les livres.
Mon père disait souvent, que la chose qui le surprenait le plus, c'est qu'un enfant pût apprendre à lire. La lecture conquise, il lui semblait que le reste n'était rien; il n'y avait plus qu'à lire. Mais, pour cela, il fallait des livres; aussi trouvait-il absurdes ces défenses et ces restrictions qui verrouillent les bibliothèques, sous prétexte qu'il y a des livres dangereux. Lesquels? Il jugeait bien audacieux de décider de cela. A son avis, pour éviter le danger il fallait les lire tous, ou n'en lire aucun.Paul et Virginielui paraissait être le livre le plus dangereux qui fût au monde, pour de jeunes imaginations. Il se souvenait de l'émotion brûlante qu'il avait éprouvée, lui-même, en le lisant, et qui n'avait été égalée, plus tard, par aucune autre impression de lecture.
Donc, la bibliothèque était ouverte devant nous, et, comme aucune défense n'en barrait l'approche, nous étions, peut-être, moins curieuses d'y fouiller.
Un jour, cependant, après avoir longtemps considéré les titres, je m'emparai d'un volume: c'étaitLe Rouge et le Noir, de Stendhal. Je n'avais pas choisi sans réflexion, ce titre me semblait devoir annoncer l'histoire de deux diablotins, l'un rouge et l'autre noir, et cela promettait d'être amusant. Je fus un peu déçue par les premiers chapitres, mais, sans être rebutée, et je poursuivis ma lecture, sans enthousiasme, mais sans ennui. Un passage du livre me troubla spécialement, celui où l'héroïne de la première partie, dans ses remords d'avoir trompé son mari, attribue à sa faute la maladie de ses enfants. Tromper son mari ne me représentait rien de particulier, mais j'étais surprise au dernier point, d'apprendre que cette chose inconnue rendait les enfants malades. Je me disais, non sans inquiétude:
«Quand nous serons malades, je saurai maintenant pourquoi.» On m'offrit d'échanger ce livre, trop fort pour moi, disait-on, contre un autre, intitulé:La Fée aux Roses, qui me parut beaucoup plus amusant, mais laissa, cependant, bien moins de traces dans ma mémoire.
Marianne, qui parlait si mal le français, était, malgré cela, beaucoup plus cultivée que les Françaises, en général, même celles au-dessus de sa condition. Elle avait une âme romanesque et éprouvait une respectueuse et naïve admiration pour l'art et pour les artistes. Quand c'était à Meyerbeer, à Banville, à Flaubert ou à Baudelaire qu'elle ouvrait la porte, elle avait un sourire extasié et, en les annonçant, sa voix sonnait comme une fanfare joyeuse. En faisant le lit, elle s'attardait à lire le feuilleton de son maître, et on se serait bien gardé de la gronder pour cela. Aussi se laissait-elle aller à sa passion pour la lecture; tandis qu'elle cousait dans la salle à manger, elle me suppliait, s'il n'y avait personne, de lui lire un peu à haute voix. Mais c'était le dimanche, que nous prolongions, pour lire, la soirée plus qu'il ne fallait. Ce jour-là, mon père et ma mère dînaient toujours chez une belle et joyeuse dame que l'on avait surnommée: La Présidente, et qui savait retenir autour d'elle tous les artistes illustres de l'époque. Nous restions donc seules avec Marianne, la cuisinière ayant congé. Malgré nos protestations, le plat principal de notre dîner était toujours une soupière pleine de riz au lait, que nous détestions; je ne sais pourquoi, ma mère y tenait spécialement et ne s'en allait que quand nous étions assises à table devant nos assiettes garnies de cette pâtée gluante. Dès que nous jugions nos parents assez loin, nous courions à la cuisine, par le long couloir qui y conduisait, et nous nous acharnions à faire passer tout le riz au lait par le trou de l'évier, ce qui était laborieux; mais cela représentait une espèce de vengeance contre le mets détesté. Marianne nous confectionnait quelques beignets subreptices et, aussitôt le dîner fini, allait chercher un livre. C'était elle qui le choisissait. Les romans de George Sand avaient ses préférences, ils l'attendrissaient au dernier point.Valentinesurtout lui fit verser d'abondantes larmes. Et c'est ainsi que, pour faire plaisir à cette douce et sentimentale Alsacienne, j'ai lu, avant le temps, toute l'œuvre de la grande Française.
Bien que, depuis ma sortie du couvent, l'on fût un peu en froid avec la tante Carlotta et la grand'maman Grisi, ma mère n'avait pas cessé de considérer la danse comme ce qu'il y avait de plus beau au monde, comme la seule carrière capable de conduire, par bonds rapides, à la fortune, et elle mûrissait, secrètement, un plan admirable: c'était de faire de nous des danseuses!
Mon père était hostile à ce projet; mais, comme il détestait les discussions, il n'osait pas le dire franchement, répondait évasivement, gagnant du temps. On revenait à la charge: il ne fallait pas attendre, c'était dans la première jeunesse que les membres s'assouplissaient; Carlotta était à peine plus âgée que nous quand elle avait débuté à la Scala de Milan; ce nom illustre nous ouvrirait toutes les portes.... Comment résister à tant de bonnes raisons?... Mon père finit par céder, ou plutôt par en avoir l'air.
Un matin, il nous fit venir, ma sœur et moi, dans sa chambre. Il était à demi-agenouillé dans un fauteuil, du haut duquel il nous considéra quelques instants à travers son monocle.
—Ouragan, dite Chabraque, et vous Monstre-Vert, dit-il, écoutez-moi attentivement et tâchez de me comprendre: Vous allez entrer au Conservatoire de danse. Ne craignez rien, cette institution n'a que des analogies lointaines avec le couvent. Marianne vous y conduira, plusieurs fois par semaine, et vous ramènera. Là, on vous enseignera la chorégraphie, selon les bons principes. C'est votre mère qui le veut, dans l'espoir que vous éclipserez un jour la gloire de votre tante Carlotta. Puisque vous êtes là, à ne rien faire, et que vous avez besoin d'exercice, cela vous occupera, en vous dégourdissant les jambes. C'est une gymnastique excellente qui vous donnera de la grâce et vous apprendra à marcher; c'est, pour cette raison que j'ai cédé. Mais—je vous parle comme à des personnes raisonnables—mettez-vous bien ceci dans la tête, et gardez-le pour vous: je suis parfaitement décidé à ne pas faire de vous des danseuses.... Sur ce, embrassez votre papa et allez essayer vos chaussons de danse.
Des chaussons de danse! Des corsages décolletés et sans manches! Des envolements de petites jupes en mousseline!... Comme c'était amusant! Nous sautions de joie et nous improvisions des entrechats fantaisistes, en essayant tout cela.
La classe de danse était située rue Richer, pas loin de chez nous. La salle, très vaste, avec son plancher un peu en pente, était au rez-de-chaussée, sur une cour intérieure. A trois des parois était fixée une barre de bois, pareille à une rampe d'escalier, à laquelle on se tenait pour les exercices. Le quatrième côté était occupé par les parents, assis sur des banquettes ou sur des chaises et formant public. Sous une glace, au milieu de ce mur, dans un espace libre, était le siège du professeur. Il s'appelait M. Siau et, comme le concierge s'appelait M. Baquet, ce facétieux hasard était la source de faciles et constantes plaisanteries.
M. Baquet était chargé du balayage et arrosait le parquet en faisant des huit, à l'aide d'un entonnoir.
Une centaine d'élèves, garçons et filles, bourdonnaient dans cette classe, emplie d'un joyeux tumulte, tant que le maître n'était pas arrivé. Dès qu'il paraissait, chétif et maigre, dans sa redingote noire, son violon à la main, le silence s'établissait, chacun courait à sa place, saisissant d'une main la barre de bois. On s'apercevait alors qu'il y avait plus de filles que de garçons.
M. Siau posait son violon sur sa chaise, accrochait son chapeau, frappait dans ses mains et les exercices commençaient.
—Un, deux ... un, deux!...
Toute une forêt de jambes inégales, se levaient et s'abaissaient, pas du tout en mesure, dans un complet désarroi. Le maître se fâchait, comptait plus fort, se précipitait sur un pied, dont la pointe se tournait en dedans, et, d'un mouvement brusque, la remettait en dehors.
Comme c'était drôle et comme il rageait, le pauvre professeur! Il tapait du pied, crispait les poings, en mâchonnant des imprécations, s'ébouriffait les cheveux, levait les bras vers le plafond, jusqu'à ce qu'il eût obtenu, enfin, de voir toutes les jambes se lever à la fois et retomber ensemble. Alors on changeait de main, et, tournant le dos aux fenêtres, on recommençait les mêmes battements avec l'autre jambe.
On se reposait un moment, puis la seconde partie du travail commençait. Rangés en lignes, en travers de la salle, les plus petits par devant, on attendait le signal.
M. Siau s'était assis et avait saisi son violon. Il méditait profondément, composait le pas, qu'il allait nous donner à étudier. L'instant était solennel....
Tout à coup l'archet grinçait, le violon égrenait une mélodie sautillante, tandis que les pieds du maître s'agitaient frénétiquement: il dansait assis! Quand le pas était bien fixé, il l'énonçait. Les deux plus fortes de la classe, hors du rang, comme des chefs d'armée, se penchaient attentives et recueillaient les paroles:
—Quatre assemblés, deux ronds de jambes, trois jetés battus, une pirouette....
Elles répétaient le pas et, quand elles l'avaient bien compris, le branle commençait, la mélodie sonnait plus haut, accentuant les temps forts, et le maître, toujours assis, gigotait de plus belle.
Sauf quelques-unes, dans les premiers rangs, qui s'efforçaient de suivre, on se trémoussait au hasard et, dans les dernières lignes, on ne faisait que des farces.
Oh! oui, c'était amusant, la classe de danse! et nous ne nous faisions pas prier pour y courir. Marianne, orgueilleuse de notre tenue, passait son temps à repasser les petites jupes de mousseline et à faire des points de feston tout autour des chaussons, pour les renforcer. Elle se tenait très sérieuse sur sa chaise, avec les mamans, et oubliait sa broderie, dans la contemplation de toutes ces gambades.
Quand, après un dernier trille et une révérence générale au professeur, on se débandait, elle venait vite nous rejoindre dans la loge pour nous aider à nous rhabiller et nous empêcher de trop nous lier avec les camarades. Il y en avait, parmi les plus grandes, qui faisaient déjà partie du corps de ballet, à l'Opéra, ce qui les rendait particulièrement maniérées et vaniteuses. Mais, devant les nièces de l'illustre Carlotta, elles perdaient leur morgue et sollicitaient notre protection.
A la maison, on avait fait installer une barre dans l'antichambre, pour que nous puissions étudier, et nous y étions toujours pendues, à, faire toutes sortes de singeries.
Décidément, la danse nous passionnait, nous chassions de race, et ma mère parlait déjà de nous faire donner des leçons particulières.
Le sculpteur Etex était un jour venu voir mon père et s'était soudain enthousiasmé pour la forme de mon nez. Il avait demandé à faire mon buste et pris date, immédiatement, pour la première séance.
Quand le temps fut venu, ma mère décida qu'il fallait m'arranger une coiffure digne de passer à la postérité. On m'ondula les cheveux, en les passant au fer, puis on les disposa en bandeaux qui me cachaient les oreilles, me faisaient la tête très grosse et me changeaient complètement. J'étais très fière de cette transformation, qui me donnait l'air d'une dame, et je me pavanais devant l'armoire à glace, pour m'admirer, en attendant le départ. Le ruban pourpre et or qui retenait le chignon, me paraissait particulièrement admirable et je n'osais pas bouger de peur de déranger quelque chose à ce bel appareil.
Ma mère et ma sœur m'accompagnaient, nous prenions un fiacre, qui n'en finissait pas d'arriver à cette rue de l'Ouest, située si loin, derrière le Luxembourg.
Je ne savais pas trop ce qui m'attendait là et je ne me doutais guère de l'ennui qu'allaient me causer ces longues heures d'immobilité, sur cette haute estrade poussiéreuse, dans l'odeur du plâtre mouillé et de la terre glaise. Le vieux sculpteur démagogue agrémentait les séances de bavardages subversifs; il rugissait contre les tyrans, ce qui ne l'avait pas empêché de sculpter, dans la pierre, un triomphe de Napoléon, pour une des faces de l'Arc-de-l'Etoile, qui regardent vers la banlieue. D'autre fois, il m'accablait d'éloges et me prédisait que, quand je serais grande, je ressemblerais à Vénus!... Mais ces louanges m'agaçaient encore plus que la politique et j'enviais beaucoup ma sœur qui pouvait courir et jouer dans le jardin, tandis que je subissais le supplice de la pose.
Il résulta, de cette longue pénitence, un joli buste en marbre de Carrare, dans lequel le nez, tout d'une pièce avec le front, et la coiffure en vieille dame, produisent un majestueux et agréable effet.
Une très belle demoiselle, juive, dont mon père avait vanté le portrait, exposé au dernier Salon, vint le voir, pour le remercier, et lui montrer, peut-être, que l'original valait mieux encore que la peinture. Elle était accompagnée par sa mère, qui ressemblait à une gitane et avait un terrible accent marseillais. Mon père reçut aimablement la fille et la mère et promit de dire quelques mots, dans son feuilleton, d'un concert où Virginie Huet devait exécuter des variations brillantes sur:Au clair de la Lune, car la visiteuse ne se contentait pas d'être belle, elle était pianiste.
Mon père tint sa promesse, et Virginie revint dire sa reconnaissance. Cette fois, elle sollicita la faveur de nous donner, à ma sœur et à moi, des leçons de piano.
Je croyais en avoir fini avec la musique, et voilà que m'apparaissait le spectre de la sœur Fulgence, armée de joyeuses verges.
La maîtresse était moins farouche, cette fois; mais la nouvelle méthode, assez vague, l'enseignement plein de distraction et de mollesse, donnèrent des résultats analogues à ceux du premier système.
Cependant, pour nous faire comprendre la grande musique, ou peut-être simplement, parce que nous étions, là, en famille, on nous conduisait souvent au Théâtre-Italien, où chantaient tous les merveilleux artistes d'alors: Gulia Grisi, Prezzolini, Borghi-Mamo, Mario, etc.
Le drame nous occupait plus que la musique, et la mort tragique de nos cousins, nous impressionnait si vivement, qu'il fallait nous conduire dans leurs loges, derrière la scène, pour que nous puissions nous convaincre, en les embrassant, qu'ils n'étaient pas morts pour de bon.
A la maison, quand nous étions seules, à nous deux, nous rejouions la pièce:Lucrezia Borgia, de préférence: affublées de châles et d'écharpes, dérobés à la garde-robe maternelle, La terrasse était ordinairement notre scène; mais, pour bien tomber mort, sans se faire du mal, le grand lit était plus commode: et la pauvre Marianne, effarée de trouver la chambre au pillage, se hâtait, en gémissant, de remettre tout en ordre, pour nous empêcher d'être grondées.
—Pourquoi ne joues-tu pas avec la poupée que je t'ai donnée? me demande ma mère.
—Parce qu'elle est morte.
—Tu l'as cassée?
—Non, elle n'est pas cassée....
—Et ta boîte à ouvrage, qu'est-ce qu'elle est devenue? J'ai trouvé par terre tout ce qui devait être dedans.
—Ma boîte à ouvrage est devenue un sarcophage.
Ma mère est près de se fâcher; mais mon père, très intéressé, intervient.
—La morte est dans son sarcophage, dit-il; maintenant, il reste à savoir où se trouve l'hypogée.
Je baisse le nez et garde un air très mystérieux; je ne dirai pas mon secret.
Marianne donne à entendre que la cachette doit être dans l'une des caisses à fleurs de la terrasse, qu'elle a trouvée assez bouleversée. Mon père va lui-même procéder à l'exhumation, et a bientôt découvert la boîte, qu'il rapporte dans la chambre. Elle est fermée par des bandes de papier collées, couvert de gribouillages, qui imitent un peu les hiéroglyphes.
—Si tous les rites de l'ensevelissement sont observés, dit-il, je te prends sous ma protection; tu ne seras pas grondée.
Il ouvre la boîte et met son monocle.
Ma poupée apparaît, alors, soigneusement enveloppée de bandelettes, la figure étroitement moulée par un masque, en papier d'or, pris à un bâton de sucre de pomme, entourée de toutes sortes de petits objets, dont mon père reconnaît très bien l'intention; aucun détail n'est omis, j'ai même volé quelques épis à un chapeau, pour les placer à côté de la morte.